ahu, mainiiu, ratu
p. 165-173
Résumés
Cet article vise à établir les faits suivants. 1. La complexité de la notion d’ahu- « état d’existence » n’est apparente que dans la Gâthâ ahunauuaitī (GA) et dans la Gâthâ uštauuaitī (GU). 2. La GA et la GU présentent la particularité commune de commencer par évoquer un ahu caractérisé par la dichotomie astuuaṇt- « osseux » : manax́iia- « mental » et de se terminer par une strophe où il est devenu fraša- « parfait » (Y28.2–Y34.15 et Y43.3–Y46.19). 3. La seule autre caractérisation directe de ahu- est pauruiia- « premier » dans la GA et, semble-t-il, vahišta- dans la GU. 4. pauruiia- de la GA semble définir un état transitoire entre astuuaṇt- : manax́iia- et fraša-. 5. La GU atteste en réalité une autre qualification : daibitiia- « deuxième » (Y45.1), de sorte qu’elle met en opposition un ahu qui fut d’abord « très bon » à un ahu à présent menacé par le mal. 6 et 7. La conclusion proposée est que l’ahu « premier » de la GA est l’état d’existence correspondant au premier temps rituel quotidien, ušah- « l’aurore » ; l’ahu « deuxième » de la GU l’état d’existence du temps qui sera appelé plus tard celui du mélange.
This contribution aims to establish the following facts: 1. The complexity of the notion of ahu- “state of existence” appears only in the ahunauuaitī Gâthâ (AG) and in the uštauuaitī Gāϑā (UG). 2. AG and UG exhibit the common peculiarity to start by invoking an ahu- characterized by the division of astuuaṇt- “bony”, manax́iia- “mental” and to finish with the stanza where it became fraša- “perfect” (Y28.2–Y34.15 and Y43.3–Y46.19). 3. In AG the only other direct characterisation of ahu- is pauruiia- “first” and, as it seems, vahišta- in UG. 4. pauruiia- in AG tends to define a transitional state between astuuaṇt-, manax́iia and fraša-. 5. In reality UG attest a different classification: daibitiia- “second” (Y45.1) in a way that it places in opposition an initial ahu- “very good” to a present ahu- threatened by the evil. 6 and 7. The proposed conclusion is that ahu- “the first” from AG is the state of existence, corresponding to the first daily ritual period ušah- “dawn”, ahu- “second” from UG is the existential state of time, which will later be called that of the mixture.
Texte intégral
1Le mot ahu- est fréquent dans l’Avesta ancien, du moins à la mesure de celui-ci. Si sa formation — dérivé en -u- de ah « être » = scr. ásu- — et son sens de base — « état d’existence » — sont clairs, les conditions de son emploi le sont moins et jettent un voile sur l’exacte notion dont il est porteur. Ses diverses caractérisations s’organisent de manière évidente en systèmes d’opposition, mais dont les éléments ou le sens sont parfois difficiles à identifier. Le mot est aussi le pivot d’un système de détermination : le fait qu’il soit à la fois fréquemment déterminé et fréquemment déterminant explique que l’emploi au génitif forme l’écrasante majorité de ses attestations, à peine concurrencée par l’accusatif, dont la fréquence résulte du fait que l’ahu peut faire l’objet d’un acte hostile.
1. L’opposition « osseux »/ « mental » et la délimitation du problème
2L’opposition (ou complémentarité) la plus claire est celle de l’ahu « osseux » (astuuaṇt-) et de l’ahu « mental » (manax́iia-) ou « de pensée » (gén. sing. manaŋhō). Elle apparaît de manière explicite dans Y28.2 ahuuā̊ astuuatascā hiiat̰cā manaŋhō, dans Y43.3 ahiiā aŋhǝ̄uš astuuatō manaŋhascā et, stylisée, avec nominalisation du premier terme, dans Y53.5 vaēdō.dūm daēnābīš abii + ascā ahūm yǝ̄ vaŋhǝ̄uš manaŋhō « trouvez par vos daēnās l’os et l’état de bonne pensée ». Réduites (sans doute elliptiquement) au second terme, l’attestation de Y28.2 est anticipée dans Y27.13 vaŋhǝ̄uš… manaŋhō š́iiaōϑәnanąm aŋhǝ̄uš « des actes de l’état de bonne pensée » et celle de Y53.5 prolongée dans Y53.6 manahīm ahūm mәrәṇgәduiiē « pour détruire l’état mental ». Ajoutons que le parallélisme avec Y53.5 situe l’obscur Y51.19 daēnaiiā vaēdәmnō yǝ̄ ahūm išasąs aibī dans le même contexte.
3Dans le Yasna Haptaŋhāiti, Y40.2 ahmāicā ahuiiē manax́iiāicā « pour cet état-ci et le mental » implique que les duels ubōibiiā ahubiiā « pour les deux états » de Y35.3, 8, Y38.3 et ubōiiō aŋhuuō « dans les deux états » de Y41.2, 3 se réfèrent aux mêmes caractéristiques. Mais le démonstratif rapproché substitué à astuuaṇt- rend incertain son emploi isolé dans les Gâthâs : le démonstratif est-il aussi le substitut d’astuuaṇt- (peut-être dans Y32.13 aŋhǝ̄uš marәxtārō ahiiā « les destructeurs de cet état » et notons l’emploi redondant de Y43.3, ci-dessus), un renvoi à des caractères énoncés précédemment (sûrement Y31.20 darәgǝ̄m āiiū tәmaŋhō duš.xvarәϑǝ̄m auuaētās vacō tǝ̄m vā̊ ahūm… daēnā naēšat̰ « la longue durée de ténèbre, la mauvaise nourriture, le mot “hélas”, c’est à cet état que votre daēnā vous conduira »), ou à la singularité de la situation présente (peut-être tous les autres cas : Y30.9, 34.6 et 45.3, 4) ?
4Ce relevé entraîne une première conclusion importante : l’opposition entre l’état osseux et l’état mental épuise la totalité des attestations du Yasna Haptaŋhāiti1 et du Y53. Le mot étant d’autre part très faiblement attesté dans la Gâthâ spәṇtā. mainiiu (trois fois) et dans le Y51 (deux fois, dont l’une déjà traitée ci-dessus), les problèmes que pose son emploi appartiennent essentiellement à la Gâthâ ahunauuaitī (désormais GA) et à la Gâthâ uštauuaitī (désormais GU).
2. Au bout de la spirale : l’ahu devenu « parfait » (fraša)
5La dernière strophe de chaque Gâthâ polyhâtique contient un segment parallèle composé des mêmes éléments lexicaux : les verbes varz ou dā, dont l’usage peut être synonyme, les noms vasna- et ahu- (ou le composé parāhu-), les deux adjectifs haiϑiia- et fraša- (ou le superlatif fәrašō.tәma-).
Y34.15 cc’ :
xšmākā xšaϑrā ahurā, fәrašǝ̄m vasnā haiϑiiǝ̄m dā̊ ahūm
par votre pouvoir (et) le vasna, rends, ô Ahura, l’état parfait (et) permanent
Y46.19 a–c’ :
yǝ̄ mōi aṣ̌āt̰, haiϑīm hacā varәšaitī
zaraϑuštrāi, hiiat̰ vasnā fәrašō.tәmәm
ahmāi mīždәm, hanәṇtē parāhūm
Y50.11 c–d’ :
dātā aŋhǝ̄uš, arәdat̰ vohū manaŋhā
haiϑiiā varәštąm, hiiat̰ vasnā fәrašō.tәmәm
6De ces trois passages, seul celui de Y34.15 obéit à une syntaxe claire où haiϑiia- et fraša- qualifient directement ahu- (aussi est-ce le seul que je traduis). Les deux autres mettent entre les deux adjectifs et le nom la distance d’un usage elliptique ou substantifié. Quoi qu’il en soit de cette difficulté, on doit constater que frašan’est attesté qu’en rapport avec ahu- et exclusivement dans la dernière strophe de chaque Gâthâ polyhâtique, à l’exception de Y30.9 yōi īm fәrašǝ̄m kәrәnaōn ahūm « ceux qui rendront l’état parfait », au sein d’un passage (Y30.8–11) qui semble faire la prédiction de la réussite finale2.
7Rendre l’ahu fraša, « pimpant » ou « parfait », se situe à l’aboutissement du rite ancien propre à chacune de ces Gâthâs et apparaît ainsi comme son but même. Il faut encore remarquer que les deux premières Gâthâs, celles qui sont fortement imprégnées de la notion d’ahu, sont encerclées par l’évocation initiale d’un ahu caractérisé par la dichotomie astuuaṇt : manax́iia et la constatation finale d’un ahu devenu fraša (Y27.13 — Y28.2 → Y34.15 et Y43.3 → Y46.19). Le rite dont elles sont le récitatif apparaît dès lors comme le processus par lequel s’accomplit cette mutation3.
3. Spécificité des épithètes dans la GA et dans la GU
8Entre astuuaṇt- : manax́iia- initial et fraša- final, la seule caractérisation directe de ahu- est pauruiia- « premier » dans la GA4, vahišta- « très bon » dans la GU. La divergence pourrait être fondamentale, mais il convient non seulement de la vérifier, mais aussi de la nuancer, car l’idée d’un ahu vahišta n’est pas étrangère à la GA, ni celle d’un ahu pauruiia à la GU. Dans la première, vahišta- rejaillit sur ahu- par ricochet dans Y30.4 aŋhuš acištō drәguuatąm at̰ aṣ̌āunē vahištәm manō « le très mauvais état (sera celui) des trompeurs, mais la très bonne pensée (sera) pour les harmonieux », qui constitue en fait une stylisation semblable à celle de Y53.5 °ascā ahūm yǝ̄ vaŋhәūš manaŋhō, mais inverse. Dans la GU, la situation est plus complexe et il faudra y revenir en détail.
4. Le processus de la GA
9Il est remarquable que les deux strophes où pauruiia- caractérise directement ahuse disposent en un cercle concentrique immédiatement contigu à celui que forme la confrontation entre astuuaṇt : manax́iia (Y28.2) et fraša (Y34.15) : Y28.11 yāiš ā aŋhuš pouruiiō buuat̰ « (les hymnes) par lesquels va se constituer l’état premier » - Y33.1 iϑā varәšaitē yā dātā aŋhǝ̄uš paouruiiehiiā ratūš š́iiaōϑanā razištā « ainsi vont être accomplis les actes les plus directs dont l’état premier a fait des temps-rituels » (mais avant Y34.15, il y a l’énigmatique Y34.6)5.
10Entre les clôtures Y27.13 — Y28.2 — Y28.11 et Y33.1 — (Y34.6) — Y34.15, les attestations de ahu- se distribuent en deux ensembles successifs fort dissemblables, avec Y31.8 comme pivot.
11a. Le premier ensemble fait alterner les attestations de ahu- et celles de pauruiia-, ces dernières réparties entre la qualification directe de ahu- et un emploi absolu en rapport avec mainiiu-. Cette alternance sert tout d’abord à clôturer la première hāiti : Y28.1 yāsā… mainiiǝ̄uš paouruuīm spәṇtahiiā « je demande le début du mainiiu faste »-Y28.11 yāiš ā aŋhuš pouruiiō buuat̰ cité ci-dessus. Le processus qui conduit de la demande de Y28.1 et du but proclamé de Y28.11 au passage à l’acte de Y33.1 se noue dans les strophes Y30.3 à 96. Le point de départ est « le début » où les jumeaux du sommeil se muent en les forces antagonistes qui s’expriment dans le comportement pensée + parole + action :
Y30.3 a-b’ :
at̰ tā mainiiū pauruiiē, yā yǝ̄mā xvafәnā asruuātәm
manahicā vacahicā, š́iiaōϑanōi hī vahiiō akәmcā
Maintenant que se produit le fait initial, (je vais dire) les deux mainiius qui, durant le sommeil, ont été entendus (comme des) jumeaux. (Mais) au moment de penser, de dire et de faire, il y a la bonne et la mauvaise (manière de penser, de dire et de faire).
12Le « fait initial » que constitue leur confrontation a pour effet de déterminer le « fait final » que l’ahu des trompeurs sera « très mauvais » et que les bons obtiendront le moyen mental adéquat pour accéder à l’ahu fraša :
Y30.4 :
at̰cā hiiat̰ tā hə̄m mainiiū, jasaētәm paouruuīm…
…, yaϑācā aŋhat̰ apə̄mәm aŋhuš
acištō drәguuatąm, at̰ aṣ̌āunē vahištәm manō
Le fait initial que les deux mainiius se confrontent… ce que sera finalement l’ahu, celui des trompeurs très mauvais, mais pour l’harmonieux (sera) la très bonne pensée.
13Dès lors, quoiqu’il soit soumis à l’action néfaste des méchants (Y30.6 bąnaiiәn ahūm « ils rendent l’état malade »), l’état des bons parviendra à la perfection ultime (Y30.9 yōi īm fәrašə̄m kәrәnaōn ahūm « ceux qui rendront cet état parfait »).
14b. Les attestations ultérieures de pauruiia- (Y31.7, 8 et 11, comme déjà Y29.10) n’entretiennent plus de rapport avec mainiiu-, mais définissent une qualité d’Ahura Mazdā, dans un passage qui semble une prise de conscience cosmogonique. L’attestation de Y31.8 associe le caractère « premier » d’Ahura Mazdā (dans ce contexte, « aîné » ou « antique »)7 aux actes de l’ahu, qui sont peut-être ceux de la fondation d’Aṣ̌a : at̰ ϑβā mə̄ŋ́́hī paouruuīm, mazdā yazūm stōi… hiϑąm aṣ̌ahiiā dąmīm ahurәm š́iiaōϑanaēšū « Je pense, ô Mazdā, que tu es l’aîné/l’ancien, quoique tu sois le cadet/celui d’aujourd’hui… le fondateur (et le) consolidateur de l’Agencement, l’Ahura pendant les actes de l’état ».
15c. À partir de ce transfert du caractère « premier », les attestations de ahu- se font plus diffuses et moins significatives. L’assemblage des qualités de Y31.8 vaut au dieu d’être déclaré ahūm.biš- « guérisseur de l’état » (Y31.19), en contraste avec Y30.6 bąnaiiәn ahūm et juste avant la description de l’état lamentable qui attend les méchants (Y31.20 cité ci-dessus, comme développement imagé de Y30.4 aŋhuš acištō). Enfin, l’évocation des « destructeurs » de cet « état » (Y32.13 aŋhǝ̄uš marәxtārō ahiiā) introduit par contraste la phase finale Y33.1 — Y34.15.
16pauruiia- ne se trouve pas dans un rapport contrasté explicite comme celui que forment astuuaṇt- et manax́iia-. apǝ̄ma- de Y30.4, dont c’est la seule attestation dans la GA, ne caractérise pas ahu-, mais s’oppose en emploi adverbial au paouruuīm substantifié qu’explicite la subordonnée hiiat̰ tā hǝ̄m mainiiū jasaētәm. Vu son nom et sa situation dans l’hymne, l’ahu pauruiia ne peut évidemment être final, mais il n’est pas non plus à proprement parler initial. C’est un état qui doit se constituer à un moment précis du rite (Y28.11) et qui assure la transition entre les qualités contrastées astuuaṇt : manax́iia et la qualité définitive fraša.
5. Le processus de la GU
17vahišta- « très bon » est en apparence la seule caractérisation de ahu- dans la GU (Y44.2). Il y a deux différences notables avec l’emploi de pauruiia- dans la GA : 1) il n’apparaît qu’une fois et ne forme donc aucun cercle concentrique doublant la délimitation par Y43.3 et Y46.19 ; 2) s’il se situe à proximité relative de Y43.3, comme Y28.11 de Y28.2, il en est néanmoins séparé par l’attestation de Y43.5 hiiat̰ ϑβā aŋhǝ̄uš ząϑōi darәsәm paouruuīm « j’ai vu que tu étais le premier dans l’engendrement de l’état ».
18Cette dernière, en plaçant le rapport indirect entre aŋhǝ̄uš et pauruiia- dans un contexte analogue à celui de Y31.8, met au programme de la Gâthâ la révélation de la cosmogonie. Et, en effet, Y44.2 kaϑā aŋhǝ̄uš vahištahiiā paouruuīm… huuō… ahūm.biš « Comment (fut) le début de l’état très bon ?… celui-là est le guérisseur de l’état… » et Y44.8 yācā… uxδā frašī… aŋhǝ̄uš arǝ̄m.vaēidiiāi « les paroles par lesquelles j’interroge pour une connaissance adéquate de l’état » encerclent exactement le fameux interrogatoire cosmogonique de Y44.3–7 : « … Qui donc est par engendrement le père premier de l’Agencement ? Qui donc a établi le chemin du soleil et des étoiles ?… », etc. Le premier l’inaugure par une question générale sur l’origine d’un univers qui fonctionne bien et le second le conclut en constatant l’acquisition d’un savoir adéquat.
19La suite des attestations de ahu- se distribue en deux zones dissemblables, dont chacune présente des caractéristiques communes avec celles qui se succèdent dans la GA. La transition avec la phase introductive semble assurée par une mention de ahūm.biš- (Y44.16), qui sera commentée ci-dessous, dans la section 7.
20a. La première zone a en commun avec celle de la GA la compacité (Y45.1–4) et le rapport triangulaire entre ahu-, mainiiu- et pauruiia-. Les trois mots se suivent dans le premier vers de la strophe Y45.2, qui concentre le thème de l’antagonisme des deux mainiius dans la GU : at̰ frauuaxšiiā, aŋhǝ̄uš mainiiū pauruiiē « je vais proclamer les deux mainiius premiers de l’état » ou « au début, je vais proclamer les deux mainiius de l’état ». Le segment mainiiū pauruiiē est identique à celui de Y30.3a (avec la même ambiguïté pesant sur pauruiiē : acc. duel accordé ou loc. sing. substantifié ? Mais c’est en tout cas le seul exemple de détermination directe de mainiiu- par ahu-).
21Les premiers vers de Y45.3 at̰ frauuaxšiiā, aŋhǝ̄uš ahiiā paouruuīm et Y45.4 at̰ frauuaxšiiā, aŋhǝ̄uš ahiiā vahištәm, qui ne diffèrent que par la substitution de vahištәm à paouruuīm, semblent l’écho dissocié de Y44.2 aŋhǝ̄uš vahistahiiā paouruuīm. Mais le dernier vers de Y45.3 aēibiiō aŋhǝ̄uš, auuōi aŋhat̰ apǝ̄mәm « le mot hélas sera le dernier de leur état », où apǝ̄mәm qualifie auuōi, suggère que, loin d’être des accusatifs substantifiés définissant un aspect de l’ahu, paouruuīm et vahištәm se rapportent à l’objet interne de frauuaxšiiā (*vacō) : « Je vais proclamer le premier/le meilleur (mot) de cet état ». Mais, bien sûr, tout détournés syntaxiquement qu’ils soient, les trois adjectifs jettent un reflet sur aŋhǝ̄uš.
22Le grand enseignement de la GU réside en réalité dans Y45.1 dd’ : nōit̰ daibitīm, duš.sastiš ahūm mәrąš́iiāt̰. daibitīm pourrait être non pas adverbial, mais l’adjectif accordé à ahūm : « Puisse celui qui définit mal ne pas détruire le deuxième état ! » et c’est à cette qualité initialement énoncée que renverrait le démonstratif ahiiā de Y45.3 et 4. ahu- aurait donc une autre qualification que vahišta- dans la GU et il y aurait un « deuxième état d’existence », si bien que daibitiia- serait la contrepartie, non mentionnée dans la GA, de pauruiia-. Notons d’emblée que les deux ordinaux se disposent en une configuration différente. La GA établit une concordance entre le caractère initial de mainiiu et celui de ahu, tandis que la GU oppose le caractère initial de mainiiu et le caractère second de ahu.
23b. La seconde zone de la GU a en commun avec celle de la GA d’être dégagée du rapport avec mainiiu-, qui a disparu, et avec pauruiia-, retranché hors contexte dans les strophes Y46.6 et 15. Par contre, elle conserve une certaine compacité avec les strophes Y46.10, 11 et 13, précédées à quelque distance par Y46.3. Globalement, l’ensemble paraît dicté par la mise en opposition du dessein des sacrifiants saōšiiaṇts (Y46.3 aŋhǝ̄uš darәϑrāi « pour soutenir l’état » et, peut-être, sous le voile de l’ellipse, Y46.10 aŋhǝ̄uš yā tū vōistā vahištā « [par les…] de l’état que tu sais très bons ») de celui de leurs antagonistes karapans et kauuis (Y46.11 ahūm mәrәṇgәidiiāi « pour détruire l’état »). Les premiers recueillent le bénéfice de leur projet, dans une expression où le curieux emploi absolu de ahu- sous-entend peut-être l’anticipation de fraša- : Y46.13 at̰ hōi mazdā̊ ahūm dadāt̰ ahurō « Ahura Mazdā rend son état (parfait) ».
6. Essai d’interprétation
24En dépit des parallélismes formulaires, il semble que ahu- ne recouvre pas exactement la même notion dans la GA et dans la GU. Les deux Gâthâs ont pareillement pour point de départ un ahu dichotomique astuuaṇt : manax́iia et pour résultat final un ahu devenu fraša. Mais le processus qui conduit de l’un à l’autre n’est pas exactement le même. Le programme de la GU, affiché dans Y43.5, est avant tout cosmogonique. La frasā de Y44.3–7, que Y44.2 introduit et que Y44.8 conclut, décrit la formation d’un univers entièrement positif, dont Ahura Mazdā a confié le caractère « très bon » à ses quatre grandes entités (44.3 : Aṣ̌a, 4 : Vohu Manah, 6–7 : Ārmaiti et Xšaϑra). L’articulation avec mainiiu et pauruuiia, commune avec la GA, se produit ensuite dans le Y45, dans le cadre d’une déclaration (at̰ frauuaxšiiā) du sacrifiant instruit par la frasā. Mais il y a deux différences avec la GA : le motif se situe dans le prolongement de l’épisode cosmogonique et pauruuiia- qualifie mainiiu- tandis que ahu- est qualifié de daibitiia- « deuxième ». C’est avec le Y46 que le propos glisse sur le plan liturgique. Les officiants saōšiiaṇts, dont les noms vont être énumérés, s’efforcent de « soutenir » l’ahu régi par Aṣ̌a (Y46.3) contre leurs adversaires, dont le projet est de le « détruire » (Y46.11), et leur succès ouvre la voie à un ahu devenu fraša.
25Le discours de la GA est d’entrée de jeu centré sur le rapport entre le début du mainiiu (Y28.1) et un ahu premier (Y28.11). La confrontation des deux mainiius, qui détermine le sort final de l’ahu, se noue entre Y30.3 et 9, et se résout avec Y33.1, quand, les antagonistes ayant été défaits, on peut accomplir sans obstacle les actes qui rendront fraša l’état « premier ». D’un bout à l’autre, le point de vue de la GA est liturgique : la plainte de l’âme de la vache (Y29) et la confrontation des mainiius (Y30) sont présentées comme des moments de la cérémonie. Pour autant, la cosmogonie n’est pas absente de la GA, mais elle est présente autrement. Elle affleure de manière explicite dans Y31.7, 8 et 11, en parallèle à Y43.5, comme une prise de conscience consécutive à la frasā de Y31.3–6, et on comprend bien que les épisodes des Y29 et 30 sont la reproduction dans le rite d’un événement de la cosmogonie. De la même manière la mythologie cosmogonique de la GU est aussi une phase de l’accomplissement du rite, et non une dissertation philosophique, ni même une célébration hymnique. C’est une simple question de point de vue.
26Le parcours de ahu- dans la GU épouse l’histoire du monde depuis sa naissance jusqu’au sacrifice d’aujourd’hui. Son état d’existence fut d’abord « très bon », puis l’affrontement des mainiius a ouvert un « deuxième » état d’existence où s’opposent la destruction voulue par les antagonistes et le soutien que le sacrifice actuel apporte à l’Ordre, qui fut l’objet de l’engendrement initial. Le récitant de la GA, lui, entame un rite ušahina. Il attend dans la nuit que vienne l’aurore, contrariée par des antagonistes dont il faudra faire la longue déprécation. Ce à quoi il aspire, c’est l’ahu « premier », c’est-à-dire l’état d’existence correspondant au premier ratu qui articule le temps rituel : ušah-, l’aurore.
7. ahu- et ratu-
27ratu- est attesté seulement huit fois dans l’Avesta ancien (Y27.13, 29.2, 6, 31.2, 33.1 ; Y43.6 et 44.16 ; Y51.5). Mais remarquablement, il l’est toujours, sauf dans Y31.2, en liaison avec ahu- et il en résulte qu’il appartient presqu’exclusivement à la GA et à la GU. Le problème est que le contexte fait toujours difficulté.
281. L’articulation de ahu- et de ratu- dans le premier vers de l’Ahura Vairiia est fameuse : Y27.13 aa’ yaϑā ahū vairiiō, aϑā ratuš aṣ̌āt̰cīt̰ hacā « Le ratu conforme à l’Agencement, tel qu’il doit être choisi par l’ahu ». Elle a donné lieu, dans l’Avesta récent, à un développement exégétique non moins fameux qui défie toutes les normes morphologiques (ahū compris comme nominatif asigmatique) et sémantiques (ahu- devenu « Oberherr » et ratu- « Richter »)8. Une autre difficulté, objective celle-là, est la fonction de l’instrumental (ahū) adjoint à un verbal d’obligation.
292 et 3. Anticipé par Y29.2 a’… kaϑā tōi gauuōi ratuš « Comment est ton ratu pour la vache ? », Y29.6 bb’ nōit̰ aēuuā ahū vistō, naēda ratuš aṣ̌āt̰cīt̰ hacā « il n’y a ni un (…?) connu par un seul ahu, ni un ratu conforme à l’Agencement » compose une expression paralllèle à Y27.13 et pose un problème analogue avec l’adjonction de l’instrumental à un adjectif passé passif, en plus de celui de la coordination négative elliptique.
304. Y31.2 b’c yaϑā ratūm ahurō vaēdā, mazdā̊ aiiā̊ ąsaiiā̊ « Comment Ahura Mazdā connaît le ratu des deux parts » fournit la seule attestation de ratu- indépendante de ahu-, à distance respectable de Y30.9 fәrašǝ̄m… ahūm et de Y31.8 aŋhǝ̄uš ahurәm š́iiaōϑanaēšū.
315. Y33.1 a été commenté ci-dessus et son importance soulignée. Il pose néanmoins le problème du sens que recouvre le double accusatif (a’b yā dātā aŋhǝ̄uš paouruiiehiiā, ratūš š́iiaōϑanā razištā).
326. Y43.6 dd’ aēibiiō ratūš, sǝ̄ṇghaitī ārmaitiš « Ārmaiti leur définit les ratus » suit directement Y43.5 bb’ hiiat̰ ϑβā aŋhǝ̄uš, ząϑōi darәsәm paouruuīm commenté ci-dessus.
337. Y44.16 c’ ahūm.biš ratūm cīždī « Guérisseur de l’ahu, attribue un ratu ! » juxtapose le composé ahūm.biš- et ratu-. Mais comment analyser c. ciϑrā mōi dąm qui précède directement ?
348. Y51.5 cc’ yǝ̄ dāϑaēibiiō әrәš ratūm, xšaiiąs aṣ̌iuuā̊ cistā « Celui qui, pour les sacrifiants adéquats, a su correctement distinguer le ratu de deux impulsions » précède Y51.6 cc’ yǝ̄ hōi nōit̰ vīdāitī, apǝ̄mē aŋhǝ̄uš uruuaēsē « Celui qui ne se dévoue pas à lui au dernier tournant de l’ahu ».
35En dépit des difficultés que nous venons de passer en revue, certains faits apparaissent clairement. La préoccupation du ratu est une constante, sinon la colonne vertébrale, du rite de la GA. Il faut en faire le choix initial (Y27.13), s’interroger sur le moment idéal de l’offrande carnée (Y29.2), puis le mettre en attente (Y29.6) jusqu’à ce que le temps soit venu de procéder à la phase essentielle du sacrifice (Y33.1). Dans cette perspective, on perçoit bien que l’ahu de la GA est l’état propre au ratu, à la division du temps qui dicte l’horaire de la cérémonie.
36Les deux attestations de ratu- dans la GU ne suffisent pas à faire système. Ici, ni choix initial, ni interrogation angoissée sur le moment crucial. Les ratus de Y43.6 apparaissent comme un élément du monde engendré par Mazdā (Y43.5), à savoir les articulations qui composent son agencement et contribuent à le rendre « très bon ». La terre-Ārmaiti révèle ces cycles temporels, ceux du jour par sa position par rapport au soleil, ceux de l’année par les phases de la lumière et l’apparence que lui donnent les saisons. Plus tard, à la fin d’un interrogatoire pressant (Y44.16), le sacrifiant sollicite du dieu qui sait comment guérir l’état d’existence menacé la connaissance d’un temps liturgique approprié pour « briser l’obstacle » (la mention concomitante de Sraōša dénonce-t-elle un autre rite ušahina ?).
37Le rapport entre les notions d’ahu- et de ratu- n’est pas exactement le même dans les deux Gâthâs. Dans la GA, ahu est l’état d’existence inhérent au ratu de la cérémonie en cours ; dans la GU, le ratu est une composante de l’état d’existence du monde agencé. Plus précisément, l’ahu premier de la GA est celui de la première phase du cycle diurne, l’ahu deuxième de la GU l’époque que le zoroastrisme moyen-perse définira comme celle du mélange. Si ratu- désigne invariablement un temps liturgique, ahu- s’applique aussi bien à l’état d’existence propre à une division du jour qu’à l’une des grandes phases de l’histoire cosmique. C’est une notion coextensive à la durée mobile qui conduit la combinaison d’état osseux et d’état mental à la perfection et à la permanence.
Notes de bas de page
1 Swennen (2016b, 147–153) a justement souligné le caractère structurant du motif : deux mentions dans la première hāiti, une à l’omphalos, trois dans la dernière partie du texte.
2 Voir Kellens 2003, 219–220 et 2015a, 14.
3 Cette mutation n’est pas exprimée dans le Yasna Haptaŋhāiti, qui conduit de l’uba ahu à l’uba ahu (voir note 1).
4 Aussi Y48.6 dd’ ahurō aŋhǝ̄uš, ząϑōi paouruiiehiiā « Ahura, lors de l’engendrement de l’état premier ». L’attestation de Y48.2 est inutilisable parce que ahu- détermine un mot obscur (aŋhǝ̄uš… ākәrәitiš). Y34.6 (ahiiā aŋhǝ̄uš vīspā maēϑā) et, dans une certaine mesure, Y51.6 (apǝmē aŋhǝ̄uš uruuaēsē) présentent le même cas de figure.
5 Voir note précédente.
6 Sur cette phase du rite de la GA, Kellens 2014, 278–285.
7 Sur ce schème, Kellens 2015b, 15–16.
8 Matériel chez Bartholomae 1904, 281–283 (sous 1ahū-).
Auteur
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Jean Kellens
Collège de France
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