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    Plan détaillé Texte intégral Un enjeu thérapeutique : prévenir la crise chez les patients et éviter la décision d’isolement Coconcevoir un prototype d’espace d’apaisement Les étapes de la coconception De la coconception à la livraison d’un espace formalisé Livraison, réception et déploiement Retour d’expérience Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Art et design dans les lieux de soin

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 13

    Récit d’une recherche-projet en design dans un hôpital psychiatrique

    Étienne Bertrand, Catherine Boiteux, Carine Delanoë-Vieux, Coline Fontaine, Beata Iwanczuk, Jeanne Sintic et Laetitia Thomas

    p. 191-210

    Texte intégral Un enjeu thérapeutique : prévenir la crise chez les patients et éviter la décision d’isolement Coconcevoir un prototype d’espace d’apaisement Un prototype au cœur du service Des outils d’immersion simples et évolutifs Les étapes de la coconception Des ateliers pour choisir les fonctions et les objets Des couleurs apaisantes ? Préparer un espace prototype De la coconception à la livraison d’un espace formalisé La couleur : d’un paysage de référence à une atmosphère De l’intention à la réalisation : le statut d’expérimentation comme gouvernail Des développements supplémentaires in situ Livraison, réception et déploiement La livraison de l’espace d’apaisement : tableau noir, carte blanche Retour d’expérience Un usage paradoxal de l’espace d’apaisement Des usages de bien-être et de convivialité Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1En 2020, une équipe médicale et paramédicale de psychiatrie en unité fermée s’est associée avec les designers du laboratoire d’innovation culturelle intégré du groupe hospitalier universitaire (GHU) Paris psychiatrie & neurosciences. Ils ont conduit une recherche-action autour de la conception d’une nouvelle ressource thérapeutique en prévention des situations de crise consistant à proposer un espace d’apaisement dans le service. Cet article décrit le processus collaboratif et créatif de la conception, de la mise en œuvre et de l’évaluation de ce prototype. Après avoir décrit les éléments de contexte, il développera les outils participatifs mobilisés puis partagera un retour d’expérience.

    Un enjeu thérapeutique : prévenir la crise chez les patients et éviter la décision d’isolement

    2L’équipe médico-soignante de psychiatrie du secteur 75G28 du GHU Paris prend en charge la santé mentale d’une partie de la population du XXe arrondissement de Paris. La psychiatrie française est sectorisée, cela signifie que chaque service prend en charge la santé mentale des habitants d’un territoire de 60 000 à 100 000 personnes et propose dans ce périmètre tout l’éventail des prises en charge, depuis la simple consultation (les centres médico-psychologiques) jusqu’à l’hospitalisation en unité de soins intensifs (USI). L’équipe gère trois unités d’hospitalisation sur le site de la rue d’Avron parmi lesquelles se trouve une unité de soins intensifs de dix lits. Elle se situe au premier étage du bâtiment et accueille des personnes hospitalisées sous contrainte en phase aiguë de leurs troubles psychiatriques : schizophrénie, bipolarité, psychose, dépression sévère.

    3Deux chambres d’isolement (voir fig. 1) sont situées en face du bureau infirmier avec un accès à la coursive, ce qui rend possible un accès vers l’extérieur. Elles sont isolables du reste du service par une porte coupe-feu.

    Fig. 1. Chambre d’isolement de l’unité de soins intensifs avant travaux © Lab-ah, GHU Paris psychiatrie & neurosciences, 2020.

    4Les patients sont hospitalisés pendant une durée allant de quelques jours à trois semaines, le plus souvent de trois semaines à un mois. Pendant le temps de leur hospitalisation, ils sont très « désorganisés1 » sur le plan psychique : « Leur rapport au temps, à l’espace et aux autres est en friche2. » Leurs perceptions sont altérées. Ils présentent une hyperstimulation désorganisée de leurs sens et de leur pensée. Ce sont des personnes qui ne parviennent pas à « se pauser / se poser ». Elles sont dans un moment d’explosion psychique et physique. Beaucoup de patients sont très jeunes et présentent une comorbidité d’addiction. Les produits toxiques aggravent considérablement les états de désorganisation psychique.

    5De ce fait, ils ont des temps de concentration très réduits et les activités sont difficiles à mettre en œuvre. Leur quotidien s’organise autour de l’hygiène, de l’entretien de leur chambre, des repas, de l’ergothérapie, de la relaxation, de l’écriture (« ils écrivent beaucoup le déroulé de leur hospitalisation, pour ne pas oublier »), de la lecture, du coloriage, des mandalas et des entretiens infirmiers et médicaux. Les temps de vacance sont aussi présents : être dans sa chambre (ils peuvent la fermer de l’intérieur), écouter leur playlist (ils ont accès au téléphone portable mais sans la puce), sortir accompagné ou pas dans le patio (mais toujours sous surveillance soignante).

    6Soutenue par son encadrement – notamment le docteur Catherine Boiteux, cheffe de service, Laetitia Thomas, cadre supérieure de santé au moment de l’expérimentation, et Beata Iwanczuk, cadre du service –, l’équipe a impulsé une réflexion pour transformer une de ces deux chambres d’isolement en « chambre d’apaisement », dans une perspective pérenne.

    7La décision de concevoir un espace d’apaisement dans cette USI repose sur le constat que les dix patients hospitalisés ne justifient pas les deux chambres d’isolement présentes. Une sur deux est alors régulièrement utilisée par des patients d’autres services du même hôpital. Or les soins intensifs nécessitent de prendre des décisions lourdes, fort différentes de l’esprit de secteur dans lequel chaque patient est suivi avant, pendant et après son hospitalisation. La chambre d’isolement est l’équivalent d’une bulle spatiotemporelle. En conséquence, prendre des décisions à propos de patients que l’on ne connaît pas peut être maltraitant pour l’équipe comme pour les patients, car la capacité à juger de la pertinence de la décision est largement amoindrie par la méconnaissance de la personne et de son parcours par l’équipe de soin.

    8En outre, quelques mois plus tard, l’article 84 de la loi sur l’isolement en psychiatrie durcit considérablement les conditions de mise en chambre d’isolement des usagers, rendant cette pratique de plus en plus contraignante pour les professionnels3. Cette mesure est venue conforter leur motivation pour trouver des moyens d’éviter au maximum ce qui est désormais considéré comme un « dernier recours ».

    9La décision de mener cette démarche a également été motivée par le projet du service de développer d’autres propositions que les médicaments et la chambre d’isolement à destination des patients lorsque se manifestent des états d’agitation. Que pouvait-on proposer pour que les patients « redescendent », atténuent leurs tensions internes et leurs angoisses sans pour autant se couper des autres et de leur environnement ? Quand cela est possible, bien entendu, l’équipe a recours aux accompagnements individuels. Ils sont souvent efficaces et permettent de découvrir les compétences du patient et de les lui rendre accessibles comme des ressources pertinentes pour son rétablissement. Néanmoins, dans l’espace-temps intermédiaire entre l’entretien individuel, lorsqu’il échoue, et la mise en chambre d’isolement, les soignants sont assez démunis.

    10Or l’acte qui consiste à prendre une mesure de mise en chambre d’isolement est et doit rester le dernier recours, une décision à prendre en désespoir de cause. Il nécessite un accompagnement d’une grande humanité par les soignants. Pour autant, il s’agit quand même d’un acte violent pour tout le monde, et particulièrement pour ceux qui le subissent. D’autant plus que la chambre d’isolement est actuellement un lieu anxiogène, coupé de tout, sans couleur, sans chaleur. On n’y entend rien, on n’y voit rien.

    11C’est pourquoi l’équipe du secteur 75G28, prenant au sérieux la gravité des possibles effets secondaires d’une telle expérience pour les patients, a souhaité se doter d’un outil qui les aiderait d’une part à prévenir les crises d’agitation et de violence des patients, et d’autre part à les faire sortir le plus vite possible de la chambre d’isolement si elle n’a pas pu être évitée. Elle a ainsi décidé de transformer une des deux chambres d’isolement en espace d’apaisement.

    12Ce dernier a été défini comme un outil de médiation thérapeutique permettant au patient d’avoir une expérience, seul ou accompagné, qui favorise la gestion de ses émotions et les processus de désescalade. L’enjeu de cet outil, in fine, est de diminuer l’arsenal médicamenteux, de limiter au maximum le recours à la chambre d’isolement, de consolider l’alliance thérapeutique entre patient et soignant. De surcroît, l’espace d’apaisement pourrait contribuer à l’acquisition de compétences durables d’autosoin et d’autorégulation des états émotionnels désagréables s’insérant dans une perspective qui dépasse le cadre temporel de l’hospitalisation.

    13À cet égard, cette expérimentation a été évaluée afin de contribuer aux données probantes susceptibles d’en justifier le déploiement à l’échelle institutionnelle. À ce stade, les professionnels ne pensent pas pouvoir se passer complètement de la chambre d’isolement, en particulier dans les situations de violence. Ils envisagent l’espace d’apaisement et la chambre d’isolement dans un continuum de la prise en charge des patients, avec l’objectif de réduire le plus possible le nombre et le temps d’isolement. Mais penser ce continuum, c’est aussi repenser l’expérience de la chambre d’isolement, jugée par la majorité des usagers comme traumatisante4.

    14Pour répondre à ces besoins, le laboratoire de l’accueil et de l’hospitalité (lab-ah) a dès lors accepté de construire une recherche-projet avec l’équipe médico-soignante de l’unité protégée du 75G28 pour concevoir un espace d’apaisement susceptible d’accompagner le déplacement de l’isolement, qui relève du registre de la sécurité, à l’apaisement, qui s’inscrit dans le prendre soin.

    15À ce titre, une revue de littérature exploratoire a été conduite. On peut, à l’issue de cette revue de littérature, considérer que le concept d’espace d’apaisement s’inscrit dans un long processus de désaffiliation avec l’héritage culturel d’une psychiatrie fondée sur l’isolement et la contention de la part de dangerosité et de débordement de la folie. Elle incarne, parmi d’autres initiatives, un effort d’ouverture vers des possibilités matérielles et relationnelles de soutien à la fonction contenante et enveloppante de la compétence thérapeutique en lieu et place de la contrainte et de l’enfermement.

    16Pour la sociologue Livia Velpry, « la dangerosité n’est pas intrinsèque à un individu ou à sa pathologie, mais résulte d’une conjonction de facteurs conduisant à une situation de risque. Parmi ces facteurs, l’environnement, y compris les modalités de prise en charge, joue un rôle majeur5 ». À ce titre, la question du design – au sens de l’imbrication du dessin (choix formels) et du dessein (valeur à incarner) – de l’espace d’apaisement s’est révélée absolument centrale pour penser sa capacité à constituer une prévention et une autre voie que la « mise en chambre d’isolement ». Or, au regard de la question de recherche-projet initiale – comment traduire la valeur hospitalité dans la matérialité de l’espace d’apaisement ? –, force est de constater que cette revue de littérature n’apporte pas d’éclairage sur les processus et les choix de conception formelle et esthétique des cas d’étude.

    17En effet, les études mobilisées se concentrent sur une logique de médecine fondée sur les preuves (evidence-based medecine) qui cherche à mesurer les impacts thérapeutiques de l’espace d’apaisement sur les usagers. Elle est incontournable pour relier les choix de conception des environnements physiques des hôpitaux aux résultats thérapeutiques des soins. Mais elle ne permet pas réellement de comprendre, de théoriser, ni même de décliner les processus et les choix de conception, au demeurant vectorisés au GHU Paris par un concept philosophique, celui de l’hospitalité.

    Coconcevoir un prototype d’espace d’apaisement

    Un prototype au cœur du service

    18En juillet 2020, l’équipe projet du lab-ah6 rencontre les soignants de l’unité de soins intensifs. À partir de cette date, elle fréquente régulièrement le service – à raison d’une demi-journée par semaine en moyenne. Durant cette période, il s’agit à la fois de connaître l’équipe, sa culture soignante, son fonctionnement, mais aussi de rencontrer les patients qui vont et viennent, d’en apprendre plus sur leurs parcours et leurs ressentis, en somme, de prendre le pouls de ce microcosme.

    19Initialement, le « campement » de l’équipe projet devait se faire directement dans la salle dédiée à « l’espace d’apaisement » afin que chacun puisse l’investir progressivement autour de cet enjeu d’apaisement et de rester au plus près de la réalité de cet espace. Cependant, afin de ne pas « fermer » de lit dédié aux situations de crise dans l’immédiat – bien que cela soit l’objectif à terme –, l’équipe soignante a préféré attribuer un autre espace : une petite pièce, en bout de couloir, servant ponctuellement à des internes pour mener des entretiens avec les patients (voir fig. 2). Bénéficier de cet espace de résidence in situ a grandement facilité les interactions avec les usagers et l’engagement progressif de l’équipe de soin dans ce projet commun.

    Fig. 2. Bureau d’accueil pour l’immersion des designers à l’unité de soins intensifs © Lab-ah, GHU Paris psychiatrie & neurosciences, 2020.

    Des outils d’immersion simples et évolutifs

    20La première intervention, dans cet espace devenu atelier, a consisté à afficher une série d’images et de notions clés représentant des principes fondamentaux de l’hospitalité issus des projets précédents du lab-ah et du travail de thèse de Carine Delanoë-Vieux. Il s’agissait d’un mélange de références théoriques et lexicales en histoire de l’art et en design, pour illustrer des principes comme la modularité des espaces, la familiarité des objets domestiques, l’importance de la prise en compte de la sensorialité, etc. Visibles par les usagers du service même en notre absence, ces références servaient autant de base de discussion que de recueil de commentaires, annotés sur des post-its que nous laissions à disposition. Ainsi, cette matière iconographique a mis en œuvre le projet, qui allait être « en train de se faire » pendant de nombreuses semaines.

    21Comme nous étions toujours deux ou trois professionnelles du lab-ah lors des permanences hebdomadaires dans cette maison du projet miniature, la collecte pouvait se faire de manière complémentaire : l’une guidant les entretiens informels, parfois au moyen d’outils imprimés – lignes de temps (voir fig. 3), cartes illustrées –, l’autre prenant en note des verbatims, la troisième consignant par le dessin les situations observées (voir fig. 4). Ces choix de médiums ne sont pas anecdotiques : ils se sont montrés essentiels pour capturer des instantanés d’atmosphère, dans ce milieu où la confidentialité et la vulnérabilité des personnes sont telles qu’un appareil photographique ou un enregistreur sont souvent perçus comme extrêmement intrusifs.

    Fig. 3. Ligne de temps remplie par une patiente de l’unité de soins intensifs © Lab-ah, GHU Paris psychiatrie & neurosciences, 2020.

    Fig. 4. Cahier de croquis des designers pendant l’immersion dans l’unité de soins intensifs © Lab-ah, GHU Paris psychiatrie & neurosciences, 2020.

    22Le second confinement, à l’automne 2020, n’a pas permis de restituer sur place les premières observations issues de cette phase d’immersion à l’équipe soignante. En effet, à cette époque, les visites dans les services devaient être réduites au strict minimum. Forte de l’expérience du premier confinement et de la rédaction à cette occasion d’un journal, Le Canard confiné7, l’équipe du lab-ah a proposé de diffuser des lettres d’information sur le même modèle. Ces lettres portaient sur les principaux thèmes de l’immersion : les représentations et l’accès aux marqueurs temporels, à la sensorialité, au faire, à la narration de soi (voir fig. 5). Elles comportaient aussi un focus sur les différences entre activité diurne et activité nocturne dans le service. Elles ont constitué un échelonnement des informations permettant de construire une réflexion commune avec le service sur un temps long. Chaque édition envoyée traitait d’un sujet unique, à propos duquel les membres de l’équipe et les patients étaient incités à réagir par retour de mail. Ces supports ont été un outil de suivi et d’archivage de notre démarche commune et nous ont permis des échanges ininterrompus avec le service.

    Fig. 5. Lettres d’information pour l’équipe de soins au cours du projet de l’espace d’apaisement © Lab-ah, GHU Paris psychiatrie & neurosciences, 2020.

    Les étapes de la coconception

    Des ateliers pour choisir les fonctions et les objets

    23Cette première phase immersive a permis d’établir une base de questionnement partagée : dans ce petit service fermé, comment donner un statut à ce futur espace pour qu’il ne soit pas seulement une annexe au réfectoire-salon et qu’il diffère des chambres individuelles, afin qu’il constitue un véritable lieu ressource pour les patients comme pour l’équipe soignante et qu’il participe à diminuer les moments de crise ? Quelle matérialité donner à un besoin d’apaisement, alors même que celui-ci s’incarne par des envies si différentes d’un individu à l’autre et d’une situation de tension à l’autre ? Et enfin, comment rendre tout ceci possible dans les contraintes du milieu hospitalier, alors même que la rigueur et le caractère aseptisé qui le définissent souvent revenaient, dans les entretiens de la phase d’immersion, comme des caractéristiques à combattre pour parvenir à un espace apaisant ?

    24Les réponses à ce questionnement se sont construites dans des ateliers proposés aux usagers et à l’équipe professionnelle du service, reposant cette fois-ci sur des éléments très concrets, comme des images d’objets qui pourraient être achetés, afin de les passer en revue pour identifier les consensus ou au contraire les points de discussion. Par exemple : fallait-il installer une horloge, ou non, dans l’espace d’apaisement ? Constituait-elle un repère fondamental ou au contraire un élément anxiogène ? S’il y en avait une, devait-elle avoir une présence importante ou plus discrète ? Devait-elle présenter des aiguilles ou des chiffres, pour qu’elle soit le plus lisible possible ? Devait-elle indiquer la date, afin de se situer davantage dans le temps ? Et si celle-ci apparaissait en toutes lettres, comment s’adapter aux différentes langues parlées par les patients, dans ce service très cosmopolite ?

    25En complément des images d’objets, nous avons apporté pour certaines sessions des représentations isométriques de la pièce montrant les objets à l’échelle, puis une maquette en papier afin de manipuler les objets et de nous rendre compte de l’encombrement de ceux-ci. Si, à ce stade, cela ne s’est pas avéré particulièrement utile ou riche pour nourrir les échanges, ces éléments de représentation ont eu au moins l’intérêt de rassurer sur le caractère concret de l’espace de destination – on ne perdait ainsi pas de vue que le projet allait aboutir.

    Des couleurs apaisantes ?

    26En outre, si les matériaux étaient limités par les contraintes hospitalières, la couleur offrait un champ d’investigation relativement libre pour créer une atmosphère soutenant l’émotion singulière de l’apaisement. Qu’en était-il dans les représentations des soignants et des soignés ?

    27Autour d’un nuancier de peinture professionnel offrant un très grand choix de teintes, les participants étaient invités à associer des teintes avec leurs représentations de l’apaisement. Comme on pouvait s’y attendre, les réponses ont été très diverses, passant par toutes les couleurs, vives ou discrètes, chaudes ou froides. Pour autant, une forme de constante revenait dans les commentaires qui accompagnaient ces choix : pour incarner la notion d’apaisement, tous faisaient écho à un extérieur, à un élément de paysage souvent naturel (mer, sable, ciel, forêt, etc.). Ainsi, l’usage du nuancier comme outil de choix qui devient souvent enjeu de pouvoir ou de préférences personnelles a été détourné au profit d’une approche plus centrée sur une réflexivité partagée en lien avec les représentations culturelles d’une émotion et de ses correspondances kinesthésiques.

    Préparer un espace prototype

    28Enfin, le mode d’usage de ce futur espace s’est imposé comme un sujet primordial : quand et comment y avoir accès ? Seul ou à plusieurs ? Sur des temps limités ou non ? Et ainsi de suite. Mais aussi, comment nommer cet espace pour qu’il invite réellement à l’apaisement ? En mettant sur la table une quinzaine de noms ou mots identifiés dans la revue de littérature précédemment réalisée ou entendus lors des immersions, les participants ont eu à choisir les intitulés qui leur paraissaient les plus adaptés ou à en proposer d’autres : du très technique « espace de calme retrait », au plus domestique « salon » en passant par la « bulle ». Cet exercice de sémantique a révélé par exemple que nommer l’attendu de cet espace pouvait être vécu comme une injonction paradoxale par les patients : demander à quelqu’un qui ne sait plus comment gérer son agitation de s’apaiser peut être anxiogène. Pour autant, le nom le plus consensuel à ce stade est resté « espace d’apaisement ».

    29De manière générale, la dimension expérimentale a été au cœur de cette phase de conception participative. En laissant encore beaucoup de questions ouvertes, elle a permis de cerner collectivement quelle part de bénéfice-risque l’équipe pouvait ou voulait prendre, en étant rassurée par la limite de temps qu’induit une phase d’expérimentation, centrée sur l’analyse de ce qui fonctionne ou non afin de se permettre des changements de cap à l’épreuve du terrain. C’est en ce sens qu’a été introduit un dernier format d’ateliers. Initialement, des résidences artistiques avaient été envisagées afin d’expérimenter en situation les perspectives sensibles de l’espace par le biais de la couleur, de la lumière et de la poésie. Mais durant l’avancée du projet et en raison des confinements, elles se sont transformées en ateliers pratiques et didactiques dans le but de faciliter l’usage et l’intégration de ce dispositif dans le parcours de soin. Ces derniers devaient permettre à l’ensemble de l’équipe d’acquérir un même niveau d’information et de compréhension de ce prototype et d’envisager tant les modalités de son fonctionnement que son évaluation. Ces temps privilégiés avec l’équipe ont été employés pour approfondir des aspects fonctionnels et techniques qui auraient pu entraver l’utilisation de l’espace et des objets proposés. Le premier atelier traitait de l’usage détaillé de la pièce, le second de l’évaluation et de ses outils et le dernier de l’écoute musicale et sonore qui serait proposée dans la pièce.

    De la coconception à la livraison d’un espace formalisé

    La couleur : d’un paysage de référence à une atmosphère

    30Toutes les données obtenues ont constitué le terreau, les ingrédients fondamentaux du projet. Il fallait ensuite les passer au tamis, relier les points, pour les transformer en espace unifié et non pas rester dans l’agglomération composite des idées individuelles. Dans la suite de l’expérience qui avait été menée sur les couleurs apaisantes, l’idée d’évoquer la nature a été retenue comme l’élément reliant les différentes propositions. Une proposition a pris forme, présentant dans la même image deux représentations de paysages, forêt et bord de mer, desquelles les gammes colorées ont été extraites et déclinées dans une représentation de l’espace d’apaisement et de son mobilier. L’équipe soignante s’est majoritairement prononcée pour la gamme chromatique de « bord de mer », tout en souhaitant davantage de touches chaleureuses, qui évoquent la lumière du soleil (voir fig. 6).

    Fig. 6. Planche de recherche des couleurs pour le futur espace d’apaisement de l’unité de soins intensifs © Lab-ah, GHU Paris psychiatrie & neurosciences, 2021.

    31La conception a alors décliné ce principe autour de quatre nouvelles images de couchers de soleil sur horizon marin, les transcrivant sur des images de maquette (plus fidèle encore à la perception des volumes et des textures). Cette fois-ci, le choix a été fait autant par l’équipe soignante que par les patients présents dans le service, sous forme de vote. Alors que les votes de l’équipe professionnelle étaient assez diversifiés, certains proposant des choix d’associations colorées plutôt audacieuses, les patients se sont prononcés clairement et sans concertation pour une même déclinaison : un ensemble plutôt doux, alliant des teintes majoritaires de bleu clair et sable, associées à du bleu profond, du jaune vif et des pointes d’orangé. Les soignants se sont ralliés à cette proposition, qui a ainsi obtenu la majorité des votes. Cette méthode de choix par les images de maquettes associées à des paysages s’est montrée plutôt fructueuse, bien qu’une dimension, fondamentale, n’ait pas été traitée dans ce mode de représentation : l’atmosphère lumineuse et ses variations dans les différentes utilisations de l’espace au cours de la journée.

    32Enfin, il est important de noter que nous avons choisi de ne pas proposer d’intégrer directement les photographies de ces paysages eux-mêmes dans l’espace d’apaisement : la dimension d’abstraction nous semblait plus propice à répondre aux imaginaires propres à chaque usager, pour constituer l’atmosphère globale de la pièce. Des éléments picturaux figuratifs n’ont été proposés que sous formes mobiles (livres, images à afficher) et un « soleil couchant sur mer » a été décliné en pictogramme sur les éléments signalétiques de l’espace.

    De l’intention à la réalisation : le statut d’expérimentation comme gouvernail

    33Au stade de la réalisation, le statut d’expérimentation avait à nouveau toute son importance : travailler dans un espace de petite dimension et sur lequel il était dès le départ prévu qu’il puisse y avoir des modifications à court terme permettait de sortir de certains procédés habituels à l’hôpital, tout en respectant les grandes lignes de ce qui « peut se faire » (d’un point de vue technique comme sécuritaire). Cet aspect a orienté les choix vers des solutions légères, peu coûteuses, parfois moins résistantes que d’autres produits du marché. Le statut de prototype expérimental ouvrait dès lors une double perspective : tester la validité d’une fonction proposée avant de la pérenniser, le cas échéant, par une solution de meilleure qualité, mais aussi rassurer l’équipe (« ça va être dégradé tout de suite ! » ou « je ne vois pas comment on va s’en servir »).

    34Il s’est ensuivi un travail assidu de sourçage (sourcing), le plus possible dans les catalogues habituels de l’hôpital, avec quelques exceptions lorsque nous ne trouvions pas d’équivalent aux éléments recherchés (concernant les coloris ou la fonctionnalité). Pour les murs et le sol, tout en souhaitant nous inscrire dans des matériaux et procédés habituels pour les services techniques de l’hôpital (peinture lessivable, sol en PVC), le caractère singulier de la demande tenait dans le nombre important de teintes pour une pièce de 8 m2 (quatre au total sur les murs et le plafond : blanc, sable, bleu clair et de la peinture pour tableau ardoise) et dans les détails de pose (un même mur et le plafond pouvaient être peints en deux ou trois teintes selon les endroits). Bien que cela ne pose pas de problème technique en principe, cette différence a donné du fil à retordre au peintre, pour qui le calcul du temps prévisionnel à passer sur un espace de cette taille n’avait pas été pensé en fonction de ces éléments. Nous avons cependant insisté sur la nécessité de ce choix qui, loin d’être un caprice, était le garant de la base de l’atmosphère créée : l’assemblage de teintes permettait tour à tour de donner de la profondeur, de marquer un seuil ou de constituer une enveloppe accueillante pour l’usager (voir fig. 7).

    Fig. 7. Réalisation du prototype de l’espace d’apaisement de l’unité de soins intensifs © Lab-ah, GHU Paris psychiatrie & neurosciences, 2021.

    Des développements supplémentaires in situ

    35Une fois les travaux réalisés et les objets commandés, il restait quelques ajustements à opérer. Ceux-ci se sont finalement incarnés dans deux formats de créations sur mesure, réalisées en interne avec les services techniques, et tous deux au moyen d’impression sur vinyle transparent et opaque.

    36D’une part, le lab-ah a conçu et réalisé un motif de vitrophanie pour habiller la fenêtre vers la rue et le hublot vers le couloir, et ce, pour assurer une double fonction : à la fois pour ménager le sentiment d’intimité souhaité pour ses utilisateurs (la fenêtre vers l’extérieur, bien que traitée avec un filtre sans tain, ne donnant pas l’impression aux patients d’être protégés du regard des passants ou des voisins) ; mais aussi pour soutenir l’atmosphère colorée de la pièce par un motif déclinant les teintes de l’espace et agissant comme un léger filtre lumineux aux allures d’aurore.

    37D’autre part, le fonctionnement de l’espace d’apaisement est rendu intelligible par des bulles d’information apportant des précisions sur les usages qui ne seraient pas directement lisibles : comment actionner le variateur d’un interrupteur ? Quel objet pourrait être accessible sur demande ? Présentées dans les trois langues majoritaires dans le service (français, anglais et arabe – langues pour lesquelles la traduction a été faite par des membres de l’équipe médico-soignante), il s’agissait d’offrir un support durable d’appropriation de l’espace par les patients comme par les soignants, tant de manière autonome que comme outil de dialogue dans la relation entre soignant et soigné au sein de l’espace d’apaisement.

    Livraison, réception et déploiement

    La livraison de l’espace d’apaisement : tableau noir, carte blanche

    38À la fin du mois de juin 2021, l’espace était enfin prêt à être livré. La chambre d’isolement aux murs blancs et au sol carrelé était devenue un espace ouvert comprenant un fauteuil à bascule, des poufs-repose-pieds, une lumière tamisée et des veilleuses sans fil, une petite sélection de livres présentés en façade au mur et empruntables à l’envi, un coin tatamis pour s’affaler confortablement, un fauteuil léger avec accoudoirs, des images magnétiques à placer sur des bandes métalliques selon ce que l’on souhaite mettre en avant (au moment du lancement de l’espace d’apaisement : une série d’images de botanique ou d’exercices de respiration et de détente, illustrées par le lab-ah) et un grand tableau noir avec ses craies et son effaceur. En complément, une kyrielle d’accessoires accessibles sur demande sont, en raison de leur fragilité ou de leur encombrement, gardés dans l’ancienne salle de bains attenante devenue espace de stockage : un tapis de yoga, des outils de massage, une couverture lestée, des instruments de musique et une enceinte sans fil avec une tablette numérique garnie d’applications dédiées (au moment de l’inauguration) à l’écoute de musique, de bruits blancs ou de paysages sonores.

    39Cet inventaire à la Prévert est à l’image de l’idée directrice de l’espace d’apaisement : un espace ménagé plutôt qu’aménagé, dédié à l’appropriation de chacun. La grande zone de tableau noir en a été un poste d’observation à part entière. Avant même que l’espace soit livré et ouvert, nous y avons trouvé, à chacun de nos passages dans le service, un mot ou un dessin : un portrait de Lucky Luke, un symbole du yin yang, un poème, un « merci ! » – inscrits par des membres de l’équipe ou par des patients ayant profité d’un moment d’ouverture de la pièce pour passer une tête et écrire un mot. Dans un espace aussi contrôlé qu’un service d’hospitalisation en soin psychiatrique, ce n’est pas la première fois que nous pouvions observer la dimension forte de partage et de poésie que pouvait offrir un dispositif aussi élémentaire qu’un espace d’expression.

    40Enfin, si les mots doux qui y ont été adressés sont allés de pair avec une utilisation de l’espace très soignée, nous lisons cette attention comme un écho à la prise en compte de la parole de chacun tout au long de la conception, et apparemment visible dans la concrétisation du prototype.

    41L’espace d’apaisement est un prototype, la légèreté des travaux effectués ainsi que son évaluation lui confèrent ce statut d’espace-test. Le temps d’expérimentation offre au service la possibilité de modifier et de s’approprier l’outil. Cette souplesse des règles permet des ajustements au fil du temps et des expériences vécues par les patients et les soignants afin que l’espace d’apaisement soit en adéquation avec la réalité de la pratique soignante. Les premières semaines d’utilisation ont notamment mis en évidence quelques faiblesses dans la résistance de la peinture du mur ardoise ou encore dans l’acoustique de la pièce, qui est à côté d’une chambre d’isolement. La mise en fonctionnement concrète de l’espace permet de s’y projeter. L’équipe envisage déjà les ajouts et les améliorations qu’elle souhaiterait y apporter, comme un diffuseur d’odeurs ou un mobile à contempler. D’autre part, on a aussi pu observer que certains objets mis à disposition de l’équipe nécessitaient une formation, comme la couverture lestée. Pour ces outils, dont la maîtrise est parfois très liée à un corps de métier, nous avons déjà pu observer que des sessions de démonstration devaient être envisagées afin de permettre à n’importe quel membre de l’équipe de s’en saisir.

    42L’espace d’apaisement d’Avron est donc un prototype en ceci qu’il doit encore être ajusté et abouti, mais c’est aussi un prototype pilote : il est le support et le modèle du déploiement de cinq autres espaces d’apaisement tests dans le GHU en 2021-2022. En effet, grâce aux essais et apprentissages menés dans cet espace, une réflexion transversale à l’échelle du groupe hospitalier a pu être lancée. C’est un support de discussion et d’élaboration d’un travail commun entre les directions de l’hôpital, un outil de compréhension mutuelle permettant de s’appuyer sur des exemples concrets afin d’anticiper et de collaborer à la mise en œuvre des cinq espaces8.

    Retour d’expérience

    43Un protocole d’enquête pour évaluer les usages et les effets de la proposition-test de l’espace d’apaisement à l’unité de soins intensifs du 75G28 a été défini en amont de l’expérimentation. L’enquête s’intéresse aux ressentis sensibles des patients, à l’évolution de leurs états émotionnels, ainsi qu’à la manière dont cette ressource nouvelle interroge et, éventuellement, transforme l’ambiance du service.

    Un usage paradoxal de l’espace d’apaisement

    44Le point le plus saillant de l’évaluation d’usage faite à l’USI du 75G28 réside dans l’écart constaté entre les intentions de l’équipe soignante et l’investissement effectif de l’espace par les patients. Il est fortement souligné dans l’autoévaluation de l’équipe qui parle « d’une contradiction entre des usages réels par les patients en situation de dysphorie9 latente et les usages souhaités par les soignants adaptés à des situations de dysphorie aiguë ». En effet, alors que l’équipe a pensé l’espace d’apaisement comme un outil qu’elle pourrait investir avec les patients pour désamorcer des situations d’angoisse et d’anxiété annonciatrices de crises, les patients l’ont spontanément utilisé en autonomie, comme un espace « à eux », de convivialité à plusieurs, leur offrant des ressources pour lutter contre l’ennui, un mal-être diffus et des frustrations liées aux nombreuses restrictions d’une unité de soins intensifs. La question reste ouverte à ce stade de la compatibilité entre cet usage collectif et de détente par les patients et une utilisation thérapeutique de désamorçage de la crise par les soignants. Le volet formation, qui manque encore au dispositif, aurait vocation à rééquilibrer les usages, entre convivialité et gestion thérapeutique.

    Des usages de bien-être et de convivialité

    45Six mois après son ouverture, l’espace d’apaisement n’accuse pas de dégradation volontaire. La médecin cheffe de pôle souligne l’absence de graffitis non seulement dans l’espace mais aussi dans le reste de l’unité. Ce rapport d’étonnement traduit une rupture avec une situation antérieure dans laquelle les dégradations de l’environnement par les patients, et en particulier dans la chambre d’isolement, étaient des pratiques habituelles.

    46Les usagers sont nombreux à exprimer combien ils apprécient cet espace, tant pour son esthétique que pour les ressources qu’il leur offre. L’un d’eux a par exemple déclaré : « Je ne me suis pas senti à l’hôpital. » Du reste, l’appellation de cet espace a été remise en question par les usagers qui n’ont pas eu le sentiment de s’y apaiser. Ils l’ont vécu comme un lieu de vie qui leur assurait un peu de normalité dans cette expérience étrange de l’hospitalisation, tout en retrouvant des marges de liberté. Mais aussi comme un lieu où ils pouvaient se ressourcer pour retrouver des forces. Ils ont proposé de la renommer « salle de ressourcement » ou « salle ressources ». Cette appropriation témoigne de leur aspiration à une plus grande autonomie dans leurs choix, leurs activités, leurs postures corporelles. Ils ont beaucoup insisté sur les marges retrouvées dans cet espace. L’autonomie dans l’appropriation de cet espace semble dès lors jouer un rôle fondamental dans ses potentialités d’apaisement. L’ouverture de cet espace et son accès sur initiative et consentement des usagers sont une condition minimale et indépassable du socle de sa définition. Un autre usage instauré par les patients, non prévu par l’équipe soignante, est son occupation collective. Les patients hospitalisés s’en sont saisis comme un « lieu pour être bien ensemble ». Il semblerait que cette utilisation collective se soit faite spontanément et naturellement, dans l’interstice de règles non encore fermement établies. Cette possibilité est particulièrement appréciée au moment de la veillée. L’enseignement le plus marquant à ce sujet relève du constat de l’absence de conflit entre les patients, ce qui semble étonner l’équipe, habituée à de nombreuses tensions entre eux. Pour autant, l’espace d’apaisement n’est pas un salon comme les autres. Les usagers rencontrés ont tous décrit combien ils ont vécu cet espace comme un moment leur permettant de mieux gérer leurs émotions. Même quand ils ne se sentent pas en situation aiguë, ils y trouvent des ressources. Si cela se confirmait, il pourrait jouer un rôle d’outil d’autonomisation (empowerment) pour les personnes hospitalisées en soins intensifs dans la durée de leur séjour.

    47Malgré la difficulté à se saisir de l’espace d’apaisement comme d’un outil thérapeutique en prévention de la crise, les soignants reconnaissent que son installation les a beaucoup soulagés. Selon l’un d’entre eux, « l’espace d’apaisement apaise les patients et soulage l’équipe ». Son utilisation en autonomie par les patients diminue en effet le nombre des sollicitations auprès des infirmiers, liées à l’ennui et aux formes légères de dysphorie. Ainsi, l’équipe a eu confirmation que cette utilisation en autonomie ne générait pas de difficultés supplémentaires tout en allégeant leur charge.

    48Il persiste malgré tout une crainte chez une partie de l’équipe de voir toute dimension thérapeutique se dissoudre dans le caractère « agréable » de l’espace. Cependant, les retours d’expérience des usagers comme des professionnels sont ponctués d’anecdotes laissant penser que les effets de celui-ci sur les patients ne relèvent pas seulement d’un moment occupationnel. Pensé au départ comme un support à une alliance thérapeutique active, l’espace d’apaisement favorise dans les faits une mise à distance, en sécurité, entre les soignés et les soignants. Ces derniers font le constat que leur présence n’est pas indispensable pour que les usagers en retirent eux-mêmes un bienfait. De ce fait, l’espace est requalifié comme un appui à une mise à distance plus sereine du soignant fondée, pour un infirmier, sur « cette matérialisation d’une intentionnalité bienveillante ». En outre, l’espace contribue activement à limiter les situations de tensions et de conflits, de jour comme de nuit, dans le service. En somme, les retours d’expérience rendent compte d’un apaisement de l’ambiance globale de l’unité de soins. Autrement dit, l’espace d’apaisement diffuse son atmosphère à l’ensemble du service en permettant le contournement de situations conflictuelles. Se pose dès lors la question de qualifier la temporalité de la prévention des états de dysphorie aiguë. Elle a été située, dès l’abord du projet, entre la manifestation des premiers symptômes d’agitation et l’explosion psychique par des actes d’auto ou d’hétéroagressivité. Or les enseignements du prototype nous invitent à reconsidérer cette approche en élargissant la notion de prévention très en amont des manifestations d’angoisse massive ou d’agitation.

    49Les professionnels interrogés tiennent pour autant à situer fermement l’espace d’apaisement dans l’arsenal des infirmiers, en dehors de toute prescription officielle, en tant que média à investir dans l’alliance thérapeutique. À cet égard, les professionnels paramédicaux s’en emparent progressivement. Il leur confère une nouvelle marge d’autonomie dans la prise en charge. Cependant, pour les accompagner dans cette dynamique, la formation se révèle indispensable. En conséquence, les professionnels sont encore à la recherche des indications et des situations thérapeutiques adaptées à son utilisation.

    50Les hypothèses qui ont soutenu le processus de conception de l’espace d’apaisement se trouvent consolidées dans une double dimension : l’expérience qu’il rend possible et le pouvoir d’agir restauré par l’activation qu’il suscite. Autrement dit, la personne s’engage dans un vécu qui mobilise ses capacités de perception corporelle, sensible et cognitive et l’invite à interagir avec l’environnement. Ce qu’un patient a peut-être voulu traduire en proposant de ne pas attendre de se trouver mal pour se rendre dans l’espace d’apaisement.

    *

    51Cette étude a été menée à échelle réduite, dans un seul service comprenant dix lits. Ces enseignements ont un intérêt qualitatif et réflexif, notamment pour documenter la conception des espaces d’apaisement, mais ils n’ont pas de valeur statistique et ne peuvent pas être généralisés. Cette première étude est complétée par l’approche anthropologique d’Aurélien Troisoeufs du laboratoire de recherche en santé mentale, sciences humaines et sociales (Labo SM-SHS) du GHU Paris (voir chapitre suivant), qui apporte un regard plus immergé dans la vie quotidienne du service autour de ce nouvel objet spatial. La comparaison avec l’évaluation des cinq autres sites tests reste indispensable pour parvenir à définir le socle et les marges d’appropriation de ce nouveau dispositif.

    Bibliographie

    Haute Autorité de santé, « Isolement et contention en psychiatrie générale : méthode Recommandations pour la pratique clinique », 2017, en ligne : www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2017-03/isolement_et_contention_en_psychiatrie_generale_-_recommandations_2017-03-13_10-13-59_378.pdf (mars 2024).

    Velpry Livia, « Rencontres avec l’enfermement. Une réflexion sur le soin en psychiatrie », Empan, nº 114, 2019, p. 44-50.

    Notes de bas de page

    1Le syndrome de désorganisation correspond à la perte de l’unité psychique entre idées, affectivité et attitudes. Ce syndrome est marqué par des manifestations affectant notamment les cognitions, les émotions et les comportements.

    2Les caractéristiques du contexte sont notamment issues d’un entretien exploratoire mené avec Laetitia Thomas et le docteur Catherine Boiteux le 6 février 2020. Sauf mention contraire, les passages entre guillemets sont des citations de l’entretien.

    3Loi nº 2020-1576 du 14 décembre 2020 de financement de la sécurité sociale pour 2021, Journal officiel de la République française (JORF), nº 0302, 14 décembre 2020, en ligne : www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000042665379 (mars 2024).

    4Voir Haute Autorité de santé (HAS), « Isolement et contention en psychiatrie générale : méthode Recommandations pour la pratique clinique », 2017, en ligne : www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2017-03/isolement_et_contention_en_psychiatrie_generale_-_recommandations_2017-03-13_10-13-59_378.pdf (mars 2024).

    5Livia Velpry, « Rencontres avec l’enfermement. Une réflexion sur le soin en psychiatrie », Empan, nº 114, 2019, p. 44-50.

    6Pour cette phase, l’équipe projet opérationnel était composée de Carine Delanoë-Vieux, directrice du lab-ah et pilote, Coline Fontaine, designer et cheffe de projet, et Jeanne Sintic, étudiante en design et volontaire en service civique, accompagnée par Marie Coirié.

    7Il s’agit d’un bihebdomadaire conçu en noir et blanc transmis par email aux équipes du GHU et qui pouvait être imprimé facilement sur le recto d’une feuille A4 standard. Il comprenait généralement une illustration réalisée à la main, un exercice physique illustré, un témoignage de patient, une énigme et un poème en plusieurs langues.

    8En 2024, les espaces d’expérimentation ont ouvert. Ils ont consolidé dans l’ensemble leur fonction d’apaisement des personnes hospitalisées et leur valeur ajoutée pour l’ambiance globale du service, même si les modalités de leur appropriation varient d’un service à l’autre. Le lab-ah a finalisé à partir de ces expériences un « guide de déploiement des espaces d’apaisement » pour l’ensemble de l’hôpital, qui prévoit toute sa place à l’appropriation de la démarche par les équipes grâce à un accompagnement par la formation.

    9La dysphorie, ou humeur dysphorique, généralement labile, désigne une perturbation de l’humeur caractérisée par un sentiment déplaisant et dérangeant d’inconfort émotionnel ou mental, symptôme de la tristesse, de l’anxiété, de l’insatisfaction, de la tension, de l’irritabilité ou de l’indifférence.

    Auteurs

    • Étienne Bertrand

      Étienne Bertrand est infirmier en psychiatrie au groupe hospitalier universitaire (GHU) Paris psychiatrie & neuroscience. Il poursuit un master d’infirmier en pratique avancée à l’Université Paris Cité.

    • Catherine Boiteux

      Catherine Boiteux est psychiatre, cheffe de pôle du secteur de psychiatrie générale adulte d’un arrondissement du nord-est de Paris au GHU Paris psychiatrie & neurosciences. Elle s’est engagée pour la psychiatrie publique en participant tout au long de sa carrière à des projets portant sur les soins en ambulatoire et l’accueil en hospitalisation, ainsi que sur la dynamique d’inclusion des associations d’usagers.

    • Carine Delanoë-Vieux

      Carine Delanoë-Vieux est docteure en design, chercheuse associée au laboratoire Projekt de l’Université de Nîmes et à la chaire Archidessa (architecture, design, santé). Elle a cofondé le lab-ah au GHU Paris psychiatrie & neurosciences qu’elle a dirigé jusqu’en 2023. Elle est directrice de projets culturels et de design pour les lieux de soin.

    • Coline Fontaine

      Coline Fontaine est designer au centre social Aires 10 et a travaillé comme cheffe de projet au lab-ah entre 2018 et 2021. Diplômée de l’école Boulle et de l’ENSCI-Les Ateliers en création industrielle, elle s’est spécialisée dans la conception de projets dans l’espace public, centrés sur les dispositifs de médiation pédagogique et de conception participative des usagers.

    • Beata Iwanczuk

      Beata Iwanczuk est cadre de santé au GHU Paris psychiatrie & neurosciences après avoir exercé comme infirmière.

    • Jeanne Sintic

      Jeanne Sintic est doctorante en design au laboratoire Projekt de l’Université de Nîmes. Ses recherches portent sur la notion de l’« habiter » à l’interface de l’hôpital et de la ville, dans le cadre des suivis à domicile des personnes vivant avec des troubles psychiques.

    • Laetitia Thomas

      Laetitia Thomas est cadre supérieure de pôle, elle a travaillé au pôle 28 du GHU Paris psychiatrie & neurosciences couvrant une partie du XXe arrondissement pendant la durée de l’expérimentation autour des espaces d’apaisement. Elle travaille actuellement à l’hôpital psychiatrique de La Rochelle.

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    Le Journalisme d’Ancien Régime

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    L'Instrument périodique

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    La fonction de la presse au xviiie siècle

    Claude Labrosse et Pierre Retat

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    Naissance du journal révolutionnaire

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    1789

    Claude Labrosse et Pierre Retat

    1989

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    Ou l'apprentissage de la subversion

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    1991

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    1991

    Les Mots de la nation

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    1996

    La Suite à l'ordinaire prochain

    La Suite à l'ordinaire prochain

    La représentation du monde dans les gazettes

    Chantal Thomas et Denis Reynaud (dir.)

    1999

    Élire domicile

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    La construction sociale des choix résidentiels

    Jean-Yves Authier, Catherine Bonvalet et Jean-Pierre Lévy (dir.)

    2010

    Généalogies

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    1Le syndrome de désorganisation correspond à la perte de l’unité psychique entre idées, affectivité et attitudes. Ce syndrome est marqué par des manifestations affectant notamment les cognitions, les émotions et les comportements.

    2Les caractéristiques du contexte sont notamment issues d’un entretien exploratoire mené avec Laetitia Thomas et le docteur Catherine Boiteux le 6 février 2020. Sauf mention contraire, les passages entre guillemets sont des citations de l’entretien.

    3Loi nº 2020-1576 du 14 décembre 2020 de financement de la sécurité sociale pour 2021, Journal officiel de la République française (JORF), nº 0302, 14 décembre 2020, en ligne : www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000042665379 (mars 2024).

    4Voir Haute Autorité de santé (HAS), « Isolement et contention en psychiatrie générale : méthode Recommandations pour la pratique clinique », 2017, en ligne : www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2017-03/isolement_et_contention_en_psychiatrie_generale_-_recommandations_2017-03-13_10-13-59_378.pdf (mars 2024).

    5Livia Velpry, « Rencontres avec l’enfermement. Une réflexion sur le soin en psychiatrie », Empan, nº 114, 2019, p. 44-50.

    6Pour cette phase, l’équipe projet opérationnel était composée de Carine Delanoë-Vieux, directrice du lab-ah et pilote, Coline Fontaine, designer et cheffe de projet, et Jeanne Sintic, étudiante en design et volontaire en service civique, accompagnée par Marie Coirié.

    7Il s’agit d’un bihebdomadaire conçu en noir et blanc transmis par email aux équipes du GHU et qui pouvait être imprimé facilement sur le recto d’une feuille A4 standard. Il comprenait généralement une illustration réalisée à la main, un exercice physique illustré, un témoignage de patient, une énigme et un poème en plusieurs langues.

    8En 2024, les espaces d’expérimentation ont ouvert. Ils ont consolidé dans l’ensemble leur fonction d’apaisement des personnes hospitalisées et leur valeur ajoutée pour l’ambiance globale du service, même si les modalités de leur appropriation varient d’un service à l’autre. Le lab-ah a finalisé à partir de ces expériences un « guide de déploiement des espaces d’apaisement » pour l’ensemble de l’hôpital, qui prévoit toute sa place à l’appropriation de la démarche par les équipes grâce à un accompagnement par la formation.

    9La dysphorie, ou humeur dysphorique, généralement labile, désigne une perturbation de l’humeur caractérisée par un sentiment déplaisant et dérangeant d’inconfort émotionnel ou mental, symptôme de la tristesse, de l’anxiété, de l’insatisfaction, de la tension, de l’irritabilité ou de l’indifférence.

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    Bertrand, Étienne, Boiteux, C., Delanoë-Vieux, C., Fontaine, C., Iwanczuk, B., Sintic, J., & Thomas, L. (2024). Récit d’une recherche-projet en design dans un hôpital psychiatrique. In C. Delanoë-Vieux (éd.), Art et design dans les lieux de soin. Lyon: Presses universitaires de Lyon. https://doi.org/10.4000/11xps
    Bertrand, Étienne, Catherine Boiteux, Carine Delanoë-Vieux, Coline Fontaine, Beata Iwanczuk, Jeanne Sintic, et Laetitia Thomas. « Récit d’une recherche-projet en design dans un hôpital psychiatrique ». In Art et design dans les lieux de soin, édité par Carine Delanoë-Vieux. Lyon: Presses universitaires de Lyon, 2024. doi:10.4000/11xps.
    Bertrand, Étienne, et al. « Récit d’une recherche-projet en design dans un hôpital psychiatrique ». Art et design dans les lieux de soin, édité par Carine Delanoë-Vieux, Presses universitaires de Lyon, 2024, https://doi.org/10.4000/11xps.

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    Delanoë-Vieux, C. (éd.). (2024). Art et design dans les lieux de soin. Lyon: Presses universitaires de Lyon. https://doi.org/10.4000/11xqa
    Delanoë-Vieux, Carine, éd. Art et design dans les lieux de soin. Lyon: Presses universitaires de Lyon, 2024. doi:10.4000/11xqa.
    Delanoë-Vieux, Carine, éditeur. Art et design dans les lieux de soin. Presses universitaires de Lyon, 2024, https://doi.org/10.4000/11xqa.
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