La force de frappe des ordres mendiants
p. 147-160
Texte intégral
Jacques de Voragine, O. P. (1228-1298) Chronique de la ville de Gênes (vers 1295)
1Sigebert, le huitième évêque, est entré en fonction vers l’an de grâce 864.
2Vers l’époque de cet évêque, il y avait une femme, dotée d’une grande science et d’une magnifique éloquence, qui réussit à s’introduire en habits d’homme au sein de la Curie romaine et, y vivant, obtint de nombreuses charges grâce à son honnêteté et à son intelligence, jusqu’à ce qu’elle devienne cardinal, et finalement fut élue pape, et semblait jouir de l’estime de tous. Avant d’accéder à la papauté, elle aurait eu un homme, mais dans le plus grand secret, dont elle serait tombée enceinte par la suite. Un jour, alors qu’elle traversait Rome en procession avec les cardinaux, le clergé et le peuple, elle fut soudainement surprise par les douleurs de l’enfantement. Elle entra alors dans une petite maison sur la route et y accoucha ; et comme elle mourut des douleurs de l’enfantement, elle fut enterrée là. C’est pourquoi la Curie a conservé jusqu’à aujourd’hui la coutume que le pape ne passe jamais par là, mais qu’il fasse un détour en changeant d’itinéraire. Une statue de marbre se trouve également à cet endroit et confirme cet événement. Cette femme a commencé de manière présomptueuse, a poursuivi avec fausseté et stupidité et est morte de manière honteuse. Car telle est la nature des femmes qui, lorsqu’elles doivent entreprendre quelque chose, sont d’abord pleines de présomption et d’audace, au milieu pleines de folie, et à la fin se trouvent dans la honte. En effet, la femme commence à agir avec présomption et audace, elle ne fait pas attention à la conclusion et aux conséquences, mais croit qu’elle a fait de grandes choses, si elle peut commencer quelque grande entreprise, et au contraire, après avoir commencé et être arrivée au milieu, elle ne pourra pas continuer avec intelligence ce qu’elle a commencé, et cela par manque de discernement. C’est pourquoi il est juste qu’elle termine dans l’opprobre et la honte ce qu’elle a commencé avec présomption et audace et poursuivi avec folie. Il est donc évident que la femme commence par la présomption, continue avec bêtise et finit avec ignominie.
3Sigebertus, episcopus octavus, cepit circa annos Domini DCCCLXIIII.
Circa tempora istius episcopi fuit quedam mulier, sciencia multa predita et eloquencia preclara, que in habitu virili ad curiam Romanam accessit, ubi degens, propter suam probitatem et sapientiam multa est officia assecuta, tandem cardinalis est effecta, postremo in papam eligitur et graciosa coram omnibus videbatur. Hec antequam ad papatum assumeretur, virum, ut dicitur, habebat, sed occultum, de quo tempore procedente concepit. Quadam igitur die, dum per Romam cum cardinalibus et clero et populo processionaliter pergeret, dolores partus in eam subito irruerunt. In quandam igitur domu[n]culam in via positam intrans, et ibi peperit et pre dolore partus expirans, ibidem sepulta fuit. Ideo usque hodie consuetudo in Romana curia inolevit ut papa per illam viam nunquam transit, sed girando divertit. Ibidem etiam ymago marmorea habetur, que istud factum declarat. Ista mulier presumptuose incepit, fallaciter et stulte prosecuta fuit, et ignominiose finivit.
Hec est enim natura mulieris, quod circa opus aliquod faciendum, in principio habet presumpcionem et audaciam, in medio stulticiam, in fine incurrit verecundiam. Presumptuose quidem et audacter mulier incipit et ad finem et ad ea que sunt ad finem non respicit, sed reputat se magna fecisse, si potest aliquod magnum incipere, postquam autem inceperit et ad medium pervenerit, nescit sapienter prosequi quod incepit, et hoc propter defectum discrecionis. Et ideo oportet ut cum verecundia et ignominia finiat quod cum presumpcione et audacia incepit et quod cum stulticia prosecuta fuit. Et sic patet quod mulier presumptuose incipit, fatue procedit et ignominiose finit.
Édition et manuscrit
4Giovanni Monleone, Iacopo da Varagine e la sua Cronaca di Genova dalle origini al MCCXCVII, Rome, Tipografia del Senato, 1941, p. 268-270, du manuscrit de référence, Genova, Archivio di Stato, no 84 (xiiie-xive s.), fo 77r [A].
Commentaire
5Né probablement à Gênes en 1228 ou 1229, Jacques entra dans l’Ordre dominicain à Varazze en 1244 et étudia, peut-être à Bologne, à la fin des années 1240. En 1267, il fut élu prieur de la province dominicaine de Lombardie, poste qu’il occupa pendant dix ans, au cours desquels il vécut principalement à Milan et participa à plusieurs chapitres généraux. Réélu prieur provincial pour les années 1281 à 1286, il assuma la fonction de diffinitor (représentant provincial) au chapitre général de Lucques (1288). En 1292, à la demande des Génois, Nicolas IV le nomma archevêque de Gênes. Il arriva à Rome pour être consacré évêque après la mort du pape et reçut la consécration du cardinal-évêque d’Ostie le 14 avril 1292. Au cours de la première année du pontificat de Boniface VIII, il participa, en tant qu’archevêque de Gênes, aux négociations de paix avec les Vénitiens. En décembre 1295, un conflit urbain endommagea la cathédrale et le palais épiscopal, ce qui poussa l’archevêque à demander de l’aide au pape. C’est alors, trois ans avant sa mort (1298), que Jacques a pu terminer sa Chronique avec seulement trois ajouts ultérieurs concernant les années 1296 et 1297.
6Pour raconter les vicissitudes de la papesse, Jacques de Voragine suit la trame narrative du Chronicon de son confrère Martin le Polonais, comme le montrent les mots indiqués en caractères romains dans le passage ci-dessus, mais avec plusieurs modifications. Tout d’abord, il s’en écarte dans son insertion chronologique. Le dominicain la place en effet non pas après Léon IV mais « vers l’époque de cet évêque », c’est-à-dire « Sigebert, le huitième évêque » qui « est entré en fonction vers l’an de grâce 864 ». Jacques ne fournit aucune information sur cet évêque, car il n’en dispose que de très fragmentaires sur la série d’évêques de Gênes pour le haut Moyen Âge et le ixe siècle. Sigebert est cependant l’évêque de Gênes le plus proche de l’insertion chronologique de la papesse donnée par Martin. Probablement en raison de l’incertitude concernant les évêques de Gênes, Jacques n’indique pas la durée de son pontificat et se contente de la qualifier de « femme », négligeant d’en reprendre le nom et l’origine à Martin. Certaines de ses interventions amplifient cependant le texte de celui-ci, comme lorsqu’il écrit que quand « elle traversait Rome en procession », elle était accompagnée « des cardinaux, du clergé et du peuple » et que, étant « soudainement surprise par les douleurs de l’enfantement », elle entra « dans une petite maison sur la route et y accoucha ». Ce dernier élément, original, est resté isolé dans la tradition littéraire, qui en général a mis l’accent sur l’accouchement public.
7L’affirmation selon laquelle dans le lieu de sépulture que les papes ont l’habitude d’éviter – Jacques suit ici Martin – « une statue de marbre se trouve également à cet endroit et confirme cet événement » est aussi nouvelle. Siegfried de Ballhausen mentionne lui-aussi une statue « sculptée sur une paroi de marbre », représentant son fils, dans le Compendium historiarum écrit entre 1304 et 1306/1307, légèrement postérieur à la Chronique de l’histoire de Gênes de Jacques de Voragine. Cette coïncidence chronologique mérite d’être relevée, car elle signifie qu’entre le xiiie et le xive siècle – nous savons que Jacques s’est rendu à Rome en 1292 et que son œuvre a été achevée vers 1295, et que Siegfried a probablement visité Rome pour le jubilé de 1300 – la mémoire de la papesse semble être confiée à une « statue » ou à un « portrait » en marbre. Les notices les plus anciennes – Jean de Mailly, Étienne de Bourbon et Jacob van Maerlant – parlent d’une pierre tombale sur le lieu de sa sépulture. Les mots « papesse parturiente » (Papissam parientem) dans la liste des églises et monuments de Rome visités par le dominicain Burchard de Mont Sion en 1285 peuvent également faire allusion à la présence d’une statue – ou seulement au lieu de l’accouchement – près de l’église Saint-Clément.
8De la femme avant son élection à la papauté, Jacques de Voragine souligne « son honnêteté et son intelligence », termes élogieux qui servent à légitimer son élection. Dans le commentaire moral de l’épisode, l’auteur de la Chronique utilise une longue série de termes tels que « honte », « opprobre », « manque de discernement », « présomption », « folie ». Étienne de Bourbon avait parlé d’« audace » et de « présomption » pour condamner son élection, dans le cadre de son long chapitre sur les élections « usurpées ». Les expressions utilisées par Jacques, elles aussi liées à l’« audace » du travestissement, correspondent plus généralement à des topoï du discrédit clérical médiéval envers les femmes, sans toutefois impliquer un jugement moral de la conduite sexuelle de la femme pape.
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Ptolémée de Lucques, O.P. (1236-1327) Historia ecclesiastica nova (1313-1316)
9[8] [...] Mais en ce qui concerne la succession de ces pontifes, les chroniqueurs ne sont pas d’accord, car tous ceux que j’ai lus, à l’exception de Martin, racontent qu’après Léon IV, il y eut Benoît III. Martin le Polonais, quant à lui, introduit Jean VIII, l’Anglais. Mais comme on sait peu de choses sur Benoît et qu’il n’a pas exercé la papauté pendant plus de deux ans, il faut considérer Jean VIII que Martin mentionne, car on dit des choses mémorables sur ce [pape]. Nous ajoutons cependant une année au pontificat de Benoît, car il n’est pas compté dans la chronotaxie des souverains pontifes.
10[9] De Benoît III. Année du Seigneur 881 et 1635 depuis la fondation de Rome. Benoît III est assis sur la chaire de [saint] Pierre [...].
11[10] De Jean VIII et du pape CVII, comment il a trompé l’Église, pourquoi une femme en costume d’homme a été élue pape, et de quelle manière.
12En l’an de grâce 884 et 1636 de la fondation de la Ville, Jean VIII, d’origine anglaise, fut donc placé sur la chaire de Pierre. Il a exercé la papauté pendant deux ans, cinq mois et quatre jours, et [la papauté] est restée vacante pendant un mois. On prétend qu’il a trompé l’Église, par le fait qu’en [étant] femme elle fut élue souverain pontife, en habit et avec un comportement d’homme. Pour ce qui concerne la manière dont elle obtint cet état, Martin raconte qu’encore adolescente, elle fut éduquée à Athènes par celui qui était son amant, vêtue en homme, et qu’elle y fut tellement instruite dans les écritures sacrées et autres [sciences] qu’on ne trouva personne qui l’égalât. Elle fit tellement de progrès dans toutes les sciences que, arrivée à Rome, elle enseigna les arts du trivium ayant pour disciples de grands maîtres. Et comme elle jouissait dans la Ville d’une grande réputation pour ses mœurs et sa science, elle fut élue pape à l’unanimité par les cardinaux, le clergé et le peuple. Mais, au cours de son pontificat, elle fut mise enceinte par l’un de ses familiers [familiaris]. Cependant, ne connaissant pas le temps de l’accouchement, peut-être parce qu’elle n’avait pas eu jusqu’alors d’expérience de grossesse, sur le chemin de Saint-Pierre au Latran, prise par les douleurs de l’enfantement [angustiata] entre le Colisée et l’église Saint-Clément, elle accoucha sur place et, morte, y fut enterrée, comme on le raconte. Et puisque le pape évite toujours de parcourir cette rue, beaucoup croient qu’il le fait en détestation de cet événement. On ne l’a pas inscrit dans le catalogue des souverains pontifes en raison du déshonneur de l’événement.
13[8] [...] Sed in hac coordinatione pontificum oritur discordia circa cronicorum scriptores, quia omnes, quos legi, preter Martinum, tradunt, post Leonem IIII fuisse Benedictum III. Martinus autem Polonus ponit Iohannem Anglicum VIII. Sed quia de Benedicto pauca dicuntur et quia non sedit nisi duobus annis, inde assumendum de Iohanne VIII, de quo Martinus mentionem facit, quia de ipso quedam notabilia dicuntur. Sed annum Benedicti adiungamus, quia inter gesta summorum pontificum non computatur.
[9] [...] De Benedicto III. Anno Domini DCCCLXXXI et a.U.c. MDCXXXV Benedictus III in cathedra Petri sedet [...].
[10] De Iohanne VIII et CVII pontifice, qualiter Ecclesiam delusit, quia in habitu virili femina in papam assumitur, et quomodo.
Anno igitur Domini DCCCLXXXIIII et a.U.c. MDCXXXVI Iohannes VIII Anglicus natione in cathedra Petri locatur. Sedit autem annis duobus, mensibus quinque, diebus quatuor et cessavit mense uno. Hic, ut asseritur, Ecclesiam delusit eo, quod in habitu virili et actibus similiter femina in summum assumitur pontificem. Modum autem, quomodo ad istum statum venit, sic Martinus refert, quia in puellari etate in habitu virili a quodam suo amasio Athenis nutrita fuit ibique sic in divinis scripturis et aliis imbuta, ut sibi par non inveniretur. In quacumque scientia adeo vero sic profecit, ut veniens Romam triviumque legens magnos magistros discipulos et auditores haberet. Et cum in Urbe in vita et scientia magne foret opinionis, in papam concorditer assumitur a cardinalibus et clero et populo. Sed in papatu a suo familiari impregnatur, verum tamen tempus partus ignorans, forte sicut inexperta conceptus usque in illam horam, cum de Sancto Petro tenderet Lateranum, angustiata inter Sancti Clementis ecclesiam et Coliseum, ibidem peperit, et postea mortua in eodem loco, ut dicitur, sepulta fuit. Et quia dominus papa eandem viam semper obliquat, inde a plerisque creditur, quod ad detestationem facti hoc fuerit ordinatum. Nec ponitur in catalogo summorum pontificum propter facti deformitatem.
Édition et manuscrits
14Tholomeus von Lucca, Historia ecclesiastica nova nebst Fortsetzungen bis 1329, Ottavio Clavuot (éd.), MGH SS, 2009, vol. 39, p. 356-358, sur les manuscrits BNF, lat. 5125A (xive s.), fo 90v et lat. 5126 (xive s.), fo 197v-198r ; Salamanque, biblioteca de la Universidad, 1906 (xve s.) ; Crémone, Biblioteca Governativa, 6 (s. XV) ; Munich, BSB, Clm 21259 (xiiie-xive s.).
Commentaire
15Le dominicain Ptolémée de Lucques rédigea son Historia ecclesiastica nova entre 1313 et 1316 lors de son séjour à Avignon, où il resta jusqu’en 1319. Dédiée au cardinal dominicain Guillaume de Peyre de Godin († 1336), de Bayonne, cette œuvre, fruit de vastes lectures historiques, biographiques et canoniques, termine à l’année 1294-1295, c’est-à-dire au pontificat de Boniface VIII. Le chroniqueur sait que Benedetto Caetani a été pape pendant huit ans et six mois, mais sur son pontificat il ne donne inexplicablement que de très brèves indications. L’ouvrage a connu une large diffusion, surtout parmi le haut clergé. Sur les 25 manuscrits qui nous sont parvenus, beaucoup ont appartenu à de hauts prélats des xive et xve siècles.
16La notice sur la papesse est tirée du Chronicon de Martin le Polonais, comme le montrent les mots en caractères romains dans le passage ci-dessus, déjà indiqués par Ottavio Clavuot dans son édition. Ptolémée s’en écarte toutefois en appelant les papes « souverains pontifes » au lieu de « saints pontifes » et en soulignant que la papesse a été élue « par les cardinaux, le clergé et le peuple ». La jeune femme n’avait pas été éduquée à Athènes « dans les diverses sciences », comme selon Martin, mais « dans les écritures sacrées et autres [sciences] ». Pour Martin, la femme « ne connaissait pas le temps de l’accouchement », affirmation que Ptolémée précise en expliquant, avec une certaine pédanterie, qu’elle « n’avait pas eu jusqu’alors d’expérience de grossesse ».
17Le dominicain lucquois se démarque aussi de la version martinienne, pour des raisons qu’on ignore, en plaçant la femme pape non pas entre Léon IV et Benoît III, mais après ce dernier, ajoutant que « les chroniqueurs ne sont pas d’accord ». Elle précède donc Nicolas Ier (855-867). En affirmant qu’à l’exception de Martin « tous ceux que j’ai lus racontent qu’après Léon IV il y eut Benoît III », Ptolémée montre qu’il était conscient que l’insertion chronologique imposée par le Chronicon perturbait la série traditionnelle des papes et que la proposition de Martin d’insérer « Jean VIII, l’Anglais » après Léon constituait une vraie nouveauté historiographique.
18Le nom de « Jean l’Anglais » n’est pas suivi, comme chez Martin, du terme Margantinus ou Maguntinus, peut-être parce que l’un et l’autre étaient difficiles à comprendre. La seconde origine géographique proposée par Martin ne semble en tout cas pas avoir convaincu les premiers auteurs dominicains traitant de la papesse, car même Jacques de Voragine et Arnold de Liège ne donnent ni Margantinus ni Maguntinus. Galvano Fiamma et Léon d’Oddon d’Orvieto ont la leçon Marguntinus, mais dans les manuscrits des œuvres de Bernard Gui, ce terme est petit à petit remplacé par le bien plus compréhensible Maguntinus.
19Ptolémée attribue à la papesse – et c’est une nouveauté – un double numéro ordinal tant dans la série des papes nommés Jean (VIII) que dans la succession des pontifes romains (CVII), ce qui est singulier, car cela contredit l’affirmation finale – « On ne l’a pas inscrit dans le catalogue des souverains pontifes en raison du déshonneur de l’événement » –, laquelle s’écarte de l’argument avancé par Martin le Polonais (« la non-conformité que le sexe féminin entraîne en cette matière »). Désirant lui donner un numéro ordinal, Ptolémée a dû utiliser deux fois le numéro VIII, pour elle et pour Jean VIII (872-882), et supprimer le numéro ordinal dans la succession des papes à partir de Benoît III, qui n’a même plus droit à une rubrique.
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Bernard Gui, O.P. (1261-1331)
Flores chronicorum seu Catalogus pontificum Romanorum
20Jean, de nation anglaise, Margantin, a exercé la papauté après Léon pendant deux ans, cinq mois et quatre jours. Il mourut à Rome et la papauté resta vacante pendant un mois. Elle était, dit-on, une femme, et, conduite à Athènes, alors qu’elle était encore adolescente, par celui qui était son amant, habillée en homme, elle fit de tels progrès dans les diverses sciences qu’on ne trouva personne qui l’égalât, à tel point qu’ensuite, à Rome, enseignant les arts du trivium, elle eut de grands maîtres pour disciples. Et comme elle jouissait dans la Ville d’une grande réputation pour sa vie et sa science, elle fut élue pape à l’unanimité. Cependant, pendant le pontificat, elle fut mise enceinte par un de ses familiers [familiaris]. Mais comme elle ne savait pas quand elle devait accoucher, et alors qu’elle se dirigeait vers le Latran en venant de Saint-Pierre, saisie par les douleurs de l’enfantement, elle accoucha entre le Colisée et l’église Saint-Clément, puis, étant morte, comme on le raconte, fut ensevelie sur place. Et puisque le pontife évite toujours de parcourir cette rue, beaucoup croient qu’il le fait en détestation de cet événement. On ne l’a pas inscrit dans le catalogue des saints pontifes en raison de la non-conformité que le sexe féminin entraîne en cette matière.
21Iohannes nacione Anglicus Margantinus post Leonem sedit annis duobus, mensibus quinque, diebus quatuor, vacavit sedes mense uno. Hic, ut asseritur, femina fuit et, in puellari etate a quodam suo amasio in habitu virili Athenis ducta, sic in diversis scienciis profecit, ut nullus par sibi inveniretur, adeo ut post, Rome trivium legens, magnos magistros discipulos haberet. Et cum in Urbe in vita et in sciencia magne opinionis esset, in papam concorditer eligitur. Sed in papatu per suum familiarem impregnatur. Verum tempus partus ignorans, cum de Sancto Petro in Lateranum tenderet, angustiata inter Colliseum et Sancti Clementis ecclesiam peperit, et post mortua, ut dicitur, ibidem sepulta fuit. Et quia dominus papa eandem viam semper obliquat, creditur a plerisque quia propter detestacionem facti hoc fiat. Nec ponitur in cathalogo sanctorum pontificum propter mulieris sexus quantum ad hoc deformitatem.
Manuscrits avec corrections d’auteur
22BNF, NAL 1171, fo 48r (A selon Léopold Delisle); lat. 4983, fo 70v-71r (B). Sur la tradition manuscrite, voir Léopold Delisle, « Notice sur les manuscrits de Bernard Gui », dans Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Paris, Imprimerie nationale, 1879, vol. 27, 2e partie, p. 188-235.
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Catalogus brevis pontificum Romanorum (1316-1331) Recensions I-II (jusqu’en 1314-1316)
23[Dans le texte] Jean, de nation anglaise, Margantin, a occupé la papauté après Léon pendant deux ans, cinq mois et quatre jours. La papauté resta vacante pendant un mois, tandis que Lothaire Ier était empereur. Elle était, dit-on, une femme, et, pour cela on n’a pas inscrit [ce pape] dans le catalogue des saints pontifes en raison de la non-conformité que le sexe féminin entraîne en cette matière. Il mourut à Rome.
24[Dans la marge] Jean, de nation anglaise, fut, dit-on, une femme, et fut conduite à Athènes encore adolescente par celui qui était son amant, habillée d’habits d’homme. Elle fit de tels progrès dans les diverses sciences qu’on ne trouva personne qui l’égalât, à tel point qu’ensuite, à Rome, enseignant les arts du trivium, elle eut de grands maîtres pour disciples. Et comme elle jouissait dans la Ville d’une grande réputation pour sa vie et sa science, elle fut élue pape à l’unanimité. Mais comme elle ne savait pas quand elle devait accoucher, et alors qu’elle se dirigeait vers le Latran en venant de Saint-Pierre, saisie par les douleurs de l’enfantement, elle accoucha entre le Colisée et l’église Saint-Clément, puis, étant morte, comme on le raconte, fut ensevelie sur place. Et puisque le pontife évite toujours de parcourir cette rue, beaucoup croient qu’il le fait en détestation de cet événement. On ne l’a pas inscrit dans le catalogue des saints pontifes en raison de la non-conformité que le sexe féminin entraîne en cette matière.
25[Dans le texte] Iohannes natione Anglicus Margantinus post Leonem cepit. Sedit annis duobus, mensibus quinque, dies quatuor. Vacavit sedes mense uno, imperante predicto Lothario primo. Hic, ut asseritur, femina fuit, et ideo non ponitur in cathalogo sanctorum pontificum propter muliebris sexus quantum ad hoc deformitatem. Mortuus est Rome.
26[Dans la marge] Iohannes dictus Anglicus. Hic, ut asseritur, femina fuit, in puellari etate a quodam suo amasio in habitu virili Athenis ducta in diversis scientiis sic profecit, ut nullus par sibi inveniretur, adeo ut post Rome trivium legens, magnos magistros discipulos haberet. Et cum in Urbe in vita et scientia magne opinionis esset, in papam concorditer eligitur. Sed in papatu per suum familiarem impregnatur. Verum tempus partus ignorans, cum de Sancto Petro in Lateranum tenderet, angustiata inter Coliseum et Sancti Clementis ecclesiam peperit. Et post mortua, ut dicitur, ibidem sepulta fuit. Et quia dominus papa eandem viam semper obliquat, creditur a plerisque quod propter detestationem facti hoc fiat.
Manuscrits
27BNF, lat. 4976, fo 170v ; lat. 4976A, fo 135v ; lat. 4977, fo 109v-110r ; lat. 4986, fo 26v ; lat. 4988, fo 16v. Pour les autres manuscrits, voir Léopold Delisle, « Notice sur les manuscrits de Bernard Gui », art. cité, p. 235-237 et Thomas Käppeli, Scriptores ordinis Praedicatorum Medii Aevi, Rome, Typis Polyglottis Vaticanis / Istituto Storico Domenicano, 1970, vol. 1, p. 214.
Recensions III-IV (jusqu’à 1329-1330)
28Le passage qui, dans les recensions précédentes, figurait dans la marge, se trouve dorénavant dans le texte, avec l’ajout suivant : « On le trouve dans peu de chroniques [et in paucis cronicis invenitur]. »
Manuscrits
29BNF, lat. 4979, fo 68r ; lat. 6489, fo 153va-b. Pour les autres manuscrits, voir Léopold Delisle, « Notice sur les manuscrits de Bernard Gui », art. cité, p 235-240 ; et Thomas Käppeli, Scriptores ordinis Praedicatorum Medii Aevi, op. cit., p. 212-213.
Commentaire
30Né à Royères (Limousin) en 1261, Bernard entre au couvent dominicain de Limoges et, dix ans après avoir prononcé ses vœux (1280), devient prieur d’Albi, de Carcassonne, de Castres et de Limoges. Son nom est particulièrement lié à son activité d’inquisiteur d’abord à Toulouse (1307-1316), puis à partir de 1319 à Albi, Carcassonne et Pamiers également : une activité inquisitoriale qui se reflète dans les Sermones et dans son ouvrage le plus célèbre, la Practica officii inquisitionis heretice pravitatis. Présent le 18 juillet 1323 à Avignon lors de la canonisation de Thomas d’Aquin, il rédige une Legenda sancti Thome de Aquino en utilisant la biographie de Guillaume de Tocco. Nommé évêque de Tui en Galice par Jean XXII (26 août 1323), il n’en prit pas possession, car il fut transféré au diocèse de Lodève au cours de l’été 1324. Il mourut le 30 décembre 1331.
31Les Flores chronicorum sont une chronique universelle qui s’étend de la naissance du Christ aux premières décennies du xive siècle. Dix éditions sont connues jusqu’en 1331. De celles-ci a été tiré un abrégé intitulé Catalogus brevis pontificum Romanorum dont deux rédactions principales nous sont parvenues. Dans ces deux ouvrages, les informations sur la papesse correspondent à la version du Chronicon de Martin le Polonais, comme le montrent les mots en caractères romains dans les passages ci-dessus. Plus que sur le plan textuel, les récits de Bernard Gui sont intéressants pour des raisons codicologiques, du fait du grand nombre de manuscrits et de rédactions.
32Commencée à Avignon le 16 mars 1311, la première recension remonte aux années 1314-1316 et a été présentée au Maître général de l’ordre des Frères prêcheurs, Bérenger. Dans le manuscrit original1, la papesse est placée (fo 48v) entre Léon IV et Benoît III, pour lesquels l’auteur a indiqué les années de pontificat (846-854, 856-858). L’année DCCCLV manque. Cependant, le copiste a traité sa notice selon les mêmes critères graphiques que les autres Vies de papes. Son nom est conforme à la chronique martinienne, selon les manuscrits de la recension C, qui portent le terme Margantinus. Dans la marge de droite, l’auteur attire l’attention sur la femme pape en notant les mots papa femina.
33Dans le manuscrit BNF, lat. 4976 (xive s., rec. II), contenant les Flores chronicorum seu Catalogus pontificum Romanorum, la référence chronologique manque également dans la marge. Anglicus est toujours suivi de Margantinus (fo 56rb). Il en va de même dans le manuscrit BNF, lat. 4983 (xive s., rec. III) où une référence chronologique est également manquante. Dans le manuscrit BNF, lat. 4976A (xive s., rec. V), fo 56v, Iohannes dictus Anglicus n’est cependant plus suivi du nom Margantinus, mais de Maguntinus, et la papesse a désormais droit à une référence chronologique (DCCCLV) comme les autres papes. L’oscillation entre Margantinus et Maguntinus – c’est la première fois qu’elle peut être observée dans les manuscrits d’un même ouvrage – est également visible dans les manuscrits du Catalogus brevis pontificum Romanorum que constitue l’abrégé des Flores. Si les manuscrits des recensions I-II2 portent Margantinus, dans les recensions III-IV3 on lit Maguntinus. Dans le manuscrit BNF, lat. 4986 (xive s.), fo 26v, le copiste a effacé le r de Mar(gantinus) pour écrire Maguntinus.
34Dans certains manuscrits des Flores chronicorum et du Catalogus brevis pontificum Romanorum, des notes marginales et des dessins attirent l’attention sur la femme pape. Dans plusieurs cas, le masculin (iste, hic) apparaît à côté de mots tels que mulier ou femina (« femme ») :
- BNF, lat. 4976, fo 56r: Nota mulierem papam (xive s.). Juste au-dessus, en dessous du dessin d’une main (xive s) : iste fuit mulier.
- BNF, lat. 4976A, fo 56v, sous la date : Nota quod hic femina fuit (xive s.).
- BNF, lat. 4985, fo 34v : Nota quod mulier fuit iste papa (xive s.).
- BNF, lat. 6489, fo 153vb : Nota de isto papa (xive s.) dans la marge supérieure (fo 153vb), à côté du dessin d’un visage de femme qui porte une tiare haute et conique.
Notes de bas de page
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