« Je me souviens de Mai 68 »
p. 231-244
Texte intégral
1Mai 68. Mai 68 cinquante ans après ! Alexandre Dumas s’en était sagement tenu à Vingt ans après. Qu’en aurait-il été de ses fiers mousquetaires cinquante ans après ? On n’ose y penser quand on se regarde soi-même ! Mais il s’agit bien ici de dire ce que j’ai gardé en mémoire de Mai 68 à Lyon. Le problème est que la mémoire est toujours trompeuse et sélective, et la mienne est particulièrement oublieuse. Mes souvenirs sont discontinus, fragmentés, morcelés, souvent réduits à l’état de confettis que poussent les vents contraires de l’oubli et de la mémoire, sans ordre, hiérarchie, ni chronologie. Il faut faire avec.
2En 1968, j’avais 31 ans. J’avais été quatre ans plus tôt recruté comme assistant dans le département d’anglais. Mais j’avais dans la maison bien plus d’ancienneté que cela puisque j’étais entré à la faculté des lettres comme étudiant en 1954, alors que je n’avais pas encore 18 ans, et que c’est à la faculté que j’ai préparé l’agrégation à laquelle j’ai été reçu en 1962. Vous comprendrez pourquoi je me sentais à l’époque vraiment chez moi à la faculté des lettres de Lyon. Bien plus qu’aujourd’hui, après bientôt vingt années à la retraite.
3Quels furent les sentiments que j’ai éprouvés au cours de ces semaines mouvementées de Mai-Juin 68 ? Ils furent très variés, souvent confus, parfois très intenses. D’abord la surprise. Il faut dire qu’au début du mois de mai, j’avais été malade et j’étais parti en Oisans me reposer et me refaire une santé. C’était l’heureux temps où je faisais de la montagne. Toutefois, sans journaux, sans radio, au fin fond de la vallée du Valjouffrey, je n’avais rien appris de ce qui s’était passé à Paris et qui avait déclenché le « mouvement » des étudiants. Je n’étais au courant de rien et, à mon retour à Lyon, je me suis présenté un matin rue Pasteur, le cartable à la main et, à ma grande stupéfaction, j’ai trouvé que l’entrée, rue Pasteur, était gardée par des étudiants qui pratiquaient un filtrage. Il a fallu qu’un collègue et ami, Jean Métral, qui se trouvait là, se porte garant de moi pour qu’on me laisse entrer. Un drapeau rouge flottait au sommet du dôme de la bibliothèque. Ma surprise était totale et me laissait sans voix.
4Sentiment d’immense surprise, bien sûr, mais très vite – l’avouerai-je ? – une sorte de jubilation, celle de l’écolier qui voit annulées règles et contraintes (« Les cahiers au feu, la maîtresse au milieu ! »), et celle du potache organisateur de grands chahuts à l’internat du lycée Champollion de Grenoble où j’ai fait mes études secondaires. La fac occupée, ça signifiait la suspension des cours, le report probablement sine die des examens, plus de cours à préparer, plus de copies à corriger. C’était la fête ! Il faisait beau et, pendant les premières journées, il y avait dans la cour, côté Laprade, toute une foule d’étudiants et d’étudiantes et même, un certain jour, un piano avait été installé sous les arbres, au milieu du cercle des bancs. On rencontrait beaucoup de collègues et, grâce à l’effervescence générale qui faisait tomber les cloisonnements, je me souviens d’avoir fait la connaissance de linguistes, de littéraires, d’historiens, de philosophes, de psychologues, de géographes que, prisonnier du petit monde clos du département d’anglais, je n’avais jamais rencontrés.
5Et puis, très vite, on s’est mis à se parler. La libération de la parole, trait majeur des événements de Mai 68, n’était pas un vain mot. On se parlait partout, dans les cours et les couloirs, entre collègues et avec les étudiants, en aparté ou en groupes. Très vite, ensuite, il y eut des réunions de toute sorte, allant des assemblées générales organisées par l’administration dans des amphis bondés aux réunions plus ou moins confidentielles des membres des nombreux groupuscules gauchistes et de leurs sympathisants. Avec, bien entendu, des réunions des sections syndicales (j’étais membre du SNESUP1) et des réunions disciplinaires où étudiants et enseignants réfléchissaient ensemble et tentaient d’élaborer des réformes. Les positions défendues allaient de l’arrêt immédiat de l’occupation de la faculté et de la reprise des cours et des examens (position qui était celle notamment de Jacques Goudet, professeur d’italien, et de Michel Laferrère, professeur de géographie) à toutes les perspectives révolutionnaires les plus radicales dont rêvaient les gauchistes. Entre les deux, avec de multiples nuances, il y avait ceux qui estimaient que le mouvement de Mai 68 offrait l’occasion de réformer l’institution universitaire et de changer les modes d’enseignement, le contenu des cours et les modalités des examens. Dans les débats, revenait très souvent avec insistance l’opposition entre ceux qui voulaient hâter le processus des réformes et ceux qui voulaient ne pas arrêter le « mouvement » et dénonçaient tous les projets qui tendaient à « préjuger » (le mot était à la mode) de ce que le « mouvement » allait devenir. Tout le monde n’était pas présent. Par prudence, par indifférence, pour des raisons familiales ou à cause de la pénurie d’essence, je crois pouvoir dire que la majorité des enseignants et des étudiants, mis à part quelques courtes visites faites par curiosité, se sont tenus à l’écart de ce qui se passait à la faculté. D’aucuns, parmi nous qui étions très présents et impliqués dans ce qui se passait, appelions « pingouins » les étudiants à la démarche hésitante et à l’air ébahi qui venaient faire un tour à la fac et ne comprenaient rien à rien. Le sentiment dominant partagé par ceux qui étaient présents jour après jour et participaient d’une façon ou d’une autre au « mouvement » était que nous allions changer le monde, que nous vivions un événement historique, sans précédent, avec ce que cela impliquait d’espoir un peu fou et de crainte que ça tourne mal. Sans nous en rendre compte, nous vivions dans un vase clos et il suffisait d’en sortir pour en prendre conscience. Je me souviens être allé voir mes parents dans le village du Bas-Dauphiné dont je suis originaire et de m’être heurté à une complète incompréhension de leur part quand j’ai tenté de leur expliquer ce qui se passait à la faculté et l’expérience passionnante que j’étais en train de vivre.
6Après les sentiments de surprise, de jubilation et d’enthousiasme, il faut en venir aux sentiments d’inquiétude et de peur éprouvés à mesure du pourrissement progressif de la situation à l’intérieur du territoire de la faculté, entre rue Pasteur et quai Claude-Bernard. Ce pourrissement a commencé avec l’arrivée de ceux qu’on appelait les « trimards ». C’étaient nos « Katangais » à nous. Je crois que c’est au lendemain de la grande manifestation du 24 mai qui fut marquée par des affrontements d’une grande violence et par la mort du commissaire Lacroix, que les trimards se sont installés à la fac. Ils avaient activement pris part à la manifestation et ce sont d’ailleurs deux trimards, Raton et Munch, qui furent accusés (à tort, comme il fut prouvé plus tard à l’issue du procès de mai 1970) de la mort du commissaire. À la fac ils ont trouvé un abri et ont profité de l’occasion pour tirer de l’occupation de la faculté par les étudiants tous les avantages possibles. Avec leur venue, la cour côté Pasteur, avec ses arbres, son cercle de bancs et l’affreux bassin à petits carreaux bleus voulu par le doyen Latreille, a cessé d’être le cœur de la faculté et le lieu des rencontres. Il y eut un déplacement vers la cour d’honneur qui donne sur le quai Claude-Bernard (bientôt rebaptisé quai Cohn-Bendit) avec, à l’époque encore, des locaux qui n’avaient pas été déménagés par la faculté des sciences. Très vite, les trimards s’y sont installés ainsi que dans un certain nombre de salles, ont tenu fermées les hautes grilles de la cour d’honneur qui, laissées ouvertes au début, m’avaient permis un temps de garer ma petite voiture, et ont exigé un droit d’entrée pour alimenter leur cagnotte et payer leurs bières, leurs bouteilles de cognac et leurs sandwichs. Combien étaient-ils ? Une vingtaine environ. D’où sortaient-ils ? Du pont la Feuillée, qui relie les quartiers de Saint-Paul et celui des Terreaux de part et d’autre de la Saône, où ils avaient trouvé à s’abriter. Ils étaient jeunes, sans domicile fixe, sans travail, habitués à vivre à la dure, en marge de la loi, dans un monde où régnaient la violence et, dans une certaine mesure, l’esprit de solidarité. Ils étaient craints. On les savait violents et prêts à en découdre. La nuit, ils entretenaient un feu au pied de la statue de Claude Bernard, brûlant ce qui leur tombait sous la main, y compris tables et chaises prises dans les salles de cours. Parce qu’il était difficile de les approcher et de se mêler à eux, on ne les connaissait pas comme individus. Je ne me souviens précisément que de deux d’entre eux. Le fameux Raton, celui que tout le monde a fini par repérer à cause de son comportement particulièrement agressif, de sa force herculéenne et de sa violence. Je me souviens l’avoir vu, au cours d’une crise où il fallait que « ça déglingue », arracher d’un mur avec ses tubes de raccordement un radiateur en fonte – les radiateurs étaient ensuite cassés en morceaux et les morceaux stockés comme projectiles de défense. L’autre, surnommé le Gitan, était plus âgé (nous avions le même âge), bien plus raisonnable et ouvert au dialogue. Il avait une certaine autorité sur les autres. C’est à lui que je m’adressais quand je cherchais à comprendre ce qui se passait chez les trimards ou à les mettre en garde contre des comportements inacceptables ou des entreprises risquées. Ainsi, j’appris un jour qu’ils préparaient une expédition punitive contre la brasserie située à l’angle du quai et de l’avenue Berthelot, dont le patron avait refusé de les servir et avait appelé la police. Ils allaient de nuit « y foutre le feu » avec des cocktails Molotov. Je me souviens être resté longtemps avec le Gitan pour qu’il use de son influence et fasse en sorte que le projet soit abandonné. Il finit par me dire, à la fin : « Tu as raison. Je suis d’accord avec toi. C’est une connerie. Mais tu vois, ils sont décidés et si je n’y vais pas avec eux, ils n’auront plus jamais confiance en moi. » En définitive, les trimards inspiraient des sentiments variés et contradictoires. Ils faisaient peur, et en même temps on savait qu’ils nous protégeraient en cas d’attaque extérieure. Et puis, au moins parmi les militants politiques des différents groupuscules gauchistes, un certain courant de sympathie existait pour ceux qui étaient les représentants des « damnés de la terre ».
7Je voudrais à présent évoquer un certain nombre de personnalités qui jouèrent – ou auraient dû jouer – un rôle important au cours des deux mois de l’occupation de la faculté. À tout seigneur tout honneur ! L’ordre hiérarchique veut que je commence par le recteur Pierre Louis, professeur de grec à la faculté des lettres et recteur à l’époque depuis huit ans. Les bureaux du rectorat, de même que le logement de fonction du recteur, se trouvaient alors rue Cavenne, adossés à la faculté de droit. Au moment du 40e anniversaire de Mai 68, le recteur Louis a donné une interview à LyonMag que j’ai récemment découverte. Il y déclare notamment que pendant les événements il a été complètement lâché par le ministre de l’Éducation Alain Peyrefitte. « On n’avait plus aucune directive. Il fallait se débrouiller tout seul. » Le seul coup de téléphone qu’il a reçu fut celui de Georges Pompidou, après la mort du commissaire Lacroix. À la question du journaliste « Vous restiez enfermé dans votre bureau ? », le recteur répond que non, il allait souvent sur le terrain, il se promenait librement, il discutait avec les étudiants. Sur ce dernier point, je dois dire que le recteur allait peut-être discuter avec les étudiants de droit (et de droite), mais qu’il n’a jamais été vu dans les locaux de la faculté des lettres. J’ai même un souvenir très précis, que je partage avec mon ami Claude Burgelin. Nous étions pratiquement, parvenus au mois de juin, les deux seuls membres restés actifs de la commission exécutive provisoire, Claude comme membre élu, moi coopté. Nous étions célibataires, présents tous les jours et souvent très tard la nuit. Notre préoccupation principale était d’éviter les dérapages, de préserver les biens et les équipements de la faculté. Il vint un moment où la situation était devenue si critique que nous avons demandé à être reçus par le recteur. Nous lui avons exposé la situation explosive dans laquelle se trouvait la faculté. Tout ce qu’il nous a dit, après nous avoir poliment écoutés, a été : « Mes amis, faites pour le mieux. »
8Il faut ensuite parler du doyen Jean Taillardat, homme d’une grande distinction, historien de la langue grecque, élu en 1967. Beaucoup d’espoirs étaient nés de son élection, car cet ancien membre du SNESUP représentait l’aile progressiste du conseil de la faculté. Il disparut très rapidement de la scène, car, de santé fragile, il ne put faire face aux tensions extrêmes qu’il subissait, fit une grave dépression et dut être hospitalisé. Ce fut donc sur les épaules de Jean-René Derré, professeur de littérature comparée, et de Pierre Léon, professeur d’histoire économique, respectivement premier et deuxième assesseurs, que retomba la responsabilité de l’administration de la faculté. Je les revois présidant les grandes assemblées générales régulièrement convoquées dans un amphi Quinet bondé, en butte aux attaques d’enseignants et d’étudiants décidés à poursuivre le mouvement, « verbeux, tonitruant à vide et aussi peu faits que possible pour composer avec de tels événements », pour citer Claude Burgelin2. On ne pouvait pas compter sur eux.
9En revanche, celle sur qui nous pouvions toujours compter, c’était Mme Roche, secrétaire générale de la faculté. Elle était présente tous les jours, arrivant dès le matin avec son sac à main et son bon sourire, et son bureau, à quelques mètres du bureau du doyen, nous était toujours ouvert. Elle était toujours prête à nous aider, dans la mesure du possible, à nous conseiller, et toujours désireuse d’être tenue au courant de ce qui se passait. Je ne passais pas une journée sans aller la saluer et bavarder avec elle dans son bureau. C’est à elle que je dois d’avoir eu en poche la clé du bureau du doyen, que les assesseurs n’utilisaient pas, ce qui nous permit de mettre à temps un certain nombre de choses à l’abri, dont tous les extincteurs qui auraient à coup sûr été inutilement vidés de leur contenu. C’est aussi ce bureau qui servait de base aux enseignants qui avaient accepté de prendre part au tour de garde nocturne dont le principe avait été adopté pendant la séance historique du 20 mai de l’assemblée de la faculté, ouverte pour la première fois à l’ensemble des assistants et des maîtres-assistants.
10Étant présent jour après jour dès le matin et souvent très tard dans la nuit, prêt à discuter avec tous ceux qui étaient là, je parvins assez vite à distinguer les différents groupes gauchistes qui se manifestaient par leurs interventions dans les débats, leurs graffitis et leurs disputes. Dans le désordre, je citerai le « Mouvement du 22 mars » qui se déclarait fidèle aux positions des étudiants de Nanterre qui, avec Daniel Cohn Bendit, avaient déclenché le mouvement à Paris. Très présents, les trotskistes de la JCR3 qui avec Alain Krivine avaient été exclus de l’organisation communiste de l’UEC4. Il y avait les maoïstes de UJCml5, et je me souviens de leur avoir acheté le petit livre rouge du président Mao (dont je dois dire que la lecture m’a beaucoup déçu). Il y avait encore ceux qui se réclamaient de l’Internationale situationniste. Et puis, notamment repérables par leurs vêtements noirs, leur discrétion et leur comportement imprévisible, il y avait les anarchistes. Notoirement absents, ou alors prudemment silencieux, les étudiants communistes. Le gros avantage qu’il y avait à être présent, à discuter avec les militants de tout bord – certains noms me sont restés en mémoire, comme ceux de Fleurault et de Jacques Goyet – et à être proche d’eux en âge était que s’établissait entre nous un rapport de dialogue sans que pour ma part je ne renonce jamais à ma fonction d’enseignant. Je me souviens, ce qui peut paraître aujourd’hui ridicule, que je ne suis jamais venu à la faculté sans cravate. Avec Claude Burgelin, qui a partagé l’expérience de Mai 68 avec moi, nous occupions une position de médiateurs, capables de faire comprendre à nos collègues la mobilisation des gauchistes et à ceux-ci les limites de ce que l’institution universitaire pouvait accepter.
11S’agissant de l’institution universitaire, les revendications des assistants et des maîtres-assistants, déjà formulées dans les réunions des sections syndicales du SNESUP et du SGEN6, se firent plus pressantes. Au sein de la faculté tout le pouvoir était entre les mains du conseil, où ne siégeaient que les professeurs titulaires, et de l’assemblée qui elle était élargie aux maîtres de conférences et, depuis peu, aux représentants des maîtres-assistants et des assistants – deux de chaque, je crois me souvenir. J’avais été élu l’année précédente représentant des assistants. Le 17 mai, une assemblée réunissant 98 assistants et maîtres-assistants adoptait à l’unanimité (moins 1 voix et 5 abstentions) une longue motion dans laquelle était demandé que l’assemblée de la faculté soit ouverte à tous les assistants et maîtres-assistants avec droit de vote égal à celui des professeurs et des maîtres de conférences7. Dans l’excellent ouvrage de Françoise Bayard et Bernard Comte, il est écrit que le 20 mai, à 9 heures 30, s’ouvre la séance de l’assemblée de la faculté des lettres. À la demande du doyen, l’assemblée vote à une forte majorité l’ouverture de l’assemblée à tous les assistants et maîtres-assistants8. Je suis en mesure de dire que ça n’a pas été aussi simple que ça. J’avais donc été élu en 1967 représentant des assistants et j’étais à ce titre présent à toutes les réunions de l’assemblée. Ce ne fut pas à l’initiative de l’assemblée que ce vote eut lieu, mais sous la pression d’un important groupe d’assistants et maîtres assistants qui firent irruption dans la salle du conseil, avec à leur tête deux assistants du département de psychologie, Paul Fustier et Alain-Noël Henri, qui, faisant preuve d’un grand courage et d’une remarquable éloquence, exigèrent que l’assemblée leur soit ouverte ainsi qu’à ceux qui se pressaient derrière eux. Je me souviens qu’il y eut de véhémentes protestations, notamment de la part de Jacques Goudet, au nom de la loi de la République, et un certain désordre dont les 18 toiles du Poème de l’âme de Louis Janmot furent les témoins impassibles9. Est-ce immédiatement après que la motion fut adoptée et que l’assemblée fut élargie aux 115 présents, ou au cours d’une séance ultérieure ? Je suis aujourd’hui incapable de le dire.
12Si les nuits étaient sombres et un peu angoissantes, les journées étaient principalement consacrées au travail des diverses commissions qui avaient été créées. C’est dans ces commissions que se faisait le travail de réflexion sur les réformes attendues, tant au niveau des institutions universitaires qu’au niveau de l’enseignement au sein de chaque discipline. Les grand-messes des assemblées générales attiraient beaucoup de monde. Par exemple, 127 enseignants et 70 étudiants le 7 juin10. Toutefois elles ne conduisaient à rien, même si elles permettaient d’entendre certaines interventions mémorables de la part d’orateurs de la qualité de Jean Pouilloux, Jean Guillaumin, Maurice Allefresde ou Roland Brunet. Dans les commissions, en revanche, il se faisait un travail considérable, et je me souviens que, chaque matin ou presque, des collègues comme Louis Lecocq, Marc Boyer ou Alain Bony distribuaient la photocopie des projets élaborés la veille qu’ils avaient rédigés et tapés à la machine pendant la nuit. Je ne parle que des commissions auxquelles je participais, car il y en avait dans tous les coins, sur tous les sujets et pour toutes les disciplines. Heureusement, sur décision de l’assemblée et grâce au personnel technique, les services de la reproduction étaient ouverts tous les jours dès le matin pour répondre à une forte demande. Les photocopieuses ne chômaient pas.
13Une place à part doit être faite aux événements dramatiques du 4 juin. L’ensemble des locaux de la faculté des lettres, délimités par la rue Pasteur, la rue de l’Université, la rue Chevreul et le quai Claude-Bernard, en étaient venus à constituer un monde clos dont toutes les entrées étaient contrôlées. Craignant l’intrusion des forces de l’ordre ou de commandos d’extrême droite, les occupants parlaient d’une mise en autodéfense. Les trimards, notamment, se préparaient à la bagarre et avaient tout un stock de projectiles. Une attaque soigneusement préparée eut effectivement lieu dans la soirée du 4 juin, un commando de quelque 40 hommes casqués et visiblement bien organisés, se lança à l’assaut de la faculté, l’entrée du 16, quai Claude-Bernard étant particulièrement visée avec des jets de cocktails Molotov. Des CRS étaient présents, à quelque distance, et se gardaient bien d’intervenir. Des projectiles divers étaient lancés de part et d’autre des grilles de la cour d’honneur, et de violentes bagarres étaient livrées pour empêcher les assaillants d’entrer par les fenêtres des locaux de la faculté des sciences. Je me souviens de l’angoisse qui se lisait sur le visage de mon collègue Pierre Fontaney et des quelques enseignants encore présents. Moi-même, je me disais que si les assaillants parvenaient à entrer nous avions de grandes chances d’être passés à tabac. La seule chose que je pus faire, faute de pouvoir prendre part au combat, fut de courir jusqu’au bureau du doyen (dont j’avais la clé), de prendre deux des extincteurs qui y avaient été remisés et de courir jusqu’à la porte du 16, quai Claude-Bernard qui, avec la barricade de chaises et de tables érigée derrière, avait effectivement pris feu. Écartant ceux qui se pressaient là, je vidai mes deux extincteurs de toute la neige carbonique qu’ils contenaient. De tous mes souvenirs de Mai 68, celui-ci est un des plus vifs.
14Des souvenirs de Mai 68, j’en ai encore beaucoup et je vais maintenant en livrer quelques-uns, dans le désordre, un peu à la manière de Georges Perec. Souvenirs confettis qui, avec le temps, ont peut-être pris un peu de poussière.
15Je me souviens de la fois où le Gitan me confia que les trimards s’étaient procuré un poste de soudure et qu’ils avaient l’intention d’aller la nuit suivante souder la porte d’entrée de la faculté de droit. Ce qu’ils firent, sans parvenir pour autant à faire fermer l’établissement.
16Je me souviens des tournées d’inspection que nous faisions régulièrement, Claude Burgelin et moi, dans les sous-sols de la faculté. Une fois, nous y avons trouvé deux caisses de cocktails Molotov que nous avons soigneusement vidés dans un lavabo.
17Je me souviens qu’une autre fois je me suis trouvé dans les sous-sols en tête à tête avec un étudiant particulièrement excité et armé d’un gros marteau qui, furieux d’être arrêté par une porte fermée, me dit qu’il allait la massacrer. Je lui dis que tout compte fait, il valait mieux que ça soit moi qui la défonce, ce que je fis proprement d’un coup d’épaule. Je dois reconnaître que la porte était légère et la serrure peu solide.
18Je me souviens avoir bu une bière dans un bistrot de la rue de Marseille avec Gilles Deleuze et Jean Métral. Deleuze considérait le mouvement des étudiants avec distance et amusement. Les ongles de ses mains faisaient plus de deux centimètres de long.
19Je me souviens que Claude Burgelin et moi avons, au titre de la commission exécutive, convoqué et entendu Michel Laferrère, éminent professeur de géographie, qui voulait faire soutenir un diplôme alors qu’il avait été décidé de suspendre tous les examens.
20Je me souviens être allé à un grand meeting, à Villeurbanne, sur la place de l’hôtel de ville. Divers intervenants prenaient tour à tour la parole. À un certain moment on annonça la participation d’un des leaders du mouvement des étudiants allemands. Monté à la tribune, après un silence, le poing levé, celui-ci lança au micro un retentissant « Kameraden11! » qui me donna la chair de poule.
21Je me souviens que, dans le contexte d’une assemblée générale mouvementée, au milieu de tout le bruit et de tout le désordre, un jeune étudiant fluet s’est discrètement glissé jusque sur l’estrade et, prenant un bout de craie, a écrit sur le tableau noir : « O tempora, o mores12. »
22Je me souviens que, dans leur intérêt comme dans le nôtre, nous cherchions à nous débarrasser de nos trimards. Roland Brunet en avait emmené à Paris, mais ceux-ci étaient rapidement revenus13. Le 26 juin, Claude Burgelin et moi sommes partis avec trois d’entre eux pour l’Ardèche où ils disaient avoir un point de chute. Avec la R16 de Roland, la mienne étant bien trop petite. Je me souviens que nous les avons laissés gambadant comme des enfants dans un verger planté de pruniers.
23Je me souviens être allé, avec Claude Burgelin et Jacqueline Brunet, participer à la convention nationale des facultés des lettres qui se tint en juillet, pendant trois jours, à Grenoble. Nous étions logés dans une résidence universitaire. Trois jours de débats passionnés et passionnants dans un grand amphi, avec la présence de quelques ténors tels que Claude Lefort, Jacques Seebacher et Michel Launay. Je me souviens qu’à la fin de la séance de clôture, nous nous sommes tous retrouvés debout pour chanter L’Internationale. Ce qui n’a pas empêché le nouveau ministre, Xavier Ortoli, de décréter peu de temps après la fermeture des facultés, le 12 juillet au plus tard, fermeture qui eut lieu à Lyon le 11, à la suite d’ultimes incidents et déprédations dont je n’ai pas été le témoin.
24Je me souviens en revanche d’un événement tout à fait mémorable qui eut lieu en janvier 1969, en un temps où la fièvre de Mai 68 n’était pas encore tombée. À la suite d’une manifestation des étudiants devant le rectorat, pour une raison qui me paraît obscure, le recteur Louis arrive dans la cour côté Pasteur. Il est accompagné par les deux assesseurs, Derré et Léon. Je vois Jacques Goyet, étudiant en sociologie qui, appartenant à une famille bourgeoise lyonnaise, avait eu l’occasion de croiser le recteur en ville, le reconnaître et alerter les étudiants présents. « C’est le recteur ! C’est le recteur ! » Et voilà notre recteur et les deux assesseurs entourés et escortés jusqu’à l’amphi Quinet où se tenait, à la suite d’une manifestation dispersée par la police, une assemblée d’étudiants. Une fois là, debout sur l’estrade, le recteur et les deux assesseurs sont soumis à un feu nourri de questions et de revendications auxquelles ils n’ont pas de réponses à donner. La nouvelle de ce « kidnapping » se répand dans les cours et les couloirs, si bien que l’amphi est bondé, y compris la tribune. Et cela dure longtemps, plusieurs heures, jusqu’à ce que survienne, vers 20 heures, une escouade de CRS qui, dans la confusion, arrêtent une quarantaine d’étudiants qu’ils font monter dans des cars, rue Pasteur. Sur ordre de la préfecture, je présume. Je me souviens précisément avoir vu deux collègues, Pierre Dubesset et Bernard Comte, se joindre à la file des étudiants arrêtés et se laisser embarquer avec eux en signe de protestation contre une intervention qui contrevenait à la traditionnelle franchise universitaire.
25Peu de temps après, le 26 mars 1969, on m’a demandé ainsi qu’à André Bruston de venir témoigner au procès de cinq étudiants accusés « de fabrication et détention de machines ou engins explosifs et incendiaires ». Dans la 2 CV Citroën de l’un d’eux, élève ingénieur à l’INSA14, avaient été trouvées « deux bombes confectionnées avec des billes de verre, du sucre, du chlorate de soude et un bidon de 20 litres d’essence ». Au domicile d’une accusée avaient été trouvées des bouteilles de champagne, ainsi que des toges et des toques, volées dans le bureau du doyen. Les experts entendus ont déclaré que les engins étaient « de conception aberrante » et n’auraient jamais pu exploser, et que l’essence n’était dangereuse qu’à condition d’être mise à feu. Une soixantaine d’étudiants et de militants avaient, à l’appel du « Front uni contre la répression », trouvé place dans la salle d’audience et d’autres se tenaient aux abords du palais de justice. Dans nos témoignages, André Bruston et moi-même avons mis l’accent sur le climat d’insécurité qui régnait à la faculté des lettres et sur la psychose du camp retranché, l’attaque du 4 juin ayant bien démontré la nécessité de mise en autodéfense du dernier bastion du mouvement. La défense était assurée notamment par maître Paul Bouchet15, ancien président de l’AGEL16 et rédacteur principal en 1946 de la charte de l’UNEF17. Mis en délibéré, le jugement devait être rendu le 16 avril, mais je n’en connais pas la teneur18.
26Il a souvent été dit que le mouvement de mai 1968 et la manière dont la faculté des lettres a été occupée pendant deux mois sont à l’origine du lamentable divorce qui donna lieu, sur la base d’oppositions idéologiques, à la création de deux universités mises en concurrence, Lyon 2 et Lyon 3. Dans un premier temps, il y eut la constitution des UER19 et l’élection de leurs représentants au conseil transitoire de gestion de la faculté de lettres. J’en étais membre au titre de l’UER « Langues, littératures, civilisations étrangères », mais je dois reconnaître que, cinquante ans après, je n’ai que de vagues souvenirs des âpres débats, sur fond de projets immobiliers considérables à Bron-Parilly et à La Croix-Laval, dans lesquels les facultés des lettres, de médecine, des sciences et de droit cherchaient à défendre leur identité et leurs intérêts. L’arrêté du 5 décembre 1969 mit un terme aux débats en créant les Universités de Lyon 1 (médecine et sciences) et de Lyon 2 (lettres et droit). Membre du conseil de la nouvelle Université Lyon 2, dont un juriste, Jean-Pierre Lassale, fut élu président, j’ai assisté à toutes les réunions où s’affrontaient régulièrement, d’un côté les juristes (avec le soutien de Jacques Goudet), de l’autre les littéraires, et je puis témoigner du fait que la nouvelle université, résultat d’une union contre nature, était ingouvernable. La manière dont furent décidées les conditions de la scission et la création de Lyon 3 est aujourd’hui difficile à comprendre, mais le point le plus critiquable fut la création à Lyon 3 d’un pôle de lettres, langues étrangères et sciences humaines auquel pouvaient demander à être rattachés les UER ou, à titre individuel, les enseignants titulaires de leur poste. On vit ainsi, par exemple, les philosophes (ayant d’abord décidé de ne pas se séparer) aller à Lyon 3 par crainte d’être associés aux psychologues, les latinistes les suivre tandis que les hellénistes restaient à Lyon 2, et que les historiens se divisaient20. L’immense majorité de ceux qui quittèrent Lyon 2 à titre individuel le fit par choix politique, Lyon 3, bastion de la faculté de droit, leur offrant un refuge loin de l’agitation des héritiers de Mai 68. Ainsi, avec l’aide du ministère et du rectorat, la scission aboutit, notamment aux yeux de la population lyonnaise, à la création d’une université bien-pensante ancrée au centre-ville et d’une université d’aventuriers gauchistes reléguée, pour l’essentiel, à Bron-Parilly. Cinquante ans après, il en reste encore assurément quelque chose.
27Que dire en conclusion ? Mis à part l’amertume que je ressens encore à propos de la manière dont se sont faites la création des nouvelles universités lyonnaises et la scission de la première, Lyon 2, en deux universités devenues concurrentes, le sentiment dominant que j’éprouve aujourd’hui, cinquante ans après Mai 68, outre le regret de ma jeunesse envolée, est l’étonnement. Sans rien regretter, je me demande comment j’ai pu me laisser porter par la vague d’enthousiasme qui, pendant des semaines, m’a fait croire, à moi comme à beaucoup d’autres, que vraiment nous allions changer le monde. Certes il y a eu d’indéniables acquis. Le mouvement a conduit à d’importantes réformes dans le gouvernement de l’université, l’organisation des enseignements, les pratiques pédagogiques, les modalités des examens. Mais le monde a-t-il changé ? En fin de compte, avons-nous eu tort de nous engager comme nous l’avons fait ? À cette question je répondrai ce que Jean-Paul Sartre est réputé avoir dit à Raymond Aron quand celui-ci lui reprochait après coup son engagement militant au côté de la Gauche prolétarienne et des maoïstes. La citation est peut-être apocryphe, mais elle me convient tout à fait : « Nous avons peut-être eu tort, mais nous avons eu raison d’avoir tort. »
Notes de bas de page
1 Syndicat national de l’enseignement supérieur (note de l’éditeur).
2 « L’intelligence d’une ville : vie culturelle et intellectuelle à Lyon entre 1945 et 1975, mai-juin 68 à Lyon », colloque donné le 26 avril 2008 à la bibliothèque municipale de Lyon, p. 71, en ligne : www.bm-lyon.fr/mai68/expo/colloque-mai68.pdf (février 2023).
3 Jeunesse communiste révolutionnaire (note de l’éditeur).
4 Union des étudiants communistes (note de l’éditeur).
5 . Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (note de l’éditeur).
6 Syndicat général de l’Éducation nationale (note de l’éditeur).
7 Françoise Bayard & Bernard Comte, L’Université Lyon 2, 1973-2004, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2004, p. 28.
8 Ibid., p. 29.
9 Composition de 18 peintures à l’huile de belle dimension (environ 140 cm x 140 cm), Le Poème de l’âme présente l’odyssée mystique d’une jeune fille et de son double masculin. Artiste qui représente la transition entre le romantisme et le symbolisme, Louis Janmot est souvent associé aux peintres préraphaélites anglais. Certains des tableaux ayant subi quelques dommages au cours des événements de Mai-Juin 68, l’ensemble de l’œuvre a été transféré au musée des Beaux-Arts de Lyon où elle est aujourd’hui exposée.
10 Françoise Bayard & Bernard Comte, L’Université Lyon 2, op cit., p. 38.
11 « Camarades ! »
12 Citation d’une des catilinaires de Cicéron qui peut se traduire par « Quelle époque ! Quelles mœurs ! »
13 Voir le témoignage de Jacqueline Brunet au colloque organisé par la bibliothèque municipale de Lyon en 2008, en ligne : www.bm-lyon.fr/mai68/expo/colloque-mai68.pdf, p. 75-78 ; voir également le témoignage de Claude Burgelin dans le présent ouvrage.
14 Institut national des sciences appliquées (note de l’éditeur).
15 Paul Bouchet, né en 1924 à Saint-Étienne, est mort le 25 mars 2019 à l’âge de 95 ans. Défenseur des réfractaires et des objecteurs de conscience pendant la guerre d’Algérie, il quitte la profession d’avocat en 1982 et intègre le Conseil d’État où il préside la Commission nationale consultative des droits de l’homme de 1989 à 1996.
16 Association générale des étudiants de Lyon (note de l’éditeur).
17 Union nationale des étudiants de France (note de l’éditeur).
18 Je dois à Yves Verneuil le détail de ce procès dont il a trouvé le compte rendu aux archives départementales.
19 Unités d’enseignement et de recherche (note de l’éditeur).
20 Voir Françoise Bayard & Bernard Comte, L’Université Lyon 2, op cit., p. 61-110.
Auteur
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Adolphe Haberer
Adolphe Haberer est né en 1937. Agrégé d’anglais et docteur ès lettres, il a fait toute sa carrière à l’Université Lumière Lyon 2, où il a dirigé le Centre d’études et de recherche anglaises et nord-américaines. Il a été président de la Société des anglicistes de l’Enseignement supérieur (SAES) et de la Société européenne des études d’anglais (ESSE).Ses travaux sur la poésie moderne et la poétique, La Lyre du larynx et La Forêt obscure, ont été publiés en 1998 et 2021. Il a également participé à la publication des Œuvres romanesques de Virginia Woolf (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2012) et a publié de nombreuses traductions. Adolphe Haberer est marié. Il a quatre enfants et dix petits-enfants.
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