Mai 68 à la faculté des lettres de Lyon
p. 221-230
Texte intégral
14 mai 1968. Un samedi. Temps grisâtre. J’apprends (la radio ? un coup de fil ?) qu’il « se passe des choses » à la fac. Quand j’arrive, le spectacle est médusant. Des drapeaux rouges et noirs flottent dans les toitures. Des pancartes « Il est interdit d’interdire » sont fichées çà et là. La solidarité avec les étudiants de Nanterre est largement proclamée. J’apprends ce qu’est le « mouvement du 22 mars ». Des étudiants se parlent par petits groupes sous les galeries des bâtiments du quai Claude-Bernard. Deux souvenirs inoubliables : un étudiant jouant du piano sorti de je ne sais quelle salle, donnant à ces moments une aura délicieusement mélancolique dans ma mémoire (un effet du ciel gris ?) ; et le choc intime que provoqua en l’ancien élève studieux que j’étais le « Il est interdit d’interdire » : cette trop simple pensée ne m’avait jamais traversé la cervelle.
2Un retour en arrière pour faire saisir la force de l’événement que fut cette « occupation » par les étudiants de la faculté des lettres. J’avais 27 ans alors, avais fait toutes mes études (littéraires) à Paris. J’y avais respiré les débuts de cette effervescence intellectuelle qui marqua les années 1960 et avais une culture politique marquée par les luttes contre la guerre d’Algérie. Arrivé comme assistant en 1966, je me sentais très désarçonné par l’ambiance surannée et provinciale de la faculté. Les hiérarchies entre corps enseignants étaient sur-marquées. Aucun des vents de la modernité ne semblait avoir soufflé. Une atmosphère singulièrement guindée et confinée. À l’image d’une ville où les « portes d’allées » permettant d’entrer dans les immeubles étaient fermées à clé à vingt-et-une heures et où les façades point encore recrépies restaient noirâtres ou jaunâtres, donnant aux rues un aspect revêche et maussade.
3Il y a alors un évident fossé politique entre le corps des professeurs, majoritairement conservateurs, et celui des maîtres-assistants/assistants nettement plus à gauche, issus d’une culture politique différente. Le monde universitaire est dominé par « la paroisse universitaire », elle-même tiraillée entre catholiques conservateurs comme l’est l’ancien doyen André Latreille, une forte personnalité, et « cathos de gauche » marqués par ce que fut la guerre d’Algérie. Le corps professoral est très attaché aux traditions classiques de méthodes et de transmission des savoirs et n’est nullement prêt à les voir « contestées » pour reprendre un mot de l’époque. L’Université lyonnaise est solidement représentée dans les rubriques du journal Le Monde : Latreille y tient la rubrique « Histoire », Maurice Le Lannou la « Géographie », tandis que Jean Lacroix, professeur de philosophie en khâgne au lycée du Parc (lui plus marqué à gauche) est chargé des chroniques concernant la philosophie. Les colonnes du temple semblent bien implantées.
4L’ex-étudiant bien politisé que j’étais (proche du PSU1, attentif à ce qui se jouait du côté des oppositionnels du PCF2) ignorait tout de la tradition anarchiste, n’avait jamais croisé de militants anars, qu’ils appartiennent à cette mouvance ou qu’ils soient proches des « mao-spontex3 », au confluent d’un maoïsme bon teint et d’un spontanéisme libertaire. Ça a été une de mes premières découvertes du Mai lyonnais : des étudiants souvent enfants de l’émigration espagnole ou italienne (bien représentée à Lyon) avec une conscience et des façons d’agir marquées par cette tradition de lutte libertaire. Elle a donné tout de suite sa couleur aux événements.
5Ce qui reste saisissant, c’est la façon dont le feu a pris, la rapidité extrême des réactions. Très vite, dans les jours qui suivent [le 4 mai], le conseil de faculté voit sa séance dans la salle du conseil bouleversée par l’irruption des assistants et maîtres-assistants qui n’avaient pas de représentants dans cet organisme « mandarinal ». Conduits par des enseignants de psychologie (Alain-Noël Henri, Paul Fustier), ils envahissent la salle – un acte vécu comme quasi insurrectionnel... – et exigent la tenue d’une assemblée générale (AG) des enseignants. Cette AG décide l’élection d’une « commission exécutive » de huit membres (deux professeurs, deux chargés d’enseignement, deux maîtres assistants, deux assistants) chargée d’épauler le doyen pour la suite des événements. Le doyen est un professeur de grec plutôt de gauche et ouvert au dialogue, Jean Taillardat. Je me trouve élu comme représentant des assistants à cette commission.
6L’AG des enseignants prend une décision qui va marquer le Mai 68 universitaire lyonnais – et je crois unique dans le paysage universitaire français. Tant que les étudiants occuperont l’université, autrement dit jour et nuit, des universitaires seront aussi présents. Et se met en place un système de tours de garde. Les enseignants se retrouvent dans le bureau du doyen et ces moments deviennent des temps d’échanges, de discussions, de confrontations quelquefois tendues. Ils font des rondes, jettent une oreille dans les amphis pour entendre ce qui s’y débat, parlent avec les uns, les autres. Jamais les enseignants ne se sont autant rencontrés, connus, aussi bien dans leurs choix politiques que dans leurs façons de se situer par rapport aux événements qui se déroulaient. Un effet latéral bénéfique de Mai. La communauté universitaire a été alors à coup sûr une communauté, tissée par l’attitude responsable des enseignants en même temps qu’elle était tiraillée en toutes sortes de directions divergentes.
7Les journées se partageaient en trois moments. En premier lieu, les commissions de réforme des études, des programmes, des examens, de la pédagogie qui se mettaient en place. S’y retrouvaient des étudiants, pas les plus immédiatement politisés, eux requis par l’action immédiatement politique, mais les plus soucieux de construire des réformes qui fassent vivre de manière profondément renouvelée les divers départements de la faculté. Les contacts qui se nouaient là entre étudiants et enseignants étaient intéressants, marquaient un vrai désir de voir l’université vivante et ouverte. Les propos oscillaient entre utopisme et pragmatisme de façon dans l’ensemble très stimulante.
8En deuxième lieu, les AG étudiantes, quasi quotidiennes dans mon souvenir, qui se tenaient dans l’amphi Laprade. S’y déployaient de grands moments de rhétorique diversement révolutionnaires où convergeaient ou s’opposaient trotskistes, communistes, maoïstes, mao-spontex, anarchistes. Les étudiants qu’on entendait le plus venaient des départements de sciences humaines (sociologie, psychologie) et bien plus des garçons que des filles. Des moments incroyablement vivants, conflictuels, avec cette émergence de voix fortes, de leaders inconnus la veille encore. Jaillissait souvent la question devenue quasi rituelle et, somme toute, fort pertinente : « D’où tu parles ? » Était en débat la poursuite quotidienne des actions, le lien avec les autres mouvements universitaires et, surtout, avec les luttes ouvrières et les grèves, sans parler de la présence aux diverses manifestations, comme celle, impressionnante, du 13 mai.
9À côté de ces AG étudiantes se tenaient au rythme d’une fois par semaine des AG des enseignants. On y discutait les attitudes à avoir par rapport au mouvement, les façons d’accompagner ce déferlement ou de s’y opposer. Et de faire face à ce qui se déroulait au jour le jour à l’intérieur des murs : il y avait en effet un bon lot de dégradations, d’injures et d’insultes, de moments tendus à l’extrême, de situations que bien des enseignants trouvaient inacceptables. La situation se compliquait du fait que le doyen, dépassé par les événements, avait craqué nerveusement et avait donc quitté la scène. L’exercice quasi impossible de l’autorité dans pareil contexte devenait encore plus acrobatique. Pas de pilote dans le bateau de plus en plus ivre. Ma fonction d’élu des assistants à la commission exécutive qui fonctionnait vaguement était, vu mon jeune âge, d’être une sorte de go-between entre les enseignants et les étudiants, essayant d’expliquer aux uns ce qui se passait chez les autres.
10Du côté des enseignants, on voyait bien ce qui se jouait entre les différentes catégories d’universitaires. Les plus anciens oscillaient entre indignation véhémentement proférée (l’université ne s’en remettrait pas...) et scepticisme parfois amusé devant ce qui se passait là (l’université en avait vu d’autres... et finirait bien par s’en remettre). Ce sont les quadragénaires, ceux qui venaient de soutenir leur thèse ou étaient en train de boucler ce long labeur, qui étaient le plus déstabilisés puisqu’ils voyaient dévalué, contesté ce à quoi ils venaient de consacrer des années de leur vie. Dans les AG, quelques professeurs respectés essayaient d’analyser la suite des événements. Singulièrement brillantes étaient les interventions de Jean Guillaumin, professeur de psychologie, ou celles de l’helléniste Jean Pouilloux. Dans les couloirs, on rencontrait Gilles Deleuze, à l’évidence très amusé par le nouvel ordre/désordre des choses.
11Mais peut-être l’essentiel se déroulait-il dans les moments interstitiels. Chaque jour apportait sa provende d’affiches inspirées, de slogans drolatiques, d’inscriptions décoiffantes, d’insolences diverses. Je garde notamment le souvenir des outrages faits aux peintures catholico-mystiques du « Poème de l’âme » de Louis Janmot qui ornaient la salle du conseil (elles ont depuis réintégré le musée des Beaux-Arts), servant de cibles à des jeux de fléchettes et agrémentées d’inscriptions provocatrices à la craie. La vie quotidienne était faite des rencontres dans les couloirs, les connaissances qui se faisaient comme spontanément, les repas dans les petits bistrots de ce quartier de la Guillotière, une liberté inattendue dans les relations. On a beaucoup pris la parole en 1968, aussi bien dans les proclamations d’amphithéâtre que dans ces échanges informels. Je peux dire avoir connu alors bon nombre d’étudiants et la très grande majorité de mes collègues de la faculté, toutes disciplines confondues, et m’être fait alors une idée approximative de la valeur humaine de la plupart. Une situation que je n’ai jamais retrouvée par la suite et qui me paraît assez spécifique du Mai lyonnais, du fait de cette promiscuité dans l’espace clos de la fac et de ces temps passés ensemble.
12J’évoque là le Mai heureux, délicieusement moqueur et, dans l’ensemble, chaleureux. Conflictuel, mais oxygénant. Les choses ont tourné à partir du 24 mai. Ce jour-là fut une journée insurrectionnelle avec une barricade dressée aux Cordeliers entre Saint-Bonaventure et les Halles, aujourd’hui disparues. J’en garde le souvenir d’une scène de guerre : le boucan des grenades lacrymogènes, les clameurs, les fumées, la violence qui montait. Au cours de la soirée, l’annonce se répandit que les manifestants trouveraient accueil dans le périmètre universitaire du quai Claude-Bernard. Quelque 200 ou 300 « trimards » (ceux qu’à Paris on appelait les « Katangais »), autrement dit un mélange de marginaux, semi-clochards, petits délinquants et d’originaux très inclassables vint s’installer à demeure à la fac. Et leur présence envahissante changea peu à peu la donne.
13D’autant que le 24 mai se termina tragiquement. Le commissaire de police René Lacroix, heurté (il eut une jambe cassée) à la sortie du pont Lafayette par un camion dont l’accélérateur avait été bloqué, devait mourir à son arrivée à l’hôpital Édouard-Herriot. Une pierre avait été posée sur l’accélérateur par des manifestants. C’était le premier mort lyonnais du fait des événements. Ce commissaire était un homme respecté, aux convictions plutôt ancrées à gauche. Sa mort provoqua une grande colère du côté de la police et le retournement de l’opinion. Des fleurs furent posées sur la rambarde du pont avec l’inscription « Au commissaire Lacroix tué par les étudiants ».
14Comme membre de la commission exécutive ou plutôt de ce qui en restait, je me sentais une part de responsabilité dans ce qui arrivait dans le fort Chabrol qu’était en train de devenir le quadrilatère du quai. Nous étions quelques-uns à essayer de faire plus ou moins face à cette situation ingérable. Que faire pour que la police n’intervienne pas à l’intérieur du périmètre universitaire ? Que faire pour limiter les dégâts (pour en rester à cet euphémisme) commis jour et nuit par les trimards ?
15De toutes parts, la situation en cette fin mai devenait de plus en plus tendue. Le bruit (fondé, semble-t-il) courait que la police avait reçu l’ordre d’investir la faculté (ce qui eût été le seul cas en France). Un certain nombre d’enseignants se mobilisèrent pour contacter toutes les autorités possibles afin que pareille catastrophe – il y aurait eu des morts – n’ait pas lieu. J’ai ainsi fait partie d’une délégation auprès du cardinal Renard pour lui demander d’intervenir. La solution vint de la préfecture : les autorités policières, très bien informées de ce qui se passait, avaient fait savoir qu’elles ne se sentaient pas de prendre les risques d’une telle opération.
16À l’intérieur des bâtiments du quai, cela se dégradait de jour en jour. Une fois, un étudiant tira des coups de revolver dans les boiseries d’un amphi ; un autre jour, ce fut une bagarre au couteau ; les radiateurs en fonte qui étaient en cours de remplacement servaient de projectiles et de matériaux de « déglingue » ; je me souviens avoir pu par la persuasion empêcher qu’une porte soit défoncée à coups de hache ; bref chaque jour apportait son lot d’incidents, de chapardages, de violences problématiques – et de difficultueuses négociations avec les trimards pour limiter la casse.
17Les moments les plus durs furent les jours de Pentecôte (2-4 juin). Dans la cour d’honneur avait été pendu à la statue de Claude Bernard le squelette du laboratoire d’anthropologie avec une pancarte injurieuse pour la police. Des trimards étaient allés dérober au marché-gare une cargaison de bouteilles d’alcool. L’après-midi du dimanche, ils se bagarraient torse nu à coups de bouteille dans la cour, sous les yeux des Lyonnais qui venaient voir ce spectacle médusés et scandalisés.
18Le mardi 4 dans l’après-midi, des commandos de jeunes gens de droite tentèrent d’attaquer la faculté en l’envahissant par les fenêtres de l’angle du quai et de la rue de l’Université. Cocktails Molotov, rudes échauffourées, fioles d’acide du laboratoire de chimie qui volaient... Je me souviens avoir téléphoné en début de soirée au recteur Louis, lui disant : « Monsieur le recteur, il y a actuellement sept foyers d’incendie dans la fac. Que pensez-vous faire ? » Je n’ai eu droit qu’à des réponses plus qu’évasives, tandis que les policiers m’enjoignaient de transmettre aux étudiants qui avaient résisté victorieusement à l’assaut qu’il fallait qu’ils se rendent. Ils n’en firent rien, bien sûr.
19La présence des trimards dévoyait de jour en jour le Mai étudiant. Les échanges proprement politiques, les ébauches d’idées concernant la réforme de l’université perdaient sens devant cette clochardisation des lieux. La réaction des collègues les plus modérés devenait de moins en moins modérée. Toute notre stratégie visait à faire partir en douceur les trimards qui ne souhaitaient guère déguerpir, pas mécontents de la situation et de la protection des étudiants. Le mari d’une de nos collègues, Roland Brunet, professeur de philosophie, eut l’idée d’organiser un départ en voiture à Paris des plus voyants des trimards, les alléchant en leur faisant valoir que c’était dans la capitale que se déroulaient désormais les événements. Il les embarqua... pour tomber sur la porte close de la Sorbonne qui venait de fermer. Peu de jours après les trimards étaient de retour, avec à leur tête le colosse qu’était Michel Raton, une sorte d’Obélix très rugueux et très grande gueule.
20Nous (les quelques-uns qui avions à cœur de faire avancer les choses) avons essayé avec de petits succès d’en exfiltrer quelques-uns à Saint-Étienne, en Ardèche... Quand ils sortaient du quadrilatère, la police les arrêtait aisément pour les relâcher tout aussitôt et les réexpédier à l’université, pratiquant la politique du pourrissement. Mais il fallut attendre la fin juin pour que le mouvement se défasse de lui-même et que les trimards s’en aillent en même temps que les étudiants désertaient les amphis.
21Quel bilan dresser du Mai universitaire lyonnais ? Qu’eut-il de spécifique par rapport à ce qui se vécut ailleurs ?
22D’abord peut-être un changement de l’identité même de la « faculté des lettres ». La scène universitaire a été dominée par de jeunes enseignants venus des sciences humaines. Avec des préoccupations sociales marquées : l’université devait s’ouvrir, accueillir des publics (notamment d’adultes) ayant d’autres bagages, d’autres expériences. À Paris, cela se solda par l’ouverture de « Vincennes », devenu ultérieurement Paris 8. L’université lyonnaise, elle, découvrait que son centre de gravité s’était déplacé considérablement.
23Et qu’elle était vouée, comme toutes les universités, à vivre des formes de massification. Il fallait accueillir des masses croissantes d’étudiants, surtout en sciences humaines. D’où la création du campus de Bron (les premiers bâtiments sortirent de terre en 1971), une expérience architecturale qui se voulait novatrice, mais se révéla décevante. En particulier en raison de son exil en une banlieue lointaine, longtemps très mal desservie. Cette prolétarisation si visible de l’université fut insupportable à toute une part du corps enseignant.
24Cette métamorphose culturelle eut vite des conséquences politiques. Les enseignants traditionalistes ayant pris en grippe le nouvel ordre des choses, cela aboutit à la scission de l’ancienne faculté des lettres en 1973 et la création des Universités Lyon 2 (marquée à gauche, avec un fort pôle du côté des sciences sociales) et Lyon 3 (marquée à droite, avec un poids consistant de l’ancienne faculté de droit). Cette scission eut des effets longtemps négatifs. Comme par exemple la fâcheuse scission du département de philosophie (qui se réfugia à Lyon 3), tandis que cette même université fermait ses portes aux sciences sociales. Lyon 2, étiquetée gauchiste, fut tenue à distance par la municipalité de Lyon et durablement suspectée d’être un foyer d’agitation. Lyon 3 fut dans ses premières décennies un bastion de l’extrême droite, un foyer négationniste bien peu circonscrit. Il y eut l’idée chez les concepteurs de Lyon 3 d’en faire une sorte d’anti-Vincennes, un centre de restauration de l’université la plus traditionaliste.
25Cette vivacité extrême des oppositions, j’en vois une des sources dans ce qui fut et fit la spécificité du Mai lyonnais : cette coexistence deux mois durant d’universitaires de plus en plus opposés entre eux et confrontés chaque jour intra-muros à des désordres qui leur paraissaient intolérables et dégradants. La conduite de générosité et de responsabilité des enseignants (garder le lien avec les étudiants, maintenir une certaine idée de la communauté universitaire) eut des effets pervers inattendus. La trop grande proximité des étudiants en ébullition et d’universitaires offensés et traumatisés fut sans doute désastreuse.
26Dans aucune ville universitaire, à part à Paris, le découpage des universités ne s’est fait autant qu’à Lyon sur des fractures politiques. Et plus que politiques : morales, sociales... Aujourd’hui, ces divergences, issues de ce qui se joua en Mai 68, vont dans l’ensemble s’atténuant. Il a fallu une cinquantaine d’années pour y arriver.
27Un des effets positifs et spécifiques du Mai lyonnais fut la prolifération dans les années 1970-1985 d’expérimentations pédagogiques, d’ouverture des disciplines, d’accueil de publics adultes. Le département de psychologie, développant le principe de « la formation par la pratique », sut proposer et valider des parcours universitaires originaux. Le département des lettres où j’enseignais sut en ces années développer des domaines d’études neufs (l’apport de la psychanalyse, l’ouverture aux littératures contemporaines, l’analyse de la presse), proposer des modules libres de formation permanente des enseignants associant linguistes et littéraires, etc. Les vagues venues de Mai propulsèrent ce flux (et à Lyon nettement plus qu’ailleurs) jusqu’à ce que l’inévitable reflux se produise après 1985.
28Tous ces combats – le mot n’est pas trop fort ; il fallut constamment entrer dans des conflits – furent épuisants, mirent parfois en danger notre présence à l’université. Mais ils furent stimulants. Et, devant l’état diversement dépressif que connaissent certains départements universitaires, on ne peut avoir que du regret de ce que les temps aient à ce point changé.
Notes de bas de page
Auteur
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Claude Burgelin
Claude Burgelin, ancien élève de l’École normale supérieure (ENS), est professeur émérite de littérature française contemporaine à l’Université Lumière Lyon 2. Il a publié des livres sur divers auteurs (Georges Perec, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras). Il est l’auteur de l’album no 56 de la « Bibliothèque de la Pléiade » consacré à Georges Perec, paru en en 2017. Il a été président de l’Association française des enseignants de français (1975-1979) et, entre 1994 et 2011, président de l’Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation (ARALD).
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