Conclusion
Une démocratisation à relativiser
p. 187-192
Texte intégral
1Sous la monarchie de Juillet, le nouveau régime souhaite faire des communes, à la suite de la loi du 21 mars 1831, un emblème d’ouverture démocratique. Cette ouverture reste cependant très timide et ses impacts à Lyon comme dans les faubourgs ne sont pas perceptibles au sein des conseils élus, tant les notables continuent de dominer les instances locales. En revanche, l’idée que la démocratisation municipale a lieu d’abord dans les communes limitrophes avant de toucher la ville-centre est ici totalement confirmée. L’aboutissement de ce vaste mouvement s’illustre ensuite par la proclamation du suffrage universel masculin et par l’organisation des élections de l’été 1848. Les effets sont manifestes : pour la première fois, les catégories les plus modestes sont représentées dans les instances locales, notamment dans les faubourgs ouvriers. Pour autant, il faut nuancer dès le départ cette démocratisation, car ce sont les personnalités les plus visibles qui se retrouvent élues, puis réélues. Le maintien de certains individus ou de membres de leur réseau ou de leur parentèle, en dépit des transformations politiques, s’explique par ce capital de visibilité, qu’il soit hérité ou construit par la profession, le statut ou la prise de responsabilités, ce qui laisse percevoir la création de carrières politiques locales. L’ouvrage associé à ce présent travail, Incarner Lyon et ses faubourgs, revient notamment sur ces aspects : la constitution de réseaux, l’utilisation de la fortune et la reproduction des élites en un groupe restreint. En fusionnant les faubourgs populaires à la cité bourgeoise et en supprimant la possibilité pour les opposants de détenir une partie du pouvoir local, Louis-Napoléon Bonaparte étouffe les revendications et fait de la commission, puis du conseil municipal, une institution qui lui est entièrement soumise.
2Au sein des conseils, sous les trois régimes, la liberté d’action est minime et les seules fonctions qui paraissent revêtir un pouvoir politique sont celles d’adjoint et, surtout, de maire, dont les nominations, tout au long de la période, restent la prérogative du pouvoir central. En définitive, force est de constater que si « le mode de recrutement du conseil municipal a varié, les effets ont été peu sensibles1 ». Dans une ville dont l’essor commercial et bancaire fait la fortune et la renommée, la désignation des conseillers municipaux, qu’elle passe par le vote ou par la nomination, agit comme une « régulation des rapports entre la société et le pouvoir2 » et, par le poids des facteurs locaux, permet au notable de figurer comme le pilier du système politique local. Cette hypothèse se vérifie également en analysant les compositions socioprofessionnelles par commune avant la fusion de 1852 : le haut négoce domine à Lyon et les commerçants et les grands négociants sont majoritaires dans les quatre municipalités (voir les figures 1 et 2 en annexe).
3Si elle n’a été qu’à de rares moments au cours de la Deuxième République une force politique, tant de proposition que d’opposition, la fonction municipale, parce qu’elle est le premier rouage de l’appareil politique de la nation, est centrale dans l’analyse des dominants politiques et sociaux. Les trois chapitres qui constituent cet ouvrage montrent ainsi que, malgré un cadre mouvant – où l’on passe d’un conseil nommé à un conseil élu au suffrage censitaire élargi selon des règles complexes, puis au suffrage universel masculin pour revenir enfin à des instances nominatives –, le profil type des magistrats locaux n’évolue que très subtilement. Plus encore, les instances locales ne semblent que peu touchées par les transformations : les conseils d’août 1830 et d’août 1870 ont une composition similaire et ces ressemblances prouvent alors la formidable capacité d’adaptation de ces notables. S’ajoute à ce conservatisme un contrôle maintenu des autorités centrales qui organisent les élections, peuvent dissoudre les conseils et maintiennent, tout au long de la période, les instances municipales dans des fonctions de simples administratrices.
4Néanmoins, ces continuités ne doivent pas masquer des ruptures profondes qui ont lieu pendant la période. Dans l’ensemble, un glissement a lieu, faisant passer la composition des conseils municipaux d’une notabilité issue des milieux intellectuels à une élite industrielle et commerçante, même si les évolutions politiques et législatives maintiennent des pratiques conservatrices. Pour autant, les conditions d’exercice des fonctions locales et les spécificités des quatre communes analysées font des conseils du Lyonnais des espaces particuliers dans l’appréhension des institutions locales et de leurs représentants : l’essor économique et commercial précoce, la dichotomie entre un centre bourgeois et des faubourgs ouvriers et la forte présence des autorités centrales – qui vont jusqu’à s’approprier des instances électives à plusieurs reprises – font l’originalité du cadre spatial et chronologique. Si, dès 1789, les communes sont conçues par la Révolution française comme des espaces de politisation, les procédures électorales du deuxième tiers du xixe siècle rendent les faits plus complexes tant la vie politique locale est dominée par les élites traditionnelles qui ne laissent que peu de place aux figures nouvelles. Ce groupe social, en perpétuelle reproduction, a conscience de sa place au sein de la société et se légitime d’abord par l’entre-soi que forment ses membres. À ce titre, ni la loi du 21 mars 1831 ni la mise en place du suffrage universel en 1848 ne peuvent remettre en question cet état de fait. Les ouvertures démocratiques restent limitées : d’une part dans l’espace (dans les faubourgs) et d’autre part dans la durée (sous la Deuxième République). Le maintien de certains individus – ou membres de leur parentèle – tout au long de la période, semblant faire fi des transformations politiques et électorales, prouve en effet que d’aucuns bénéficient localement d’un capital de visibilité, transformé en potentiel d’éligibilité. Dans les faubourgs, l’élargissement du corps électoral dès 1831 et la situation équivoque de ces espaces – où le caractère rural s’efface progressivement, au fil des migrations ouvrières et de l’urbanisation, sans pour autant disparaître – permettent à des jardiniers puis à des chefs d’atelier d’exercer des mandats locaux. Là, les profils des élus sont plus hétérogènes qu’à la ville et se jouent d’autres logiques, autour de nouvelles sociabilités, permettant au faubourg d’apparaître à certaines occasions comme un lieu de formation politique. La ville-centre reste à l’écart de ce premier mouvement, du fait de son caractère bourgeois et de sa trop nombreuse population. L’espace des possibles s’élargit avec la révolution de 1848, qui est une occasion inédite de renouvellement du personnel politique. De fait, une partie non négligeable des conseillers municipaux des quatre communes est novice. Même si la parenthèse s’avère brève, la démocratisation de l’espace politique local est cependant forte et marque les esprits durablement, constituant un préalable permettant la rapide installation d’une municipalité républicaine dès le lendemain de la défaite de Sedan.
5En fin de compte, c’est la question de la démocratisation à l’échelle locale de la vie politique française au xixe siècle qui se place au centre de ce travail. Cette période est bien celle de la domination des notables – multiformes – à l’échelle nationale, mais aussi à celle de la région lyonnaise. La base des rapports sociaux repose sur la capacité économique, sur la propriété terrienne, sur le cumul des positions de pouvoirs et sur le réseau. Mais, de manière croissante, cette suprématie est ébréchée par les mouvements de contestation, qu’ils prennent la forme de journées révolutionnaires ou se manifestent de manière plus latente. Ainsi, l’idée d’une méritocratie qui point sous la Troisième République doit être analysée au prisme des évolutions des périodes précédentes. De la même manière, l’émergence du municipalisme ne peut se comprendre sans en analyser la genèse, qui puise ses racines sous les régimes monarchiques puis républicain. Le pacte local observé ici tend plutôt à montrer des instances stables et bien enracinées : si peu de choses paraissent changer – les années 1848 et 1849 mises à part –, cette société permet pourtant l’apparition d’une municipalité républicaine dès le 15 septembre 1870 et le retour très rapide à un système électoral dont l’apprentissage remonte à 1848. La capacité des citoyens à débattre, à participer à la vie politique et aux élections montre que les Lyonnais, privés de scrutin local pendant dix-huit ans, sont désormais autonomes dans l’accès au vote.
6Dès septembre 1870, Léon Gambetta, membre du gouvernement provisoire, fait remarquer que la république doit d’abord s’affirmer dans les mairies, plaçant ainsi la commune comme la base de l’État contemporain. Naît alors l’« âge d’or des communes », avec des résultatsvariables quant au renouvellement réel des magistrats municipaux3. Après de nombreuses tergiversations et des débats continuels sur la question de l’élection ou de la nomination des maires, la loi d’avril 1884 entérine leur élection par le conseil municipal, lui-même élu pour quatre ans (porté à six ans en 1929). Dans les grandes lignes, cette loi régit encore la désignation des conseillers municipaux du xxie siècle : après un siècle d’hésitations, le modèle communal se stabilise sur le long terme. À Lyon, la figure ultra-dominante d’Édouard Herriot, qui monopolise la mairie centrale entre 1905 et 1940 puis de 1945 à 1957, donne un nouveau visage à la ville, notamment dans un contexte de compétition active avec sa rivale marseillaise et d’autonomisation face à Paris.
Notes de bas de page
1 Odette Voilliard, Nancy au xixe siècle (1815-1871) : une bourgeoisie urbaine, Paris, Ophrys, 1978, p. 161.
2 Patrice Gueniffey, « Le moment du vote : les systèmes électoraux de la période révolutionnaire », Revue française de science politique, no 1, 1993, p. 6.
3 En 1882, 11 % des maires l’ont déjà été sous le Second Empire. Ces valeurs sont cela dit nettement moindres en comparaison avec les périodes précédentes : 23 % entre le Second Empire et la monarchie de Juillet, 50 % entre 1850 et la monarchie de Juillet, 35 % entre 1832 et la Restauration.
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