La presse féminine vers 1900 et les innovations du magazine Femina
p. 387-404
Texte intégral
1Dans cet article, je me propose de réfléchir à la représentation des femmes dans la presse mondaine autour de 1900 afin d’éclairer certaines évolutions. Il s’agit d’une réflexion menée dans le cadre d’un ouvrage paru en 20081, puis poursuivie ailleurs2 et que j’aimerais prolonger ici en me situant dans une optique de comparaison de publications périodiques. Ce qu’une société dit de la femme et la manière dont elle la représente sont particulièrement révélateurs de cette société et de ses sensibilités collectives. L’« objet-femme » fonctionne dans les journaux de la modernité comme un noyau de sens particulièrement riche qui irrigue l’ensemble du discours social : ainsi, vers 1900, on s’interroge sur la place des femmes dans la société, on s’inquiète des élans de libération qui semblent les emporter, ou encore on s’enthousiasme pour les nouvelles activités et les conquêtes qui sont les leurs. Ce faisant, c’est le perpétuel mais fragile équilibre entre masculin et féminin qui est mis en représentation et, par contrecoup, l’ensemble du système médiatique qui est interrogé. En effet, si l’on suppose que le rapport entre le masculin et le féminin est fondamental dans la construction de l’espace médiatique, on peut proposer en retour que les représentations, dans le journal, de la féminité et de la place de la femme dans l’environnement social sont aussi des discours réflexifs que les médias entretiennent sur eux-mêmes, sur leurs propres mandats et usages, sur les contradictions qu’engendre également la présence du féminin dans un système fondé sur un principe d’interlocution publique, et donc traditionnellement masculin3.
2Pour une telle réflexion, le choix d’un corpus comme celui de la presse mondaine est instructif. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, au moment où la France est entrée dans l’ère des médias de masse4, ce secteur médiatique est loin d’être uniforme et univoque, et encore moins moribond. Bien au contraire, sous la poussée notamment des nouvelles couches de lectrices, ainsi que des impératifs commerciaux liés au développement de marchés par les grandes entreprises éditoriales, il s’engage au tournant du siècle dans un mouvement de profond développement. Il s’agit donc d’apprécier ces évolutions à travers un corpus varié qui pourrait prendre en compte la presse quotidienne (à travers la rubrique du carnet mondain du Figaro et du Gaulois par exemple, probablement lue autant par des lecteurs que par des lectrices), mais que je restreindrai pour cette réflexion à certaines revues davantage spécialisées sur la mondanité et la féminité, visant un lectorat essentiellement féminin. Je m’intéresserai donc principalement au magazine Femina, porteur d’une série d’innovations – au moins trois, comme on va le voir. Dans une optique féministe, Lenard Berlanstein a déjà rappelé le caractère progressiste de cette publication5. Je me situerai sur un plan complémentaire à cette réflexion, pour évoquer essentiellement des questions de poétique et de champ médiatique.
Évolution du discours
3Si l’on voulait situer et même dater plus précisément le moment où l’on peut véritablement sentir le discours sur la féminité évoluer dans le champ des revues féminines, il faudrait choisir le tout début du xxe siècle. La naissance d’un magazine comme Femina peut être tenue pour une vraie rupture dans les représentations. Ce magazine bimensuel est lancé en février 1901 par Pierre Lafitte et trouve rapidement son lectorat. Il est imité peu après par la librairie Hachette avec La Vie heureuse, lancée en octobre 1902. Quelques autres titres, moins connus, tenteront de suivre la vogue des magazines féminins, par exemple Madame et Monsieur, hebdomadaire publié entre 1905 et 1912, avant d’autres grands succès des années 1920.
4À l’époque, la recette de ces publications n’est pas fixée. Certaines revues continuent d’exploiter un imaginaire très conservateur de la femme, épouse, mère et mondaine avant tout. Mais simultanément, la formule moderne du magazine qu’adopte Femina travaille à renouveler les codes des publications féminines6. Dans ces nouvelles publications, ce sont d’une part le discours et l’énonciation féminine qui évoluent : par exemple une femme peut faire du reportage sur des femmes, sur les activités professionnelles au féminin, et cette mise en scène des femmes par les femmes journalistes est fondamentale et nouvelle – du moins ne s’est jamais pratiquée avec cette ampleur et cette diffusion. D’autre part, une nouvelle « énonciation éditoriale », pour reprendre l’expression très suggestive d’Emmanuël Souchier7, s’impose : la mise en pages se modernise et s’aère, tout en faisant une place nouvelle à la photographie, déclassant peu à peu la gravure, associée désormais à des représentations féminines conservatrices. Ce rafraîchissement de l’apparence visuelle n’est pas qu’une simple évolution du support : il accompagne de manière décisive le changement du discours sur la féminité et se fait lui-même point de vue, manière d’observer et de représenter les femmes. En outre, très lié à cette nouvelle facture visuelle du magazine, le discours tend à développer un imaginaire de « l’extériorité » qui contribue à sortir la femme de l’espace domestique : elle vit au grand air, elle fait du sport, elle travaille, et ce sont là des éléments qui contribuent aussi à transformer les représentations. Vogue du reportage, support transformé, ouverture de la sphère féminine : nous avons là trois éléments fort importants, et même tout à fait inédits dans le cas d’une publication féminine, qui permettent de mieux saisir ce qu’apporte Femina au paysage médiatique des années 1900.
5Pour autant, la lecture d’un tel magazine peut très bien ne pas laisser au lecteur d’aujourd’hui le sentiment d’une franche rupture. On peut sans doute affirmer à première vue que cette publication n’a rien de bien féministe, ou du moins qu’elle ne remet pas en cause les grands topiques de la féminité, comme l’a montré Colette Cosnier dans son ouvrage consacré entièrement à Femina8, prenant ainsi explicitement le contrepied de la lecture de Lenard Berlanstein9. Le constat général qu’elle pose n’est pas faux, car comme le résume bien Berlanstein, lorsqu’il s’agit d’appréhender le féminisme de la Belle Époque, le chercheur est toujours confronté au problème du « verre à moitié vide ou à moitié plein10 ». Mais il souffre de ne pas se fonder sur un exercice de confrontation du magazine avec l’histoire du genre et avec le champ des revues féminines, la seule façon relativement objective de mesurer les innovations d’une publication. Il convient aussi de se méfier des effets de distorsion induits par nos propres critères de lecture et par nos sensibilités historiquement situées. À hauteur de xxie siècle, Femina est en effet d’une banalité déconcertante et l’on peut sans peine y débusquer continuellement des représentations qui maintiennent la relation entre le masculin et le féminin dans les carcans les plus convenus.
Une vision traditionnelle
6Puisque mon propos consiste entre autres à montrer que la richesse de Femina provient notamment de ses discordances éditoriales internes (lesquelles s’expliquent par la coprésence d’éléments progressistes et conservateurs au sein d’une même livraison), il est sans doute pertinent de commencer par rappeler certains des procédés les plus conservateurs utilisés par le magazine. Le 1er janvier 1910 par exemple, Femina annonce en une que Guglielmo Marconi, l’inventeur de la télégraphie sans fil, a obtenu le prix Nobel. Or ce n’est pas le portrait du scientifique qui est sur la couverture, mais sa femme, et la légende de cette image présente ainsi Mme Marconi :
La circonstance est donc propice pour publier ici le portrait de la charmante femme de l’illustre inventeur. [...] Il y a quatre ans qu’elle est mariée avec le chevalier Marconi : si elle n’est pas l’« associée » qui partage les grands travaux de son mari, elle est pour lui la compagne parfaite et charmante qui sait lui rendre la gloire légère11.
On peut difficilement rappeler avec plus d’insistance la place de la femme au cœur de la sphère domestique. Le magazine affirme clairement qu’il entend préserver ses lectrices de tout contact direct avec le monde de l’extériorité masculine, ici le monde scientifique, auquel elles ne peuvent avoir accès partiellement que par médiations féminines interposées. On peut parler d’un effet-écran, ou d’une « déviation » médiatique : vous pouvez apprécier les avancées de la science, mesdames, mais pas au-delà de ce qu’elles comportent de bienséances mondaines.
7Si la femme ne peut accéder au monde masculin, c’est pourtant par ce dernier qu’elle peut se voir : on connaît le procédé qui consiste à confisquer aux femmes le pouvoir d’exprimer leur expérience autrement que par les schèmes de la « domination masculine12 ». Un tel procédé trouve écho dans Femina, qui donne régulièrement la parole à des écrivains et à des journalistes masculins, invités à entretenir les lectrices de sujets féminins. D’une part, on convoque cette parole masculine autorisée parce que l’on suppose que celle-ci est plus à même de faire un retour sur l’expérience féminine, de la prendre en charge par le discours et de l’objectiver. La femme étant un être d’émotion, elle ne peut jeter un regard lucide sur elle-même. Il existe ainsi depuis longtemps dans la presse féminine des professionnels masculins de la femme et de la féminité. Au tournant du siècle, Paul Bourget, maître du roman mondain depuis les années 1880, est l’un de ces professionnels réputés. Régulièrement Femina fait appel à ses services. Dans le même numéro du 1er janvier 1910, le magazine lui a demandé d’expliquer ce qu’il y avait de « sensibilité féminine » dans sa dernière pièce de théâtre, intitulée La Barricade. Si le romancier psychologue s’avoue bien embarrassé de répondre parce que sa pièce traite de syndicat, de grève et de mouvements sociaux, il s’en sort en affirmant que l’œuvre entend aussi dénoncer une forme de masculinisation pernicieuse qu’il croit déceler parmi les femmes ouvrières, écrivant que « le genre prolétaire a aussi son mâle et sa femelle13 ». On le sait, l’angoisse de la masculinisation de la femme est typique de ces années et elle transparaît dans les revues mondaines. Outre Bourget, ils sont nombreux – Marcel Prévost, Abel Hermant, François de Nion, Fernand Vendérem – à agir à titre de consultants légitimes auxquels Femina a recours pour parler de la femme. En 1910, Marcel Prévost rédige une causerie dans le magazine et il entretient régulièrement sa lectrice des tourments de la fiancée, de la jeune mariée et de la mère, prodiguant conseils et réprimandes amicales. Colette Cosnier a bien analysé cette correspondance fictive tout au long de son ouvrage14.
8Sur le plan des conventions mais au-delà des questions de discours, Femina est également un magazine qui se situe dans la longue lignée des revues féminines et mondaines, un genre médiatique qui remonte à l’Ancien Régime et que le xixe siècle a repris et fait évoluer. Je ne referai pas ici l’histoire de ce très large secteur de publications, me contentant de le brosser à grands traits15. C’est le domaine de la mode, de la mondanité et de la chronique féminine qui est concerné, entretenant depuis longtemps le mythe d’un Paris capitale des élégances. Distribuées selon une subtile hiérarchie entre mondaines et demi-mondaines, les publications parisiennes déroulent la petite actualité des élégances. Les titres sont fort nombreux lorsqu’on effectue des coups de sonde juste avant la naissance de Femina et de La Vie heureuse, c’est-à-dire dans les années 1880-1900 : La Vie mondaine et sportive, Le Mondain, La France mondaine, L’Écho mondain illustré, La Revue mondaine illustrée, La Revue mondaine, Revue mondaine des salons, La Gazette mondaine, Le Grand Monde, Paris mondain, Tout-Paris16, La Vie parisienne (ce dernier est plus connu, plus boulevardier17), Gazette du high-life. La formule éditoriale de ces publications est à peu près invariable, elle fait alterner chronique de l’actualité des salons, chronique de la mode et chronique de la saison mondaine. Il s’agit d’un monde où les codes sociaux visent la construction d’une complicité de classe, d’un micro-univers social fermé et homogène. Le terme emblématique de ces publications, on l’aura perçu, est l’adjectif « mondain », qui va d’ailleurs s’effacer assez rapidement à partir du xxe siècle dans les titres de revues féminines, mais qui vers 1900 est chargé d’une longue histoire.
9À ces revues, il faut ajouter les grands quotidiens bourgeois qui ont leur carnet mondain : outre Le Figaro et Le Gaulois, L’Écho de Paris et Gil Blas notamment, ce dernier dans une version plus canaille et demi-mondaine. Les revues de mode sont aussi au centre de ce phénomène médiatique : Le Conseiller des dames et des demoiselles, L’Art et la mode, La Mode illustrée, Le Petit Écho de la mode. Aux marges géographiques de la mondanité médiatique, dont le centre est évidemment Paris, mais pleinement intégrées à cet imaginaire, sont publiées enfin les revues de villégiature, souvent saisonnières, telles que Nice mondain, L’Écho des villes d’eaux, etc., et de nombreuses petites feuilles publiées dans les stations thermales et balnéaires18.
10La création de Femina survient donc au cœur d’un système médiatique solidement implanté qui renvoie de la sphère féminine, de l’épouse, de la jeune fille, de la mère des représentations dont les paramètres sont à peu près invariables depuis fort longtemps. Pour bien comprendre l’identité de ce magazine, il est indispensable de le replacer dans la chaîne des reprises et des évolutions de la culture médiatique au féminin, mais aussi de ses ruptures. Chercher exclusivement en Femina soit une permanence, soit une évolution idéologique n’a qu’un intérêt limité. En effet, l’intelligibilité de ces évolutions et de ces déplacements ne peut être saisie que par un travail d’historicisation qui exige d’ouvrir la revue au champ médiatique duquel elle émerge et de la situer dans la chronologie du genre. C’est alors que les contrastes surgissent et que les saillies – nouveautés, audaces, vraies ruptures – se donnent à apprécier dans leur juste mesure. Et justement, voir ainsi dans quoi « baignait » Femina au moment de sa naissance et à quelle historicité médiatique appartenait la revue permet de mesurer à quel point elle s’impose en 1901 comme un véritable renouvellement, si ce n’est pas comme un bouleversement.
Un regard qui évolue
11Le renouveau provient d’abord des évolutions du champ éditorial lui-même, donc d’un contexte général dont profite Femina, tout comme plusieurs autres publications. Le genre même des magazines est en train de s’imposer, visant sous une facture moderne, bien illustrée et imprimée sur un papier de qualité à divertir les lecteurs19. Les grandes entreprises de presse lancent ainsi diverses publications qui vont dans ce sens, par exemple Je sais tout ou Lectures pour tous, ciblant un lectorat élargi et jouissant très tôt d’un succès considérable. Elles contribuent à faire vivre une gamme large et variée de publications périodiques qui confirment que la France est une société médiatique dans laquelle le papier imprimé occupe désormais une place écrasante20. La technique évolue également. La photographie s’impose au cœur du dispositif visuel de ces publications, l’ancienne gravure paraît désormais datée, issue d’un monde où les médiations du réel étaient différentes, davantage narrativisées et prises en charge par un récit que l’image devait soutenir.
12Dans un tel contexte, la revue Femina est rapidement perçue comme une référence dans son domaine, dans la mesure où précisément Lafitte a l’excellente idée d’adapter la formule modernisée des magazines à l’imaginaire féminin. C’est dire que si Femina innove, c’est presque malgré elle en premier lieu, entraînée dans ce processus de renouvellement qui va engendrer un régime de production de sens, de récits et de représentations tout à coup assez distant de ce qui se pratiquait encore communément quelques mois plus tôt dans les revues « mondaines ». En réalité, l’arrivée de Femina ne provoque pas tant un renversement immédiat de la longue tradition mondaine que l’établissement très tôt d’un équilibre entre tradition et modernité – ces fameuses discordances éditoriales évoquées plus haut.
13Un premier déplacement se produit d’abord par les modifications apportées au support. La photographie engendre une représentation visuelle radicalement différente de la gravure. Dans les premières années de Femina, la gravure est souvent convoquée pour les planches de mode, car elle jouit d’une aura de respectabilité. L’œil de la lectrice est formé à un héritage très ancien de la gravure vestimentaire et indéniablement la toilette, avec ses codes, est plus lisible ainsi. Progressivement, les magazines inventent la photographie de mode. Car la photographie pousse à l’innovation, elle commande la recherche de nouvelles scènes, où les femmes sont représentées dans des situations et des poses qui auraient été impensables naguère dans les revues mondaines. Voici que madame fait du sport, qu’elle joue au golf, au tennis, bientôt elle pratique l’aviation (c’est le cas de la couverture du 15 janvier 1910). La photographie, médium de la modernité et de l’instantanéité, enregistre cette vie au grand air, elle cherche à capter la femme qui bouge, qui se déplace dans l’espace et qui conquiert et revendique un nouveau rapport à l’espace et au temps. Le 15 août 1912, une belle page de Femina est constituée d’une photographie représentant une femme alpiniste, trônant fièrement debout au sommet d’une montagne, alors que son guide est assis à ses pieds. Par contraste avec ces mises en scène énergiques et décontractées, la vieille gravure mondaine, hiératique, immobile, solennelle apparaît tout à coup comme l’icône d’un autre temps. On le voit, le changement qu’apporte Femina s’est joué dans la facture même du magazine, dans le déplacement très rapide des codes de la revue mondaine et féminine, un déplacement provoqué par l’évolution elle-même, presque soudaine, du support et des techniques de représentation.
14Un autre déplacement se perçoit dans la tonalité discursive que ces publications adoptent à l’égard des femmes et de leurs occupations. S’il n’est pas exactement militant, le ton est résolument décomplexé et tourné vers la représentation de femmes actives dans toutes les sphères du monde social, comme en fait foi une publication telle que La Vie heureuse. Femina et La Vie heureuse lancent d’ailleurs la même année, en 1904, des prix littéraires destinés aux femmes de lettres – le plus fameux étant le prix Femina. En réalité, ces magazines parviennent à trouver un équilibre entre la représentation de la ménagère et celle de la femme plus émancipée, dépassant l’opposition traditionnelle qui prévalait entre ces deux pôles. Si on peut évoquer une certaine « illisibilité culturelle21 » de cette formule éditoriale pour les lectrices contemporaines, selon l’expression qu’emploie Mary Louise Roberts à propos du quotidien La Fronde, il s’agit là néanmoins d’un mandat résolument moderne qui sera celui de bien des magazines au xxe siècle, cherchant à capter l’intérêt d’un lectorat féminin plus étendu. Bref, et Colette Cosnier en était venue à cette conclusion, autant une publication comme Femina peut rendre compte, à travers un discours mièvre et convenu, des devoirs de l’épouse et de la mondaine, autant elle peut être beaucoup plus revendicative dans d’autres passages d’une même livraison. « Habillez-vous donc en chauffeuses, mesdames, et faites de l’automobile », tonne par exemple une chroniqueuse en juillet 1902, qui ajoute que « la véritable élégance consiste dans l’adaptation de la mise au milieu et aux circonstances » et qui appelle ainsi les femmes à sortir des carcans immuables de l’élégance22. On sent bien que quelque chose de grisant, comme une forme de libération, est en train de se produire. Les femmes sportives sont à l’avant-plan de ce mouvement et, au début du siècle, c’est surtout l’automobile qui retient l’attention, comme ici en juin 1903 :
Ce n’est pas un sport de femme, dira-t-on. C’est possible, mais une trentaine de chauffeuses sont allées ainsi par la route, à Madrid, méprisant le chemin de fer. Ce n’est pas un sport de femme, mais partout on ne croise plus qu’automobiles dans lesquelles, à côté du chauffeur attentif, se voient une ou deux silhouettes de femmes, encapuchonnées, enfermées dans de grands manteaux, les yeux brillants sous les lunettes, les narines dilatées par la griserie de l’air vif les fouettant et par le vertige délicieux de la vitesse. [...] La femme a achevé le triomphe de l’automobile. [...] Pour celles qui n’y ont pas encore goûté, l’automobile paraît encore quelque chose d’exceptionnel, plein d’inconvénients et anti-féminin ; mais les mœurs se transforment peu à peu et l’habitude les réconciliera avec l’engin nouveau et formidable23.
15Autrement dit, une publication comme Femina fait tenir ensemble, au sein d’une même livraison, des textes qui se heurtent les uns les autres, qui font se chevaucher des temporalités médiatiques différentes, tantôt un discours mondain hérité du xixe siècle, voire plus ancien encore, tantôt un discours qui s’est ressourcé dans des représentations qui ne relèvent plus de la seule mondanité idéologique. Il est intéressant de voir qu’à ses débuts Femina demeure ainsi marqué par une certaine discordance éditoriale interne, notamment par des effets de reliefs idéologiques qui se dessinent dans chaque numéro entre différents espaces ou rubriques.
Naissance d’un genre
16La pratique d’un genre journalistique en particulier permet de prouver cela de manière éclatante, celui du reportage que Femina et La Vie heureuse importent dès leurs premiers numéros. L’écart est grand ici avec le vieux modèle de la revue mondaine et, encore une fois, si l’on s’en tient à une observation exclusivement centrée sur ces deux magazines, on ne peut saisir la nouveauté qui émerge soudainement à partir de 1901. Alors que le reportage a commencé depuis quelque temps déjà à conquérir la grande presse d’information et que la figure du reporter s’est imposée dans l’imaginaire autour de quelques grands journalistes réputés mais aussi de figures fictives (celles inventées par Jules Verne entre autres), Lafitte a l’idée de transposer cette technique de captation du réel dans le monde féminin et mondain. La pratique du reportage au féminin n’est pas absolument nouvelle. Certes, les journalistes de La Fronde y sont familiarisées depuis 1897 et certaines journalistes comme Séverine se sont imposées depuis un moment, mais il faut bien mesurer ce que provoque l’installation de ce genre au cœur d’une revue mondaine. C’est tout le système de représentation, de narration, d’énonciation et de point de vue de la mondanité qui s’en trouve déstructuré. Tout à coup, voici que les femmes prennent la parole et plongent dans la réalité de l’expérience féminine pour en rendre compte ; voici que la présence physique des femmes journalistes sur les lieux de cette expérience devient le gage d’un rendu crédible, tout le dispositif reposant sur l’expression d’un sensualisme qui caractérise le genre même du reportage24. La présence de ce dernier au cœur d’une revue mondaine accentue en outre le contraste entre vieille formule mondaine et procédés médiatiques modernisés. Il est remarquable que ce soit par les vieux professionnels masculins de la mondanité évoqués plus tôt – Paul Bourget, Abel Hermant, Marcel Prévost – que le discours traditionnel et crispé trouve à perdurer, alors que les reportrices renouvellent profondément la manière de représenter la réalité des pratiques féminines.
17Aussi anodine et quotidienne que soit cette expérience féminine, sa mise en récit sous forme de reportages n’a à peu près aucun lien avec l’ancienne chronique mondaine, distante et désengagée25. Dans Femina et La Vie heureuse, certains métiers et certaines occupations sont explorés dans des reportages assez brefs et souvent illustrés. On y découvre la réalité de petits métiers féminins, tels que sardinière, ouvreuse, employée des postes. On y explore de manière détaillée certaines œuvres de charité, en craignant moins de mettre en scène une misère que les vieilles revues mondaines occultaient systématiquement ; on insiste sur les réussites sociales de certaines femmes, comme celle des femmes docteurs26. Séverine collabore régulièrement à Femina et est souvent appelée à signer ce genre de reportage27. On remarque des procédés tout à fait semblables dans La Vie heureuse, qui fait découvrir elle aussi de petits métiers, comme « les parqueuses d’huîtres » ou d’autres plus prestigieux comme le « service des femmes dans les hôpitaux en France et à l’étranger » et les femmes internes28. En août 1903, La Vie heureuse présente une journaliste américaine, Miss Banks, adepte de ce que les Américains nomment le « stunt journalism » (le journalisme d’immersion) et dont la plus célèbre figure est alors Nellie Bly29. « Miss Banks a entrepris de dépeindre toutes les conditions de la femme30 », explique l’article de La Vie heureuse, en pratiquant elle-même certains métiers féminins et en se mêlant aux femmes ouvrières, pour ensuite témoigner de son expérience. Les deux magazines accordent enfin une grande place aux reportages sur les femmes artistes31. La pratique de l’interview et la visite à l’écrivaine s’imposent avec force à partir de cette même année 1903, tandis que ce mouvement contribue à l’émancipation des reportrices, qui sortent du cadre des revues mondaines, telles Séverine, Colette ou Andrée Viollis, pour les plus connues.
18Fondamentalement, ce reportage au féminin engage une représentation affirmée de l’autre et de son identité : la place qu’il accorde à l’altérité et à la diversité des expériences féminines est radicalement nouvelle dans la presse mondaine, on serait bien en peine de détecter un procédé semblable auparavant. En outre, le reportage suppose une manipulation nouvelle du dispositif narratif : la reportrice peut se fonder ouvertement sur sa propre expérience pour mieux comprendre celle de l’autre, faisant émerger ainsi des revendications identitaires et sociales impensables auparavant. Le bastion de la vieille mondanité se trouve aussi remis fortement en question par ces nouvelles représentations et par les procédés qui les sous-tendent. Traditionnellement, le discours mondain était du domaine du même, de la cohésion, celui d’un groupe social relativement homogène. Au contraire, le reportage engendre des effets de fractionnements, insiste sur les écarts sociaux, les statuts et les réalités différents, il se fonde sur une narration empathique et participative, mais qui soulève aussi les distances, les différences. Au cœur de la machine médiatique et sous la poussée du reportage se joue l’effilochement de la vieille mondanité dont la fiction idéologique paraît de moins en moins crédible.
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19On peut donc dire que les innovations dans les genres journalistiques, qui ont cours dans l’ensemble du champ journalistique, ont engendré par effets de contrecoups et de transpositions une modification assez nette de l’imaginaire féminin et de la représentation des occupations des femmes. Pour comprendre les transformations qui peuvent survenir à l’intérieur d’un titre, ou de quelques titres semblables comme Femina ou La Vie heureuse, et le type d’innovations discursives et sémiotiques qu’ils peuvent porter, il faut avoir à l’esprit un état assez complet du système médiatique, lequel évolue de manière dynamique et interactive. À partir d’un secteur comme celui des revues féminines, on peut tenter de détecter une historicité à l’œuvre, des ruptures et des inventions. Ce qui ne signifie pourtant pas que les nouvelles représentations soient nécessairement moins topiques que les précédentes – elles sont tout aussi rapidement entraînées vers la voie de la reproduction et de la recette médiatique, mais elles modifient le champ des représentations du monde féminin.
20Femina contribue grandement à l’évolution non seulement de la féminité dans les représentations, mais aussi plus généralement aux transformations du champ médiatique. Le magazine part à la conquête de nouvelles lectrices et, par le fait même, requiert la pratique d’un nouveau journalisme au féminin. Puisque dans cet article j’ai plaidé que la compréhension de Femina doit passer en bonne partie par un regard porté plus généralement sur l’histoire du genre et sur son champ d’émergence, je terminerai en proposant que les innovations du magazine pourraient être confirmées par une compréhension approfondie des modes d’appropriation et de lecture effectives par les femmes. Certes, une part des pratiques et des manières de lire est commandée par la réalité des supports et des discours, mais tout un pan de la réalité sensible de ces appropriations nous échappe certainement32. Pour le début du siècle, pour le xixe siècle plus encore, une forme d’histoire sensible des médias reste à faire, à partir de sources latérales et parcellaires – par exemple les lettres de lecteurs33 – et sans l’accès, bien évidemment, aux réalités individuelles. L’imaginaire romanesque toutefois peut être une manière d’avoir accès, même partiellement et avec toute la prudence requise, au rapport plus personnel que les femmes ont entretenu avec les journaux féminins. Il ne me semble pas anodin par exemple qu’une romancière comme Marcelle Tinayre, au début du xxe siècle, ait mis en scène dans son roman intitulé La Rebelle une femme journaliste nommée Josanne qui écrit dans une revue dont le modèle est explicitement Femina, journal auquel Tinayre collabore par ailleurs. Publié en 1905, ce roman permet de confirmer que les transformations qui ont cours dans le secteur des revues mondaines et féminines ont été clairement perçues par les femmes. En effet, Josanne est présentée comme une journaliste moderne, « rebelle » aux conventions de l’écriture féminine, et le journal auquel elle collabore, Le Monde féminin, est comparé à deux reprises à Femina et à La Vie heureuse34. Indéniablement, ces références ont un sens précis dans le roman : elles contribuent à « situer » Josanne parmi ces nouvelles journalistes dont la place dans le monde médiatique demeure problématique et, ce faisant, la romancière confère aux journaux évoqués la valeur d’objets sociaux et symboliques particuliers. Cela va dans le sens de l’hypothèse que ces périodiques ont eu des effets notables dans les représentations sociales, contribuant sinon à modifier radicalement, du moins à déplacer les représentations de la féminité au début du xxe siècle.
Notes de bas de page
1 Guillaume Pinson, Fiction du monde : de la presse mondaine à Marcel Proust, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008.
2 Guillaume Pinson, « La femme masculinisée dans la presse mondaine française de la Belle Époque », Clio. Histoire, femmes et sociétés, nº 30, 2009, p. 211-230, en ligne : http://clio.revues.org/index9471.html (nov. 2021).
3 Christine Planté & Marie-Ève Thérenty, « “Séparatisme” médiatique 2 : identité de genre », dans Dominique Kalifa et al. (dir.), La Civilisation du journal : histoire culturelle et littéraire de la presse française au xixe siècle, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2011, p. 1443-1465.
4 Voir Jean-Yves Mollier, Jean-François Sirinelli & François Vallotton (dir.), Culture de masse et culture médiatique en Europe et dans les Amériques, Paris, Presses universitaires de France, 2006.
5 Lenard R. Berlanstein, « Selling Modern Feminity: Femina, a Forgotten Feminist Publishing Success in Belle Époque France », French Historical Studies, vol. 30, nº 4, 2007, p. 623-649.
6 Voir Gilles Feyel, « Naissance, constitution progressive et épanouissement d’un genre de presse aux limites floues : le magazine », Réseaux, nº 105, 2001, p. 21-47.
7 Voir Emmanuël Souchier, « L’image du texte : pour une théorie de l’énonciation éditoriale », Les Cahiers de médiologie, nº 6, 1998, p. 137-145.
8 Voir Colette Cosnier, Les Dames de « Femina » : un féminisme mystifié, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.
9 Dans sa recension de l’ouvrage, Lenard R. Berlanstein a répondu au point de vue adopté par Colette Cosnier : voir H-France Review, vol. 9, nº 134, 2009, p. 566-569.
10 Ibid., p. 566, je traduis.
11 « Mme Marconi », Femina, 1er janvier 1910.
12 Voir Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, 1998.
13 « M. Paul Bourget nous parle de “La Barricade” », Femina, 1er janvier 1910.
14 Colette Cosnier, Les Dames de « Femina », op. cit.
15 Voir Samra-Martine Bonvoisin & Michèle Maignien, La Presse féminine, Paris, Presses universitaires de France, 1986 ; Danielle Flamant-Paparatti, Bien-pensantes, cocodettes et bas-bleus : la femme bourgeoise à travers la presse féminine et familiale (1873-1887), Paris, Denoël, 1984 ; Évelyne Sullerot, Histoire de la presse féminine en France, des origines à 1848, Paris, Armand Colin, 1966. On pourra également consulter la synthèse de Rosemonde Sanson, « La presse féminine », dans Dominique Kalifa et al. (dir.), La Civilisation du journal, op. cit., p. 523-542.
16 Un grand nombre de petites feuilles éphémères portent ce titre, à ne pas confondre avec le célèbre annuaire « Tout-Paris ».
17 Voir Clara Sadoun-Édouard, Le Roman de « La Vie parisienne » : presse, genre, littérature et mondanité (1863-1914), Paris, Honoré Champion, 2018.
18 J’ai tenté ailleurs de les présenter brièvement : Guillaume Pinson, « Imaginaire des sociabilités et culture médiatique au xixe siècle », Revue d’histoire littéraire de la France, vol. 110, nº 3, 2010, p. 619-632. Cette histoire médiatique est aujourd’hui à peu près entièrement disparue, malgré le travail d’Alain Corbin et de ses collaborateurs dans L’Avènement des loisirs : 1850-1960, Paris, Aubier, 1995.
19 Gilles Feyel, « Naissance, constitution progressive et épanouissement d’un genre de presse aux limites floues : le magazine », art. cité.
20 Jean-Yves Mollier, « La naissance de la culture médiatique à la Belle Époque : mise en place des structures de diffusion de masse », Études littéraires, vol. 30, nº 1, 1997, p. 15-26.
21 Mary Louise Roberts, « Copie subversive : le journalisme féministe en France à la fin du siècle dernier », Clio. Histoire, femmes et sociétés, nº 6, 1997, en ligne : https://journals.openedition.org/clio/390 (nov. 2021).
22 Milady, « Les chauffeuses de Paris-Vienne », Femina, 15 juillet 1902.
23 Smilis, « Les chauffeuses dans Paris-Madrid », Femina, 15 juin 1903.
24 Voir Géraldine Muhlmann, Une histoire politique du journalisme, Paris, Presses universitaires de France, 2004.
25 Voir Marie-Ève Thérenty, « LA chronique et LE reportage : du “genre” (gender) des genres journalistiques », Études littéraires, vol. 40, nº 3, automne 2009, p. 115-125.
26 Jacques Fréhel, « Chez les sardinières », Femina, 15 février 1903 ; Max Rivière, « Les ouvreuses », Femina, 1er mars 1903 ; Jean de l’Étoile, « Les amis de l’ouvrière », Femina, 1er avril 1903 ; Max Rivière, « Les “dames employées” des Postes », Femina, 15 septembre 1903 ; A. C., « Doctoresse ! », Femina, 15 avril 1903.
27 Séverine, « Sœur Candide et son œuvre », Femina, 1er février 1903 ; « Une visite à l’orphelinat des arts », 15 mai 1903 ; « Modernes Sabines : les femmes et le Congrès de la Paix », Femina, 1er octobre 1903.
28 « Les parqueuses d’huîtres », La Vie heureuse, novembre 1903 ; « Le service des femmes dans les hôpitaux en France et à l’étranger », La Vie heureuse, juin 1903 ; « Femmes internes : hôpitaux et asiles », La Vie heureuse, janvier 1905. Les articles de La Vie heureuse sont toujours anonymes.
29 Sur cette figure, voir Géraldine Muhlmann, Une histoire politique du journalisme, op. cit., p. 58-74 ; ainsi que Jean-Marie Lutes, Front Pages Girls. Women Journalists in American Culture and Fiction 1880-1930, Ithaca / Londres, Cornell University Press, 2006.
30 « Miss Banks, une journaliste à transformations », La Vie heureuse, août 1903.
31 Voir par exemple dans Femina : Gabrielle Réval, « Les écoles des femmes-peintres », 15 février 1903, ou Maurice Guillemot sur « Mme Jean Bertheroy », 15 avril 1902 parmi plusieurs occurrences. Dans La Vie heureuse, notamment « La plus jeune des femmes de lettres. Gérard d’Houville et “L’Inconstante” », mai 1903, et « En visite chez Marcelle Tinayre : sa maison, ses romans », juin 1903 parmi d’autres.
32 Malgré l’enquête passionnante, mais centrée sur les lectrices de roman-feuilleton, d’Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien : lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Éditions du Seuil, 2000.
33 Et ici, on devrait s’inspirer du travail de Judith Lyon-Caen, La Lecture et la vie : les usages du roman au temps de Balzac, Paris, Tallandier, 2006.
34 Marcelle Tinayre, La Rebelle, Paris, Calmann-Lévy, 1905, p. 42 et 83.
Auteur
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Guillaume Pinson
Guillaume Pinson est professeur au département de littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval de Québec et doyen de la faculté des lettres et des sciences humaines. Ses recherches portent sur l’histoire de la culture médiatique en Europe et en Amérique du Nord francophones. Il codirige, avec Marie-Ève Thérenty, la plateforme medias19.org, dédiée à l’étude de la culture médiatique, dirige le projet « Le journalisme francophone des Amériques : imaginaires, acteurs et réseaux de circulation » et collabore au projet « Le Canada de Jules Verne ». Il a publié La Culture médiatique francophone en Europe et en Amérique du Nord (Presses de l’Université Laval, 2016) et L’Imaginaire médiatique, histoire et fiction du journal au xixe siècle (Garnier, 2012).
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Féminin/Masculin dans la presse du XIXe siècle
Christine Planté, Marie-Ève Thérenty et Isabelle Matamoros (dir.)
2022
