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    Plan détaillé Texte intégral Les stéréotypes de la femme La prêtresse du Beau : une créature à vocation spirituelle Notes de bas de page Auteur

    Féminin/Masculin dans la presse du XIXe siècle

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La représentation de la femme dans La Dernière Mode de Stéphane Mallarmé

    Barbara Bohac

    p. 117-128

    Texte intégral Les stéréotypes de la femme La prêtresse du Beau : une créature à vocation spirituelle Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Après avoir fait ses premières armes en tant que journaliste sur le thème des arts décoratifs à l’Exposition internationale de Londres en 1871, l’auteur d’Hérodiade publie, trois ans plus tard, La Dernière Mode, luxueuse revue entièrement rédigée par lui sous divers pseudonymes féminins destinés à créer un effet de complicité avec la lectrice : Marguerite de Ponty, Miss Satin ou, pour les recettes, Olympe, Négresse, Zizi, bonne mulâtre de Surate, Une aïeule. Cette revue appartient à la catégorie des journaux féminins illustrés, qui se multiplient dans la seconde moitié du xixe siècle. L’Aquarelle-mode, Le Petit Messager des modes, Le Bon Ton : journal des modes, La Mode illustrée, les titres abondent, même s’il faut relativiser leur nombre parce que le texte d’un journal est souvent repris par un autre.

    2Tout comme ces publications, La Dernière Mode est l’espace privilégié de la représentation du féminin. Pour la rédiger, Stéphane Mallarmé s’inspire des journaux de l’époque1, en particulier des revues élégantes, telles que Le Sport et La Vie parisienne, directement ou indirectement, puisque le texte de celles-ci est souvent cité par les revues de mode ou la petite presse. Le poète s’imprègne donc des représentations de la femme véhiculées par les journaux. Cela est d’autant plus vrai qu’il doit, pour assurer le succès de sa revue et la rentabilité de son entreprise, conquérir le lectorat féminin le plus large possible et jouer par conséquent sur les attentes, les habitudes et les idées préconçues de ses lectrices. Mais contrairement à ce que suggèrent certains critiques, comme Jean-Pierre Lecercle2, le chroniqueur de mode n’a pas rompu avec le rêveur : l’objet de cette étude sera de montrer que le poète reprend les stéréotypes propagés par la presse de son temps pour mieux les subvertir et pour proposer, à travers eux, une nouvelle image de la femme. Pour le poète en effet, celle-ci est vouée à devenir la gardienne et la prêtresse du Beau, de ce beau qui, dans un monde sans Dieu, atteste la royauté spirituelle de l’être humain.

    Les stéréotypes de la femme

    3La presse est un puissant vecteur de stéréotypes. Si ces derniers reflètent un état de la société, ils correspondent autant aux constructions d’une écriture médiatique qui impose ses schémas et ses codes à la culture dont elle émane : miroirs sociaux et effets de plume tout ensemble. Pour prendre position dans l’espace médiatique, Mallarmé peut difficilement se dérober à ces codes et modèles. Parmi les stéréotypes de la femme propagés par la presse de mode, il en reprend au moins trois, qui ont encore cours aujourd’hui : l’objet de beauté, la maîtresse de maison, la créature futile.

    4Les revues de mode célèbrent avant tout dans la femme l’objet de beauté : « sois belle et pare-toi », tel est le credo auquel elles réduisent son existence. Voici ce qu’écrit, le 12 septembre 1874, la baronne de Lomaria, qui soustraira, après huit livraisons, la rédaction de La Dernière Mode au poète, « volé de toute [s]a besogne3 » :

    C’est à vous seules que je parle, femmes douces, aimables et jolies, admiratrices naïves de la nature qui, préférant le mérite de la beauté à tout autre bien, cultivez avec soin cette fleur précieuse, doux présent du ciel. C’est à vous, femmes séduisantes qui [...] cherchez à vous embellir encore pour plaire plus longtemps à celui que votre cœur a choisi.
    Et la baronne de poursuivre : « On l’a dit il y a longtemps, la parure est la moitié de l’existence des femmes : on l’a estimée trop peu. [...] Le goût de la parure est naturel à la partie féminine de la société [...] c’est le complément naturel de la beauté4. »

    5L’écriture construit, à grand renfort de termes et d’images naturalistes, la représentation d’une essence féminine inséparable d’une existence entièrement dédiée à la beauté physique et à son perfectionnement. Fidèle à son titre, Le Bon Ton joint au soin de la parure le souci des manières, conformes aux normes d’un savoir-vivre. Mais dans tous les cas, le rôle de la femme est de plaire à l’homme :

    Tandis que vous pataugez dans une mare aux canards à la poursuite d’une poule d’eau, lance Gaston de Mez à ses congénères dans L’Aquarelle-mode du 19 septembre, ou bien que vous vous embourbez dans les terres labourées à la recherche de perdreaux invisibles, Madame, en feuilletant son journal de modes, verra les toilettes nouvelles, le frais costume à se faire pour votre retour afin de vous plaire davantage, si c’est possible5.

    6De la chasse agreste à la chasse érotique, il n’y a pas loin. Malgré l’humour, qui discrédite les activités masculines pour nouer une complicité avec la lectrice, la femme est confirmée dans son rôle d’objet esthétique et sexuel. Stéréotype et fantasme purement masculin ? Sa portée est plus large puisqu’on le rencontre aussi sous la plume de la rédactrice féminine de L’Aquarelle-mode.

    7Dans La Dernière Mode, la première image de la femme (gravures mises à part) est fournie par la « Chronique de Paris » du numéro spécimen, où Mallarmé revendique « un ton général6 ». La femme y apparaît en reine de la fête, des fêtes parisiennes. Or de manière significative, c’est une reine au miroir : « Vous et d’autres y jetant les yeux, quand le rythme des danses d’hiver vous ramène à votre tour devant ce miroir impartial, toutes vous chercherez la reine de la fête par un regard, qui ira droit à votre image7 », commente le chroniqueur. Là aussi, la créature féminine est présentée comme un objet de beauté. Au lieu de décrire la femme parée de ses habits de fête, le chroniqueur fait appel à un emblème de sa beauté et de son charme : le sourire. Celui-ci frappe d’autant plus que les références au corps féminin sont quasi absentes de la revue de Mallarmé et des autres journaux de mode :

    Un sourire ! [...] et c’est en vain que l’éventail, qui crut d’abord le cacher, éperdu maintenant, tente de le ressaisir ou de dissiper son vol. Pardon ! cet épanouissement de vos deux lèvres, j’en noterai la grâce, à laquelle d’autres lèvres, suivant tout bas la lecture de cette chronique, déjà s’essaient. [...] Tout s’apprend sur le vif, même la beauté, et le port de tête, on le tient de quelqu’un, c’est-à-dire de chacun, comme le port d’une robe8.

    8La femme est un échantillon de cette beauté résolument moderne qu’a célébrée Baudelaire et dont l’esprit invisible circule d’une femme à l’autre, produisant ce que le poète appellera dans la septième livraison « les types les plus merveilleux et les exemplaires les plus parés de la beauté féminine9 ».

    9Second stéréotype auquel fait largement appel la presse féminine : la maîtresse de maison ou la « gardienn[e] du foyer domestique10 », selon l’expression de Charles Blanc, dont « L’art de la toilette » est publié par extraits dans Le Messager des modes de novembre 1874. Le stéréotype fournit d’ailleurs son titre à une revue de mode, dont le texte est en partie semblable à celui de L’Aquarelle-mode : La Femme au foyer. Sous la plume de la baronne de Lomaria, la ligne de partage entre les sexes est claire :

    À vous, Messieurs, les hautes questions politiques, philosophiques, littéraires et religieuses ; à nous la réforme intelligente et élégante des mœurs, des habitudes. Sachons, Mesdames, rendre notre foyer domestique agréable, apprenons cette science charmante de la vraie élégance qui double la beauté, et sans prédications, nous verrons nos pères, frères et maris préférer leur chez eux aux caravansérails qui trop souvent les enlèvent à notre affection11.

    10C’est aussi à la maîtresse du foyer domestique que Mallarmé s’adresse, à travers la rubrique « Le carnet d’or », dont le sous-titre, « La table, l’ameublement fait par les dames, le jardin et les jeux », énumère les domaines de son ressort. Contrairement à la baronne de Lomaria, Mallarmé ne cantonne pas l’homme à la sphère intellectuelle : ce dernier est aussi le « maître du logis12 ». Mais quand ce maître entreprend d’aménager la maison, il ne s’occupe que du gros œuvre : à lui seul appartient, par exemple, de faire réaliser le « plafond mobile d’un appartement en location13 ». La femme, elle, se charge des aspects plus légers de la décoration d’intérieur, telle l’« application de cuir sur cuir : ouvrage d’après-midi » qui compose l’« appartement fait par les dames14 ».

    11Troisième stéréotype féminin affectionné par la presse de l’époque : la créature futile. À l’homme les « hautes questions », écrivait la baronne de Lomaria. À la femme, donc, les choses insignifiantes ? Ce serait adopter une représentation masculine du partage des sexes, que désapprouverait sans doute la baronne, soucieuse de montrer que les occupations en apparence frivoles (se parer, orner le foyer domestique) participent d’une entreprise de défense des valeurs morales (la famille, la fidélité conjugale, etc.). Il reste que, dans la presse féminine, la futilité est souvent l’apanage de celles qui sont tenues à l’écart de la politique et privées de l’éducation classique. Même lorsqu’il cherche à adopter un point de vue féminin pour se concilier ses lectrices, le rédacteur de L’Aquarelle-mode Gaston de Mez se contente de reproduire la vision dominante du partage des rôles sociaux (la politique aux hommes, la mode aux femmes) : « Les choses que les hommes dans leur froid matérialisme appellent futiles sont sérieuses pour nous. Franchement, ne vaut-il pas mieux décrire les merveilleuses toilettes vues dans les soirées, théâtres, bals et concerts, que décrire la toilette des condamnés à mort15 ? » Et plus tard : « “Tout finit en France par des chansons”, a dit Beaumarchais. Il aurait pu ajouter que chez les femmes, dissertations, discussions, tout enfin finit par des toilettes16. » Le discours misogyne n’est pas loin.

    12Dans la première « Chronique de Paris » déjà mentionnée, Mallarmé aussi, sous la signature de « Votre Serviteur, IX », tente de donner une place à la voix féminine dans un dialogue fictif avec une lectrice : « la vie, immédiate, chère et multiple, la nôtre avec ses riens sérieux, n’en sera-t-il, dans votre discours, pas question ? » proteste celle-ci. Et le rédacteur répond :

    Mille secrets (histoire volage d’une soirée) se détachant du brouhaha fashionable trouveront ici, avant de se confondre dans l’éclat de l’orchestre, un écho ; listes de danseurs perdues avec les fleurs effeuillées, programme du concert ou carte des dîneurs, composent, certes, une littérature particulière, ayant en soi l’immortalité d’une semaine ou de deux17.

    Le terme « riens », l’adjectif « volage » et l’ironie finale montrent que les valeurs essentielles ne se trouvent pas, pour le chroniqueur, dans les préoccupations de sa contemporaine. Pourtant, on aurait tort de croire que Mallarmé réduit celle-ci au stéréotype de la femme futile. S’il recourt aux images stéréotypées en usage dans la presse, c’est pour les subvertir et proposer une nouvelle définition du féminin.

    La prêtresse du Beau : une créature à vocation spirituelle

    13Il faut en effet lire la première « Chronique de Paris » jusqu’au bout, d’autant plus attentivement qu’avant d’entrer dans le détail de l’existence parisienne, elle en pose les éléments fondamentaux. Juste après avoir célébré dans la femme la figure de la beauté moderne, le chroniqueur lance :

    Fuir ce monde ? on en est ; pour la nature ? comme on la traverse à toute vapeur, dans sa réalité extérieure, avec ses paysages, ses lieues, pour arriver autre part : moderne image de son insuffisance pour nous ! Oui, si [...] vous quittez encore et le bois et le fleuve, avides de reposer tout à fait vos yeux dans l’oubli causé par un horizon vaste et nu ; n’est-ce pas, certes, pour trouver là une nouveauté de regard habile à goûter le paradoxe de toilettes ingénues et savantes, que l’Océan, au bas, brode de son écume18 ?

    14Ce passage convoque l’image d’une véritable purification du regard féminin, fondée sur une ascèse, car « l’horizon vaste et nu » est l’image du rien, de ce « Rien qui est la Vérité19 », selon les termes d’une lettre de 1866, celui-là même qui est explicitement désigné dans la seconde « Chronique de Paris » : « Nous allons, simplement, au bord de l’Océan, où ne persiste plus qu’une ligne pâle et confuse, regarder ce qu’il y a au-delà de notre séjour ordinaire, c’est-à-dire l’infini et rien20. » Le regard de la femme, qui ouvre sur une intériorité (la conscience du « rien » et celle, corrélative, de soi-même comme créature périssable), est donc tout sauf un regard ingénu : c’est un regard éminemment lucide. Il a traversé le néant ou l’infini de la matière (les deux sont équivalents aux yeux de Mallarmé) pour mieux reconnaître la valeur de la beauté, une beauté d’essence artistique (les toilettes) et littéraire (la métaphore textile) plus que naturelle (l’écume de la mer). Le culte de cette beauté remplace la religion ancienne, comme le « journal » de mode « s’interpose, observe le rédacteur, entre votre songerie et le double azur maritime et céleste21 », qui était jadis le signe du divin (ou de l’idéal). La femme n’est plus un simple objet de beauté : elle est la prêtresse du Beau et une créature à vocation spirituelle.

    15Le rédacteur de La Dernière Mode n’a de cesse de réaffirmer cette vocation spirituelle de la femme : il « part de ce point absolu », écrit-il au début de la première « Chronique de Paris », « que toutes les femmes aiment les vers autant que les parfums et les bijoux ou encore les personnages d’un récit à l’égal d’elles-mêmes22 ». Les femmes (c’est-à-dire au premier chef l’abonnée de La Dernière Mode, qui appartient à la portion supérieure de la bourgeoisie, voire à l’aristocratie, mais aussi, potentiellement, toute femme sachant lire) aspirent aux diverses manifestations du Beau, qu’elles soient physiques ou intellectuelles : l’auteur de la deuxième « Chronique de Paris », qui se fait le porte-parole de ses lectrices, les représente « ayant tout vu, dans un espace de plusieurs lieues de chefs-d’œuvre, par les yeux de notre esprit et par les yeux de notre visage23 ». Cette structure binaire de l’écriture, récurrente dans La Dernière Mode, travaille à conjoindre dimension matérielle et dimension spirituelle. Elle reflète la volonté du poète de saper subrepticement les stéréotypes, de modifier les structures mentales. Si Mallarmé choisit pour emblème de la beauté féminine les lèvres, ce n’est pas un hasard : figure du sourire, elles sont aussi l’organe de la parole, celui notamment de la lecture à voix basse, à laquelle convie la « Chronique de Paris » du numéro spécimen. La femme pour lui est avant tout une lectrice, et pas seulement une lectrice de revues. Elle a ce privilège par rapport à l’homme parce qu’elle est exclue de la vie politique : « On va répétant, non sans vérité, qu’il n’y a plus de lecteurs ; je crois bien, ce sont des lectrices. Seule, une dame, dans son isolement de la politique et des soins moroses, a le loisir nécessaire pour que s’en dégage, sa toilette achevée, un besoin de se parer aussi l’âme24 », note le chroniqueur. L’otium est le propre de la femme (aristocratique et bourgeoise) et la rend disponible pour la vie spirituelle, hors des « soins moroses » de l’existence matérielle.

    16Cette vie spirituelle se décline pour elle selon les diverses facettes du culte du Beau, dont elle est la servante :

    Solennités tout intimes, l’une : de placer le couteau d’ivoire dans l’ombre que font deux pages jointes d’un volume : l’autre, luxueuse, fière et si spécialement parisienne : une Première dans n’importe quel endroit. N’y a-t-il pas d’autres dates que cela ? L’ouverture de l’Exposition d’ouvrages des Artistes vivants montre une cérémonie qui n’est point inférieure, aux yeux du monde intelligent ; et, autant que le Salon, ces Ventes de Bibelots et ces Exhibitions de l’œuvre particulière d’un Maître, désignées [...] sur le calendrier de la fashion25.

    17L’ouverture à une dimension spirituelle ou idéale se traduit là encore par le regard féminin : c’est lui que Mallarmé retient de préférence à tout autre détail concret lorsqu’il évoque les « types » féminins incarnant la beauté moderne, ceux « que nous voyons à tout instant surgir d’une loge ou d’une voiture ainsi que la perfection variée ou se pencher au bal, sur une épaule, mais toujours projeter très loin ce regard qui rêve, à quoi ? à la perpétuité dans quelque ciel supérieur et idéal26. »

    18C’est le même regard qui auparavant se projetait, par-delà la mer, vers l’infini et le rien, pour mieux revenir au beau décoratif. Ici, le chroniqueur suggère que le seul paradis est un paradis artistique puisque « l’art » a accompli le désir de perpétuité de ces femmes sous la forme des figures du foyer de l’Opéra peintes par Paul Baudry, véritable « apothéose du visage contemporain27 ».

    19Dès lors, le topos de la coquette au miroir acquiert chez Mallarmé une signification tout autre que celle qu’il a habituellement dans la presse féminine : dans La Dernière Mode, le regard avec lequel les contemporaines interrogent le « miroir », cherchant la « reine de la fête », est dirigé non tant vers leur propre personne que vers la beauté, qui, dans le cas des toilettes au moins, est l’œuvre de la femme. Ce regard manifeste donc la conscience que la femme a de son génie spirituel : il « ira droit à votre image, prophétise le chroniqueur ; car, de fait, quelle femme, étant toujours cette reine pour quelqu’un, ne l’est pas un peu pour elle-même28 ? » En se contemplant parée de ses atours de fête ou en considérant son image transfigurée par les arts, la femme réalise que le Beau est une émanation de son propre génie, du génie humain, et non l’œuvre de quelque principe transcendant. Elle prend conscience de sa royauté spirituelle dans un monde déserté par les dieux, où, comme le souligne le chroniqueur de La Dernière Mode, « la personne moderne » se substitue aux « anciens dieux29 ».

    20Cette représentation de la femme en prêtresse lucide du Beau reste toutefois normative. Certains passages laissent penser qu’un écart demeure entre les femmes réelles et la femme telle que la rêve Mallarmé. Il n’est pas impossible, en tout cas, d’y percevoir l’ironie du rédacteur : conscient de la difficulté d’échapper à tout stéréotype, il n’ignorerait pas qu’il construit une représentation de la femme tout aussi fictive que celle proposée par les journaux de l’époque. « Un livre est tôt fermé, fastidieux, et on laisse le regard se délasser dans ce nuage d’impressions qu’à volonté dégage, comme les anciens dieux, la personne moderne30 », observe-t-il. Cet ennui de la lectrice est-il l’effet de la littérature médiocre qu’on lui réserve ou a-t-il une cause plus profonde ? Ailleurs, Mallarmé érige les femmes en prêtresses du récent culte musical : « La musique aujourd’hui règne sur toute âme : culte pour plusieurs d’entre vous, éprises, et pour d’autres plaisirs, elle a des catéchumènes et des dilettantes31. » Mais, en même temps, il met en garde contre ce que cette image peut avoir d’illusoire : « Toute l’existence mondaine est là : cacher les belles émotions supérieures pour lesquelles l’imagination est faite, et même souvent feindre de les avoir32. » L’image de la femme que construit La Dernière Mode à partir des stéréotypes appartient au futur plus qu’au présent.

    *

    21La revue de Mallarmé est l’œuvre d’un rêveur autant que celle d’un écrivain possédant, selon Pascal Durand, une « capacité peu commune à assimiler les règles d’un genre aussi ritualisé33 » que le journalisme de mode et une « particulière attention à l’égard des prescriptions sociales qui s’attachent à ces formes34 » que sont la mode et la décoration. Si le poète reprend la « monnaie courante35 » des stéréotypes de la femme ayant cours dans la presse de mode, c’est pour les transmuer en un métal autrement précieux. Il invite la femme à se reconnaître pour ce qu’elle est : une créature à vocation spirituelle, sensible à toutes les manifestations d’une beauté tirée avant tout d’« au-dedans36 ». Sous sa plume, la coquette au miroir ne se réduit plus à un bel objet, le premier des bibelots de la maison. Elle cesse de contempler la belle surface des choses en songeant à des « riens » purement frivoles et tourne un regard lucide, conscient du « rien » fondamental, vers la vraie source, qui est en elle comme en tout être humain : l’esprit. Femme au foyer, elle le reste, mais le loisir de sa vie aristocratique ou bourgeoise ainsi que son rôle social (embellir le foyer, se parer, recevoir) la rendent plus disponible que l’homme (préoccupé par ses affaires et par la politique) pour toutes les manifestations de cet esprit. Elle devient ainsi la gardienne « d’honnêtes lares37 », robes, livres, peintures, bibelots, qui maintiennent vivante la lumière spirituelle et préfigurent la religion du futur, « amplification à mille joies de l’instinct de ciel en chacun38 ». Vestale d’une beauté qui nous élève au-dessus de la matière, la femme œuvre à l’avènement de cette religion, en laquelle tous, hommes et femmes, sont appelés à communier. Est-ce à dire que la dualité entre masculin et féminin, ramenée à ce qu’elle est d’abord, c’est-à-dire une construction sociale, est vouée à s’y dissoudre ? Sans doute pas entièrement, mais rien n’interdit de croire qu’elle s’y estompera à mesure que la partie masculine de la société prendra une part accrue au culte du Beau. « À chacun part totale » : ainsi s’épanouit la « réjouissance idéale39 ».

    Notes de bas de page

    1 Voir Barbara Bohac, « Jouir partout ainsi qu’il sied » : Mallarmé et l’esthétique du quotidien, Paris, Classiques Garnier, 2012. Cet ouvrage reprend les conclusions d’un travail sur les sources de La Dernière Mode réalisé en 1999. Sur ce sujet, voir également Tomoko Sasahara, « La Dernière Mode » de Mallarmé : sa dimension historique et réflexion sur son écriture, thèse de doctorat en littérature française, Paris, Université Paris-Sorbonne, 2004.

    2 Jean-Pierre Lecercle, Mallarmé et la mode, Paris, Séguier, 1989.

    3 Stéphane Mallarmé, Correspondance, 2. 1871-1885, Henri Mondor & Lloyd James Austin (éd.), Paris, Gallimard, 1965, p. 52.

    4 L’Aquarelle-mode, 12 septembre 1874.

    5 Le Bon Ton, 15 août 1874.

    6 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, Bertrand Marchal (éd.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2003, vol. 2, p. 495.

    7 Ibid., p. 498.

    8 Ibid.

    9 Ibid., p. 622.

    10 Charles Blanc, « L’art de la toilette III », Le Messager des modes, 16 novembre 1874.

    11 L’Aquarelle-mode, 26 septembre 1874.

    12 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 588.

    13 Ibid., p. 568.

    14 Ibid., p. 588.

    15 L’Aquarelle-mode, 7 novembre 1874.

    16 L’Aquarelle-mode, 14 novembre 1874.

    17 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 498.

    18 Ibid., p. 499.

    19 Lettre de Stéphane Mallarmé à Henri Cazalis [28 avril 1866], dans Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, Bertrand Marchal (éd.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, vol. 1, p. 696.

    20 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 524.

    21 Ibid., p. 499.

    22 Ibid., p. 495.

    23 Ibid., p. 524.

    24 Ibid., p. 496.

    25 Ibid., p. 497.

    26 Ibid., p. 527.

    27 Ibid.

    28 Ibid., p. 498.

    29 Ibid., p. 496.

    30 Ibid.

    31 Ibid., p. 621.

    32 Ibid., p. 622.

    33 Pascal Durand, Mallarmé : du sens des formes au sens des formalités, Paris, Éditions du Seuil, 2008, p. 72.

    34 Ibid., p. 70.

    35 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 1060.

    36 Ibid., p. 71.

    37 Stéphane Mallarmé, « Villiers de L’Isle-Adam », dans Œuvres complètes, op. cit., p. 42.

    38 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 74.

    39 Ibid., p. 76.

    Auteur

    • Barbara Bohac

      Barbara Bohac est ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses et maîtresse de conférences en littérature française à l’Université de Lille. Ses recherches portent sur les poètes du xixe siècle, ainsi que sur les rapports entre littérature et arts. Elle est l’autrice de Jouir partout ainsi qu’il sied : Mallarmé et l’esthétique du quotidien (Classiques Garnier, 2012).

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    1 Voir Barbara Bohac, « Jouir partout ainsi qu’il sied » : Mallarmé et l’esthétique du quotidien, Paris, Classiques Garnier, 2012. Cet ouvrage reprend les conclusions d’un travail sur les sources de La Dernière Mode réalisé en 1999. Sur ce sujet, voir également Tomoko Sasahara, « La Dernière Mode » de Mallarmé : sa dimension historique et réflexion sur son écriture, thèse de doctorat en littérature française, Paris, Université Paris-Sorbonne, 2004.

    2 Jean-Pierre Lecercle, Mallarmé et la mode, Paris, Séguier, 1989.

    3 Stéphane Mallarmé, Correspondance, 2. 1871-1885, Henri Mondor & Lloyd James Austin (éd.), Paris, Gallimard, 1965, p. 52.

    4 L’Aquarelle-mode, 12 septembre 1874.

    5 Le Bon Ton, 15 août 1874.

    6 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, Bertrand Marchal (éd.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2003, vol. 2, p. 495.

    7 Ibid., p. 498.

    8 Ibid.

    9 Ibid., p. 622.

    10 Charles Blanc, « L’art de la toilette III », Le Messager des modes, 16 novembre 1874.

    11 L’Aquarelle-mode, 26 septembre 1874.

    12 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 588.

    13 Ibid., p. 568.

    14 Ibid., p. 588.

    15 L’Aquarelle-mode, 7 novembre 1874.

    16 L’Aquarelle-mode, 14 novembre 1874.

    17 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 498.

    18 Ibid., p. 499.

    19 Lettre de Stéphane Mallarmé à Henri Cazalis [28 avril 1866], dans Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, Bertrand Marchal (éd.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, vol. 1, p. 696.

    20 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 524.

    21 Ibid., p. 499.

    22 Ibid., p. 495.

    23 Ibid., p. 524.

    24 Ibid., p. 496.

    25 Ibid., p. 497.

    26 Ibid., p. 527.

    27 Ibid.

    28 Ibid., p. 498.

    29 Ibid., p. 496.

    30 Ibid.

    31 Ibid., p. 621.

    32 Ibid., p. 622.

    33 Pascal Durand, Mallarmé : du sens des formes au sens des formalités, Paris, Éditions du Seuil, 2008, p. 72.

    34 Ibid., p. 70.

    35 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 1060.

    36 Ibid., p. 71.

    37 Stéphane Mallarmé, « Villiers de L’Isle-Adam », dans Œuvres complètes, op. cit., p. 42.

    38 Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 74.

    39 Ibid., p. 76.

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    Bohac, B. (2022). La représentation de la femme dans La Dernière Mode de Stéphane Mallarmé. In C. Planté, M.- Ève Thérenty, & I. Matamoros (éds.), Féminin/Masculin dans la presse du XIXe siècle. Lyon: Presses universitaires de Lyon. https://doi.org/10.4000/books.pul.44118
    Bohac, Barbara. « La représentation de la femme dans La Dernière Mode de Stéphane Mallarmé ». In Féminin/Masculin dans la presse du XIXe siècle, édité par Christine Planté, Marie-Ève Thérenty, et Isabelle Matamoros. Lyon: Presses universitaires de Lyon, 2022. doi:10.4000/books.pul.44118.
    Bohac, Barbara. « La représentation de la femme dans La Dernière Mode de Stéphane Mallarmé ». Féminin/Masculin dans la presse du XIXe siècle, édité par Christine Planté et al., Presses universitaires de Lyon, 2022, https://doi.org/10.4000/books.pul.44118.

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    Planté, C., Thérenty, M.- Ève, & Matamoros, I. (éds.). (2022). Féminin/Masculin dans la presse du XIXe siècle. Lyon: Presses universitaires de Lyon. https://doi.org/10.4000/books.pul.44083
    Planté, Christine, Marie-Ève Thérenty, et Isabelle Matamoros, éd. Féminin/Masculin dans la presse du XIXe siècle. Lyon: Presses universitaires de Lyon, 2022. doi:10.4000/books.pul.44083.
    Planté, Christine, et al., éditeurs. Féminin/Masculin dans la presse du XIXe siècle. Presses universitaires de Lyon, 2022, https://doi.org/10.4000/books.pul.44083.
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