Le journal de Gide : poésie et vérité
p. 141-151
Texte intégral
1Si j’ai intitulé mon propos sur le Journal de Gide « Poésie et vérité », c’est bien sûr par allusion à l’autobiographie de Goethe, Dichtung und Wahrheit. Ces Mémoires que Gide lit très jeune et dont il écrit à sa mère, après avoir fait un commentaire plutôt réservé sur leur valeur anecdotique : « j’aimerais que tu lises ces Mémoires ; tu t’étonnerais peut-être, comme je le fis, de l’extraordinaire somme de folie que cet homme raisonnable entre tous put absorber, faire sienne et neutraliser, comme Mithridate, je crois, sut habituer son corps aux poisons1. » Phrase, très gidienne dans son rythme même, dans sa syntaxe et dans sa tonalité, et qui pourrait servir à décrire Gide lui-même et son journal.
2Mais, au fond, c’est moins par leur contenu que les Mémoires de Goethe me retiennent que par leur titre « Poésie et vérité » dont Jacques Lacan, dans son très bel article « Jeunesse de Gide », disait qu’il doit nous arrêter à ce trait qu’on oublie, c’est que la vérité s’y avère dans une structure de fiction. Et pour mettre en évidence ce paradoxe, Lacan cite alors plusieurs extraits du Journal de Gide à l’époque encore inédits, dont celui-ci :
Il faut que dans leur rapport même chaque partie d’une œuvre prouve la vérité de chaque autre, il n’est pas besoin d’autre preuve. Rien d’irritant comme le témoignage que Monsieur de Concourt donne de tout ce qu’il avance – il a vu ! il a entendu ! comme si la preuve par le réel était nécessaire2.
3Alors, à notre première approximation du Journal de Gide, au travers de Goethe, comme lieu où s’épuise, où s’approprie, où se neutralise la folie, faudrait-il adjoindre une autre définition du Journal, comme lieu géométrique où s’expérimente la vérité, – lieu géométrique, c’est-à-dire, comme le spécifie Gide lui-même, un espace défini par le rapport de chaque partie à une autre. C’est là une définition parfaitement claire de la vérité qui s’oppose à celle que les Concourt, aux yeux de Gide, ont manifestée, – vérité d’un naturalisme, fondé sur l’adéquation à la chose elle-même, tandis qu’il s’agit chez Gide d’une réverbération des énoncés entre eux.
4L’entreprise même du Journal, si l’on admet que la vérité ne lui est pas indifférente voire qu’elle lui est essentielle, fut donc pour Gide une entreprise poétique, une entreprise où poésie et vérité, loin de s’exclure, étaient comme conditionnées, mieux comme coordonnées pour reprendre la métaphore géométrique, l’une par l’autre. Et c’est sans doute pourquoi, à mes yeux au moins, ce Journal ne se lit pas comme un document, comme l’archive d’une époque, comme le simple témoignage anthropologique ou historique sur une période de l’histoire des lettres, mais se lit comme une œuvre.
*
5Pourtant, il n’existe pas de figures géométriques qui n’aient que deux côtés et lorsque Gide définissait, contre les Concourt, l’impératif que dans leur rapport même chaque partie de l’œuvre prouve la vérité de chaque autre, c’est au triangle qu’il songeait. Alors, après avoir cité la poésie et la vérité, quelle autre face faudrait-il nommer pour avoir sous les yeux le triangle idéal ? Peut-être pour répondre à cette question faut-il changer de vocabulaire et de références, abandonner momentanément Goethe et s’inspirer du philosophe et écrivain danois Kierkegaard dont l’œuvre nous offre un triangle qui, je crois, par bien des côtés peut éclairer la valeur du Journal de Gide. Ce sont les fameux trois stades : le stade esthétique, le stade éthique et le stade religieux. Le stade esthétique auquel correspondrait la « poésie », stade où le sujet habite la pure fantaisie de tous ses possibles, catégorie de l’être entièrement disponible – et nous retrouvons là la célèbre disponibilité gidienne –, ironique, fragmenté ; après ce stade esthétique, il y a le stade éthique auquel correspond la vérité, stade du choix, où le sujet choisit une fidélité à soi-même, assume la responsabilité de soi-même, prend sur lui d’être lui-même ; alors, dans ce stade, le temps n’est plus la vertigineuse ouverture de tous les possibles, le temps devient tâche, devoir ; le sujet accède à une continuité temporelle et garantit l’avenir en stabilisant le présent, il atteint la vie comme affirmation et réaffirmation ; l’esprit peut se répéter, c’est-à-dire se renouveler dans sa permanence ; enfin, après le stade esthétique et le stade éthique, il y a ce que Kierkegaard appelle le stade religieux : au dessus du stade esthétique et des brillants reflets des possibles esthétiques de soi-même et du monde, au dessus du stade éthique de la permanence du choix, de la fidélité subjective et de l’acceptation de la généralité de la loi, il y a l’homme religieux qui va suivre un chemin où il n’y a plus rien de permanent, ni aucun résultat, – effort infini, infiniment destructeur vers la permanence transcendante. Je dirai volontiers que ce qui constitue le « génie » du Journal, c’est que, plutôt que de considérer ces trois stades comme successifs et discontinus, Gide en ait fait les trois côtés du triangle de son œuvre dans une réverbération dialectique au sens où chacun des stades, en tant qu’il est pleinement vécu, authentifie l’autre plutôt que de le contredire ou de l’exclure.
6De cela, il y a mille exemples où Gide situe la signification de son vécu, simultanément ou tour à tour, sur le mode esthétique, éthique ou religieux. Mais choisissons un exemple central, celui de Madeleine, l’épouse, personnage archétypal qui, depuis les premières pages du Journal jusqu’aux fragments qui constitueront l’essentiel de Et nunc manet in te, a habité le Journal comme son secret, c’est-à-dire à un stade très haut de présence. Je dirai volontiers que dans le Journal, en tant qu’il se confond avec l’existence de Gide à qui il donne sens, Madeleine relève en effet de la catégorie esthétique, par exemple comme personnage qui emprunte certains de ses traits aux figures féminines d’Edgar Poe, et dont la virginité, à laquelle la condamnera le mariage blanc, relève, ou peut relever à certains égards, d’une virginité où l’esthétique prend toute sa part : esthétique, donc, où Edgar Poe n’est pas absent, mais où, plus généralement, ce sont des catégories esthétiques qui configurent la fin du XIXe siècle et qui, dans l’atmosphère pré-raphaélite, mallarméenne, donnent à ce mariage blanc une signification qui dépasse et transcende la personne historique de Madeleine Rondeaux. Mais, il n’y a pas seulement Poe, il y a d’autres écrivains, Rousseau avec La Nouvelle Héloïse, Fromentin avec Dominique, qui multiplient les modèles et les doubles de Madeleine, l’inscrivant dès lors, au travers de cette catégorie esthétique, dans l’image du Possible, où l’individu est comme vaporisé dans l’instant et se dessine dans les multiples décors par où il perd toute épaisseur personnelle pour devenir personnage. Et cela jusqu’à devenir, à l’intérieur même du Journal, modèle posant sans le savoir pour l’écrivain ; ainsi Madeleine, malade en janvier 1898 du côté de Nice, posant pour la future Marceline de L’Immoraliste, dans le « au jour le jour » de l’écriture ; lignes à propos desquelles Gide écrit quelques années plus tard : « je notai tous ces détails parce que je pensais qu’ils pourraient me servir pour le roman que je préparais (L’immoraliste). Novembre 19043. » C’est jusque dans les derniers écrits autobiographiques et journaliers que Gide inscrira toute une part de Madeleine dans le rayonnement de la catégorie esthétique, ne serait-ce que par le titre, emprunté à Virgile, qu’il choisit comme linceul funèbre au petit livre qu’il lui consacre après sa mort, Et nunc manet in te, et auquel, de la citation originale, un nom propre manque, Orpheus, « Et nunc manet Orpheus in te », plaçant, dès lors, Madeleine dans une nouvelle hétéronymie, celle d’avoir pour autre nom, après tous]es noms fictifs qu’elle a empruntés en toute ignorance, celui d’Eurydice. Catégorie esthétique où si Madeleine devient une Eurydice, c’est-à-dire une figure de l’Un, et donc d’une forme d’idéalité esthétique. Gide du coup se fait Orphée, c’est-à-dire renoue au sein de l’hommage posthume avec la figure même du poète. À la sphère esthétique dans laquelle Madeleine a vécu tant bien que mal et se débat avec plus ou moins de ruses, de violences ou de passivité, à la sphère esthétique, donc, le dispute la sphère éthique, – sphère essentielle de ce qu’on a appelé la stabilisation du présent, le stade du choix, et de la fidélité au choix dont la trace la plus essentielle et la plus visible est celle du mariage par où Gide construit la deuxième face du triangle : que ce mariage soit de l’ordre de l’éthique est visible par tant de signes qu’il serait vain de les énumérer : sorte de salut, de sphère presque totalement close, inscrite au cœur de son existence et qui maintient, à côté de la sphère esthétique, la dimension du devoir, de la tâche, de la fidélité, du sens en tant qu’il est la permanence même et la possibilité d’être répété. Stade éthique de la fixité du sens qui s’oppose au stade esthétique de la fantaisie comme l’illustre ce passage du Journal : « Le jour où Madeleine s’écarterait de moi je deviendrais vagabond4. » Reviennent ainsi dans le Journal, par intermittence ou parfois plus régulièrement, ces inscriptions de Madeleine comme la figure de ce présent stabilisé, de ce futur accepté, s’opposant ainsi à la figure purement nostalgique qu’elle devient lorsque c’est sous la figure d’une Julie venue de Rousseau, d’une Morella venue de Poe ou d’une Eurydice venue de Virgile. Cette sphère de l’éthique est riche en tant que se croisent en elle ce qui relève du général, du collectif, de la loi morale, et ce qui concerne le particulier, et la question du vrai et du bien, du mensonge et de la vérité. C’est ainsi que tour à tour, dans le Journal, Madeleine est convoquée lorsqu’il s’agit de noter les aumônes que le couple distribue généreusement aux familles nécessiteuses – voire pouilleuses de la Normandie profonde, tel un couple de calvinistes scrupuleux, ou lorsqu’il s’agit d’examiner de quel degré le Mal – au sens théologique du terme – est le plus extrême, dans le silence ou dans l’aveu5 : question qui se trouve posée, on le sait bien, par l’adultère, plus que l’adultère, la trahison que lui fait subir Gide dans sa liaison avec Marc Allégret. Dans l’aveu de la faute, Madeleine voit non pas le souci de transparence, comme naïvement Gide y prétend, mais le cynisme propre au verbe humain, dès lors qu’il feint de croire que parler c’est éclairer le vécu, et où l’aveu, même avec contrition, est jouissance de la faute ; bref, une ruse du Diable. La sphère éthique est sans doute la sphère qui, dans le Journal proprement dit, est la plus importante ; parce que Madeleine y tient ce double rôle d’être la médiation d’un choix vers la stabilité – ce choix que Gide a fait en l’épousant – mais qu’elle est simultanément le témoin des infidélités à ce choix, inscrivant donc au cœur même des fantaisies, des excursions charnelles, du multiple enfantin et masculin que représentent les proies sexuelles de Gide, inscrivant donc dans ce multiple la fidélité au sens et à un sens construit de soi-même que le statut même du couple protège. Il y a là quelque chose d’extrême dans la manière dont Gide assume donc cet aspect de Madeleine. Quelque chose comme la tentation de maintenir l’issue d’un salut au sein même de la déviance et de la perte. C’est en cela, d’ailleurs, que, comme l’explique Kierkegaard, le stade éthique est nécessairement le lieu de l’échec car le repentir, qui est son plus haut stade, détruit l’éthique en faisant découvrir à l’homme une disposition au mal qui le dépasse et qui dépasse tout choix ; c’est à ce propos, d’ailleurs, que, dans son grand livre sur Kierkegaard, Jean Wahl explique que Kierkegaard ne put se marier car les liens du mariage n’étaient pas assez forts pour rompre son pacte avec le démon6 ; Gide prit au contraire ce risque, entraînant dès lors Madeleine à assumer ce rôle étrange d’être médiatrice du salut de l’autre. On le sait, ce rôle, tenu difficilement pendant tant d’années, elle l’abjura dans les années 1917-1918, sachant qu’il avait toutes apparences de son contraire, à savoir caution pour la perdition de l’autre ; d’où le refus d’entendre l’aveu pour n’en n’être point complice.
7Le stade éthique ne peut être que provisoire, ne peut être qu’un lieu de passage ; c’est ce qu’expérimente Gide, en permanence, avec Madeleine ou dans des circonstances tout autres ; par exemple, très loin de Madeleine, dans l’expérience qu’il fait du communisme en tant que compagnon de route, où il s’agit, là encore, de stabiliser le présent et de garantir le futur, et où le temps cesse d’être un possible esthétique mais devient une tâche, où il quitte le rôle d’Orphée face à une Madeleine apeurée, pour se faire Faust, co-constructeur de l’homme nouveau, mais où il vérifie à ses dépens mais aussi à son profit, le caractère donc provisoire de la posture éthique.
8Reste alors la troisième sphère, celle que Kierkegaard appelle la sphère du religieux auquel conduit la sphère éthique, à moins que l’échec de celle-ci ne fasse régresser l’individu au stade esthétique, le stade de l’indifférence par rapport au choix, stade qu’en effet Gide réintègre partiellement après sa rupture avec le communisme. Nul doute en tout cas que, pour ce qui concerne l’objet que nous avons choisi comme illustration de cette thèse, Madeleine, la sphère du religieux ne soit bien sûr en parfaite réverbération avec la sphère éthique. Cela est bien sûr évident dans le prénom fictif d’Emmanuèle qu’il lui a choisi, mais également dans le « carnet vert », c’est-à-dire Numquid et tu...?, témoignage de la crise mystique de l’année 1916 à laquelle Madeleine est bien sûr liée. Mais je dirais volontiers que cela s’atteste plus encore, car de manière moins intentionnelle, lors de cette autre trahison éthique de Madeleine par Gide avec Élisabeth Van Rysselberghe. Je fais allusion à cette page du Journal du 10 septembre 1922 : « Je n’ai plus reçu de lettres d’elle depuis Pontigny, que dis-je ? depuis Carry-le-Rouet, il me semble. C’est-à-dire plus le moindre signe d’elle depuis cette lettre où elle m’annonçait le don de sa petite croix d’émeraude à Sabine. [...] Souvent je doute, ainsi qu’à Llanberis, si, par quelque intuition exquise, elle n’est pas secrètement et comme mystiquement avertie de tout ce que je fais loin d’elle, ou du moins de cela qui peut la blesser le plus. Le don de son collier n’était-il pas le jour même où, sur la plage d’Hyères, Élisabeth était venue me rejoindre (16 juillet)7 ? »
9Gide se persuade alors que la vierge éternelle qu’est Madeleine a été mystiquement avertie de la conception de l’enfant, – celle-ci donnant à ce moment même, à cet instant de la conception, à sa filleule Sabine Schlumberger la petite croix d’émeraude qui symbolisait, au travers de La Porte étroite, le sens de leur union. Là en effet, dans cette scène, qui a quelque chose d’évangélique, d’un étrange Évangile où les noms eux-mêmes, Élisabeth, Emmanuèle, Madeleine, sont si évocateurs, la sphère éthique est incapable d’assumer la médiation entre cet acte libre de faire un enfant avec un être libre comme Élisabeth Van Rysselberghe et le choix existentiel du mariage blanc.
10Alors, cessant d’être le simple instrument d’un débat intérieur ou d’être le souple outil d’une dialectique retorse dans laquelle la conscience discute avec elle-même de ses choix, de ses non-choix, de ses repentirs, Madeleine fait en quelque sorte sauter un palier à Gide et l’amène à inscrire sa relation avec elle dans une sphère située hors du monde et hors de la rationalité limitée du discours et du langage, – dans une sorte de communication silencieuse, d’avertissement symbolique où chacun, dans un geste qui possède l’emphase d’une véritable allégorie religieuse, inscrit son existence à un degré de signification qui communique avec l’absolu : l’absolu de la liberté pour Gide, sorte d’Adam nouveau, faisant l’amour avec Élisabeth sur cette plage d’Hyères pour procréer un être libre, loin de tout familialisme ; l’absolu du sacrifice pour Madeleine, sorte d’Ève réfugiée dans une étrange solitude virginale, et plaçant dans cette petite croix d’émeraude l’intensité symbolique d’une aliénation volontaire et s’en délivrant par sa dépossession.
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11Cette sphère mystique parcourt tout le Journal, toujours dans cette réverbération avec les autres, sans pour autant que l’on puisse soupçonner l’une d’entre elles de jouer le rôle d’une aimantation particulière, avec ceci peut-être que, même si ces trois sphères sont plus simultanées ou parallèles que successives, il faut bien reconnaître qu’avec le temps, le Journal va tendre davantage ses tensions et ses intérêts vers la sphère éthique que vers les autres, délaissant peu à peu la sphère esthétique ou la sphère mystique qui, dans la mesure de leur délaissement, mettent alors en évidence leurs nombreux liens et leurs nombreuses affinités : ces liens et ses affinités se situant sans doute dans la personne même du Christ qui, aux yeux de Gide, apparaît tout à la fois dans une médiation vers Dieu et dans une médiation vers l’homme.
12Quels que soient les aléas que connaît le Journal, et quelle que soit son évolution, on est en droit de se demander ce qui fait tenir ensemble ces trois sphères, ce qui les constitue en un triangle qui, s’il n’est pas tout à fait équilatéral, repose malgré tout sur le rapport de chaque partie à l’autre. Ce qui fait tenir ensemble ces trois sphères, qui donne au Journal cette puissante harmonie et cet équilibre presque goethéen, c’est bien sûr le temps, c’est bien sûr un certain rapport au temps et à un certain temps qui est le présent, lieu de la synthèse quotidienne, lieu de la réverbération journalière où le vécu s’exauce en signification. C’est parce que l’entreprise de vérité et de poésie qu’est le Journal repose sur une relation d’une intensité exceptionnelle au présent que Gide peut maintenir ensemble des structures existentielles pourtant contradictoires. C’est parce que se voyant agir ou ne pas agir, vivre ou ne pas vivre, Gide ne dilue pas le sens du jour dans un sens pré-supposé, dans une image de soi venue du dehors, dans une idéologie de la personne, mais qu’il hisse ce sens dans son possible, dans sa richesse imprévisible et imprévue, que Gide ne rabat jamais la signification de son existence.
13S’il a pu, au détour d’un rêve, envier la conversion à Dieu de son ami Ghéon, une fois celle-ci avérée et devenue comme définitive, s’étant déclarée publiquement par un livre, Gide lui écrit ceci qu’il cite dans son Journal : « Il m’est nettement apparu, cette nuit, ce que ton livre aurait dû être : non rétrospectif – mais une sorte de relevé au jour le jour de tes états successifs. Cela eût été poignant d’un bout à l’autre, comme cela devient poignant chaque fois que tu peins l’état où tu es – et cela cesse de l’être chaque fois que tu rapportes l’état où tu étais8. »
14Dans cette critique faite à l’ancien compagnon des plaisirs et des dérives, Gide y déclare en quelque sorte sa méthode : croire au sens du présent, sens poignant parce que tout à la fois intense, provisoire, suspendu et absolu, et ne pas croire au sens passé parce que la rétrospection est pour Gide nécessairement le lieu trouble de l’inauthenticité, de la mauvaise foi, de l’imaginaire au sens illusoire du terme, de la facticité.
15Poésie et vérité, ces deux termes ensemble, grâce à Goethe, sonnent bien et sonnent juste ; nul doute que chez Gide, que ce soit dans la description d’un acte parmi les plus insignifiants de la journée – fumer une cigarette ou enfiler un pull – ou que ce soit dans l’évocation d’un geste ou d’une parole décisive, le présent demeure et laisse ouvert le « plus haut sens ». Si la dimension mystique du Journal nous apparaît pour finir davantage comme relevant de l’exception, c’est sans doute que le présent qui la véhicule est un présent plus rare, moins facilement offert que les autres. La valeur du Journal, c’est d’avoir su le saisir lorsqu’il était là, au milieu de la vie, au milieu de la prose de la vie, et de ne pas avoir voulu artificiellement le maintenir en le séparant de la quotidienneté. Par là même, Gide a donné au religieux, si important pour lui, sa vraie place qui n’a d’autre cadre que celui de l’existence.
16Existence, voilà peut-être le mot de la fin, le terme par lequel poésie, vérité, mystique cessent d’être des catégories rhétoriques et acceptent enfin de jouer ensemble dans une même partie.
Notes de bas de page
1 Correspondance avec sa mère, éd. Claude Martin, Paris : Gallimard, 1988, p. 653.
2 « Jeunesse de Gide », in Jacques Lacan, Écrits, Seuil, 1966, p. 742. Ce passage se lit dans la nouvelle édition du Journal à la page 188 (Journal I, 1887-1925, éd. Éric Marty, Paris : Gallimard, Bibl. Pléiade, 1996).
3 Journal, éd. citée, p. 276. « L’autre soir, après que je lui eus donné du chloral, et que ce chloral, à force de sommeil, allait venir à bout de sa toux, ce furent des moustiques qui la réveillèrent. J’avais eu la sottise, sous prétexte de lui donner plus d’air, de laisser un instant la moustiquaire ouverte. Coup de vent la nuit – abondance d’eau dans le ciel et sur la terre – tiédeur lassante – toutes les fleurs commencent déjà. Ce 10 janvier 1898. » Pour la Julie de La Nouvelle Héloïse, voir Journal, p. 22 ; pour la Madeleine de Fromentin, pp. 25, 31, 33 et 54.
4 Ibid., p. 208 (1er janvier 1896).
5 Ibid., p. 1068, 1er juin 1918. Page inscrite par erreur à la date du 1er juin 1917 dans la nouvelle édition de Et nunc manet in te in Souvenirs et Voyages, éd. Martine Sagaert, sous la responsabilité de Pierre Masson, Paris : Gallimard, Bibl. Pléiade, 2001, p. 960.
6 Études kierkegaardiennes, Fernand Aubier, 1938, p. 79.
7 Journal 1887-1925, éd. citée, pp. 1188-9.
8 Ibid., pp. 1058-9.
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