Gide et Gosse : histoires de famille
p. 121-140
Texte intégral
1 Gide envoie une lettre à Edmund Gosse le 26 octobre 1917 : « Ce que j’écris à présent [...] c’est un peu mon Father and Son 1. » Et il ajoute : « J’ai compris que je ne parviendrais à expliquer ma position vis-à-vis de certains problèmes religieux et moraux, jamais mieux qu’en en racontant l’histoire [...] l’histoire de ma position – si j’ose dire. » En effet, pour les deux hommes la famille offre un cadre moral – celui de la tradition, de la fidélité aux principes, de la bonne conduite des mœurs. Mais elle propose en même temps un terrain de contrainte. Et c’est ce dernier élément qui fera comprendre à l’individu l’importance de la connaissance de soi et de la révolte contre les principes négatifs. Des deux hommes dont je voudrais ici confronter les témoignages, l’un, Edmund Gosse, né en 1849, est l’auteur d’un livre de souvenirs de jeunesse, Father and Son [Père et fils]. On le connaît à la date de la publication anonyme de son livre (1907) comme « une des gloires de la littérature anglaise contemporaine, [ayant] publié de volumineuses et magistrales études sur l’histoire littéraire des dix-septième et dix-huitième siècles [...], des recueils de subtils et pénétrants essais sur les littératures étrangères » – ce sont les paroles d’Henry-D. Davray, traducteur infatigable de l’édition française qui paraît au Mercure de France en 19122 (mais il faudrait faire remarquer que déjà à cette époque certains des hommes de lettres anglais les plus avisés ont des doutes sur les mérites de Gosse). Pourtant, si la réputation de Gosse comme critique littéraire et comme poète dont on louait l’élégance a subi depuis sa mort en 1928 une éclipse, son Père et fils : Histoire de deux tempéraments trouve toujours des lecteurs enthousiastes et louangeurs. Il avait en effet proposé le 5 juillet 1909 d’envoyer à Gide le texte anglais de son livre, mais Father and Son ne parviendra au destinataire que le 4 avril 19103. Gide s’y jettera tout aussitôt « avec l’émotion la plus vive » quoiqu’il « y pénètre avec une grande lenteur ». « Car, il me faut bien vous avouer, » écrit-il, « je sais fort mal l’anglais4. » Il le lira donc avec Madeleine, qui, disait-il, comprenait fort bien l’anglais. Cette lecture s’accordait sans aucun doute avec leur goût partagé pour une certaine littérature puritaine où l’auteur évoque les souffrances périlleuses de la conscience. À peine deux années plus tard nous apprenons que Gide passe chez Davray5. Vers la fin de l’année 1911 il a donc pu prendre pleine connaissance de la nouvelle traduction et de sa préface. Rappelons que c’est en 1926 (date de la première édition courante) qu’il publie Si le grain ne meurt, dont la rédaction remonte à 1916.
2Gosse trouve certes chez Gide un lecteur avide qui reconnaît sans difficulté dans le texte le récit d’une lutte livrée contre le mensonge. Et le mensonge dont il s’agit est celui-ci : que « la religion évangélique ou toute autre religion qui s’affirme par la contrainte qu’elle impose est, pour la vie humaine, un adjuvant salutaire, estimable ou désirable6 ». Ce que cette lutte comportait de tragédie et d’humour, de religion et de sexualité, c’est ce que nous verrons plus loin. « Eh quoi ! » écrira Gide à Gosse le 30 septembre 1926, « vous me demandez si je connais Father and Son – !!! un livre que j’ai lu et relu [...] un livre [...] qui put éveiller les échos les plus indiscrets dans mon cœur. » Ne nous y méprenons pas pourtant, car si le livre a « bouleversé » la mère du jeune Marc Allégret lorsque Gide lui en conseille la lecture en 19187, il contient en effet très peu d’indiscrétions, sauf celles d’ordre strictement religieux. Les aveux sur la sexualité, Gosse les confiera à l’homme de lettres anglais, homosexuel lui aussi, John Addington Symonds dans une correspondance dont Gide n’aura aucune connaissance8. L’éditrice de la Correspondance Gide-Gosse, Mme L.F. Brugmans, note par ailleurs que la découverte que fit Gosse de La Porte étroite est pareille à celle qu’éprouvait Gide devant Père et fils. Et c’est Gosse lui-même qui écrira plus tard à Gide pour lui dire qu’il avait compris dès sa lecture de L’Immoraliste quels étaient les goûts sexuels de l’auteur du récit. Il est d’ailleurs curieux de noter que la seule indication précise quant au contenu du livre de Gosse se retrouve dans le Journal du 8 décembre 1915 : « les côtes d’Angleterre dont parle si bien Edmund Gosse », allusion dont on pourra lire un extrait plus étendu en note à la nouvelle édition de Si le grain ne meurt. La référence est due à un point d’histoire naturelle, cette science pour laquelle se passionnaient les deux hommes9. En effet, la description enthousiaste et joyeuse de la côte du Devonshire évoque un monde merveilleux que l’on peut mettre en parallèle avec celui des garrigues du sud de la France que l’on retrouve dans les pages de Gide.
3Chacun des deux écrivains est fils unique qui vit au sein d’une famille protestante. Ils ont connu chacun de son côté de la Manche les barrières que crée la croyance religieuse. Pour chacun, donc, le livre se construit autour d’un conflit où la conscience, qui joue un rôle majeur, deviendra manifeste de façon intérieure et extérieure, mais dans des degrés différents pour les deux auteurs. Pour Gide, il s’agit surtout du ciel et de l’enfer (l’avant-dernière phrase de son texte en est témoin). Après la mort de sa mère, « il ne restait à quoi me raccrocher, que mon amour pour ma cousine ». Mais, ajoute-t-il à peine un peu plus loin, « une fatalité me menait, peut-être aussi le secret besoin de mettre au défi ma nature, car, en Emmanuèle, n’était-ce pas la vertu même que j’aimais ? » Pour Gosse, l’enjeu consiste en la lutte entre deux tempéraments, celui du Père et le sien propre – d’où le sous-titre de son livre. Le conflit intérieur existe lui aussi, car le narrateur sera appelé à confronter le protestantisme sévère que pratique son père et à s’en libérer par un acte de noblesse personnelle. L’histoire de deux âmes qui sont nées pour s’opposer, comme nous le dit Gosse, forme la matière de son récit. Sans doute la secte religieuse dont il est ici question, celle des_Plymouth Brethren (les Frères de Plymouth, les Saints, les Élus), n’est pas sans nous rappeler celle des Covenantaires écossais. Gide lira plus tard le portrait du fanatisme religieux de ceux-ci, tel qu’il était brossé par James Hogg dans Les Confessions d’un pécheur justifié, mais déjà à une époque plus proche de la rédaction de Si le grain ne meurt il lisait dans The Autobiography of Mark Rutherford, Dissenting Minister, de William Halme White10, le récit du doute religieux qui naît au cœur d’un jeune homme que l’on assujetit à des règles d’un protestantisme sévère et hypocrite. La lecture de l’Autobiography lui avait été conseillée par Arnold Bennett en octobre 191511 : livre protestant, d’une « admirable honnêteté », écrit Gide dans le Journal ce même mois12. En janvier 1916 il parle à Gosse de ce « livre assez admirable pour me donner un très vif désir de le traduire », et il en cite dans le Journal un passage sur le démon et sur la dualité de la nature humaine13.
4Dans la famille Gosse, il n’y avait aucun mélange de deux confessions comme ce fut le cas pour Gide. L’enfant ne connaissait qu’une foi sévère et rigide, même s’il prend soin de faire remarquer la tendresse et la bonté de son père, de sa mère et de sa belle-mère. Davray parle dans sa préface de « ce captivant récit où l’intérêt psychologique s’unit à l’intérêt historique pour révéler des aspects déconcertants et des profondeurs curieuses de l’âme anglaise ». Et encore : « Les parents de l’auteur étaient de ces protestants extrémistes qui représentent le puritanisme britannique dans ce, qu’il a de plus austère et de plus farouche. Non seulement l’Église Romaine est pour eux une abomination, mais ils repoussent aussi l’Église Anglicane officielle et toutes les diverses espèces du protestantisme anglais. » La communauté des Saints dont il est question connaissait, après 1845, des querelles et des scissions pour en faire plusieurs sectes dont chacune était infatigablement vouée au Salut.
5« Ma mère était puritaine jusqu’au fond de l’âme », écrira Gosse, « et le souvenir sacré de la volonté de ma mère plana sur mon père, le guidant, le pressant et l’encourageant à poursuivre sans faiblesse la tâche dont elle avait été l’instigatrice. » Cette tâche était celle d’élever son fils dans les voies du Salut. Il passe en revue les traits essentiels de ce milieu qu’il connaissait dans sa jeunesse : « pureté parfaite, intrépidité indomptable, abnégation absolue ; mais aussi étroitesse, isolement, manque de perspective et, disons-le franchement, absence de sympathie humaine. » Son biographe Ann Thwaite14, ayant pu consulter les larges archives de la famille, prétend que Gosse noircit le tableau de cette enfance pour mieux en faire ressortir l’élément conflictuel. Il y a, par exemple, raison de croire que l’isolement dans lequel Gosse déclare avoir passé sa première enfance ne fut pas total et qu’il s’était lié d’amitié avec plusieurs camarades de son âge. Il y a pareille déformation à la fin du récit où l’auteur laisse comprendre au lecteur qu’il a gagné sa liberté : en réalité, ce ne fut qu’à la mort de son père en 1888 (Gosse aura alors trente-neuf ans) qu’il pourra s’en émanciper. Mais en supprimant ces détails Gosse ne fait que profiter d’une autre liberté – celle que l’on accorde au raconteur qui construit sa nouvelle vérité II impose à une réalité diffuse et complexe une forme littéraire. D’ailleurs, ses contemporains appréciaient beaucoup la verve avec laquelle il polissait ses anecdotes.
6« On trouvait chez mes parents », dit-il, « un curieux mélange d’humilité et d’arrogance [... Ils] fondaient chaque action, chaque attitude sur l’interprétation des Écritures et sur la soumission à la Volonté Divine, telle qu’elle se révélait directement à eux en réponse à leurs prières. » Mais Gosse reconnaît aussi que parmi les actions de son père qui risquaient de paraître tyranniques il y avait une très grande générosité d’esprit. Son père, écrit-il, agissait souvent par l’effet d’un amour « plein d’une trop grande sollicitude ». L’enfant commença pourtant à se sentir enfermé dans cette religion sévère comme dans un carcan. S’il voulait suivre le chemin tracé par son père (et nous rappelons un passage sur le manque d’initiative et d’imagination de la part du fils), un tel état de résignation à la volonté de Dieu ne lui apporte aucun plaisir.
7Ce même père avait interdit à toute la famille le pudding de Noël (mets païen, dont une seule bouchée damnerait toute âme fidèlement chrétienne aux enfers). Il avait insisté sur le baptême de son fils par immersion totale (gloire inusitée, qui risquait de provoquer le péché de l’orgueil chez le jeune Gosse, car l’on réservait d’habitude cette cérémonie aux adultes). Il avait remis au Seigneur la question suivante : mon fils doit-il accepter l’invitation d’assister à une soirée d’agrément chez la famille Brown (ceci dans l’espoir d’une réponse du Ciel au négatif, déjoué en l’occurrence par le fils qui profita d’une logique stricte mais spécieuse). Ces débats sont racontés avec une finesse d’humour et d’ironie qui n’en cache pas la tragédie foncière.
8Le père était « timide », fuyant toute compagnie, à moins qu’on ne s’adressât au professeur ou au maître ; le fils et sa belle-mère, qui n’avaient pas « la ressource d’enseigner ni de régenter » comme lui, « soupiraient après une chaîne moins serrée et des relations plus agréables ». « Timide » : le choix du mot paraît sans doute étonnant, car Philip Gosse, ministre de la petite secte, montait en chaire tous les dimanches et dirigeait en public la conscience de ses fidèles. « Si l’on mourait d’envie d’aller sur les galets prendre un bain en compagnie des camarades et qu’on préférât cet exercice à l’étude de la parole de Dieu, c’était le signe d’une épouvantable déchéance dont la pente devenait de plus en plus accusée jusqu’à ce qu’on fît un plongeon dans la perdition. »
9Chez Gide, ce portrait nous rappelle sans doute celui de la pension Vedel. Mais tout n’y est pas illuminé par les flammes d’un Enfer imminent. Gide, comme Gosse, évoque également les beautés d’une croyance simple et fidèle. La famille de paysans aux environs d’Uzès en est témoin. Et Tancrède Gide, « huguenot austère, entier [...], scrupuleux à l’excès, inflexible, et poussant la confiance en Dieu jusqu’au sublime » est presque l’image du père de Gosse. Avec un point d’humour auquel nous reviendrons, Gide dépeint le culte protestant du petit temple d’Uzès un peu comme celui où présidait Philip Gosse dans le Devonshire. Spectacle savoureux, soit, où s’étaient réunis les quelques personnages aux petites manies.
10À l’âge de quatorze ans le fils comprend qu’il ne pourra donner suite au « Grand Projet » de son père – celui, dit-il, « de me conserver exclusivement et consécutivement, d’un bout à l’autre de ma vie entière, à un service manifeste, ininterrom pu et sans compromis : "le service du Seigneur" ». N’a-t-il aucune ambition ? À seize ans il n’est toujours que l’oiseau battant des ailes, prisonnier de la volonté de son père. Mais l’épilogue du livre de Gosse veut marquer la divergence des deux tempéraments. Arrivé à Londres à l’âge de dix-sept ans pour gagner sa vie et pour y vivre seul, il constate que le père tient « la corde spirituelle étroitement tendue, les rênes bibliques [sont] constamment en action, ramenant en position, par de vives secousses, la tête du néophyte découragé ». La vérité, selon le biographe, était moins pittoresque, mais tout aussi difficile à supporter. « Le supplice d’une inquisition épistolaire commença dès que je fus installé [...] dans ma chambre meublée », écrit Gosse. Il avait compris l’extrême étroitesse du système de son père et reconnaissait pleinement le poids de ces lettres bienveillantes mais péremptoires.
11Mais Gosse est loin de condamner son père comme fanatique : « Des deux êtres humains dont il est question, l’un [c’est-à-dire le père] était destiné à suivre une marche rétrograde, l’autre ne pouvait s’empêcher d’être entraîné en avant. Il vint un moment où ils ne parlaient plus la même langue, où ils ne partageaient plus les mêmes espérances et n’étaient plus soutenus par les mêmes aspirations. Le survivant, du moins, a la consolation de penser que, jusqu’à la fin, ils ont conservé l’un pour l’autre des sentiments de respect et une mélancolique indulgence. »
12Le récit de Gosse marque bien une séparation, mais ne prend pas fin, comme celui de Gide, sur une récapitulation du Mal doublée d’une ouverture sur l’avenir qui fait frémir le lecteur. Il termine, pourtant, sur une déclaration tout autrement gidienne : « Aussi respectueusement qu’il lui fut possible, sans forfanterie ni récrimination, il usa du privilège qu’a tout homme de façonner lui-même sa vie intérieure. » L’auteur lui-même est le sujet de cet énoncé. Mais nous a-t-il livré ici son autobiographie ? La question vaut certes d’être posée. Nous l’aborderons par l’appel à la vérité.
13Dans une lecture des deux textes on est conscient du dit et du non-dit. Dans le même ordre d’idées critiques, l’on doit faire état des paliers de narration où la conscience adulte formule et apprête les souvenirs d’enfance. Gosse demande d’abord au lecteur, sous forme de captatio benevolentiae, « qu’il me soit permis de m’exprimer en toute franchise ». Il pourra à la suite de cette requête se lancer dans un réquisitoire contre la religion trop austère des puritains – cette religion qu’il accuse d’encourager « un esprit de condamnation sévère et ignorant », de détraquer « entièrement la salutaire mécanique de la conscience », d’inventer « des vertus stériles et cruelles » et « des péchés qui ne sont en rien des péchés, mais qui assombrissent des inutiles nuages du remords le ciel de l’innocente joie ». Après sa longue épreuve, déclare-t-il, il a « assurément le droit de protester contre le mensonge ». Ce sont là deux mots-clés auxquels Gide fera souvent appel lui aussi : la franchise et le mensonge. « Aujourd’hui », dit Gosse dans sa préface, « où la fiction se présente sous des formes si ingénieuses et vraisemblables, il est peut-être nécessaire de dire que le récit qui va suivre est, autant que cela a été possible à l’auteur attentif jusqu’à la minutie, scrupuleusement vrai dans tous ses détails. » Son livre sera « vrai au sens strict du mot », les détails y seront notés « avec autant de fidélité que de conscience » : le livre sera sans valeur « s’il n’est pas réellement une tranche de vie ». Au cœur d’un récit qui évoque les ennuis de l’école, le manque d’amis véritables, la médiocrité des succès qu’il remporte en classe, Gosse ajoute pourtant : « Mais ceci n’est pas une autobiographie, et je ne veux pas fatiguer le lecteur par les détails glacés et comme ensevelis d’une vie scolaire sans intérêt. » Les souvenirs de Gide seront de toute évidence plus évocateurs, mais l’école ne constitue pas pour Gosse le sujet principal, même s’il se propose, nous dit-il, de livrer l’étude du développement de ses idées morales et intellectuelles.
14De pareilles dénégations se retrouvent sous la plume de Gide, soucieux lui aussi de construire sa vérité : « J’écrirai mes souvenirs comme ils viennent, sans chercher à les ordonner », « Qu’on ne cherche point la logique dans l’exposé de mes raisons ; je les présente en vrac, comme elles m’étaient venues et sans les ordonner davantage » ; ces mémoires ne constituent pas un roman, car elles rapportent la simple vérité sans fantaisie aucune. Un pareil souci de dire vrai est répété plus loin : la volonté de ne pas dissimuler, le refus d’inventer (« J’ai exigé de moi cette promesse de ne point chercher à meubler les chambres vides du souvenir », et « les paroles mêmes de Wilde, que j’ai transcrites avec le seul souci de la vérité »). Mais Gide sait bien – et c’est une chose que Gosse ne paraît pas prêt à reconnaître – que les jugements qu’il portait à l’époque de son enfance variaient (et allaient encore varier plus tard) : « et que je regarde ma vie tour à tour d’un œil indulgent ou sévère suivant qu’il fait plus ou moins clair au dedans de moi ». Ce sage conseil, Gide l’abandonne plus loin : « Au demeurant je ne cherche pas à faire prévaloir mon éthique » [il s’agit de dissocier l’amour et le désir] ; « ce n’est pas ma défense, c’est mon histoire que j’écris15. » Mais cette histoire dépend des pôles du vice et de la vertu. Tout conflit moral appelle un jugement, même s’il n’est que celui d’admettre que la bataille livrée au Démon est éternelle. En effet, chez Gide le souci de faire vrai se manifeste par des remarques qui sont placées pour donner au texte un caractère primesautier, non réfléchi, naïf, ayant la qualité des choses simples, inachevées, non retouchées : « Je renonce à citer ; ce serait beaucoup trop long » (ceci ajouté en note en bas de la page) ; « Pourquoi je raconte tout cela ? Oh ! simplement pour retarder ce qui va suivre. Je sais que cela n’a pas d’intérêt », « la baronne de Feuchères (quoi ! je ne l’ai pas encore présentée...) ». Les exemples peuvent se multiplier. Ce sont autant de stratagèmes pour prendre au piège le lecteur. Nous lisons la rhétorique paradoxale de la candeur.
15Les mémoires de Gide – pourquoi ne pas les appeler ses confessions ? – se construisent autour de la sexualité de l’auteur. Le désir et la jouissance, nous l’avons dit, confrontent la pudeur. De l’innocence, sauf à l’état larvaire, il n’en est guère question. S’agit-il de la volupté dont Gide prolonge jusqu’au matin les échos ? « Je sais bien que certaine précision, que j’apporte ici, prête à sourire ; il me serait aisé de l’omettre ou de la modifier dans le sens de la vraisemblance ; mais ce n’est pas la vraisemblance que je poursuis, c’est la vérité ; et n’est-ce point précisément lorsqu’elle est le moins vraisemblable qu’elle mérite le plus d’être dite ? Pensez-vous sinon que j’en parlerais ? »
16 Les ténèbres de la jeunesse peuvent souvent être adoucies par l’humour. Gosse et Gide ont tous les deux compris la valeur d’un discours tant soit peu railleur. La « tranche de vie », si vous voulez, se dote ainsi d’une qualité shakespearienne. En effet, on ne peut lire ni Père et fils ni Si le grain ne meurt sans reconnaître le style souvent ironique qui donne au texte des reflets moqueurs. L’enfant s’y trouve parfois l’objet du regard sophistiqué de l’adulte qui le recrée en mémoire. Les adultes qui entourent l’enfant sont extravagants par leurs croyances. Il arrive que l’enfant et l’adulte soient parfois présentés dans des poses ridicules : Gide rencontre sa cousine et lui porte un coup de dent ; il s’acharne déraisonnablement à retrouver la bille cachée ; il fait alterner le plaisir avec les pralines ; il invente une maladie nerveuse ; il se croit l’élu du Seigneur (l’épisode des canaris). Quant aux adultes : la salutiste qui préside à la réunion nocturne ; les fidèles d’Uzès ; le papa Schifmaker ; la maison de tempérance à Neuchâtel avec ses pancartes où se réunissent la grâce du Seigneur et la limonade. Beaucoup est dit sur un ton héroï-comique.
17Pour Gosse, la cible qui s’offre le plus souvent est celle de la religion réformée : les Élus rendent grâce au Ciel d’avoir provoqué en Sicile une émeute sans importance, car bientôt l’Église de Rome y trouvera sa ruine. Le portrait des Saints fidèles insiste sur la bonté et sur l’honnêteté de presque chaque individu, sans pour autant oublier de les présenter comme une galerie d’originaux et de caricatures. Le jeune Gosse se moque de sa propre sensibilité (la traduction de Davray ne rend pas toujours en toute fidélité l’humour du style). Lorsque les adultes sont partis, l’enfant, voué comme on le sait au service du Seigneur, serre les poings et jure qu’il n’ira « jamais, jamais, prêcher l’Évangile parmi ces horribles nègres des tropiques ». Gosse évoque Miss Flaw, célibataire détraquée et distraite, qui assiste au culte. Il décrit les aspects assez grotesques de son propre baptême par immersion totale, au cours duquel une jeune fille à la jupe ballonnante se jette dans le bassin qui est destiné aux élus du Seigneur. Il dénombre les problèmes que confrontent les Saints. Il raconte le cas de Susan Flood qui rend témoignage au Seigneur « dans le temple même de Bélial » – c’est-à-dire dans le Crystal Palace à Londres – en s’attaquant avec son parasol aux nudités des statues. Il parle des déboires de Monsieur et Madame Paget (lui, ci-devant ministre de la secte des Méthodistes, que l’on avait accusé – mais sans en donner des détails plus précis – d’avoir commis le péché contre le Saint-Esprit ; elle, esprit venimeux et réformateur). Et il apprendra lui-même à profiter de la fin imminente du monde, prêchée par son père et par les Saints, car, demande-t-il un beau matin de septembre, s’ils doivent bientôt monter dans les airs pour y retrouver le Seigneur, quelle utilité y a-t-il à reconnaître la valeur de la rentrée scolaire...
18Il y a au cœur d’une famille plus d’un dépaysement possible. L’enfant devient conscient de sa différence : parmi les règles qui l’entourent, il reconnaît celles qui sont dictées par la religion et celles qui naissent de sa propre nature. Or, Gosse et Gide ont tous les deux connu un dédoublement de l’être intérieur. Chez Gosse, cette vérité lui était dévoilée de bonne heure : « II y avait un secret en ce monde et ce secret m’appartenait et à quelqu’un qui vivait dans mon corps. Nous étions deux et nous pouvions causer ensemble. [...] il est certain que c’est sous cette forme de dualisme que le sens de mon individualité m’apparut tout-à-coup à ce moment-là. » Même si cette intuition le mène vers l’intelligence d’un autre dualisme – celui qui oppose la Nature et la Culture –, il admet qu’au cours de son enfance et de son adolescence l’indépendance d’esprit et d’imagination lui faisait pourtant défaut. Il connaissait certes la curiosité de l’enfant et croyait – comme tout enfant, peut-être – à la magie des choses de la nature. Mais, à l’opposé de Gide, Gosse n’est pas démanteleur d’horloges, dénicheur de billes, expérimentateur du kaléidoscope. Il n’est pas celui dont l’esprit inquiet et scientifique fait fuir le rêve. Il imite, plutôt qu’il n’invente. « J’étais innocent, mais inhumain », écrit-il. Et cette phrase semble trouver son écho chez Gide : « À cet âge innocent où l’on voudrait que toute âme ne soit que transparence, tendresse et pureté, je ne revois en moi qu’ombre, laideur, sournoiserie. »
19Rien de plus simple : les deux écrivains nous font découvrir – et chacun pour ses propres raisons – l’âge ingrat de l’enfance : la veulerie chez Gide, l’ignorance chez Gosse. Un développement dans la personnalité de celui-ci aura lieu en 1856, date à laquelle sa mère meurt d’un cancer (il aura sept ans). Pour Gide, ce sera la mort de son père en 1880 qui lui apportera la réalisation d’un nouvel état de dépendance. Gosse connaîtra le poids de sa consécration qui « fut scellée par la plus solennelle, la plus poignante, la plus irrésistible des supplications, au lit de mort de la plus sainte et la plus pure des femmes ». Gide, on s’en souvient, se sentira « soudain tout enveloppé » par l’amour protecteur de sa mère, « qui désormais se refermait sur moi ». Dans le récit des deux écrivains il s’agit de marquer le moment à partir duquel les liens familiaux se resserrent pour provoquer chez l’enfant la naissance d’un nouveau devoir et d’une nouvelle révolte.
20La conscience de Gosse était placée sous la tutelle de son père et ne pouvait s’en dégager sans difficulté. Toujours est-il qu’il ne nous livre qu’assez vaguement ses débats intérieurs. À l’âge de seize ans, dit-il, le Christ et Pan dominaient tous les deux son esprit. Mais le vrai débat s’engageait entre son propre tempérament et celui de son père. S’il est avare de détails, il note que la Nature s’offrait à lui, mais qu’il ne rencontrait chez son père que méfiance et incompréhension. Les croyances imposées par une religion contre laquelle il regimbait petit à petit constituaient le véritable scandale, dans le sens biblique du mot (σκαναλον – piège, empêchement, pierre d’achoppement). C’était l’inhumanité foncière du système que voulait lui imposer son père qui en assurait inévitablement la faillite. L’on retrouve de pareils éléments d’émancipation chez Gide qui, avec une semblance de lassitude en face des interprétations trop rigides de la Bible, parle d’avoir lu les Évangiles d’un œil nouveau et d’avoir voulu écrire en conséquence son « Christianisme contre le Christ ». Ceux qui, comme Gosse et Gide, reconnaissent Dionysos et Pan ne rejettent pas le Christ : ils vont essayer de le libérer et de le refaçonner à leur mesure.
21Cette émancipation morale est doublée chez les deux adolescents de l’amour des livres et de l’écriture. Dans la famille Gosse on autorise à l’enfant la lecture des romans de Charles Dickens que l’on juge utiles et moralisateurs. Par contre, on interdit les œuvres romanesques de Sir Walter Scott que l’on considère frivoles. Gide, pour sa part, nous parle de ses premiers pas dans la bibliothèque de son père, mais il est soucieux de rappeller dans Si le grain ne meurt un détail curieux qui met en vedette l’élément malsain et sans doute peu désirable de sa première éducation : à l’âge de treize ans, grâce au bizarre enseignement de Monsieur Richard, il prend connaissance des Blasphèmes de Richepin et des Névroses de Rollinat. Il faut noter, pourtant, que Gide passe sous silence l’étendue de ses lectures dont on retrouve le détail dans le Journal et dans le Subjectif 16. Son récit entamera sa découverte du monde littéraire ; celui de Gosse s’arrêtera sur le seuil de sa nouvelle vie à Londres où il deviendra un peu plus tard petit employé à la bibliothèque du British Muséum ; plus tard encore, il connaîtra un succès brillant parmi ses contemporains.
22En choisissant parmi les anecdotes dont ils ont voulu peupler leurs mémoires d’enfance, l’attention des deux écrivains est parfois attirée par des moments d’embarras. C’est ainsi que l’on peut lire sous la plume de Gosse un épisode amusant qui trouvera sa réplique dans la vie de Gide. Sans doute de pareilles crises se rencontraient souvent dans les bonnes familles où l’on veillait soigneusement sur l’innocence des jeunes gens. Devant sa mère, Gide fait une lecture à haute voix d’Albertus de Théophile Gautier : elle l’interrompt à un passage qu’elle juge peu discret et lui indique l’endroit où il pourra reprendre avec décence. Gosse raconte que, pendant la soirée chez les Brown que j’ai déjà évoquée, il entame la récitation du Sépulcre, poème de Robert Blair17 sur le thème gothique des horreurs de la mort et du tombeau, de la solitude, du désespoir, du suicide volontaire. Mais son récit est artificieux : sans rappeler le contenu exact du poème, il nous laisse deviner la raison pour laquelle on l’empêchait de continuer. Ce n’était sans doute pas le suicide qui gênait les dames, car l’auteur met en cause la pudibonderie des invités : « "Si la mort n’était rien, et que le néant fût après la mort [...]. Alors il serait possible au débauché". "Merci, mon enfant, cela va très bien", interrompit la demoiselle aux boucles [...]. » L’art du raconteur se manifeste aussi dans le commentaire qui fait suite à l’anecdote : « Ni les Brown, ni leurs invités n’apprirent jamais ce que le débauché aurait pu dire ou faire dans des circonstances plus favorables. »
23Gosse insiste sur l’importance qu’avaient pour lui « les mots ». Textes de Coleridge, Shakespeare, Ben Jonson, Marlowe – avec ce dernier il fut « transporté dans un ciel de passion et d’harmonie ». Le Hero and Leander de Marlowe faisait encore les frais d’une lecture à haute voix qui connut une fin prématurée : pour des raisons de décence le livre est confisqué par sa belle-mère, refermé « avec un bruit sec », et enfoui sous le tricotage en cours. « Ce même jour », nous rappelle Gosse, « [mon père] m’accusa, en termes véhéments, d’apporter à la maison, de posséder et de lire un livre aussi abominable. Il expliqua que ma belle-mère le lui avait montré, qu’il l’avait parcouru et qu’il l’avait brûlé ». Tout prêt à excuser la conduite de son père, Gosse suppose que « l’effet artistique d’une telle poésie sur un esprit innocemment païen n’entrait pas dans le champ de son expérience ». Après tout, son père, à l’opposé de celui de Gide, n’avait-il pas refusé d’accepter les Grecs ? Mais il n’est pas difficile de reconnaître que la poésie de Marlowe décèle une admiration sensuelle de la chair masculine... Gosse y était certes sensible, quoiqu’il eût trouvé malséant d’en faire une déclaration publique. L’expression « innocemment païen » est surprenante. C’est vers la fin de l’année 1912 que Gide a fait lui-même la découverte de Hero and Leander, et qu’il note dans le Journal, peut-être pour les mêmes raisons, qu’il « pénètre étourdi d’ivresse dans cette ardente et magnifique poésie18 ».
24La confrontation de ces deux textes nous permet, me semble-t-il, de faire certaines constatations quant au choix et à la disposition sous forme littéraire des souvenirs relatifs à la conscience puritaine. Gosse et Gide ont tous les deux voulu faire entrer le lecteur dans le monde privilégié de l’enfance. Ils prétendent ne représenter que la vérité et rester fidèles aux faits. Ils construisent le portrait de l’individu, d’abord naïf, puis libéré, qui naît au cœur d’une famille où les règles strictes d’une croyance protestante gouvernent la morale. Mais si les deux récits se ressemblent sur certains points, ils s’en diffèrent sur bien d’autres. Pour Gosse, ce portrait de deux tempéraments succède au livre qu’il avait déjà consacré à son père19. « Je n’ai rien caché des singularités de mon père », y avait-il écrit ; « mon seul souci est de faire vrai et de le montrer tel qu’il était. Je suis sûr de son approbation. » Le premier portrait est moins intime : le père s’y montre comme auteur d’importants ouvrages sur l’histoire naturelle (il publie des livres sur les mollusques, les actinies, les oiseaux exotiques) et comme inventeur de l’aquarium à l’eau de mer. S’il est personnage en vue dans cette partie du monde scientifique, « je ne connais personne qui fut moins en sympathie avec les mouvements littéraires et scientifiques de son époque ». Gosse parle de sa position de ministre de la secte des Saints, mais il passe sous silence les anecdotes amusantes, n’y faisant qu’une allusion passagère à l’histoire du pudding. Il n’y évoque pas les lettres harcelantes qu’il a reçues. Le fanatisme des Brethren allait passer plus tard en proverbe, mais en 1846, date de l’adhésion de Philip Gosse, la simplicité et la charité, nous assure son fils, y régnaient sans contredit. On y lit également le portrait de sa mère (à l’opposé du tempérament sévère et fanatique du père, « son esprit était gai et riant ; personne ne faisait plus clairement sentir la différence de la piété et de la misanthropie »). La sincérité de Gosse l’oblige pourtant à faire mention de l’insuccès total d’Omphalos, livre dans lequel son père avait proposé une nouvelle méthode pour faire s’accorder les découvertes de la paléontologie avec le récit biblique de la création du monde. Dans la Life, le père est personnage digne, réservé, isolé du monde. Dans Father and Son, il devient plus impliqué dans la vie de son fils. Pour compléter la médaille, Gosse épousait avec enthousiasme la suggestion que lui avait faite un ami de faire la peinture de l’intimité à la suite de l’éloge public de son père.
25Gide, après la lecture de Père et fils, a sans doute compris la valeur d’une telle « apologie ». Il se met à écrire ses propres mémoires, mais avec un but qui nous mène loin de la pudeur et du non-dit de l’écrivain anglais. Pour Gide, l’important, c’est d’écrire la contre-partie subjective et personnelle de l’œuvre dont Corydon constitue la face théorique et propagandiste. En effet, dans Si le grain ne meurt, c’est l’auteur qui ose dire « je ». Dans Corydon, c’est l’interlocuteur, hostile à la pédérastie, qui parle à la première personne.
26Dans ce contexte littéraire, toute vérité reste pourtant relative, même si elle se veut confessionnelle. Pour Gosse, il importe, nous dit-il, d’offrir son livre comme le témoignage des conditions d’éducation et de vie qui avaient, à l’époque où il l’écrivait, déjà disparu. Son livre offre également, mais de façon subsidiaire, l’étude du développement des idées morales et intellectuelles pendant la première période de l’enfance. « La situation décrite ici », nous déclare-t-il, « offre un mélange extraordinaire de comique et de tragique, et il est inutile d’expliquer à ceux qui en sentiront tout le pathétique, que cette comédie apparente cache une véritable tragédie. » Avec quelle différence Gosse et Gide traceront-ils le chemin qui va les mener d’une ignorance absolue vers la connaissance de soi et la libération intellectuelle ! Gosse n’a jamais pensé envisager comme sujet un « état de chasteté insidieux et précaire ». Il n’a pas su oser. Gide, par contre, en voulant faire entrer dans Si le grain ne meurt la deuxième partie de ses mémoires qui développe l’idée du démon, raconte la véritable découverte de sa jeunesse, celle de l’Afrique du nord en compagnie d’Oscar Wilde et de Lord Alfred Douglas20. Gosse, par contre, qui à l’école avait été « obscurément et vaguement » témoin d’actes d’impureté et de cruauté, et qui, nous précise-t-il, n’en fut jamais victime, avoue d’ailleurs ne jamais y avoir eu d’« amitié particulière ». Il a soin de ne pas s’y pencher plus longuement. Il avait sans doute ses raisons : sa plume est naturellement pudique et circonspecte. S’il ne nous cache pas les problèmes que lui pose sa conscience religieuse, les ténèbres que projeta en Angleterre l’affaire Wilde constituent la raison suffisante pour expliquer son silence. Ce sera en effet plus tard, et en dehors du cadre de Père et fils, qu’il s’éprendra d’amitié pour Hamo Thornycroft qu’il rencontre pour la première fois dès avant 1875. Il lui restera fidèle jusqu’à la mort de celui-ci en 1925. Tout en remerciant Gide d’avoir écrit Si le grain ne meurt, Gosse en admire l’originalité et l’art. Il n’est point choqué, dit-il, par les révélations que le livre contient, mais il ne comprend pas la nécessité d’en avoir fait une confession publique.
27La vie d’enfance de Gosse et celle de Gide nous révèlent bien des divergences, mais elles se ressemblent parfois d’une façon remarquable. Le protestantisme les a marqués tous les deux, mais la distance la plus grande qui les sépare est surtout visible dans l’attitude qu’ils manifestent à l’égard de la Bible, cette pierre de touche des deux familles. Tandis que Gide, à sa manière, y restera fidèle, Gosse écrira à la fin de son récit : « Mon éloignement croissant pour les Saintes Écritures commençait à occuper mes pensées et à me surprendre autant qu’il me scandalisait [... La Bible] avait la banalité incolore d’une histoire cent fois redite. Je soupirais après quelque chose de nouveau. » Gosse pensait en effet à de nouvelles lectures, mais dans cette dernière phrase on est tenté d’entendre un souhait qui s’approche de l’appel gidien à l’ouverture.
28Quant à l’amitié elle-même, Gide parle souvent de la valeur des siennes, et il rappelle la boutade de Nietzsche : « Tout artiste n’a pas seulement à sa disposition sa propre intelligence, mais aussi celle de ses amis. » (La citation est à mettre en parallèle avec celle d’Ibsen qu’il note dans le Journal du 16 décembre 1917 et qu’il retiendra dans la préface de Corydon : « Les amis sont à craindre, non point par ce qu’ils vous font faire, que par ce qu’ils vous empêchent de faire ».) L’amitié, qui allait constituer plus tard la passion dominante de Gosse, est moins en évidence dans Père et fils. Parmi les amis de son enfance, nous ne rencontrons personne qui exerçât sur lui une influence pareille à celle que lui offrait son père. Pour Gide, les jeunes amis étaient parfois des objets de convoitise, parfois des êtres d’élection sentimentale, parfois des âmes capables de partager sa solitude.
29 Si le grain ne meurt et Père et fils racontent tous les deux l’histoire d’une lutte. On y lit assez paradoxalement la même déclaration de franchise et le même souci d’ironie. Se peut-il que Gide se soit inspiré du livre d’une âme sœur britannique et protestante qu’il rencontre aux environs de 1911 pour donner à ses mémoires une voix intime et pour mieux éclaircir sa propre position morale et religieuse ? Il ne nous reste qu’à le supposer.
Notes de bas de page
1 The Correspondence of André Gide and Edmund Gosse (1904-1928), edited, with translations, introduction and notes, by L.F. Brugmans, Londres : P. Owen, 1960.
2 E. Gosse, Père et fils. Étude de deux tempéraments, traduit de l’anglais par A. Monod et H.-D. Davray, Paris : Mercure de France, 1912. Jacques Copeau, l’ami de Gide, en fera le compte rendu dans La N.R.F. de septembre 1912, pp. 519-27, où il notera : « Rien n’échappe à son ironie, à sa verve, d’autant plus lucide qu’elle est moins passionnée, d’autant plus corrosive qu’elle paraît plus modérée, plus juste, plus décente » (p. 525) ; plus haut il aura écrit, peut-être avec une certaine prescience : « Seul un Anglais pouvait, je pense, réussir un tel livre, dont la hardiesse ne fait jamais tort à la "respectabilité". Un écrivain français l’eût conçu plus dépouillé, plus tendu, à la fois plus amer et plus indiscret, non plus vrai sans doute ni plus mordant, mais plus confidentiel. » (p. 521).
3 Voir la Correspondent Gide – Gosse aux dates indiquées.
4 Gide à Gosse, le 10 avril 1910.
5 Gide à Gosse, le 31 décembre 1911.
6 Père et fils, p. 365.
7 Gide à Gosse, le 10 juin 1918.
8 Voir P. Grosskurth, John Addington Symonds, a Biography, Londres : Longmans, 1964, pp. 280-1.
9 Voir Père et fils, chapitres 5 et 6 (pp. 122-4 et 158-162). P. Masson, dans son édition de Si le grain ne meurt (A. Gide, Souvenirs et voyages, Paris : Gallimard, 2001, p. 1136), note une allusion manuscrite à « Father and Son [où Gosse] parle du merveilleux spectacle qu’offraient au temps de sa jeunesse les plages où son père le naturaliste avait accoutumé de chasser et d’herboriser. Plus rien ne reste de tout cela », ajoute-t-il – la suite constitue un commentaire de Gide sur la laideur du monde moderne avec quelques réflexions personnelles (« j’aurais dû être naturaliste », etc.).
10 The Autobiography of Mark Rutherford, edited by R. Shapcott, Londres : Hodder and Stoughton, 1913.
11 Journal, le 26 septembre 1915 ; Correspondance A. Gide – A. Bennett (1911-1931), introd. et notes par L.F. Brugmans, Paris : Minard, 1964 (lettre de Gide à Bennett du 4 octobre 1915).
12 Journal, le 8 octobre 1915.
13 Gide à Gosse, le 23 janvier 1916 ; Journal, le 25 janvier 1916.
14 A. Thwaite, Edmund Gosse, a literary landscape 1849-1928, Londres : Secker and Warburg, 1984.
15 La phrase n’est pas sans nous rappeler celle de Corydon : « Je vois qu’il faut vous dire le titre de mon ouvrage [...]. C’est une Défense de la Pédérastie que j’écris » (Corydon, Paris : Gallimard, 1959, p. 21.
16 « Le "Subjectif... (1889-1893) », édité par J. Cotnam, Cahiers André Gide 1, Paris : Gallimard, 1969, pp. 17-113.
17 R. Blair (1699-1746), The Grave (1743).
18 Journal, 13 novembre 1912.
19 The Life of Philip Henry Gosse, F.R.S., by his son, Londres : Kegan Paul, 1890.
20 Nous devons supposer que Gide, provoqué par sa lecture du livre « infâme » de Douglas, Oscar Wilde et moi, qui « travestit trop effrontément la vérité pour que je me fasse scrupule aujourd’hui de la dire » (Souvenirs et voyages, éd. citée, p. 299 avec note), se décide à donner ici le détail de ces épisodes.
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