Les réécritures de L’École des femmes
p. 123-140
Texte intégral
1Avant de rentrer dans le vif de mon sujet, je vais me permettre un petit crochet du côté des Écritures saintes. Car, manifestement, sans ces Écritures il n’y aurait pas eu de réécritures chez Gide. La Bible est son « Ursuppe1 », comme Barthes disait que Gide l’était pour lui. Toutefois, plutôt que d’aborder ce domaine immense, je vais me limiter à un seul exemple, dont la portée est pourtant considérable. À la fin du septième livre des Nourritures terrestres, livre qui raconte les « fabuleuses promenades » (RR1, p. 435) du nomade à travers le désert, « douloureux désert, désert de gloire » (p. 432), on lit ceci : « Saül, dans le désert, à la recherche de ses ânesses – tu ne les retrouvas pas, tes ânesses – mais bien la royauté que tu ne cherchais pas. » (p. 434)
2Or, le lecteur a vite fait de se rendre compte qu’il s’agit ici d’une allusion au Premier livre de Samuel, chapitre IX. Mais l’Écriture sainte est toujours déjà prise dans le jeu des réécritures ; et en réalité, Gide cite la Bible au deuxième degré, par l’intermédiaire de Goethe – le rôle de celui-ci dans l’œuvre de Gide n’est plus à démontrer. À la conclusion de son grand bildungsroman, Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, le héros s’entend dire : « Il me semble voir Saül, le fils de Cis, qui partit pour chercher les ânesses de son père, et qui trouva un royaume2. » Et dans ses Annales, Goethe explique que cette formule fournit l’inspiration et le sens fondamental du roman :
L’homme voudrait souvent essayer une chose pour laquelle la nature lui a refusé les dispositions nécessaires ; il voudrait entreprendre et exercer un art pour lequel il manquera toujours d’aptitude. [...] il est poussé par une fausse route vers un but faux [...]. Toutefois il est possible que tous ces faux pas amènent un bien inestimable, pressentiment qui se développe, s’éclaircit, se confirme de plus en plus dans Wilhelm Meister, et qui s’exprime enfin dans ces termes clairs : « Il me semble voir en toi Saül, le fils de Cis, qui sortit pour chercher les ânesses de son père et qui trouva un royaume. »3
3En réécrivant ici l’Ancien Testament d’après Goethe, Gide en vient à conférer une autorité toute particulière à un principe qui est à la source de tous ses livres, principe qu’il formule de manière un peu désinvolte dans une lettre à Paul Valéry, le 29 août 1896 : « j’ai souvent pris des vessies pour des lanternes, mais le monde m’en paraît d’autant plus illuminé4 ! »
4Cependant – si je puis me permettre de filer la métaphore – la vessie à partir de laquelle son inspiration doit prendre son essor refuse parfois de se gonfler ou de s’allumer. C’est le cas notamment de L’École des femmes.
5Léon-Pierre Quint, à la suite d’une interview donnée en décembre 1928, au moment où l’auteur terminait le roman, affirme que « L’École des femmes a pris des formes successives très différentes dans l’esprit de Gide et pendant la composition même du livre5 ». Après la publication du texte, Gide rappelle dans son Journal qu’il avait pensé à « l’amusement qu’il y aurait à ne pas éclairer trop vite les côtés douteux ou fâcheux du caractère de Robert, à laisser le lecteur partager quelque temps les sentiments d’Éveline. Mais cela [l]’eût forcé à allonger beaucoup, à nuancer, subtiliser ». Il ajoute : « J’ai pensé à tout cela avant de commencer à écrire ce livre (et à bien d’autres possibilités encore). » (10 octobre 1929, J2, p. 150) C’est dire que dès le début de sa rédaction, le projet de L’École des femmes avait quelque chose de flou ; que Gide hésitait entre plusieurs conceptions du roman.
6Le manuscrit, conservé dans la Carlton Lake Collection du Harry Ransom Humanities Research Center (université du Texas à Austin), témoigne d’un travail de rédaction assez chaotique. Ce « manuscrit », tel qu’il a été conservé, est composé en fait d’un dossier hétéroclite ; la deuxième partie en particulier comporte plusieurs couches emmêlées : des brouillons, des textes de premier jet, des pages de mise au net, quelques pages dactylographiées (vraisemblablement par Gide lui-même), des feuillets volants et des pages supplémentaires portant des ajouts et des repentirs souvent sous forme de becquets collés après coup, le tout paraissant avoir été rassemblé pour suivre tant bien que mal la version définitive du texte telle qu’elle a pu s’établir après coup.
7Bien sûr, à l’origine, Gide disposait d’éléments de base solides, qu’il avait notés dans le Journal des Faux-Monnayeurs dès juin 1919. Il s’agit d’une fille qui :
épouse, contre le gré de ses parents [...] un être vain, sans valeur, mais d’assez de vernis pour séduire la famille après avoir séduit la jeune fille. Celle-ci, cependant, tandis que la famille lui donne raison et fait amende honorable, reconnaissant dans le gendre des tas de vertus dont il n’a que l’apparence, celle-ci découvre peu à peu la médiocrité foncière de cet être auquel elle a lié sa vie. (RR2, p. 521)
8De plus, il avait plus ou moins sous les yeux la figure d’Eugène Rouart, qui lui servait de modèle pour le mari. Pourtant, ce ne fut que huit ans après la note du Journal des Faux-Monnayeurs, après avoir publié Les Faux-Monnayeurs et voyagé au Tchad et au Congo, qu’en janvier 1927, à Cuverville, Gide en vint à écrire, « au courant de la plume » (16 janvier 1927, CPD1, p. 302), « joyeusement et aisément » (6 février 1927, J2, p. 20-21), les premières pages de son nouveau roman. Mais à cette époque-là il avait bien d’autres préoccupations pour le distraire, notamment la campagne contre les compagnies concessionnaires en Afrique, campagne qui devait passer avant la création littéraire. Le 7 mars 1927, d’après une note dans le manuscrit, Gide reprit sa plume pour rédiger le séjour que le père d’Éveline lui fait faire à Florence et la rencontre avec Robert qui s’y produit. Mais bientôt il avoua que son roman était en panne. En avril le texte n’avait toujours pas de titre ; en juin son inspiration fléchit et il constata : « Mon petit roman n’a pas avancé d’une ligne6. » Il fit peu de progrès au cours de l’été, et en octobre il note dans son Journal : « Poussé un peu plus loin mon nouveau roman, pour lequel je n’ai pas encore trouvé de titre. » (11 octobre 1927, J2, p. 49) Mais même à ce moment-là on constate que la fiction est infléchie par l’impact sur l’auteur de la mise au net du Retour du Tchad, avec les souvenirs de son voyage en Afrique, y compris le spectacle des souffrances qu’il avait rapportées dans La NRF de janvier, et encore en octobre dans un article paru dans La Revue de Paris sous le titre « La détresse de notre Afrique équatoriale ». En regard de ces misères, la littérature, finalement, ne fait pas le poids (comme Sartre le dira plus tard pour La Nausée). Tel est le sens ironique de la remarque que Gide prête à Robert, vers novembre 1927, lorsqu’Éveline raconte la manière dont celui-ci cherche à obtenir un poste pour son amie Yvonne : « On ne saura jamais tout ce qu’obtient un bon repas. » (RR2, p. 606) C’est surtout le cas en Afrique, mais Robert n’y pense pas...
9Le 9 novembre Gide écrivit à Dorothy Bussy qu’il allait « beaucoup mieux » depuis qu’il se sentait « quitte envers le Congo ». « Le roman avance et s’élargit », annonça-t-il. « Mais je ne m’occupe pas rien que de lui7. » Effectivement, d’autres préoccupations prendront le pas à nouveau sur le roman, dont il ne sera plus question pendant plusieurs mois. D’ailleurs Gide a avoué à plusieurs reprises qu’il manquait à ce roman une propulsion spontanée, car, dit l’écrivain, le livre « cesse de [l]’intéresser lorsque [il] cesse d’y travailler » (9 juin 1928, J2, p. 82). Bientôt il trouve difficile de s’y remettre parce qu’il « n’y croi[t] plus8 », répétant que « ce livre ne [l]’intéresse guère et [s]a pensée ne s’y reporte pas spontanément » (14 septembre 1928, J2, p. 89). En l’absence de la « nécessité intérieure » (1er septembre 1942, J2, p. 828), la suite de la genèse du livre sera en grande partie l’histoire d’une lutte entre la tentation de l’abandonner, les efforts pour remettre en marche l’animal rétif, et en fin de compte les circonstances extérieures – et les contraintes – qui poussèrent Gide à le terminer.
10C’est peut-être pour s’aider à y parvenir, raconte-t-il plus tard, qu’il s’était soumis vers avril 1928 aux obligations d’un contrat avec une revue américaine, laquelle en refusant de lui accorder des sursis en octobre 1928, l’a plus ou moins obligé, « talonné par l’Amérique9 », à achever dans les délais prescrits le livre qui depuis longtemps avait continué à traîner : « Je crois que, sans cela, écrit Gide, je n’aurais jamais terminé ce roman, et je me demande même si, en acceptant la proposition de Forum, il n’y avait pas dans mon inconscient le sentiment qu’il me faudrait être comme forcé pour l’achever10. » (14 octobre 1928, CPD1, p. 384)
11Je propose maintenant d’examiner quelques-uns des facteurs qui ont déterminé le sort de ce livre – de son écriture et de sa réécriture.
12Tout d’abord, il faut tenir compte des incertitudes concernant la conception du livre. La nébulosité du roman à son origine produit des hésitations, des repentirs et des réécritures quant au contexte de l’intrigue et au nom des personnages. J’en veux pour preuve des échanges de lettres entre Gide et sa traductrice. Dorothy Bussy, travaillant à partir d’une dactylographie que nous n’avons pu retrouver, s’aperçoit, dès que commencent à lui parvenir de nouvelles pages, que Gide a changé des noms, parfois par inadvertance, et qu’il s’est nettement embrouillé pour ce qui est de certains éléments de la dramatis personae. Elle lui écrit le 6 septembre 1928, après avoir traduit la première partie du roman :
Il y a une petite suggestion que j’aimerais faire. Je ne crois pas que le nom d’Yvonne devrait être à la fois celui de la fille qui joue dans les concerts et est supposée être une artiste professionnelle, et de celle qui a tant besoin d’une occupation qu’elle doit supplier qu’on la prenne comme infirmière. À un certain moment, Éliane mentionne deux amies : Valentine et Yvonne. Je propose de mettre Valentine comme nom de la jeune fille qui joue du piano ; il n’en est question qu’une seule fois11.
13Gide obtempère et propose quelques modifications à l’avenant :
l’abbé Bredel, – et non Bretelle12.
Dans le passage, en date du 12 octobre (vous retrouverez aisément sur cette indication la page de la dactylographie) : « Tenu la partie de l’orchestre dans le Cinquième Concerto de Beethoven, tandis qu’Yvonne exécutait le solo »... et la suite. Il y a lieu de remplacer le nom d’Yvonne par celui de Ariella, et le nom de Marguerite par celui de Valentine, – nom que nous adopterons pour mon héroïne.
Comprenez-moi bien : le nom d’Yvonne n’est pas à remplacer partout par celui de Ariella, mais bien seulement dans ce passage. Son amie Yvonne est une autre personne, qui, plus tard, épousera le docteur Marchand [sic]. Je trouverai le moyen d’indiquer que c’est sa cousine, la fille des De Berre, dont il est question à plusieurs reprises, tandis que de cette Ariella il ne sera plus jamais question13.
14Or, dans le manuscrit, celle qui exécutait le solo est bien « Yvonne X », qui est « une professionnelle » ; mais dans le texte définitif, elle est devenue Rosita, laquelle a fini par évincer une certaine Valentine qui figure au manuscrit en tant que l’une des deux amies d’Éveline (RR2, p. 591 et 601) – l’autre étant Yvonne (Yvonne et Valentine figurent ensemble à cet endroit dans la dactylographie de Mme Bussy, qui a cru devoir remplacer le deuxième nom par Ariella14). Il est vrai que lors du concert, le manuscrit donne le nom de Marguerite à l’héroïne. Quant à Ariella, ce nom ne figure nulle part dans les manuscrits que nous avons consultés. Il se trouve que, dans la dactylographie de Dorothy Bussy, l’héroïne s’appelait Éliane : nom auquel la traductrice a substitué, dans un premier temps, celui de Valentine. Quant à la cousine qui finira par s’appelerYvonne de Berre (p. 598), la phrase en question ne figure pas dans le manuscrit, mais cette cousine porte le nom de Laura dans la dactylographie de la traductrice, où la famille s’appelait d’abord De Berny15.
15Le 8 octobre, Gide répond à la lettre de la veille de Dorothy Bussy : « Je m’aperçois que j’ai donné à la fille de mon héroïne le même prénom que celui de Mademoiselle de Baraglioul, dans Les Caves du Vatican. Tant pis. Je manque prodigieusement d’imagination pour les noms de femmes16. » Il aurait pu ajouter que Gustave, le fils de son héroïne, se nomme dans le manuscrit « Gontran » – parfois avec un « d », parfois sans. Le 9 octobre il lui écrit : « Vous avez mille fois raison, c’est Éliane que s’appelle mon héroïne, je l’avais oublié. Maintenons ce nom qui est excellent, et excusez ces incertitudes17. » Ce fut oublier que dans le manuscrit, Robert l’avait appelée Aline dans le faire-part de décès qu’il adresse à sa mère...
16En même temps Gide félicite Mme Bussy : « Vous avez raison également pour le nom : Laure De Berre ; à remplacer par celui d’Yvonne. » Mais il récidive en affirmant : « Les deux amies sont Ariella et Yvonne18. » Cette valse des noms témoigne d’un certain manque de netteté quant à ses personnages dans l’esprit de Gide. En fin de compte, on arrive à la situation suivante : là où dans le texte français définitif « Rosita exécutait le solo » (RR2, p. 591), la version anglaise donne Ariella ; Yvonne de Berre de la version française devient Laure de Berre pour les lecteurs anglophones ; en français les grandes amies d’Éveline s’appellent aujourd’hui Rosita et Yvonne, alors qu’en anglais elles se nomment Ariella et Yvonne. Mais il y a plus : car dans la première version du texte anglais, parue dans la revue The Forum avant la publication en volume, l’héroïne s’appelle après tout Eliane !
17Autre élément flou : Mme Bussy relève une erreur capitale dans la chronologie du récit. Alors que l’histoire se déroule en 1894 (1896 dans le manuscrit), Éveline évoque une soirée aux Ballets russes, laquelle allusion correspond plutôt au mois d’avril 1908, année qui figure effectivement dans certaines pages du manuscrit (12 octobre 1908 corrigé en 12 octobre 1894). Gide répond à la remarque de Dorothy Bussy : « les Ballets Russes, si vous êtes bien sûre que c’est un anachronisme (à vérifier), mettez n’importe quoi d’autre : un concert19 ». Cet anachronisme – car c’en est un, bien sûr – ne fait qu’en souligner un autre, lequel concerne les journaux que lisent Robert et le père d’Éveline lors du séjour à Florence. Au premier jet, il s’agissait respectivement de L’Action française et du Journal des débats, ce qui renvoie bien à la situation historico-politique de 1908 ; dans la version définitive, ce sont La Libre Parole et Le Temps qui relèvent des années 1890. Pourtant la pré-publication française, celle parue dans La Revue de Paris, conserve la mention de L’Action française... Dans The Forum, la version anglaise donne la date de 1894 alors que la publication en volume renonce à dater la première entrée du journal d’Éveline, mais donne la date du 7 avril 1908 pour la première rencontre entre elle et Robert, ce qui justifie les allusions qu’on y trouve à L’Action française, Le Temps, et les Ballets russes. Le texte français donne respectivement le 9 avril 1894, La Libre Parole, Le Temps – et les Ballets russes...
18Deuxième facteur influant sur la rédaction du roman : Gide est constamment à la recherche de l’inspiration. Le manque d’élan inhérent à son projet fait que Gide s’appuie volontiers sur ce que lui apportent les circonstances, et il se montre prêt à réécrire pour son roman des éléments venus d’ailleurs de manière parfois adventice. En pleine crise – le livre est « en panne depuis plus de six mois » (29 mars 1928, J2, p. 78) –, ce n’est qu’au prix d’un « énorme et persévérant effort20 », dit-il, qu’en mars 1928, il peut annoncer : « ai fini par sortir mon roman de l’ornière [...]. Pour me remettre en train, j’avais rouvert Balzac ; lu coup sur coup Une Fille d’Ève, La Paix du Ménage et la prodigieuse Double Famille, que je ne connaissais pas encore21. »
19Dans La Paix du ménage notamment, Gide a pu lire un passage où la duchesse de Grandlieu, vieille douairière, donne des conseils à la comtesse de Vaudremont, jeune veuve qui cherche un nouveau mari. Celle-là prévient justement celle-ci contre « un intrigant qui peut posséder à merveille l’esprit des affaires et babiller agréablement » : « mais il est trop avantageux pour avoir un vrai mérite, il n’ira pas loin. D’ailleurs, regardez-le ! [...] Il ne vous aime pas, ma chère, il vous calcule comme s’il s’agissait d’une affaire22. »
20Voilà bien de quoi redonner vie à Robert, héros de L’École des femmes. « Complètement réempenné », comme il le dit, par Balzac, Gide s’est senti l’audace de signer, peu après, le contrat qui l’engageait à donner « à la langue anglaise la primeur de L’École des femmes23 », promettant le livre à la revue américaine The Forum « alors qu’il [...] en restait encore un tiers à écrire24 », selon une lettre à Alibert. Au début d’avril 1928, Gide dit à Martin du Gard que son livre a fait « un bond en avant assez heureux25 » et à la Petite Dame : « j’ai pu rallumer les hauts fourneaux. Mes personnages m’intéressent à nouveau » (10 avril 1928, CPD1, p. 352).
21À cette époque, on peut supposer que « le tiers » qui lui reste à écrire commence à la suite des pages sur Gontran, qui constituent les quatre premières feuilles de la seconde partie. Ce qui aide Gide à profiter de l’élan acquis est un court séjour au Tertre, chez Roger Martin du Gard, avec qui Gide s’est consacré pendant deux jours autour du 10 avril à des « [l]ectures réciproques [...] de L’École des femmes et de longs chapitres des Thibault. » (17 avril 1928, J2, p. 79) À propos de certains conseils de son ami, Gide remarque : « je tiens compte de toutes ; elles m’amèneront à quelques retouches et surtout à quelques ajouts qui me paraissent, en effet, indispensables. » (p. 80)
22Gide signale que les chapitres des Thibault qui alimentent la conversation des deux écrivains concernent « la mort du père Thibault, à savoir : le dialogue de celui-ci avec le père Vécard, dialogue du père Vécard avec Antoine » (17 avril 1928, J2, p. 80). Il est très probable que les dialogues religieux autour du lit de mort du père Thibault ont été pour quelque chose dans ces discussions avec l’abbé Bredel par où commence justement le nouveau départ de L’École des femmes, discussions au cours desquelles l’héroïne de Gide se débat pour échapper à l’emprise de sa formation chrétienne afin de s’affirmer en tant que femme indépendante, tout comme Antoine Thibault oppose son point de vue matérialiste aux consolations de la religion. Ç’aurait été une coïncidence remarquable que Gide ait eu l’idée d’écrire ce passage au moment même où Roger Martin du Gard mettait la dernière main à un texte ayant le même sujet. Il semble plus probable que Gide ait pris prétexte du travail de Roger Martin du Gard pour faire redémarrer son roman en réécrivant à sa manière ce qu’il avait lu chez son ami.
23Mais il y a plus, me semble-t-il. Car à l’époque où Gide piétinait avec L’École des femmes, Martin du Gard terminait La Sorellina et rédigeait La Mort du père qui porte justement sur la « comédie de la mort » que se joue le père Thibault à l’approche de son agonie. Martin du Gard avait tenu Gide au courant de ces textes dans ses lettres de mai et juillet 1927 et Gide avoue le 14 octobre 1927 : « J’ai le malheur de m’intéresser aux Thibault beaucoup plus qu’à mon École des femmes ; c’est bien pourquoi j’ai tant de mal à la faire démarrer. J’aimerais savoir où vous en êtes26. » En décembre 1927, à Paris, Martin du Gard lisait à Gide les pages récemment terminées27. Ayant donc suivi de près l’évolution des Thibault, au début de novembre 1928 (il termine à peine L’École des femmes), Gide annonce qu’il vient « de relire d’affilée La Consultation et La Sorellina28 », qu’il connaissait très bien pour les avoir lues et en avoir parlé déjà avec l’auteur au mois d’avril précédent. Il déclare notamment son admiration pour la scène « où le père Thibault [fait] une fausse répétition de son agonie29 ». Or, la comédie du mourant n’est pas sans rappeler la manière dont Robert dans L’École des femmes, après son accident, ayant appris qu’il est hors de danger, cherche néanmoins à impressionner et à apitoyer ses proches. Ainsi, M.Thibault :
Il n’avait pas cessé, pourtant, de songer à sa mort ; mais, comme il avait cessé d’y croire, il lui devenait possible, agréable même, d’en parler. L’excitation de la morphine aidant, il ne résista pas à la tentation d’improviser, pour lui-même et pour son fils, le spectacle d’une fin édifiante. [...] « Dans le testament que tu trouveras après ma mort... » (Une pause, à peine perceptible, comme celle de l’acteur qui attend une réplique.) [...] « Ma sœur ayez l’obligeance de prier Mademoiselle de venir. Et veuillez appeler les bonnes, que je leur parle » [...]30.
24Et Robert :
cette appréhension de la mort, c’est depuis qu’il ne l’a plus vraiment, qu’il la joue et qu’il invente des novissima verba sublimes. Et c’est depuis que je ne suis plus inquiète pour lui que j’observe froidement tout cela. Il s’émeut au son de sa propre voix jusqu’aux larmes et nous en ferait verser à tous si nous ne le savions parfaitement hors de danger. [...] Il rouvrit un œil, pour voir Charlotte [la bonne] qui faisait mine de se retirer discrètement. « Restez, restez, ma bonne Charlotte ; vous n’êtes pas de trop. » (RR2, p. 625-628)
25Et ainsi de suite. Il n’est pas inconcevable que Gide se soit inspiré des Thibault pour conserver l’élan de son propre roman qui risquait à tout moment de s’enliser à nouveau, et qu’il ait réécrit à sa manière certaines pages de La Sorellina afin de faire avancer son récit. Rappelons que la partie est toujours loin d’être gagnée : le 9 juin 1928, il avouera encore : « Mon roman cesse de m’intéresser lorsque je cesse d’y travailler. » (J2, p. 82) Et en septembre : « je n’y crois plus31. »
26Passons maintenant de ces réécritures externes qu’on pourrait appeler « exogènes », dont la fonction est d’intégrer un matériel venu de l’extérieur, à des réécritures internes, que l’on pourrait appeler « endogènes », inspirées notamment par les réactions de deux lectrices privilégiées.
27Aussi tard que le 14 octobre, Gide soupire que ce roman l’ennuie encore : « J’aurais dû le faire d’un jet quand j’en ai eu l’idée. » (CPD1, p. 374) Il a bien besoin d’être relancé. D’ailleurs, à mesure qu’approche l’échéance américaine, Gide se montre particulièrement suggestible et prêt à accepter les remarques de ses familiers. Le 12 octobre 1928, Maria Van Rysselberghe évoque une conversation typique : « Il me lit le journal d’Évelyne avant la scène avec son mari. Je lui dis : “Vous permettez que je vous fasse quelques remarques sur Robert ? — Je vous en prie, je ne demande que ça. J’ai besoin de frotter ma pensée à quelque chose.” » (p. 373)
28Au cours de la même conversation, Gide affirme qu’il vient de recevoir une lettre de Dorothy Bussy, « du plus grand profit » pour son travail. C’est après être venue à bout de la traduction de la première partie que Mme Bussy avait écrit :
J’aimerais bien savoir quelles raisons a eues Robert d’épouser Éliane. Il ressort beaucoup de choses à son sujet des innocentes remarques de celle-ci – mais pas cela. Pourtant, il n’était pas homme à agir sans motif ou à se permettre de tomber amoureux sans profit. J’ai cru d’abord que la famille d’Éliane pourrait appartenir à l’aristocratie... Mais Delaborde ? [...] Elle ne me paraît pas non plus le genre de fille qui sera brillante en société ou pourra aider un arriviste. Pourquoi a-t-il entrepris sa conquête ? Pardonnez ces questions. J’attends avec beaucoup de curiosité la seconde partie32.
29Cette lettre avait été rédigée, en fait, le 6 septembre et a été suivie de quelques autres qui sont restées inédites pour des raisons de confidentialité que l’on ne peut que deviner. Gide semble donc avoir perdu le fil de leur correspondance et ne réagit pas sur-le-champ à cette missive-ci. Pourtant, le 12 octobre il convient avec la Petite Dame que pour Robert « le mariage désintéressé n’est pas dans son sens » (CPD1, p. 373). Il répond aux remarques de Mme Bussy à la même date, avec des propositions de réécriture qui vont compliquer le jeu déjà tortueux des textes qui vont et viennent entre l’auteur et la traductrice :
Tout ce que vous me dites est si parfaitement exact que je suis forcé d’en tenir compte, et vous verrez comment. En particulier en réponse à cette question : Pourquoi Robert a-t-il épousé Éveline ? C’est ce qu’il va bientôt lui demander lui-même, faisant valoir que ce n’est ni pour ceci ni pour cela... Cela donnera lieu à une explication entre eux deux, qui fera le pivot du livre33.
30Justement, il se trouvait en train de rédiger un tournant capital de l’intrigue et venait de demander à MariaVan Rysselberghe d’en écouter la lecture : « Si je rate cette scène, qui doit être le pivot du roman, on ne comprendra même pas que ça aurait pu être épatant. » (CPD1, p. 373) Pourtant, sur le point d’écrire cette scène-pivot entre Éveline et Robert, il comprend soudain que « le mariage désintéressé » ne correspond pas à la psychologie de l’époux et se rend compte qu’il vaudrait mieux changer de plan dans son récit.
31Car, dans une lettre en post-scriptum à celle qu’elle avait rédigée le 6 septembre – cette deuxième est restée inédite –, Mme Bussy avait posé une autre question tout aussi pertinente, comme l’indique la réponse de Gide : « Quant à votre question au sujet de : « Papa semble complètement retourné », elle me force de réfléchir, et de constater que c’est en effet une grave erreur qui va m’amener à modifier sensiblement certains passages. Je vous enverrai les modifications sitôt faites34. »
32En réponse à ces remarques de Mme Bussy, Gide reprend du premier paragraphe de la second partie quatre phrases qu’il rajoute à la fin de l’entrée pour le 3 juillet (« Robert croit me connaître à fond », etc. [RR2, p. 617]) afin de souligner le manque de compréhension dont Robert se montre capable à l’égard de son épouse qui à présent est, elle aussi, « complètement retournée » dans l’autre sens – Gide insère la phrase : « Que j’ai de mal à me reconnaître dans la candide, confiante et un peu niaise enfant que j’étais ! » (p. 615) Tout cela sert à rendre plus plausible la conversion de son père qui témoigne à présent d’un défaut d’intelligence semblable à l’égard de Robert. De même, Gide supprime dans son manuscrit des passages qui auraient pu constituer des entrées pour les 7 et 8 juillet, peut-être afin d’éviter de rendre trop transparente l’hypocrisie du mari. Il ajoute un passage sur la manière perfide dont Robert avait persuadé les actionnaires de sa revue qu’elle « n’avait pour but que d’aider les artistes méconnus » (p. 617). Il insère deux paragraphes sur Gontran/Gustave pour indiquer la force de séduction que celui-ci a hérité de son père : « Toutes les illusions que j’ai si longtemps nourries pour Robert, j’ai continué de les avoir pour Gustave » (p. 619). Et un peu plus loin, le manuscrit porte en ajout marginal d’un passage sur Geneviève des phrases où Éveline reprend le même motif pour évoquer Gontran en passant : « il sait plaire, et je retrouve en lui tout ce qui, chez Robert, m’avait naguère tant charmée » (p. 628). Mais le vrai déclic arrive au cours de l’entrée en date du 22 juillet, où Gide imagine l’état d’esprit d’Éveline, complètement désemparée après la conversation où Geneviève dénonce brutalement la mauvaise foi de son père et reproche à sa mère l’excès de complaisance dont elle fait preuve à son égard. Avec la formule : « J’écrirai mes pensées sans suite... » (p. 631), Gide entame une feuille où sa plume poursuit les réflexions de son héroïne qui en vient à se demander : « Quel conseil espérer ? et de qui ? » (p. 632) Elle n’a que faire de la pitié de ses parents, dit-elle ; et c’est alors qu’elle pense à son père, qu’elle soupçonne d’avoir souffert de l’esprit borné de sa mère. Suit un paragraphe (à partir de « Je me dis pourtant que mon père a pu parfois souffrir de l’esprit uniquement pratique et borné de ma mère ») que finalement on lira quelques pages plus loin, sous une forme légèrement modifiée, dans le texte imprimé (p. 634-635). Ces pages manuscrites aboutiront à la résolution de parler à Robert « dès ce soir » (p. 632) ; mais l’idée d’un nouvel épisode a été semée, et germera tout de suite lorsque le 13 octobre, Gide annonce à la Petite Dame que la « scène avec Robert a dévié, elle est devenue une scène avec le père » (CPD1, p. 373).
33Bien sûr, dans la rédaction de cette scène intercalée, M. Delaborde explique comment il a pu comprendre qu’il avait « d’abord méjugé Robert » ; et Éveline de suggérer, dans une réécriture du texte à partir du noyau qui a été déplacé de la section précédente, qu’ici comme ailleurs « il ne lui déplaisait pas d’en croire maman responsable » (RR2, p. 634).
34On voit ainsi l’importance de ces réécritures survenues en cours de route, grâce aux contributions de Martin du Gard et aux interventions de la Petite Dame et de Mme Bussy. Il est clair que la rédaction du roman fut influencée notamment par la situation de Gide vis-à-vis de sa traductrice, à qui il devait transmettre les morceaux de son texte au fur et à mesure qu’il les écrivait, pour qu’elle pût travailler elle aussi selon les délais prescrits. Ainsi, à la différence de ces lectures à haute voix qu’il faisait d’ordinaire devant ses intimes, Gide avait l’avantage d’une lectrice très attentionnée qui revoyait aussitôt son texte même, à partir d’une dactylographie, comme nous l’avons vu. Toutefois le processus de rédaction et de traduction quasi simultanées s’avère compliqué, d’autant plus que l’un et l’autre travaillent sous la contrainte d’une date butoir. Ainsi Gide écrit à Bussy le 6 octobre 1928 :
je ne parviens pas à remettre la main sur la dactylographie que vous m’aviez envoyée, tant celle de votre traduction que de la première partie elle-même ; heureusement, j’ai le double de mon texte. Je vous supplie d’avoir le double du vôtre. Rassurez-moi, je vous en conjure, – et vous pouvez tout aussitôt y apporter ces quelques modifications [...]35.
35Pour comble d’ennui, Mme Bussy doit partir vers la fin du mois d’octobre 1928 pour la Haute-Égypte. Gide propose la solution suivante : « L’École des femmes doit paraître en trois livraisons, la première en janvier. Deux seront prêtes avant votre départ, et pour la troisième, vous pourrez l’envoyer sans doute au cours de votre voyage : ils la recevront à temps là-bas36. » Le 7 octobre il envoie « les quatre premières feuilles de la seconde partie » et le 8, « le restant de ce qu’[il a] écrit déjà » en assurant sa traductrice qu’il espère pouvoir très prochainement envoyer la suite, « peut-être même la fin37 ». La conséquence de cette manière de travailler est, on l’a vu, que Gide a tendance à perdre de vue ce qu’il a déjà écrit, d’où certaines inconséquences. À cet égard, heureusement, Gide est en mesure de profiter des suggestions précises de sa traductrice.
36Le 20 octobre 1928, Gide, affolé par le temps qui presse, part pour Roquebrune, la propriété des Bussy, afin que Dorothy Bussy « puisse avoir son texte plus vite » (CPD1, p. 372) ; là il espère « achever L’École des femmes, et revoir aussitôt avec Dorothy Bussy le texte de sa traduction qui doit paraître dans le Forum. Tout doit être achevé avant le départ des Bussy pour la Haute-Égypte » (J2, p. 92). De retour à Cuverville le 4 novembre, il se félicite d’avoir « heureusement pu achever L’École des femmes, et revoir avec Dorothy Bussy son excellente traduction » (p. 94). C’est une manière de dire que Gide donne son aval à la réécriture anglaise, qu’il y a participé. Mais quand on lit de près la traduction on se rend compte que ce travail de révision laisse à désirer – il reste quelques oublis et quelques erreurs qui ne sont pas tous à mettre sur le compte de la pauvre traductrice.
37D’ailleurs ni l’une ni l’autre n’en sont quittes pour autant ; car après coup, le 10 novembre, Gide doit écrire à Mme Bussy en Égypte pour attirer son attention sur une retouche importante :
Votre dactylographie porte-t-elle page 26 de la seconde partie la petite phrase que j’avais rajoutée au dernier moment – indispensable. Si oui, veuillez la laisser exactement à la place où je l’ai inscrite, qui est la bonne. Cette phrase, la voici : « Ma petite Éliane a toujours été un peu chimérique » (c’est le père qui parle). Je crois bien que cela prend place à la suite de : « ... le prix d’une bonne réputation qu’après qu’on l’a perdue » ; dix lignes en partant du bas. Sauf contre-indication sur votre dactylographie, c’est là que vous la placerez38.
38On constate que Gide n’est toujours pas sûr du nom de son héroïne, mais l’essentiel, c’est qu’il tient à mettre en place ici le premier d’une série d’emplois du mot « chimérique » qui lui permet de corser la fin du roman, structurée autour de la répétition du terme qui, après avoir été prononcé par le père, sera utilisé également par le mari (RR2, p. 639) avant de devenir, sous la plume de la femme, l’expression de son refus de la vie d’épouse soumise.
39Du Caire, Mme Bussy pour sa part écrit à Gide des lettres qui indiquent que le travail de révision continue encore :
J’ai reçu votre « Épilogue remanié » le lundi 12 ; votre lettre écrite deux jours plus tôt, seulement hier matin, le 1539.
Je fais aujourd’hui un mot à Tabibe [l’agent qui sert d’intermédiaire avec la revue] pour dire qu’on supprime les deux phrases que vous signalez40.
40Plus largement, bien sûr, cette refonte du texte qu’est la traduction ne sera pas sans effet sur ce que certains lecteurs finiront par avoir sous les yeux. Sans parler des révisions éventuelles dont propose de se charger l’éditeur américain, à la grande consternation de l’auteur : Gide écrit à Mme Bussy, le 8 octobre 1928 :
J’ai grand peur de tripatouillages. Et le livre doit paraître sitôt après. Madame Knopf m’a fait entendre qu’on aurait l’extrême amabilité de revoir votre texte !!! Ceci me fait trembler. N’auriez-vous pas en Angleterre tel ami qui puisse ici protester contre des remaniements par trop désobligeants. J’admets, et j’approuve même les suggestions et propositions, mais à condition que l’auteur (vous, en l’espèce) reste libre de les accepter ou repousser à son gré. Je n’ose, ici, me proposer moi-même, ne sachant malgré tout pas assez bien l’anglais [...]. En tout cas nous maintenons « the school for wives » ; c’est entendu41.
41Voyons rapidement ce qu’il en est du texte tel qu’il a été publié en anglais. Tout d’abord on constate que dans The Forum l’héroïne s’appelle Eliane. Cette erreur est rectifiée pour la publication en volume.
42Le titre pose des problèmes, manifestement, du fait du double sens de « femmes » en français. Les lecteurs du Forum auront droit à The School of Women malgré l’instruction spécifique de Gide dans sa lettre du 8 octobre. (D’ailleurs cette formule « school of » est mal venue, faisant penser au nom collectif qui s’applique en anglais à un groupe de baleines, ainsi : « school of whales ».) En mars 1929 Gide écrira à nouveau à William Aspenwall Bradley, son agent littéraire pour les États-Unis, pour se plaindre de cette formule. La maison Knopf veillera à ce que le livre s’intitule désormais The School for Wives.
43Quant à la suppression des « deux phrases » que Gide demande, d’après la lettre de Mme Bussy en date du 25 novembre – demande que celle-ci transmet à M. Tabibe –, il s’agit selon toute vraisemblance des dernières lignes du roman, car dans le manuscrit Gide avait supprimé, après « si je dois ne pas revenir » (RR2, p. 643), fin du roman dans la version définitive en français, la phrase : « Je le souhaite presque, car je fais bon marché d’une vie où l’on ne fait que semblant de vivre » (p. 1276, variante b). Or, ces mots, bien qu’absents du texte de The Forum, ont été rétablis en traduction à la fin de la version en volume.
44On constate d’ailleurs que la revue et le volume ornent le texte de dessins dont le goût est pour le moins douteux. Gide, ulcéré, s’en plaint dans une lettre à Blanche Knopf en date du 20 avril 1930 :
Puisque vous avez la gentillesse de me demander mon avis sur la présentation de vos deux dernières publications : L’École des femmes et l’Immoraliste, il faut bien que je vous avoue que je la trouve déplorable. Il se peut que ces absurdes illustrations de L’École des femmes servent à attirer un certain public, mais ce public mondain et frivole, capable d’être séduit par elles, n’est nullement celui que je souhaite, et ces images, soit dans l’intérieur du livre, soit, comme pour L’Immoraliste, sur la couverture, sont susceptibles de fausser complètement l’opinion de la critique et du public. C’est, en effet, ce qui est arrivé. Je ne doute pas que l’intention n’ait été excellente, et ceci me force malgré tout à vous en remercier, mais je regrette de ne pas avoir été consulté sur ce point ; je vous eusse dit que je souhaite l’aspect extérieur du livre le plus simple et le plus classique possible ; pour l’amour du ciel, évitons pour les livres suivants de pareilles erreurs ; et ne cherchez point à donner à ces livres un vêtement qui les travestit.
Je vous supplie, Chère Madame, d’excuser ma franchise ; mais je sens bien qu’ici ma réputation littéraire est en jeu42.
45Mme Knopf répond pour s’excuser au nom de la maison, mais se plaint de ce que Gide ne lui avait pas communiqué son avis dès la publication en revue – d’autant plus que ces images ont coûté cher... Et Gide de répliquer le 28 mai, dans une lettre autographe :
Quant aux illustrations de Forum, je suis désolé de ne vous avoir pas exprimé plus tôt mon opinion à leur sujet ; mais il ne m’était pas venu à l’esprit, tant elles me paraissaient déplaisantes, que le livre pût songer à les reproduire. Tant pis43.
Notes de bas de page
1 Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Éditions du Seuil, « Écrivains de toujours », 1975, p. 103.
2 Goethe, Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister (1796), dans Œuvres de Goethe, Jacques Porchat (trad. & éd.), 10 vol., Hachette & Cie, 1860, vol. 6, p. 585.
3 Goethe, Annales ou notes pour servir de complément à mes confessions de 1749 à 1822, dans ibid., 1863, vol. 10, p. 210-211.
4 Lettre de Gide à Valéry, 29 août 1896, Correspondance, 1890-1942, Peter Fawcett (éd.), Gallimard, 2009, p. 404.
5 Léon-Pierre Quint, André Gide : l’homme, sa vie, son œuvre, Stock, 1952, p. 403.
6 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, juin 1927, Correspondance, janvier 1925-novembre 1936, Jean Lambert (éd.), Gallimard, 1981, p. 104. Voir les lettres de juin et juillet 1927, p. 101-104. Les extraits suivants de cette correspondance sont tous tirés de ce même volume.
7 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 9 novembre 1927, p. 116-117.
8 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 3 septembre 1928, p. 186-187.
9 Lettre de Gide à Félix Bertaux, 22 novembre 1928, Correspondance, 1911-1948, Claude Foucart (éd.), Centre d’études gidiennes, 1995, p. 42-43.
10 Voir aussi le 20 octobre 1928, J2, p. 92.
11 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 6 septembre 1928, p. 188-189.
12 Ce dernier nom, qui figure dans le manuscrit, a donc été retenu dans la première dactylographie.
13 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 6 octobre 1928, p. 193.
14 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 8 octobre 1928, p. 194.
15 Ibid., p. 194-195.
16 Ibid., p. 195.
17 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 9 octobre 1928, p. 196.
18 Ibid.
19 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 12 octobre 1928, p. 198.
20 Lettre de Gide à Roger Martin du Gard, 13 mars 1928, Correspondance, 1913- 1934, Jean Delay (éd.), Gallimard, 1968, p. 335.
21 Ibid., p. 334-335. Voir aussi le 9 mars 1928, J2, p. 76.
22 Honoré de Balzac, La Paix du ménage (1830), La Bibliothèque électronique du Québec, « À tous les vents », disponible sur Internet : http://beq.ebooksgratuits.com/balzac/Balzac_07_La_paix_du_menage.pdf (p. 54 ; consulté en juillet 2013).
23 Lettre de Gide à Edmund Gosse, 8 avril 1928, The Correspondence, 1904-1928, Linette F. Brugmans (ed.), P. Owen, 1959, p. 192 et 194.
24 Lettre de Gide à François-Paul Alibert, 21 septembre 1928, Correspondance, 1907- 1950, Claude Martin (éd.), Presses universitaires de Lyon, 1982, p. 338-339.
25 Lettre de Gide à Martin du Gard, avril 1928, Correspondance, 1913-1934, op. cit., p. 341.
26 Lettre de Gide à Martin du Gard, 14 octobre 1928, ibid., p. 317.
27 Voir la lettre de Gide à Dorothy Bussy, 6 décembre 1927.
28 Lettre de Gide à Martin du Gard, décembre 1927, Correspondance, 1913-1934, op. cit., p. 360.
29 Ibid., p. 361.
30 Roger Martin du Gard, La Mort du père (1929), Les Thibault, Librairie générale française, « Le livre de poche », 1959, p. 131-132 et 137-140.
31 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 3 septembre 1928, p. 186-187.
32 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 6 septembre 1928, p. 188.
33 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 12 octobre 1928, p. 197.
34 Ibid.
35 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 6 octobre 1928, p. 192-193.
36 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 8 octobre 1928, p. 195.
37 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 9 octobre 1928, p. 196-197.
38 Lettre de Dorothy Bussy à Gide, 10 novembre 1928, p. 204.
39 Lettre de Dorothy Bussy à Gide, 16 novembre 1928, p. 204.
40 Lettre de Dorothy Bussy à Gide, 25 novembre 1928, p. 208.
41 Lettre de Gide à Dorothy Bussy, 8 octobre 1928, p. 196.
42 Les lettres inédites de Gide que nous citons ici ont été conservées dans le fonds Knopf du Harry Ransom Humanities Research Center (Université duTexas àAustin). Nous remercions Catherine Gide, comme le HRHRC, de nous avoir autorisé à reproduire ces textes.
43 Voir la note précédente.
Auteur
-
David H. Walker
Professeur de français (University of Sheffield). Auteur de nombreux articles et de plusieurs livres sur André Gide, dont André Gide and Narrative (Macmillan, 1990), il a aussi publié Outrage and Insight : Modern French Writers and the “Fait Divers” (Berg Publishers, 1995). Il a contribué aux Romans et récits de Gide et aux Œuvres complètes d’Albert Camus dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». On lui doit la redécouverte et la publication du Ramier, pour lequel il a écrit une postface (Gallimard, 2002). Il a édité la correspondance de Gide avec Eugène Rouart (Presses universitaires de Lyon, 2006). Il travaille actuellement sur Camus et le théâtre.
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André Gide & Jean Amrouche
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