La subjectivité, un précieux instrument de recherche
p. 153-160
Texte intégral
Chaque fois que j’ai essayé de faire un travail théorique, ça a été à partir d’éléments de ma propre expérience : toujours en rapport avec des processus que je voyais se dérouler autour de moi. C’est bien parce que je pensais reconnaître dans les choses que je voyais, dans les institutions auxquelles j’avais affaire, dans mes rapports avec les autres, des craquelures, des secousses sourdes, des dysfonctionnements, que j’entreprenais un travail, quelques fragments d’autobiographie. (Foucault, 1981, 2001, p. 1000)
1Lorsqu’ils reviennent, dans un positionnement réflexif, sur leur trajectoire intellectuelle, les plus grands chercheurs identifient les sources personnelles de leurs questionnements, à la fois dans leur histoire sociale, qui comporte nécessairement des aspects idéologiques, et dans leurs éprouvés d’enfance et d’adolescence les plus intimes. Ces sources influent sur tous les aspects du travail : choix des auteurs de référence en raison d’affinités essentiellement stylistiques, c’est‑à‑dire d’effets de séduction, choix de la théorie et des concepts parmi ceux qui nous ont « parlé », choix de la méthode, par exemple, parce qu’on est plus à l’aise dans la relation duelle que dans le groupe ou inversement, parce qu’on aime quantifier ou au contraire associer, etc., choix de l’objet, en somme, parce qu’il rencontre confusément des attachements personnels et une énigme subjective qui vient le plus souvent de très loin dans notre histoire, même si elle a pu se transformer dans le processus de maturation conduisant à la sublimation.
2Notre objet de recherche correspond donc entre autres choses à une problématique personnelle dont nous ne sommes que très médiocrement conscients, si même nous le sommes un tant soit peu. Non seulement dans toute recherche se cache un « aveu autobiographique » (Devereux, 1967, 1980 ; Cyrulnik, juillet-août 2001, p. 19), mais encore la recherche peut avoir dans notre économie subjective une fonction défensive de méconnaissance de nos angoisses. En tout cas, le désir inconscient tient une place centrale dans le processus subjectif du travail scientifique. Il est à la fois le moteur de la théorie et ce qui potentiellement lui fait obstacle. Nous avons besoin de nous appuyer sur notre désir pour donner sa flamme à notre quête, mais il faut aussi le rendre aussi conscient que possible, parce que c’est éventuellement ce qui est susceptible de nous paralyser.
3Il serait naïf et illusoire de compter, comme on croit souvent le faire quand on débute, sur le seul contrôle par les collègues, et surtout sur l’action du collectif, pour limiter ces effets de subjectivité. Bien sûr, le travail en équipe fournit l’occasion de débats contradictoires potentiellement propices à la distance critique. Pour autant, rien n’est plus dangereux qu’un consensus groupal trop vite atteint. Toute la psychologie sociale nous apprend à quel point le consensus est fondé sur des pactes dénégatifs, c’est‑à‑dire des points aveugles soigneusement cultivés, sur l’influence ou au contraire la marginalisation de tel ou tel membre de l’équipe pour des raisons qui dépassent largement la rationalité scientifique (séduction, rivalité, etc.) et sur des problématiques narcissiques. Le consensus n’est pas un remède à la subjectivité, il peut au contraire constituer un puissant facteur d’aveuglement.
4Le traitement de la subjectivité réside plutôt dans la pratique, individuelle ou collective, d’une réflexivité approfondie. Ainsi, Bourdieu encourage les scientifiques à se préoccuper de l’influence qu’exercent sur leurs stratégies de recherche à la fois leur habitus primaire (leur histoire familiale et éducative) et leur habitus secondaire (les savoir‑faire et normes de comportement acquis dans leur champ scientifique), afin d’en réduire les effets sur leur approche de la recherche et de rendre leurs résultats plus objectifs. Il donne l’exemple en s’attardant sur sa propre trajectoire, insistant sur ce qu’il nomme son « habitus clivé », produit par « la coïncidence contradictoire de l’élection dans l’aristocratie scolaire et de l’origine populaire et provinciale » (Bourdieu, 2001, p. 214). De fait, cette démarche est d’un grand intérêt, comme en témoigne notamment la belle série d’Itinéraires de sociologues et de chercheurs publiée dans la collection Changement social (Zaidman & Aubert, 2006 ; Gaulejac, 2007 ; Bouilloud, 2007 ; Rizet, 2011 ; Tuffa, 2012 ; Gaulejac & Lecomte, 2014), et l’ouvrage d’analyse qu’a consacré Bouilloud (2009) à cette passionnante collection.
5À ces éléments de subjectivité inévitables, s’ajoutent dans la clinique (mais aussi dans l’anthropologie, la sociologie, etc.) les effets de la rencontre avec autrui, un autrui souvent souffrant et toujours différent. Le travail scientifique comme le travail clinique vient régulièrement mobiliser, ébranler, les défenses du sujet qui s’y expose. Dans les chapitres très importants qu’il consacre au contre‑transfert dans De l’angoisse à la méthode..., Devereux (1967, 1980) distingue l’utilisation sublimatoire de l’utilisation purement défensive de la méthodologie. Il compare la méthodologie au champ opératoire qui dissimule le patient au chirurgien : sans lui, le praticien pourrait être submergé par l’angoisse d’intervenir aussi violemment sur un être vivant. Cependant, d’un autre côté, s’il oublie vraiment que ce champ cache un humain vivant, l’opération réussira, mais le patient sera mort. La neutralité affective temporaire recherchée ici est tout à fait légitime, mais elle devient toxique si les procédés et procédures méthodologiques utilisés, même s’ils sont tout à fait valables par ailleurs, n’ont qu’une fonction défensive contre l’angoisse que suscite la rencontre avec un terrain, un patient, une institution, une altérité, en somme. Une bonne méthodologie, sublimatoire, cherche aussi à faire obstacle aux déformations induites par le transfert et le contre‑transfert. Mais dans l’utilisation sublimatoire de la méthodologie,
l’objectivité résulte de la maîtrise créatrice de réactions irrationnelles, consciemment reconnues, sans perte d’affect. Par contre, dans les résistances irrationnelles du contre‑transfert, et dans les réactions inconsciemment défensives, de telles réactions irrationnelles sont niées et l’affect est inhibé, au point de produire une isolation névrotique. Cette isolation n’est pas décidée de façon consciente et le savant, hanté par l’angoisse, la considère donc comme une objectivité authentique ; ce qui diminue d’autant, est‑il besoin de le dire, sa capacité à contrôler ses préjugés. (Ibid., p. 151‑152, souligné par l’auteur)
6Pour Devereux, le contre‑transfert recouvre d’abord ce qu’on pourrait plutôt nommer notre transfert sur l’objet de recherche, c’est‑à‑dire ce que nous plaçons dans la situation à partir de notre expérience, de notre subjectivité et de notre désir inconscient. Cette dimension est très importante dans toutes les recherches de terrain, mais elle revêt une puissance toute particulière en psychologie. L’investissement de la psyché comme objet dans le processus de théorisation psychologique, en effet, peut être, selon les cas, narcissique ou objectal : narcissique quand le sujet se représente la psyché humaine à l’image de sa propre psyché, objectal quand « la connaissance de la psyché humaine est soumise au détachement partiel de l’amour de sa propre psyché pour que soit rendue possible la rencontre avec la psyché autre, l’autre de la psyché, l’autre dans la psyché » (Kaës, 2004, p. 178). Pour l’enfant, la première quête de connaissance de la psyché est nécessairement narcissique, mais elle rencontre sa part d’ombre, et ne peut se développer que grâce au regard de l’autre, et dans le regard de l’autre. Dans la formation en psychologie, et plus largement dans la théorisation en psychologie, cette part narcissique, perceptible lorsque la validation des idées n’est pas investie seulement en tant que telle, mais comme une validation de l’être même du chercheur, est un frein puissant, tant elle conduit à la valorisation du même et à la fuite devant l’altérité, un véritable narcissisme de mort. Dans la formation en psychologie, la possibilité pour les étudiantes d’objectaliser leur représentation de la psyché est un enjeu décisif du processus. Elle se heurte à bien des résistances, individuelles chez les étudiantes, mais aussi institutionnelles, car la part narcissique est à l’œuvre dans les institutions vouées à la transmission, et chez les enseignants eux‑mêmes. Pourtant,
la formation des psychologues ne suppose pas seulement une expérience de la vie psychique, une connaissance objectivable d’un savoir de et sur la psyché, elle suppose une acquisition de la capacité de l’accueillir en soi et chez les autres, d’en rendre compte et de la transmettre dans une mise en forme partageable par une communauté d’appartenance. (Ibid., p. 191)
7Le contre‑transfert, chez Devereux, c’est aussi ce qu’on entend plus précisément par contre‑transfert dans la cure analytique : les mouvements subjectifs induits chez l’analyste par ce que l’analysant dépose en lui et par la place que l’analysant lui réserve dans son paysage interne. L’ethnographe ne peut travailler qu’à partir d’un rôle social accepté par les acteurs, mais dont la signification diffère toujours de l’idée que s’en fait le chercheur lui-même dans son système de référence. Dans cette « tribu » particulière, qu’attend-on d’un sociologue, d’un universitaire, d’un intellectuel, d’un notable, et plus largement d’un homme ou d’une femme appartenant à une génération donnée, présentant telles ou telles caractéristiques phénotypiques et sociales ? C’est ce qu’il faut progressivement découvrir et utiliser pour susciter l’indispensable confiance et comprendre ce qui nous est donné à percevoir. Cette élucidation est d’autant plus complexe que le chercheur se trouve inéluctablement doté de plusieurs identités, assorties aux représentations des divers groupes en présence : âge, genre, mais aussi milieu familial, statut et environnement social actuel, tout ceci détermine les représentations qui constituent la trame de ce que pense le chercheur, et de la façon dont il est perçu et traité.
8Devereux explique avec nombre d’observations comment, quels que soient les mouvements affectifs suscités par ces interrelations – amitié profonde pour un peuple et ses représentants dans le cas de l’une de ses études, car il était accueilli comme un neveu adoptif à qui il faudrait tout apprendre, antipathie tout aussi puissante pour un autre peuple dont non seulement les valeurs heurtaient les siennes, mais qui de plus le voyait comme un notable par définition égoïste, méprisant et exploiteur, que tous tentaient de gruger –, ils ne font pas en tant que tels obstacle à la théorisation. Le fait de les accepter et de les métaboliser subjectivement permet de les utiliser comme guides pour l’action et sources de compréhension.
9Même préoccupation chez Favret‑Saada (2009), dont l’article « Être affecté », paru en 1990 dans la revue Gradhiva, créa une véritable commotion dans l’anthropologie française. Installée dans une région de bocage pour y étudier les croyances en la sorcellerie, Favret‑Saada s’aperçoit vite que les méthodes habituelles de recueil d’information ne fonctionnent pas. Elle n’obtient à ses questions que des réponses conventionnelles et sans épaisseur, ses interlocuteurs ne lui donnant à entendre que ce qu’ils pensent être ses attentes et ses opinions préconçues. En effet, en matière de sorts, la parole neutre, purement informative, n’existe pas : « Parler de sorcellerie, ce n’est jamais pour savoir, mais pour pouvoir » (Favret‑Saada, 1977, p. 23), et si l’on s’adresse à l’ethnographe, c’est comme à un sujet supposé pouvoir (sorcier, désorceleur) ou ne pas pouvoir (ensorcelé). En d’autres termes, il est impossible de rendre compte d’une « observation » sans s’intéresser avant tout, non pas aux énoncés, mais aux actes de langage, à la fonction performative du discours, à l’énonciation. Mieux, « ceux qui n’ont pas été pris, ils ne peuvent pas en parler » (ibid., p. 27), c’est‑à‑dire qu’on ne peut parler de sorcellerie que du dedans, à partir de l’une des places qu’elle désigne. « Ils ne m’en ont donc parlé que quand ils ont pensé que j’y étais “prise”, c’est‑à‑dire quand des réactions échappant à mon contrôle leur ont montré que j’étais affectée par les effets réels – souvent dévastateurs – de telles paroles et de tels actes rituels. » (Ibid., p. 152) À partir de là, ses interlocuteurs s’adressent à elle comme à une personne partie prenante du système particulier de communication et de place en quoi consiste la sorcellerie : soit en la considérant comme ensorcelée et en lui offrant une aide, soit en la prenant comme une potentielle désorceleuse et en lui demandant d’intervenir.
Au début, écrit-elle, je n’ai cessé d’osciller entre ces deux écueils : si je « participais », le travail de terrain devenait une aventure personnelle, c’est‑à‑dire le contraire d’un travail ; mais si je tentais d’« observer », c’est‑à‑dire de me tenir à distance, je ne trouvais rien à « observer ». (Ibid., p. 153)
10De ces circonstances, Favret‑Saada tire au fond deux grandes conclusions généralisables à l’ethnographie, et plus largement, selon moi, à toutes les sciences dites de « terrain » fondées sur une observation.
11La première est que toute parole sur le terrain, puis toute parole publiée dans le champ scientifique, est essentiellement un acte de discours. Rien de ce qu’on dit ou écrit ne reste sans effet, que ce soit sur nos interlocuteurs dans la recherche ou sur le champ scientifique, voire la société elle‑même. On ne peut pas faire de la science innocemment : quand on propose une théorie, on est un acteur social, et qu’on le veuille ou non, le savoir est une action en soi.
12La seconde est que l’affect en lui‑même est une matière à penser pour l’ethnographe. Contrairement à celui de Malinowski (1967, 1985), le journal de terrain de Favret‑Saada ne représente pas un espace privé où se retrouver après les heures de travail pendant lesquelles l’ethnographe se contraint à « faire bonne figure devant les indigènes » (Favret‑Saada, 1990, 2009, p. 154). Un tel clivage n’aurait eu aucun sens dans sa démarche, puisque c’est de façon tout à fait privée et personnelle qu’elle a été « prise » dans le système de communication en quoi consiste la « crise de sorcellerie ». Non seulement elle éprouvait pendant ses rencontres avec ses interlocuteurs – et plus encore dans les séances de désorcellement auxquelles elle a participé – des affects puissants, des réactions physiologiques incontrôlées, dont ses interlocuteurs prenaient régulièrement acte et qu’ils interprétaient, mais encore c’est bien dans sa vie personnelle (panne de sa voiture, maladie de sa fille, etc.) que se produisaient les événements qui ont permis à ses supposés informateurs de diagnostiquer qu’elle aussi était « prise », sous le coup de sorts contre lesquels elle devait impérativement lutter. À propos de ces affects auxquels elle entend conférer un statut épistémologique, elle écrit encore :
Dans les ethnographies, ces situations pourtant banales et récurrentes de communication involontaire et dépourvue d’intentionnalité ne sont jamais prises en compte pour ce qu’elles sont : les « informations » qu’elles ont apportées à l’ethnographe apparaissent dans le texte, mais sans aucune référence à l’intensité affective qui les accompagnaient dans la réalité. [...] Accepter d’être affecté suppose qu’on prenne le risque de voir s’évanouir son projet de connaissance. Car si le projet de connaissance est omniprésent, il ne se passe rien. Mais s’il se passe quelque chose et que le projet de connaissance n’a pas sombré dans l’aventure, alors une ethnographie est possible. (Ibid., p. 159)
13Nous avons vu l’impact de la subjectivité dans la construction de l’objet et le recueil des données, reste à envisager la dernière phase du travail, l’écriture.
14Psychosociologues ou cliniciens, nous écrivons toujours à partir de situations singulières, ce qui implique que nous choisissons toujours des « cas », des exemples. Or, comme l’a souligné Freud, « l’exemple est la chose même » :
Quand l’Homme aux rats est convié à donner un exemple d’appréhension obsédante, ce qui lui vient, tiens, c’est : « Par exemple, que mon père meure. » On saisit la désinvolture avec lequel le sujet énonce à haute et intelligible voix le vœu parricide, tout en en faisant un exemple... entre mille. (Assoun, 2017, p. 90)
15Ne peut‑on pas penser – et cela nous orienterait vers une clinique de la théorie (Roussillon, 2007 b) – que nous choisissons nos exemples aussi pour ce qu’ils expriment de notre problématique propre, à notre insu, le plus souvent ? Il est clair en tout cas que nous avons à la théorie, comprise à la fois comme activité théorisante et comme contenu (je m’intéresse ici spécifiquement à la métapsychologie psychanalytique), une relation complexe, qui dans l’idéal relève, comme nous l’avons vu, de la sublimation, mais qui peut aussi fonctionner comme défense voire symptôme. On pourrait dès lors chercher à préciser la nature de cette relation : quel type d’objet la théorie représente‑t‑elle dans l’économie psychique du chercheur, du praticien, de l’étudiante ? Interne ou externe ? Total ou partiel ? Oral, anal ou phallique ? Obsessionnel, hystérique, phobogène ? Paternel, maternel, combiné ? Idéal ou sublimatoire ? Transitionnel ou fétichique ? Génital ou narcissique ? (Donnet, 1985 ; Kaës, 2004) En outre, la problématique de ceux dont nous nous occupons peut se refléter jusque dans notre théorisation (Roussillon, 2004 ; 2013).
16Le désir intervient aussi dans l’adresse consciente et inconsciente de notre recherche, qui définit ce que nous nous autorisons à exposer, la façon dont nous l’exposons. Le jury (et l’université qu’il incarne) quand nous écrivons un mémoire ou une thèse, les pairs anonymes qui vont évaluer notre texte quand nous proposons un article à une revue dite « à comité de lecture », le lectorat que l’éditeur nous demande de cibler à l’avance quand nous écrivons un livre, tous ces destinataires explicites ont une influence évidente sur le texte lui‑même. Mais à côté d’eux, ou en quelque sorte en dessous, se trouvent aussi des lecteurs internes, dont nous ne(re)connaissons que rarement l’existence et l’influence pourtant décisive dans la mise en forme du texte et même dans la réflexion proprement dite. Ce sont des condisciples, des collègues, des amis ou adversaires présents ou passés, les figures tutélaires de notre enfance surtout, parents (au sens large) réels ou internalisés, avec qui une conversation est restée inachevée, qui poursuit son travail en nous. Ces lecteurs internes peuvent, parfois, être des éléments encourageants, étayants, mais souvent ils se présentent plutôt sous une forme persécutrice. Si l’expérience du désaccord peut, un temps, se révéler puissamment motrice, tant qu’on cherche à expliquer et à convaincre, elle constitue aussi, comme je le relevais plus haut, une épreuve douloureuse, « en tant qu’échec du lien d’amour qui s’est institué dans le partage de la langue » (Henri, 2004, p. 283).
17Claudine Blanchard‑Laville (2013) développe avec sensibilité et finesse les souffrances intrinsèques de l’écriture. L’écriture, souligne-t-elle, est une lutte permanente contre une censure intérieure qui tend toujours à disqualifier la pensée par avance et à l’empêcher d’accéder à la conscience. Ensuite, il faut encore s’autoriser à rendre ses textes publics, à affronter les regards des lecteurs, bien souvent sévères, surtout quand il s’agit de pairs ou d’évaluateurs, et de toute façon assimilés aux persécuteurs internes déjà trop actifs dans la psyché de l’écrivain.
18Et non seulement cette censure pèse de tout son poids avant de passer à l’écriture puis, une fois le texte écrit, au moment de le montrer, mais elle est présente dans tout le temps du travail, à chaque instant, pourrait-on dire.
Pour que chaque mot voie le jour, non seulement il s’agit de lutter contre toutes les petites voix intérieures censurantes et persécutrices qui font le tri avant même que l’idée ait pu émerger jusqu’à la conscience [...], mais en plus, aussitôt après, l’oubli s’abat à nouveau sur le texte. [...] Comme si toute écriture était à chaque instant transgressive et devait dans son mouvement même laisser s’abattre sur son passage le couvercle du refoulement. Car, à chaque instant, les mots dépassent notre propre pensée et viennent exprimer quelque chose que l’on n’a pas soi-même tout à fait compris, au moment même où pourtant on est en train de l’exprimer. Certainement aussi, le discours contient toute autre chose que ce que l’on y avait mis consciemment, et que seul, le recul, la mise à distance qui permet de relire le texte comme s’il était d’un autre, autorisent à y lire et à y découvrir. (Ibid.)
19Qui, s’attelant à l’ascèse d’écrire, n’a pas éprouvé ces désarrois et ces surprises ?
20Ainsi donc, de même que confronté à une contradiction, à un paradoxe, le chercheur s’abstient d’en éliminer l’une des parties, mais cherche au contraire à s’élever pour adopter un point de vue « méta » englobant et élucidant les sources de ce qui fait problème, de même la recherche de rigueur et de rationalité, dans les sciences humaines et sociales, et singulièrement en psychologie, n’implique pas une élimination de la subjectivité, mais au contraire sa prise en compte, lucide, exigeante, et l’acceptation de tout ce qu’elle peut apporter à la connaissance.
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