Introduction
Qu’est-ce qui me dit que j’ai raison ?
p. 23-34
Texte intégral
1Comment discerner si mes idées sont justes ou non ? Mieux, à quelles conditions puis-je produire des idées justes, valides, fondées en raison ? Comment m’assurer que mes énoncés sont scientifiques, sachant que la science est avant tout une démarche, et une démarche fondée sur la rationalité, une façon de s’assurer que ce que nous disons est rationnel et que nous pouvons le prouver, car logique, rationalité et preuve sont les piliers du processus de construction du savoir ? Tel est le propos premier de ce livre où nous nous interrogerons sur les rapports entre psychologie et scientificité.
2La psychologie est-elle une science ? C’est une question très discutée, que ce soit dans le discours populaire ou dans le débat savant. Nous avons tous entendu des gens tout à fait ignorants de la psychologie en tant que discipline affirmer qu’ils sont « très psychologues », pour signifier une sorte d’aptitude plus ou moins innée à écouter, comprendre, conseiller, voire parfois manipuler autrui. On entend aussi des scientifiques, représentant les sciences de la nature, dites « exactes » ou même « dures1 », nier la scientificité de la psychologie, qui ne se fonde pas sur un processus expérimental, qui inclut nécessairement une part de subjectivité, etc. En effet, « c’est le malheur du psychologue : il n’est jamais sûr de faire de la science, et quand il en fait, il n’est plus sûr que c’est de la psychologie » (Gréco, 1967, p. 937). Et aussi :
En disant de l’efficacité du psychologue qu’elle est discutable, on n’entend pas dire qu’elle est illusoire ; on veut simplement faire remarquer que cette efficacité est sans doute mal fondée, tant que [...] le statut de la psychologie n’est pas fixé d’une telle façon qu’on la doive tenir pour plus et mieux qu’un empirisme composite, littéralement codifié aux fins d’enseignement. On retire de bien des travaux de psychologie l’impression qu’ils mélangent à une philosophie sans rigueur, une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle. (Canguilhem, 1958, 1994, p. 77)
3Pourtant, une partie de la psychologie est expérimentale et fonctionne en appliquant des méthodes tout à fait comparables à celles des sciences dites « exactes ». Faudrait-il alors considérer qu’il y a plusieurs psychologies, dont le statut scientifique serait inégal ? À quelles conditions pouvons-nous dire que notre discipline est une science ? Comment pouvons-nous garantir la validité de nos énoncés ? En somme, faut-il poser que la psychologie est une science « autrement » ? Faut-il lui donner une épistémologie spécifique ?
4Dans cet ouvrage, nous travaillerons donc autour de la notion de pensée scientifique : comment pouvons-nous la définir ? Quelles caractéristiques lui confère le qualificatif de sciences « humaines et sociales » ? Comment pouvons-nous nous l’approprier et quels sont les obstacles à cette appropriation ? L’élucidation de cette notion impliquera l’articulation de deux approches principales.
5La scientificité peut être vue comme un modèle a priori, critère de démarcation entre la science et des formes de théorisation réputées irrationnelles, comme le mythe, la croyance, l’idéologie. Dans cette perspective positiviste2, l’accent est porté sur des impératifs logiques : principalement, comment formuler une hypothèse de recherche et quelles opérations de raisonnement peut-on utiliser pour la valider (par exemple, la différence entre corrélation et cause, la place de l’exemple dans la généralisation explicative, etc.) ? C’est l’objet d’une épistémologie dite normative – comment la science doit fonctionner –, à laquelle seront consacrées les deux premières parties de cet ouvrage : « Ce que la science n’est pas » et « La science comme artisanat ».
6La science est aussi une pratique à la fois subjective, sociale et institutionnelle, perspective dans laquelle nul discours scientifique ne peut s’entendre sans référence à ses conditions de production. Ceci relève d’une épistémologie descriptive – comment la science fonctionne –, plutôt que normative. Comme le dit Passeron : « L’épistémologie d’une science ne peut avoir d’autre tâche que de décrire les éléments constitutifs du discours explicatif qui, dans cette science, sont pertinents pour l’identification de ses procédures de preuve par différence avec d’autres. » (2001, p. 32) En outre, « les critères de scientificité ou d’objectivité qui devraient permettre de [savoir si tel énoncé est scientifique ou non] ne leur préexistent pas, mais sont au contraire un enjeu majeur des discussions entre scientifiques » (Stengers, 1992, p. 10). Cela implique un processus dans lequel les critères eux‑mêmes sont constamment remaniés.
7Nous examinerons, dans cette perspective qui occupera les trois parties suivantes de l’ouvrage, les relations supposées neutres entre le sujet de la recherche et l’objet qu’il se construit, les rapports stratégiques (clivage ou fusion, influence, pouvoir, etc.) entre les disciplines et quelques liens significatifs entre scientificité et politique. Dans la troisième partie, « La théorisation comme art », nous montrerons comment la subjectivité est inévitable et féconde dans la recherche à toutes ses étapes, qui exige autant d’imagination que de rigueur. Dans la quatrième, « La pensée comme passion », nous adopterons un point de vue clinique et psychanalytique pour nous représenter le travail intellectuel. Et dans la cinquième, « La recherche comme pratique sociale », nous examinerons, à la lumière de l’histoire et de la sociologie des sciences, les dimensions institutionnelles et politiques du travail scientifique. Ces trois éléments, art, passion, pratique sociale, seront appréhendés dans leurs effets inévitables sur les résultats eux-mêmes de la recherche.
8À chaque étape, nous chercherons à situer plus précisément la place propre de la psychologie en regard de ces questions : quelle pourrait être la spécificité d’une épistémologie de la psychologie ?
9La question implique de définir ce qu’est la psychologie depuis la création en 1947 de la première licence de psychologie à la Sorbonne par Lagache. L’histoire de la discipline depuis lors a bien montré que le politique, grand diviseur, était plus puissant que l’idéal unificateur de Lagache (1947, 2013), qui voulait fonder la psychologie sur son unité en insistant sur la convergence et la complémentarité des deux approches, clinique et expérimentale, qui déjà la découpaient. Elles « se prêtent mutuellement appui » dans l’étude des conduites, dont le sens est toujours, disait-il, de rétablir un équilibre lorsque l’individu est soumis à des tensions internes ou externes, physiologiques ou sociales. Pour Lagache, l’opposition entre « l’explication naturaliste » proposée par les expérimentalistes et la « compréhension psychologique » de type clinique se réduit à la distinction entre des lois abstraites et des lois concrètes, dont l’application à l’interprétation des données permet seule une représentation de l’enchaînement des phénomènes physiques ou psychologiques. Pourtant, la discipline ne cesse de se scinder, soit par la méthode utilisée (clinique ou expérimentale), soit par l’activité humaine considérée (travail, mémoire, perception, apprentissage, soin, comportement en groupe, etc.), soit par grand domaine d’investigation (psychologie cognitive, psychopathologie, psychologie sociale, psychologie de l’enfant et du développement, etc.). D’où des spécialisations de plus en plus rigides en « sous-disciplines » qui limitent nécessairement la formation proposée dans les masters et traduisent les enjeux de pouvoir que les instances académiques entretiennent dans leurs évaluations des enseignants-chercheurs et des laboratoires de recherche. Comme l’observe Canguilhem (1958, 1994), l’idéal de Lagache ressemblait davantage à un pacte de coexistence pacifique entre professionnels (depuis lors largement mis à mal) qu’à une véritable unité épistémologique. Il est clair, d’ailleurs, que Lagache lui‑même, essentiellement clinicien, ne donnait pas aux deux branches de la discipline le même poids théorique ou pratique : l’expérimentation (les tests, par exemple) est surtout, dans sa conception, mise au service de la compréhension clinique. Inversement, de leur côté, les psychologues behavioristes tendent à exclure la signification des comportements qu’ils étudient du champ de leurs interrogations, et les neuropsychologues qui se centrent sur les aspects les plus physiologiques de la psyché tendent à rejeter comme abstraites sinon fantasmagoriques les élaborations psychanalytiques.
10Dans son célèbre « Qu’est-ce que la psychologie ? », article supposé répondre, à partir d’une position philosophique, donc décalée, à celui de Lagache, Canguilhem adopte un ton particulièrement caustique pour critiquer les psychologues qui, voulant être les « instruments naïfs et précis » d’une étude objective de l’homme, se font « les instruments d’une ambition de traiter l’homme comme un instrument » (ibid., p. 376). Il est particulièrement sévère avec les « testeurs » et les comportementalistes :
La défense du testé, c’est la répugnance à se voir traiter comme un insecte, par un homme à qui il ne reconnaît nulle autorité pour lui dire ce qu’il est et ce qu’il doit faire. [...] Et si nous traitions le psychologue comme un insecte, si nous appliquions, par exemple, au morne et insipide Kinsey [cette méthode d’observation déshumanisante] ? (Ibid., p. 379‑380)
11Il conclut alors en invitant, au nom de la philosophie, la psychologie qu’il nomme « instrumentaliste » à retrouver une référence à la sagesse et au sens. Sa critique est donc moins épistémologique qu’éthique, en ce qu’il voit la psychologie behavioriste comme une doctrine de soumission au milieu où se perd la dimension authentiquement anthropologique (Braunstein, 2007). En revanche – et en ceci, Canguilhem n’est pas si éloigné de Lagache –, les approches cliniques, et en particulier la psychanalyse, ne font pas l’objet d’une telle critique, et l’article les évoque sans les évaluer spécifiquement.
12Comme nous le verrons dans toute la suite de cet ouvrage, malgré la dimension interdisciplinaire de mon approche, ma référence centrale est clinique et fondée sur la métapsychologie psychanalytique3. Quand je me demande si et dans quelles conditions la psychologie peut être considérée comme une science, c’est à la psychologie clinique psychanalytique que je m’intéresse au premier chef, en ce qu’elle suppose une épistémologie tout à fait particulière, décalée sinon transgressive par rapport au paradigme scientifique des sciences dites exactes. Pour répondre à la question posée (en quoi et comment la métapsychologie psychanalytique est‑elle « scientifique » ?), je fais appel à plusieurs sciences humaines et sociales, non seulement parce que leurs apports me paraissent féconds, mais surtout parce que la mise en réseau de leurs concepts est selon moi inéluctable, indispensable. Comme le développe Morin (1977 ; 2001), dans une société dont le fonctionnement est analogue à celui du cerveau (réseau d’interconnexions, polycentrique, plastique), les frontières entre les disciplines conduisent à un émiettement du savoir, à une conception fragmentaire de l’humain aussi, où se perdent les liaisons, articulations, solidarités, interdépendances, complexités...
13Seconde question explicite de ce livre : qu’est-ce que la psychologie peut apporter à l’épistémologie ? Intuitivement, on peut penser que la psychologie contribue à la théorie du processus de production de la connaissance. Mais surtout, la psychologie permet de penser la place du sujet et de la subjectivité dans le travail de production du savoir, place minimisée, voire déniée, mais qui fait constamment retour dans toute réflexion épistémologique, et même dans les sciences exactes où la relation entre observateur et observé s’est profondément transformée depuis que les théorisations de la mécanique quantique ont montré qu’on ne peut pas mesurer l’état d’un objet quantique sans le perturber radicalement4. On tend à ériger l’objectivité comme sacrée. Elle serait la seule garantie de la scientificité d’un énoncé, mais de quoi s’agit-il réellement ? D’une certaine manière, les chercheurs des sciences « exactes » (biologistes, chimistes, physiciens, etc.) sont plus tranquilles que les chercheurs en sciences humaines et sociales : ils peuvent accepter que l’observateur influence l’observé sans en tirer la conclusion que leur science n’en est pas une.
14Le problème de la subjectivité est encore plus crucial pour la psychologie elle‑même puisque, paradoxe bien connu, c’est avec un appareil psychique que nous étudions les appareils psychiques. Nous devons donc, en psychologie, accepter la subjectivité comme une partie nécessaire de notre travail et la prendre en compte de façon à ce qu’elle devienne féconde, un outil de connaissance plutôt qu’un obstacle à la connaissance.
15Au‑delà de ces questions explicites, il en est une autre, plus implicite, voire souterraine, mais tout aussi importante : la question de l’énigme. La démarche scientifique ne part pas du savoir, mais de l’ignorance. L’attitude scientifique consiste à partir d’un inconnu que nous avons constitué en énigme, c’est‑à‑dire un point d’ignorance passionnément investi, une question que nous avons besoin (et pas seulement le désir) d’élucider parce qu’elle revêt pour nous, subjectivement, une importance vitale. Pour les enfants, certaines questions sont de cet ordre. Où est ma mère quand elle n’est pas avec moi ? Comment fait-on les bébés ? Pourquoi ne m’aime-t-on pas ? À l’adolescence, d’autres questions sont investies comme vitales. Souvent, ce sont des questions sur la violence ou la justice, du type : pourquoi la guerre ? En tout cas, l’énigme est une question dans laquelle nous engageons notre être, une question qui va venir nous hanter. Les grands mathématiciens ou physiciens sont hantés par des questions sur le fonctionnement du monde. Ainsi, Einstein était hanté par son interrogation sur la nature de l’univers, comme Thalès, vers le ve siècle avant Jésus-Christ, était hanté par une énigme géométrique : comment calculer la hauteur d’une pyramide ? Ce n’est qu’après bien des nuits sans sommeil, sans doute, qu’il eut enfin l’idée de placer un bâton (certains disent l’un de ses esclaves) devant une pyramide, à midi, et de mesurer son ombre et celle de la pyramide, ce qui lui permit d’inventer son fameux théorème sur la proportionnalité. Aucune découverte ne se fait sans un temps d’acharnement, de passion éprouvée par un sujet sur une question qu’il a choisie sans le vouloir, ou qui lui est, plutôt, « tombée dessus ». Dans la suite de cet ouvrage, nous retrouverons à plusieurs reprises la notion de choix telle qu’on l’entend en psychologie clinique d’inspiration psychanalytique, très différente de la notion habituelle qui supposerait un choix du type « vanille ou chocolat ? », choix conscient et de plus rationnel, argumentable logiquement, réductible en deux colonnes « avantages » versus « inconvénients ». Il ne s’agit pas du tout de cela. C’est inconsciemment, à l’aveuglette, parfois très précocement et en tout cas sans savoir pour quelle raison et encore moins où ils vont nous conduire, que nous faisons les choix les plus importants de notre vie : sans doute faudrait‑il les penser comme des embranchements sur une route semée d’irrégularités et d’embûches. Même dans le cas des choix du type « vanille ou chocolat ? », d’ailleurs, la part inconsciente est prégnante. Comme le souligne Sophie de Mijolla‑Mellor,
Choisir, c’est d’abord accepter de reconnaître son désir et s’y engager comme on avance sur une route sans savoir ce qu’il y aura au-delà. [...] Il n’y a choix qui n’implique la projection d’une zone inconnue de soi-même sur l’objet, la situation ou la personne qu’il vise. La chaîne est illimitée qui trouverait dans des cascades de réminiscences l’explication de nos choix les plus minimes : telle forme, telle couleur, tel parfum qui s’imposent sans autre raison que de nous plaire parce que nous y reconnaissons confusément une partie de nous-mêmes désormais inaccessible et qui parfois ne nous a appartenu qu’en fantasme. (2009, p. 5)
16Donc, aucune découverte ne se fait si un chercheur ne transforme pas une question en énigme vitale pour lui. Nous traiterons cette question surtout dans la troisième partie, « La pensée comme passion ».
17De même, aucune découverte ne peut se faire sans que le chercheur parvienne à faire en sorte que d’autres que lui investissent son travail : il faut être lu, souvent être financé, voir son projet de thèse accepté par une équipe de recherche, obtenir d’acteurs sociaux aux intérêts très variables l’autorisation de travailler avec eux, etc. C’est tout un versant institutionnel et politique de l’activité scientifique, dont on protège généralement les étudiantes, mais qui est indispensable au développement même des idées. Ce sera l’objet de la quatrième partie, « La recherche comme pratique sociale ».
18Dans le parcours auquel je convie mes lecteurs, je voudrais soutenir une problématique globale : bien sûr, il existe un paradigme de la scientificité, qui consiste en un certain rapport entre les énoncés et les faits (la quête de vérité, et encore une fois la rationalité, l’administration de la preuve, etc.), mais ce paradigme admet des variantes, notamment à travers les processus de la recherche. La place du sujet, d’une part, du politique, d’autre part, dans ces processus implique la prise en compte de différents « régimes de scientificité ». Aussi, pour terminer cette introduction et pour ouvrir sur ces régimes de scientificité qui seront précisés au fur et à mesure, je voudrais, en faisant un détour par la littérature, présenter les méthodes de quelques grands chercheurs célèbres, héros et héroïnes spécialisés dans la résolution des énigmes. Car des chercheurs, il y en a évidemment bien des sortes, mais les plus grands ont tous à faire avec deux problèmes cruciaux : d’une part, le sens et la possibilité même de la théorisation – ou si l’on préfère, la nécessité, pour eux vitale, d’élucider le monde –, et d’autre part, l’humanité inéluctable de leur nature, leur engagement dans ce monde qu’ils ont besoin de comprendre pour le dominer, la part qui, dans le processus de sublimation5, reste pulsionnelle, à la fois violente et sexuelle en tout cas, toujours entachée de quelque culpabilité, et qui signe en ce sens, si l’on veut bien me permettre ce raccourci, leur parenté avec le crime.
19Sherlock Holmes, le positiviste à la loupe, excelle à représenter le chercheur idéal du xixe siècle, tournant de la révolution industrielle où l’on croit avant tout que la science et la technique vont permettre à l’humanité de dominer l’univers. Pour lui, ce qui compte, c’est de centrer sa recherche sur la matérialité des choses, sur les objets-choses qu’il s’attache à approcher au plus près, d’où la loupe. Pour déduire de manière rationnelle la vérité sur la chose observée, il pense qu’un savoir encyclopédique est nécessaire et suffisant ; il est par exemple l’auteur d’une monographie sur les cendres comparées de cent quarante sortes de cigares et d’une autre sur les formes des mains en fonction du métier (Doyle, 1889, 1987, p. 110). Élucider, c’est maîtriser. Cette emprise par la logique sur le monde et sur les énigmes qui se présentent à lui a un prix : la répression des affects. Comme le souligne son ami et chroniqueur Watson, il est « aussi déficient sous le rapport de la sympathie humaine que comblé des dons de l’intelligence » (Doyle, 1893 a, 1987, p. 313) et cultive un esprit « lucide, froid, admirablement équilibré qui répugne à toutes émotions en général et à celles de l’amour en particulier » (Doyle, 1891 a, 1987, p. 5). L’ordre et la méthode qui caractérisent son intelligence n’ont d’égal que le « débraillé » avec lequel il s’effondre dans son salon et qui, dit encore Watson, « aurait jeté hors de ses gonds n’importe quel compagnon » (Doyle, 1893 b, 1987, p. 167). Il incarne le clivage6 qui permet au sujet de se vouer tout entier à la pulsion d’emprise. Dans ce mouvement, il désinvestit sur un mode presque mélancolique7 de larges pans de l’existence : « L’équilibre de sa nature le faisait passer d’une langueur extrême à l’énergie la plus dévorante. [...] Alors l’appétit de la chasse s’emparait de lui, et sa logique se haussait au niveau de l’intuition. » (Doyle, 1891 b, 1987, p. 68) C’est ainsi qu’il fuit les femmes, ne s’y intéresse pas, sauf à l’une d’elles, Irène Adler, celle qui l’a vaincu sur son propre terrain (Doyle, 1891 a, 1987). La logique et la drogue – la cocaïne, dont Watson (Doyle, 1889, 1987) cherche à le sevrer – lui servent à lutter contre une perpétuelle menace dépressive : « La logique me sauve de l’ennui, dit-il en baillant. Ma vie est un long effort pour m’évader des banalités de l’existence. Ces petits problèmes m’y aident. » (Doyle, 1891 b, 1987, p. 81)
20Aussi ridicule dans sa mégalomanie que pourrait l’être un enfant capricieux, Hercule Poirot, lui aussi, est un rationaliste, mais il méprise l’empirisme des héritiers de Sherlock Holmes. Les détails auxquels il s’intéresse ne sont pas des objets‑choses, mais des comportements, des motivations, des sentiments humains. Son intérêt, comme sa méthode, est psychologique. S’il utilise des raisonnements tout aussi positivistes que Sherlock Holmes, c’est à une élucidation de la vie psychique qu’il les applique. Dans la plus pure acception du modèle hypothético-déductif au service d’une psychologie, assis les yeux fermés dans un fauteuil, par la seule puissance de ses « petites cellules grises », il vise à élucider progressivement, détail après détail, des énigmes qui se présentent à lui comme des secrets de famille, expérience quasi universelle. Il se laisse souvent séduire, s’identifie toujours à ses interlocuteurs, mais n’est pas dupe, et résiste à l’aliénation. Pourtant, Poirot assume pleinement de faire partie de la famille humaine. Il finit d’ailleurs sa vie en tuant pour la première fois, et en élucidant pour son alter ego Hastings l’énigme de son propre crime. Cette élucidation elle-même illustre à l’extrême l’idée maîtresse de Poirot, selon laquelle par son « style », le meurtrier signe sans le savoir son meurtre et se dénonce ainsi lui‑même : amoureux de l’ordre jusqu’à un souci obsessionnel de la symétrie, il n’a pu s’empêcher de placer sa balle exactement au milieu du front de sa victime ! Le caractère ridicule de Poirot, sa petite taille, son embonpoint, sa moustache cirée, sa coquetterie affectée, et surtout son insupportable vantardise, ne relèvent pas du clivage comme le débraillé de Sherlock Holmes. Au contraire, ce ridicule est significatif d’une sorte de position dévalorisée, dans le registre de l’infantile : les héros d’Agatha Christie sont dans le monde des gens sérieux comme des enfants et c’est à partir de cette position infantile qu’ils peuvent voir ce qui reste invisible aux autres (Mijolla-Mellor, 1995).
21Sherlock Holmes et Poirot ont un point commun : chacun cultive une amitié fusionnelle avec un homme dont il ne peut se passer tout en le considérant comme son inférieur intellectuel, et qui se trouve dépositaire des émotions clivées par Holmes, pour Watson, de la crédulité, c’est‑à‑dire de l’illusion infantile à laquelle Poirot a renoncé, pour Hasting. Sans ces doubles, les deux héros seraient incomplets, ou pour le dire plus psychanalytiquement, le véritable héros de l’histoire est dans les deux cas cet hybride à deux têtes, dont l’une représente le Moi et l’autre, une part inconsciente externalisée.
22On retrouve la dimension de l’infantile chez Miss Marple, « vieille fille » fragile, apparemment inoffensive et ignorante, cantonnée aux dimensions minuscules de son territoire (le village de St Mary Mead). C’est ainsi que son neveu Raymond, débordant d’affection et de condescendance, croit la combler en lui offrant des vacances dans une île tropicale, mais l’objectif est loin d’être atteint :
Hélas ! C’était infiniment regrettable – et elle en éprouvait même un lancinant sentiment de culpabilité –, mais elle n’était pas comblée comme elle l’aurait dû.
Il faisait beau et chaud, certes – pour le plus grand bien de ses rhumatismes. Et le paysage était superbe – encore que... un rien monotone peut-être ? Tous ces palmiers... Toutes ces journées identiques où il ne se passait jamais rien... Pas comme à St Mary Mead. Son neveu avait une fois comparé l’animation du village à un peu de mousse sur la surface d’une eau dormante, et elle avait rétorqué avec indignation que si l’on en glissait une goutte sous une plaque de microscope, on verrait toute une vie s’y dérouler. (Christie, 1964, 1998, p. 1154)
23C’est qu’il se passe bien des choses dans un village, pour qui sait les observer. « Je connais la nature humaine, avoue Miss Marple. On ne peut faire autrement que de la connaître lorsqu’on vit dans un village depuis si longtemps. » (Christie, 1932, 1986, p. 130)
24Ainsi, Miss Marple ne se laisse jamais duper. Bienveillante, mais lucide, elle n’a nul besoin de modèle abstrait, mais transpose par analogie son inépuisable stock de modèles concrets à toutes sortes de situations nouvelles. Confrontée à une énigme, elle paraît dans un premier temps, du fait de cette démarche analogique, associer librement sans direction, elle semble un peu folle, bizarre en tout cas, perdue. Néanmoins, elle parvient toujours à transformer l’inconnu en familier, donc à réduire l’angoisse de l’étranger ; pour autant, elle ne se rend pas complice de ce mal qu’elle comprend si bien, et sa solidité surmoïque8 est sans faille.
25Quant au commissaire Maigret, peut-être pense‑t‑il, mais rien n’est moins certain. Lui‑même, en tout cas, le nie :
— Qu’est-ce que vous en pensez, patron ?
C’était une question que ses collaborateurs se hasardaient rarement à lui poser, car il répondait le plus souvent par un grognement devenu familier : « Je ne pense pas. »
Au lieu de cela, il questionna à son tour. (Simenon, 1972, 1991, p. 785)
26Il se pose toutes sortes de questions, même ridicules, et pendant une enquête, il a la « manie » de répéter toujours les mêmes gestes, de refaire les mêmes trajets (Simenon, 1970, 1991, p. 157). Cherchant à « reconstituer en esprit la personnalité » (Simenon, 1971, 1991, p. 372) des protagonistes de son affaire, il se promène, entre dans les bistrots, mange, boit, absorbe les milieux, les atmosphères et les êtres ; en somme, sa problématique est à la fois psychologique et sociale. Il s’imprègne de tout cela sur le mode de l’oralité, du fusionnel. Quand l’énigme commence à prendre tournure pour lui, c’est comme un repas trop lourd et trop arrosé, ressasser toujours le même problème finit par l’écœurer (Simenon, 1971, 1991, p. 374), il a « l’estomac barbouillé » (Simenon, 1972, 1991, p. 833), dans un état qui représente exactement un effet de l’inconscient, lorsqu’une nouvelle conception est en train de prendre forme en soi. C’est dans ces moments‑là que la sollicitude discrète de Mme Maigret est précieuse : figure idéalement maternelle, elle sait à point lui préparer un repas léger et « s’asseoir à côté de lui en ayant soin de ne pas le déranger par des questions » (Simenon, 1971, 1991, p. 374). Ainsi, non seulement la résolution de l’énigme est pour Maigret un processus essentiellement corporel, c’est‑à‑dire essentiellement inconscient, peut‑être préconscient, dans la première topique9 de Freud, mais encore cette résolution se déploie-t‑elle d’autant mieux qu’elle prend appui sur ce que Bleger (1971, 1987) nomme la « sociabilité syncrétique », c’est‑à‑dire un lien muet à un cadre maternel qui protège et stabilise le noyau indifférencié de l’identité10.
27On pourrait en dire autant du commissaire Adamsberg de Fred Vargas, à ceci près que son appétence concerne moins la nourriture que les femmes, auxquelles il s’avoue incapable de résister. Lui aussi déclare ne même pas comprendre ce que les autres entendent par pensée, réflexion :
On pouvait y réfléchir, éventuellement, mais Adamsberg ne savait réfléchir qu’en déambulant. Si on pouvait appeler ça réfléchir. Cela faisait bien longtemps qu’il avait admis que, chez lui, penser n’avait rien de commun avec la définition appliquée à cet exercice. Former, combiner des idées et des jugements. Ce n’était pas faute d’avoir essayé, demeurant assis sur une chaise propre, posant les coudes sur une table nette, attrapant feuille et stylo, serrant son front dans ses doigts, toutes tentatives qui n’avaient fait que déconnecter ses circuits logiques. Son esprit déstructuré lui évoquait une carte muette, un magma où rien ne parvenait à s’isoler, à s’identifier comme Idée. Tout paraissait toujours pouvoir se raccorder à tout, par des petits sentiers de traverse où s’enchevêtraient des bruits, des mots, des odeurs, des éclats, souvenirs, images, échos, grains de poussière. Et c’est avec tout cela seulement qu’il devait, lui, Adamsberg, diriger les vingt-sept agents de sa brigade et obtenir, selon le terme récurrent du divisionnaire, des Résultats. Il aurait dû s’en inquiéter. Mais d’autres corps flottants occupaient en ce jour l’esprit du commissaire. (Vargas, 2006, p. 102-103)
28Cette carte muette où tout peut se raccorder à tout, ce magma peuplé de corps flottants, voilà des métaphores qui nous conduisent directement au fonctionnement de l’inconscient.
29En s’ouvrant à l’infinie diversité des savoirs, des modes de pensée et des représentations du monde, cet ouvrage tentera donc d’envisager ensemble, dans une liaison organique, vivante, assumant d’être à l’occasion conflictuelle voire contradictoire, trois éléments apparemment irréconciliables : une psychologie exigeante qui s’assure de produire des savoir valides, la conscience aiguë des déterminations sociales et la prise en compte de cet exorbitant pari, le postulat de l’inconscient.
Notes de bas de page
1 Par opposition, les sciences humaines et sociales (SHS) (et donc la psychologie) seraient soit inexactes, soit... – le terme de « molles », dans notre univers phallique, est si péjoratif que personne ne l’emploie, même leurs détracteurs, sinon sous la forme du sarcasme – on pourrait proposer « souples » voire, comme le dit Michel Serres, « douces » (2015).
2 Positivisme : doctrine qui se réclame de la seule connaissance des faits, de l’expérience scientifique, qui affirme que la pensée ne peut atteindre que des relations et des lois (et non les choses en soi).
3 On pourrait arguer qu’il existe des différences importantes entre psychologie clinique et psychanalyse. C’est ce que fait Castel (2006), pour qui la psychologie clinique psychanalytique telle qu’on l’enseigne à l’Université est un compromis intenable, ne serait‑ce que parce que c’est sur le divan, et non pas dans un amphithéâtre, qu’une psychanalyse vivante s’étudie. Néanmoins, pour le propos de ce livre, elles ne me semblent pas centrales.
4 Pour les lecteurs aussi éblouis que moi par la physique quantique et ses fascinants énoncés, je recommande le très accessible Petit voyage dans le monde des quanta d’Étienne Klein (2016).
5 Processus par lequel le but originellement sexuel de la pulsion est transformé, échangé contre un autre but, culturel et social celui-là, qui lui est psychiquement apparenté.
6 Processus psychique par lequel sont séparés en deux parts indépendantes l’une de l’autre, soit l’objet (l’autre est perçu comme tout bon ou tout mauvais, totalement aimé ou totalement haï), soit le moi (une part du moi est rejetée à l’extérieur du sujet, qui ne la reconnaît pas comme lui appartenant).
7 Au sens clinique, la mélancolie désigne un trouble psychique grave, une forme extrême de dépression, qui se manifeste notamment par la perte du sens de la vie et comporte des risques suicidaires sérieux.
8 Surmoi : instance, élément de la structure psychique qui, héritant des parents et représentant la loi à l’intérieur du sujet, joue le rôle de guide, de censeur moral ou de juge interne, plus ou moins bienveillant ou sévère, voire parfois sadique.
9 Système par lequel on se représente l’appareil psychique comme un espace divisé en secteurs (première topique freudienne), comme un théâtre où interagissent plusieurs personnages (seconde topique freudienne), ou encore comme le conflit de deux pulsions antagonistes (troisième topique freudienne).
10 Bleger donne pour exemple de ce fonctionnement la situation dans laquelle, dans la même pièce, une mère est occupée à ses tâches pendant que son enfant joue, isolé dans son jeu, sans qu’ils communiquent ou interagissent : « Si la mère, à un moment donné, laisse ce qu’elle est en train de faire et sort de la pièce, l’enfant cesse immédiatement son jeu et sort en courant pour être près d’elle ; chacun d’entre eux, que d’un point de vue naturaliste nous avons cru être une personne isolée, se trouve dans un lien de fusion ou de non-discrimination. [...] L’enfant isolé qui joue peut justement être isolé et réussir à jouer [...] tant qu’il a l’assurance de maintenir clivée, dans un dépositaire fidèle, la sociabilité syncrétique (symbiose). » (Bleger, 1971, 1987, p. 51-52)
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