Conclusion de la deuxième partie
p. 167-168
Texte intégral
1Marcel Proust comparait l’excitation de l’ivresse à celle produite par le phénomène de la mémoire involontaire (Le Temps retrouvé, 1927). Selon lui, dans ces deux états, on touche à l’immortalité : dans l’ivresse par un phénomène d’adhésion et d’enfermement dans le présent qui isole du passé et lors du souvenir, par un processus d’élargissement de l’esprit qui « donne une valeur d’éternité ». Je suis tentée d’établir un parallèle en prenant l’image d’une éternité vers le passé. En quechua aussi bien qu’en aymara, le futur – inconnu − se trouve derrière soi alors que le passé est devant nous1. Une éternité… Ainsi, l’alcool est susceptible de projeter le buveur dans une époque ancienne, de le renvoyer auprès de ses ancêtres, en bref, d’activer une mémoire longue. Je ne voudrais pas pécher par omission en occultant le fait que si l’alcool, certes, peut renvoyer dans le passé, il peut toutefois également faire traverser le temps à celui qui le boit, et sous son emprise, le décrypteur saura dévoiler certains pans du futur. C’est un entraînement qui incombe particulièrement aux curanderos*.
2Certainement, les agapes d’aujourd’hui conviant vivants et morts n’ont plus le même sens de contestation qu’au tout début de la colonie lors des rébellions messianiques ou des borracheras* qui favorisaient une communication assidue avec les wak’a*. Néanmoins, même s’il est difficile de considérer que les habitants actuels des Andes boivent et mangent avec leurs morts en recherchant une certaine forme consciente de rébellion, il n’en reste pas moins un fond de contestation puisqu’ils n’ont guère abandonné leurs pratiques séculaires malgré les édits municipaux interdisant de boire ou bien prohibant la consommation d’alcool sur les tombes lors de la Toussaint. À chaque Toussaint, les différents cimetières du département sont le théâtre de scènes quasiment orgiaques où coule la chicha et où vivants et morts dévorent les mets cuisinés expressément pour l’occasion. En outre, on assiste ces dernières années à un développement d’un néo-culte aux têtes de mort (les ñatitas*) auxquelles on fait des offrandes et demande des bienfaits en retour, tant dans le cimetière de Cochabamba qu’à Quillacollo ou dans des villages comme Sipe Sipe2. D’ailleurs, l’Église catholique − prenant ses distances avec le discours officiel − a, en partie, renoncé à déraciner ces habitudes syncrétiques d’origine espagnole aussi bien que précolombienne. Elle a plutôt cherché à s’en accommoder, en donnant un sens chrétien à ces fêtes et en utilisant les images du corps et du sang du Christ. À travers l’ivresse, les vivants éprouvent une liberté, le carcan étroit de la religion imposée explose et par l’intermédiaire du langage, les buveurs osent retourner en rêve vers des temps utopiques où auraient régné harmonie et confiance. L’ébriété révèle la subversion, réveille le sentiment d’injustice que les ancêtres peuvent pacifier. En somme, parler avec ses défunts, leur demander aide et protection, passe par l’expérimentation d’une ivresse ritualisée qui se manifeste parfois sous forme ludique.
3Je souhaite terminer par un hommage pour conclure ce qui précède. J’avais un ami, Victor Hugo Vizcarra, disparu depuis, qui vivait dans la rue. C’était un alcoolique de renom… et aussi et surtout un intellectuel qui narrait dans ses livres sa vie d’errance et ses expériences de rue. Son dernier ouvrage, un succès de librairie en Bolivie, s’intitule Estaba borracho pero me acuerdo3, et je crois bien que le titre renferme le sens de tout ce qui précède.
Notes de bas de page
1 Núñez et Sweetser (2006) expliquent que le futur est pointé derrière l’individu (suivant le principe qu’il est par définition inconnu et qu’on ne peut donc pas le voir) alors que le passé est désigné par un geste devant lui (suivant le principe qu’il a été vécu et est donc « visible »). Dans une autre étude, Núñez et al. (2012) démontrèrent que les Yupno, de Papouasie-Nouvelle-Guinée, indiquent le futur par un geste vers le haut et le passé par un geste vers le bas.
2 Pour une étude sur les ñatitas* dans le cimetière de La Paz, voir Fernández Juárez (2007).
3 « J’étais ivre mais je me souviens ».
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Un aliment sain dans un corps sain
Perspectives historiques
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2007
La Pomme de terre
De la Renaissance au xxie siècle
Jean-Pierre Williot et Marc de Ferrière le Vayer (dir.)
2011
