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    Plan détaillé Texte intégral Les grands principes du régime alimentaireFruits et légumes : un couple centralLégumineuses et céréalesDes viandes sous surveillanceLa viande : un symbole de forceLa viande, un mets d’exception : utopie et inégalités« Toute chair n’est pas viande » : le cas des poissonsLes sous-produits animaux : de l’éthique animale à la santé individuelleLes produits végétaux : une autre manière de consommer la natureÉpices, aromates et huiles : des produits précieux et vertueuxDe l’eau pour la vie, du vin pour la fêteEau du robinet ou eau en bouteille ? Notes de bas de page

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    Table des matières

    Chapitre I

    Les grands principes d’une alimentation-santé

    p. 25-43

    Texte intégral Les grands principes du régime alimentaireFruits et légumes : un couple centralLégumineuses et céréalesDes viandes sous surveillanceLa viande : un symbole de forceLa viande, un mets d’exception : utopie et inégalités« Toute chair n’est pas viande » : le cas des poissonsLes sous-produits animaux : de l’éthique animale à la santé individuelleLes produits végétaux : une autre manière de consommer la natureÉpices, aromates et huiles : des produits précieux et vertueuxDe l’eau pour la vie, du vin pour la fêteEau du robinet ou eau en bouteille ? Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dans le domaine alimentaire, où les comportements fusionnent les dimensions biologiques et culturelles, le besoin du « même » s’affirme en élaborant des répulsions et des dégoûts qui maintiennent des barrières de références précises et constantes. Les mangeurs sains ont échafaudé une manière de penser, de sélectionner, de classer et d’ordonner les différents aliments qui leur est particulière. Cet exercice de classement définit l’homme et sa culture : « La culture est cette activité cognitive caractéristique de l’homme qui consiste à classer, évaluer, hiérarchiser. Elle organise l’environnement en systèmes et sous systèmes en perpétuel changement1. » Ils se sont progressivement construit un régime alimentaire qui leur est particulier, enraciné dans une structure alimentaire culturelle plus vaste, possédant déjà ses aliments permis, prescrits et proscrits2.

    Les grands principes du régime alimentaire

    2Le système alimentaire élaboré par nos interlocuteurs s’est avéré sensible aux scansions temporelles, fondées sur des alternances entre gras et maigre. Imposées d’abord par la nature, elles ont été retravaillées par la culture. Jusqu’au xve siècle, l’alimentation des chrétiens est marquée par des périodes de diète, durant lesquelles les individus changent leurs habitudes alimentaires, afin de célébrer tel ou tel événement religieux3. Puis le religieux comme le médical ont justifié les variations alimentaires par une rhétorique autour des plaisirs4. Chez les chrétiens, le non-respect des cadres de la consommation alimentaire n’est pas théorisé et verbalisé par une sémantique de « la contamination » mais pris dans les faisceaux des plaisirs, des gourmandises et des culpabilités. Plutôt que sur une distinction entre pur et impur, le christianisme s’est construit sur une dichotomie entre gras et maigre, quotidien et exceptionnalité5. Ainsi, le contenu du repas est dépendant de la forme qui elle-même varie selon deux grandes polarités : temps de fête ou temps du quotidien. C’est cette variation du contenu en fonction de la raison sociale, collective ou individuelle – entre nécessité et commensalité – que l’on retrouve chez nos interlocuteurs. La maîtrise des différentes temporalités, entre temps biologiques, temps sociaux, temps collectifs et temps individuels est à la source des variations structurelles.

    3Contrairement aux régimes végétariens ou végétaliens, le régime de nos interlocuteurs n’est pas, à proprement parler, un régime d’éviction. Aucune entité appartenant aux régimes alimentaires occidentaux – fruits, légumes, poisson, viande, céréales, légumineuses – n’est a priori proscrite. Seuls de subtils jeux de correspondance entraînent le rejet, du moins dans les discours, de produits jugés à la fois nocifs pour la santé et toxiques pour l’environnement. Comme le souligne Éléonore, seuls « les mélanges qui ne sont pas harmonieux entre les aliments créent des toxines ». Le régime alimentaire des mangeurs sains est traversé de non-concordances ou d’incompatibilités qui sont à la base de la notion d’équilibre. Pour Sandra, le repas équilibré est un repas composite et varié. Il comprend forcément des légumes, qui sont ensuite associés à des céréales, à de la viande, du poisson ou des protéines végétales. Pour constituer ces repas, elle effectue des choix multiples mais concordants. Dans ses alternances, elle est attentive à la présence d’aliments à la fois crus et cuits dans une même journée, évite les répétitions et construit ses équilibres à court comme à plus long terme. Respectant les critères d’une alimentation locale et de saison, propice à une exploitation de la variété et des sous-variétés de chaque classe d’aliments, elle démultiplie les territoires de consommation en exploitant les statuts polyvalents des aliments6.

    4La structure quotidienne des préparations culinaires ressemble à s’y méprendre au régime dit méditerranéen7. La pyramide de Willett8 est la représentation la plus popularisée de cette diète méditerranéenne. Destinée au départ à des personnes malades, elle est progressivement présentée comme le modèle nutritionnel idéal pour se maintenir en bonne santé. De 1992 à 2002, son évolution reflète les évolutions sociétales et médicales en matière d’alimentation-santé. Les fruits et les légumes constituent la base de la pyramide et sont au cœur de l’idéal de l’alimentation-santé. Quant aux viandes, situées au sommet de la pyramide, elles sont jugées néfastes pour la santé. La dernière version de la pyramide, moins connue et moins diffusée, prend en compte des éléments nouveaux tels que l’activité physique et sportive ou les boissons et différencie, par exemple, les céréales brutes des céréales complètes ainsi que les graisses saturées des graisses insaturées. Les habitudes alimentaires de nos interlocuteurs sont un mélange entre les différentes étapes de la diète méditerranée et des éléments empruntés aux régimes végétaliens et/ou végétariens. Elles confirment les influences réciproques des différents régimes dits de santé, qui se nourrissent des mêmes représentations et des mêmes inquiétudes. Comme le souligne Laurence Ossipow dans le Dictionnaire des cultures alimentaires, « les personnes végétariennes empruntent des produits, des modes de consommation et des recettes à d’autres courants de la mouvance d’alimentation dite saine9 ». L’utilisation du soja et des produits végétaux, pendant longtemps réservés aux végétariens, montre comment le partage d’un rapport particulier au monde engendre des usages similaires.

    Fruits et légumes : un couple central

    5Les mangeurs sains placent les fruits et les légumes au centre de leur repas. Ils sont au cœur des assiettes et des menus tout au long de l’année. Pour Nathan et Sylvianne, les légumes cuisinés tout au long de l’année sont nombreux et diversifiés, ils sont cuisinés en gratin ou en salades, et constituent le plat principal. Longtemps perçus en France comme des accompagnements10, les légumes deviennent les éléments principaux du repas. Cette translation du légume de la périphérie au centre de l’assiette justifie l’importance que les mangeurs accordent à la qualité et à la variété de cet aliment ainsi que leurs modes de cuisson et d’assaisonnement. Par ailleurs, la charge symbolique dont bénéficient les fruits et légumes facilite l’insertion de ces derniers dans les structures culinaires de l’alimentation-santé. Ils sont parés par la littérature diététique, comme par les campagnes d’éducation nutritionnelle, de mille et une vertus. Pour Éliane, qui mange des légumes tous les jours, l’impératif public s’est transformé en un besoin corporel impérieux : « Je suis quelqu’un qui mange des légumes tous les jours. Toujours. J’ai besoin de ça. Sinon je me sens pas bien. »

    6De prime abord, nos interlocuteurs ne semblent pas faire de distinction entre les fruits et les légumes. Ils les accouplent naturellement par la proposition « et », comme dans l’item « fruits et légumes ». La fusion de ces deux aliments est relayée par l’utilisation très médiatique du couple, comme dans le fameux slogan « Manger 5 fruits et légumes par jour11 ». Quasi autonomes, comme si dans leur indistinction ils avaient donné lieu à un nouvel aliment, les fruits et légumes sont perçus comme une synthèse parfaite de bénéfices et de vertus. Ils se présentent comme les deux faces, distinctes et complémentaires, d’un ensemble plus vaste que représente le manger sain. En pratique, des distinctions s’effectuent pourtant entre eux. La distinction entre les fruits et les légumes est une affaire à la fois de botaniste et de gastronome12. La tomate ou l’aubergine sont considérées dans les préparations culinaires comme des légumes tandis qu’elles appartiennent, botaniquement parlant, à la classe des fruits. Ainsi, un fruit (pour les gastronomes) peut ne pas en être un (pour les botanistes), et inversement. En mangeurs attentifs aux vertus des aliments, nos interlocuteurs agrègent les fruits et les légumes dans une indistinction certaine. En gastronomes, ils les différencient avant tout par leur saveur : sucré ou salé. Par ailleurs, les fruits ont des avantages symboliques que ne possèdent pas les légumes : ils poussent sur les arbres et sont plus près du ciel et du soleil, moins soumis à la souillure de la terre13. Ainsi, l’attribution d’un statut de fruit ou de légume a des conséquences, notamment sur l’ordre de consommation. Comme nous le signale Sandra, se faisant l’écho de l’ensemble de nos interlocuteurs, les fruits crus ne peuvent être consommés en fin de repas car ils empêchent la digestion de se faire rapidement et correctement. Les fruits crus sont donc réservés aux en-cas. Ils peuvent être consommés une heure ou une demi-heure avant le repas. Cuits, ils peuvent par contre être consommés en fin de repas mais s’apparentent alors davantage à des desserts. Ajouter du sucre de canne ou du miel aux fruits cuits14 est une manière de définitivement trancher leur statut ; avec du sucre, les fruits cuits s’apparentent à des douceurs15.

    7La place de choix à accorder aux fruits et aux légumes dans l’alimentation quotidienne est l’un des rares enjeux sur lesquels les mangeurs et les professionnels de santé que nous avons interviewés s’accordent. Ils permettent d’assurer l’entretien a minima d’une bonne santé, tout en espérant en potentialiser les effets pour l’avenir. Entre les thérapeutiques aux plantes, les cosmétiques aux plantes et les plantes qui se mangent, ils sont au cœur des pratiques du manger sain16.

    Légumineuses et céréales

    8Dans les hiérarchies qu’établissent les mangeurs sains entre les différents aliments, les légumineuses17 figurent parmi les aliments les plus vertueux après les fruits et les légumes. Les céréales, quant à eux, imposent des positionnements plus nuancés et complexes, parfois contradictoires. Leur intégration au manger sain dépend d’une hiérarchie qui méprise les céréales les plus communes telles que le blé et place, à son sommet, des céréales plus raffinées, plus rares, telles que le quinoa, l’épeautre, le sarrasin, le kamut, etc. Par ailleurs, les céréales sont toujours choisies « brutes » ou « non raffinées ». Comme le dit Sandra, acheter des pains complets ou spéciaux permet de satisfaire la faim, le goût et la santé : « Moi le pain blanc, j’ai faim si je mange du pain blanc, quand je mange du pain blanc, mon palais il n’est pas satisfait. » Lorsque Clarisse fait des pâtes, ce qui arrive très rarement, elle les choisit « à quelque chose » : « Je fais des pâtes, pâtes aux herbes, pâtes à l’ail, pâtes à la spiruline, enfin voilà. J’achète souvent des choses complètes ou semi-complètes. » Cette insistance sur le choix des céréales et de leur raffinage confirme la valeur que les mangeurs prêtent aux vertus des aliments qu’ils ingurgitent. Le sens du manger se construit par l’apport au corps et les avantages que l’aliment procure à l’organisme. Les céréales blanches sont reléguées dans l’entre-deux du manger « pour rien », ni bonnes ni mauvaises pour la santé, et présentent dès lors peu d’intérêt.

    9La perception négative du blé et de ses produits dérivés dans le cadre d’une alimentation-santé se nourrit des différentes contradictions scientifiques à l’égard de ce produit. Il est depuis quelques années pointé du doigt dans le cadre des intolérances au gluten. Parmi nos interlocuteurs, au moins une dizaine nous ont fait part d’un usage limité du blé dans leurs préparations culinaires pour cause d’intolérance. Niels, atteint d’une sclérose en plaque depuis l’âge de vingt ans, a considérablement modifié son régime alimentaire suite au diagnostic de sa maladie. Ayant longtemps cherché les causes de sa fragilité, il nous fait part, en entretien, des travaux du docteur Kousmine18 : « […] selon elle la sclérose en plaque est une maladie cœliaque à l’origine, c’est-à-dire du colon, c’est parce que notre colon est saturé par le gluten que ça laisse plus passer les bonnes vitamines et que ça bloque. » Ainsi, et comme le signale Denise-Anne Moneret-Vautrin, l’éventualité d’une hypersensibilité alimentaire comme source de certaines maladies est une pensée communément soutenue par le grand public et certaines recherches médicales19.

    Des viandes sous surveillance

    10Si l’ensemble des mangeurs sains se questionne sur la place de la nourriture carnée dans le cadre d’une alimentation-santé, en cuisine, ils ne lui accordent pas tous la même importance. Il y a ceux, comme Jimmy, Frédérique ou Adeline, qui se réclament végétariens et ne mangent plus ni viande ni poisson. Il y a ceux, comme Flore, la cousine d’Adeline, qui se disent « végétariens » mais qui mangent du poisson, et ceux, comme Odile qui, pour faire plaisir à sa grand-mère ou à des amis, acceptent, exceptionnellement, de manger de la viande. Enfin, comme Armand, il y a ceux qui s’affichent en « sympathisants végétariens » : « Je suis tout à fait sensible, je dis que je suis pas végétarien mais je suis un sympathisant, un sympathisant végétarien. C’est un peu comme les sympathisants du PS, ils n’ont pas leur carte mais ils votent. » Ainsi, dans leur majorité, nos interlocuteurs consomment, au moins occasionnellement, de la viande car l’exclure complètement de leur alimentation ne correspond pas, comme nous l’avons vu plus haut, à l’idée qu’ils se font d’un « bon équilibre nutritionnel ». Mais ayant conscience des enjeux éthiques, écologiques et sanitaires attachés à sa consommation, ceux qui mangent et cuisinent de la viande s’arrangent – en jouant sur la régularité, la quantité, la qualité et les types de viande consommées – pour lui fabriquer une place particulière au sein des structures alimentaires et donner du sens à son incorporation20.

    11La viande fait preuve d’une sélection rigoureuse. Nos interlocuteurs cherchent à s’approvisionner chez des producteurs locaux, dans les marchés ou les réseaux AMAP. Récusant la viande industrielle, ils exigent, comme Anaïs, des garanties quant aux conditions d’élevage et d’abatage des animaux : « Je suis pas du tout végétarienne, c’est pas un principe. Mais par contre je vais privilégier une viande artisanale si c’est possible, que je sais un peu d’où elle vient, française euh, élevée en plein air […]. »

    12Les différentes viandes sont placées sur une échelle des vertus plus rigides que celles des céréales ou des légumes. Ils régulent, en fonction, leur fréquence de consommation. La viande rouge arrive en tête des aliments les plus controversés. Par sa référence au sang et à la mort et pour des raisons écologiques, sa consommation est évitée21. Les abats sont également peu consommés. Ils entraînent souvent aversion et dégoût22. Les viandes dites blanches – les volailles – semblent les moins risquées à la consommation. Comme le raconte avec ironie Adeline, végétarienne, elle se voit souvent proposer par des non-végétariens du poisson ou du poulet à la place de la viande, comme si l’absence de référence au sang plaçait dans la même catégorie poisson et viande blanche, les arrachant à l’animalité, à la chair et aux similitudes humaines23. Mais c’est également pour des raisons écologiques que les viandes blanches sont préférées aux viandes rouges. Comme le souligne Clarisse, si « chacun mange un bœuf il nous faut six planètes ». Les charcuteries : jambons, saucissons, etc.24, sont assimilées aux viandes blanches. Certes l’Alsace a toujours accordé une large place à ce type de mets dans son alimentation quotidienne traditionnelle, mais, outre des particularismes régionaux, il faut tenir compte, pour expliquer ces choix, d’une part de la connotation du « blanc » qui déculpabilise le consommateur (puisque le sang sait, dans ce cas, se faire oublier) et d’autre part du conditionnement des morceaux sous des formes le plus souvent non identifiables25. L’individu se construit dans sa singularité d’homme par opposition à l’animal. Or, manger de la viande ramène le mangeur à ce qu’il a en commun avec l’animal : la chair, le sang, le souffle vital, la putréfaction. La consommation de chair risque à tout moment de rompre la frontière entre l’homme et l’animal, et de faire démasquer la continuité que les individus cherchent, notamment par la cuisine, à oublier à tout prix. Dans ses écrits, Noëlie Vialles différencie deux types de mangeurs de viande :

    Le sarcophage, carnivore, honteux ou machinal, souhaite des garanties d’innocuité mais préfère rester dans l’ignorance, notamment des conditions de productions pour continuer à manger sans état d’âme des aliments sans histoires […]. Le zoophage au contraire cherche à identifier au mieux l’origine et les modalités de production, considérées comme des garanties de qualité.26

    13Ainsi, l’attitude de nos interlocuteurs vis-à-vis des animaux et de la viande est profondément paradoxale. Ils oscillent entre sarcophagie et zoophagie. Car si les mangeurs sains expriment le besoin, dans l’assiette, de ne plus reconnaître ce qui a été de l’animal, ils sont néanmoins attentifs à l’origine de cette viande, à son histoire et aux conditions de vie antérieures des animaux, attitudes typiques de la zoophagie27.

    14Depuis le végétarisme le plus scrupuleux jusqu’à la zoophagie affirmée, l’individu dispose d’un champ de variations étendues. Se situant quelque part entre ces deux pôles, oscillant selon les moments ou les événements, l’individu cherche, à travers la viande, à se forger un regard et une attitude vis-à-vis du semblable et du différent. Mais que les mangeurs sains soient zoophages ou sarcophages, leurs convictions écologiques et leurs préoccupations sanitaires les amènent à adopter une attitude prudente face à l’aliment carné. Reprenant à leur compte les arguments santé d’une société inquiète qui prône à la fois la restriction tout en insistant sur le caractère irremplacable du mets carné, leurs discours relèvent les paradoxes sociétaux et la difficulté à choisir et à se déterminer.

    La viande : un symbole de force

    15À côté des attitudes de prudence et de circonspection, la viande continue d’être jugée indispensable voire irremplaçable par certains de nos interlocuteurs. Le terme « besoin » revient régulièrement dans les entretiens et marque les imaginaires du corps. Pacôme aime la viande et avoue, non sans une certaine culpabilité, en manger tous les jours. Il justifie son besoin par un appel du corps et une activité sportive intense : « Je sens que j’en ai besoin quand même, pour tout ce qui est fer, les muscles, je fais du sport donc j’ai besoin de viande, et puis avec un plat je vois pas seulement des légumes devant moi, il manquera quelque chose. » Pour Jimmy, pourtant végétarien, la viande reste un symbole de masculinité. Ne plus en manger nécessite de réassurer par d’autres moyens son statut d’homme. Quant à Ambre, gymnaste de haut niveau, elle n’a pas un goût particulièrement prononcé pour la viande mais se force à en manger dans le cadre de sa pratique sportive pour l’aider à entretenir ses muscles. Même Éléonore, pourtant végétarienne stricte depuis plus de trente ans, continue d’associer la viande à une nourriture de guerrier, qui stimule les instincts polémologiques et virils de l’homme. Elle lui confère les mêmes effets qu’à une drogue : « Y a des composants dedans qui font que, comme les guerriers, c’est plus la partie animale de l’être qui est stimulée par la viande mais ça retombe très vite, donc le corps en redemande […] c’est comme une drogue. »

    16La viande symbole de force et de vigueur fait aussi écho à des moments de fragilité. En période de convalescence, il peut s’avérer nécessaire de manger plus de viande, comme il peut s’avérer nécessaire de manger davantage de viande en hiver qu’en été pour se protéger des agressions du froid. Régina a survécu à deux cancers. Elle a subi de multiples interventions chirurgicales. Végétarienne convaincue, elle raconte comment, à son réveil à l’hôpital, elle a soudain senti le besoin de manger de la viande et a réclamé « un sandwich au jambon ». Puis, à sa sortie d’hôpital, elle se souvient avoir réclamé tous les jours de la viande, de la viande rouge, saignante, « la bête » comme elle dit, car elle se sentait comme « une faiblesse » que la viande devait venir combler28.

    La viande, un mets d’exception : utopie et inégalités

    17Annie Hubert, dans sa contribution aux cahiers de l’OCHA L’homme, le mangeur, l’animal. Qui nourrit l’autre ?29, fait part de son inquiétude de voir la société radicaliser si vivement ses positions vis-à-vis de la viande et ainsi creuser le fossé des inégalités sociales et des générations : « La viande, la chair, un luxe pour nombre de leurs parents et grands-parents est devenue un objet de dégoût30. » Elle anticipe l’arrivée d’une nouvelle génération d’individu, majoritairement anti-viande, tendant vers un végétarisme strict. Elle imagine différents scénarios utopiques dans lesquels fruits, légumes et céréales deviennent les principaux ingrédients des préparations culinaires et où la viande est soit rejetée, soit consommée avec le label « animaux heureux ». L’alimentation est alors régulée par la morale et crée, de fait, des inégalités. Pour Annie Hubert, seuls les plus riches se payeront le luxe de manger des animaux heureux ou de ne plus en manger en rééquilibrant autrement leurs apports quotidiens. Or, c’est précisément ces inégalités que cherchent à éviter nos interlocuteurs. Éliane a beaucoup voyagé dans des pays où la viande est quasi inexistante de l’alimentation quotidienne pour les populations locales. Pour elle, pouvoir manger et cuisiner de la viande relève d’un « luxe » occidental, qui permet de varier l’alimentation quotidienne et dont il serait aberrant de se priver : « Quand on voyage dans des pays où les êtres humains meurent très facilement et les enfants… ils aimeraient bien manger de la viande, euh… bon ça fait réfléchir sur le fait d’être végétarien, nous on a la chance d’en avoir. »

    « Toute chair n’est pas viande31 » : le cas des poissons

    18Comme le rappelle le titre de l’article de Noëlie Vialles « Toute chair n’est pas viande », la difficile catégorisation des chairs animales au sein du régime alimentaire de nos interlocuteurs suggère des ambiguïtés quant aux poissons. Ainsi faut-il faire une distinction entre la chair, la chair animale et la viande. Exsangue, le poisson vient rappeler la chair blanche : « N’étant ni morts naturellement, ni “vraiment” tués, les poissons pêchés ne sont ni cadavres immangeables, ni viande véritable. Le poisson est cette catégorie alimentaire intermédiaire entre “viande” et “légume” : il est, au regard du légume, comme de la viande32. » Si la séparation du poisson avec l’homme semble plus assurée que pour les viandes33, pour autant, son milieu naturel et sa nourriture sont sources d’inquiétudes. De par sa petite taille et sa respiration aquatique, le poisson semble plus fragile que d’autres animaux et davantage perméable aux influences de son milieu et notamment aux pollutions des mers. Dernièrement, les révélations concernant le taux important d’œstrogènes présent dans les saumons norvégiens ont généré des doutes chez nos interlocuteurs qui voyaient jusqu’à présent dans le poisson une alternative convenable à la pièce de viande.

    Les sous-produits animaux : de l’éthique animale à la santé individuelle

    19Les ambiguïtés que soulignent nos interlocuteurs au sujet des viandes et des poissons et la difficulté à inscrire ces aliments dans les régimes alimentaires quotidiens se retrouvent dans les cas des sous-produits animaux. Face à la contre nature que représente l’insémination artificielle, certains lui préfèrent la mise à mort qui replace, en respect, l’animal dans un continuum vital et le fait apparaître comme un semblable. Armand, mangeur de viande occasionnel, concède que les bêtes que l’on destine à l’abattoir ont finalement des conditions de vie plus décentes que celles que l’on force à produire des œufs ou du lait : « On fait moins chier les bêtes finalement, bien sûr on les tue, mais on les emmerde une fois dans leur vie, bon c’est la dernière, mais ce sera qu’une fois. »

    20Si la mise à mort de l’animal est ritualisée, la production d’œufs et de lait n’est pas soumise aux mêmes régulations. Comme nous le fait remarquer Armand, la production de lait ou d’œufs touche directement à la vie des animaux, et passe par un contrôle de leur sexualité. Œufs et lait sont des produits qui rappellent la capacité des animaux, comme celle des êtres humains, à procréer. Alors que l’attitude de sarcophagie avait permis d’éloigner une possible proximité entre l’homme et l’animal, lait et œufs ramènent l’individu, par le biais de la sexualité, à ses similitudes avec l’animal. Ainsi, la production en grande quantité d’œufs et de lait apparaît comme une manipulation artificielle des qualités reproductives des animaux. Le lait devient alors un produit contre nature : « Le lait n’était pas du tout naturel. Mais le lait, on exploite l’animal, voilà. » Dans les imaginaires, le lait est donc réservé aux petits de la vache et ne peut être toléré par les humains, car comme le dit Niels : « Il n’est pas un veau. » Cette intolérance supposée des hommes au lactée remet chacun à sa place et redessine la frontière entre l’animal et l’homme que l’absorption de lait avait rendu perméable. Les produits laitiers entrent dans la catégorie des « produits vivants34 » et des expressions comme « des fromages qui sentent la chèvre ou la vache » rappellent les liens complexes qui se nouent entre l’odeur, la vie, l’animal et le produit transformé.

    21Comme le faisait déjà remarquer Laurence Ossipow au sujet des végétariens, les sous-produits animaux ont donc un statut très ambivalent35. Si les végétariens déclarent en consommer peu, l’observation de leurs pratiques alimentaires quotidiennes indique néanmoins une consommation importante de fromage. Il en va de même pour nos interlocuteurs qui tiennent un discours dans lequel ils semblent limiter les sous-produits animaux, alors que dans la pratique les œufs et les produits laitiers sont couramment utilisés. D’ailleurs, les mêmes critères de sélection que ceux appliqués à la viande sont utilisés. Les certifications « élevée en plein air » ou « d’origine biologique » sont la condition sine qua non à leur consommation. Mangeant casher, Myriam a longtemps acheté des œufs à coquille blanche afin de ne pas risquer la présence de sang dans le jaune. Mais très attentive à la question du bien-être animal, elle s’est rendu compte que les œufs blancs casher étaient des œufs de batterie. Face au dilemme entre œufs biologiques non casher mais dont les conditions d’élevage étaient davantage garanties et des œufs respectant ses préceptes religieux, elle a tranché en faveur des œufs de poules élevées en plein air, estimant que l’harmonie avec la nature et le cosmos était de par ce choix, et au-delà des règles canoniques, tout autant respectée sinon mieux.

    22Par ailleurs, certains de nos interlocuteurs limitent leur consommation de sous-produits animaux non parce qu’il s’agit de dérivés carnés mais parce que leurs propriétés intrinsèques seraient potentiellement néfastes pour la santé et que l’information existante sur ces produits se révèle contradictoire et complexe36. Régina est persuadée que manger trop de fromage est nocif pour la santé et peut entraîner des problèmes rénaux, voire des cancers. Elle a donc banni ce produit de son alimentation.

    Les produits végétaux : une autre manière de consommer la nature37

    23Les soubassements d’un régime alimentaire sain étant l’équilibre et la variété, les mangeurs découvrent, expérimentent et intègrent à leur alimentation des préparations à base de tofu, de soja ou de seitan, classiquement réservées aux végétariens. Contrairement aux végétariens qui cuisinent ces aliments en remplacement de la viande, nos interlocuteurs intégrent ces aliments comme une possibilité de découvrir, de diversifier et d’équilibrer leur alimentation. Ainsi, il n’est pas improbable de les voir préparer des plats où se mélangent tofu et viande. Pour autant, le soja n’est pas dépourvu de controverse. Premièrement, il pose problème car il n’est que rarement issu de production française, mettant à mal l’argument du local et de la saison. Comme le souligne Éliane, ses origines étant incertaines, le soja focalise l’attention sur ces modes de culture : « Le soja, je sais pas, faut vraiment qu’ils viennent d’une source sûre, c’est toujours des questions de représentations, je m’imagine le soja transgénique… » Par ailleurs, ses vertus sont controversées car le soja ne semble ne pas convenir à tous les organismes. Certains de nos interviewés, comme Clarisse, ont fait l’expérience d’une mauvaise assimilation de ses protéines. D’autres, comme Sandra, se méfient de sa haute teneur en oestrogènes.

    Épices, aromates et huiles : des produits précieux et vertueux

    24Comme le fait remarquer Claude Fischler se référant à Lucien Febvre, il fut une époque où l’on pensait les « fonds de cuisine » comme les grands invariants des régimes alimentaires, révélateurs des identités alimentaires des groupes et des cultures, perdurant dans le temps et dans les familles38. Mais une histoire renouvelée de l’alimentation et la modernité alimentaire ont transformé ces fonds de cuisson qui paraissaient si stables et si solides en des fonds mouvants. Les habitudes en matière de corps gras servant à cuisiner se transforment parfois rapidement, d’une génération à une autre. Comme le montre Armand, les habitudes de son père et les siennes ne sont plus les mêmes, et subissent même un curieux « retour en arrière ». En effet, le père d’Armand n’a jamais cuisiné de plats en sauces, se gardant bien d’ajouter des graisses aux cuissons et aux préparations. Armand, a contrario, a choisi quant à lui d’apprendre à faire des sauces, devenant comme il le dit : « Le fou de la famille qui fait des sauces brunes. » Odile est passée, quant à elle, aux gâteaux de sa maman faits avec de la margarine aux gâteaux faits avec du beurre, réalisant que la margarine était en réalité un mélange de différents produits.

    25Chez nos interlocuteurs se dessinent des similitudes quant à l’usage des fonds de cuisine. Le beurre, la crème ou les matières grasses animales étant proscrits des cuisines, du moins des cuisines quotidiennes, c’est l’huile qui domine les cuissons et les plats39. Si les huiles basiques – olive ou tournesol – sont citées comme les huiles de cuisson les plus couramment utilisées, pour autant, ils sont nombreux, pour les assaisonnements, à lui préférer des huiles aux senteurs plus variées. L’huile est une denrée qui a partie liée avec la rareté et la préciosité, ce qui lui confère ses vertus40. C’est donc une logique d’association entre les saveurs et les vertus que génère l’usage d’huiles multiples, soulignant une fois de plus les deux principes conducteurs des régimes de nos interlocuteurs à savoir variété et équilibre. Ainsi, Odile lors de ses repas « essaie d’associer les différents gras, les différents types d’huile, parce que ça a des propriétés ». À cette fin d’équilibre, les huiles sont également consommées crues. Leurs vertus semblent moins compromises que lors des cuissons qui génèrent des transformations chimiques difficiles à maîtriser. Les quelques gouttes ajoutées au plat juste avant consommation sont perçues comme des suppléments à la fois de santé et de sainteté. Car l’huile de ces composés est à la fois alimentaire, médicinale et sacrée. L’huile crue, ajoutée avec parcimonie juste avant l’incorporation, sanctifie le repas et ritualise le moment de la commensalité, comme le chrême protège et sanctifie le corps lors de certains rituels chrétiens41.

    26Par ailleurs, pour les mangeurs sains qui réservent le vin aux repas de fêtes, la goutte d’huile prend la place de la goutte d’alcool autrefois offerte aux invités et aux enfants afin de célébrer l’instant du repas. Dans ce cas, le geste a son importance et certains de nos interlocuteurs ont ainsi investi dans des « verse huile » qui révèlent la préciosité du bien, tout comme l’importance du geste et de la main qui versent. Chez Paola, comme chez Sandra, l’huile est ajoutée en général par la mère directement dans l’assiette des enfants. Ce geste vient dire le partage, la mise en commun et signifie le début du repas. En référence aux Rois mages qui apportent de l’encens, de la myrrhe et de l’or, aromates et épices sont liés à une symbolique du don qui en fait des trésors et des objets précieux42. Ils représentent également les conjonctions et permettent de créer des équilibres et de maîtriser les correspondances entre les éléments symboliques et réels de la commensalité43 :

    Ce n’est par parce qu’ils sont « célestes » qu’ils permettent aux hommes d’entrer en contact avec les dieux, c’est parce que les conditions de la collecte ont inscrit dans leur nature la conjonction des contraires, le haut et le bas, le parfum et la puanteur.44

    27Chez nos interlocuteurs, ils viennent compléter les viandes ou les poissons qu’ils rehaussent de parfums plaisants et de vertus naturelles. Ils font « chanter les plats » comme le dit Sandrine.

    De l’eau pour la vie, du vin pour la fête

    28L’eau manifeste ses vertus de manière hyperbolique. Dans les récits bibliques, l’eau est source de vie, comme l’arbre dont elle baigne les racines. Pour nos interlocuteurs, l’eau est la seule boisson45 jugée indispensable : « Les tisanes, c’est très bien, le thé c’est très bien, les jus de fruits c’est très bien, le vin en petite quantité, ça peut être très agréable, de temps en temps, ce qu’il faut savoir c’est que c’est des aliments dans ce cas-là, le corps les reçoit comme des aliments, l’eau a un pouvoir de désintoxication. » Les boissons faites avec de l’eau, thé et café, sont différenciées de l’eau pure ou des autres boissons. Si le thé est parfois pointé du doigt pour son effet excitant, le café, quant à lui, jouit d’une mauvaise réputation à cause de ses effets excitants et d’accoutumances. Néanmoins, thé et café structurent les temporalités et procèdent notamment au découpage des temps de travail et des temps de pause. Ainsi, si Nathan ne boit pas de café chez lui, il se laisse tenter sur son lieu de travail. Les autres boissons – jus de fruits, sirops, alcool, café – sont consommées dans un cadre d’exception marquant la différenciation « entre la simple satisfaction des besoins primaires et l’expression des relations culturelles entre les hommes46 ». Elles sont consommées à petite dose, pour le plaisir, tout comme la consommation de vin47 est justifiée par le maintien d’une convivialité.

    Eau du robinet ou eau en bouteille ?

    29Si dans les représentations l’eau pure permet de détoxifier et de nettoyer les organismes, en pratique l’eau ingérée est source de multiples incertitudes. Eau en bouteille, eau filtrée, eau purifiée ou eau du robinet ? Savoir quels types d’eau consommer est l’une des questions les plus épineuses en matière de santé. Les avis divergent en fonction de l’échelle des dangers et des nocivités que les mangeurs ont construites mais tous reconnaissent qu’aucune solution n’est réellement satisfaisante. Pour Odile comme pour Sandra, la contamination de l’eau par le plastique des bouteilles semble être le danger le plus important : « Les plastiques ça veut dire phtalates, comme l’eau est en contact depuis on sait pas combien de temps, le phtalate va dedans, donc finalement je trouve que l’eau du robinet est encore plus saine que ce que l’on peut mettre en bouteille. » Chez Sandra, on boit donc l’eau du robinet et s’il faut la transporter les contenants sont des gourdes métaliques ou des carafes en verre. Pour autant, elle est consciente que l’eau du robinet est elle aussi une eau traitée avec des adjuvants chimiques. Elle reconnaît qu’aucune solution n’est réellement satisfaisante et que le « prochain chantier familial » portera sur l’eau.

    30Ils sont nombreux à avoir tenté l’expérience des filtres Britamd. Perçus comme une solution pour continuer à boire l’eau du robinet tout en pouvant en extraire les impuretés, les filtres s’avèrent peu écologiques (il faut les remplacer régulièrement), peu hygiéniques et même peu sains puisque, comme le souligne Odile, ils ne font pas la différence entre les bonnes molécules et les mauvaises. D’autres, comme Éléonore, trouvent l’eau du robinet vraiment trop calcaire et se rabattent sur des eaux minérales, qu’ils prennent soin, comme Auriane ou Myriam, de choisir parmi un panel limité d’eau faiblement minéralisée. Enfin, si les parents d’Auriane ou ceux d’Armand ont acquis des adoucisseurs d’eau, d’autres, notamment lorsqu’ils ne peuvent pas se permettre de gros travaux, mettent au point des techniques provisoires : « On laisse décanter l’eau pendant la nuit et on la boit le lendemain bouillie, mais bon, l’eau de Strasbourg, ils ont beau faire plein de pub avec leur belle bouteille, elle est pas bonne. »

    31S’il semble que les individus mettent tout en œuvre pour garder la stabilité et la pérennité de leur système alimentaire, pour autant, il ne cesse de changer. Et pour les mangeurs sains, les régimes alimentaires changent d’autant plus vite qu’ils sont soumis aux contraintes de la marge, aux contraintes du petit nombre, insérés dans une société où les informations nutritionnelles et sanitaires évoluent constamment. Inscrits dans leur temps, les mangeurs sains créent des pratiques culinaires qui prennent en compte des éléments à la fois hérités et nouveaux ayant en commun d’avoir été préalablement réfléchis et questionnés. Le repas santé idéal se construit autour d’un plat de légumes accompagnés de céréales, place les fruits comme en-cas, donne aux viandes et aux poissons une importance somme toute marginale et fait de l’eau la principale boisson. Mais il est nécessaire de réinscrire les régimes alimentaires des mangeurs sains dans les cycles saisonniers et les temps sociaux. Au contact des saisons, des fêtes calendaires, des étapes de la vie, des moments de vulnérabilité, le manger sain se diversifie et s’individualise.

    Notes de bas de page

    1  Douglas M., « Les structures du culinaire », art. cit., p. 146.

    2  Voir Desjeux D., « Préface », in Garabuau-Moussaoui I., Palomares E., Desjeux D. (dir.), Alimentations contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 13-54. Laurence Ossipow propose une triple distinction intéressante concernant le système alimentaire des végétariens, végétaliens et crudivores entre aliments « valorisés », aliments « autorisés » et aliments « interdits ». Ossipow L., La cuisine du corps et de l’âme, Paris, Maison des sciences de l’Homme, 1997.

    3  Pour exemple, jusqu’au xve siècle les chrétiens s’astreignaient à un jeûne rigoureux, du mercredi des Cendres jusqu’au Samedi saint, jeûne durant lequel ils consommaient uniquement des plats à base de poissons et de légumes. Les fractures de la chrétienté au xvie mirent fin à toute tentative d’unification alimentaire, et les protestants, quant à eux, abolirent définitivement toutes formes de diète pénitentielles.

    4  « L’opposition gastronomie/régime est sans doute indirectement liée à une conception peccamineuse du plaisir, antique et religieuse, selon laquelle la volupté terrestre et charnelle s’oppose au salut spirituel et éternel » [Fischler C., L’Homnivore, Paris, Odile Jacob, 2001 (1re éd. 1990), p. 230].

    5  Lucetta Scaraffia, dans sa contribution à l’ouvrage dirigé par Sophie Bessis Mille et une bouches. Cuisines et identités culturelles, ou encore Mireille Vincent-Cassy, dans sa contribution à l’ouvrage La gourmandise, montrent toutes deux la particularité du christianisme par rapport aux autres religions quant à l’établissement de distinctions entre aliments purs et aliments impurs. En effet, dans le christianisme, aucune source d’alimentation ou aucune entité vivante n’est considérée, au départ, comme pure ou impure. Il n’y a pas a priori d’interdits spécifiques en matière d’alimentation, mais des règles concernant les agencements entre formes et structures. Scaraffia L., « Au commencement était le verbe », in Bessis S. (dir.), Mille et une bouches. Cuisines et identités culturelles, Paris, Autrement, coll. « Mutations/mangeurs », no 154, 1995, p. 26-33 ; Vincent-Cassy M., « Un péché capital », in N’Diaye C. (dir.), La Gourmandise. Délices d’un péché, Paris, Autrement, coll. « Mutations/mangeurs », no 140, 1993, p. 18-29.

    6  Lucie Dupré montre avec l’exemple de la châtaigne la malléabilité de certains produits, et l’importance que prend alors le fait de nommer et classer les objets qui nous entourent. Dupré L., « Classer et nommer les fruits du châtaignier ou la construction d’un lien à la nature », Natures Sciences Sociétés, vol. 13, no 4, 2005, p. 395-402.

    7  À la fin des années 1950, Ancel Keys, dans une étude nommée communément l’étude des sept pays, comparait les habitudes alimentaires des populations de différents pays. Son étude contribua à faire connaître au public le régime méditerranéen. Keys A., How to Eat Well and Stay Well the Mediterranean Way, New York, Doubleday, 1975.

    8  Adopté par l’USDepartment of Agriculture, il fait suite aux travaux de Walter Willett, épidémiologiste à Harvard, tout en présentant quelques différences notables suite à des discussions notamment pour convenir de la place de la viande, du sucre et des matières grassse. Dans le modèle de Willett (Optimal Traditionel Meditarranean Diet), la viande joue un rôle tout à fait secondaire. Cf. Fischler C., « Pensée magique et utopie de la science. De l’incorporation à la diète méditerranéenne », in Fischler C. (dir.), Pensée magique et alimentation aujourd’hui, Paris, Cahiers de l’OCHA, no 5, 1996, p. 1-17.

    9  Ossipow L., « Végétarisme », in Poulain J.-P. (dir.), Dictionnaire des cultures alimentaires, Paris, Presses universitaires de France, 2012, p. 1390.

    10  Flandrin J.-L., Montanari M., Histoire de l’alimentation, Paris, Fayard, 1996.

    11  « Manger 5 fruits et légumes par jour » est l’un de slogans de communication du PNNS (Programme national nutrition santé) initié en 2001. Manger au moins cinq fruits et légumes par jour fait parti des neuf repères autour du « bien manger ».

    12  En botanique, le terme « fruit » a une signification bien précise : c’est l’organe végétal protégeant la graine. Plus précisément, c’est la paroi de l’ovaire de la fleur (l’ex pistil) qui devient la paroi du fruit, entourant les graines. Cette paroi peut prendre de nombreuses caractéristiques, ce qui va conduire à différents types de fruits : la pêche, la noix, l’avocat, l’aubergine, le haricot vert. Le fruit peut également être le résultat de la transformation de plusieurs fleurs d’une inflorescence (fruit du mûrier, la mûre) ou avoir une origine plus complexe et résulter de la transformation d’autres parties de la fleur, notamment le réceptacle floral (la fraise). Comme le montre Dominique Michel, « la distinction entre les fruits et les légumes n’est pas évidente […]. La botanique considère comme fruit tout ce qui fait suite à la fleur et contient les graines nécessaires à la reproduction de la plante. Classés sous la catégorie botanique de “fruits”, les aubergines, les concombres, les cornichons, les courges, les poivrons, les tomates, les haricots, les pois, les avocats et les olives sont consommés généralement comme légumes. Ce qui a donné naissance à une catégorie nommée “fruits légumes”. » Le terme « légume » n’a, quant à lui, aucune signification botanique. Pour les jardiniers, c’est une plante généralement non arborescente dont on consomme certaines parties, souvent dans une préparation salée. Ces parties peuvent être bulbe, racine, feuille, fruit, graine.

    13  Dominique Michel explicite les imaginaires à l’origine de cette puissante dichotomie : « Cette dichotomie est liée à l’appréhension du système de croissance et de digestion des plantes. Issues et nourries par la terre, l’élément le plus vil et le plus bas du système basé sur les quatre éléments – terre, eau, feu, air – les plantes vont “se déphlegmer”, digérer la nourriture terrestre, perdre leur mauvaise qualité, s’affiner au fur et à mesure que la sève monte en elles. C’est pour cette raison que les racines sont jugées terrestres, grossières et indigestes et donc indignes des estomacs raffinés de la noblesse mais que les fruits ont une certaine noblesse » (Michel D., « Au fil des siècles : légumes méprisés, légumes anoblis », Champ psy, no 29, 2003/1, p. 123-132, ici p. 128).

    14  Nous reviendrons dans le deuxième chapitre sur les différences qu’effectuent nos interlocuteurs entre le miel, le sucre brun et le saccharose définissant les catégories « morts » ou « vivant » en fonction de leur filiation avec la nature. Cf. les analyses de Gilles Tétart sur les produits apicoles et le rapport à la nature : Tétart G., « Consommer la nature et parfaire son corps », Études rurales, nos 165-166, 2003, p. 9-31.

    15  Claude Fischler a bien montré l’évolution des représentations autour du sucre au fil du temps, d’épice à usage pharmaceutique jusqu’à sa condamnation dans une société devenue « saccarophobique ». Dans le cas de nos interlocuteurs, le sucré semble moins posé problème que le sucre au sens de sucre blanc. La saveur sucrée fait partie des plaisirs pour nos interlocuteurs mais les plaisirs ne sont pas proscrits de leurs régimes. Ce qui est proscrit, c’est l’utilisation de sucre raffiné qui rappelle le processus technique de transformation subi par la matière première perçu comme « naturellement bonne » à l’état pur. Ainsi, nos interlocuteurs sucrent leurs plats avec du sucre roux de canne ou du miel. Fischler C., « La douceur et l’autocontrôle », in Billaux M.-S., Le Goût du sucre, Paris, Autrement, coll. « Mutations/mangeurs », no 210, 2010, p. 71-77.

    16  En élargissant la catégorie des fruits et légumes à celle plus générale des plantes, le puits de vertu devient un puits sans fond.

    17  Dérivé du latin legumen, leguminis, les légumineuses, souvent appelées « légumes secs », désignent les graines comestibles présentes dans les gousses. Comme le fait remarquer Dominique Michel, les syntagmes « légumes verts », « légumes secs », séparant légumineuses et légumes primeurs, ne datent d’ailleurs que du xviiie siècle. Michel D., « Au fil des siècles… », p. 126.

    18  Catherine Kousmine est un médecin d’origine russe, née le 17 septembre 1904 à Khvalynsk, en Russie, et morte le 24 août 1992 à Lutry, en Suisse, Elle est l’une des fondatrices de la médecine orthomoléculaire. Toute sa vie, elle a cherché à montrer les dépendance étroites entre l’état de santé des individus et leur alimentation, s’intéressant notamment aux cancers, à la sclérose en plaques et à la polyarthrite chronique évolutive. Niels, en colère durant tout l’entretien contre la médecine conventionnelle, ses traitements et ses médecins, me citera plusieurs fois les travaux du docteur Kousmine ainsi que les écrits du docteur Servan Schreiber.

    19  Moneret-Vautrin D.-A., « Régimes alimentaires et allergies : réalités, erreurs, ignorances et mythes », in Fischler C. (dir.), Les alimentations particulières, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 33-44.

    20  Hamilton M., « Disgust Reactions to Meat among Ethically and Health Motivated Vegetarians », Ecology of Food and Nutrition, no 45, 2006, p. 125-158.

    21  Hormis quelques exceptions remarquables (celle du boudin), le sang des bêtes est considéré, en Europe, comme impropre à la consommation. Ainsi, le « rouge » ou, poussé à l’extrême, le « noir », connote la présence du sang, qu’il convient alors de maîtriser, voire d’éliminer, par des nettoyages, manipulations et procédés culinaires. Méchin C., « La symbolique de la viande », in Paillat M. (dir.), Le mangeur et l’animal. Mutations de l’élevage et de la consommation, Paris, Autrement, coll. « Mutations/mangeurs », no 172, 1997, p. 121-134, ici p. 126.

    22  Les abats posent le problème « de l’identification des morceaux : un cœur, une cervelle, voire un estomac farci, signalent dès le premier coup d’œil leur origine. Or notre époque […] répugne à ce rappel de la réalité » (ibid., p. 127).

    23  « Les volailles sont dites viandes de digestion aisée et de consommation jugée sans risque : pourvues d’un sang considéré comme “faible”, elles ont aussi l’inestimable avantage d’être blanches d’emblée. Et le blanc en matière d’alimentation est, partout en Europe de l’Ouest, traditionnellement du côté de l’enfance, du bénin, du suave » (Méchin C., « La symbolique de la viande », art. cit., p. 124).

    24  Desjeux D., Taponier S., Études sur le jambon blanc, Paris, Laboratoire d’ethnologie de l’université Paris-Sorbonne.

    25  « Il faut le même effort d’imagination pour retrouver la bête sur pied dans les “steaks” de dinde que devant les tranches de jambon qu’on trouve empilées en barquette dans l’un ou l’autre rayonnage réfrigéré d’un supermarché » (Méchin C., « La symbolique de la viande », art. cit., p. 128).

    26  Vialles N., « Des invariants du régime carné », in Poulain J.-P. (dir.), L’homme, le mangeur, l’animal. Qui nourrit l’autre ?, Paris, Cahiers de l’OCHA, no 12, 2007, p. 197-206, ici p. 204.

    27  Gouabault E., Burton-Jeangros C., « L’ambivalence des relations humain-animal. Une analyse socio-anthropologique du monde contemporain », Sociologie et sociétés, no 42, 2010, p. 299-324, ici p. 300.

    28  « La réputation des viandes d’être particulièrement nourrissante prend tout son sens : leur efficacité pour construire et restaurer les forces tient à la similitude des chairs animale et humaine » (Vialles N., « Toute chair n’est pas viande », Études rurales, nos 147- 148, 1998, p. 139-152, ici p. 141).

    29  Hubert A., « Les omnivores deviendront-ils herbivores ? », in Poulain J.-P. (dir.), L’homme, le mangeur, l’animal…, op. cit., p. 236-243.

    30  Ibid., p. 241.

    31  Vialles N., « Toute chair n’est pas viande », art. cit., p. 141.

    32  Loc. cit.

    33  « Deux traits essentiels définissent couramment les poissons : un milieu et une forme. Ils vivent dans l’eau, qui est précisément “leur élément” et, corrélativement, ils meurent hors de l’eau. Ils ont une silhouette fusiforme […]. Ces deux caractéristiques suffisent à les situer littéralement dans un monde autre que le nôtre, un monde où ils vivent quand nous y péririons, une sorte de monde à l’envers » (Vialles N., « Toute chair n’est pas viande », art. cit., p. 145).

    34  « Cette association nous apprend par ailleurs un autre aspect de l’imaginaire dont font partie ces produits, l’image organique des produits laitiers. Les produits laitiers ne sont pas des aliments comme les autres car ils sont produits par des mammifères et par conséquent ils sont eux aussi considérés comme des aliments vivants. L’odeur qu’ils dégagent quand ils pourrissent rappelle cette origine » [Desjeux D., Garabuau-Moussaoui I., Ciosi L., Pierre M., « Les produits laitiers et le corps : analyse sociologique des représentations chez les jeunes Français (20-30 ans) », Paris, Argonautes, 2001]. Mais le lait n’est pas seulement associée au monde de l’enfance par les parents, il l’est aussi par les préadolescent qui en font un marqueur du passage des âges et du grandir. Mathiot L., « La consommation de produits laitiers à l’enfance : lorsque les “cultures enfantines” reconstruisent les usages pensés par les adultes », in Brougère G., Ville V.-I. de la (dir.), On ne joue pas avec la nourriture ! Enfance, divertissement, jeu et alimentation : entre risques et plaisirs, Paris, Cahiers de l’OCHA, no 16, 2012, p. 122-128.

    35  Ossipow L., La cuisine du corps et de l’âme, op. cit.

    36  Olivier Lepiller montre comment les critiques portées au fil du temps par différents courants en matière de diététique et de nutrition ont contribué à générer des contradictions et des prises de position face aux aliments jugés peu naturels. Lepiller O., « La bouffe industrielle à la casserole. Les effets de la critique de l’alimentation industrielle par la nutrition et les diététiques alternatives (1965-1985) », in Depecker T., Lhuissier A., Maurice A. (dir.), La juste mesure. Une sociologie historique des normes alimentaires, Rennes/Tours, Presses universitaires de Rennes/Presses universitaires François-Rabelais, 2013, p. 115-144.

    37  Nous empruntons l’expression à Gilles Tétart dans son article consacré aux produits apicoles. Tétart G., « Consommer la nature… », art. cit.

    38  « En 1938 a lieu à Tours un congrès qui regroupe historiens et folkloristes. Durant ce congrès, Lucien Febvre met en évident l’existence d’éléments fondamentaux dans les systèmes alimentaires. Ils leur donnèrent le nom de “fond de cuisine” parmi lesquels figuraient en bonne place les différents corps gras utilisés pour la cuisson des aliments » (Fischler C., L’Homnivore, op. cit., p. 152). Febvre L., « Répartition géographique des fonds de cuisine en France », Travaux du Ier Congrès international de folklore, Tours, 1938.

    39  Poulain J.-P., « Du bon beurre à la mauvaise graisse : modernité alimentaire et catégorisation alimentaire », in Fischler C., Masson E. (dir.), Manger. Français, Européens et Américains face à l’alimentation, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 315-326.

    40  Comme le souligne Jean-Pierre Albert dans son anthropo-histoire consacrée aux mythologie chrétienne des aromates, « l’huile est extraite des graines ou des fruits, elle est, elle aussi, comme essence cachée que la pression doit révéler […] le terme d’huile, dans le langage de l’alchimie, désigne souvent le produit d’une longue purification. Il peut aussi désigner la sève d’une plante […]. La notion d’huile semble donc, à certains égards au moins, permutable avec les notions de (quint) essence, extrait ou esprit » (Albert J.-P., Odeurs de sainteté. La mythologie chrétienne des aromates, Paris, Éditions EHESS, 1990, p. 179).

    41  Le temps et l’endroit du repas, le choix des aliments, les formes du manger (correspondant à l’emploi d’ustensiles, aux manières d’utiliser ses mains ou ses doigts), la préparation selon des règles culinaires, la présentation des mets suivant un certain ordre ainsi que les manières de les consommer (conseillées, autorisées ou interdites par les bienséances) constituent l’ensemble de ces rituels qui font du repas un cérémonial à part entière. Rivière C., Les rites profanes, Paris, Presses universitaires de France, 1995.

    42  Albert J.-P., Odeurs de sainteté…, op. cit., p. 209.

    43  Les analyses de Marcel Detienne reposent sur la confrontation des récits de collecte d’aromates avec ce qui en est fait dans le monde grec. Les aromates sont alors impliqués à la fois dans la cuisine, l’érotisme et le sacrifice. Detienne M., Les Jardins d’Adonis. La mythologie des aromates en Grèce, Paris, Gallimard, 1972.

    44  Albert J.-P., Odeurs de sainteté…, op. cit., p. 189.

    45  Comme l’écrit Dominique Fournier, « les boissons occupent une place particulière dans les systèmes alimentaires, elles sont plus que tout autre aliment indispensables à l’organisme ; mais comme, en même temps, certaines d’entre elles conduisent à des extases incertains, elles se situent souvent à la marge des repas quotidiens et sont volontiers considérées comme relevant d’une recherche hédoniste » [Fournier D., « Ferments de culture », in Bessis S. (dir.), Mille et une bouches…, op. cit., p. 35].

    46  Fischler C., L’Homnivore, op. cit., p. 35.

    47  Id., Du vin, Paris, Odile Jacob, 1999.

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    1  Douglas M., « Les structures du culinaire », art. cit., p. 146.

    2  Voir Desjeux D., « Préface », in Garabuau-Moussaoui I., Palomares E., Desjeux D. (dir.), Alimentations contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 13-54. Laurence Ossipow propose une triple distinction intéressante concernant le système alimentaire des végétariens, végétaliens et crudivores entre aliments « valorisés », aliments « autorisés » et aliments « interdits ». Ossipow L., La cuisine du corps et de l’âme, Paris, Maison des sciences de l’Homme, 1997.

    3  Pour exemple, jusqu’au xve siècle les chrétiens s’astreignaient à un jeûne rigoureux, du mercredi des Cendres jusqu’au Samedi saint, jeûne durant lequel ils consommaient uniquement des plats à base de poissons et de légumes. Les fractures de la chrétienté au xvie mirent fin à toute tentative d’unification alimentaire, et les protestants, quant à eux, abolirent définitivement toutes formes de diète pénitentielles.

    4  « L’opposition gastronomie/régime est sans doute indirectement liée à une conception peccamineuse du plaisir, antique et religieuse, selon laquelle la volupté terrestre et charnelle s’oppose au salut spirituel et éternel » [Fischler C., L’Homnivore, Paris, Odile Jacob, 2001 (1re éd. 1990), p. 230].

    5  Lucetta Scaraffia, dans sa contribution à l’ouvrage dirigé par Sophie Bessis Mille et une bouches. Cuisines et identités culturelles, ou encore Mireille Vincent-Cassy, dans sa contribution à l’ouvrage La gourmandise, montrent toutes deux la particularité du christianisme par rapport aux autres religions quant à l’établissement de distinctions entre aliments purs et aliments impurs. En effet, dans le christianisme, aucune source d’alimentation ou aucune entité vivante n’est considérée, au départ, comme pure ou impure. Il n’y a pas a priori d’interdits spécifiques en matière d’alimentation, mais des règles concernant les agencements entre formes et structures. Scaraffia L., « Au commencement était le verbe », in Bessis S. (dir.), Mille et une bouches. Cuisines et identités culturelles, Paris, Autrement, coll. « Mutations/mangeurs », no 154, 1995, p. 26-33 ; Vincent-Cassy M., « Un péché capital », in N’Diaye C. (dir.), La Gourmandise. Délices d’un péché, Paris, Autrement, coll. « Mutations/mangeurs », no 140, 1993, p. 18-29.

    6  Lucie Dupré montre avec l’exemple de la châtaigne la malléabilité de certains produits, et l’importance que prend alors le fait de nommer et classer les objets qui nous entourent. Dupré L., « Classer et nommer les fruits du châtaignier ou la construction d’un lien à la nature », Natures Sciences Sociétés, vol. 13, no 4, 2005, p. 395-402.

    7  À la fin des années 1950, Ancel Keys, dans une étude nommée communément l’étude des sept pays, comparait les habitudes alimentaires des populations de différents pays. Son étude contribua à faire connaître au public le régime méditerranéen. Keys A., How to Eat Well and Stay Well the Mediterranean Way, New York, Doubleday, 1975.

    8  Adopté par l’USDepartment of Agriculture, il fait suite aux travaux de Walter Willett, épidémiologiste à Harvard, tout en présentant quelques différences notables suite à des discussions notamment pour convenir de la place de la viande, du sucre et des matières grassse. Dans le modèle de Willett (Optimal Traditionel Meditarranean Diet), la viande joue un rôle tout à fait secondaire. Cf. Fischler C., « Pensée magique et utopie de la science. De l’incorporation à la diète méditerranéenne », in Fischler C. (dir.), Pensée magique et alimentation aujourd’hui, Paris, Cahiers de l’OCHA, no 5, 1996, p. 1-17.

    9  Ossipow L., « Végétarisme », in Poulain J.-P. (dir.), Dictionnaire des cultures alimentaires, Paris, Presses universitaires de France, 2012, p. 1390.

    10  Flandrin J.-L., Montanari M., Histoire de l’alimentation, Paris, Fayard, 1996.

    11  « Manger 5 fruits et légumes par jour » est l’un de slogans de communication du PNNS (Programme national nutrition santé) initié en 2001. Manger au moins cinq fruits et légumes par jour fait parti des neuf repères autour du « bien manger ».

    12  En botanique, le terme « fruit » a une signification bien précise : c’est l’organe végétal protégeant la graine. Plus précisément, c’est la paroi de l’ovaire de la fleur (l’ex pistil) qui devient la paroi du fruit, entourant les graines. Cette paroi peut prendre de nombreuses caractéristiques, ce qui va conduire à différents types de fruits : la pêche, la noix, l’avocat, l’aubergine, le haricot vert. Le fruit peut également être le résultat de la transformation de plusieurs fleurs d’une inflorescence (fruit du mûrier, la mûre) ou avoir une origine plus complexe et résulter de la transformation d’autres parties de la fleur, notamment le réceptacle floral (la fraise). Comme le montre Dominique Michel, « la distinction entre les fruits et les légumes n’est pas évidente […]. La botanique considère comme fruit tout ce qui fait suite à la fleur et contient les graines nécessaires à la reproduction de la plante. Classés sous la catégorie botanique de “fruits”, les aubergines, les concombres, les cornichons, les courges, les poivrons, les tomates, les haricots, les pois, les avocats et les olives sont consommés généralement comme légumes. Ce qui a donné naissance à une catégorie nommée “fruits légumes”. » Le terme « légume » n’a, quant à lui, aucune signification botanique. Pour les jardiniers, c’est une plante généralement non arborescente dont on consomme certaines parties, souvent dans une préparation salée. Ces parties peuvent être bulbe, racine, feuille, fruit, graine.

    13  Dominique Michel explicite les imaginaires à l’origine de cette puissante dichotomie : « Cette dichotomie est liée à l’appréhension du système de croissance et de digestion des plantes. Issues et nourries par la terre, l’élément le plus vil et le plus bas du système basé sur les quatre éléments – terre, eau, feu, air – les plantes vont “se déphlegmer”, digérer la nourriture terrestre, perdre leur mauvaise qualité, s’affiner au fur et à mesure que la sève monte en elles. C’est pour cette raison que les racines sont jugées terrestres, grossières et indigestes et donc indignes des estomacs raffinés de la noblesse mais que les fruits ont une certaine noblesse » (Michel D., « Au fil des siècles : légumes méprisés, légumes anoblis », Champ psy, no 29, 2003/1, p. 123-132, ici p. 128).

    14  Nous reviendrons dans le deuxième chapitre sur les différences qu’effectuent nos interlocuteurs entre le miel, le sucre brun et le saccharose définissant les catégories « morts » ou « vivant » en fonction de leur filiation avec la nature. Cf. les analyses de Gilles Tétart sur les produits apicoles et le rapport à la nature : Tétart G., « Consommer la nature et parfaire son corps », Études rurales, nos 165-166, 2003, p. 9-31.

    15  Claude Fischler a bien montré l’évolution des représentations autour du sucre au fil du temps, d’épice à usage pharmaceutique jusqu’à sa condamnation dans une société devenue « saccarophobique ». Dans le cas de nos interlocuteurs, le sucré semble moins posé problème que le sucre au sens de sucre blanc. La saveur sucrée fait partie des plaisirs pour nos interlocuteurs mais les plaisirs ne sont pas proscrits de leurs régimes. Ce qui est proscrit, c’est l’utilisation de sucre raffiné qui rappelle le processus technique de transformation subi par la matière première perçu comme « naturellement bonne » à l’état pur. Ainsi, nos interlocuteurs sucrent leurs plats avec du sucre roux de canne ou du miel. Fischler C., « La douceur et l’autocontrôle », in Billaux M.-S., Le Goût du sucre, Paris, Autrement, coll. « Mutations/mangeurs », no 210, 2010, p. 71-77.

    16  En élargissant la catégorie des fruits et légumes à celle plus générale des plantes, le puits de vertu devient un puits sans fond.

    17  Dérivé du latin legumen, leguminis, les légumineuses, souvent appelées « légumes secs », désignent les graines comestibles présentes dans les gousses. Comme le fait remarquer Dominique Michel, les syntagmes « légumes verts », « légumes secs », séparant légumineuses et légumes primeurs, ne datent d’ailleurs que du xviiie siècle. Michel D., « Au fil des siècles… », p. 126.

    18  Catherine Kousmine est un médecin d’origine russe, née le 17 septembre 1904 à Khvalynsk, en Russie, et morte le 24 août 1992 à Lutry, en Suisse, Elle est l’une des fondatrices de la médecine orthomoléculaire. Toute sa vie, elle a cherché à montrer les dépendance étroites entre l’état de santé des individus et leur alimentation, s’intéressant notamment aux cancers, à la sclérose en plaques et à la polyarthrite chronique évolutive. Niels, en colère durant tout l’entretien contre la médecine conventionnelle, ses traitements et ses médecins, me citera plusieurs fois les travaux du docteur Kousmine ainsi que les écrits du docteur Servan Schreiber.

    19  Moneret-Vautrin D.-A., « Régimes alimentaires et allergies : réalités, erreurs, ignorances et mythes », in Fischler C. (dir.), Les alimentations particulières, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 33-44.

    20  Hamilton M., « Disgust Reactions to Meat among Ethically and Health Motivated Vegetarians », Ecology of Food and Nutrition, no 45, 2006, p. 125-158.

    21  Hormis quelques exceptions remarquables (celle du boudin), le sang des bêtes est considéré, en Europe, comme impropre à la consommation. Ainsi, le « rouge » ou, poussé à l’extrême, le « noir », connote la présence du sang, qu’il convient alors de maîtriser, voire d’éliminer, par des nettoyages, manipulations et procédés culinaires. Méchin C., « La symbolique de la viande », in Paillat M. (dir.), Le mangeur et l’animal. Mutations de l’élevage et de la consommation, Paris, Autrement, coll. « Mutations/mangeurs », no 172, 1997, p. 121-134, ici p. 126.

    22  Les abats posent le problème « de l’identification des morceaux : un cœur, une cervelle, voire un estomac farci, signalent dès le premier coup d’œil leur origine. Or notre époque […] répugne à ce rappel de la réalité » (ibid., p. 127).

    23  « Les volailles sont dites viandes de digestion aisée et de consommation jugée sans risque : pourvues d’un sang considéré comme “faible”, elles ont aussi l’inestimable avantage d’être blanches d’emblée. Et le blanc en matière d’alimentation est, partout en Europe de l’Ouest, traditionnellement du côté de l’enfance, du bénin, du suave » (Méchin C., « La symbolique de la viande », art. cit., p. 124).

    24  Desjeux D., Taponier S., Études sur le jambon blanc, Paris, Laboratoire d’ethnologie de l’université Paris-Sorbonne.

    25  « Il faut le même effort d’imagination pour retrouver la bête sur pied dans les “steaks” de dinde que devant les tranches de jambon qu’on trouve empilées en barquette dans l’un ou l’autre rayonnage réfrigéré d’un supermarché » (Méchin C., « La symbolique de la viande », art. cit., p. 128).

    26  Vialles N., « Des invariants du régime carné », in Poulain J.-P. (dir.), L’homme, le mangeur, l’animal. Qui nourrit l’autre ?, Paris, Cahiers de l’OCHA, no 12, 2007, p. 197-206, ici p. 204.

    27  Gouabault E., Burton-Jeangros C., « L’ambivalence des relations humain-animal. Une analyse socio-anthropologique du monde contemporain », Sociologie et sociétés, no 42, 2010, p. 299-324, ici p. 300.

    28  « La réputation des viandes d’être particulièrement nourrissante prend tout son sens : leur efficacité pour construire et restaurer les forces tient à la similitude des chairs animale et humaine » (Vialles N., « Toute chair n’est pas viande », Études rurales, nos 147- 148, 1998, p. 139-152, ici p. 141).

    29  Hubert A., « Les omnivores deviendront-ils herbivores ? », in Poulain J.-P. (dir.), L’homme, le mangeur, l’animal…, op. cit., p. 236-243.

    30  Ibid., p. 241.

    31  Vialles N., « Toute chair n’est pas viande », art. cit., p. 141.

    32  Loc. cit.

    33  « Deux traits essentiels définissent couramment les poissons : un milieu et une forme. Ils vivent dans l’eau, qui est précisément “leur élément” et, corrélativement, ils meurent hors de l’eau. Ils ont une silhouette fusiforme […]. Ces deux caractéristiques suffisent à les situer littéralement dans un monde autre que le nôtre, un monde où ils vivent quand nous y péririons, une sorte de monde à l’envers » (Vialles N., « Toute chair n’est pas viande », art. cit., p. 145).

    34  « Cette association nous apprend par ailleurs un autre aspect de l’imaginaire dont font partie ces produits, l’image organique des produits laitiers. Les produits laitiers ne sont pas des aliments comme les autres car ils sont produits par des mammifères et par conséquent ils sont eux aussi considérés comme des aliments vivants. L’odeur qu’ils dégagent quand ils pourrissent rappelle cette origine » [Desjeux D., Garabuau-Moussaoui I., Ciosi L., Pierre M., « Les produits laitiers et le corps : analyse sociologique des représentations chez les jeunes Français (20-30 ans) », Paris, Argonautes, 2001]. Mais le lait n’est pas seulement associée au monde de l’enfance par les parents, il l’est aussi par les préadolescent qui en font un marqueur du passage des âges et du grandir. Mathiot L., « La consommation de produits laitiers à l’enfance : lorsque les “cultures enfantines” reconstruisent les usages pensés par les adultes », in Brougère G., Ville V.-I. de la (dir.), On ne joue pas avec la nourriture ! Enfance, divertissement, jeu et alimentation : entre risques et plaisirs, Paris, Cahiers de l’OCHA, no 16, 2012, p. 122-128.

    35  Ossipow L., La cuisine du corps et de l’âme, op. cit.

    36  Olivier Lepiller montre comment les critiques portées au fil du temps par différents courants en matière de diététique et de nutrition ont contribué à générer des contradictions et des prises de position face aux aliments jugés peu naturels. Lepiller O., « La bouffe industrielle à la casserole. Les effets de la critique de l’alimentation industrielle par la nutrition et les diététiques alternatives (1965-1985) », in Depecker T., Lhuissier A., Maurice A. (dir.), La juste mesure. Une sociologie historique des normes alimentaires, Rennes/Tours, Presses universitaires de Rennes/Presses universitaires François-Rabelais, 2013, p. 115-144.

    37  Nous empruntons l’expression à Gilles Tétart dans son article consacré aux produits apicoles. Tétart G., « Consommer la nature… », art. cit.

    38  « En 1938 a lieu à Tours un congrès qui regroupe historiens et folkloristes. Durant ce congrès, Lucien Febvre met en évident l’existence d’éléments fondamentaux dans les systèmes alimentaires. Ils leur donnèrent le nom de “fond de cuisine” parmi lesquels figuraient en bonne place les différents corps gras utilisés pour la cuisson des aliments » (Fischler C., L’Homnivore, op. cit., p. 152). Febvre L., « Répartition géographique des fonds de cuisine en France », Travaux du Ier Congrès international de folklore, Tours, 1938.

    39  Poulain J.-P., « Du bon beurre à la mauvaise graisse : modernité alimentaire et catégorisation alimentaire », in Fischler C., Masson E. (dir.), Manger. Français, Européens et Américains face à l’alimentation, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 315-326.

    40  Comme le souligne Jean-Pierre Albert dans son anthropo-histoire consacrée aux mythologie chrétienne des aromates, « l’huile est extraite des graines ou des fruits, elle est, elle aussi, comme essence cachée que la pression doit révéler […] le terme d’huile, dans le langage de l’alchimie, désigne souvent le produit d’une longue purification. Il peut aussi désigner la sève d’une plante […]. La notion d’huile semble donc, à certains égards au moins, permutable avec les notions de (quint) essence, extrait ou esprit » (Albert J.-P., Odeurs de sainteté. La mythologie chrétienne des aromates, Paris, Éditions EHESS, 1990, p. 179).

    41  Le temps et l’endroit du repas, le choix des aliments, les formes du manger (correspondant à l’emploi d’ustensiles, aux manières d’utiliser ses mains ou ses doigts), la préparation selon des règles culinaires, la présentation des mets suivant un certain ordre ainsi que les manières de les consommer (conseillées, autorisées ou interdites par les bienséances) constituent l’ensemble de ces rituels qui font du repas un cérémonial à part entière. Rivière C., Les rites profanes, Paris, Presses universitaires de France, 1995.

    42  Albert J.-P., Odeurs de sainteté…, op. cit., p. 209.

    43  Les analyses de Marcel Detienne reposent sur la confrontation des récits de collecte d’aromates avec ce qui en est fait dans le monde grec. Les aromates sont alors impliqués à la fois dans la cuisine, l’érotisme et le sacrifice. Detienne M., Les Jardins d’Adonis. La mythologie des aromates en Grèce, Paris, Gallimard, 1972.

    44  Albert J.-P., Odeurs de sainteté…, op. cit., p. 189.

    45  Comme l’écrit Dominique Fournier, « les boissons occupent une place particulière dans les systèmes alimentaires, elles sont plus que tout autre aliment indispensables à l’organisme ; mais comme, en même temps, certaines d’entre elles conduisent à des extases incertains, elles se situent souvent à la marge des repas quotidiens et sont volontiers considérées comme relevant d’une recherche hédoniste » [Fournier D., « Ferments de culture », in Bessis S. (dir.), Mille et une bouches…, op. cit., p. 35].

    46  Fischler C., L’Homnivore, op. cit., p. 35.

    47  Id., Du vin, Paris, Odile Jacob, 1999.

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