Conclusion
p. 321-324
Texte intégral
1Le champ des nourritures cohéniennes se caractérise par une profusion d’informations. Descriptions énumératives, scènes de repas et commentaires métaculinaires alternent avec la consommation d’aliments isolés, qui surgissent de façon imprévisible. Présentés de manière insolite au détour d’une page, voire d’une expression, ces derniers déjouent par leur incongruité l’établissement de catégories propres à la topique alimentaire. En dépit de ces contradictions, quelques constantes sont visibles.
2Une première observation s’impose : bien que cette étude se soit donné pour point de départ une perspective thématique, elle montre rapidement que la réflexion de Cohen ne s’enferme pas dans le cercle d’un propos relatif à la nutrition ; elle s’inscrit dans une démarche qui empiète sur tous les autres domaines abordés dans l’œuvre. C’est ainsi que se retrouvent au cœur de scènes de repas les obsessions cohéniennes sur la fatalité de la mort et l’absurdité de la condition humaine. Pourquoi vivre s’il faut mourir ? Que reste-t-il d’un être lorsque son corps disparaît ? Les réponses pourraient être d’ordre métaphysique : ce n’est pas le cas. Le narrateur refuse, la plupart du temps, de se prendre au sérieux. Lorsque Mangeclous songe à se suicider, sa plus grande préoccupation n’est pas de devoir accomplir un geste définitif : le Valeureux regrette surtout le fait de se voir privé des infinis plaisirs de bouche qui font le charme de Céphalonie.
3Outre les joies innombrables et immédiates que célèbre le burlesque, la nourriture possède une autre valeur, tout aussi précieuse : elle représente un moyen de sauver de l’oubli des fragments du passé. C’est en cela que le fait alimentaire constitue un lieu de mémoire. Il correspond aux souvenirs qui ont fondé la personnalité de l’auteur. Se succèdent ainsi dans le cadre de scènes traditionnelles, la cuisine maternelle, les plats qui ritualisent les fêtes juives, mais aussi les mets corfiotes ou méridionaux qui ont marqué l’enfance. Or toutes ces traces mémorielles sont indissociables de l’écriture et des oppositions qui articulent les textes. On trouve en effet au sein du champ alimentaire une contradiction structurelle. Il y a, d’une part, la remémoration de l’innocence dans une île édénique où les fruits de l’arbre sont à portée de main. Mais surgit d’autre part la découverte de la judéité et de la violence que celle-ci suscite – la malédiction originelle en somme – qui ôte à l’enfant agressé le goût du chocolat et l’envie de manger. L’ambivalence des discours alimentaires dans les romans confirme à différentes reprises cette opposition : qu’il s’agisse des Valeureux, des Juifs de la cave Saint-Germain ou des Rosenfeld, aucune figure n’est présentée comme exemplaire lors des scènes de table. Il n’en demeure pas moins qu’elles sont toutes liées à des souvenirs qui réactivent le discours maternel et la tradition religieuse, et qu’à ce titre, elles continuent d’avoir une fonction essentielle dans l’imaginaire cohénien.
4Cependant avec de nombreuses références aux textes bibliques, aux épopées homériques ou aux ouvrages rabelaisiens, les romans de Cohen dépassent le cadre du temps individuel pour entretenir un dialogue polyphonique avec le passé. C’est ainsi que la voix lyrique d’un Solal, désireux de fruits bibliques, profère des déclarations proches de celles du Cantique des Cantiques. Dans une autre tonalité, le timbre burlesque de Mangeclous rappelle les charmes des viandes dorées à point, au cours des festins de l’Iliade. Quant à la cuisson des pis de vaches, elle constitue un plaisir transgressif rare dont le Talmud conserve la trace. Il y a donc dans les textes, au-delà de la mémoire singulière, un élargissement à un passé culturel collectif qui témoigne du fait que la nourriture cohénienne possède une authentique dimension anthropologique. Aussi la réflexion de l’auteur va-t-elle aller plus loin en donnant à imaginer un futur indéterminé. Elle prend alors la forme d’un espoir puisqu’elle débouche sur la possibilité d’une entente entre frères humains. Mais ce désir d’harmonie n’est pas à mettre en relation avec les visions naïves et utopiques formulées par le petit Salomon ou par Saltiel. Nous avons vu que les nourritures favorisaient le rapprochement d’horizons lointains. Les mets mentionnés dans les romans constituent un continent alimentaire, l’écriture d’une nouvelle géographie, fondée sur une nourriture qui concerne le monde entier et dans laquelle voisinent des plats aussi proches et différents que les boulettes tibétaines et celles de Céphalonie. Dans un semblable ordre d’idées, les nourritures sépharades surmontent les frontières de la tradition pour rejoindre celles des Askhénazes. Le foie haché du petit Salomon est aussi le mets favori des Rosenfeld. Quant au goût commun d’Adrien et de Mangeclous pour les pieds de mouton, il constitue un nouvel indice de rapprochement entre des personnages que tout sépare en apparence. Loin d’être une barrière entre des humains dont la fraternité ne se résume pas au simple « amour du prochain1 », la nourriture concerne tous les hommes car tous « sont déterminés et tous frères en la mort, tous agonisants de la vie2 ». C’est pourquoi plus encore que méditation sur le temps, la nourriture est méditation sur la vie, et le narrateur du Livre de ma mère le confirme : « Manger, c’est penser à soi, c’est aimer vivre3. »
5Ce n’est pourtant pas sur cette affirmation optimiste que s’achèvera notre démonstration.
6Au-delà des fonctions rappelées ci-dessus, la nourriture cohénienne constitue une métaphore de la dénonciation d’un ordre du monde fondé sur le mensonge. En passant par différentes écritures qui ont en commun de relever d’une esthétique de la dérision, Cohen fait de la nourriture une arme d’accusation efficace.
7Aucun domaine ne résiste à l’examen. C’est au groupe de la figure maternelle, des représentants de la judéité et des Valeureux que s’adresse en quelque sorte le premier acte d’accusation. L’auteur réactive pêle-mêle quelques vérités : le culte que voue la mère à son fils, culte rendu à travers des offrandes culinaires, tient de l’adoration idolâtre. Le grand peuple légendaire de la Bible, si éloigné de la communauté inquiétante de la cave Saint-Germain, est une vue de l’esprit. Quant aux pratiques quotidiennes de Mangeclous, liées à la nourriture et au respect de la cachroute, elles impliquent des arrangements qui composent très librement avec les interdits du Lévitique.
8Mais les familles occidentales – et protestantes – ne sont pas en reste : elles font l’objet d’une vigoureuse condamnation. Les pratiques religieuses ne revêtent aucun caractère sacré : ainsi les grâces sont dépeintes comme une mauvaise farce. Les grands dîners Deume relèvent, eux, du carnavalesque. Le narrateur ne manifeste guère plus d’indulgence à l’égard d’Ariane : les innombrables thés dont celle-ci abreuve Solal représentent les tristes reliefs de sa grandeur passée. Les goûters de la provinciale Mme Sarles tournent au fiasco parce que l’épouse du pasteur ignore tout des attentes de la parade sociale. Quant à la scène de médisance organisée pendant le thé de Mrs Forbes, elle est à l’image du monde feutré et violent dans lequel évolue le personnage. Ruinant allègrement les réputations tout en dégustant ses toasts, Mrs Forbes incarne la médiocrité et la malveillance des conventions bourgeoises. La tyrannie des apparences, l’élégance des formes vides, la puissance de l’argent, l’hypocrisie des codes mondains et par-dessus tout la bêtise des personnages, font de ce microcosme un cercle étroit sur lequel le narrateur pose le regard ironique du moraliste, à la manière d’un La Bruyère des temps modernes.
9L’amour et ses dangers n’échappent pas à ce jeu de massacre. Nous avons vu comment se faisaient écho deux morceaux de bravoure qui se situent respectivement dans Belle du Seigneur et Les Valeureux. Dans ces préludes à la séduction amoureuse sont exposés des discours aux tonalités opposées. Le premier, sérieux, est dit par Solal ; le second, au cours d’un parallélisme burlesque, est prononcé par Mangeclous qui conte les déboires d’Anna Karénine. Dans les deux situations, le lexique qui rend compte des aléas de l’amour est emprunté au domaine culinaire. Or de l’oie blanche des romans sentimentaux à la cervelle de linotte des amoureuses modernes, l’intervalle est mince. Mais l’objectif principal du diptyque réside dans la réflexion éthique et esthétique qu’il induit : il y a dans les deux textes une accusation à l’égard de ces mauvais romans au cours desquels l’héroïne n’a jamais faim, où elle n’éprouve aucune sensation corporelle déplaisante, où tout propos relatif à l’amour est une fable mensongère. C’est ainsi que l’amante crédule, saisie par la surprise d’un amour idéal qu’elle appelle de ses vœux, termine « les yeux frits » et prend, bien malgré elle, la forme d’un plat raffiné, prêt à être dégusté.
10Le dernier acte d’accusation, lié au précédent puisqu’il fait aussi référence aux poncifs, concerne la platitude d’une certaine écriture qui se présente comme élégante alors qu’elle ne se fonde que sur des formules et des situations convenues. L’observation des textes montre comment Cohen reprend des expressions qui constituent des codes communs à tous les écrivains à la mode, puis revalide les clichés pour leur donner une nouvelle force, une nouvelle énergie qui témoigne d’un refus de la facilité, en matière de style.
11La nourriture revue par Cohen est donc bien à l’image du « feuilleté de la signifiance4 » mentionné au début de cette étude. Mais elle correspond aussi à l’indignation d’un narrateur qui a « faim5 » d’absolu et doit se suffire du « médiocre banquet6 » que lui offre l’existence. En contrepartie, Mangeclous, le personnage burlesque, ne boude aucun festin parce que la seule vérité qui vaille la peine de vivre est celle du corps, puissamment régénéré par l’absorption de nourritures venant de tous les coins du monde. L’art de l’écrivain se déploie donc bien dans le lieu de la contradiction, celle qui fait se côtoyer « le grandiose et le dérisoire7 ».
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Un aliment sain dans un corps sain
Perspectives historiques
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2007
La Pomme de terre
De la Renaissance au xxie siècle
Jean-Pierre Williot et Marc de Ferrière le Vayer (dir.)
2011
