Introduction de la troisième partie
p. 251-252
Texte intégral
– Un amant, c’est plus joli qu’un mari, il n’y a pas à dire, fit Salomon. C’est plus poétique. Et la passion c’est comme une tempête !
Alors Mangeclous éclata d’un rire immense et tomba sur son derrière et se trémoussa pendant une heure au moins. On lui demandait ce qu’il avait mais il ne répondait pas et battait l’air convulsivement des quatre extrémités comme un cheval épileptique.1
1Exemple type des situations insolites qui se rencontrent au cours de Mangeclou, ce dialogue va bien dans le sens du propos de Jacques Gaillard pour lequel l’œuvre de Cohen est une « véritable épopée de l’écriture2 ». Passant du lyrisme naïf au rire carnavalesque, le texte « en renonçant à toute unité de ton, de lieu, de style, d’intrigue, mêlant scènes, récits, farces et rêves, laisse entendre, par sa paradoxale réussite, qu’il s’organise secrètement autour d’une “thèse” grave3 ».
2Mais c’est dans le cadre de la topique du fait alimentaire que cet art de la disparate est particulièrement abouti. Les pages qui évoquent la consommation des nourritures cohéniennes sont mises en relation avec des ouvrages fondateurs, qu’il s’agisse de l’Ancien Testament, de l’épopée homérique ou des récits rabelaisiens. Il résulte de cette intertextualité un double mouvement : tout en s’inscrivant dans la continuité de textes qui constituent un héritage universel, l’œuvre de Cohen devient le lieu d’un art poétique singulier dont les codes sont à décrypter.
3Or le mystère inhérent aux secrets de la création gastronomique – et artistique – ne se livre pas aisément. Lorsqu’il est enfermé dans le cadre d’une mise en abyme épistolaire comme c’est le cas au cours des Valeureux, il demande un examen des formules culinaires qui relèvent moins des raffinements de la table que de l’énigme littéraire. C’est pourquoi cette troisième partie s’organisera en deux temps. Il s’agira de voir comment le texte s’empare successivement des tonalités épiques, grotesques et lyriques pour les subvertir, avant de considérer au cours d’un dernier chapitre les principes de l’art poétique énoncés par Mangeclous. C’est par cette voix dominante au cœur de la polyphonie cohénienne que résonnent les accents d’une éloquence héroï-comique qui dévoile à mots couverts quelques-unes des vérités chères au narrateur.
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