Conclusion troisième partie
Le génie des lieux de production du luxe alimentaire français
p. 311-313
Texte intégral
1La géographie joue un rôle essentiel dans la construction du luxe alimentaire français comme « un luxe des sensations et des plaisirs1 » : imaginer en buvant un grand cru de Bordeaux ou de Bourgogne le paysage du « château » viticole ou des pentes escarpées de la Côte-d’Or fait partie du plaisir de la dégustation. Avoir rencontré le producteur et visité les chais y contribue également. La mise en valeur de la beauté des paysages profondément humanisés, de savoir-faire ancrés dans leur terroir, du récit des fondateurs et de leur dynastie familiale, des sociétés vigneronnes qui ont façonné les paysages et les terroirs viticoles de prestige, ou encore la découverte gustative in situ, participent aujourd’hui à construire la distinctivité et la désirabilité des produits alimentaires de luxe.
2Ainsi, la valorisation patrimoniale et touristique des espaces de production légitime par la géographie l’affirmation et la reconnaissance d’une singularité du luxe alimentaire français en inscrivant sa consommation dans la sphère culturelle. Les lieux de production du luxe alimentaire français sont à la fois une rente patrimoniale (liée à la beauté des paysages, à l’ancrage historique d’un savoir-faire, à leur notoriété mondiale, à leur valeur foncière, à un discours monopolistique sur le terroir, etc.) et un capital touristique à valoriser. Ainsi David Harvey écrit au sujet des grands vins français :
La prétention à l’unicité et l’authenticité trouve sa meilleure expression dans la prétention de la culture à représenter le domaine du singulier et du non reproductible […] l’exemple le plus évident [est] celui de la rente de monopole offerte par « la vigne produisant un vin d’une qualité extraordinaire qui peut se vendre à un prix de monopole ».2
3Ces propos, qui reprennent la critique américaine dénonçant comme une forme de protectionnisme la conception française du produit singulier, spécifique à un lieu et un terroir, peuvent aussi être lus de manière positive : un grand cru de Bordeaux ou de Bourgogne est le fruit d’une longue histoire où les efforts des hommes ont consisté à tirer le meilleur parti d’un terroir viticole, encouragés en cela par des amateurs gourmets et fortunés. La « rente de monopole » n’est pas seulement ici le résultat d’une stratégie de marketing, elle est aussi et d’abord le fruit d’un capital historique collectif qui a façonné des produits exceptionnels dans des paysages exceptionnels. L’exaltation du génie de ces lieux de production ne peut pas être réduite à une interprétation économique de la mondialisation concurrentielle ; elle est fondamentalement liée à la recherche de l’émerveillement géographique :
Les grandes œuvres, comme les grands vins et comme les paysages exceptionnels, s’imposent par l’évidence de leur beauté et de leur harmonie.3
4La découverte in situ des paysages et des terroirs de production permet d’acquérir un capital culturel, nécessaire pour apprécier pleinement la qualité exceptionnelle du produit alimentaire de luxe. À ce titre, la tradition du luxe alimentaire français est une rente, dans laquelle la culture est à la fois une source de profits pour les acteurs de cette filière et une source de distinction et de bonheur pour les consommateurs-amateurs, prêts à payer un surcoût pour satisfaire leur désir et se procurer une émotion incomparable.
5La valorisation patrimoniale et touristique des espaces de production du luxe alimentaire français permet l’entretien de paysages de qualité, le maintien de l’agriculture dans des régions parfois peu favorisées, en donnant la possibilité aux producteurs de développer d’autres activités comme le tourisme. La filière du luxe alimentaire constitue ainsi dans nombre de régions rurales un véritable atout pour dynamiser les territoires et maintenir des activités économiques et des animations culturelles et sociales.
6Cette valorisation patrimoniale et touristique des espaces de production est une réponse à la perte d’originalité et à la déqualification qui affectent aujourd’hui une catégorie de produits alimentaires de luxe. Elle permet aussi d’élargir les catégories du luxe alimentaire français en ennoblissant des productions alimentaires de qualité par la mise en valeur culturelle qui en est faite. Le luxe alimentaire français se transforme avec l’évolution du monde et de la société. Mais aujourd’hui comme hier, c’est la culture qui structure le marché du luxe alimentaire français qui, sur le modèle du marché de l’art, associe étroitement la quête de l’originalité et de la rareté à la recherche de l’émotion et de l’émerveillement.
Notes de bas de page
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un aliment sain dans un corps sain
Perspectives historiques
Frédérique Audouin-Rouzeau et Françoise Sabban (dir.)
2007
La Pomme de terre
De la Renaissance au xxie siècle
Jean-Pierre Williot et Marc de Ferrière le Vayer (dir.)
2011
