Chapitre VIII
La Seconde Guerre mondiale : des années fastes ?
p. 193-202
Texte intégral
1Faute d’archives1, l’étude d’Olibet repose pour la période de la Seconde Guerre mondiale sur des témoignages oraux. Les informations tirées des archives de LU ou de l’histoire des autres biscuitiers français permettent cependant de brosser le panorama de l’environnement politique et économique propre à ces temps difficiles. La pénurie de biens met fin aux années de déflation. Comme lors du précédent conflit, les besoins en biscuit ou en pain de guerre sont immenses, car le produit est nécessaire à la ration du soldat, du prisonnier et à l’aide aux populations civiles. Les biscuiteries se trouvent constituer de tels enjeux que les administrations françaises, allemandes et américaines s’immiscent toutes plus ou moins directement dans la marche de leurs affaires. Chez L’Alsacienne à Maisons-Alfort, « Un officier de l’Intendance occupait le bureau de Monsieur Jean qui était mobilisé, comme Monsieur Michel ; il surveillait la fabrication des pains de guerre2. » Au final, porter un jugement sur l’activité commerciale et les éléments financiers touchant à cette période s’avère délicat. Bien que nous manquions de traces écrites, il semble que les biscuiteries ayant échappé aux bombardements, comme Olibet, aient pu consolider leur activité. La nouvelle guerre mondiale offre beaucoup plus qu’un sursis aux entreprises de biens de consommation mises en difficultés par la crise des années 1930. Les informations glanées dans les archives et au cours des entretiens permettent de poser les premiers jalons de cette histoire.
Des contraintes liées à un contexte spécifique
2La déclaration de guerre se traduit par de graves bouleversements dans la vie des entreprises. La mobilisation d’une partie du personnel ne manque pas d’affecter le cours des affaires. Chez Belin, l’appel du dirigeant Roger Belin et du chef de la fabrication, Raymond Dallemagne, en septembre 1939, entraîne la fermeture temporaire de l’usine – jusqu’en octobre 1940. Avec la débâcle de l’armée française, les derniers membres de la famille Olibet restés à Paris viennent trouver précipitamment refuge à Talence, en juin 19403. Le dirigeant de l’Alsacienne, Paul Thèves, quitte également la région parisienne pour son usine girondine de Bègles durant l’« exode ». Par la suite, les hostilités militaires suspendues à la signature de l’armistice, laissent place aux désagréments liés à l’Occupation. Les caisses de biscuits que LU destinait à l’exportation en Amérique centrale sont réquisitionnées par la Wehrmacht directement sur le port à Bordeaux. L’usine de la Biscuiterie nantaise ayant été évacuée à Compiègne en mai 1940, est occupée pendant plusieurs semaines par l’armée allemande avant d’être rendue à ses activités à la fin du mois de juin. En 1942, l’usine LU ne peut plus être fournie en beurre par la laiterie dont elle est propriétaire en Ille-et-Vilaine car la Wehrmacht ponctionne la totalité de sa production. D’autre part, les bombardements alliés troublent le cours de la fabrication. Une partie des bâtiments annexes de la BN est détruite lors du bombardement de septembre 1943 à Nantes ; la production s’arrête durant six semaines. Quelques mois plus tard, l’usine est momentanément occupée par les Allemands, puis fermée de nouveau pendant un mois, avant le débarquement des Alliés en Normandie4. Nous nous souvenons que la région de Saint-Nazaire reste occupée par les troupes allemandes jusqu’après le 8 mai 1945.
3En ce qui concerne la fabrication, les difficultés touchant à la pénurie de matières premières (d’origine agricole ou énergétique) et les coupures de courant électrique sont quotidiennes. Comme un témoin de l’histoire de l’Alsacienne le rappelle, « Les coupures de courant étaient fréquentes ; une équipe d’urgence manœuvrait à la main les tapis avec une manivelle5. » Les conditions de travail se détériorent nettement au cours des mois et des années. En septembre 1940, LU n’a plus de miel et doit arrêter la fabrication de certains articles comme le pain d’épice. En novembre 1940, la maison ne fabrique plus de boîtes neuves et elle ne livre plus certaines boîtes en fer-blanc. En mai 1941, LU informe sa clientèle qu’à la suite d’instructions reçues de la Fédération de la biscuiterie à Paris (elle-même informée par le Ravitaillement général), elle ne toucherait plus la totalité de ses droits en farine mais subirait un abattement de 20 % sur les tickets de janvier, 40 % sur ceux de février, 50 % sur mars et les mois suivants. En août 1941, le biscuitier nantais reçoit la farine en quantité suffisante mais il manque de matière grasse et de sucre. En novembre 1941, la direction demande à ses clients de lui retourner les boîtes vides car elle ne doit en principe livrer qu’en contrepartie des boîtes fournies. En décembre 1941, la production est limitée par le contingentement de la farine : la fabrication des Collations est momentanément supprimée car le fabricant ne trouve plus la farine qui convient pour ce type de biscuit. La vanille est introuvable. En avril 1942, LU a momentanément arrêté la fabrication des Petits Beurres. À la suite de démarches effectuées auprès du Ravitaillement général à Paris, la direction a pu obtenir des livraisons de beurre à partir des laiteries qui lui sont imposées, dans les Charentes ou le Maine-et-Loire. Le beurre reste cependant extrêmement difficile à obtenir car les bons d’attributions ne sont pas honorés – en septembre 1942. La situation s’aggrave encore à partir du 6 juin 1944 puisque la fabrication des Petits Beurres et des Pailles d’Or est suspendue en l’absence des matières premières de qualité nécessaire à leur fabrication – beurre, lait entier, sucre, etc. Les fabrications civiles sont suspendues à la suite de la réquisition des stocks de matières premières. Le charbon fait toujours défaut…
Un réflexe d’adaptation de la part des entreprises
4Comme lors du précédent conflit mondial, l’État français s’intéresse de près à la production d’un produit considéré comme une base de l’alimentation des soldats, des prisonniers et des enfants. Un contingent de biscuits, généralement trimestriel, est demandé à chaque fabricant français. Dès le mois de septembre 1939, les comptes d’Olibet mentionnent des commandes de plus en plus importantes de la part de l’État. Au 31 décembre 1939, sa production de pain de guerre s’élève à 2,8 MF pour un total net des ventes de biscuits de 11,1 MF6. En mai 1940, l’usine de la Biscuiterie nantaise doit travailler 12 heures par jour, contre 10 auparavant, pour arriver à fournir ses 6 tonnes de pain de guerre quotidien7. L’usine Brun de Saint-Martin-d’Hères, en banlieue grenobloise a quant à elle « permis pendant la dernière guerre de produire et livrer certains jours à l’Intendance militaire jusqu’à 100 tonnes par jour de petits biscuits de guerre destinés aux prisonniers8 ». Au même moment, l’État tente de réglementer la production des biscuits destinés aux civils. En septembre 1940, un décret interdit certains types de fabrications comme les boudoirs et les champagnes. Au niveau de l’écoulement, les entraves apparaissent dès le mois de décembre 1940 avec l’interdiction de la vente les lundis, mardis, mercredis et jeudis de chaque semaine, à l’exception des jours fériés9. En 1942, la direction de LU prévoit l’imposition d’un arrêt partiel de la production entre le 15 juillet et le 15 août. Craignant une période de soudure difficile, le Ravitaillement compterait sur le complément de farine ainsi obtenu pour approvisionner en priorité la boulangerie.
5À partir de juin 1940, la majorité des plus importantes biscuiteries du pays se trouve enfermée dans la zone d’occupation, à Paris, Nantes ou Bordeaux. Elles se voient ainsi imposer des contingentements de la part de l’occupant, par l’intermédiaire de la Fédération nationale des Syndicats de fabricants de biscuits. La correspondance de LU signale, dès l’été 1940 qu’« une fourniture de 150 tonnes de biscuits genre Petit Beurre (en paquets de 12) est imposée par l’Intendance allemande aux usines de la région occupée10 ». Les Lefèvre-Utile sont convoqués avec leurs confrères français au siège parisien du Syndicat des fabricants de biscuits en vue de « discuter » de cette demande. Les conditions générales consistent dans la fourniture d’un volume de matières premières proportionnel à la quantité de produit fini. Quand la Fédération nationale des syndicats de fabricants de biscuits relaye une demande du ministre du Ravitaillement pour la constitution d’un stock de sécurité, Lefèvre-Utile accepte à condition d’être approvisionné en matières grasses et en caisses en carton11. Dans d’autres cas, l’occupant vient réquisitionner directement les produits auprès du fabricant : à partir de 1941, deux tonnes de beurre sont ainsi prélevées par les Allemands chaque semaine à la BN12. Dans le cas d’Olibet, le biscuitier fournit directement la base sous-marine germano-italienne établie à Bordeaux, en 1943. Cet approvisionnement résiderait surtout dans des biscuits Rex de type sandwich aux raisins de Corinthe ou de Demi-Lune13. Les bombardements des usines nantaises par la Royal Air Force expliqueraient le choix de l’implantation de la base germano-italienne, à l’écart du rayon d’action de l’aviation anglaise à Bordeaux. Il s’agit d’une base maritime importante puisque l’agglomération bordelaise abriterait, outre les soldats de la Kriegmarine, 6 000 marins italiens14.
6Le Secours national est un organisme créé en 1939 pour prendre en charge les orphelins de guerre ou les enfants égarés à la suite de l’exode de la population du nord vers le sud de la France. Il expérimente un certain nombre d’aliments de substitution dans le but de faire face à la pénurie de matières premières, contre la menace de sous-alimentation dans les grandes agglomérations. Aidé par l’Institut supérieur d’alimentation, il s’oriente vers des protéines de substitution, dont la caséine, une substance riche en lactose et en protéines, obtenue à partir du traitement du petit-lait15. Chez L’Alsacienne, « la fabrication de biscuits caséinés, raconte Michel Thèves, représente un tonnage national appréciable (7 500 tonnes en 1940) qui permit de garder un outil de fabrication dans un état normal16 ». Forte de son expérience dans la production de pain de guerre, la Biscuiterie nantaise met au point, dès le mois de novembre 1940, un biscuit à la caséine qu’elle commercialise sous le nom de Renfor. Ce « pain de la jeunesse » bénéficiant d’une « puissance alimentaire considérable17 », équivaudrait avec ses 411 calories « à une ration supplémentaire de pain, de sucre et de viande18 ». L’État français passe commande à la BN de 50 000 tonnes de biscuits à la caséine au début de l’année 1941. Au printemps 1941, la fabrication de ce type de biscuit est confiée à 41 biscuiteries françaises désignées par la Fédération des biscuitiers, mais la BN serait chargée de la fabrication de 1 420 tonnes, soit le cinquième de la production. La distribution des biscuits à la caséine débute en mai 1941 dans les écoles de Paris et du département de la Seine, puis en juin dans les grandes agglomérations françaises. Elle devient une sorte de rituel du fameux « quatre-heures » pour les jeunes écoliers urbains pendant la guerre19.
7Pour autant, les biscuitiers français ne perdent pas complètement le contact avec leur clientèle. La demande est si forte que les détaillants établis dans un rayon de 7 à 8 km de l’usine L’Alsacienne de Maisons-Alfort se présentent journellement pour recevoir de la marchandise : « À ce moment-là, Paris n’était pas livré. Une fois par mois, on convoquait les commerçants dans les dépôts de Nogent, de Fontenay, de Neuilly-Plaisance, du Perreux, etc. Ils venaient en vélo avec une remorque, rarement en voiture20. » L’Alsacienne crée une carte de rationnement ouvrant droit pour chaque détaillant à une livraison proportionnelle à la moyenne des commandes effectuées en 193821. En 1940, LU tente de faire face à la demande dont elle se trouve « complètement submergée » en continuant d’expédier la marchandise à laquelle les clients peuvent « avoir droit ». La direction fait remarquer à son dépositaire à Bordeaux, en mai 1941, que
malgré les difficultés que nous avons rencontrées pour vous approvisionner, nous avons été heureux de constater que le chiffre d’affaires traité à Bordeaux a sensiblement augmenté. […] Nous pouvons dire cependant que le rayon de Bordeaux a été passablement favorisé.22
8En août de la même année, la direction signale que
[notre] magasin de détail de la rue Boileau à Nantes, où la vente est particulièrement très intéressante, est complètement débordé et que nous sommes obligés de fermer les portes pour faire rentrer les acheteurs par fournées.23
Une tentative de bilan
9La flambée des prix accompagnant cette amplification de la demande se traduit par une amélioration instantanée des résultats financiers. Chez Olibet, l’exercice 1940 laisse un bénéfice de 3,6 MF au lieu des 2,2 MF de pertes enregistrés en 1939. Ce résultat bénéficiaire est affecté à la réduction du solde déficitaire précédent, qui ne figure plus au bilan que pour 5,1 MF24. En ce qui concerne les autres années de guerre, les résultats s’avèrent loin d’être mauvais puisque trois millésimes positifs se suivent (1941 : + 7,1 MF de résultat ; 1942 : + 4,2 MF ; 1943 : + 5,8 MF) avant le lourd déficit essuyé en 1944 (- 10,4 MF)25. L’usine de Talence conserve 450 ouvriers en 194226. Les résultats de Brun enregistrent une courbe assez comparable. Ils sont connus grâce à la déclaration détaillée des biens et revenus du dossier de confiscation des profits illicites de 194727. Les bénéfices ne cessent de s’accroître entre 1939 et 1941 (4,5 MF pour l’exercice 1939 ; 4,9 MF pour 1940 ; 5,1 MF en 1941). Ils enregistrent un pic en 1943, avec 18,9 MF de résultat contre 4,2 MF en 1942. Comme chez Olibet, l’exercice de la Libération marque le pas en 1944 (132 000 F), avant un redressement l’année suivante et 6,7 MF de profits – en 1945.
10Le début des années 1940 constitue une période d’investissements productifs devant déboucher sur des gains de productivité28. L’arrivée du four à bande accélère la fabrication, qui s’effectue en continu d’un bout à l’autre de la chaîne. La « ligne » ou « bande » de production pouvant mesurer plus de 100 mètres de long, modifie la configuration des ateliers puisque les machines sont désormais reliées les unes aux autres avec le four par un tapis roulant. La première ligne en continu installée à la Biscuiterie nantaise est mise en service en mai 1940. Dans ce contexte, le rôle des ingénieurs allemands, comme avait pu l’être celui des Britanniques, resterait à préciser29. Nous apprenons que la BN a monté son premier « four à bande » avec l’aide de Peter Basen, un technicien allemand reparti in extremis par le train le 30 août 1939. Chez Olibet, une ouvrière certifie la présence d’un technicien ou conseiller allemand à Talence avant l’entrée en guerre30. Engagée à 14 ans en 1940, Adrienne Cazaillon reste ouvrière pendant trois ans, avant son mariage en 1943 avec un mécanicien de l’usine. Elle mentionne la présence peu avant la déclaration de guerre d’un Allemand qu’elle voit revenir en terrain conquis, vêtu d’un uniforme et de médailles, au moment de l’entrée de la Wehrmacht à Bordeaux. Il ne nous a pas été possible d’en savoir plus sur ses responsabilités. Chez Belin durant la guerre, deux fours à chaîne électriques, un nouveau pétrin, des grilles et des plaques de cuisson sont acquis ainsi qu’un système de manutention mécanique avec élévateurs, transporteurs à rouleaux et monorail. Grâce à ce nouvel outillage industriel, la biscuiterie peut fabriquer six tonnes de biscuits par jour en 1943 : « Les excellents résultats obtenus en ces difficiles années de guerre doivent beaucoup à la farouche volonté de Raymond Dallemagne, chef de fabrication, de maintenir coûte que coûte la qualité des produits, malgré le rationnement drastique des matières premières, les coupures de courant – l’usine venait d’être électrifiée – et les alertes31. »
11Les investissements productifs se traduisent chez Olibet par une modernisation et une extension du bâti à Talence. Au moment où la guerre éclate, les bâtiments disparates sont de périodes distinctes : le plus ancien est à charpente de bois, mais le plus récent repose sur une structure métallique en fer doux. Dans les années 1942-1943, des bâtiments neufs sont construits avec une toiture par éclairage zénithal de 20 mètres sur 80. Ils abritent deux nouvelles chaînes de 36 mètres de long. La direction installe également deux nouveaux fours continus à gaz. L’ingénieur Edmond Chrétien (1919) a contribué à installer ce nouvel outillage. Originaire de Lille, il part pour Talence en mars 1943 afin de seconder son ancien patron, Jean Epron. Celui-ci s’était réfugié en 1940 à Bordeaux et y avait fondé un bureau de conseil en ingénierie, la société Norpé. Au moment où Edmond Chrétien arrive à Talence, il s’inscrit comme salarié d’Olibet en vue de se soustraire au Service du travail obligatoire. Il explique cette possibilité offerte chez Olibet d’échapper au STO par le fait qu’une partie du personnel y est requise pour fournir la marine de guerre allemande. Selon lui, le matériel installé à Talence proviendrait au moins en partie d’Arcueil, d’où il serait rapporté en 1943 en vue de répondre à la demande de la Kriegmarine. Le travail de Norpé consiste dans une étude pour des fours, du matériel de pétrissage et des chaînes complètes de fabrication. Également conçu par le bureau de Jean Epron, le matériel était ensuite fabriqué par Montbabut, un atelier de construction mécanique à Talence, qui exécute l’usinage des pièces et le taillage des engrenages. Les ouvriers d’Olibet assurent le montage, supervisé par Edmond Chrétien qui en assure ensuite la maintenance32. Adrienne Cazaillon confirme le montage par son mari des moteurs électriques rapportés de région parisienne à Talence33. La direction de LU a sans doute eu connaissance de la modernisation d’Olibet, car on lui a rapporté qu’une biscuiterie de la région bordelaise utilisait « des fours blindés calorifugés dont nous ignorons le constructeur ». Elle se renseigne alors auprès de Vicars à Earlestown (RU) en 1945 afin de savoir s’il peut confirmer l’existence de fours à chaîne utilisant 15 kg de charbon seulement au lieu de 60 à 70 kg habituels – pour la chauffe de 100 kg de biscuits. La question se pose de l’étendue et de la légalité des bénéfices engrangés par les biscuitiers français après la défaite de 1940. Peut-il être fait reproche à Brun ou Olibet, pour ne pas mentionner les autres biscuitiers, d’avoir poursuivi la fabrication durant la guerre ? Se sont-ils rendus coupables de profits illicites ? Le problème a d’abord concerné les établissements Brun. À la Libération, la population grenobloise manifeste son hostilité à l’égard de la dirigeante de la biscuiterie, Claire Darré-Touche (1875). Amie de longue date de la Maréchale Pétain, la propriétaire des biscuits Brun n’a cessé « d’afficher les sentiments les plus favorables au gouvernement de Vichy, et spécialement au Maréchal Pétain et à son entourage, avec lesquels elle entretenait des relations constantes. Par ailleurs, la sévérité qu’elle apporte dans la conduite de ses exploitations, la dureté à l’égard du personnel, son âpreté au gain, son indifférence envers les œuvres sociales de ses usines, lui attirent le ressentiment général de la population ouvrière du département34 ». Un arrêté préfectoral d’internement est signé le 24 août 1944, mais Claire Darré-Touche a quitté le territoire national pour se réfugier en Suisse. Un expert-comptable de Grenoble est nommé comme administrateur-séquestre, auquel se substitue l’administration des Domaines en octobre, par arrêté du préfet de l’Isère. Les 711 salariés acceptent la nouvelle direction, en contrepartie d’un accord donnant satisfaction à leurs revendications sociales. La nomination d’un comité de direction et d’un comité de gestion (avec le concours de la CGT) étant ratifiée par le personnel, la reprise de l’exploitation peut se faire dans le calme. La nouvelle direction multiplie les démarches afin d’obtenir des matières premières. De nouveaux contrats sont signés avec l’Intendance, le Ravitaillement général et l’armée américaine.
12Premièrement, l’« affaire Darré-Touche » débouche, en 1948, sur la restitution de ses biens à l’ancienne propriétaire par l’entremise des deux actionnaires qu’elle a désignés pour la représenter35. Deuxièmement, les rapports d’experts comptables concluent en 1949 que la SA des biscuits Brun a obtenu dans la fabrication du pain d’épice incriminé un bénéfice illicite de 907 004 F en 1943 mais une perte de 1 058 748 F en 1944. Le tribunal, faisant abstraction des résultats de la deuxième période refuse d’effectuer une compensation et estime le bénéfice illicite réalisé à 907 004 F. Par son jugement en date du 19 juillet 1949, il condamne Claire Darré-Touche à 900 000 F d’amende et déclare l’entreprise Brun civilement responsable36. Ainsi, après déduction des impôts de droit commun supportés par le bénéfice illicite déterminé par les experts, la proposition de confiscation n’excède pas 137 864 F, un montant dérisoire au regard de la fortune de Darré-Touche et de l’importance de l’entreprise Brun. Enfin, le tribunal décide les 23 et 28 décembre 1949 que Claire Darré-Touche et la SA des biscuits Brun ne subiront ni confiscation ni amende37. Il s’avère en définitive que les poursuites engagées contre Brun étaient moins motivées par le caractère exceptionnel de sa gestion durant la guerre que par la posture imprudente de sa propriétaire. Rien n’indique que les autres biscuitiers français aient eu un mode de gestion ou des résultats différents. Concernant Olibet, les poursuites après la guerre étaient d’autant moins probables que la direction avait pris soin de déplacer le « fusible38 » responsable des tractations avec la Kriegmarine durant la guerre.
Notes de bas de page
1 À l’exception d’un Grand Livre de comptes d’Arcueil (1933-1940), sauvé in extremis de la destruction à Talence en 1983, conservé dans des archives privées.
2 Témoignage de Fred Toqueboeuf, in Malaval Catherine, L’Alsacienne, son histoire, Paris, Clio-Média, 1993, p. 21.
3 Entrevue avec François Jacquemain (1936), en avril 2008 à Paris et Jean-Marie Pontaut (1947), in Demi-lune, Paris, Fayard, 2005, p. 27.
4 Malaval, op. cit., p. 37.
5 Fred Toqueboeuf, in Malaval, op. cit., p. 20.
6 Grand Livre, archives privées.
7 Périssère Michèle, « Les biscuiteries nantaises », Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de la Loire-Atlantique, 1986, t. 122, p. 247-258.
8 Note confidentielle au sujet des biscuits Brun, 9 septembre 1950, ADLA – 202 J.
9 Le Matin, 4 décembre 1940.
10 Courrier de la Fédération nationale des Syndicats de fabricants de biscuits à Lefèvre-Utile, le 10 août 1940, ADLA – 118 J 478.
11 De Lefèvre-Utile au délégué général du Comité d’organisation de la biscuiterie à Paris, le 7 février 1944, ADLA – 118 J 478.
12 Périssère, op. cit.
13 Entrevue avec Edmond Chrétien (1919), en juillet 2009 à Arcachon.
14 Lormier Dominique, Bordeaux pendant l’occupation, Bordeaux, Éditions Sud-Ouest, 1992.
15 Lefebvre Véronique, Sucré Salé, Biscuiterie nantaise, 100 ans d’avenir, Paris, Public-Histoire/Albin Michel, 1997, p. 37.
16 Malaval, op. cit., p. 20.
17 Ibid.
18 Ibid.
19 Lefebvre, op. cit., p. 37.
20 Malaval, op. cit.
21 Cas CPA 1663, Biscuiterie Alsacienne, janvier 1942.
22 De la direction générale à Nozière à Bordeaux, le 31 mai 1941, ADLA – 118 J 331.
23 De la direction générale à Nozière à Bordeaux, le 3 août 1941, ADLA – 118 J 331.
24 Le Figaro, 20 janvier 1942, p. 4.
25 Cas CPA 2947, SEPI, Société d’études et de participation industrielles (étude des valeurs Source Perrier, Biscuits Olibet, Rente Foncière), avril 1952.
26 Visite des cantines d’usines, 1942-1943, AMT – F 37-9.
27 Du 7 novembre 1947, ADI – 4 625 W 72.
28 Cette situation n’a rien d’original à en croire les contributeurs cités in Effosse Sabine, De Ferrière Le Vayer Marc & Joly Hervé, Les entreprises de biens de consommation sous l’Occupation, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2010.
29 Pour la même période, Annie Lacroix-Riz évoque à un niveau supérieur, « des alliances discrètes », in Industriels et banquiers sous l’occupation, Paris, Armand Colin, 1999, p. 50.
30 Entretien avec Adrienne Cazaillon (1925), en novembre 2009.
31 Cf. Sabrié Marie-Lise, Belin 90 ans de passion, Paris, Belin/Clio-Média, 1992.
32 Entrevue avec Edmond Chrétien (1919), en juillet 2009 à Arcachon.
33 Entretien avec Adrienne Cazaillon (1925), en novembre 2009.
34 Rapport du préfet de l’Isère au ministre de l’intérieur au sujet de la mise sous séquestre, le 24 avril 1945, ADI – 4 625 W 72.
35 Service départemental des Renseignements généraux de Grenoble, le 23 janvier 1948, ADI – 4 625 W 72.
36 Rapport sommaire, ADI – 4 625 W 72.
37 Avis de décision du comité de confiscation des profits illicites, ADI – 4 625 W 72.
38 Selon les témoignages de Jean-Marie Phélouzat (1932), directeur des usines jusqu’en 1974 et de Jacques Lucas (1935), PDG entre 1972 et 1974.
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