Chapitre 1. Une jeunesse en tension : témoignages
p. 35-72
Texte intégral
1Bien des jeunes hommes que j’ai eu l’occasion de rencontrer semblent « prisonniers ». Prisonniers dans leur tête : ils ne « rêvent plus », m’a dit l’un, ils « n’attendent plus rien », m’a dit l’autre, ils voudraient partir, « quitter ce pays » en lequel ils ne croient plus, disent-ils tous. Prisonniers dans leur corps : démotivés, apathiques, voire dépressifs, ils s’adonnent à la drogue, traînant leur mal-être de café en café, immobiles, comme paralysés. Tous ne sont pas issus de familles pauvres et il ne s’agit pas seulement d’un désir d’émigration économique. Non, le mal est plus profond : ici tout est gangrené par la corruption ; ici « il n’y a pas d’avenir », pas même de présent ; on « étouffe » sous le regard inquisiteur des parents, des voisins, du quartier ; « on subit la hogra », soit l’humiliation des petits face à ceux qui ont la moindre parcelle de pouvoir.
2Mohamed, 20 ans, l’explique :
La hogra, c’est le mépris… Comment te dire ? C’est qu’on est méprisé en tant que personne, on ne compte pas, on n’a aucun droit, voilà, c’est cela la hogra : on n’est rien [kif walu].
3C’est un terme que l’on n’entendait pas autant avant, mais que les jeunes ont massivement repris pour traduire ce sentiment d’être exclu, de ne pas avoir de place dans la société s’ils n’ont ni famille influente ni argent : « Il n’y a pas de justice pour les pauvres […], les riches ils paient et ils s’en sortent toujours. »
4 Mohamed poursuit :
Il n’y a pas de vrai concours, tout est faussé, personne ne croit plus en ses chances puisque ce sont les relations qui comptent.
5Son ami Ali renchérit :
Si tu paies la corruption pour un concours ou un examen, tu passes devant ceux qui ont eu de meilleurs résultats que toi. Avec l’argent on peut tout acheter : un diplôme, un travail ; mon oncle, il s’est endetté pour acheter un emploi pour son fils. Ici au Maroc, avec de l’argent, tu peux même tuer sans problème !
6L’injustice, la frustration, l’humiliation, le mépris d’une société qui ne leur fait guère de place en tant que sujet de droit, voilà ce que résume ce terme de hogra qui dit en même temps l’ennui, le découragement, voire le désespoir (certains disent le « dégoûtage ») qui leur colle à la peau, les empêchant d’agir, d’imaginer comment faire face. Combien de jeunes, aujourd’hui, se tiennent dans un entre-deux mortifère, incapables d’avancer dans une direction ? Ce sont des « no life » comme on entend parfois leurs proches dire, qui cessent toute activité au profit d’une apathie et d’une inertie totales. Certains sombrent dans la dépression, beaucoup perdent pied. J’en connais qui, dans un geste hautement symbolique, ont déchiré leurs papiers d’identité, signifiant à la fois leur retrait de la société et la destruction de leur identité en tant que sujet. C’est l’attente, parfois pendant des années, la vie entre parenthèses, comme dans une prison sans murs, car les barreaux sont dans la tête.
7Bien sûr, tous les hommes jeunes ne sont pas dans cette situation ni ne partagent cet accablement. Beaucoup « bricolent », se « débrouillent », « galèrent » car « si tu ne connais personne, ce n’est pas la peine de chercher du travail ». D’autres étudient, travaillent, font des projets, aiment et rêvent encore. Néanmoins, on décèle dans les paroles de bon nombre d’entre eux un sentiment d’impuissance et de mal-être. Ils sont en tension, écartelés entre des valeurs, des désirs, des injonctions différentes, voire contradictoires. Ils ont un pied dans la « tradition » et un autre dans la « modernité » et tournent alternativement la tête vers l’Orient et vers l’Occident. Ce tiraillement ou ce balancement entre des modèles contrastés est difficile à assumer et parfois source d’angoisse. En même temps que l’on aspire à la liberté d’opinion, à la réalisation personnelle de soi, à l’idéal consumériste – tous traits caractérisant une occidentalisation des modes de vie – on doit faire face au sens de l’honneur, à ses devoirs envers la famille, et ne pas trahir ce qui est pensé ou vécu comme son identité musulmane. C’est cette tension que je souhaite rendre palpable. Elle s’articule de manière particulièrement forte dans les rapports entre genres et entre générations, et témoigne de cet entre-deux que les anthropologues observent un peu partout dans le monde.
Le rapport de protection au cœur de la tourmente
8En relisant mes notes de terrain de ces dernières années, je suis frappée par le nombre de situations relatives à cette occurrence où des pères, des frères aînés, des oncles, se plaignent de la déresponsabilisation de leurs fils, frères, neveux et cousins :
Le problème des jeunes, aujourd’hui, des garçons, c’est qu’ils ont des difficultés à travailler ; il y en a plein qui ne font rien. Certains veulent se marier d’abord, ils disent qu’ils travailleront après. Mon neveu vient de se marier et je me suis moqué de lui : « Maintenant que tu es marié, tu peux te mettre au travail. » Ses frères c’est pareil, ils ne font pas grand-chose.
(Ali, 2011)
La plupart des jeunes Marocains que tu vois ne veulent rien faire ; ils attendent qu’on leur apporte tout. Ils ne cherchent pas, ils ne font pas d’efforts. Regarde mes fils, ils sont foutus !
(Hassan, 2014)
Les jeunes sont habillés à l’européenne, mais ils sont arriérés dans leur tête. Ils n’ont pas idée de se bouger pour faire quelque chose, même en commençant petit, là où il y a du travail. Ils attendent que le travail tombe tout seul. Ils exigent de l’argent de leurs parents, mais eux, ils ne font rien, ils se lèvent à midi, ils fument de la drogue, ils boivent du vin…
(Youssef, 2014)
Les jeunes ne respectent plus rien, même leurs parents ! Ils ne veulent plus travailler les champs au bled, ils veulent être payés pour cela, ils veulent leur part. C’est ainsi dans beaucoup de familles, tu trouves au moins un ou deux jeunes qui ne veulent rien faire, qui chôment, même avec des diplômes. Ils regardent la télé toute la journée et ce sont les vieux qui font tout.
(Omar, 2012)
L’aîné de mes fils préfère faire l’ouvrier dans le bâtiment, en ville, alors qu’il y a beaucoup de choses à faire ici et que j’ai besoin d’aide, maintenant que je suis vieux. Mon fils cadet travaillait très bien comme guide, il avait fait construire un grand gîte, et puis il est parti avec une Française, plus âgée que lui, pour faire quoi ? Je ne sais même pas quel travail il fait en France. Ils n’ont plus leur tête les jeunes. C’est la femme qui l’a pris [tiwit], alors que c’est l’homme normalement qui doit prendre [ywit] sa femme, c’est honteux ! (Un vieil homme se plaignant de la désaffection générale des fils)
Les jeunes n’ont pas de parole et ils n’aident plus les leurs. Mon neveu a promis d’aider son père qui a des dettes. Qu’est-ce qu’il attend ? Il sait que son père ne peut pas prendre de prêt lui-même car il n’est pas fonctionnaire et n’a pas non plus le statut de commerçant. Moi, quand j’étais étudiant, j’avais une toute petite bourse, versée trois fois l’an et pourtant j’en donnais la moitié à mon père qui était pris à la gorge par les dettes. J’allais à pied à l’université pour économiser les 30 centimes du bus : 1 heure de trajet à pied.
(Abdallah, 2012, retraité)
9Du côté des fils, neveux, jeunes frères et cousins, on se plaint de ce que les pères, les oncles et les aînés en général « décident de tout », « ne nous demandent jamais notre avis », « ne respectent pas nos choix », veulent toujours « tout le monde à la kasbah, comme le patriarche d’autrefois ». Tous rêvent de s’émanciper, mais comptent en même temps sur la protection de leurs aînés pour leur trouver qui du travail, qui une femme, qui de l’argent… Leurs désirs sont contradictoires : en même temps qu’ils critiquent leurs aînés, ils valorisent leur sens des responsabilités, voire s’en remettent entièrement à eux ; en même temps qu’ils cherchent à se détacher de leurs rapports de dépendance, ils culpabilisent dès qu’ils le font.
10Tandis que les aînés se situent du côté des « protecteurs », responsables mais fatigués de devoir prendre en charge leurs cadets dont ils critiquent la démobilisation, ces derniers se situent du côté des « protégés », attendant soutien de leurs aînés tout en refusant d’en être dépendants. Les exemples abondent :
Saïd ne parvient pas à récupérer un vélo prêté à son neveu Mustapha, lequel l’a vendu. Saïd interprète ce geste comme une véritable désaffection de la part de Mustapha qui « n’a pas le sens des responsabilités ». Mustapha, de son côté, avait besoin d’argent et son oncle Saïd étant le chef de la famille, c’est son rôle, pense Mustapha, de pourvoir à ses besoins.
Hassan, lassé de financer les besoins perpétuels de ses frères et neveux à qui il reproche leur « paresse », leur a dit : « Vous agissez d’abord et je vous aide après. » Il cite un proverbe : « Celui à qui tu mets une pierre dans la main, il ne frappe pas avec », signifiant qu’on ne peut faire le travail à la place des autres.
Youssef, qui soutient depuis des années son plus jeune frère qui « traîne », vit comme une trahison son départ brutal pour l’Iran. « Le salaud ! » répète-t-il avec dépit, « après tout ce que j’ai fait pour lui ! » (financer ses études, lui trouver des élèves pour des cours de soutien, un job dans la pêche, la location d’un kiosque à journaux/ photocopies, et pour finir un poste d’instituteur dans une école privée).
Ali en a marre de surveiller son beau-frère, mais il s’y est engagé auprès de ses beaux-parents (Ali et Omar ont épousé des sœurs) qui ont longtemps hésité à accorder la main de leur dernière fille à Omar, dont la réputation n’est pas fameuse.
11Trop d’exemples témoignent que ce qui se joue là excède des questions d’individualité. C’est en réalité le rapport de protection qui est au cœur du problème, les décalages se creusant entre les attentes des uns et des autres, entre les faits et les dires, entre les souhaits et les réalités. On a beaucoup écrit sur la situation des femmes en tant que « protégées » des hommes : leur père, leurs frères, leurs époux, leurs fils. Moi-même, en tant que femme, j’ai eu maintes fois l’occasion d’éprouver semblable situation où des hommes se sont sentis responsables de moi, et donc dans l’obligation de me protéger ou de me confier à des proches redevables de ce qui pourrait m’arriver. En revanche, on a beaucoup moins analysé le rapport de protection entre hommes, subtil car masqué par l’idéologie de l’égalité des agnats. On a bien davantage analysé les relations entre hommes sous l’angle de la confrontation et du défi d’honneur entre égaux. Or, même entre égaux, existent en réalité des différences du point de vue de la capacité à acquérir l’autorité nécessaire pour se situer du côté des protecteurs et non des protégés, le propre de l’homme d’honneur étant d’être responsable des personnes et des biens qui sont sous sa dépendance. L’autorité ne s’acquiert et ne se maintient que si elle est assortie d’un certain nombre de conditions relatives à la situation maritale, à la descendance, au statut économique et politique, à la capacité redistributive. Cette dernière se diversifie aujourd’hui, en raison de l’importance croissante des ressources monétaires, des parcours scolaires, des trajectoires migratoires… Des jeunes – des femmes diplômées également – peuvent être en position de faire vivre des dépendants. Le choix des possibles s’élargit. Ce qui semblait impossible hier, à tout le moins difficile, devient pensable, à défaut d’être déjà jouable.
12On n’a guère analysé non plus le coût pour les hommes de ce statut de protecteur. Les hommes craignent par-dessus tout le fait de ne pas être à la hauteur de cette représentation qui fait d’eux des protecteurs et non des protégés, des responsables et non des irresponsables, des dominants et non des dominés, liés à l’autorité, à la puissance, au pouvoir. Malheur à ceux qui ne se montrent pas à la hauteur, à ceux qui avouent leur dépendance, que ce soit à l’égard des femmes ou des autres hommes. Si les peurs féminines sont socialement admises, les femmes étant élevées dans l’idée qu’elles sont des protégées, les peurs masculines ne le sont pas puisque les hommes sont naturellement, pense-t-on, du côté des protecteurs. Les femmes, elles-mêmes, sont promptes à juger des défaillances masculines, et quantité d’expressions traduisent l’idée que les hommes doivent se comporter comme tels – c’est-à-dire comme l’ordre social prétend qu’ils sont – pour être respectés : « Sois lion et je te respecterai » ou « Sois lion et mange-moi » ; « Ta bouche à la mesure de tes bras » (c’est-à-dire accorde tes paroles à tes actes).
13Les jeunes hommes vivent de façon plus problématique qu’auparavant le fait de devoir devenir des hommes respectables. Ils vivent l’humiliation d’être sans travail, sans ressources et de ne pouvoir fonder leur propre foyer. À ces obstacles à l’accomplissement de soi liés à des conceptions de la masculinité en « panne », s’ajoute la violence des remises en cause des valeurs de genre qui semblent moins adaptées aux réalités sociales et à l’imaginaire contemporain. Ils parviennent difficilement à opérer la synthèse entre les valeurs qui leur ont été inculquées (la virilité, la responsabilité, l’autonomie de l’homme) et le contexte contemporain où ils trouvent difficilement à s’intégrer sur le marché du travail, même avec des diplômes, et où ils sont en outre concurrencés par l’éducation nouvelle des femmes, du moins dans les milieux sociaux jusque-là peu touchés par la scolarisation des filles. La figure de l’homme protecteur, responsable, est encore très valorisée, en dépit des changements. On juge beaucoup les hommes à leur capacité à aider, à subvenir aux besoins, à prendre en charge les dépendants, aussi bien matériellement que moralement.
14Comment concilier ce rôle traditionnel de l’homme d’honneur et les idéaux contemporains de l’autonomie individuelle et de l’égalité des relations entre les individus ? Bien des jeunes hommes se débattent avec cette question qui les travaille : doivent-ils se situer du côté des protégés ou des protecteurs ? S’ils sont du côté des protecteurs, alors ils doivent se comporter comme tels, d’abord vis-à-vis de leurs proches, mais le souhaitent-ils et le peuvent-ils ? Inversement, s’ils sont du côté des protégés, c’est qu’ils se placent dans la dépendance et sous l’autorité de protecteurs – père, frère, oncle –, y compris jusqu’à la déresponsabilisation la plus totale, attendant qu’on leur procure travail, femme, et qu’on subvienne à leurs besoins. Se joue autour de cette question une tension remarquable, à mon sens explicative d’une partie du malaise, voire du mal-être de la jeunesse du pays1.
15Celle-ci vit dans la douleur son émancipation du cadre et des codes sociaux du rapport de protection. C’est ce qui explique bien des comportements, qui ont toujours existé, mais qui s’accentuent fortement aujourd’hui : la fuite, le refuge dans l’inactivité, le refus de prendre des responsabilités, lesquels marquent à la fois la faiblesse, la vulnérabilité des dépendants et leur refus du rapport de protection. Combien d’entre eux finissent par abdiquer après s’être débattus pendant des années avec cette question, à l’instar de Redouane qui, à près de 40 ans, semble avoir trouvé quelque réconfort dans la religion. Redouane a demandé à son père et à son frère aîné de lui trouver femme et travail, signe à la fois de son acceptation de son rôle d’homme et de sa dépendance à leur égard. Combien d’autres se perdent en route, refusant de jouer le jeu de l’honneur, rêvant à d’autres modèles, mais ne sachant comment faire ni vers où se tourner. On ne souligne pas assez la difficulté pour les hommes de se conformer aux normes de la masculinité, voire la violence de cette assignation à la virilité. Bien des hommes n’entrent pas dans le schéma de l’homme viril et certains ne sortent pas indemnes de leur confrontation aux valeurs locales de la virilité. Dévirilisés, ils sont impuissants à se construire – et surtout à vivre – un autre imaginaire.
16Combien de pères, de leur côté, se font violence pour protéger leurs filles et se retrouvent, eux aussi, « prisonniers » de la relation de protection. En ville et dans les classes moyennes, nombre d’entre eux passent leur temps à faire le taxi pour leurs filles, qui bien sûr abusent de la situation. Ils assument leur rôle de protecteur en ne laissant pas leurs filles se déplacer seules dans la ville, et s’ils ne le font pas ils culpabilisent, soit de ne pas être à la hauteur de ce rôle, soit de restreindre la liberté de leurs filles. Les filles, de leur côté, acceptent leur statut de protégées et la restriction de leur liberté de mouvement, à condition toutefois d’en tirer parti. Certaines ne font pas un pas seules en dehors de la maison.
Moi, mes filles, elles ne se promènent jamais seules, c’est maison-voiture-lycée-voiture-Marjane [centre commercial]-voiture-maison. (Enseignant de collège)
Moi, c’est 8 h pour les accompagner à l’école, 12 h pour aller les chercher, 14 h pour les ramener et 18 h pour aller les rechercher, plus après les cours de soutien le soir et les activités, c’est épuisant, on est fatigué de cela, et si je compte en plus les déplacements de Madame… (Fonctionnaire)
17Jamais je n’ai assisté à une réunion, un séminaire, un colloque, sans qu’un collègue universitaire s’éclipse en s’excusant de devoir « faire son devoir de père », motif légitime parfaitement entendu. Un autre collègue s’est justifié ainsi : « On a plus la casquette taxi qu’enseignant. » Le jeu est subtil mais il est compris de tous ; il n’y a que devant les étrangers que l’on se justifie :
Le bus c’est cher, et en plus c’est dangereux, surtout pour les filles.
Les écoles sont éloignées, surtout les écoles privées, on est obligé car l’enseignement public ne vaut rien ici au Maroc.
Il n’y a pas de transport scolaire et le bus ce n’est pas hygiénique, si quelqu’un tousse tout le monde tousse.
(Extraits de conversations avec des collègues universitaires, 2014)
18En réalité, tout le monde, hommes comme femmes, filles comme garçons, est pris dans ces relations de protection. Les filles sont elles aussi tiraillées entre leur « besoin » de protection et leur soif d’indépendance, comme en témoigne Ghizlan, hébergée chez son oncle le temps de son master dans une université éloignée de chez ses parents : « Mon oncle, il est toujours sur mon dos, il est encore plus sévère que mon père, cinq minutes de retard et il m’appelle : “Tu es où ? Tu fais quoi ?” Ce matin il n’y a pas eu cours à cause de la grève et je n’ai pas pu aller avec mes amies, mon oncle est venu me chercher. C’est une sorte de protection », ajoute-t-elle à mon égard. Elle est en même temps consciente de sa chance car, précise-t-elle « ma cousine, elle était acceptée dans une école de gestion mais son père n’a pas voulu la laisser partir ».
19Kaouta, elle, remet l’intégralité de sa bourse universitaire à sa sœur aînée car « c’est elle qui gère ; c’est elle qui est responsable ». Mais elle se plaint d’étouffer et envisage de se marier pour, dit-elle, fuir cette situation de dépendance.
20Quantité d’observations, consignées dans mes carnets de terrain, font ainsi état des crispations qui se nouent autour de la relation de protection. Tout le monde semble en souffrir, et en même temps en profiter. D’où ce sentiment fréquent de devoir faire face à des injonctions contradictoires qui semblent aujourd’hui de plus en plus insoutenables, tant pour les protégés que pour les protecteurs.
21Le mariage, en particulier, cristallise bien des tensions autour de cette question. Car en islam, disent les gens, « il faut porter sa femme sur sa nuque (ou son dos) », c’est-à-dire qu’il faut la protéger, en être responsable2.
Le mariage : révélateur des tensions entre générations et entre sexes
22Lors de mes enquêtes en milieu urbain, notamment dans le milieu étudiant, j’ai été surprise de découvrir une immense suspicion dans les relations garçons / filles, ainsi que les malentendus que celle-ci entraîne. Comment rencontrer l’autre quand les occasions et espaces de mixité sont peu nombreux ? Comment lui faire confiance quand on a appris précisément à s’en méfier ? Comment apprendre à le connaître quand les relations hors mariage sont illégitimes ? La morale les réprouve, et la loi pénalise les relations sexuelles en dehors du mariage3.
23J’ai été étonnée également de la facilité avec laquelle certains jeunes, garçons comme filles, témoignent de leur malaise, confient leurs craintes, et ce faisant dévoilent la fragilité de leurs constructions. Plusieurs m’ont remerciée de façon touchante : « merci beaucoup, on a vidé tout ce qu’on a sur le cœur », « on a vidé notre sac », « c’est comme si vous étiez une sorte de psychologue ». Je leur avais ouvert un espace de parole sur des sujets qu’ils n’abordent pas – ou peu –, même avec leurs proches. Tant de sujets sont encore tabous, au sein de la famille comme de la société.
24La question du mariage est révélatrice de ces tensions entre les sexes, ainsi qu’entre les générations. Pour les jeunes, comme pour leurs parents, elle cristallise bien des enjeux. À les croire, « On ne se marie plus aujourd’hui. »
25Garçons comme filles sont intarissables sur le sujet (paroles recueillies entre 2011 et 2014) :
Nous, les garçons, on ne peut plus avoir confiance en personne. Les filles, elles te disent qu’elles sont des « filles de la maison4 », mais tu as des surprises. On croit cela car les parents le disent de leurs filles, pour montrer qu’elles sont bonnes à marier, mais tu verrais ce qu’elles font les filles, tu ne peux même pas imaginer ! On n’ose pas le dire [allusion à la prostitution]. En réalité, on ne sait jamais à qui on a affaire.
(Extrait d’une discussion avec trois étudiants)
Moi, c’est l’hypocrisie des garçons que je ne supporte pas. En vrai, ils ne sont pas prêts à accepter des filles audacieuses. En superficie oui, pour s’amuser, pour draguer, mais après ils ne s’engagent pas avec ce genre de filles. En réalité, ils veulent des filles pudiques, qui respectent ce qui est honteux, qui baissent la tête, qui rougissent… Dès qu’ils ont conquis la femme ils changent leurs idées. Il y a une expression qui dit que l’homme marié « change de visage ». Toutes mes amies, mes cousines qui se sont mariées ne sortent plus, je ne vois plus mes amies, certaines portent le voile. Ce n’est plus de la pudeur, du respect, cela s’appelle de l’esclavage ! Mais les filles elles ne sont pas mieux. Elles sont dans la crainte, dans la jalousie, alors elles évitent leurs anciennes amies. Elles ont peur qu’on leur arrache leur mari ; d’ailleurs, il n’est question que de cela, tu entends des histoires tout le temps : c’est sa meilleure amie qui lui a pris son mari… Moi-même, il m’arrive d’aller chez des amies en me faisant moche pour ne pas les gêner avec cela : par exemple, je ne mets pas de parfum, je m’attache les cheveux, je mets des habits vieux. La semaine dernière je suis sortie et mes amies m’avaient prévenue avant : « Sara, tu ne te mets pas en valeur, tu ne n’habilles pas trop bien », c’est une façon de me dire de ne pas attirer les regards, de ne pas briller aux yeux des garçons, tu comprends ?
(Sara, étudiante)
Le mariage c’est pal lcadeau [comme un cadeau], c’est bien emballé, mais tu ne sais pas ce que tu trouves dedans, comme dans une boîte cadeau.
(Samia, lycéenne)
Toutes les filles à l’école de couture ne parlent que de cela : comment se marier ? Les hommes ils ne voient plus, il faut leur acheter des lunettes. Ils laissent de côté les filles bien, ils ne les voient pas, ils prennent celles qui sont belles et laissent les autres, ou alors ils restent célibataires, ils ne se marient pas, ils ne voient rien…
(Myriem, diplômée chômeuse)
Le mariage c’est le grand problème, c’est trop difficile de se marier, d’avoir un logement, de choisir une femme même ! Oui, je voudrais me marier et fonder une famille. Mon frère, il cherche à émigrer à cause de cela.
(Hicham, guide de montagne)
Moi, je ne me marierai qu’avec un Français, c’est impossible avec un Marocain.
(Fatima, professeur en lycée)
Oui, j’ai déjà été demandée en mariage plusieurs fois, mais je ne suis pas prête, je n’ai que 19 ans, j’ai le temps. En plus, les hommes ils posent leurs conditions : un avait dit que je ne devrais pas travailler, un autre que je pourrais peut-être continuer mes études mais que cela dépendrait… Ils peuvent s’en retourner avec leurs conditions !
(Myriem, étudiante)
On doit se marier pour être libre, mais c’est impossible de se marier chez nous si tu n’as pas d’argent, pas de maison, pas de voiture… Il faut pouvoir payer tous les frais du mariage, c’est beaucoup d’argent ; il faut être à la hauteur, il faut être fier quoi ! Les parents de la fille n’acceptent pas de donner sa main si toi tu ne peux pas assurer. C’est de plus en plus difficile aujourd’hui de se marier, en vrai je crois qu’avant 50 ans personne parmi nous [groupe d’amis] ne sera marié.
(Redouane, jeune fonctionnaire)
J’ai une amie, elle traverse une grande épreuve : elle doit se battre contre sa famille qui ne veut pas qu’elle poursuive ses études en master. Ses frères veulent la marier à un émigré en Italie qui a demandé sa main. La pauvre ne sait plus quoi faire, elle a beaucoup maigri, elle ne sait pas comment se sortir de cette situation.
(Ghizlan, étudiante)
Moi, je ne suis pas prête de me marier, d’ailleurs j’ai refusé toutes les propositions. Ah, je serais riche si je les avais acceptées. Si tu savais tout ce qu’on voit, tu ne voudrais pas nous croire. Des cas dramatiques, qu’on n’arrive pas à résoudre. Tous ceux qui sont au Sahara prennent une deuxième femme, mais sans le dire, car à l’armée ils n’ont pas le droit d’être polygames. Ils ont une femme au Nord, officielle, et ils se marient avec une autre au Sud. Ils font faire de faux certificats de célibat pour pouvoir se marier là-bas alors qu’ils sont déjà mariés. Cela se découvre un jour forcément, tu imagines les problèmes entre les femmes et les enfants… Tout est dans le faux et le mensonge au Maroc. C’est pour cela qu’on se méfie des hommes…
(Nassima et Nora, assistantes sociales au sein des Forces armées royales)
26Leurs parents également semblent préoccupés par le sujet :
Tous ces problèmes de mariage, c’est parce que les jeunes ne savent plus où ils en sont. Ils sont entre l’Orient et l’Europe ; ils ne suivent plus la voie de leurs traditions. La jeunesse ne sait plus quelles valeurs elle doit suivre. Les filles sont entre deux mondes : elles veulent être musulmanes, mais elles s’habillent à l’européenne, elles ne respectent pas la religion. Par exemple, le pantalon, c’est contre la religion cela ! Tout ce qui attire le masculin amène au péché.
(Saïd, fonctionnaire, retraité)
Les filles qui se marient jeunes vieillissent tout de suite, j’ai remarqué cela, mais je ne sais pas pourquoi. Maintenant cela diminue, surtout en ville, les filles se marient plus tard, surtout les diplômées qui ne trouvent pas à se marier.
(Omar, commerçant)
On demande moins la main des filles maintenant. Le problème, c’est qu’on demande la main des filles quand elles sont très jeunes et après, quand elles sont plus âgées et diplômées, on ne demande plus leur main. On a demandé la main de Naïma et de Nora, mais elles n’ont même pas 18 ans, elles sont encore collégiennes.
(Fatima, tante de Nora et de Naïma)
Les mariages coûtent de plus en plus cher, tout ce rituel où les mariés paradent au milieu des invités, en tenues traditionnelles et modernes, orientales et occidentales5, et même à la mode hindi maintenant, avec un sari luxueux. Les familles s’endettent beaucoup pour être à la hauteur, les époux aussi parfois, ce qui a des conséquences sur leur couple car après ils sont pris à la gorge par leurs emprunts, ils doivent rembourser leurs dettes et c’est un sujet de conflits et de lourds sacrifices. C’est un grand problème.
(Mina, gardienne)
Je me souviens de mon mariage : ma famille ne voulait pas accepter Ali, il n’était qu’un simple étudiant à l’époque, fauché, alors que moi je suis d’un milieu agricole, avec des terres. Cela a été très difficile pour moi d’imposer mon choix, je n’ai pu le faire que grâce à l’appui de l’un de mes frères. Je me souviens : il y avait toute la famille réunie, les oncles, les tantes, les cousins… et je leur disais : « est-ce que je suis quelqu’un de mauvais ? Est-ce que j’ai fait déjà quelque chose de mal dans ma vie ? Alors faites-moi confiance, laissez-moi faire ce choix. » C’est mon frère qui a intercédé pour que la famille accepte ce mariage (quand il est décédé l’année dernière, Ali a pleuré plus que moi car il sait bien tout ce qu’il lui doit). Quand ils ont écrit le contrat de mariage, avec la dot, ma mère, qui ne voulait pas de ce mariage, a dit : « il faut que ma fille ait deux salons, avec des coussins », et Ali a dit « oui bien sûr » et je l’ai regardé en pensant mais tu n’as pas de quoi payer même un coussin et il m’a fait signe de la tête de laisser écrire ce que voulait ma mère… Il a eu de la chance, Ali, il ne s’est engagé que sur une toute petite dot plus des coussins. Il y en a d’autres qui s’engagent pour 200 000 dh ou même plus, pour des bijoux en or, et ci et encore ça, et après ils ne peuvent pas tout payer. Les mères, elles estiment que leur fille vaut beaucoup, et puis c’est une assurance pour les femmes en cas de séparation. Plus l’homme paie, plus la valeur de la fille est haute. Maintenant les fiancés participent de plus en plus aux dépenses, même s’ils ne le disent pas, et même les filles elles participent, quand elles tiennent à un mari ; il ne faut pas le dire bien sûr car il faut laisser croire que c’est l’homme qui paie. Bientôt ce sont les filles qui demanderont la main des hommes.
(Fatima, universitaire)
27Le mariage marque la fin de l’irresponsabilité, donc le temps de l’âge adulte. Le (ou la) célibataire est toujours perçu comme un éternel adolescent même s’il n’en a plus l’âge. Mais le champ des possibles s’élargit. La scolarisation offre à ceux qui poursuivent des études la possibilité de retarder le moment de se marier, voire de s’émanciper de la pression familiale. L’accès aux nouvelles technologies de communication, aux réseaux sociaux, diffuse de nouveaux modèles culturels. Les médias également, notamment les nombreux feuilletons très populaires (turcs ces dernières années) qui propagent l’idée de l’amour romantique et nourrissent les imaginaires. Même les normes qui régissent le mariage changent puisque le nouveau code de la famille, entré en vigueur en 2004, place désormais la famille sous l’autorité conjointe de l’époux et de l’épouse, et non plus du seul époux. Sans accorder à la femme la pleine égalité avec l’homme – demeurent en particulier des inégalités liées aux règles de l’héritage, à la polygynie et au divorce –, il rompt avec la tradition patriarcale. Et les jeunes, garçons comme filles, aspirent pour beaucoup à de nouveaux modèles de relations.
28Pourtant, quand on parvient à établir avec eux un climat de confiance, propice à la discussion, ils dévoilent la fragilité de leurs constructions, les tensions qui les parcourent, voire l’immense désarroi dans lequel certains sont plongés, rongés par l’inquiétude de ne pas parvenir à concilier tant d’injonctions contradictoires. Comment se marier de plus en plus tard si l’on est toujours perçu comme un célibataire irresponsable ? Comment bâtir son propre foyer si l’on n’a ni boulot ni logement ? Comment convaincre les parents d’une femme d’accorder sa main à celui qui n’a rien ? Comment rencontrer une jeune femme quand les règles imposent une stricte séparation des sexes et que les espaces de mixité sont peu nombreux ? Comment faire la cour à une fille quand l’expression des sentiments est reléguée à la sphère de la poésie, de la chanson, là où ils peuvent être dits sans craindre de perdre sa dignité6 ? Comment concilier l’attachement porté à la mère et les sentiments envers une épouse ? Comment convaincre une femme de vivre avec sa belle-mère ? Comment exiger d’elle, qui a étudié, qu’elle se consacre à son foyer ? En bref, comment allier désir d’émancipation et poids des obligations familiales ?
29Les jeunes femmes n’échappent pas à ces tensions : comment poursuivre ses études sans risquer le célibat ? Comment refuser pour la troisième ou quatrième fois une demande en mariage ? Comment ne pas apparaître comme une fille « facile », donc non épousable, tout en nouant des relations avec l’autre sexe ? Comment refuser les relations sexuelles tout en conservant son petit ami ? Mais comment les désirer ou y consentir quand la virginité demeure le modèle de l’épouse idéale ? Comment accepter d’épouser un homme moins éduqué ? Comment s’assurer que le futur époux respectera leur autonomie ? Comment imposer son choix de ne pas vivre dans la maison de ses beaux-parents ? Comment s’autonomiser sans perdre la protection des siens ?
30Tant l’observation des pratiques que le recueil de la parole des jeunes témoignent de la difficile et douloureuse émancipation des rôles traditionnels. Et tant dans les représentations que dans les faits, garçons comme filles demeurent prisonniers du poids des multiples pressions sociales et familiales qui s’exercent sur eux au regard des normes de la virilité et de la féminité. Les garçons hésitent à s’engager, trouvent les filles « matérialistes », ont peur « de se faire avoir », sont partagés entre désirs, rêves et contraintes : accepter le dirigisme matrimonial de leur mère versus privilégier leur liberté de choix, assumer un rôle classique de pourvoyeur des besoins du foyer versus rêver d’une femme émancipée. Les filles, elles, se moquent des garçons qui les jugent sur leur apparence, refusent les demandes en mariage qui leur sont faites, désirent « vivre leur vie », mais subissent la pression de leur entourage qui leur fait comprendre que si elles tardent trop, plus personne ne demandera leur main et que « leur vie sera fichue ».
31Le mariage demeure le modèle dominant et le célibat durable est vécu comme un stigmate davantage que comme un choix. Une femme célibataire, surtout passé 20/25 ans, est objet de pitié. L’intériorisation, par les femmes elles-mêmes, des normes liées à la féminité, les pousse à accepter des mariages avec des « vieux », des « laids », des « déjà mariés », des « autoritaires » selon leurs dires, plutôt que de rester célibataires.
Les réseaux sociaux : liberté versus réputation
32« Heureusement, il y a Facebook », m’ont dit de nombreux jeunes, avouant pour certains que c’est leur « seul espace d’intimité ». Car dans ce contexte généralisé de méfiance, les réseaux sociaux démultiplient les possibilités de rencontre, loin du regard des autres. Les sites de rencontre et de mariage sont nombreux. Les filles peuvent se connecter depuis la maison, sans avoir besoin de sortir. On peut y dévoiler ses sentiments, hors du contrôle social encore très pesant pour les deux sexes. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication, les sites comme Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat, sont l’apanage des jeunes, leur pré carré, leur refuge, loin de la pression de la famille et de l’entourage. Cela n’est certes pas propre aux jeunes Marocains. Ce qui est intéressant, c’est l’utilisation des réseaux sociaux à des fins normatives. S’y joue toute une partition autour de la « réputation » (sum‘aa7) des uns et des autres. On y fait des réputations, comme on y défait des réputations. Car si l’univers numérique est le propre des jeunes générations, il n’est pas pour autant coupé de leur vie réelle. Moins soumis au contrôle des adultes, il l’est en revanche fortement à celui des pairs.
33Les garçons avouent utiliser Facebook pour vérifier la « réputation » des filles. Devant mon étonnement, ils précisent : ils font « leur enquête », ils « s’informent », ils « vont voir sur Facebook pour connaître la réputation d’une fille », car « même dans les grandes villes, on est au courant de tout avec Facebook ».
34L’un d’eux témoigne :
Ces dernières semaines, il y a eu des histoires sur le campus : des étudiantes sont sorties avec des garçons et les garçons ils ont mis leurs photos [des étudiantes] sur Facebook. C’est fini pour elles ! Leur réputation, elle est brisée ! Leur vie est foutue ! Jamais elles ne pourront se marier maintenant.
(Focus groupe à l’université de Meknès, mars 2011)
35Les filles rétorquent :
Les garçons ici ils te disent qu’ils sont ouverts mais ce n’est pas vrai, c’est juste pour draguer les filles. Si une fille va en boîte avec eux ils sont choqués ; si une fille fume une cigarette ils sont choqués ; si une fille parle librement ils sont choqués… Les mecs, ils font des enquêtes sur les filles, pour connaître leur réputation. Je les plains les hommes, mais au fond je les comprends un peu, même si leurs critères d’enquête, je ne les apprécie pas. Je les comprends car il y a des filles qui font n’importe quoi : elles portent le voile et elles se prostituent, oui, je t’assure, certaines on les connaît, elles vont au Sofitel ou dans les grands hôtels et elles se prostituent avec les Saoudiens ou les princes du Golfe, eux, ils viennent là pour ça.
(Nejma, étudiante)
36Elles savent les garçons jaloux et soucieux de la réputation des filles. Elles en jouent. Sara me raconte toutes les stratégies des filles pour attirer l’attention des garçons sur leur compte Facebook, pour se montrer à leur avantage, pour les rendre jaloux :
- On emprunte les noms des grandes familles connues, en particulier les patronymes des familles fassies (originaires de Fès8) : « On les prend comme pseudonyme, c’est pour faire croire qu’on est rattaché à ces familles, pour bénéficier de leur réputation. »
- On se crée plusieurs comptes : « Comme cela on fait croire qu’on est en contact avec plein de gens, même des gens connus. »
- On frime : « Par exemple, on fait des photos dans des endroits fashion, avec un iPad à la main, comme cela on laisse entendre qu’on est riche. »
- On charge des photos sexy et on fait croire que c’est son profil : « Les copines rendent leur copain jaloux, en leur faisant croire que plein de garçons regardent leur page avec leurs photos. »
37Tout tourne autour de la réputation, de la richesse, de la beauté, du dévoilement, de la jalousie. Tout est fictif. Il s’agit de créer des mises en scène de soi destinées aux autres. Ces décalages entre soi-même et l’image ou la représentation qu’on en donne sont propres aux réseaux sociaux et non aux jeunes Marocains, mais ici le décalage est particulièrement saisissant.
38Nora et ses copines lycéennes – elles ont entre 15 et 16 ans – passent une grande partie de leur temps libre à organiser leur page Facebook, principalement pour s’y mettre en scène. Elles se rencontrent chez l’une ou chez l’autre selon qu’elles peuvent disposer de la maison ou d’une des pièces en toute tranquillité, loin des regards. Elles s’habillent en femmes fatales, se maquillent, se prennent en photos dans des tenues et des poses inimaginables dans la vie réelle et se construisent ainsi un univers virtuel, très codé. Avec les possibilités qu’offre le photomontage, elles se mettent en scène dans des lieux emblématiques, au Maroc, en France, aux États-Unis. Elles imitent les stars (leurs habits, leurs coiffures, leur maquillage, leurs poses) et n’hésitent guère à truquer leurs photos en utilisant les corps de mannequins9. Si elles le peuvent, elles n’utilisent pas l’arabe, mais plutôt le français ou l’anglais afin d’apparaître comme faisant partie de la haute société, celle qui maîtrise les codes culturels occidentaux. En même temps, elles posent à côté d’un exemplaire relié du Coran, signifiant clairement leur appartenance à la communauté musulmane. Leurs profils sont d’ailleurs remplis de références religieuses, en particulier de citations du Coran et de préceptes moraux qui donnent à voir leur bonne moralité.
39Le contraste est proprement stupéfiant entre ces mises en scène autour de figures de femmes séductrices jouant de leur corps, de leurs formes, parfois de leur « nudité » (en dévoilant ici ou là une épaule, une chevelure ou davantage), et la vie réelle de ces toutes jeunes filles qui sont hyperprotégées, ne sortant jamais ou rarement seules. La sœur aînée de Nora me dit : « Nora, elle a no life, c’est juste les études et la maison. Elle n’apprend pas à affronter la vie. Regarde, elle ne sait même pas demander un produit à l’épicier du quartier, on ne l’entend pas tellement elle parle doucement. » Mélange étonnant de valeurs qui appartiennent à des univers symboliques différents.
L’amour et l’interdit
40Cet écartèlement entre des normes qu’ils ont du mal à concilier transparaît dans leurs propos. Bien des jeunes, quel que soit leur parcours, avouent se sentir « perdus », « anxieux », « coupés en deux », « schizophrènes » :
On veut vivre comme les Européens, mais en même temps on veut garder notre personnalité, en vrai on est un peu perdus. Ici ce n’est pas comme chez vous en France ou en Europe, on a toujours peur de quelque chose. Notre religion interdit de se rencontrer avant le mariage, je veux dire d’apprendre à se connaître, c’est péché ! Oui, c’est difficile, on n’est pas à l’aise, on n’a pas d’intimité, on n’a pas de lieux où aller… Même si tu vas au café pour discuter avec une fille, tout le monde est au courant et tu sais, ici, les commentaires…
(Saïd, chômeur)
On est obligé de se couper en deux, même plus ! Tu as une personnalité à la maison, une autre à la fac, une autre avec ton copain. On est schizophrènes, surtout nous les filles, encore plus que les garçons.
(Nadia, étudiante)
On dirait que l’amour n’existe pas chez nous, ce n’est pas permis, c’est péché d’être amoureux. C’est… comment dire ? C’est tabou, voilà ! Cela commence un peu à changer avec les jeunes, mais il faut toujours se cacher car la société n’accepte pas, les parents n’acceptent pas, les voisins n’acceptent pas si tu n’es pas marié et que tu vas avec un garçon ; même moi je le cache car c’est honteux. Je ne peux pas dire à mon père et à ma mère que je sors avec un garçon, même s’ils sont ouverts, je sais qu’ils ne l’accepteraient pas, j’aurais peur même de leur dire.
(Fatima, infirmière)
41Hicham (jeune guide touristique) a rencontré une femme espagnole et, selon ses frères, il est « complètement perdu ». Hassan, son frère aîné, raconte :
Il ne sait pas quoi faire, s’il doit se marier ou non et avec qui. Avec l’Espagnole, mais cela ne marchera pas, elle a son travail en Espagne, elle ne va pas l’abandonner pour venir vivre ici, et puis en plus elle est plus vieille que lui, elle est divorcée, alors là c’est quasiment impossible, notre père ne l’acceptera jamais, moi-même je suis contre. Avec une femme du bled ? La maman elle voudrait bien, mais Hicham il est éduqué, il ne veut pas d’une femme pas éduquée, c’est pour cela qu’il est perdu. J’ai peur que cela lui tourne la tête à force de réfléchir à cela… Tu sais quoi ? Il faut qu’on lui trouve une femme bien.
42Abdallah non plus « ne sait plus quoi faire » ; il est coincé, au sens propre comme au sens figuré car il est hospitalisé pour une sciatique. Mustapha (23 ans), son jeune frère, m’explique. Abdallah fréquentait beaucoup les Européens, il buvait, il fumait (sous-entendu : le kif) ; il a passé l’âge de 35 ans et les parents ont dit stop :
Ma mère et ma grand-mère lui ont trouvé une femme ; ils [Abdallah compris] ont fait tous les papiers pour le mariage, mais Abdallah n’aime pas cette femme. Il ne sait plus quoi faire, il est coincé. Il se concentre sur ses problèmes de santé, mais après ?
43Redouane se repose sur la religion qui l’aide à accepter ses difficultés :
La religion m’aide, surtout quand je pense au mariage. Il ne faut pas se marier comme ça, c’est trop de problèmes après, il faut se marier pour bâtir une famille, pour le bien du pays, c’est ce qu’on dit à la mosquée10, sinon la famille ça ne marche pas. Pas de mariage avant l’âge de 34-35 ans, c’est impossible, c’est trop de problèmes. Il faut être prêt pour assumer les frais des enfants, et puis le mariage coûte cher, rien que la cérémonie, il faut avoir des moyens, je n’ai pas de moyens, il faut avoir sa maison pour avoir son intimité, je n’ai pas de maison…
44Mohamed, lui, a 30 ans, et cela fait deux ans déjà qu’il cherche à se marier. Il est commerçant sur le souk, à Agadir, milieu réputé pour son conservatisme. « Il n’y a pas mieux que le mariage », me dit-il en référence aux paroles du prophète. Il sait ce qu’il veut et ne manifeste pas de doute à ce sujet, mais il a du mal à trouver une femme qui réponde à ses exigences :
C’est difficile de trouver une femme, j’ai déjà été voir quatre familles. Tout ce qu’elles voient, c’est le côté matériel et pas les valeurs : est-ce que c’est quelqu’un de bien ? Qui pratique la religion ? Qui ne boit pas ? Les filles et leurs familles sont matérialistes : il faut la maison, la voiture, cela ne me plaît pas. Je l’ai déjà la maison, je l’ai fait construire [trois étages avec un magasin au rez-de-chaussée et du terrain]. Mais je vis avec ma mère, jamais je ne l’abandonnerai et j’emmènerai ma femme chez ma mère, pas dans la nouvelle maison. Je me souviens, j’aimais la maison de mon enfance, je voudrais toujours retrouver la même ambiance. Si je me rends compte pendant les fiançailles que ma fiancée ne s’entend pas avec ma mère, alors cela ne pourra pas marcher le mariage. Il faut que ma mère soit d’accord, sans discussion possible, c’est notre culture ici. Pour chercher une femme comment je fais ? Il faut voir comment est sa famille, comment elle est éduquée, comment elle se comporte… Dans les commerçants au souk, personne n’est divorcé. Ce n’est pas comme les fonctionnaires qui divorcent, qui vont voir à droite et à gauche, qui ne sont pas fidèles. Pour nous, l’homme doit se marier vers 30 ans et la femme vers 26. Beaucoup de filles ont voulu finir leurs études, travailler et ont refusé de se marier. Maintenant elles ont dépassé 30 ans et plus personne ne les demande, elles ne trouvent plus de mari. J’en vois beaucoup comme ça à la boutique. […] Une femme doit rester à sa place ; elle se respecte, elle connaît ses limites. Une femme qui travaille, c’est honteux car elle fréquente les hommes, je serais forcément jaloux ; elle n’aurait plus de valeur à mes yeux. La femme, tu la ramènes pour toi, pas pour la laisser voir et fréquenter d’autres hommes. C’est pour cela qu’on ne respecte pas les fonctionnaires, parce qu’ils fréquentent leur femme avant. La femme a sa place à la maison : il ne faut pas qu’elle se fatigue à l’extérieur, dans le travail, il faut qu’elle soit préservée à l’intérieur. La femme, c’est différent de l’homme. Maintenant, les femmes dominent leur mari. Chez nous ce n’est pas comme cela : jamais on ne prend le parti de la femme contre notre mère. Il y a beaucoup de respect entre nous dans la famille ; mes frères viennent tous les soirs voir notre mère, lui baisent la main, emmènent leurs enfants […]. Moi, je voudrais seulement deux enfants, pour pouvoir bien les éduquer ; s’il y a plus, on est dépassé.
45Le mariage est ainsi symptomatique, tant des continuités que des ruptures, qui marquent l’ensemble des évolutions sociétales11. Les jeunes aspirent à un « mariage d’amour » et à leur épanouissement individuel dans le cadre du couple. L’absence d’amour est désormais un motif légitime pour refuser un conjoint. En même temps, ils restent fortement contraints par la pression des codes sociaux et par le poids de leur entourage familial. La désapprobation de leurs proches demeure un obstacle difficilement surmontable. Beaucoup semblent partagés entre leurs sentiments amoureux et les souhaits de leurs parents, entre leur volonté de choisir eux-mêmes leur conjoint et la délégation du choix à ceux-ci.
46Les femmes reprochent aux hommes de ne pas imposer leur choix, de céder trop facilement à la pression – de leur mère en particulier. Elles leur reprochent aussi de ne pas s’engager, de jouer avec elles et leurs sentiments, de privilégier les filles faciles pour s’amuser, puis de finir par se ranger en choisissant une « fille de la maison ». Elles-mêmes disent attendre d’être amoureuses pour se marier, mais les hommes mettent en doute la sincérité de leur amour, trop guidé par des considérations matérielles selon eux, que celles-ci émanent des jeunes femmes ou bien de leur famille.
47Au final, le mariage, c’est « compliqué », c’est « difficile », c’est « un coup de chance, tu ne peux pas savoir avant », et c’est pour cela qu’« on attend », qu’« on n’est pas encore marié », qu’« on n’a pas encore trouvé », qu’« on ne sait pas comment faire » ou même « quoi faire ».
Le mariage au sein de la famille : une valeur refuge
48On comprend finalement que la famille apparaisse comme une valeur refuge, y compris jusqu’à trouver un conjoint au sein même de celle-ci. « Les mariages entre cousins marchent mieux, c’est ce que je vois, car on se connaît dans la famille, il n’y a pas de mauvaise surprise », nous dit une femme, elle-même mariée à un cousin. Une de ses filles est également mariée à un cousin, alors qu’une autre vient de divorcer, après tout juste une semaine de mariage bien que son mari soit le fils de la sœur d’une voisine. La femme laisse entendre qu’il avait un problème sexuel et cela « on ne peut pas le savoir avant le mariage. »
49Les stratégies des acteurs quant à la question du mariage entre cousins sont innombrables12. Elles reflètent les tensions, les résistances, les négociations qui se nouent autour des rapports entre générations, entre sexes, entre le « nous » et les « autres ». Parfois, ce sont les mères elles-mêmes qui manœuvrent, très tôt, pour éviter à leurs enfants un futur mariage avec un cousin ou une cousine, notamment par la pratique du coallaitement qui fait des cousins des frères et sœurs de lait entre lesquels le mariage est proscrit. L’idée que les mariages dans un degré de proximité trop fort sont « mauvais », en ce qu’ils risquent d’entraîner des enfants anormaux, commence à faire son chemin. À l’inverse, combien de mères ont réussi à imposer à leur fils une cousine, subtilement ou au prix d’une guerre d’usure, voire sont parvenues à briser le couple de leur fils afin de le remarier à une cousine. Combien de pères, d’oncles ou de frères ont imposé leur volonté. Et combien de jeunes, garçons comme filles, se débattent avec ce « choix » comme en témoignent les exemples suivants.
50Zineb a refusé tous ses cousins :
Hassan, il voulait se marier avec moi, mais moi je n’ai pas voulu d’un cousin, j’ai refusé tous les cousins qui m’ont demandée, on dit qu’on peut avoir des enfants anormaux si on se marie entre cousins.
51Hassan a 38 ans et il n’est toujours pas marié :
Mon père voulait que je me marie avec Rkia, la fille de khalti [tante maternelle] Touda, puis après avec Smara, la fille de khali [oncle maternel] Addi… non et non ! Alors maintenant c’est avec Fatima, la fille de ‘ammi [oncle paternel] Mohamed. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que Fatima a déjà un petit ami, depuis longtemps, mais comme ‘ammi Mohamed il est encore plus conservateur que mon père, Fatima est obligée d’amener la chose très prudemment.
52Le père de Hicham me dit :
Nadia est très bien, elle aide ses parents. Ce serait bien que Hicham épouse Nadia, mais est-ce qu’ils voudraient ? Nadia elle voudrait bien je crois, Hicham je ne sais pas, il a déjà refusé plusieurs cousines.
53Sara a 28 ans, elle a eu une histoire sérieuse avec un garçon, mais celui-ci « a coupé la relation » :
Il m’a dit que notre mariage ne serait jamais accepté par ses parents et sa famille car moi-même je ne suis pas berbère. Il a choisi sa famille. Finalement il a épousé une cousine ou quelque chose comme cela. Je crois que cela a été dur pour lui aussi car on s’aimait vraiment.
54Myriem est étudiante à Agadir, originaire du Sud : « Chez les Sahraouis, il faut se marier au sein de la qabila (tribu) et si tu ne le fais pas toi-même on te trouve un cousin », dit-elle en citant tous les exemples dans son entourage de jeunes filles mariées à des cousins.
55Mes notes de terrain mettent en exergue le poids de l’entre-soi familial. Le mariage entre cousins (je reviendrai sur ce sujet au chapitre iv), quels que soient ceux-ci, permet d’éviter le risque d’une confrontation à l’autre. Demeurer en famille, dans le confort de la proximité affective, de la complicité, loin de la retenue exigée avec les étrangers – entre soi, on plaisante, on se charrie, on se confie parfois, on ose se toucher – prévient bien des déconvenues. « Les gens ne sont pas prêts à manger un tajine qui n’est pas de leur maman », dit-on à propos de la peur de s’ouvrir aux autres.
56Les jeunes gens que j’ai interrogés disent l’intrusion constante de leurs parents et aînés dans leur vie, et se plaignent d’étouffer à la maison. Les termes qui reviennent constamment dans leur propos sont « le besoin d’intimité », le fait de « vivre sa propre vie », d’« avoir plus de liberté », d’« éviter les tensions ». En même temps, ils avouent leur nostalgie de la chaleur de la grande famille de leur enfance et semblent culpabiliser dès qu’ils vont à l’encontre de la présence affectueuse des leurs. Leurs parents, de leur côté, supportent difficilement de voir s’éloigner leurs enfants. Ils ont en tête le modèle de la famille indivise, qui valorise la solidarité et perpétue l’héritage parental. On comprend les nœuds affectifs et émotionnels qui se jouent autour d’un équilibre difficile à réaliser.
57Maintes fois je fis la même observation : le comportement, des hommes comme des femmes, change radicalement dès que l’on sort de la sphère de l’intimité. Les jeunes apprennent, tôt, à se méfier des autres, et intègrent tout aussi rapidement les limites des différentes sphères de sociabilité : ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, quoi qu’ils en pensent au fond d’eux-mêmes, selon qu’ils sont en présence de proches ou non. Il est rare qu’ils se permettent de relâcher leur vigilance et d’être « eux-mêmes », comme ils le disent. Ce souci quasi obsessionnel de leur image aux yeux d’autrui renvoie à l’idéologie de l’honneur, encore largement agissante. Les rapports sociaux sont marqués par la compétition pour incarner au mieux les idéaux d’honorabilité.
58Le terme de frontière (ħadd, ħudud) revient souvent dans les conversations pour indiquer la place de chacun et le fait de ne pas enfreindre les frontières entre soi et les autres, entre sexes, entre dedans et dehors. Un autre terme traduit semblable idée : ttiqar, soit la bonne distance ou le respect distancié. Si l’on respecte ttiqar, dit-on, c’est-à-dire si l’on « garde ses limites », si l’on se préserve de l’intrusion des autres, alors on n’aura pas de problème. Car il importe de ne pas être pris dans une relation embarrassante ou gênante, comme il importe d’éviter les commérages. On le dit en toute occasion13, notamment lorsqu’il s’agit de rappeler aux uns et aux autres de marquer leurs distances, ou bien à propos des personnes qui savent où sont les limites à ne pas franchir et respectent les frontières.
59Sara explique :
ttiqar mzian cela veut dire que le ttiqar il est bien, c’est à dire que tu traces bien les limites autour de toi, entre toi et les autres. Il y a le bonjour / bonsoir mais tu ne cherches pas à entrer en relation avec les autres, tu sais te préserver des autres. Si tu as le ttiqar, tu n’auras pas de problème avec eux ; c’est garder ses limites.
60Mina explique à son tour :
Il a pris son ttiqar, cela veut dire qu’il s’est éloigné, il a pris de la distance. Il ne faut pas approfondir trop les relations, il faut les limiter, pour éviter les problèmes. Il ne faut pas refuser les relations, sinon on le prend négativement, mais il faut les limiter, c’est cela l’idée. Sinon on vient chez toi et on dévoile ton intimité, après il y a la rumeur… C’est pour cela qu’il faut ttiqar, les limites, ħudud.
61J’ai souvent entendu cette expression : « chez nous on a des limites », « on est limité », à propos de la retenue, voire de l’absence de communication. Je faisais par exemple un jour remarquer à la cousine de Nassima que celle-ci ne souriait ni ne riait jamais en dehors de la maison, qu’elle présentait un visage dur et fermé dès qu’elle en franchissait la porte, contrastant avec sa jovialité au milieu des siens. Sa cousine me répondit que c’était normal : il ne faut pas sourire aux inconnus, il faut éviter de croiser leur regard ou bien, si c’est impossible, il faut adopter un air sévère. Elle ajouta : « On n’est pas comme vous les chrétiens, les femmes chez nous elles savent se tenir, on a des limites. »
62À la différence de Nassima qui porte le voile, Samia ne le porte pas :
Je ne peux pas me promener avec des copines sans que les hommes nous demandent : « vous travaillez ou pas aujourd’hui ? », « c’est combien ? », « on t’accompagne ? », « tu me donnes ton WhatsApp ? ». Tu vois, on est comme des prostituées pour eux. Je n’arrive pas à expliquer d’où cela vient, je crois que c’est une question de frontière.
63En effet, franchissant les limites de la sphère domestique et du voisinage, les femmes se déplacent désormais de plus en plus seules dans la ville, soit au sein d’un espace qui n’est pas tant public que masculin. Une femme qui se voile accepte cette frontière entre espace intérieur féminin et espace extérieur masculin. Son voile signifie qu’elle se fait discrète, invisible, pour traverser un espace qu’elle reconnaît comme masculin puisqu’elle s’en sépare par le voile protégeant son intimité14. En ce sens, le voile perpétue la frontière entre l’espace de l’intime et celui de la rue. Alors qu’une femme dévoilée, au contraire, signifie à tous qu’elle se revendique comme citoyenne au sein d’un espace public partagé entre les deux sexes. C’est un acte qui revient à contester aux hommes le monopole d’un espace traditionnellement masculin15. Samia a raison, c’est bien là un problème de frontière. L’accès des femmes dévoilées à la rue, à la ville, aux transports en commun, au bureau, à l’université demeure une conquête qui se révèle pour beaucoup être une bataille quotidienne terriblement coûteuse, car bouleversant l’ordre politique des rapports entre les genres.
64Cependant, les frontières elles-mêmes se brouillent désormais, au fur et à mesure que s’élargissent les raisons et les façons de porter – ou non – le voile. On peut en effet porter différents types de voile, du plus enveloppant au plus léger, du plus religieux au plus fashion, selon les dires des jeunes femmes elles-mêmes. Et ce pour des raisons extrêmement diverses, qui relèvent aussi bien du registre de l’appartenance et de la reconnaissance (par exemple sœurs en religion, respectables), que de registres variés peu en rapport avec la dévotion, de l’ordre des conventions sociales, des normes relatives au corps et à la décence, de la mode et de la distinction, de la négociation familiale, de l’expiation d’une faute ou du rachat d’une conduite. C’est l’exemple de Souria, qui a eu des relations sexuelles hors mariage et que son père a obligée à se marier. Son mariage a été un échec et, depuis, elle vit chez ses parents et porte le voile intégral. On peut même profiter du voile et de ses représentations pour abuser son monde, tout en se prostituant par exemple. Plusieurs fois, des étudiantes m’ont désigné sur le campus des silhouettes intégralement voilées en soulignant qu’elles sont connues pour s’adonner à la prostitution dans les hôtels de luxe de la ville. On est ici bien loin du modèle du voile censé incarner la conduite pudique de la femme qui le porte. Le voile procède souvent plus du théâtre social et de la mise en scène que de la religion et de la pudeur qui commande de dissimuler son corps. D’ailleurs, certaines femmes se voilent ou, au contraire, se dévoilent en fonction des circonstances, des lieux et des intérêts du moment (au travail, dans le quartier, au bled ou en ville, en famille, entre amies, etc.). Selon les mots de l’une d’entre elles : « Il y a un temps pour tout. » Il faudrait en outre analyser le voile par rapport aux hommes, à la séduction, au statut de l’image, du visible (ce que l’on montre) et de l’invisible (ce que l’on cache) dans le contexte culturel arabo-musulman qui privilégie la dissimulation au dévoilement et où le regard est lié à la concupiscence. Toutefois, le monde arabo-musulman n’échappe pas au monde moderne de l’image, ce qui complexifie encore le jeu autour du voile, dans un chassé-croisé avec le dévoilement caractéristique du monde occidental. Le voile ne devient-il pas dans certains contextes l’objet d’une mise en scène destinée à rendre visible et non plus à cacher ? Les différentes façons de le porter, le soin apporté à sa couleur, sa forme, sa texture, cachent autant qu’ils mettent en valeur le corps féminin, dans un jeu subtil de voilement-désir / dévoilement-connaissance. Le sens qu’il prend dépend de l’ensemble vestimentaire qu’il complète. Il n’est pas le même s’il s’accompagne d’un long manteau fermé ou bien d’un jean moulant, s’il est porté bien serré autour du cou ou non, s’il s’accompagne de maquillage ou pas. En bref, il faut souligner l’ambivalence du voile qui se renforce aujourd’hui au fur et à mesure que les frontières se brouillent entre les registres traditionnel et moderne, religieux et séculier, oriental et occidental, pudique et inconvenant. Ce qui élargit pour les individus l’espace des possibles et contribue in fine à faire du port du voile une réalité complexe, bien loin des stéréotypes véhiculés à son propos en Europe. C’est d’ailleurs aussi une façon d’affirmer son appartenance à l’espace identitaire du monde musulman, en opposition au monde occidental comme l’a bien montré Nilüfer Göle (1993).
Identités en conflit : vers quel modèle de société ?
65Les questions qui touchent à la reconfiguration des rapports de genre travaillent les individus, les familles, les sociétés. Différents modèles du lien social et des relations entre hommes et femmes s’affrontent. Sont-ils égaux ou complémentaires ?
66À peine élu en 2011, le Parti de la justice et du développement (PJD16) a voulu revenir sur l’interdiction du mariage avant 18 ans pour les femmes, au motif des très nombreuses demandes de dérogation introduites auprès des juges. En effet, la Mudawana (Code de la famille) a été profondément révisée en 2004, dans le sens d’une plus grande égalité entre les sexes. L’âge au mariage a été porté de 15 à 18 ans pour les deux sexes. Mais l’article 20 stipule qu’une famille peut demander une dérogation à un juge pour marier une fille mineure. Celui-ci doit, en principe, apprécier que la jeune fille est suffisamment formée et s’assurer des raisons motivant un mariage avant l’âge légal. Plus de dix ans après la réforme du code de la famille, il semble que les dérogations soient toujours courantes, notamment dans les régions rurales où les mariages précoces sont encore habituels, et accordées dans la très grande majorité des cas (certains rapports avancent des chiffres de plus de 90 % de demandes approuvées). En outre, bien que la Mudawana exige l’enregistrement des mariages, de nombreuses alliances se concluent encore à la manière traditionnelle et sont régularisées par la suite. Il n’y a pas en islam de sacrement de mariage, au sens chrétien du terme – c’est d’ailleurs pourquoi la répudiation est si courante. Celui-ci est un simple contrat entre deux familles scellé devant témoins par la récitation de la fatiha, première sourate du coran, littéralement « l’ouverture du livre17 ».
Rachid s’est marié en 2011, à l’âge de 25 ans, avec une jeune voisine de seulement 15 ans. Le juge a dit qu’il ne voulait rien examiner avant qu’elle ait au moins 16 ans. « On retournera voir le juge dans un an, quand elle aura 16 ans, et s’il n’accepte pas, alors on attendra qu’elle ait 18 ans pour faire les papiers » précise Rachid. Son oncle est inquiet : « Le problème c’est qu’ils ne doivent pas avoir d’enfant avant, sinon c’est la catastrophe s’ils se séparent. Rachid m’a dit qu’il était d’accord. »
67Les associations qui défendent les droits des femmes et luttent pour faire reculer cette pratique des « mariages précoces » ou « mariages de mineurs » notent les décalages importants entre la loi et les mentalités, ainsi que le manque de volonté politique à faire appliquer la loi. Selon elles, les autorisations de mariage des mineures compromettent le nouveau code de la famille. Finalement, devant l’ampleur des manifestations suscitées par son projet de loi, le PJD a dû l’abandonner. L’opinion publique venait d’être très choquée par le suicide, à 16 ans, en 2012, d’une jeune fille contrainte d’épouser son violeur. L’article du code pénal permettant à un homme accusé de viol d’échapper à une peine de prison en épousant sa victime a depuis (en janvier 2014) été abrogé par le Parlement18.
68Une partie de la jeunesse du Maghreb cherche à s’émanciper. Elle est à la recherche d’un autre socle sur lequel fonder le lien social. Mais vers quel modèle se tourner ? Qui sommes-nous ? De quelles aliénations devons-nous nous déprendre ? Comment développer notre être propre ? Les identités collectives s’expriment dans le monde contemporain globalisé de plus en plus au regard les unes des autres. D’où une tension forte autour de modèles culturels qui semblent témoigner de visions sociétales et de valeurs différentes, que les « enquêtés » interprètent eux-mêmes en termes de dichotomie entre tradition et modernité. Les traditionalistes renvoient les modernistes du côté de la perte des valeurs liée à l’européanisation de la société, tandis que les modernistes associent les traditionalistes à la religion et au conservatisme. Souvent, lors de focus groupes à l’université, les étudiants m’ont dit être tiraillés entre Orient et Occident, selon leurs propres termes.
69Au sein même des familles, il est courant que des clivages opposent ceux qui choisissent la voie islamiste – soit qu’ils militent au sein de mouvements islamistes, soit qu’ils adhèrent aux idéaux de ces mouvements –, à ceux qui sont tout simplement musulmans, et l’ensemble de ceux-ci à ceux qui se détachent de la pratique religieuse. Certaines fratries présentent des destins si contrastés qu’on se demande si frères et sœurs vivent dans le même monde. Ainsi de Brahim et de Mustapha, qui ne « supportent plus » le comportement de leur frère Saïd :
Il interdit tout à la maison : la musique, le foot, la télé… On n’a pas le droit de serrer la main de notre belle-sœur et à peine de lui parler. C’est plus de l’islam ça, c’est… c’est trop !
70Mais ils ne comprennent pas davantage celui de leur frère Hicham qui vit en Europe et « ne veut plus revenir » :
Je crois que maintenant il est plus Français ou Anglais que Marocain [Hicham vit en Grande-Bretagne où il est chercheur]. C’est à cause du mariage, il s’est fâché car on veut le marier mais lui il ne veut pas ; tout le monde veut le marier, sauf lui, c’est un grand problème.
71Des mères de famille éduquées, qui ont elles-mêmes travaillé et donné une éducation plutôt moderniste à leurs enfants, sont désorientées quand l’un d’eux épouse la cause islamiste au point que le dialogue devient difficile, voire impossible. Des pères, peu stricts sur les devoirs religieux, ont du mal à accepter que leurs filles soient, elles, si intransigeantes lors du ramadan, ou bien à propos du voile. Les jeunes femmes qui le portent savent que cela leur impose des limites, à l’instar de Myriem :
Je me suis réorientée à cause de cela. J’ai fait des études en commerce international et cela me plaisait, mais comme je porte le voile cela me ferme des portes.
72Beaucoup s’interrogent quant à la conformité de leurs comportements avec la morale musulmane, comme en témoigne le dialogue suivant entre deux amies surfant sur Facebook :
Sara : « Est-ce bien de commenter ainsi sur les autres ? En islam on ne doit pas le faire, n’est-ce pas ? »
Nora : « Mais si on respectait l’islam, on serait premier en tout ! »
73Il y a aussi cet « éclatement de la raison et des savoirs » souligné par plusieurs auteurs19, qui produit des individus et des élites formés selon des schèmes de pensée radicalement différents. D’un côté, des élites qui utilisent le raisonnement et la logique du jurisconsulte de la tradition musulmane, légitimant leurs dires par le référentiel religieux. De l’autre, des élites formées à la rationalité philosophique héritée des Lumières. Cela produit inévitablement des subjectivités différentes, soit des façons d’être au monde différentes. Entre les deux, comment dialoguer ?
74On trouve cette coupure dans l’enseignement, entre le système public arabisé et le système privé nettement francisé, entre les écoles et universités islamiques et les autres, mais également au sein même des universités modernes. Les départements d’études arabes (littérature arabe, théologie ou philosophie arabe) ne laissent guère de place à la pensée rationaliste des modernes et, inversement, les départements d’histoire, de littérature française ou anglaise, de sociologie ou de philosophie tiennent à distance la pensée théologique arabe20. Paradoxalement, c’est souvent dans les départements de sciences, dans les cursus de mathématiques, de physique, de chimie, que les groupes islamistes sont les plus actifs, là même où l’enseignement se fait majoritairement en français.
75J’ai eu plusieurs fois l’occasion, dans des universités différentes, de présenter mes recherches, de donner des cours ou des conférences, de participer à des colloques. Les collègues marocains sont souvent très embarrassés, n’osant pas toujours aborder avec moi les problèmes : doivent-ils faire de la publicité pour ma conférence ou bien en restreindre l’accès à certains étudiants seulement ? Doivent-ils afficher le terme anthropologie, une science coloniale qui n’a pas sa place à l’université selon certaines lectures ? Osent-ils me demander de me censurer afin de ne pas aborder les sujets qui fâchent ? Par exemple, il m’est arrivé de parler d’anthropologie physique ou biologique, simplement pour la différencier de l’anthropologie sociale et culturelle, et les collègues n’ont pas manqué de réagir : « On a eu peur ! » ; « Heureusement que c’est toi qui as abordé le sujet, moi je n’aurai pas pu » ; « Ils [les étudiants] n’ont pas osé te contester, mais ici parler des origines de l’homme c’est tout un problème par rapport à la religion ». Eux-mêmes doivent, tous les jours, gérer ces difficultés comme en témoigne Mina, historienne :
Il faut faire très attention, on ne peut pas avoir tout type de discussions avec les étudiants. Par exemple, un exposé sur les objets sacrés a déclenché récemment dans un de mes cours une polémique entre les étudiants ; c’était difficile pour moi de les départager. Même avec les collègues, il faut faire attention. Il y a ceux qui ont une lecture islamique de l’histoire : avant l’islam rien, pas de culture, pas d’influence, pas de patrimoine, tout a commencé avec l’islam et de toute façon en dehors de l’écrit il n’y a rien. Un étudiant a fait un exposé sur les proverbes relatifs au calendrier agricole dans la région et un collègue lui a dit : « On ne peut pas accorder de confiance à ce qui n’est pas écrit. » C’est difficile d’aborder ces problèmes car il y a beaucoup de tensions. Tu as vu, lors du dîner avec le doyen, un collègue qui a une lecture islamique de l’histoire s’est crispé quand le doyen a parlé des kharijites, des chiites qui adorent Ali, des différentes lectures de l’islam. Il n’a rien osé dire, mais il était très crispé.
76Si l’on ajoute à cela la coupure entre arabophones et amazighophones, étudiants sahraouis et les autres, islamistes et groupuscules de gauche, alors on est véritablement de plain-pied avec l’université marocaine d’aujourd’hui, où les sit-in succèdent aux sit-in, où cours, séminaires et colloques sont régulièrement interrompus par de petites manifestations d’étudiants, qui pour les droits des Amazighes, qui contre leurs droits, qui pour le respect de l’identité sahraouie, qui contre la démagogie envers les Sahraouis21, qui pour la défense de l’identité islamique, qui contre la mainmise des islamistes sur l’université… Dans les universités du Sud où la présence amazighe22 et sahraouie est beaucoup plus forte, comme à Agadir, à Er Rachidia, les perturbations sont incessantes. Les tensions dégénèrent plus ou moins régulièrement en bagarres.
77Sara, étudiante à Agadir :
La fac, c’est n’importe quoi ! J’étais très motivée et maintenant je suis démotivée. Les profs sont absents, il y a des grèves d’étudiants pour n’importe quoi, il y a le problème des étudiants sahraouis qui sont là juste pour revendiquer… Ce matin encore un sit-in des étudiants, je ne sais même pas pourquoi, je suis passée devant sans même faire attention. Tu pars le matin mais tu ne sais jamais si tu vas avoir cours ou non. Quelques fois je ne pars même plus et après les amies me téléphonent et me disent « mais si, il y a eu cours aujourd’hui ». C’est vraiment n’importe quoi !
78Mohamed, professeur dans une université du centre du pays :
Il y a une très grande tension autour de la question arabe / amazighe, beaucoup de problèmes sur le campus, une vraie séparation entre les étudiants. Dans mes cours, je dois sans cesse mettre en garde, expliquer, lutter contre cela. Les Amazighes disent que leur culture est niée, leur histoire, qu’ils ont été emprisonnés, qu’ils sont marginalisés. Les autres étudiants accusent les amazighophones de repli identitaire, d’ostracisme envers les arabophones. Moi-même, j’ai été choqué en allant à un colloque à Agadir de ne rien comprendre car tout était en amazighe.
79Les discours identitaires durs, fermés sur des identités figées, s’exacerbent partout dans le monde contemporain. Face aux évolutions rapides des modes de vie qui bouleversent la vie des gens, les modèles semblent tout à coup inconciliables. Pourtant, ce qui apparaît de l’extérieur comme contradictoire, comme relevant de registres de pensée et de valeur différents, ne l’est pas tant pour les individus qui parviennent en général à combiner la pluralité des modèles et des références identitaires à leur disposition, quand bien même cela ne se fait pas sans heurts.
80Parmi les nombreux jeunes que j’ai interrogés, et dont j’ai présenté ici quelques témoignages, plusieurs sont les descendants d’une famille dont nous allons maintenant pénétrer l’intimité, déroulant son histoire sur plusieurs générations.
Notes de bas de page
1 Et pas seulement de la jeunesse d’ailleurs, car du niveau familial au niveau sociétal le plus large, on peut analyser les évènements contemporains qui agitent les scènes politiques des mondes arabes selon une grille de lecture – ce n’est pas la seule bien entendu – qui met les rapports de protection au cœur de l’analyse : les rapports pères / fils, aînés / cadets, roi / sujets, dieu / croyants, hommes / femmes, arabes / amazighes, dominants / dominés.
2 Le cou ou la nuque est l’objet de nombreuses expressions : « venir avec son cou » signifie venir soi-même, « rendre son cou licite » signifie se purifier, « sauver un cou de l’égorgement » signifie sauver quelqu’un de la mort, soit sauver une âme. « Porter sur son cou » a le sens de protéger, et c’est parfois en déposant sur le cou ou les épaules de quelqu’un un vêtement que l’on sollicite sa protection. Les auteurs anciens avaient repéré cette métaphore, à l’instar de H. Bruno et G.-H. Bousquet (« Contribution à l’étude des pactes de protection et d’alliance chez les Berbères du Maroc central », Hespéris, 1946 : 357) : « À son protégé, le protecteur dit : “je te porte sur mon cou, comme je porte mes enfants, dont tu fais partie maintenant puisque je te protège”. »
3 La norme islamique en fait un péché de « débauche » (zina), une action immorale, honteuse et par conséquent interdite (ħaram). L’article 490 du code pénal punit d’une peine d’un mois à un an d’emprisonnement les relations sexuelles hors mariage, et l’article 491 punit l’adultère.
4 Une « fille de la maison » (bent Darhum) est une expression courante pour désigner une fille bien éduquée, donc de bonne famille, qui ne sort pas de la maison – donc vierge – où elle excelle dans l’art des travaux domestiques. C’est en conséquence une fille bien, épousable, future mère, qui saura rester à sa place en toute occasion. Pour le dire en un mot, c’est le modèle idéal de la femme au foyer. Bien des hommes n’envisagent que ce type de femme comme épouse et interprètent la croissance du célibat en termes de non-conformité des femmes à ce modèle recherché par les hommes.
5 Le marié passe du costume européen 3 pièces cravate à la tenue traditionnelle de Fès puis d’autres régions, la mariée de la robe blanche occidentale aux robes et aux coiffes marocaines, traditionnelles comme modernes. Chacun se change ainsi plusieurs fois au cours de la soirée, aidé par une professionnelle (nneggafa) employée pour habiller, maquiller, coiffer et mettre ainsi en scène les mariés. Plus il y a de tours de parade des époux, plus c’est signe de la richesse des familles car toutes ces tenues coûtent cher, même si on peut se contenter de les louer. Beaucoup de parents, de pères surtout, n’apprécient pas du tout ce faste « qui ne fait même pas partie de nos traditions », disent-ils. Mais en même temps ils sont pris dans cette lutte pour l’honneur. Les mères, elles, veillent à ce que leur fille, éduquée comme « fille de la maison », donc au prix de beaucoup d’investissement, de surveillance, de « façonnage », soit appréciée à sa juste valeur, et donc que le mari et sa famille dépensent beaucoup pour elle, cautionnant ainsi leurs efforts éducatifs. Les noces les plus somptueuses peuvent faire appel à des chanteuses et danseuses professionnelles, les cheikhat, qui animent la cérémonie (F. Soum-Pouyalet, Le Corps, la Voix, le Voile, 2007).
6 Dans une société où la pudeur commande de voiler ses sentiments et où la séparation des sexes est forte, la parole amoureuse est poétisée comme l’ont montré différents auteurs : C. Fortier (2003), T. Yacine (1988, 1992 et 2006), L. Abu Lughod (2008 [1986]), entre autres.
7 Du verbe sm‘aa qui signifie entendre.
8 Le pouvoir économique et politique est traditionnellement – c’est encore en partie vrai – aux mains de la grande bourgeoisie fassie, qui fait autant rêver qu’elle est critiquée. On dénonce régulièrement la domination de ces grandes familles de Fès qui ont tissé au cours du temps un vaste réseau de pouvoir à travers le Makhzen.
9 Ce qui leur permet en même temps de ne pas publier de photos d’elles-mêmes, afin de se protéger et de protéger leur réputation, contrairement aux garçons qui n’hésitent guère à dévoiler leur propre image. Les filles, plus que les garçons, doivent apprendre à négocier leur insertion dans l’espace numérique afin de gérer les normes de pudeur : ce qu’elles peuvent dévoiler ou pas, les stratégies pour apparaître masquées (de dos, ou bien de face mais avec les mains cachant le visage, ou encore en découpant l’image de sorte qu’une partie seulement de leur corps apparaisse, voire en se cachant derrière l’image impersonnelle d’un paysage, d’un objet, d’un décor…).
10 Le mariage, dans l’islam, est un commandement divin : l’homme a pour tâche de peupler la terre dans le but de louer Dieu, et les enfants intercèdent pour le salut de leurs parents. Il préserve du péché en concourant à la satisfaction des désirs sexuels de l’homme comme de la femme. La génération a donc une grande valeur : la quête de la fécondité, la lutte contre l’impuissance sexuelle, masculine surtout, occupe une place importante dans les traités juridiques et de médecine (M. H. Benkheira, La maîtrise de la concupiscence. Mariage, célibat et continence sexuelle en Islam des origines aux xe-xvie siècles, 2017).
11 On retrouve le même constat dans la littérature consacrée aux sociétés du Moyen Orient.
12 Il est très difficile de comparer les chiffres des mariages endogames – il n’y a d’ailleurs pas de statistiques officielles pour le Maroc – car les enquêtes ne prennent pas toujours en compte les mêmes indicateurs (mariages endogames, mariages dans la parenté, mariages entre cousins, etc.). La plupart des sources avancent des chiffres se situant autour de 30 % pour les trois pays du Maghreb, chiffres stables jusqu’aux années 1990. Certains auteurs soulignent cette stabilité des indicateurs qui ne varient guère jusqu’à aujourd’hui (K. Kateb, « Du mariage précoce au mariage tardif : un nouveau système matrimonial dans les pays du Maghreb ? », in P. Antoine et R. Marcoux [éd.], Le mariage en Afrique, pluralité des formes et des modèles matrimoniaux, 2014), mais d’autres notent un recul des taux de mariage entre cousins (L. Bensalem et T. Locoh, « Les transformations du mariage et de la famille », in J. Vallin et T. Locoh [dir.], Population et développement en Tunisie : la métamorphose, 2001). Notons que le niveau d’instruction des femmes semble le facteur le plus déterminant : plus une femme est instruite, moins elle se marie dans la parentèle.
13 Une étudiante qui m’aidait dans mes enquêtes, en tant qu’interprète, m’a conseillé ainsi de garder mes distances : « Si on te pose des questions tu évites, tu ne réponds pas, tu gardes ttiqar. » Elle-même se préservait, refusant de répondre à la curiosité des enquêtés, restant évasive dans ses réponses afin de ne pas donner prise aux autres sur sa vie privée.
14 Toute une littérature (cf. bibliographie) existe à ce sujet : le voile comme un mur protecteur autour de la femme, celui de la maison, qui lui permet de se déplacer tout en préservant les frontières (privé / public, intérieur ou domestique / extérieur, femme / homme, espace sacré domaine de l’honneur / espace public lieu du politique, pureté / impureté…).
15 M. H. Benkheira et al. notent que la racine arabe `MM, qui sert à désigner la relation au frère du père (‘ammi), permet également de construire les concepts de « foule », « peuple », « universel », « commun », et aujourd’hui « public ». Ils se demandent si on doit voir « un lien entre la relation privilégiée d’un individu avec le frère de son père et les notions de “général”, “commun” et plus récemment “public” ? » (2012 : 54). Et si ce lien n’expliquerait pas la relation entre espace public et masculinité ?
16 Le PJD est royaliste et ne prône guère de modèle révolutionnaire islamiste. Il s’agit davantage d’un parti conservateur qui met l’accent sur les racines musulmanes de la nation, sur les questions de morale, de valeurs, de normes et de mœurs islamiques ou soi-disant islamiques. Revendiquer l’héritage musulman, amener le débat sur des questions identitaires et religieuses – à l’instar de ce qui se passe ailleurs – est plus aisé que de s’attaquer aux problèmes sociaux à l’origine du soulèvement de la rue (justice sociale, arrêt de la corruption, perspectives économiques…).
17 C’est une courte prière, sorte d’appel au Seigneur pour qu’il guide ses fidèles dans la voie juste, la voie droite de l’islam. On récite la fatiha en de très nombreuses occasions. Elle joue un rôle comparable au Notre Père dans la tradition chrétienne.
18 On doit analyser ces mariages contraints sur le registre de la protection : mieux vaut une femme mariée, y compris à son violeur, parce que « protégée », qu’une femme déflorée et abandonnée.
19 Par exemple A. Laroui, Islam et histoire. Essai d’épistémologie, 1999, et M. Arkoun, Pour une critique de la raison islamique, 1984.
20 On retrouve semblable coupure dans le monde de l’édition : la littérature publiée en arabe concerne au premier chef les livres de commentaires religieux et les livres d’histoire sur le monde islamique, tandis que toute la littérature romanesque est publiée essentiellement en français. C’est bien là le signe que le lectorat est très clivé. « Quand on traduit des romans en arabe, ils ne se vendent pas », m’a dit un jour un libraire.
21 Le Maroc, face au problème sahraoui, mène depuis des années une politique visant à acheter la paix sociale. Dans le milieu étudiant, cela se manifeste par l’octroi de privilèges aux étudiants d’origine sahraouie (bourse, chambre universitaire, dédommagement des frais de transport, etc.). Les enseignants sont quasiment obligés de surnoter les étudiants sahraouis et de leur « donner » leurs diplômes.
22 Elle se manifeste par la présence de nombreuses associations amazighes, du drapeau amazigh, du port de tee-shirts avec des symboles amazighes, de l’écoute de chansons amazighes, très populaires, dont certaines ont des paroles particulièrement virulentes à l’encontre des « Arabes ».
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