Habiter le lieu : le marché Sainte-Catherine à Barcelone
p. 47-54
Texte intégral
1Un des critiques les plus féconds de l’architecture du xxe siècle, disciple et émule des théories du professeur Siegfried Giedion (1888-1968), nous a laissé dans ses dernières réalisations un texte exceptionnel sur le lieu, duquel texte nous avons extrait cette citation :
Mémoire, orientation, identification, ces trois aspects concernent aussibien les lieux naturels, donnés a priori, que les lieux artificiels. L’accord, et donc l’interaction, entre milieu naturel et milieu façonné par la mainde l’homme, constitue précisément le fondement de la compréhension.
2Christian Norberg-Schulz (1926-2000), né à Oslo, détecte avec sa sensibilité nordique le tournant charnel entre l’artificiel et le naturel, la compréhension, la reconnaissance à travers un élément qui joue le rôle de médiateur temporel. Dans notre étude, nous prendrons comme référence le nouveau marché Sainte-Catherine dans le vieux quartier de Barcelone.
3Dans le même temps, alors que le professeur Christian Norberg-Schultz s’efforce d’expliquer le genius loci des lieux, sa compréhension, son usage, sa mémoire et sa symbolique, le grand architecte catalan Enric Miralles s’appliquait à nous apporter ses enseignements inscrits dans l’espace. Comme s’il s’agissait d’un livre ouvert, ses œuvres recompilaient en elles-mêmes toute sa connaissance et chaque fois davantage. Celles-ci se convertissaient en de parfaits médiateurs entre le lieu et l’homme. Une de ses œuvres les plus emblématiques pour la ville de Barcelone et pour le citadin anonyme d’un quartier modeste de Barcelone est le marché Sainte-Catherine. Exemple qui, comme nous allons le voir plus en avant, explique comme aucun autre les trois aspects fondamentaux dont nous parle Christian Norberg-Schultz : mémoire, orientation et identification, qui peuvent être ici dotés d’une nouvelle dimension d’attributs.
MÉMOIRE
4Le quartier de Sainte-Catherine s’est créé dans le secteur oriental de l’enceinte de la muraille médiévale de Barcelone. Cette zone, qui s’est développée aux alentours de l’antique voie romaine, était déjà au Moyen Âge l’un des noyaux les plus dynamiques de la ville de Barcelone. Elle doit son nom à l’ancien couvent de frères dominicains qui s’y installèrent au début du xiiie siècle, et qui fut détruit avec la mise à feu des couvents en 1835, disparaissant totalement en 1837. Dix années plus tard, en 1847, l’architecte Buixareu construit le marché Sainte-Catherine.
5Ce quartier, avec celui de Sant Pere, constituait la zone des industries textiles de la ville fortifiée. Au début du xxe siècle, l’industrie fut déplacée vers les villages du Pla, abandonnant ainsi le quartier en dégradation. Ce processus s’intensifia en 1909, époque de la semaine tragique, au cours de laquelle on mit à feu la quasi-totalité des édifices religieux des quartiers de Sainte-Catherine et Sant Pere.
6En 1908 commencèrent les premières démolitions de la zone pour permettre la percée d’une nouvelle avenue proposée par le plan Cerda, la via Layetana, qui s’acheva en 1931. Cette nouvelle rue se proposait comme la connexion entre le vieux quartier de Barcelone et la nouvelle extension (Ensanche) planifiée afin de développer et agrandir la ville de Barcelone.
7L’ouverture de la Via Layetana provoqua un déplacement massif de populations des quartiers affectés vers les zones de l’Ensanche. Les constructions de la nouvelle voie, d’un style modeste néo-classique, formèrent une « nouvelle muraille » qui dériva vers une marginalisation du secteur oriental, dont les conséquences sont aujourd’hui encore visibles.
8En 1981, on propose un Plan Spécial de Réforme intérieure (PERI) comme alternative urbanistique d’assainissement de la zone. Cette proposition n’eut pas le succès attendu. C’est pourquoi en 1997 il a été demandé au bureau d’études Enric Miralles-Benedetta Tagliabue de redessiner les principales traces urbaines du quartier, en soignant particulièrement la nouvelle ouverture de l’Avenue Cambó, tangente à la façade du nouveau marché.
9Pendant ce processus de réhabilitation, il fallut démolir un grand nombre d’édifices à substituer, dans le respect du tracé PERI, par de nouveaux immeubles de logement et le nouveau marché. Le modèle planimétrique de Miralles a été suivi de façon partielle, ce qui a abouti à un chaos formel et volumétrique sans précédent. En effet, les architectes qui sont intervenus dans ce nouveau projet d’habitat ont uniquement été fidèles aux alignements en plan proposés par Miralles, ignorant par contre le reste de la volumétrie qui se révèle dans l’ensemble confuse et de piètre qualité.
10Ce qui aurait pu être le premier exemple pour Barcelone de réinterprétation historique à une échelle urbaine et de véritable rénovation urbaine de qualité, se révèle être une simple caricature qui, comme dans d’autres cas similaires dans le vieux quartier de Barcelone, ouvre la porte à la spéculation des sols et au déplacement des populations plus modestes qui se voient expulsées au profit de nouveaux colonisateurs urbains.
11Concernant cette spéculation et muséification du vieux quartier de Barcelone, le professeur Josep M. Montaner (architecte, professeur et critique d’architecture) dans l’une de ses dernières conférences nous explique le processus :
La thématisation, en définitive, exige une tonification et une spécification fonctionnelle de la ville qui renonce à sa complexité. Au-delà de leur propre dynamique, les villes sont forcées à être thématisées (pareil à un parc d’attraction) et à se muséifier (elles sont embaumées dans leur statut historique) et les deux processus se mélangent et se confondent souvent, présentant la ville comme un grand centre commercial à l’air libre. Mais s’ils ne savent pas s’intégrer au milieu existant dans lequel ils se trouvent, les deux processus peuvent être mortels pour la vitalité des villes.
12Fuyant ce processus de muséification, Miralles découvre et renforce les caractéristiques spécifiques du lieu et propose une dialogie temporelle (chronotope) pour garantir la survie de la complexité du lieu de sa mémoire et de sa capacité à être réinterprété de façon successive. Dans les brefs textes ou entrevues que Miralles dédie au projet du marché Sainte-Catherine, il insiste à plusieurs reprises sur la coexistence entre l’ancien et le nouveau et propose un modèle où « il ne serait pas si facile de distinguer la réhabilitation de la nouvelle construction, où les nouvelles constructions se superposent à celles existantes » (fig. 1).
13L’utilisation subtile du « temps », dans le projet du marché va intervenir comme une pirouette poétique, un temps qui va se balancer entre la mémoire de l’ancien marché, du couvent antérieur et de la nouvelle construction. À ce sujet, Miralles nous laisse entrevoir sa stratégie projective à la deuxième personne :
– Tu développes l’idée de travailler continuellement sur les traces, tuas besoin d’un document sur lequel est condensé le Temps en ce lieu… comme si le temps, au lieu de l’avoir dans le dos, tu l’as devant toi […].

Fig. 1 − Le marché Sainte-Catherine dans son quartier Buixareau [Cliché Luis Angel Dominguez Moreno]
ORIENTATION
14Depuis la place de la cathédrale, après être sorti des rues médiévales sinueuses du vieux quartier de Barcelone, au loin, on aperçoit une couverture peu commune dans son environnement (fig. 1). Les couleurs vives et brillantes des carreaux de céramique la révèlent comme une chose vivante, dynamique. Ces formes ondulantes, pareilles aux vagues de la mer ou à l’onde d’un drapeau dans le vent émettent la sensation d’une chose flottante, en mouvement, changeante, imprévisible (fig. 2).

Fig. 2 − Couverture du marché Sainte-Catherine. [Enric Miralles et Benedetta Tagliabue − 2005]
15Lorsque nous nous rapprochons, nous découvrons une espèce d’organisme vivant, en bois, qui émerge d’un squelette (fig. 3). Les anciens murs du marché forment ce squelette et conforment une enceinte intérieure d’où naissent, comme les racines aériennes des forêts tropicales, des ramifications métalliques qui soutiennent de grandes poutres, elles-mêmes soutenant la couverture en mouvement. Les poutrelles, anciennes et nouvelles se mêlent, la lumière pénètre à travers de fins ventaux et le bois ajouré des palettes recyclées se disperse comme aimanté à la surface du plafond dans des directions capricieuses.

Fig. 3 − Le marché Sainte-Catherine. [Cliché Luis Angel Dominguez Moreno]
16Déjà à l’intérieur du marché, ce mouvement que promettait la couverture se convertit en réalité. Les gens achetant et se déplaçant sans cesse : regards, cris, odeurs, couleurs, comme si nous nous retrouvions dans un souk. La couverture passe en second plan comme une spectatrice en plus. Maintenant, nous comprenons la disposition apparemment chaotique des bois, elles sont les mêmes que les postures capricieuses des usagers qui circulent et s’affairent à l’intérieur du marché, créant ainsi tout un plan en oscillation de 3 m d’épaisseur, entre étals, boutiques et acheteurs (fig. 4 et 5).
17En traversant le marché, nous rencontrons une place semi-couverte, inclinée en une légère rampe vers une sorte de petit « tumule » fondateur du lieu. Dans cet espace d’échange, toutes sortes d’activités sont possibles : la contemplation, le travail, le repos, la méditation, la réflexion, le transit quotidien, etc. (fig. 6). À côté, se dressent des immeubles de logement pour personnes âgées, qui sont, elles, les véritables sages et vigiles du lieu. Ses façades aussi semblent vouloir se vêtir de quelques portes et fenêtres qui ont pu survivre à la destruction du quartier, vestiges du passé récupérés afin d’être collés à la peau de l’édifice, qui se laissent maquiller avec des couleurs légères quasi imperceptibles.
18Enfin, parlons d’un matériau fondamental qui nous accompagne dans tout le parcours, le bois. Celui-ci, toujours brut, non peint, comme avait pu le faire Alvar Aalto, confère au marché Sainte-Catherine un caractère naturel proche de l’être humain qui situe l’œuvre dans l’esprit de cette fameuse conférence prononcée par Aalto à new York : « L’Humanisation de l’architecture ». Une humanisation qui, loin d’être rétrograde ou de supposer un démérite dans l’esthétique architectonique, au contraire, rend manifeste la compatibilité entre la modernité la plus avant-gardiste et un humanisme architectonique, qui naît de l’individu dans un mélange d’articité et de responsabilité éthique envers la société à laquelle l’architecture est dédiée.

Fig. 4 − Les espaces intérieurs du marché Sainte-Catherine. [Cliché Luis Angel Dominguez Moreno]

Fig. 5 − Aperçu de la charpente du marché Sainte-Catherine. [Cliché Luis Angel Dominguez Moreno]

Fig. 6 − Profil du nouveau marché. [Cliché Luis Angel Dominguez Moreno]
IDENTIFICATION
19Dans la partie arrière, juste dans un des coins du marché, à côté de la place semi-couverte, nous découvrons presque cachée, la présence des ruines de l’ancien couvent, protégées par le propre marché actuel comme s’il s’agissait d’un trésor à garder et pour rendre présente à tout moment, la mémoire historique construite, le genius loci vigilant, inaltérable des générations successives de populations. L’architecture, ici, remplit parfaitement son devoir de transmetteur et d’interprète des différents moments culturels du lieu et de ses habitants.
20En sortant du marché, passant quasi inaperçue, nous découvrons une petite représentation de Sainte-Catherine. On observe que de son haut siège, elle préside tout l’espace du marché et elle transmet avec sa présence symbolique, un possible voyage dans le temps qui nous transporte dans l’ancien monastère. L’identité du nouveau marché reste garantie car elle rejoint de cette façon le lieu qu’il a toujours été.
21Cette double récurrence à la mémoire rend manifeste un des principes fondamentaux du processus de projet de cette œuvre. Comme l’architecte lui-même l’a répété, il s’agit de la superposition de couches historiques, de moments historiques qui se sont déroulés dans ce lieu. Il s’agit en définitive de procurer un enracinement de l’œuvre au lieu et à la société, à travers un projet architectonique qui permet à chaque individu de développer son propre processus identitaire, qui facilitera une reconnaissance, un retour à connaître le lieu qui a toujours été.
22Il est évident que, si nous tracions deux chemins imaginaires, un avec l’architecture de Miralles et un autre avec les textes de Norberg-Schulz, nous nous rendrions compte qu’ils convergent vers la même idée, rendre possible « habiter le lieu » depuis la description-interprétation ou critique, ou depuis la propre construction, tous deux complémentaires, tous deux nécessaires ; ils pourraient se rencontrer dans le marché Sainte-Catherine à Barcelone.
23Le nouveau marché constitue un de ces lieux pour être habité, de telle manière qu’il démontre avec l’exemple et qui justifie les mots de Christian Norberg-Schultz :
Quand le paysage habité est proche de l’homme, espace, forme et figurecoopèrent, conditionnant ainsi une intensité du lieu qui, de tout temps, a été appelée genius loci.
24À Sainte-Catherine en plus, la condition exclusive d’usage en tant que marché s’achève et ainsi apparaissent de nouvelles catégories de lieux. Les différentes formes d’habiter en correspondance avec une compréhension adéquate du lieu et un usage spontané, se retrouvent ici. Les habitants utilisent aujourd’hui le marché et son aire d’influence à travers de multiples interprétations. Les typologies classiques de la rue, de la place, de la façade et de son espace intérieur s’ébranlent et génèrent des hybrides, qui positionnent l’individu face à de nouveaux usages, sensations, interprétations et vécus. Christian Norberg-Schulz en évoque des aspects qui vont de pair avec les typologies architectoniques précises : « Orientation », se référant à un espace, « identification » à des formes concrètes et « Mémoire » à des images emblématiques. À Sainte-Catherine, nous pouvons discerner ces catégories de manière itinérante à travers ses différents parcours : l’image iconique de la Sainte présidant le marché, la mémoire des ruines à la fin du parcours, le patio qui est à la fois place et foyer du quartier, et les formes de sa couverture qui rappellent l’aspect hibernal du parc de la Ciutadella, mais qui peuvent aussi, en changeant d’échelle, se convertir en la représentation de la topographie courbe et colorée des centaines de produits exposés au marché. D’autre part, les composants sémiotiques et symboliques activent définitivement la relation entre individu et lieu, médiatisé par l’architecture.
25Pour finir, il n’y a rien de plus éclairant et synthétique que les mots de Enric Miralles au sujet de son œuvre :
Sur le terrain du marché de Santa Caterina. Comment est-il possible qu’ici réside un monastère ? Et comment rendre possible l’existence du premier marché ? Le truc est toujours le même : essayer de faire en sorte que la trace du monastère et que la trace d’un moment où tout a été détruit ait la même importance – ou celle d’un chemin qui est passé par ici au milieu –comme si toutes ces choses avaient pu avoir la même importance.
Auteur
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Quatre ans de recherche urbaine 2001-2004. Volume 2
Action concertée incitative Ville. Ministère de la Recherche
Émilie Bajolet, Marie-Flore Mattéi et Jean-Marc Rennes (dir.)
2006
Quatre ans de recherche urbaine 2001-2004. Volume I
Action concertée incitative Ville. Ministère de la Recherche
Émilie Bajolet, Marie-Flore Mattéi et Jean-Marc Rennes (dir.)
2006
