Procope, la peste et le Destin
Procopius, the Plague and Fate
Procopio, la peste y el destino
p. 261-288
Résumés
Résumé : Le récit que fournit Procope de la première pandémie de peste qui a frappé Constantinople en 542 se situe dans la tradition classique des historiens grecs et se distingue en cela des histoires ecclésiastiques.
Abstract: Procopius’ narration of the first pest pandemic that stroke the city of Constantinople stays in the classical historical tradition, leaving religious considerations to others.
Resumen: El relato de Procopio de la primera pandemia de peste que asoló Constantinopla en 542 está dentro de la tradición clásica de los historiadores griegos y, por lo tanto, es distinto de las historias eclesiásticas.
Entrées d’index
Mots-clés : Procope, peste de Justinien, pandémie, histoire, religion
Keywords : Procopius, plague of Justinian, pandemic, history, religion
Palabras claves : Procopio, plaga de Justiniano, pandemia, historia, religión
Texte intégral
1Peregrine Horden, auteur du chapitre consacré, dans le Cambridge Companion to the Age of Justinian1, à l’épidémie qui a frappé Byzance-Constantinople en 542, note que nous faisons tort à l’empereur par l’appellation habituelle de « Peste de Justinien », car il n’en est aucunement responsable – contrairement à ce qu’insinue, dans son Histoire secrète, Procope de Césarée2. Né en Palestine, Procope vécut environ de 500 à 562 ou 565. Comme secrétaire particulier de Bélisaire, le général en chef des troupes de l’empereur Justinien, Procope, qui accompagna les campagnes militaires jusqu’en 540, se trouve chargé, une fois installé à Constantinople, de la chronique des Res gestae, qu’il mène avec talent en consacrant plusieurs livres à chacune des opérations entreprises contre les ennemis de l’Empire. Il rédige, en deux livres, le conflit contre les Perses (530-531), raconte en deux autres les opérations contre les Vandales (533-534) et développe dans les trois derniers les guerres contre les Goths (535-553). Témoin des faits qu’il rapporte dans son récit officiel des guerres impériales, Procope rend compte aussi de l’épidémie, qu’il dit venue d’Afrique et passée par Péluse en 541. De fait, le mal a connu, à côté d’une mortalité impressionnante, une rapide extension géographique et chronologique au point qu’il vaudrait mieux parler de « première pandémie médiévale », car ses vagues successives ont touché diverses parties de l’Europe et de l’Asie jusqu’à 750.
2La maladie, arrivée par la mer, frappe Byzance au printemps, en mars ou en avril 542 et, en quatre mois, ravage la cité. Entre-temps, elle progresse aussi par voie terrestre, suivant les routes caravanières et gagne, à l’Est, par la Syrie, toute l’Asie Mineure avant d’atteindre les armées perses stationnées à Adarbigana, tandis que vers l’Ouest, elle s’installe en Sicile puis, en 543, s’est étendu dans l’Italie entière et la Gaule méridionale progressant parallèlement en Afrique du Nord3. Certaines sources en fournissent des traces jusqu’en Irlande4.
3Le mal, rapide et funeste, aurait brutalement emporté, selon les régions, entre 20 et 40 % de la population, à Constantinople même peut-être jusqu’à la moitié des habitants. Les démographes ne s’accordent pas sur les chiffres mais les esprits ont été frappés par la violence de l’attaque et l’extension de la première épidémie attestée de peste, sous sa forme pulmonaire et bubonique.
4D’autres que Procope ont relaté l’épidémie de 542 ou ses retours jusqu’à 750. C’est le cas des contemporains, Jean Malalas (491-578) et, en suivant la chronologie, Corippe (ca 500-568), dans son poème La Johannide, Jean d’Éphèse (507-585)5. Une génération plus tard, Agathias le Scholastique (ca 530-590) et Évagre le Scholastique (536-594) rappellent ce mal. D’autres, enfin, y reviennent brièvement, à l’occasion de récits en majeure partie de louange à l’égard d’un personnage, évêque, saint ou martyr… C’est le cas de la chronique en syriaque dont Michel le Syrien, patriarche jacobite d’Antioche (1166-1199) fournit le récit, attribué à Jean d’Éphèse6. C’est aussi le cas de Théophylacte Simocattès (580-630) dans sa description du règne de l’empereur Maurice (regn. 582-602).
5Cette étude est consacrée à la présentation par Procope d’une épidémie nouvelle : le narrateur a-t-il vu dans cette pestilence, qui frappe une terre désormais christianisée, une intervention divine et les malades atteints se sont-ils compris comme « soignés ou guéris par leur dieu » ? Il faudra rappeler que les populations sont fréquemment exposées à diverses épreuves, des tremblements de terre aux maladies que nous nommons épidémiques et que la religion imprègne profondément les mentalités, qu’elle soit chrétienne ou (de moins en moins) païenne, ce qui offre à certains auteurs une grille de lecture et d’interprétation de la maladie envoyée par le ciel.
6Les pestilences frappent régulièrement l’Empire romain, que ce soit en Orient comme en Occident. Il n’est pas le lieu d’en refaire la liste. Il reste que la plupart sont présentées comme dangereuses et funestes, entraînant la mort de centaines (voire de milliers) de personnes7. Un seul exemple suffira : l’épidémie qui, débutant au milieu du iiie siècle, sous Gallus (Trébonien Galle) et son fils Volusien (co-empereurs de 251-253), emporta aussi l’empereur Claude dit le Gothique8 en 270. Il s’agit probablement de la variole9. Nommée d’après l’évêque de Carthage, Cyprien (200-258), qui, nouvellement converti (248-249) la présente avec les accents du prosélyte dans son De Mortalitate, au rang des catastrophes annonciatrices de l’Apocalypse10, la maladie se répand en Afrique, mais aussi à Rome et en Orient. Propagée par les mouvements de troupes, elle touche les campagnes et les villes où elle frappe avec violence. L’Histoire Auguste ne manque pas d’en souligner les effets11.
7Les sources la disent exceptionnelle et Cyprien la juge positivement, puisqu’elle permet d’opposer païens et chrétiens, à la louange de ces derniers et, surtout, annonce la fin du monde12. Une lecture chrétienne des épidémies envoyées par Dieu pour punir les hommes est ainsi commencée.
8L’épidémie du iiie siècle se trouve, dans les récits, insérée dans une série de calamités. L’ensemble des sources s’accorde en effet sur un point : la manifestation d’autres phénomènes catastrophiques, comme des tremblements de terre, notamment en Asie13, mais aussi à Rome et en Libye14. Les tremblements de terre ne sont évidemment pas rares autour de la Méditerranée et les hommes les attribuent, selon les époques et les populations, aux dieux, aux forces de la nature ou aux mouvements du sol15.
9Il n’en va pas différemment au milieu du vie siècle : ainsi en 536, un nuage aurait recouvert le ciel d’une partie de la Méditerranée16. Cet événement est raconté dans les sources syriaques reprenant Jean d’Éphèse. Le nuage aurait obscurci la terre pendant dix-huit mois :
Chaque jour, la lumière ne durait que quatre heures et demeurait comme de l’ombre. Tous affirmaient que le soleil ne recouvrirait pas son éclat antérieur. Les fruits ne mûrissaient pas et le vin avait le goût de raisins aigres17.
10Plusieurs sources syriaques rapportent le même épisode18. Les climatologues qui ont étudié le phénomène suggèrent un nuage de poussière qui se serait étendu du 30° au 40° de latitude nord, correspondant à une zone qui inclut Japon, Corée, nord de la Chine, Perse, Asie Mineure, toute la Méditerranée, la Grèce, le sud de l’Italie (Calabre), le nord de l’Afrique et la moitié de la péninsule ibérique19. Certains ont suggéré un nuage volcanique20 du fait de l’activité sismique notée au Proche-Orient dans les années 52021.
11Plusieurs tremblements de terre ont causé des dégâts en Asie Mineure et frappé une population prompte à se tourner vers l’eschatologie22. En 541, un séisme détruit Laodicée, d’après la chronique syriaque du pseudo-Denys de Tel-Mahre, aussi appelée Chronique de Zuqnin, « depuis la porte d’Antioche jusqu’au quartier juif et à la mer »23. L’auteur de la chronique ne manque pas de souligner que les églises sont restées intactes et en loue le Seigneur ; l’année suivante, c’est le tour de la ville de Cyzique24.
12Enfin, pour parachever le tableau, selon certains annonciateur de la victoire céleste, une comète serait apparue, causant à ceux qui l’ont aperçue, pendant les vingt jours où elle a brillé, une terreur immense25. Parmi les signes de la prochaine fin du monde, les épidémies rejoignent bien sûr les séismes et les apparitions de comètes. Néanmoins une autre cause de la rapide propagation des maladies est l’affaiblissement lié au manque de nourriture.
13En 538 commence une période de mauvaises récoltes, liée au refroidissement attesté par la dendrochronologie26 et au mauvais temps ou peut-être au nuage précédemment mentionné27. Ainsi se prépare l’alliance fatale de limos (la famine) et de loimos (le fléau en général sanitaire)28 déjà bien repérée pas les Grecs de l’époque classique29.
14De nouveaux facteurs facilitent la propagation de la pestilence. Le stockage des céréales dans de grands silos en ville, à Constantinople et dans le reste de l’Empire, a certainement favorisé l’installation de rats et donc de puces, tout autant que le transport de ces denrées alimentaires à travers la Méditerranée, mal protégées et au possible contact de vêtements infectés. Il est probable également que l’obligation chrétienne faite aux familles de se rassembler autour des morts a multiplié les occasions de contagion du bacille.
15Procope, dans le récit des Guerres, n’accorde qu’une brève attention aux divers désastres30 dont la Chronique de Zuqnin était si friande et qui occupent aussi son contemporain Jean Malalas qui tend à les exagérer pour des raisons religieuses.
16Bref, si l’on en croit les différents textes, l’épidémie ne vient qu’en confirmation d’une situation de crises exceptionnelles ressenties de manière violente par la population. Certes, sur le plan démographique, le lien entre un affaiblissement des forces de la population, par suite de catastrophes naturelles et en particulier de disettes ou de famines, et ensuite une épidémie, semble logique, voire évident. Mais il est, dans la littérature aussi, devenu un topos, de sorte que l’une ne va plus sans les autres, ce qu’indiquait déjà la narration de l’épidémie dans le livre VI du De rerum natura de Lucrèce, qui la place à la fin de son poème. L’épidémie se présente donc comme un phénomène naturel qui s’inscrit parmi les autres calamités et catastrophes naturelles.
17Venons-en donc à la peste de 542 dans le texte de Procope. L’épisode de l’épidémie interrompt durant deux chapitres (II, 22 et 23) le récit des opérations en cours en Mésopotamie pour une longue digression. Il arrive comme un événement apocalyptique avec des conséquences militaires (tout comme l’épisode de l’épidémie de typhus à Athènes, en 430-429, raconté par Thucydide). Il se clôt par une sorte de conclusion assez brutale, et Procope revient à la description des opérations menées par Bélisaire en Arménie.
18Quand l’épidémie atteint Constantinople, Procope, secrétaire (symboulos) de Bélisaire à partir de 527, se doit d’en rendre compte31. Les ressemblances entre la description de l’épidémie par Procope et celle que le stratège athénien offre au livre II de son Histoire de la Guerre du Péloponnèse ont déjà été étudiées32 et je m’attacherai aujourd’hui plutôt aux différences.
19Après une phrase d’introduction, écho de celle de Thucydide, posant d’emblée l’importance de son propos : « À cette époque, éclata une épidémie (loimos), à l’issue de laquelle peu s’en fallut que tout le genre humain ne disparût »33, la description de Procope développe successivement dans le chapitre 22, les mauvaises interprétations (§ 1-5), l’origine de la maladie (§ 6), son extension rapide, systématique et universelle dans le monde méditerranéen et au-delà (§ 7-9) ; il en vient ensuite aux symptômes les plus frappants : les hallucinations (§ 10-13), à l’impossibilité de se prémunir contre la maladie (§ 14-16), à l’apparition de fièvre et de bubons, parfois d’un côma profond ou d’une démence agitée (§ 17-22). Après des remarques sur la difficile tâche des soignants, qui ne sont pas atteints par le mal mais peinent à nourrir et calmer les malades ou encore à les empêcher de sortir pour se jeter dans l’eau (§ 23-26), Procope en vient à l’issue du mal, la mort qui survient après des souffrances, par gangrène du bubon (§ 27-28). Il ajoute que les autopsies médicales des bubons révèlent la présence de charbon (anthrax) (§ 29) dont la présence, révélée par des pustules noires, mène à une mort rapide (§ 30), annoncée par des vomissements de sang (§ 31). L’incapacité des médecins, « même les plus renommés », à établir un pronostic sûr (§ 32) et l’absence de logique dans la progression du mal (§ 33-34) mènent les malades au désespoir et font disparaître aussi les enfants à naître car la pestilence tue aussi les femmes enceintes (§ 35-36). La guérison n’est constatée que chez ceux dont les bubons éclatent ou se dessèchent (§ 37-38) et le mal laisse des séquelles dans la fonction du langage (§ 39).
20Dans le chapitre suivant (chapitre 23), Procope évoque la situation sanitaire dans son ensemble et les conséquences socio-économiques de l’épidémie. Il indique la durée du mal à Constantinople, trois mois (§ 1), et le nombre de morts, jusqu’à 10 000 par jour (§ 2). De tels nombres ne manquent pas de susciter des désordres sociaux par impossibilité d’inhumer une si grande quantité de défunts (§ 3-5). Procope rappelle l’intervention de l’empereur qui envoie des troupes à Théodôros, le referendarius (§ 6-11) mais les soldats, eux aussi dépassés par la tâche, finissent par jeter les corps dans les tours du rempart de Skylai, vers le quartier de Galata. L’abandon des rites funéraires fait aussi jeter les corps dans des chaloupes confiées aux flots (§ 12). L’inhumation, quand elle a lieu, se trouve menée par des personnes étrangères à la famille (§ 13). Les désordres font alterner la conduite soudainement morale, mais non durable, des délinquants (§ 14-16) et interrompent à Constantinople toute la circulation et le travail (§ 17-18), menant à d’importantes difficultés d’approvisionnement (§ 19) et au confinement volontaire des bien-portants (§ 20). La conclusion est rapide et insiste sur la propagation du mal dans le territoire des Perses et l’ensemble des régions barbares.
21Pour raconter la maladie, Procope recourt à quatre mots : loimos, nosos, kakos et phthoros. Le terme de loimos, « fléau », est fort, même encore au vie siècle34. Il sert à nommer les épidémies aux effets foudroyants et qui frappent l’imagination par leur ampleur et leur létalité35. Il est à noter que Procope n’emploie ce mot qu’à quatre reprises dans l’ensemble des deux chapitres, dont au début et à la fin de sa description. Durant tout le reste de l’épisode, il use, à seize reprises, du substantif nosos qui qualifie la maladie de manière générale36. Enfin l’adjectif substantivé kakos « mal ; mauvais » sert à deux reprises tandis que phthoros, « destruction » n’apparaît qu’une fois.
22Procope place l’origine géographique de l’épidémie en Égypte (Péluse), tandis qu’Évagre indique l’Éthiopie et les sources arabes, le Soudan37 où elle sévissait de manière endémique. Les historiens s’accordent à suivre ces sources et assignent à l’Afrique de l’Est la position de berceau de l’épidémie38.
23Procope ne développe pas plus avant cette information et limite la description des ravages de l’épidémie à la ville de Constantinople, mentionnant on ne peut plus brièvement que l’empereur a lui-même été atteint et guéri39. En revanche, il insiste sur l’irrépressible extension de l’épidémie qui semble déterminée à toucher systématiquement toute l’oikoumènè (la terre habitée)40. Les mouvements de la maladie et ses efforts pour n’épargner aucun coin aussi éloigné qu’il fût de la capitale (île, grotte, sommet41) en font d’une certaine façon presque un être doué d’une volonté autonome : « elle avait l’air d’avancer selon un plan convenu »42 ou un danger guidé par une puissance supérieure43. Agathias procède de même :
Elle se déplaçait souvent, de ci, de là, en faisant des ravages dans un lieu à partir d’un autre, laissant ainsi quelque répit à ceux qui survivaient ; mais alors elle revenait à Byzance, comme si, je pense, après s’être calmée un première fois, elle avait trop vite cessé de faire ce qu’elle devait44.
24La maladie progresse alors et contamine les humains en se déplaçant. Procope, dont le propos n’est pas d’impressionner le lecteur (ou l’auditeur) ne dit rien d’animaux malades45 ou de bêtes qui se détourneraient des cadavres, un autre topos. Il tente néanmoins de sensibiliser son public à la progression universelle du mal, sans en chercher les vecteurs que ce soit l’air ou les hommes qui se déplacent.
25Après s’être déclaré comme témoin officiel (« elle arriva à Byzance… au moment où, moi aussi, je m’y trouvais »46), Procope commence le récit des symptômes.
26Les premiers qu’il mentionne ne sont pas physiques, mais psychiques car ils ont dû l’impressionner plus fortement, ce sont des apparitions : les malades croient voir des fantômes et, dans leur délire surnaturel, se tournent vers des pratiques religieuses, invoquant tous les dieux qu’ils connaissent, mais en vain. À l’inefficacité des rites expiatoires, répond l’impossibilité de trouver des remèdes puisque l’on meurt même dans les églises (l’auteur emploie le terme neutre de « sanctuaire »47) et qu’il semble, même aux plus religieux que des démons (diables) s’apprêtent à les saisir. Ces hallucinations sont connues aujourd’hui comme les troubles psychiques qui se manifestent peu avant l’exitus.
27La mention des bubons a permis, à côté des autres symptômes, d’identifier le mal. Pourtant, il faut rappeler que le terme boubôn, βουβών, désigne d’abord le groin d’un animal, puis un bubon (une glande enflée) et qu’il est employé pour qualifier un ganglion48, dès la fin du ve ou le début du ive siècle avant J.-C., dans le traité hippocratique des Epidémies II :
Les fièvres nées sur bubons sont mauvaises, excepté les fièvres éphémères ; et les bubons nés sur fièvres sont pires, quand, dans les maladies aiguës, ils cessent dès le début de se développer49.
28Le terme de bubon n’y est toutefois pas couplé à la fièvre pestilentielle50. Seules deux mentions conjointes se trouvent chez le médecin Rufus d’Éphèse (ca 80-150) contemporain de Trajan et d’Hadrien51, et auteur dont l’œuvre n’est connue que par ses successeurs52.
29Oribase (ca 325-403), médecin de l’empereur Julien, parmi les 70 livres, pour la plupart perdus, de sa Collection médicale53, consacre le 44e à un extrait de Rufus, tiré d’un traité perdu Sur les maladies externes, à propos du bubon (Ἐκ τῶν Ῥουφου περὶ βουβῶνος). Il y précise que les bubons sont visibles près de la gorge (trachèlon), de l’aisselle (maschalè) et de la cuisse (mèros). Il poursuit en précisant que ces bubons appelés « pestilentiels » sont funestes et rapides au plus haut point ; ils se rencontrent surtout vers la Libye, l’Égypte et la Syrie54. Notons qu’Oribase associe ici, conformément à l’habitude des médecins, la pestilence et la mort rapide, comme le fait aussi le traité pseudo-galénique des Définitions médicales55.
30Le terme de bubon fait référence à la fois à une inflammation (phlegmonè) et à un gonflement ou une tumeur (phûma), quelque chose comme un ulcère purulent. Il montre en tout cas que les médecins grecs avaient sinon vu ce mal, du moins entendu parler d’une forme de maladie épidémique et bubonique, proche de la peste qui a touché Constantinople en 542.
31Évagre, qui raconte une vague suivante de l’épidémie, en 558, signale que lui aussi a contracté le mal, dans son enfance, vers l’âge de six ans — il allait encore chez le maître d’école56. La description des symptômes de la peste proposée de nos jours reprend les observations de Procope :
Les signes généraux sont variables, mais les troubles nerveux et psychiques sont fréquents, principalement la céphalée et l’obnubilation. Après huit ou dix jours, la maladie peut tourner court et la convalescence commencer. Sinon, une septicémie générale amène des complications viscérales (cœur, reins, poumons…), la température monte à 40° ou 42° et la mort survient souvent alors. Si elle tarde, des embolies peuvent donner de nouvelles phlyctènes et de nouveaux charbons, des hémorragies spontanées peuvent se produire avec de larges taches sous-cutanées, rarement des troubles digestifs, mais surtout des troubles psychiques : vertiges, hallucinations, délire, ou quelquefois, au contraire, de la somnolence, se manifestent, puis, brusquement, tout se termine par le coma et la mort57.
32Ces troubles psychiques expliquent également le désordre social qui suit. Les auteurs anciens, sur le modèle de Thucydide, ont en général insisté à la fois sur la nouveauté de la maladie, l’impuissance des médecins, la mortalité très importante et les bouleversements sociaux. L’ordre social est bouleversé d’abord par la quantité des défunts qui empêche les cérémonies funéraires de se tenir dans des conditions conformes aux rites58.
33Le texte de Procope mentionne l’intervention de l’empereur qui mandate Théodôros, le referendarius, une sorte de directeur de cabinet, pour qu’il fournisse aux déshérités l’argent nécessaire aux funérailles59 et charge les soldats sous ses ordres de procéder au déblaiement des rues. La force publique s’empare ainsi des conséquences de l’épidémie. Pourtant, il semble que l’empereur n’a délégué, en la personne du pauvre Théodôros, qu’un subalterne dont la tâche essentielle se résume à débarrasser la ville des corps et à les transférer en dehors des remparts60. Nulle mention de la création d’un nouveau cimetière ou d’une nécropole dédiée, malgré le nombre de défunts qui, selon les témoins, jonchaient les rues. Faudrait-il voir dans cette unique mesure une méchante et pernicieuse critique cachée contre Justinien ? En effet, les soldats ne montrent aucune piété dans leur action et s’ils éloignent le mal, ils ne l’éliminent pas, comme le mentionne une petite phrase conclusive de cette action :
À la suite de quoi, une odeur pestilentielle se répandit sur la ville et affligea plus encore les habitants des lieux, surtout lorsqu’un vent soufflait en provenance de cet endroit61.
34L’empereur s’est donc montré incapable de gérer correctement les conséquences de l’épidémie et Procope mentionne une situation de famine62 dans une ville riche et auparavant bien approvisionnée…
35Chez Corippos, les lignes sur la peste de son grand poème en latin, La Johannide, prennent une tournure un peu différente63. Il pourrait procéder à des sortes de variations poétiques64 sur la base du texte que Procope consacre à Constantinople sans avoir observé quoi que ce soit. Ensuite, parce que le désordre moral que provoque en Afrique du Nord l’arrivée de la peste, en 543, est d’abord noté par le thème traditionnel de l’absence de sépulture décente (ca 251-361), puis par une sorte de frénésie pour s’emparer des héritages des riches, notamment par le mariage de veuves aisées, ce qui a pour effet un encombrement majeur des tribunaux (ca 362-379)65. Mais la plupart ont aussi mis en avant un désordre social, soit par des excès de piété inutile, soit par une perte complète de repères et des conduites amorales.
36Cette pandémie était-elle comme les autres ? Pendant plusieurs décennies66, les chercheurs ont accepté les descriptions quasi-apocalyptiques de la pestilence telles que les textes les transmettaient, décomptant, selon les chiffres de Procope, jusqu’à dix mille morts par jour à Byzance-Constantinople au plus fort de l’épidémie, à la fin du printemps ou en été 542. La première apparition de la peste bubonique et les échos de son retour en 1348 y sont certainement pour beaucoup. Depuis une dizaine d’années néanmoins, le balancier s’oriente dans la direction opposée et il semble que des éléments de réflexion nouveaux sont à prendre en compte. Par exemple, tout comme pour le fameux nuage volcanique dont les conséquences ne sont pas du tout perceptibles dans les témoignages papyrologiques, épigraphiques ou archéologiques, les effets de la peste sont pour le moins discrets dans certains domaines où ils auraient été attendus67. Ainsi les Novelles, ces textes de lois, en grec, qui prolongent le Code Justinien à partir de 534 (date de publication de la 2e édition du Codex juris civilis ou Nouus Iustinianus) et jusqu’à la mort de Justinien, en 565, ne diminuent pas dans les années 543-544, pas plus qu’ils ne font allusion à une épidémie68.
37En 542, sont rédigées quatre ou six Novelles, deux en 543 et six ou sept en 544. En d’autres termes, si l’on prend en compte le temps de mise en forme de la loi, la période de l’épidémie ne semble pas avoir eu de conséquences immédiates sur la production de nouvelles lois. Aucune des Novelles ne mentionne directement une catastrophe, un fléau ou une épidémie69. La seule que l’on pourrait éventuellement rattacher indirectement à l’épidémie, est la Novelle 122, datée de 544, qui condamne le prix trop élevé du travail et des services dans la capitale « après le châtiment que Dieu (τοῦ δεσπότου θεοῦ) a envoyé aux hommes »70. Elle répond indirectement aux § 18-19 du chapitre 23 de Procope qui rappellent l’absence de main-d’œuvre, le prix élevé des denrées et l’insuffisance flagrante de l’approvisionnement. Récemment, un groupe de médecins71, étudiant à la fois les nécropoles du Proche-Orient, les papyri72 et les inscriptions ainsi que grâce à l’examen des pollens conclut qu’on ne peut affirmer d’importantes modifications dans le mode de vie des populations et, en conséquence, que les effets de la maladie ont été largement surestimés par les auteurs récents, influencés par la rhétorique antique. Cette position a soulevé une importante protestation et le débat n’est pas réglé.
38Quoi qu’il en soit, Procope qui, dans l’Histoire secrète, signale que la population de la ville a été réduite de moitié73, a mis en évidence les difficultés liées à l’absence de politique sanitaire impériale. Il accuse même Justinien d’être à l’origine, si ce n’est de l’épidémie, du moins de la mort d’un très grand nombre d’habitants de son Empire, en Asie, en Italie et en Afrique74. Les deux textes ne sont contradictoires qu’en apparence car il faut les lire en fonction de leur but : d’un côté un texte officiel qui rend compte, dans le cadre de la bureaucratie impériale valorisant la connaissance des textes classiques et tendant à les imiter pour s’en montrer le digne héritier, d’un autre côté le pamphlet politique qui, faisant feu de tout bois, condamne autant qu’il le peut la personne de l’empereur. On pourrait même, dans le prolongement des dires de Procope, suggérer que confier à Théodôros la tâche de commander les troupes chargées de procéder à l’inhumation a mené à une sorte de catastrophe, et que Justinien aurait déclenché tous les miasmes de la mort…
39Le témoignage des papyrus ne peut être invoqué75, ni dans un sens ni dans l’autre, l’épigraphie ne fait que fort peu de mentions des disparitions liées à la peste et l’archéologie n’est ici d’aucun secours, car elle ne permet pas de dater précisément76.
40Le bilan de l’épidémie de peste à Constantinople demeure flou et, en l’état actuel des sources, impossible à fixer précisément77. En revenant au texte de Procope, il semble pourtant intéressant d’étudier la présentation des faits en comparaison avec les œuvres contemporaines pour poser la question du destin.
41Dieu est-il, pour les historiens, à l’origine des épidémies78 ? Dans le texte de Jean Malalas (491-578), Dieu punit les hommes en envoyant, sur toute la terre, une maladie, qui les accable de telle manière que les honneurs funèbres ne peuvent plus être rendus aux défunts qui demeurent à l’air libre pendant des jours et des jours79. La punition est double : elle prive les individus de leurs proches, voire de la vie, et les empêche de se conformer aux rites funéraires. Procope, en revanche, se retranchant derrière l’exemple de Thucydide, refuse de chercher une explication religieuse à l’épidémie ; il commence le récit par une attaque contre les charlatans, astrologues et météorologues qui accusent le ciel (ouranos) :
Certes, pour toutes les calamités qui tombent du ciel, il y aura toujours quelqu’un parmi les téméraires qui en donnera la cause, de ces causes que les experts en ce domaine aiment à fabriquer pour tout ce qui est absolument incompréhensible à l’être humain, comme ils aiment à fabriquer des théories extravagantes en sciences de la nature, tout en sachant bien qu’ils parlent sans bon sens, mais s’estimant déjà satisfaits s’ils trompent par leurs discours quelques-uns de ceux qu’ils rencontrent et peuvent les persuader80.
42Ce faisant, il se place en dehors de ces débats et, refusant de chercher la cause (aitia) du mal, il veut, de manière pragmatique et à l’imitation de Thucydide, en donner une description utile.
43L’analyse que propose Procope rend compte de l’incapacité des hommes à maîtriser la propagation de l’épidémie et il note que, comme tout ce qui échappe au contrôle, elle fait naître une peur quasi magique, celle sur laquelle jouent les charlatans et astrologues81. Il tente, lui aussi, de proposer une explication naturelle, on pourrait dire « rationnelle », et se garde de faire intervenir de manière explicite le schéma religieux de péché/punition/repentir/restauration82.
44C’est l’une des interprétations d’Agathias, qui renvoie dos à dos les oracles égyptiens, les mages et les chrétiens :
Les oracles les plus anciens des Égyptiens, les Perses qui connaissaient le mieux les mouvements des astres disent qu’il existe, dans la course infinie des siècles, des cycles temporels, les uns propices et heureux, les autres mauvais et néfastes ; de ceux-ci proviennent les guerres en tous lieux, les émeutes dans les villes, des pestes fréquentes et durables83.
45Paul Diacre (ca 720-795) donne au mot pestis son sens figuré84 et dans les 130 vers de son poème dédié à Grégoire le Grand, il n’en fait que deux mentions relativement obscures et sans rapport avec l’épidémie dont a souffert Constantinople dans les années 542-560.
46Dieu n’intervient ni comme origine de la pestilence, ni comme conséquence de l’inconduite ou des désordres humains lors de l’extension de la maladie, ce qui distingue aussi la version de Procope de celle de Jean Malalas et également de l’interprétation de Corippos qui termine son poème par la mention des conséquences de l’inconduite morale : en punition, le Tout-puissant envoie contre les Byzantins les armées de Barbares (les Vandales) dont Jean Troglita ne viendra à bout qu’à grand-peine et après des défaites. L’intervention divine n’arrive cette fois qu’en punition de l’inconduite, a posteriori.
47Les passages de Procope faisant référence à une puissance supérieure ne sont pas très nombreux, mais ils sont présents85. Dieu est bien à l’origine du mal, mais il n’offre pas le salut systématique à ceux qui le suivent ; l’auteur ne revient ni sur les causes ni sur les conséquences religieuses, car tel n’est pas son propos. Il mentionne juste une sorte d’intervention de la part d’une volonté supérieure, « celui qui avait provoqué la maladie » (II, 22, 18).
48Son appartenance à l’élite intellectuelle lui a permis, comme aux autres membres de l’entourage de l’empereur, l’accès à la tradition des historiographes grecs du monde classique et hellénistique dont ils se réclament. En dignes successeurs des modèles qu’ils nomment Hérodote, Thucydide, bien sûr, mais aussi Polybe, Diodore de Sicile, Denys d’Halicarnasse, Plutarque, Arrien, Appien ou Hérodien86, ils choisissent délibérément de pratiquer des archaïsmes, par exemple le nom de Byzance, laissé dans sa forme grecque, alors que la ville porte depuis le 11 mai 330 le nom de Constantinople87, ou encore de rester en retrait des débats religieux, se limitant à des termes généraux comme le destin, la divinité au lieu de recourir à des expressions hagiographiques et aux formules des auteurs d’Histoires ecclésiastiques dont la vocation est de mettre en avant la supériorité du monothéisme chrétien. Tel n’est pas l’objectif de Procope. Comme il l’a annoncé à la fin de son premier paragraphe, sa démarche est celle d’un historien, d’un témoin lettré : « pour moi, je me contente de représenter fidèlement quel a été son commencement, son progrès et sa fin. »88.
49Agathias le Scholastique, qui décrit, lui, une vague légèrement postérieure, celle qui a frappé la ville en 558, après avoir déclaré : « D’autres disent que la cause des calamités est la colère du Tout-Puisssant, qui châtie avec justice les fautes du genre humain et extermine la multitude »89, revient prudemment sur ses pas en concédant :
Mais ce n’est pas à moi d’arbitrer entre l’une et l’autre opinion et de déclarer quelle est la plus exacte ; ou bien je n’en sais rien, ou bien, si je le sais, cette opinion n’est pas nécessaire et ne convient pas à ce propos. La loi de l’histoire me demande seulement de rapporter, même brièvement, ce qui s’est passé90.
50Une distanciation prudente constitue la « politique éditoriale » de Procope. Il ne faut pas s’en étonner. Il s’exprime en historien, dans la tradition grecque et conservant un vocabulaire neutre, il parle de « divinité » et non de Dieu, de « sanctuaires » et non d’églises. Il ne dit rien non plus des cérémonies, processions et culte marial qui n’ont pas manqué durant les mois de peste91.
51S’il est bien peu question de religion offrant la guérison, il n’est pas fait non plus mention de remèdes. Cela pourrait être interprété selon une lecture chrétienne (seul Dieu est le remède ou bien peu importe la mort au bon chrétien) mais Procope ne dit rien de tel. Il signale seulement que les médecins ont « perdu leur latin », même les plus renommés (qui ne sont pas forcément les meilleurs) se montrent incapables de fournir un pronostic, qui caractérise pourtant la médecine92. Il souligne néanmoins que quelques-uns ont gardé une curiosité scientifique, cherchant à analyser l’intérieur des bubons93.
52Les médecins ont en effet compris que les bubons noirs étaient les symptômes les plus effrayants et caractéristiques de ce mal. Lors de leur enquête, ils établissent, ce qu’indique Procope, que lorsque le bubon éclate, laissant sortir le pus, le malade a des chances de guérir. Une telle interprétation correspond à la théorie traditionnelle : le pus (= la corruption), présent dans le corps où il a vraisemblablement pénétré par la respiration de miasmes, provoque la fièvre (maladie). S’il est évacué, le malade libéré de la corruption qui le pourrit de l’intérieur (φθορά), peut espérer la guérison. Procope émet des remarques en ce sens94.
53L’incompétence du corps médical repose peut-être aussi sur une diminution des effectifs des archiatres (à l’initiative de Justinien qui désirait peut-être réduire ses dépenses). Toujours est-il que les médecins, quels qu’ils soient et qui demeurent une masse anonyme, ne trouvent pas de remède. Le seul qui soit suggéré est le bain qui n’est pas des plus efficaces.
54Il faut avouer que, parmi les textes hippocratiques tardifs, la tonalité n’était pas plus positive95. Pourtant le médecin Rufus d’Éphèse propose déjà, si l’on en croit Paul d’Égine (ca 625-690) qui la rapporte 600 ans plus tard, une recette souveraine contre la peste (loimos) :
Voici un bon propoma [boisson légère de vin et de miel bue en apéritif]. Aloès, deux parties ; encens de gomme d’ammoniaque, deux parties ; myrrhe, une partie ; broyer le tout, puis en faisant prendre dans du vin aromatique la valeur d’un demi-cyathus chaque jour. Je ne sache pas, dit Rufus, de malade qui ne se soit tiré d’affaire avec cette potion. C’est ainsi que s’exprime Rufus.96.
55Sans mentionner Galien et son remède à base de terre d’Arménie, déjà d’autres avaient suggéré de tels traitements par voie orale, ainsi dans le traité À Pison, Sur la Thériaque, daté entre 198 et 211 et dans celui dédié À Pamphilianos, Sur la Thériaque, une œuvre anonyme de la fin du iie ou du début du iiie siècle97. Le texte de la Thériaque à Pison précise :
Cet antidote, dans les situations de pestilence (en tais loimikaîs katastásesin) également, nous est apparu comme le seul capable de porter secours à ceux qui étaient atteints, aucun remède ne possédant ainsi la nature de s’opposer à l’ampleur du fléau. Car telle une bête féroce, la pestilence (loimos) détruit, elle aussi affreusement en les dévorant, non pas un petit nombre d’individus, mais des villes entières quand survient un changement maléfique de l’air capable de destruction…98.
56Cette explication précède tout juste l’épisode où Hippocrate en personne, fait brûler des aromates et des plantes odoriférantes pour chasser une épidémie99.
57Dans la Thériaque, à Pamphilianos, le raisonnement est globalement similaire, même si l’expression est moins imagée : alors que médecins et puissants sont plongés dans la crainte, « …quelqu’un avait conseillé d’user de la seule thériaque, tous les autres remèdes étant inefficaces ». Le texte vante la thériaque : parmi ceux qui étaient déjà malades, certains ont été guéris et ceux qui en avaient avalé avant d’être atteints sont demeurés en bonne santé. L’auteur explique que, triomphant de tous les poisons, elle « vaincra également la corruption de l’air nuisible pour l’homme100.
58Certes, une bonne thériaque n’est pas à la portée de toutes les bourses, mais le remède était fort connu et, malgré les doutes que peuvent émettre certains, au moins aussi efficace que les bains.
59Les réactions face à la mort différencient-elles païens et chrétiens ? L’opposition flagrante sur laquelle insiste par exemple Eusèbe de Césarée qui décrit longuement le dévouement des chrétiens entre eux, alors que les païens abandonnent leurs morts101, n’est absolument pas reprise par Procope. Les récits s’adressent à un public fort différent, justifiant ainsi les angles d’approche décalés. À coup sûr, l’épidémie à Byzance s’inscrit dans une situation difficile, une ambiance de fin du monde et d’omniprésence de la divinité. Le faux détachement avec lequel Procope décrit le mal dans les Guerres contre les Perses, mal qui semble l’avoir pourtant éprouvé au point que dans son Histoire secrète, il en rejette la responsabilité sur l’empereur, ne marque aucune distinction entre la conduite des chrétiens et celle des quelques païens, vraisemblablement plutôt dans les couches populaires. Tous subissent l’attaque de la nouvelle épidémie, comme il le répète102. L’image des médecins incapables d’établir un pronostic exact sert la discrète perspective chrétienne : les hommes, même savants, ne peuvent rien contre la volonté divine et, en même temps, elle vient en écho au texte de Thucydide, tout en rendant vraisemblablement parfaitement compte de la situation qu’il a vécue.
60Évagre, arrivé à la cinquantaine, raconte qu’il a guéri du mal dans son enfance, mais n’attribue pas plus son salut à Dieu qu’à un médecin. En revanche, il pleure les membres de sa famille (sa femme, sa fille, son petit-fils et de nombreux serviteurs) que lui ont arrachés les attaques de la peste postérieures à 542. Résigné, il conclut : « Quant à l’avenir, il est incertain ; il en ira comme il plaira à Dieu, qui sait aussi à fond les causes et où elles se portent »103.
61Procope invoque Dieu (ὁ θεός) et Agathias le Tout-Puissant (ὁ κρείττων) ; l’un comme l’autre postulent une logique divine, inaccessible à la raison humaine. Ils attribuent les maladies non au hasard, mais à la Destinée, restaurant une forme de rationalité dont ils acceptent de ne pas comprendre le processus. Tous deux récusent l’idée que la catastrophe naturelle (séisme, peste…) soit un châtiment de Dieu, mais sans tenter d’explication scientifique.
62Procope fait toutefois intervenir (II, 23, 15) une « inspiration divine » qui seule permettrait une conversion sérieuse car la conduite subitement morale de ceux qui agissaient mal auparavant n’est que temporaire : dès la guérison, ils retombent dans la « délinquance ».
63Procope comme Agathias, contrairement à d’autres auteurs, n’adopte pas, on l’a vu, une lecture chrétienne des événements. Eusèbe de Césarée, tente, lui, dans son Histoire ecclésiastique, de justifier tous les accidents par la volonté divine et ainsi de postuler la supériorité de la religion chrétienne. Telle n’est pas la perspective adoptée par Procope ni par Agathias :
Mais ce n’est pas à moi d’arbitrer entre l’une et l’autre opinion et de déclarer quelle est la plus exacte ; ou bien je n’en sais rien, ou bien, si je le sais, cette opinion n’est pas nécessaire et ne convient pas à ce propos. La loi de l’histoire me demande seulement de rapporter, même brièvement, ce qui s’est passé104.
64Tous deux s’inscrivent en effet dans une logique historique de description de faits et non dans une tentative de défense et illustration du christianisme105.
65Le genre historique inclut depuis Thucydide le récit d’une épidémie. Dans le texte de Procope, le résultat de l’observation se combine avec les réminiscences littéraires et le désir d’égaler la Geschichtschreibung de ses prédécesseurs106. Il reste pourtant fondamental pour la connaissance de la première pandémie médiévale qui a duré pendant un peu plus de deux cents ans et n’a laissé que peu de traces dans d’autres sources.
66« Il [l’auteur du texte, Procope lui-même] sait que comme les figures conviennent aux discours d’éloquence, et la fable à la poésie ; de même la vérité est propre à l’Histoire107. » Il a tenté de dresser un rapport de ce qu’il a vu. Il le fait sans illusion sur la nature humaine et n’accorde aux chrétiens aucun satisfecit dans le tableau qu’il fait du désordre moral108. Cela n’exclut aucunement des sous-entendus et des présentations un peu biaisées. Ainsi semble-t-il avoir été fasciné surtout par les manifestations, certes spectaculaires, de crises de folie et de troubles mentaux provoqués par le mal. Il mentionne aussi la fréquente mort des femmes enceintes. Faut-il y lire la critique d’un pouvoir devenu fou et l’annonce d’une crise démographique ? C’est sans doute interpréter trop loin. Mais la brève mention à propos des pires individus qui ont survécu par « la chance ou la providence »109 peut aussi être rapportée à la survie de Justinien… En tout cas, contrairement à Évagre, il ne fait aucune allusion personnelle et se contente d’un récit détaché, du moins en apparence.
67Sur le plan de l’histoire de la médecine, il est intéressant de noter qu’il refuse l’idée de la contagion par contact ou simple proximité. Il maintient la théorie de l’air pollué. À moins que ce ne soit là un argument pour voir dans ceux qui étaient touchés par la maladie, la main de Dieu…
68La description proposée s’inscrit à la fois dans l’histoire politique, économique, religieuse… et médicale. La perception des épidémies est évidemment à replacer dans des mondes sans aspirine110 et sans antibiotiques. Elles faisaient naître à la fois des peurs incontrôlables et parallèlement, étant donné une proximité de la mort bien plus importante que dans nos sociétés, prônaient une sorte de fatalité devant la fragilité de la vie.
69Mais les opinions publiques sont impressionnables et quelques images frappantes comme l’accumulation des corps sans sépulture jetés dans une tour ont certainement joué un rôle déterminant dans la réputation de grande faucheuse de la maladie. Le mot murioi traduit par « dix mille » pour chiffrer les morts quotidiens à Constantinople (Procope, II, 23, 2) n’est pas à prendre à la lettre ; il exprime l’idée d’un « nombre si grand qu’on ne peut les compter »… Il s’inscrit dans ce que l’on nomme désormais « les éléments de langage » propres à ces récits qui ont pour objectif de susciter l’émotion du public111. Faudrait-il rappeler ici la grippe espagnole, qui aurait tué plus d’humains que la Grande Guerre, et demeure pourtant peu présente dans la mémoire collective ? Procope, en homme de lettres, a fait ce qu’il pouvait pour choisir des épisodes frappants et probablement indirectement très critiques à l’égard du pouvoir ; nulle mention en revanche, d’une guérison divine. Les habitants de Constantinople ne furent, en 542 et en 543, sous les yeux de Procope, ni soignés ni guéris par Dieu. Tel n’était pas son propos.
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Notes de bas de page
1Horden 2005. Sont parus en 2022, le Companion to Procopius (Meier, Montinaro 2022), la traduction en français des Guerres contre les Perses dans la collection « La roue à Livres », aux Belles Lettres, par Janine Auberger et enfin (10 nov.) la traduction anglaise des mêmes Guerres contre les Perses par G. Geartrex et A. Cameron, accompagnée d’un gros volume de notes, tous les deux édités par la Cambridge University Press. Je remercie Vincent Puech de m’avoir signalé cette dernière traduction. Sur les épidémies en général, la bibliographie est immense. Voir par exemple Harper 2017 ou Jouanna, Zink 2006.
2Procope, Histoire secrète, XVIII, 36-44.
3Corippe, La Johannide, III, 336-379.
4Grace 2018.
5Évêque d’Éphèse, métropole d’Asie, il est aussi appelé Jean d’Asie.
6Sur la tradition complexe de ce texte, cf. Morony 2007.
7Pour une liste récapitulative des épidémies antiques, cf. par exemple Stathakopoulos 2004.
8Zosime, Histoire nouvelles, I, 46 : « La même maladie ayant aussi attaqué les Romains, plusieurs de leur armée moururent ; et Claude, prince doué de toutes sortes de vertus, mourut lui-même ».
9Elle présente globalement les mêmes caractéristiques que celle qui, sous Marc Aurèle, avait causé la mort de Varus et poussé Galien de Pergame (129-216) à fuir Rome pour regagner sa patrie...
10Cyprien, De Mortalitate, 2 : « le Seigneur a dit : “Lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche” (Luc, XXI) » et 14 : « Ah ! félicitons-nous de nos disgrâces, sachons en tirer parti, puisqu’en manifestant notre foi, en souffrant pour le Christ, nous arrivons par la voie étroite à la récompense qu’il nous destine ».
11Histoire Auguste, Vie de Gallien, V, 5 : « … en un seul jour, cinq mille personnes succombèrent à ce fléau ». L’épidémie a débuté dans les armées de Valérien, en Orient (Zosime, I, 36, 1) puis en Égypte (Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 22). À Louxor, une mission archéologique italienne a découvert des tombes creusées à la hâte et contenant des restes de chaux vive, témoignage de l’épidémie (Pierre Barthélémy, Le Monde, 19 juin 2014).
12Cyprien De Mortalitate, 2 : « Ne vous laissez ni effrayer ni même arrêter par les tempêtes de ce monde : elles ont été prédites par le divin Maître. Avez-vous oublié que, pour instruire son peuple et fortifier son Église contre les maux à venir, il a annoncé des guerres, des famines, des pestes, des tremblements de terre ? Bien plus, afin que ces terribles événements ne vinssent pas nous frapper à l’improviste, il en a fixé l’époque, et c’est à la fin des temps qu’ils doivent le plus se multiplier ».
13Histoire Auguste, Vie de Gallien, V, 2 : « […] un effroyable tremblement de terre [en 262] : l’obscurité régna pendant plusieurs jours ».
14Histoire Auguste, Vie de Gallien, V, 4 : « La terre se fendit en maints endroits, faisant sourdre de l’eau salée dans les crevasses. La mer envahit même de nombreuses villes ».
15Sur les séismes, cf. Bousquet 2006 ; Favier, Granet-Abisset 2005 et Waldherr 1997.
16Stothers 1984. La dendrochronologie montre une régression significative de la croissance des arbres, que ce soit en Finlande, en Sibérie, en Amérique du Nord ou du Sud ou encore en Europe occidentale, dans les dix années qui ont suivi 536, cf. Arjava 2005, p. 77.
17Michel le Syrien, Chronique, IX, 26.
18Pour l’ensemble des témoignages, voir Arjava 2005, p. 79-80. La Chronique de Michel le Syrien parle de « poussière tombée du ciel » (VIII, 5) juste après avoir indiqué : « Une comète apparut. Il y eut de grandes sauterelles, et des perturbations en tous lieux. Beaucoup disaient que la fin du monde approchait, à cause des signes qui se multipliaient », p. 22.
19Arjava 2005, p. 82, avec la carte fig. 2.
20Une éruption du volcan islandais Eyjafjallajökull a ainsi interrompu le trafic aérien mondial du 14 avril au 12 mai 2010… Stothers 1984, p. 344-345 souligne la découverte de traces d’acide sulfurique au Groenland, dans des strates possiblement datées de ca. 540.
21De graves tremblements de terre, racontés par Jean Malalas, Chronographie, XVII, 14 et 16 ont eu lieu à Antioche en mai 526 et novembre 528 ; un séisme à Laodicée en 529. Cf. aussi Procope, Histoire secrète, XII, 17 : « Par des tremblements de terre, des maladies pestilentielles, des inondations, il y eut, en ce temps-là, des destructions considérables ».
22Procope, Histoire secrète, XVIII, 41-44.
23Chronique de Zuqnin in Pseudo-Dionysius of Tel-Mahre Chronicle, Part III, p. 75.
24Procope mentionne de même des tremblements de terre plus tard aussi, Guerre des Goths, VIII, 25, 16-22. Mais il est tout à fait possible aussi que, étant données la multiplicité et l’éloignement des différentes cités dites détruites, la mention d’un séisme soit imaginaire et ne soit, en tout cas pour le séisme de 551, que l’expression d’une société en crise. Les analyses de Bousquet, Dufaure, Péchoux 1984, particulièrement p. 63-64, sont, sur ce point, convaincantes.
25Ne manquaient que les sauterelles pour compléter les signes de la fin du monde telle que se la représentaient les habitants de la Corne d’Or et leurs contemporains autour de la Méditerranée. D’autres comètes sont notées par la Chronique de Zuqnin lors de la 11e (livre IX, 24) et de la 39e année de règne de Justinien (livre IX, 33), soit en 537 et en 565, quand la comète apparaît trois mois avant la mort de l’empereur et disparaît en même temps que lui.
26Cf. Little (dir.) 2007.
27Justinien semble avoir anticipé la hausse des prix consécutive : la Novelle 32 s’adresse aux habitants de la Thrace, leur interdisant de percevoir de trop grands intérêts (usure) signe que de mauvaises récoltes ont vraisemblablement mené à la confiscation de certaines terres, ce qui perturbe l’équilibre foncier. Or l’Humanitas tout autant que la pietas l’interdisent. Cf. Hecketsweiler 2021.
28Cf. Jouanna 2006 et de Lamberterie 2005.
29Du fait de l’allitération, la formule est utilisée aussi dans les lois sacrées, comme celle de Cyrène : « Si s’abattent sur le pays ou la ville pestilence, famine ou mort, sacrifier en avant des portes, en face de l’Apotropaion, à Apollon Apotropos un chevreau roux », SEG IX (1938), 72, repris dans C. Dobias-Lalou, Inscriptions of Greek Cyrenaica in collaboration with A. Bencivenni, H. Berthelot, with help from S. Antolini, S. M. Marengo and E. Rosamilia, IGCyr016700.
30Il en est autrement dans l’Histoire secrète, cf. infra.
31Les récits des trois guerres (contre les Perses en 545, contre les Vandales en 548 et contre les Goths en 551) pensés et construits dans la tradition d’Hérodote et de Thucydide, paraissent ensemble en 551 en sept livres mais Procope avait peut-être prévu de procéder différemment.
32Je me permets de renvoyer à Samama 2001.
33Procope, II, 22, 1.
34Pour une mise au point récente sur l’étymologie, on se reportera aux lignes de Ragot 2011.
35Cf. la définition donnée par Grmek 1983, p. 33 et reprise par l’éditrice de la Thériaque à Pison, p. 282.
36Thucydide recourt, 970 ans plus tôt, aussi à nosèma, pathos, kakos et ne parle de loimos que dans une citation quasi-proverbiale prêtée aux plus âgés, en marge de l’épidémie (Histoire de la Guerre du Péloponnèse, II, 54, 2) : « On verra arriver la guerre dorienne et avec elle l’épidémie », citation qui permet une remarque sur la faillibilité de la mémoire entre limos et loimos.
37Dols 1974, ici p. 372.
38Biraben, Le Goff 1969 et Harbeck 2013.
39Procope, II, 23, 4 : καὶ αὐτῷ γὰρ ξυνέπεσε βουβῶνα ἐπῆρθαι. Dans l’Histoire secrète, IV, 1, en revanche, il dit que certains l’ont cru mort et que Bélisaire et Bouzès ont tenté de régler sa succession, ce qui leur a valu les foudres de l’impératrice Théodora.
40Procope, II, 22, 6 : ἐντεῦθέν τε κατέλαβε τὴν γῆν σύμπασαν, puis μέχρι ἐς τὰς τῆς οἰκουμένης ἐσχατιάς.
41Procope, II, 22, 7 : Οὔτε γὰρ νῆσόν τινα ἢ σπήλαιον ἢ ἀκρώρειαν ἐλίπετο ἀνθρώπους οἰκήτορας ἔχουσαν.
42Procope, II, 22, 7 : ἐδόκει χωρεῖν καὶ χρόνον τακτὸν ἐν χώρᾳ ἑκάστῃ διατριβὴν ἔχειν.
43Peut-être pourrait-on suggérer ici aussi un léger écho de Lucrèce, De Natura Rerum, VI, quand il décrit la progression de l’air vicié – ce qui n’est pas dit ici. Le poète compare la dynamique de l’épidémie à celle d’un nuage ou d’un brouillard (ut nebula ac nubes, v. 1121) : elle progresse lentement, s’avance peu à peu. Plusieurs verbes de mouvement notent un déplacement qui semble autonome.
44Agathias, V, 10, 2, à propos d’un retour de l’épidémie en 558.
45Comme l’affirme le texte hippocratique des Vents, le caractère malsain de l’air peut ne pas affecter toutes les espèces à la fois, car celles-ci diffèrent par leur nature et leur sensibilité.
46Procope, II, 22, 9 : ἔνθα καὶ ἐμοὶ ἐπιδημεῖν τηνικαῦτα ξυνέβη.
47Procope, II, 22, 11 : ἐπεὶ κἀν τοῖς ἱεροῖς οἱ πλεῖστοι καταφεύγοντες διεφθείροντο.
48Ainsi dans les Aphorismes, IV, 55 : Οἱ ἐπὶ βουβῶσι πυρετοί, πάντες κακοί, πλὴν τῶν ἐφημέρων, « Les fièvres qui viennent à la suite des bubons, sont toutes mauvaises, excepté les éphémères. », traduction dans Jouanna, Magdelaine 1999, p. 227 et p. 329-330, n. 104 : il s’agit d’une inflammation des glandes inguinales.
49Epidémies II, III, 5 : Οἱ ἐπὶ βουβῶσι πυρετοὶ, κακὸν, πλὴν τῶν ἐφημέρων, καὶ οἱ ἐπὶ πυρετοῖσι βουβῶνες, κακίονες, ἐν τοῖσιν ὀξέσιν ἐξ ἀρχῆς παρακμάσαντες. Sur le rapport entre Epidémies II et Aphorisme, IV, 55, cf. Magdelaine 1994, p. 608-609.
50Vents, 6, distingue deux sortes de fièvres, l’une « commune à tous est appelée pestilence », ὁ μὲν κοινὸς ἅπασι καλεόμενος λοιμός, l’autre est liée à un mauvais régime, mais toutes deux sont le résultat de l’inhalation de mauvais air.
51« He is the first medical writer, so far as we know, to use the word boubôn of plague buboes », Hooker 1958, p. 80.
52Oribase, notamment, ou encore, plus tard Aetius d’Amida (ca 502-575) et Paul d’Égine (625-690).
53Oribasii Collectionum medicarum reliquiae, libri XXIV-XXV. XLIII-XLVIII (CMG), p. 131-132.
54Oribase, livre 44 : οἱ δὲ λοιμώδεις καλούμενοι βουβῶνες θανατωδέστατοι καὶ ὀξύτατοι, οἳ μάλιστα περὶ Λιβύην καὶ Αἴγυπτον καὶ Συρίαν ὁρῶνται γινόμενοι.
55Pseudo-Galien, Définitions médicales, 153, ed. cit., p. 64, et Thériaque à Pamphilianos, III, 1, ed. cit., p. 36-37 n. 32.
56« […] je fus atteint de ce qu’on appelle des bubons (tois kaloumenois boubôsi), alors que je fréquentais encore l’école du maître élémentaire (chamaididaskalou). Et, dans les diverses attaques de tels maux, j’ai perdu beaucoup de mes descendants, une épouse et beaucoup du reste de ma famille, ainsi que des serviteurs (oiketas) et des ouvriers agricoles en masse… », Évagre le Scholastique, Histoire ecclésiastique, IV, 29, traduction A. Festugière, Byzantion, 45, 1975, p. 391.
57Biraben, Le Goff 1969, p. 1487.
58Ainsi que le soulignent Thucydide et Lucrèce. L’hommage rendu aux défunts fait en effet partie des habitudes humaines quasi universellement appliquées.
59Une Novelle (n° 59) de 537 montre que Justinien a créé des ergastèria, des ateliers-échoppes, pour assurer aux plus pauvres les moyens d’offrir un enterrement décent à leurs proches. Ces établissements étaient un millier cf. Atkinson 2002, ici p. 13. Une autre Novelle (n° 60) de la même année 537 fixe les amendes frappant un créancier qui poursuivrait la famille d’un malade et ferait, pour une dette, obstruction aux cérémonies de funérailles.
60Sur l’interdiction d’inhumer à l’intérieur des remparts de Constantinople, cf. Atkinson 2002, p. 12.
61Procope, II, 23, 11.
62Procope, II, 23, 19 : limos.
63Sur Corippos, voir Goldlust 2015.
64D’abord parce qu’il n’est pas possible d’exclure qu’elles ne résultent que de son imagination, cf. Gärtner 2008, p. 84, n. 111.
65À noter que la Novelle 118 de Justinien, datée de 543, réorganise également les héritages, probablement pour éviter une multiplication des procès, du fait des disparitions liées à la peste.
66Le premier à avoir rassemblé les sources latines et grecques est Valentin Seibel, en 1857. Depuis les années 2000, les publications fleurissent, renforcées par la récente pandémie de Covid-19, due au corona-virus.
67Mordechai et al. 2019, p. 25546-25554 et Mordechai, Eisenberg 2019.
68Mordechai et al. 2019, tirent des conclusions semblables de la numismatique : à partir de l’analyse des émissions de 538 dont le poids en cuivre a beaucoup diminué, on ne peut rien inférer des effets de l’épidémie. Il est probable que cette dévaluation est liée aux guerres menées par l’empereur. Voir Sarris 2007 et Sarris 2022.
69Hecketsweiler 2021.
70Novelle 122, ed. cit., p. 592 : ἔγνωμεν ὡς μετὰ τὴν παίδευσιν τὴν κατὰ φιλανθρωπίαν τοῦ δεσπότου θεοῦ γενομένην κτλ. Voir Sarris 2022, p. 331-332. Il signale, p. 333, que les décisions de Justinien paraissent plus réactives face à l’épidémie que celles du royaume d’Angleterre dans les années 1340-1350.
71Mordechai et al. 2019.
72L’étude (cf. supra, note précédente) menée sur 505 papyri entre les années 520 et 570 n’a montré aucune modification liée à l’épidémie (p. 25548) et aucune mention explicite de la peste de Justinien n’a été trouvée, malgré les milliers de papyri conservés.
73Procope, Histoire secrète, XVIII, 44.
74Procope, Histoire secrète, XVIII, 41-43.
75Par exemple, Casanova 1984.
76Telles sont aussi les conclusions de l’étude menée, à propos du nuage de 536, par Arjava 2005.
77Voir par exemple Mordechai 2021 et Stathakopoulos 2005.
78Les débats sur le destin, le hasard et la providence, présents chez Proclus (412-485) et Boèce (480-524) ne seront pas repris ici. Seules seront proposées des remarques sur le récit de Procope.
79Johannes (Jean) Malalas, Chronographie, livre XVIII, 92 ed. cit., p. 407 [= Dindorf p. 482] : Ἰδών δὲ κύριος ὁ θεός, ὅτι ἐπληθύνθησαν αἱἀνομίαι τῶν ἀνθρώπων, ἐπήγαγε πτῶσιν ἀνθρώπων ἐπί τῆς γῆς εἰς ἐξάλειψιν ἐν πάσαις ταῖς πόλεσι καὶ ἐν ταῖς χώραις. ἐπεκράτησεν γὰρ ἡ θνῆσις ἐπί χρόνον.
80Procope, II, 22, 1, ed. cit., p. 186-187. Je remercie Vincent Puech de m’avoir envoyé ces pages, inaccessibles du fait de l’absence de communications des ouvrages de la Bibliothèque de la Sorbonne, durant plusieurs semaines
81Ces lignes seraient-elles un écho lointain du début du traité hippocratique De la maladie sacré, 4, dont l’auteur pourfend les charlatans et « ceux qui se drapent dans le divin pour voiler leur incapacité à détenir quoi que ce soit d’utile à prescrire de peur qu’éclate au grand jour leur totale ignorance » ? Probablement pas.
82Voir à ce propos Congourdeau, Melhaoui 2001, p. 97.
83Agathias, Histoires, V, 10, 5.
84Paul Diacre, Histoire des Lombards, I, 26, lignes 29-32 du poème : Pestis iniqua latens procul est deprensa sagaci, | 30 Non tulit arma crucis pestis iniqua latens. | Lenia flagra vagam sistunt moderamine mentem ; | Excludunt pestem lenia flagra vagam. « L’inique pestilence cachée est découverte de loin par l’homme sagace, | Elle ne supporte pas les armes de la croix, l’inique pestilence cachée. | Les doux fouets arrêtent par leur régulation l’esprit vagabond | Ils empêchent (repoussent) la pestilence vagabonde, les doux fouets ». Je remercie José Turpin pour ses remarques et son aide à propos de ce texte.
85La question de la religion de Procope a été lancée par les recherches des Britanniques Averil (1940-) et son mari Alan Cameron (1938-2017). En 1966, ils ont montré que Procope était chrétien, cf. Cameron 1966.
86Témoignages et références chez Metella 2022.
87Socrate de Constantinople (ou Socrate le Scholastique) (ca 380-440), Histoire Ecclésiastique, I, 16. Son œuvre, rendue publique vers 440, poursuit celle d’Eusèbe et commence donc avec le règne de Constantin, en 306.
88Procope, II, 22, 1 : ἐγὼ δὲ ὅθεν τε ἤρξατο ἡ νόσος ἥδε καὶ τρόπῳ δὴ ὅτῳ τοὺς ἀνθρώπους διέφθειρεν ἐρῶν ἔρχομαι.
89Agathias, Histoires, V, 10, 6 : ἕτεροι δὲ ὀργὴν τοῦ κρείττονος αἰτίαν εἶναί φασι τῆς φθορᾶς…
90Agathias, Histoires, V, 10, 7.
91Voir Meier 2020, p. 187-188.
92Procope, II, 22, 32. Voir Pronostic.
93Procope, II, 22, 29 : Ἀπορούμενοι γοῦν τῶν τινες ἰατρῶν τῇ τῶν ξυμπιπτόντων ἀγνοίᾳ τό τε τῆς νόσου κεφάλαιον ἐν τοῖς βουβῶσιν ἀποκεκρίσθαι οἰόμενοι, διερευνᾶσθαι τῶν τετελευτηκότων τὰ σώματα ἔγνωσαν. Καὶ διελόντες τῶν βουβώνων τινὰς ἄνθρακος δεινόν τι χρῆμα ἐμπεφυκὸς εὗρον. « Certains médecins, embarrassés de ne pas comprendre et pensant que l’origine du mal se trouvait dans les bubons, décidèrent d’examiner les corps des défunts. Ayant ouvert certains bubons, ils trouvèrent un genre de charbon (anthrax) bizarre, qui avait poussé à l’intérieur ».
94Procope, II, 22, 37 : « Tous ceux chez qui le bubon s’est beaucoup développé et a éclaté jusqu’au pus, eh bien, il leur arriva de survivre et de se remettre de la maladie parce que, clairement, cette suppuration marquait la fin de l’abcès et c’était en général un signe de bon rétablissement ».
95Lettre, II : « car les maladies (nosèmata) qui proviennent de la nature, la nature (physis) elle-même les guérit en les jugeant ; tandis que toutes celles qui proviennent d’une épidémie, c’est l’art (technè) qui les guérit en jugeant avec art l’altération des corps. Le médecin Hippocrate guérit cette affection (pathos) […] Les remèdes naturels ne mettent pas fin à l’épidémie d’une affection pestilentielle (pathos loimikos) ».
96Rufus d’Éphèse, cité par Paul d’Égine, Manuel, II, 35 ed. cit., p. 108-109.
97Son auteur, vraisemblablement un Alexandrin, vécut entre l’épidémie de « peste antonine », sous Marc Aurèle et Commode (166-192) et celle dite de Cyprien (250-270).
98Thériaque à Pison, XVI, 11.
99Thériaque à Pison, XVI, 12-13.
100Thériaque à Pamphilianos, III, 1-3.
101Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 22, 10 : « Chez les païens, il en était tout autrement ; ceux qui commençaient à être malades on les chassait, on fuyait ceux qui étaient le plus chers, on jetait sur les routes des gens à demi morts et on envoyait au rebut les cadavres sans sépulture ; on évitait toute communication et contact avec la mort, mais il n’était pas facile, même à ceux qui prenaient de grandes précautions, de s’en garder. » (trad. E. Grapin, Paris [Auguste Picard] 1911).
102Procope, II, 22, 3-5.
103Évagre, Histoire ecclésiastique, IV, 29 (cf. supra n. 56). Galien considère que la substance divine ne peut pas être connue (De Placitis Hippocratis et Platonis, 2, 1-3).
104Agathias, Histoires, V, 10, 7.
105On peut rappeler ici l’attitude de Thucydide (II, 48, 3) qui confie de même l’interprétation des faits décrits à d’autres, des sachants.
106Sur la comparaison avec Thucydide, je me permets de renvoyer à Samama 2001, avec la bibliographie.
107Procope, Guerre des Goths, I, 1 : Πρέπειν τε ἡγεῖτο ῥητορικῇ μὲν δεινότητα, ποιητικῇ δὲ μυθοποιΐαν, ξυγγραφῇ δὲ ἀλήθειαν.
108Stickler 2022, particulièrement p. 218.
109Procope, II, 23, 16.
110Pour paraphraser le titre d’un livre d’Ernst Künzl (Künzl 2002), grand vulgarisateur de la médecine ancienne. Ce monde est aussi loin des vaccins.
111Mais ne les comparons pas au décompte des morts par Covid-19 que les radios et télévisions nous ont asséné quotidiennement en 2020 puis 2021 ; il n’y a pas toujours un rapport mathématique entre le nombre de défunts et l’émotion ressentie.
Auteur
-
Évelyne Samama
Université de Versailles-St Quentin en Yvelines (Paris-Saclay) – DyPaC, France
evelyne.samama@uvsq.fr
IdRef : 059791780
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