« De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves » : les spécificités du regard porté par les Belges sur Jules César
“Of all the Peoples of Gaul, the Belgians are the Bravest”: How the Belgians Viewed Julius Caesar
“De todos los pueblos de la Galia, los belgas son los más valientes”: cómo veían los belgas a Julio César
p. 197-205
Résumés
Résumé : « De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves » : Jules César occupe une place majeure et bien spécifique dans l’historiographie belge. En une phrase (dont on a généralement omis la suite : « parce qu’ils se tiennent le plus à l’écart de la civilisation »), César confère aux Belges leur nom tout en leur décernant un brevet de bravoure. Il en résulte une construction du personnage assez différente de celle pratiquée en France où, vainqueur de Vercingétorix promu depuis longtemps héros national, César ne s’éloigne jamais beaucoup de son statut de chef de guerre victorieux. On verra comment, de la récupération lors des deux grandes guerres aux bisbrouilles internes entre Flamands et Wallons, en passant par l’iconique Grand Jojo, l’image de Jules César a été instrumentalisée en Belgique.
Abstract: “Of all the peoples of Gaul, the Belgians are the bravest”: Julius Caesar occupies a major and very specific place in Belgian historiography. In a single sentence (the rest of which is usually omitted: “because they are the furthest removed from civilisation”), Caesar gives the Belgians their name while at the same time awarding them a patent for bravery. The result is a rather different construction of the character to that practised in France, where, as the victor over Vercingetorix, who had long since been promoted to national hero, Caesar never strayed far from his status as a victorious warlord. We will see how the image of Julius Caesar has been exploited in Belgium, from his recuperation during the two Great Wars to the internal squabbles between the Flemish and Walloons and the iconic Grand Jojo.
Resumen: “De todos los pueblos de la Galia, los belgas son los más valientes”: Julio César ocupa un lugar importante y muy concreto en la historiografía belga. En una sola frase (cuyo resto suele omitirse: “porque son los más alejados de la civilización”), César da nombre a los belgas al tiempo que les concede una patente de valentía. El resultado es una construcción del personaje bastante diferente a la practicada en Francia, donde, como vencedor de Vercingetórix, ascendido desde hacía tiempo a héroe nacional, César no se aleja nunca de su condición de caudillo victorioso. Veremos cómo se ha explotado la imagen de Julio César en Bélgica, desde su recuperación durante las dos Grandes Guerras hasta las disputas internas entre flamencos y valones, pasando por el icónico Grand Jojo.
Entrées d’index
Mots-clés : Jules César, historiographie de la Belgique, Vercingétorix, historiographie de la France, culture populaire
Keywords : Julius Caesar, historiography of Belgiu, Vercingetorix, historiography of France, popular culture
Palabras claves : Julio César, historiografía de Bélgica, Vercingétorix, historiografía de Francia, cultura popular
Texte intégral
1« De tous les peuples (de la Gaule), les Belges sont les plus braves » : Jules César occupe une place majeure et bien spécifique dans l’historiographie belge. C’est que, en quelques mots, César confère aux Belges à la fois leur nom et leur certificat de bravoure. L’historiographie de la Belgique allait fortement et longtemps capitaliser sur cette déclaration lapidaire. Il en résulte une construction du personnage assez différente de celle pratiquée en France où, vainqueur de Vercingétorix promu depuis longtemps héros national, César ne s’éloigne jamais beaucoup de son statut de chef de guerre victorieux.
2Pourtant, aussi primordiale et fondatrice qu’elle soit, la figure de Jules César n’a suscité que peu de réflexions jusqu’ici quant à son incorporation récente dans le récit national belge, et dès lors depuis quelques décennies aussi dans les récits régionaux, qu’il soit flamand (beaucoup) ou wallon (très peu). On est beaucoup mieux renseigné pour les époques antérieures à la deuxième guerre mondiale. On dispose à présent du mémoire de master de Wouter Vangrieken pour ce qui relève de l’utilisation patriotique du De Bello Gallico aux xvie-xviiie siècle1. Notons que Juste Lipse, en 1589 déjà, commentait la citation césarienne par un gloriemur Belga (soyons fiers d’être belge !)2. On sait que le recours à César fut intense lors de la Révolution brabançonne de 17893. Et plus encore lors de la constitution du jeune État belge. Baudouin Decharneux, dans son article éponyme « De tous les peuples de la Gaule les Belges sont les plus braves », s’est attaché à montrer comment le fortissimi sunt Belgae fut fortement instrumentalisé lors de la création de l’État belge en 1830 sur fond de romantisme nationaliste identitaire4. On sait que la citation complète est bien moins avantageuse puisqu’elle dit :
Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue, se nomment Celtes, et dans la nôtre, Gaulois. Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les institutions et les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de tous ces peuples, parce qu’ils restent tout à fait étrangers à la politesse et à la civilisation de la province romaine (NB : la Provence), et que les marchands, allant rarement chez eux, ne leur portent point ce qui contribue à énerver le courage : d’ailleurs, voisins des Germains qui habitent au-delà du Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux5.
3Rétabli dans sa totalité, le propos de César renvoie au concept rousseauiste de « noble sauvage » : forts parce que non amollis par le luxe de cultures plus raffinées avec, en miroir, l’organisation comme vertu romaine cardinale6. Réduite au lapidaire « De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves », la citation césarienne n’allait pas manquer de cristalliser les aspirations du jeune État belge, retrouvant sa liberté chérie après des siècles d’esclavage (paroles de l’hymne national, La Brabançonne). C’est le thème chanté sur tous les modes d’un petit pays uni (on disait « peuple » naguère) imposant son indépendance par son courage. Où l’on voit que le concept d’irréductible village de Gaulois créé par Goscinny et Uderzo est en réalité bien plus belge que français dans son essence. Le xixe siècle est véritablement l’âge d’or des nationalités, a fortiori en Belgique, alors que le jeune État cherche à se forger une identité dans le même temps qu’il doit résister aux appétits de ses voisins, singulièrement ceux de Napoléon III. D’où l’érection dans les années 1860 de statues à la gloire des chefs gaulois Ambiorix et Boduognat (fig. 1-2), présentés pour la circonstance comme des Germains (sans que le lien d’Ambiorix avec la cité de Tongres n’ait jamais été formellement établi).
Figure 1 : statue d’Ambiorix par Jules Bertin (Tongres).

Crédit/source : Wikimedia Commons, ArtMechanic (CC BY-SA).
Figure 2 : statue (disparue) de Boduognat par Joseph Ducaju, 1865 (Anvers).

Crédit/source : KIK-IRPA, Brussels (Belgium), cliché N010548 (CC BY).
4Dans son appel aux armes du 4 août 1914, alors même que la Belgique est attaquée par des forces allemandes très supérieures en nombre, le roi Albert cite explicitement César. Et la citation devint virale dans le monde entier devant la résistance héroïque offerte par l’armée belge sur le front de l’Yser7. En Belgique, pas moins de quatre médailles reprennent alors la citation césarienne (fig. 3 et 4)8.
Figure 3 : Eugène De Bremaecker, Pierre Theunis, médaille de la résistance Liège-Waelhem-Nieuport, bronze argenté, 27 mm, 1914.

Crédit/source : KBR, Lefébure 340, smy77 (CC BY-NC-SA).
Figure 4 : Georges Petit, plaquette en hommage de la France à la Belgique, bronze, 99 x 69 mm, 1917.

Crédit/source : Vente Elsen, 130, 10 Sept 2016, lot 1388, © 2024 Jean Elsen & ses Fils s.a.
5Le discours national qui courre pendant un gros siècle, de 1830 jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, est celui d’un pays uni dans les difficultés et dont le courage célébré depuis César permet de faire front dans l’adversité, avec la figure d’Ambiorix, le chef éburon – construite sur le modèle de Vercingétorix – promue comme emblématique de cette résistance.
6Pour ne donner qu’un exemple de cette construction, on rappellera que le groupe d’aviateurs belges engagés dans la Royal Air Force lors de la seconde guerre mondiale, la 350e escadrille de chasse, a choisi de se dénommer « Ambiorix » et de reprendre sur son badge le Fortissimi césarien9.
7Ce recours s’est fait plus rare par la suite et cela pour des raisons structurelles que l’on évoquera dans un instant. Bien sûr, on le trouve encore à l’occasion. Surtout s’il peut être intégré à des fins de marketing pour un type de produit fortement identifié comme « belge » à l’international : la bière. L’organisatrice de cette conférence a eu la délicate attention de nous abreuver en « Julius 54 BC » (NB : le diable est dans les détail : 54 célèbre un fait d’armes assurément « flamand », là où 57 pourrait évoquer une victoire « wallonne »…), dont l’étiquette proclame : « Strong blond Belgian beer. Horum omnium fortissimi sunt Belgae ». Tirant à du 8,5°, elle fait partie des productions de la célèbre brasserie Hoegaarden.
8Relevons ici l’existence d’une bière « Ambiorix » dont le packaging moderne, faisant suite à un curieux Ambiorix à tête de géant de carnaval, joue sur le rouge (la couleur de la capsule) et le sang versé (par la patrie).
9Et notons encore la production plus confidentielle de la « Fortissimi Belgae », tirant à 10°, produite par la brasserie Scassenes à Écaussines, en pays wallon donc, dont la « 1830 », son produit-phare, exalte aussi le patriotisme national.
10Le Fortissimi sunt Belgae se retrouve ailleurs, sur des maillots par exemple, et plus généralement à chaque fois que « la nation fait bloc » pour utiliser une phraséologie très peu utilisée en Belgique, où le fait régional, en tout cas en Flandre, prime depuis sur l’appartenance nationale.
11La meilleure fenêtre de tir reste alors la bonne rivalité historique, appelons-la comme cela, franco-belge que le propos de César vient naturellement titiller. Pour s’en tenir à quelques exemples récents, nul n’ignore que, dans son « Astérix chez les Belges » paru en 1979, Goscinny avait largement axé son scénario sur le fortissimi, qu’Astérix qualifie de « bêtise » et Assurancetourix de « carabistouille ». Le fait que Gérard Depardieu se soit réfugié en 2013 à Néchin, petit village belge à un jet de la frontière française, a aussi immanquablement fait ressortir César du placard dès lors que, d’une part, Depardieu est à jamais Obélix, après les fims Astérix et Obélix contre César (1999, Cl. Zidi, Pathé et al., 109 min.) et plus encore, Astérix et Obélix : mission Cléopâtre (2002, A. Chabat, Pathé, 107 min.), et que, de l’autre, Daniel Senesael, l’extraverti bourgmestre d’Estaimpuis sur le territoire duquel est situé Néchin, ne pouvait manquer de passer pour Astérix avec sa petite stature et ses cheveux blonds peroxydés. Mais le grand traumatisme récent est celui qui s’est joué à Saint-Pétersbourg le 10 juillet 2018, lors d’une demi-finale de coupe du monde de football dont la Belgique, qui venait d’éliminer le Brésil, ne s’est toujours pas remise. Avec un prix de réalisme romain pour la France et un trophée de râleurs gaulois pour la Belgique.
12Bien sûr la référence à la citation césarienne n’est pas morte et elle continue à vivre en couverture de livres grand public, avec au passage évacuation récente du latin dès lors qu’il n’est plus compris (fig. 5)10.
Figure 5 : Ugo Janssens, Ces Belges « les plus braves ». Histoire de la Belgique gauloise, Bruxelles, 2008.

Crédit/source : éditions Racine, Bruxelles, avec l’aimable autorisation de Lanoo Publishers.
13La figure de César, elle-même, est loin d’avoir disparue. En Belgique comme en France, on la retrouve volontiers en couverture d’ouvrages génériques sur le monde gallo-romain11. Mais l’angle s’infléchit et, à la suite de David Mattingly qui s’interrogeait en 2007 sur « ce que César avait bien pu faire de bon pour nous » (NB : la Grande-Bretagne)12, l’idée d’un apport civilisationnel romain globalement positif en support idéologique à la colonisation ne va plus de soi ainsi que l’illustre le titre du livre d’Armand Sermon : Caesar tegen de oude Belgen (César contre les anciens Belges)13.
14En même temps, en Belgique comme en France, le concept de « nos ancêtres les Gaulois » ne passe plus dès lors que le brassage récent de nos sociétés rend problématique cette ascendance fantasmée (fig. 6)14.
Figure 6 : caricature de Korbo instrumentalisant Tintin donnant une leçon d’intégration, 6 mai 2014 : « L’intégration doit commencer par l’éducation. … tes ancêtres, les anciens belges, les plus courageux de tous les Gaulois ».

Crédit/source : © Korbo, tscheldt.
15Et, même s’il est probable qu’en l’occurrence les auteurs du vandalisme soient une bande de décérébrés sous substance, la statue de Jules César érigée à Velzeke, la seule en plein air sur le sol belge, a été détériorée en juin 2020 : doigts sectionnés et badigeonnage à la peinture noire du mot « krapuul » (idem en français) sur le socle (fig. 7).
Figure 7 : statue vandalisée de Jules César à Velzeke.

Crédit/source : Pieter De Valkenaere, nuus.be, 14 juin 2020.
16Une manifestation assez rare de cancel culture à la rancune particulièrement tenace, très différente par-là de celle, classique, touchant Léopold II.
17Ce qui diffère entre la France et la Belgique est bien sûr l’image unifiée de la nation d’une part et celle prévalente désormais des régions de l’autre. César reste en France le conquérant qui soumet la Gaule, et non pas les Gaules après que plusieurs siècles de centralisation soient parvenus à gommer la pluralité originelle de son peuplement. En Belgique, c’est tout l’inverse. Avec César et la Gaule Belgique, on assiste à des passes d’armes communautaires qui tire peuples et territoire du côté tantôt des Celtes, tantôt des Germains. Comme pouvait le répéter un siècle plus tard Jules Destrée, le grand tribun socialiste wallon, c’est surtout le sang des Wallons qui a coulé en 1830 pour chasser le Hollandais. Une rhétorique dont le nationalisme flamand a pu d’autant plus facilement s’accommoder qu’elle les rendait extérieur à la construction de l’État belge. Inversement, en 1848, un activiste gantois du mouvement flamand intitulait son ode à Ambiorix, le chef des Éburons, Le chant de l’esclave germain15. En 1917, Vaast Bamps fit paraître un ouvrage dont le titre, traduit en français, se lit : La Belgique antique à l’époque de Jules César. Quelques réflexions historiques sur la terre et le peuple des Flamands il y a 2000 ans16. Il y appuyait avec force le fait que les Belges les plus braves dont parle César ne sont que les ancêtres directs des Flamands, à savoir les Ménapiens, les Nerviens et les Éburons. C’est exactement la thèse qui aurait valu il y a quelques années, en 2010, au jeune Flamand, Joren De Neve (inconnu par ailleurs), de remporter le prix de la thèse d’histoire de l’université de Leyde aux Pays-Bas (qui n’existe pas comme tel). Un joli canular en réalité dont le succès repose sur un tel « wihsful thinking » qu’il apparaît comme très révélateur et absolument pas anodin.
18Il est vrai que, tant du côté géographique que linguistique, la situation de la Gaule Belgique paraît laisser plus de place aux incertitudes. Du point de vue géographique la définition césarienne de cette Gaule Belgique, celle qui est la plus souvent mise en avant, diffère de celles, bien plus larges et discordantes, fournies par Strabon (Géographie, IV, 4, 3) et Pline (Histoire naturelle, IV, 4, 31) (fig. 8).
Figure 8 : les trois visions de la Gaule Belgique sur les limites de la fin du ier siècle.

Crédit/source : González Villaescusa, Jacquemin 2011, avec l’aimable autorisation de R. González Villaescusa.
19Du point de vue linguistique, la germanité des tribus incriminées a été selon les partis et les époques plus ou moins glorifiées ou minimisées17. Résolument engagée depuis plus d’un demi-siècle dans un processus plus centrifuge que centripète, la Belgique « grande et belle » des débuts héroïques appelle forcément à des modifications de perspectives. Le recours à César, comme grand témoin originel de son unité, n’est plus guère invoqué. Seule une personnalité comme Mark Eyskens, ancien premier ministre (1981), ose le soutenir, avec l’assurance de passer pour un « belgicain nostalgique » dans une affaire éminemment identitaire : l’établissement imminent d’un « canon flamand » qui définirait l’image officielle de la Flandre18. Plus souvent le silence prévaut. Le réputé professeur gantois Hugo Thoen va même jusqu’à mettre en doute le fait que César a réellement mis le pied sur le territoire de l’actuelle Belgique.
20Naguère encore signe sacré de ralliement, le fortissimi sunt Belgae peut aujourd’hui servir de prétexte à la raillerie, comme on l’a vu récemment lors de la crise de la Covid-19 : s’il a bien encore été utilisé – au premier degré – pour louer la capacité de fabrication des vaccins en Belgique, le slogan a aussi été détourné pour stigmatiser la lenteur des autorités politiques à en fournir à la population. Où l’adjectif désignant « les plus braves » (de dapperste) s’est transformé en « les plus lents » (de traagste) (fig. 9).
Figure 9 : caricature de Vanmoc dénonçant la lenteur de la vaccination en Belgique durant l’épidémie de Covid-19.

Crédit/source : © Vanmoc, Pallieterke, avec l’aimable autorisation de Vanmoc.
21Et l’image de César auprès du grand public dans tout cela ? On dira qu’elle reste forte sur les esprits et en même temps teintée d’une tendresse qu’on chercherait en vain en France. De façon assez remarquable pour qui s’intéresse à la répartition des prénoms sur le territoire français, tant les prénoms « Jules » (redevenu courant) que César (aussi mais à un degré dix fois moindre : 400 par an au lieu de 4 000) se rencontrent de façon privilégiée en Corse et… dans les départements du Nord jouxtant la frontière belge. On ne dispose pas de telles cartes pour la Belgique mais il est loisible de penser que la situation y est similaire, sinon plus à l’avantage encore de ces prénoms attachés à la grande figure historique. Non seulement le prénom « César » est celui d’une série de Belges célèbres, comme César Franck (1822-1890) ou César De Paepe (1841-1890), mais encore, poussant la plaisanterie, une série de familles du nom de César n’hésitèrent pas à appeler leur fils Jules, multipliant donc les Jules César (on en trouve au moins quatre pour les années 1910-1920)19.
22Il y a, en Belgique, comme une familiarité avec Jules César que l’on chercherait en vain en France. Comme si le grand César était un peu « des nôtres », plus Jules que César, moins viril et plus sympathique que dans la construction française. Pas seulement le grand chef militaire étranger venu dicter sa loi mais intégré ici à l’histoire nationale. Est-il possible d’imaginer en France un ouvrage grand public dont le titre proclamerait sans malice : De Jules César à Emmanuel Macron. Souverains de France ?20 C’est pourtant ce que Patrick Weber a osé pour la Belgique : De Jules César au roi Philippe. Souverains de Belgique. On peut bien soupçonner le procédé marketing mais il y a forcément un terreau qui rend cette association possible (fig. 10).
Figure 10 : Patrick Weber, De Jules César au roi Philippe. Souverains de Belgique, Bruxelles, 2013.

Crédit/source : éditions Racine, Belgique, avec l’aimable autorisation de Lanoo Publishers.
23Et puisque César dit des Belges qu’ils sont les plus braves, ceux-ci sont plus enclins en retour à le voir comme n’étant pas lui-même le parangon absolu de la virilité. Carlo Bronne (1901-1987) écrivait par exemple : « le romain “raffiné” qu’était Jules César, ce dandy de génie, à la fois homme d’état et homme de guerre, rompu aux jeux du corps et de l’esprit, cachant sous des mœurs voluptueuses, une pensée ferme et tenace »21.
Figure 11 : pochette du disque vinyle 45T Jules César du Grand Jojo, 1982.

Crédit/source : label Vogue PIP, gravé et pressé en France, avec l’aimable autorisation de Sony Music Entertainment France.
24C’est ce même regard affectueux et proche que l’on retrouve dans les paroles de la chanson cultissime Jules César du Grand Jojo (alias Jean Vanobbergen, 1936-2021), monument de belgitude, dont le refrain, repris à la cantonade depuis des décennies dans toutes les fêtes populaires qui se respectent, proclame :
Jules César, On l’appelait Jules César
Il mettait pas d’falzar
Pour qu’on voie ses belles jambes
Ses jolies jambes, ses jambes de Superstar
25Et dont les paroles des couplets enfoncent le clou avec notamment :
Je vais vous raconter l’histoire banale
De Jules César qui était empereur
Il avait un long nez comme une banane
Et ses oreilles c’était comme des… choux-fleurs !
Le soir doucement sur ses chaussettes
En pyjama en-d’sous de son peignoir
Il retrouvait Cléopâtre en cachette
Mais ça personne ne pouvait le… savoir !
Cléopâtre un jour lui a dit peut-être
J’vivrai chez toi, j’quitterai mon rez-de-chaussée
Fou de joie il cria par la fenêtre [Yodelahitou]
Tous les Romains ont dit il est… cinglé !
26La version en brusseleir est bien plus savoureuse et imagée encore, où il est question de « sukkelair » (intraduisible dans toutes ses nuances mais globalement « pauvre type »), de « dikke neus » (gros nez) et de « slache » (chaussures), le tout monté sur sa « motochiklet »22. Le Grand Jojo qui est décédé le 1er décembre 2021, quelques semaines avant notre entrevue programmée, se revendiquait comme un artiste populaire, bien loin des constructions académiques sophistiquées. Il aurait été probablement surpris de s’entendre dire combien son Jules César s’inscrit dans un contexte forcément belge, en tout cas très peu français. Où l’image de Jules César devient emblématique de cette belgitude dont mon collègue et ami Jean-Philippe Schreiber vient de joliment trousser la définition dans un post récent sur internet :
Il y a en Belgique un truc indéfinissable rencontré nulle part ailleurs, un humour farfelu et un genre complètement braque, une peu commune capacité d’autodérision, une iconique sublimation du kitsch. J’adore ces instantanés belges pleins de non-sens dont les codes sont imperméables à ceux qui n’ont pas grandi dans ce terroir aux dimensions surréalistes. Les preuves abondent : les Snuls, Strip-Tease, J’aime autant de t’ouvrir les yeux, Dikkenek, C’est arrivé près de chez vous…, tous exemplaires d’une culture louftingue très difficilement accessible à l’entendement hors du sérail, mais que Télérama ou Libé trouvent évidemment « trop géniale » parce que proche et terriblement exotique à la fois. Ce truc particulier vient d’en bas, du réel, du peuple : soit tel quel, très brut, bien baraki…, soit tamisé par des auteurs fort talentueux, qui en font volontiers leur régal mais ne trahissent pourtant pas cette absurdité venue des gens de la rue – ils s’en moquent gentiment, sans arrogance aucune. La Belgique est un pays où culture populaire et savante ne sont jamais très éloignées l’une de l’autre, où l’on ne se prend pas au sérieux, où le Grand Jojo est chanté par tous et où Brel appartient à tout le monde, où la Riviera est une grise et pourtant délicieuse invitation au suicide, où Annie Cordy, l’une des plus grandes comédiennes francophones de son époque, osa interpréter Tata Yoyo…, un pays où les symboles nationaux sont savoureusement détournés, où les discours du roi ressemblent à des parodies et plongent dans une grande perplexité (ah bon, l’intention n’était pas de faire rire ?… ou peut-être si, quand même ?). Ce pays étrange, désespérant et attachant à la fois, réunit la somme de ses contraires, et l’on se plaît à poser sur lui un regard tendre et lucide en haussant les épaules d’un mouvement de dépit – affligé, mais affectueusement railleur23.
27C’est ce même sentiment d’affliction navrée et en même temps teintée d’affection sincère qui m’anime en découvrant la façade du Caesar’s Club de Turnhout, petit cousin lointain du Caesars Palace de Las Vegas (fig. 12). Le Belge, cela ose décidément tout.
Figure 12 : Caesar’s Club, Steenweg op Oosthoven 264, Turnhout, Belgique.

Crédit/source : De Standaard, 17 juillet 2020, © Katrijn Van Giel.
Notes de bas de page
1 Vangrieken 2016-2017. Voir aussi Dubois 2002 et Dubois 2005.
2 Lipse 1589, p. 24.
3 Stengers 2000, p. 16-17 et 140-141 (voir déjà Verhoeven 1781, p. 69). Voir aussi Gubin, Stengers 2002 et, entre autres, les tracts révolutionnaires du début des années 1790 : Anonyme 1790 et 1792.
4 Decharneux 1995.
5 César, De Bello Gallico, I, 1 : Gallia est omnis divisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur. Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt. Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis Matrona et Sequana dividit. Horum omnium fortissimi sunt Belgae, propterea quod a cultu atque humanitate provinciae longissime absunt, minimeque ad eos mercatores saepe commeant atque ea quae ad effeminandos animos pertinent important, proximique sunt Germanis, qui trans Rhenum incolunt, quibuscum continenter bellum gerunt.
6 Rounds 1961. Voir, dans un genre différent, la vidéo humoristico-éducative de Félix Radu : « De tous les peuples de la Gaule, les belges sont les plus braves » (https://www.youtube.com/watch?v=aBTqC0-UMzs).
7 Callataÿ 2022 et, e. g., Carr 1966, p. 27 : « Many studying Latin in the early days of World War I still remember how frequently writers quoted Caesar’s Horum omnium fortissimi sunt Belgae (De Bello Gallico, I, 1) in praise of the modern nation that so valiantly resisted the German invasion of Western Europe ».
8 Callataÿ 2022.
9 Voir Buzin 2012.
10 Liénard 1957 ; Janssens 2008 ; Libens, Deleixhe 2016.
11 Voir Lahaye 2016, Buijtendorp 2018.
12 Mattingly 2006.
13 Sermon 2015.
14 Gross 2005.
15 Warmenbol 2010, p. 78 et González Villaescusa, Jacquemin 2011.
16 Bamps 1917. Sur le recours à César durant la première guerre en Flandre, voir Delaey 2012, p. 13, 55 et 70.
17 Voir Warmenbol 2010 et Jacquemin 2011.
18 Voir https://twitter.com/markeyskens/status/1161540056340975616.
19 Callataÿ 2022.
20 On se rappellera que François Mitterrand avait acheté un espace pour se faire enterrer sur le mont Beuvray (Bibracte), là où Vercingétorix fut proclamé chef de tous les Gaulois (Camé 1995).
21 Le Soir, 23 décembre 1965, p. 1.
22 « Ik goen alle ne viejze stuut vertellen / er was ne pai daan itte Jules Cesar / ne dikke neus roe oge als pastelle / en zijne kop was precies een posaar / … / was het aant sneeuwe of aant drasje / op zijn motochiklet de sukkelair / hij ging bij Cleopatra op zijn slache / ja want bij heur was het alijd goo wair ».
23 Jean-Philippe Schreiber, chronique du 13 juin 2022 postée sur sa page Facebook [https://www.facebook.com/jeanphilippe.schreiber.79].
Auteur
-
François de Callataÿ
Bibliothèque royale de Belgique (KBR), Université libre de Bruxelles, Belgique
ORCID : 0000-0002-5381-2534
IdRef : 032221444
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Narrations, projets techniques et images 3D d’expérimentations utopiques. Catalogue d’exposition Pavie-Strasbourg : 26 mai 2015-1 janvier 2016
Cesare Zizza, Maria Teresa Schettino, Giovanni Battista Magnoli Bocchi et al. (dir.)
2025
Les potiers gallo-romains de Sallèles d’Aude (Aude, France)
Production et vie quotidienne
Fanette Laubenheimer (dir.)
2024
