Focus : « Le paquet de linge sale » de Gérôme
Focus: Gérôme’s “Bundle of Dirty Laundry”
Focus: “Paquete de ropa sucia” de Gérôme
p. 129-132
Résumés
Résumé : Au Salon de 1859, Gérôme exposa une toile qui suscita la controverse : un César représentant la dépouille du conquérant des Gaules enseveli sous sa toge. La presse railla l’épisode des Ides de Mars tel que l’artiste l’avait dépeint, le dictateur aux caractéristiques physiques bien connues du teint livide et front dégarni étant anonymisé et réduit à un motif de draperie. Mais pour quelles raisons le peintre a-t-il pu faire le choix, jugé indécent, de faire de la figure du dictateur un « paquet de linge sale et mal noué » ?
Abstract: At the 1859 Salon, Gérôme exhibited a painting that caused controversy: a Caesar showing the body of the conqueror of Gaul shrouded in his toga. The press mocked the artist’s portrayal of the episode of the Ides of March: the dictator, with his familiar physical features, his ashen complexion and receding hairline, rendered anonymous and reduced to a drapery motif. But why did the painter make what was deemed an unbefitting choice to turn the figure of the dictator into a “bundle of dirty, poorly knotted linen”?
Resumen: En el Salón de 1859, Gérôme expuso un cuadro que provocó polémica: un César que representaba los restos del conquistador de las Galias enterrados bajo su toga. La prensa se burló del episodio de los idus de marzo tal y como lo había representado el artista, anonimizando al dictador, con sus conocidas características físicas de tez lívida y frente hundida, y reduciéndolo a un motivo de drapeado. Pero, ¿por qué el pintor tomó la decisión, considerada indecente, de convertir la figura del dictador en un “fardo de lino sucio y mal anudado”?
Entrées d’index
Mots-clés : Jules César, Jean-Léon Gérôme, peinture d’histoire, académisme, XIXe siècle, iconographie
Keywords : Julius Caesar, Jean-Léon Gérôme, history painting, academism, 19th century, iconography
Palabras claves : Julio César, Jean-Léon Gérôme, pintura histórica, academicismo, siglo XIX, iconografía
Texte intégral
1En dépit de la tempête qui frappait alors le ciel de Paris, ils étaient nombreux le 15 avril 1859 à se presser en vue de l’exposition des ouvrages des artistes vivants. Ni la pluie de neige ni le vent de grêle n’avaient eu raison de la foule qui était venue s’entasser sur l’avenue des Champs-Élysées devant le Palais de l’Industrie. « Suivons-la avec curiosité, suivons-la avec respect »1 alors qu’elle gravit les marches de l’escalier monumental à double révolution et se précipite dans la grande salle d’honneur. Quelle avait dû être sa déception lorsque, une fois sur place, elle arriva à peine à distinguer celui qu’elle était pourtant venue voir et dont on avait déjà beaucoup parlé avant même l’ouverture du Salon : le César de Gérôme, un grand tableau embu qu’il aurait fallu incliner davantage.
2Une toile que le public d’aujourd’hui n’aura plus l’occasion d’admirer – puisque perdue – mais dont on sait qu’elle consistait en un agrandissement et sur plus grand format de la figure du dictateur défunt, motif extrait et repris par l’artiste qui travaillait alors à un petit canevas dépeignant l’évènement des Ides de Mars. S’enfuyant à l’arrière-plan en brandissant fièrement leur poignard, les assassins, aux toges pourtant immaculées, avaient disparu de l’ouvrage pour ne laisser place, dans le coin inférieur gauche, qu’au seul corps du conquérant des Gaules, gisant dans la pénombre, sur le dos, inerte, aux pieds de ce qu’on distingue être la statue de son célèbre ennemi Pompée. Le trône renversé et le billet griffonné – sans doute le message dénonçant le complot, transmis plus tôt par le rhéteur Artémidore de Cnide à César qui ne prit pas le temps de le lire – forment, dans cette seconde version de l’épisode, les seules traces de l’affrontement qui vient d’avoir lieu2.
Figure 1 : Jean-Léon Gérôme, La mort de César, huile sur toile, 85,5 x 145,5 cm, 1859-1867.

Crédit/source : Baltimore, The Walters Art Museum, inv. 37.884, Wikimedia Commons (CC0-1.0 Deed).
3Malgré son défaut d’accrochage, le tableau avait néanmoins suscité la controverse : « les jugements de la critique le placent en même temps aux deux pôles opposés de l’éloge et du dénigrement »3, précisait Maurice Aubert. De leur côté, les laudateurs reconnaissaient à Gérôme les qualités premières d’un excellent peintre d’histoire, puisque ce dernier avait cherché à mettre en image un passage spécifique des écrits relatifs à l’évènement. « Les textes donnent tout à fait raison à M. Gérôme »4, soulignait Maxime du Camp, qui, comme Alexandre Dumas, avait reconnu là l’illustration de la phrase de Suétone : « Tous les conjurés s’enfuient, et son corps inanimé resta quelque temps étendu par terre. »5 Un détail que les historiens de l’époque étaient également loin d’ignorer, comme en témoigne cet extrait des Césars de Franz de Champagny :
Et si quelqu’un avait puissance dans Rome, c’était ce pauvre corps sanglant et criblé de coups, qu’au premier moment de terreur, sénateurs et conjurés avaient laissé seul dans la curie6.
4« C’est ce moment précis que M. Gérôme a choisi »7 et « si [il] ne s’est point inspiré de ces paroles, on les dirait écrites devant son tableau »8, commentait Émile Perrin.
5Mais pour ses détracteurs, l’épisode tel que Gérôme avait pris soin de le dépeindre était loin d’être intelligible : « Quoi ! vous prétendez que je reconnaisse le triomphateur des Gaules et le vainqueur de Pompée dans cette masse informe et sanglante, mal tombée au seuil du Capitole ? »9 « Quoi ! celui qui fut le maître du monde […] César imperator, César éloquent, César héroïque, il est là, tout seul, dans ce palais qu’il a teint de son sang ! »10 « Quoi, le vainqueur du monde et de Rome, le penseur chauve […] l’ambitieux au front large et puissant, c’est cette tête inexpressive modelée d’après quelque plâtre, imbécile et froid ! »11 On s’indigne, on proteste et on s’emporte face à un Jules César qu’on ne reconnaît décidément pas, anonymisé par une draperie qui le recouvre trop et contrastant avec une carnation des plus inappropriées qui le ferait prendre pour un « bedouin », un « burnous », un « Éthiopien », un « kabyle », un « moricaud » ou encore un « mulâtre » en lui donnant des airs de « roi numide »12. « Le fait est que rien ne peut faire reconnaître le César – au teint blanc et lacté – de Suétone, dans le cadavre acajou de M. Gérôme »13 s’insurgeait Jean Rousseau pour Le Figaro, rappelant que la littérature historique insiste sur le tempérament lymphatique d’un personnage malade, loin de cette « tête olivâtre »14 et dont les caractéristiques physiques étaient bien précisées par les textes antiques :
Il avait la taille haute, le teint blanc, les membres bien faits, le visage un peu plein, les yeux noirs et vifs15.
6Autant d’éléments fondamentaux ne pouvant échapper à l’érudition d’un artiste qui n’avait pas manqué de représenter la calvitie, sujet de nombreuses railleries, du général qui prenait soin de la camoufler en plaquant sur son front, à l’aide de sa couronne de laurier, les quelques cheveux épars qui lui restaient16. Ce détail n’avait pourtant pas suffi à satisfaire la critique qui continuait malgré tout d’affirmer : « mais que M. Gérôme tienne pour certain qu’on passerait dix fois devant sa composition, sans se douter qu’on est devant le cadavre de celui qui fut César ! »17 Reprenant la comparaison faite par Auguste Barbier entre le corps du dictateur et un « paquet de linge sale et mal noué »18, Nadar croqua pour le Journal Amusant, « Le jour de la blanchisseuse ». Cette caricature scellait par l’image le principal reproche qu’on avait asséné à Gérôme, celui d’avoir réduit la figure de Jules César à celle de n’importe qui.
Figure 2 : Nadar, « Nadar Jury au Salon de 1859 », Le Journal Amusant, 4 juin 1859, Paris.

Crédit/source : musée d’Orsay, inv. ODO 1996 55 115, © RMN-Grand Palais, Patrice Schmidt.
7Une vitupération dont le peintre s’était longuement souvenu :
À la même époque sortit de mon atelier : La mort de César que d’aimables critiques ont appelé : Le jour de la blanchisseuse. Moi qui ne suis pas ennemi d’une douce gaieté, je reconnais et j’apprécie le comique de cette plaisanterie. Mais cette composition, toute modestie mise à part, mérite une appréciation plus sérieuse. La présentation du sujet est dramatique et originale19.
8« En tuant César comme le premier venu […] M. Gérôme s’est exposé à ce qu’on prît le premier venu pour César »20, il est vrai. Mais l’amertume de ces quelques notes autobiographiques n’est-elle pas la preuve d’une intention ? Camoufler le visage de celui qui s’était voilé de sa toge jusqu’aux extrémités avant d’être percé des 23 coups de couteau de ses agresseurs, n’était-ce pas là chercher à illustrer la décence avec laquelle le puissant avait voulu s’éteindre21 ? « Il fallait nous montrer cette tête »22, réclamait sans cesse la critique ; mais Gérôme a respecté les dernières volontés du protagoniste historique.
9Au crépuscule de son existence, c’est à nouveau à la figure de Jules César, cette fois-ci en sculpture, que Gérôme s’était consacré. Choisissant le franchissement du Rubicon, il l’avait représenté à cheval en matérialisant la force du vent qui le poussait dans le dos par un effet saisissant : ramener son manteau au-dessus de sa tête. Mouvement annonciateur de sa chute qui allait avoir lieu cinq années plus tard, l’artiste concrétisait ainsi une intuition vieille de quarante ans : la meilleure façon de représenter le dictateur était de le voiler. Entre 1859 et 1900, Gérôme avait, en suscitant le scandale, cherché à être l’artiste d’une mutation iconographique. Ce n’était plus par les caractéristiques physiques du teint livide et du front dégarni qu’il fallait annoncer César, mais par la simple toge et la couronne de laurier, attributs symboliques qui suffisaient et suffiront désormais à le résumer.
Notes de bas de page
1 Lescure 1859, p. 2. Le César (n° 1237) de Gérôme prenait place sur le même pan de mur que le Jour de Gala (n° 2635) de Philippe Rousseau et la Toilette de Vénus (n° 166) de Paul Baudry.
2 En mars 1859, la firme Goupil & Cie qui avait acheté à Gérôme sa Mort de César la fit photographier par Robert Jefferson Bingham pour la Galerie photographique (n° 20), première grande série de reproductions standardisées d’œuvres d’art destinées à la décoration des intérieurs bourgeois. N’étant pas exempt d’imperfections à cause de l’utilisation du papier albuminé, le processus de reproduction photographique connaissait certaines malfaçons. Une erreur commise lors de la prise de vue, venant jeter les conjurés dans l’ombre, aurait inspiré le peintre à les supprimer de sa seconde version du même sujet (218 x 317,5 cm). Chesneau 1859, p. 37 ; Stevens 1859, p. 14-15. La Mort de César faisait partie de ces œuvres dont la fortune visuelle allait désormais pouvoir outrepasser celle de leur présentation au Salon et du cercle restreint de leurs futurs acheteurs en connaissant différents dérivés en format carte-album puis carte de visite. Lafont-Couturier dans DeCourcy McIntosh, Farmer, Lafont-Couturier 2000, p. 13, p. 19 et p. 22.
3 Aubert 1859, p. 101-102.
4 Du Camp 1859, p. 69.
5 Pessonneaux 1856, p. 56 (Suétone, Vie de Jules César, 82). Du Camp 1859, p. 69 et Dumas 1859, p. 38. De son côté, Henri Dumesnil convoquera un extrait de Plutarque : « Soit hasard, soit dessein formé de leur part, il fut poussé jusqu’au piédestal de la statue de Pompée, qui fut couvert de son sang. Il semblait que Pompée présidât à la vengeance qu’on tirait de son ennemi, qui, abattu et palpitant, venait expirer à ses pieds du grand nombre de blessures qu’il avait reçues. » Dumesnil 1859, p. 89-90 (Plutarque, Vie de César, 66).
6 Champagny 1859, p. 165 ; Perrin 1859, p. 866.
7 Du Camp 1859, p. 69.
8 Perrin 1859, p. 866.
9 Barbier 1859, p. 5.
10 Houssaye 1859, p. 10.
11 Castagnary 1892, p. 96.
12 Guyot de Fère 1859, p. 337 ; Gautier 1859, p. 1 ; Renault 1859, p. 3 ; Aubert 1859, p. 105 ; Rousseau 1859, p. 6 ; Mantz 1859, p. 199 ; Castagnary 1892, p. 96 ; Dumesnil 1859, p. 91 ; Montaiglon 1859, p. 443 ; Perrier 1859, p. 298 ; Saint-Victor 1859, p .1.
13 Rousseau 1859, p. 6.
14 Aubert 1859, p. 105 ; Renault 1859, p. 3 ; Saint-Victor 1859, p. 1.
15 Pessonneaux 1856, p. 32. La description est similaire dans les autres traductions : « Il avait, dit-on, la taille haute, le teint blanc, le corps bien fait, le visage plein, les yeux noirs et vifs, le tempérament robuste » (La Harpe 1862, p. 33) ; « Il avait, dit-on, une haute stature, le teint blanc, les membres bien faits, le visage plein, les yeux noirs et vifs, le tempérament robuste » (Baudement 1845, p. 41).
16 Il portait également un laticlave garni de franges qui lui descendait jusqu’aux mains et une ceinture qu’il nouait lâchement (Baudement 1845, p. 41-42 ; La Harpe 1862, p. 33 et Pessonneaux 1856, p. 32).
17 Dumesnil 1859, p. 89.
18 « Quant au paquet de linge sale et mal noué que M. Gérôme n’a pas craint de baptiser du grand nom de César, on se demande ce que cela signifie » (Barbier 1859, p. 5.).
19 Ackerman 1981, p. 12.
20 B. 1859, p. 3.
21 « Il s’enveloppa la tête avec sa toge, et en même temps, de la main gauche, il la fit descendre jusque sur ses talons, afin de tomber plus décemment, ayant les extrémités même du corps voilées » (Pessonneaux 1856, p. 56). « Mais quand il vit Brutus venir sur lui l’épée nue à la main, il se couvrit la tête de sa robe, et s’abandonna au fer des conjurés » (Plutarque, Vie de César, 66). « Puis il s’enveloppa la tête, ramena sa toge sur ses jambes pour tomber avec décence, et demeura percé de vingt-trois coups au pied de la statue de Pompée » (Champagny 1859, p. 164).
22 Stevens 1859, p. 15.
Auteur
-
Emma Sutcliffe
Université de Bourgogne, LIR3S, France
IdRef : 280232276
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