Focus : Les monnaies de César (49-44)
Focus: The Coins of Caesar (49-44)
Focus: Las monedas de César (49-44)
p. 35-40
Résumés
Résumé : Les monnaies romaines sont d’importants vecteurs de communication. Celles émises par César s’inscrivent dans une tradition républicaine de valorisation de la gens et de ses origines. Mais elles se démarquent par une glorification personnelle, qui aboutit même à la présence, inédite alors dans le monde romain, de son portrait à l’avers, de son vivant. Ce même portrait se retrouve ensuite dans une émission de restitution sous Trajan où César est célébré comme politicien de la République et comme dieu : deux facettes que l’Empire romain aura gardées du dictateur.
Abstract: Roman coins are important vectors of communication. Those issued by Caesar are part of a republican tradition of valuing the gens and its origins. But they stand out for his personal glorification, even resulting in the presence, unprecedented at this time in Roma, of his portrait on the obverse, during his lifetime. This same portrait is then found in a restitution issue under Trajan in which Caesar is celebrated as a politician of the Republic and as a god: two facets that the Roman Empire will have kept from the dictator.
Resumen: Las monedas romanas son importantes vectores de comunicación. Las que fueron emitidas por César forman parte de la tradición republicana de valorización de la gens y de sus orígenes. Pero destacan por su glorificación personal, llegando incluso a la presencia, hasta ahora inédita en Roma, de su retrato en el anverso, antes de su muerte. Este mismo retrato se encuentra luego en una emisión de restitución de Trajano en el que César es celebrado como político de la república y como diós: dos facetas que el Imperio Romano habrá mantenido del dictador.
Entrées d’index
Mots-clés : numismatique, monnaie, république, portrait, restitution, gens, triumvirs monétaires
Keywords : numismatics, coins, republic, portrait, restitution, gens, monetary triumviri
Palabras claves : numismática, moneda, república, retrato, restitución, gens, triumviri monetarios
Texte intégral
1En numismatique comme ailleurs, la figure de César est complexe. Les monnaies frappées entre 49 et 44, leurs inscriptions et leurs images, connues depuis longtemps, sont des témoignages précieux car ils lui sont contemporains. Son portrait par exemple, dont l’identification est sûre et même de son vivant, est une source irremplaçable. Mais ces monnaies ne cessent de susciter de nouvelles études car la figure de César est complexe et les images polysémiques. Les monnaies césariennes entre 49 et 44 (et même après) sont des témoignages indispensables de ce moment charnière entre République et Empire.
Un monnayage républicain
2Sous la République, des aspirants à une carrière politique supervisent les émissions monétaires chaque année : les triumvirs monétaires. Ils s’assurent de la qualité et de la quantité des pièces émises, et, insigne privilège, en particulier au premier siècle avant notre ère, déterminent les images qu’elles portent1.
3Ces institutions républicaines sont maintenues même après 49, alors que, de fait, César est seul au pouvoir à Rome, maître du trésor public et de l’atelier capitolin, quand ses adversaires peinent à frapper pour payer leurs troupes depuis Apollonie d’Illyrie2. Aussi trouve-t-on des monnaies, comme si les institutions de la République étaient toujours respectées, portant les noms de magistrats monétaires (M. METTIVS, L. BVCA…) alors qu’elles véhiculent la communication de César3.
4En effet, comme pendant les décennies républicaines précédentes, la monnaie sert à glorifier et promouvoir une famille par ses hauts faits, ses origines mythiques, ses ancêtres héroïques, ici la gens julia. À l’époque de César, des deniers (fig. 1) montrent des avers représentant Venus, ancêtre divine de la gens, ce qui est rendu encore plus explicite au revers d’un denier figurant Énée fuyant Troie emportant Anchise et le Palladium, liant les origines mythiques de sa famille (le père de Iule) au destin de Rome (le Palladium du temple de Vesta)4.
Figure 1 : denier RRC 458/1 frappé en 47-46, 18 mm, 3,72 g.

Crédit/source : département Monnaies, médailles et antiques, REP-480, gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France.
5Mais on peut se demander si c’est le dictateur lui-même ou des magistrats monétaires soucieux de plaire qui décident des types.
Un monnayage original et personnel
6Les monnaies entre 49 et 44 s’éloignent cependant de plus en plus des idées de la République.
7Les références à ses prérogatives se montrent et s’expriment : instruments sacerdotaux, lituus, couronne de triomphateur, légendes PONT MAX, AVGVR, COS, IMP, DICT… Les motifs et les inscriptions tournent beaucoup autour de César. Souvent, même, et de façon très inhabituelle, la seule inscription est CAESAR, alors qu’il n’est pas magistrat monétaire.
8On peut même s’interroger sur la signification de l’avers du célèbre denier de 49 à l’éléphant5 (fig. 2). Est-il une allusion à l’origine de ce cognomen héréditaire, comme pourrait le laisser penser un passage de l’Histoire Auguste ?
Et sur ce nom de César […] des hommes très savants et très érudits pensent que le premier à avoir été appelé César le fut en raison de l’éléphant, qui se dit « caesai » dans la langue des Maures, tué (caeso) par lui lors d’une bataille, ou parce que, sa mère morte, il serait né de son ventre découpé (caeso) ; ou de ce qu’il est né avec de longs cheveux (caesaries) ou de ce qu’il avait les yeux pers (caesius) et qu’il aura eu un regard d’un intensité supra humaine6.
Figure 2 : denier RRC 443/1 frappé en 49.

Crédit/source : département Monnaies, médailles et antiques, REP-480, gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France.
Les portraits de César
9César est aussi célèbre chez les numismates pour ses portraits.
10Il n’est pas nouveau dans le monnayage antique, et même romain, de voir un personnage public représenté à l’avers. Cependant, il s’agit d’habitude d’ancêtres glorieux (Numa, Ancus, Brutus l’Ancien, Caius Numonius Vaala, Caius Antius Restio ou même Pompée le Grand7…) et ces effigies sont donc toujours posthumes.
11Le seul précédent d’un Romain figuré de son vivant sur une monnaie était Titus Quinctius Flamininus sur de très rares statères de 196 au lendemain de la bataille de Cynoscéphales, dans un contexte grec, sur une monnaie grecque8. Cela aurait été impossible à Rome, par ou pour des Romains. Il en va de même pour César peut-être figuré sur une monnaie de Nicée9 en 47-46, mais pour une diffusion locale et loin de Rome.
12Certains trouvent que des divinités auraient les traits de Romains célèbres et des numismates ont voulu à tout prix identifier des portraits de Scipion l’Africain à la fin du iiie siècle10, repris vers -11211. Mais si l’ambiguïté des traits a pu être recherchée, c’est justement pour ne pas figurer ouvertement un contemporain.
13Il faut attendre César pour qu’un Romain soit figuré de son vivant sur une monnaie de l’atelier de la Ville. Mais la chronologie est complexe et un certain nombre de ces portraits est posthume. Néanmoins, certains deniers (fig. 3), datés de 44, portent l’inscription CAESAR DICT QVART12 (César dictateur pour la quatrième fois). Ils précèdent donc l’attribution par le Sénat de la dictature à vie, en février 44. Frappés à Rome au tout début de l’année, ils sont donc émis du vivant de César. D’autres, avec le titre DICT PERPETVO, peuvent avoir été frappés entre février et les Ides de mars, mais leur nombre et leur iconographie montrent qu’une bonne partie d’entre eux a été émise dans le courant de l’année. Les traits du dictateur sont cependant très proches.
14On y voit le portrait d’un homme d’une cinquantaine d’années, aux marques d’âge importantes (plis du cou, sillon nasogénien prononcé) et sans concession (nez aquilin, petit menton, front dégarni) dans la lignée des portraits véristes de la République, que certains trouvent même laids13. Il arbore en outre une couronne végétale sans les rubans habituels. Il s’agit sans doute de la couronne de lauriers orfévrée qui lui a été décernée et qu’il a eu le droit de porter en permanence.
15D’aucuns y ont vu la preuve d’une volonté royale. Mais les historiens rapportent le refus de la royauté par César en ce début de 44. En outre, cette couronne est on ne peut plus conforme aux institutions, puisque votée par le Sénat, elle est la couronne du triomphateur, pas le diadème royal que César aurait refusé14. En outre, le revers de ce denier, avec le nom du monétaire (M. METTIVS) et une possible évocation des origines lanuviennes de ce dernier avec Junon Sospita sur son bige15, respectent les usages républicains en matière de monnaie.
16On peut cependant rapprocher ces portraits du passage de Suétone qui rapporte que
[César] supportait très péniblement le désagrément d’être chauve, qui l’exposa maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière ; et de tous les honneurs que lui décernèrent le peuple et le Sénat, aucun ne lui fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de laurier16.
17Cette calvitie associée à cette couronne ne peuvent que nous rendre ce portrait touchant et humaniser le dictateur.
Figure 3 : denier RRC 480/2a frappé début 44.

Crédit/source : département Monnaies, médailles et antiques, REP-480, gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France.
18Le portrait de César fut encore employé par ses héritiers, en particulier dans la guerre contre ses assassins. Il est toujours caractérisé par un front dégarni, un sillon nasogénien prononcé, un cou plissé, un nez aquilin, mais se désincarne progressivement, sur des deniers d’Octave ou d’Antoine et des bronzes provinciaux17. Devenu divin, il n’était plus humain. Et son portrait disparaîtra des monnaies impériales. Octave Auguste se présentera comme divi filius, et on devinera une statue de César dans le temple du divin Jules18, mais hormis le titre de caesar, les monnaies ne feront plus mention de Jules César. C’est Auguste qui sera retenu sur les monnaies comme son fondateur.
19On le retrouve cependant sur de rarissimes aurei de restitution de Trajan, environ 150 ans après sa mort. Il en existe deux types. Sur l’un (fig. 4) est montré Caius Iulius Caesar, imperator, trois fois consul, sans mention de ses dictatures, en homme de la République19. Sur l’autre (fig. 5), on montre le divin Jules, fondateur de la lignée impériale julio-claudienne20. Les deux mémoires coexistaient donc à l’époque de Trajan. Les portraits reprennent ceux des monnaies césariennes et des témoignages littéraires : le front haut et dégarni, le visage anguleux, le nez aquilin, l’arrière du crâne très rond. Mais moins marqué que sur ceux de 44, comme plus apaisé, et il n’est pas sans laisser penser au portrait sculpté de Tusculum21 et aux portraits modernes et contemporains de César.
Figure 4 : aureus RIC 809 émis sous Trajan (102-117).

Crédit/source : collection British Museum, © The Trustees of the British Museum.
Figure 5 : aureus RIC 815 émis sous Trajan (98-117).

Crédit/source : département Monnaies, médailles et antiques, REP-480, gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France.
Notes de bas de page
1 Zehnacker 1973.
2 Woytek 2017.
3 Zehnacker 1973.
4 Woytek 2017 ; RRC 458/1.
5 RRC 443/1.
6 Histoire Auguste, Aelius, I (texte français : M. Fl. Legay (trad.), Écrivains de l’histoire auguste, t. 1, Paris [C. L. F. Pancoucke], 1844).
7 Par exemple Numa et Ancus sur RRC 346/1 en -88, Brutus l’Ancien sur RRC 433/2 en -54, Caius Numonius Vaala sur RRC 514/2 en -41, Caius Antius Restio sur RRC 455/1 en -47, Pompée entre autres sur RRC 477/1a en -44.
8 RRC 548/1 ; Zehnacker 1973 ; Suspène 2012.
9 RRC I 2026 (https://rpc.ashmus.ox.ac.uk/coins/1/2026).
10 Zehnacker 1973.
11 RRC 296/1a, mais Crawford rejette l’identification de Scipion.
12 RRC 480/2a.
13 Zehnacker 1973.
14 Suspène 2012.
15 Crawford 1974.
16 Suétone, César, 45.
17 RRC I, 517 (https://rpc.ashmus.ox.ac.uk/coins/1/517), RRC 535.
18 RRC 540/1.
19 RIC 809.
20 RIC 815.
21 Zehnacker 1973.
Auteur
-
Maxime Cambreling
Professeur de lettres classiques et conférencier national, France
IdRef : 280229496
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
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