Conclusion
p. 321-328 (volume 2)
Texte intégral
1Nous souhaitons inscrire la présente publication dans le devenir du Réseau Discours d’Afrique et à cette fin, nous rappellerons quelques jalons de son évolution en lien avec l’ouvrage, puis tenterons d’énoncer les principaux apports des contributions de ce dernier, avant de dessiner quelques perspectives.
Un Réseau en devenir
2En 2005, une journée d’étude organisée à Besançon a mené à la création du Réseau Discours d’Afrique, avec le soutien de collègues de plusieurs universités françaises et étrangères1. Dans le sillage de son lancement, le LASELDI a organisé, dès 2007, le premier colloque sur le thème des identités africaines de la période postcoloniale. Une série de manifestations scientifiques a vu le jour ensuite. Le colloque de Bordeaux sur l’imaginaire linguistique a eu lieu en 2008. L’université de Bretagne occidentale (Brest) a pris ensuite le relais en organisant le troisième colloque, sur le thème de l’Afrique en images, en 2010 ; puis s’en est suivi le colloque de Berne, en 2013, sur les médias en Afrique francophone et au Maghreb. En 2016, le CELFA de l’université Bordeaux Montaigne a de nouveau organisé le cinquième colloque sur le thème de l’information dessinée en Afrique francophone. Toutes ces manifestations scientifiques ont permis la publication, au total, de sept ouvrages, sans compter les travaux de ses membres. C’est maintenant le sixième colloque de novembre 2019, organisé par ELLIADD avec l’appui du CELFA (UR Plurielles 24142), qui connaît un prolongement par l’édition du présent ouvrage.
3À l’origine, le Réseau visait à établir un équilibre entre d’une part, les études des productions littéraires d’écrivains francophones d’Afrique, largement développées, et d’autre part, la recherche sur les médias et le discours politique, qui apparaissaient comme un parent pauvre. La situation, une quinzaine d’années plus tard, a évolué et le Réseau y a pris toute sa part.
4Deux autres postulats et un questionnement ont été fondateurs pour le Réseau au moment de sa création et sont toujours valables aujourd’hui. Premièrement, si les pratiques sociodiscursives circonscrivent les limites qui séparent les domaines littéraire, politique, médiatique et quotidien, la mise en discours des faits sociaux suppose une imbrication d’univers langagiers différents en interaction et en confrontation. Deuxièmement, les discours sociaux d’Afrique francophone présentent une singularité dont il faut tenir compte, aussi bien que de la globalisation et de la circulation des discours. Enfin, le Réseau fait siennes les interrogations sur la spécificité des méthodes et des outils d’analyse en fonction des contextes, des terrains et des corpus, la pertinence de l’élaboration de catégories propres et la conviction d’une nécessaire pluridimensionnalité pour aborder des productions complexes, voire d’une pluridisciplinarité au sein des sciences humaines.
5Le présent ouvrage s’inscrit donc dans une continuité scientifique dynamique par rapport aux publications qui l’ont précédé.
6Les deux ouvrages faisant suite au premier colloque de 2007 (Barry, 2009a ; 2009b) portent sur la relation des identités, des discours et des configurations discursives dans la période postcoloniale. Or, les contributions de Nouvelles voix/voies des discours politiques en Afrique francophone abordent, à travers des cadres théoriques élaborés, la question des identités construites dans et par le discours, manifestées, attribuées ou revendiquées, dans le champ politique et médiatique ; ils confèrent aussi une place importante aux genres émergents, mais aussi traditionnels, et s’ouvrent largement aux dispositifs de communication et à leurs technodiscours, soit une acception spécifiée et/ou élargie des « configurations discursives » de naguère.
7Les publications issues des colloques de 2013 sur les médias, leurs publics et leurs enjeux, et de 2016 sur l’information dessinée (concernant notamment, mais non exclusivement, les dessins de presse) [Bonhomme et al., 2015], partagent avec le présent ouvrage l’intérêt pour le rôle des médias dans l’espace public et pour les formes qu’ils adoptent ou créent, ainsi que pour les institutions qui les portent ou en usent. La perspective plurisémiotique des analyses consacrées à des productions notamment iconotextuelles est affirmée dans un des volumes publiés après le colloque de 2010 portant sur les images et stéréotypes (Rinn et Narvaez Bruneau, 2015a ; 2015b) et surtout de celui de 2016 (Barry, 2019) ; elle s’épanouit ici avec les analyses d’iconotextes des affiches officielles et leurs détournements, d’emblèmes, de pancartes, ainsi que des messages hybrides et multimédiatiques des réseaux socionumériques.
8Ce sont surtout les publications des colloques de 2007 et 2008 qui donnent une forte présence à la composante littéraire, à la littérarité et aux rapports aux langues, notamment à travers le concept d’imaginaire linguistique d’Anne-Marie Houdebine (Barry, 2009b ; Ngalasso-Mwatha, 2011). Pour autant, l’écriture littéraire proprement dite, les formes de poéticité des créations individuelles ou collectives et militantes, les ressources stylistiques au service de l’argumentation, ainsi que la dynamique des langues, ont une place non négligeable ici.
9Enfin, les relations de l’Afrique francophone et de la France, plus généralement de l’Occident, en termes d’affrontement, de dialogue, de représentations croisées2, d’hybridation culturelle, sont un axe de réflexion qui traverse toutes les publications. Un autre dénominateur commun est de nature épistémologique : il s’agit du primat donné au discours et, à partir d’un ancrage privilégié en analyse du discours et en rhétorique et argumentation, d’une ouverture aux différentes disciplines des sciences du langage (linguistique, sémiotique, sociolinguistique), des sciences de la communication, des sciences humaines, des disciplines littéraires et artistiques.
10Dès lors, la cohérence des travaux du Réseau apparaît nettement, ainsi que la manière dont les questionnements soulevés sont prolongés, repris et réexaminés à la lumière des avancées théoriques et méthodologiques, autant que de l’évolution des objets de recherche et du cours des événements.
Contenu de l’ouvrage : pistes et questionnements
11Quelles sont les spécificités du présent ouvrage et quels apports et pistes de recherche propose-t-il ? Sur fond de communication mondialisée, d’évolutions géopolitiques récentes, d’innovations sociotechniques et de mobilisations populaires, l’ouvrage témoigne de l’hétérogénéité des discours politiques en Afrique francophone et de la variété de leurs formes sociolangagières. Si les contributions rassemblées ici permettent de saisir les spécificités du discours politique, elles approfondissent aussi la réflexion sur les relations qui se tissent entre différentes pratiques sociodiscursives englobant les dimensions politique, sociale, économique et poétique.
12Les sujets des contributions concernent ou se font l’écho d’événements très contemporains et de leurs retentissements et prolongements médiatiques3 : ainsi, par exemple, la révolution burkinabé de 2014, les ravages du terrorisme de Boko Haram à partir de la même année, plusieurs élections intervenues depuis 2017 en Afrique subsaharienne, le mouvement du Hirak en Algérie (abordé dans plusieurs articles) qui débute en février 2019 pour s’opposer à la candidature à un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, les polémiques relatives au franc CFA qui précèdent l’annonce de son abandon fin 2019, ou encore l’affaire de la journaliste marocaine condamnée, à l’automne 2019, pour avortement illégal et relations sexuelles hors mariage (puis graciée). Pour autant, l’intelligibilité exige un arrière-plan historique, comme dans le cas du conflit casamançais, toujours actuel, qui pourrait trouver une de ses sources dans une déclaration du président Léopold Sédar Senghor en 1978, ou des romans subversifs qui se positionnent par rapport aux modèles critiques et esthétiques des œuvres de la postindépendance.
13Dans le sillage des soulèvements populaires survenus dans les pays du monde arabe, une vague de contestation de grande ampleur contre l’ordre établi a déferlé également dans les pays subsahariens, et cette contestation a servi d’effet déclencheur des mutations sociopolitiques à l’échelle du continent. De nombreux articles de cet ouvrage s’intéressent aux aspirations des peuples au changement aussi bien au Maghreb qu’en Afrique subsaharienne. La malgouvernance et les avatars politiques qu’elle a générés dans certains pays, tels que les modifications constitutionnelles ou la succession de mandats électifs pour un même gouvernant, ne sont plus tolérés, surtout par la jeunesse préoccupée par son avenir. C’est cette frange de la population, la plus importante, structurée dans les mouvements de contestation sur les réseaux sociaux, qui prend les initiatives pour imprimer le changement.
14Le discours politique est également exploré dans sa dimension institutionnelle, dans ses formes traditionnelles et officielles (discours présidentiels, allocutions de campagne, vœux, motions de soutien, interviews, etc.), comme dans les mises en scène qui empruntent aux nouvelles technologies pour promouvoir des images valorisées, en confinant à la propagande. La dialectique entre les discours de pouvoir et les discours de revendication se prolonge dans les formes dialogiques et souvent médiatiques et médiatisées des débats publics. L’importance de la généricité est explorée dans le volume 1 essentiellement.
15L’évolution des supports et des nouveaux médias exerce une influence majeure sur les habitudes et les formes de contestation et de gouvernance. C’est pourquoi la question de la médiativité est centrale, particulièrement dans le volume 2. Il en ressort que le paysage médiatique a profondément changé. La place importante des réseaux socionumériques a permis le développement de nouveaux canaux médiatiques, accessibles à une grande partie de la population, mais pouvant devenir un moyen de contrôle et/ou de persuasion de la part des pouvoirs en place.
16L’ouvrage montre que les régions francophones d’Afrique ne font pas exception à l’influence de la mondialisation et de la rapidité des flux d’information, appelant sur le plan scientifique un renouvellement méthodologique et une diversification des objets d’analyse auxquels s’attachent les contributions.
17Les articles réunis dans les deux volumes rendent ainsi compte :
- de la richesse protéiforme des productions discursives immergées dans les pratiques sociales et dans un contexte d’effervescence contestataire ;
- de la multiplicité des voies de diffusion des discours des différents acteurs sociaux.
18Les deux volumes, organisés en sections, permettent de dégager des points saillants.
19Au seuil du volume 1 (Genres discursifs et engagement politique), la section « Écritures et engagements » se place essentiellement sous le signe de la « dynamique subjectivante » (Driss Ablali) d’intellectuels et d’écrivains d’expression francophone qui réfléchissent plus ou moins à chaud sur l’actualité comme sur le temps long de l’histoire. Même si les postures ne sont pas sans ambiguïtés, notamment chez les romanciers des « printemps arabes », et s’il ne s’agit pas d’assimiler les positions les unes aux autres, les auteurs étudiés dans cette section se situent du côté d’une pensée ouverte tournée vers le dépassement des identités figées, totalisantes ou totalitaires, et des paradigmes anciens. La relation Afrique/Occident est appréhendée, notamment chez Kamel Daoud, en termes de continuum et de communauté d’aspirations et de « défis » (Alain Rabatel) et/ou à travers une nécessaire révision des cadres qui, récusant une certaine représentation occidentale de l’Afrique, fait de celle-ci le creuset d’une nouvelle pensée-monde qui ne dissocie pas éthique et politique et concilie le singulier et l’universel (Mamadou Bailo Binta Diallo).
20La question de la fiction narrative apparaît dès la première section, car les écrivains qui ont « accompagné » (Yamna Chadli) l’événement des « printemps arabes » ont eu recours aussi bien au récit qu’à l’essai. La deuxième section du volume, « Fiction romanesque, représentation et argumentation », met pleinement en relief l’argumentativité de la littérature qu’il s’agisse, selon la distinction de Ruth Amossy, de visée argumentative directe ou, plutôt, avec les œuvres romanesques, de dimension argumentative. Les références plus ou moins allusives ou précises aux événements historiques, aux situations sociales, à des catégories de personnages, inscrivent les œuvres dans une esthétique réaliste qui n’exclut ni l’exemplum, ni la métaphore, ni les montages polyphoniques. La plupart des œuvres convoquées peuvent être considérées comme des « romans de dénonciation » (Fallou Mbow), hostiles à l’égard d’un ordre injuste, plaidoyer pour des valeurs humanistes (Lydia Bauer), réquisitoire contre les entorses à la démocratie ; mais la littérature peut aussi recéler et diffuser des ferments de haine (Pierre Fandio). Les articles de cette section donnent à entendre que ce n’est pas tant de la fable que des ressources de l’écriture littéraire que procède l’influence, et suggèrent une question : dans quelle mesure l’écrivain peut-il être considéré comme porte-parole du peuple ?
21La troisième section, « Scènes publiques : communication, création, revendication », illustre la puissance de l’alliance du poétique et du politique et montre qu’une telle alliance concerne aussi bien des œuvres (qui peuvent, dans certains cas, représenter et accomplir performativement les révoltes populaires) que des productions plus ou moins anonymes, collectives ou quotidiennes, des créations strictement verbales, ou iconotextuelles (Abdelkader Sayad, Kheira Yahiaoui, Alpha Barry) ou encore inscrites dans des pratiques complexes et ritualisées, telles que les chansons sportives (Rachida Grine et Nadia Grine), les spectacles (Christine Douxami, Dédjinnaki Romain Hounzandji), les manifestations (Kheira Yahiaoui, Alpha Barry). Il semble bien que l’expression ne s’arrête pas à des effets cathartiques d’exutoire, mais puisse participer ou accompagner le déclenchement de l’action politique, en stimuler voire en transformer les orientations La porosité entre l’espace public physique (notamment urbain) et l’espace virtuel des réseaux, qu’il s’agisse de déclenchement, de relais, de prolongement, est un autre aspect caractéristique des mouvements sociaux de protestation.
22Dans le volume 2 (Acteurs politiques et médiations discursives), la première section, « Propositions en analyse du discours à l’épreuve des corpus », examine deux questions théoriques et méthodologiques articulées : celle du renouveau des approches en analyse du discours et des ouvertures qu’elles permettent, et celle de la nécessité ou non d’adopter des outils d’analyse nouveaux pour des discours nouveaux ou du moins, de les adapter aux corpus. Ces questions ont des résonances dans tout l’ouvrage. Ainsi, les corpus numériques natifs des réseaux sociaux, qui « se sont transformés en espaces de discussion politique » (Aimée-Danielle Lezou Koffi), appellent-ils une étude communicationnelle attentive à la construction des identités pour laquelle le cadre de Patrick Charaudeau paraît opportun, complété par l’approche écologique de Marie-Anne Paveau et la part accordée au plurisémiotique (explorée par Jean Pierre Sagno et Sergine-Pamela Engoung Nsi plus loin dans le volume 2). La textométrie, qui peut s’appuyer sur différents logiciels, offre un potentiel précieux pour l’étude systématisée et précise, à tous les niveaux d’analyse linguistique, de grands corpus constitués ou constituables en bases de données, comme dans le cas des discours présidentiels (Margareta Katsberg Sjöblom) ; une telle analyse permet un éclairage notamment sur les fonctionnements génériques et l’argumentation. Avec les discours extrêmes portés par des organisations qui manient une propagande de terreur, c’est un autre défi à relever pour l’analyse du discours, afin de dévoiler et de contrer une rhétorique mortifère et sidérante (Michael Rinn).
23« Présidents et opposants : paroles et images », la deuxième section, se situe nettement du côté de la communication politique, des discours officiels et du travail des leaders pour assurer leurs positions, les conquérir ou les reconquérir, et diffuser auprès des populations visées par leurs entreprises de persuasion une palette d’images positives de leurs actions, voire de leurs personnes, pour affirmer aussi des valeurs dans lesquelles ils se reconnaissent, invitant leur auditoire à y souscrire. Si les formes traditionnelles d’allocution sont bien présentes (Amoin Huguette Afferi, Alioune Badara Gueye, Paul Diédhiou) avec une mise en œuvre comparative de l’analyse textuelle outillée (Alioune Badara Gueye), il faut compter avec les ressorts énonciatifs d’un genre aux destinateurs/destinataires peu déterminés (l’appel au peuple étudié par Clébert Agenor Njimeni Njiotang) ou à l’inverse, avec l’incarnation forte étayée par de véritables albums d’images des dispositifs plurisémiotiques qui permettent, sur Facebook ou Twitter, une « mise en scène langagière de soi » (Jean Pierre Sagno). De fait, la veine épidictique et la force des rituels pénètrent cette production aujourd’hui comme hier, sous des avatars différents en fonction des époques et des objectifs.
24En filigrane de la troisième section, « Du débat à la polémique », ce sont les « degrés de conflictualité » (Siham Hocini) et les genres du désaccord qui sont problématisés, comme l’attestent les termes de dialogue, débat, controverse, polémique, confrontation. Ils sont manifestés, mais aussi escamotés (Hakim Fekir, Idé Hamani) sur diverses scènes médiatiques (télévision, radio, lettre ouverte, réseaux sociaux), dans différentes circonstances (élections d’échelles variées, crises), selon des modalités interactionnelles directes ou indirectes, ou encore dans les registres de l’intégration polyphonique des points de vue autres qui se trouvent contrés. Les contributions, qui s’attachent davantage à des séquences génériquement identifiées, et celles qui élisent plutôt une « question argumentative » (Nanourougo Coulibaly) transversale à plusieurs genres, se rejoignent pour cerner avec précision des stratégies dans une analyse à dominante argumentative qui s’appuie sur les modèles de Christian Plantin et/ou de Ruth Amossy et/ou de Chaïm Perelman, en les associant plus ou moins au cadre interactionniste et à la linguistique pragma-énonciative d’Alain Rabatel. Elles témoignent ainsi de la mise au point d’un arsenal méthodologique nuancé et remobilisable.
25La dernière section, « Luttes et identités au prisme des médias », aurait pu regrouper des contributions du volume qui figurent dans d’autres sections, tant la mise en mots, en images et en scène des médias est omniprésente, et parce que la lutte politique, largement entendue, est une constante. Mais avec les trois contributions ici retenues sont mis en exergue d’une part, le combat des femmes pour leur dignité, leur liberté, leurs moyens d’action (Gnenonsegouët Noëlle Gleo, Najate Nerci) et d’autre part, une réflexivité constituante qui intervient de l’intérieur des mouvements visant l’émancipation des femmes ou la pleine reconnaissance de l’identité kabyle (Fetta Belgacem) : c’est la question des choix ou non de renouvellement des paradigmes qui distingue ces mouvements. La critique des représentations dominantes (répressives ou conservatrices), qui passent notamment par les médias, s’accompagne d’une appropriation de ces mêmes médias, ou d’autres parmi les plus innovants ; elle va également de pair avec une redéfinition conjointe des catégories et des manières d’agir et de penser.
26En reprenant une vision panoramique sur les deux volumes, nous faisons plusieurs constats. Les réseaux sociaux, qui se taillent une part importante, font l’objet sans exclusive soit d’une méthodologie spécifique, soit d’une adaptation et d’une combinaison d’autres approches. Parmi les courants épistémologiques représentés, différentes disciplines permettent à l’analyse du discours un ancrage contextuel renforcé : ainsi l’anthropologie historique, la sociologie, les sciences de la communication. L’analyse des corpus textuels s’accorde avec différentes procédures d’enquête qui recueillent des informations directement auprès des acteurs, et s’accompagne souvent d’études des pratiques et des dispositifs. Les analyses outillées ouvrent des perspectives inédites pour un traitement massif et systématisé de corpus considérables. On mesure que c’est une analyse du discours élargie et renouvelée qui est mise en œuvre par les contributions.
27Dans ce cadre, les concepts d’ethos, de posture auctoriale, de points de vue, articulent à l’analyse du discours à la fois les problématiques de l’énonciation et de l’argumentation telles qu’elles sont travaillées actuellement, et font souvent l’objet d’approfondissement et d’illustration forte. Enfin, et ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage, il pose avec finesse la complexité des enjeux et des stratégies : par exemple, la dialectique entre la vitalité des mouvements citoyens et la résistance des pouvoirs en place, l’ambivalence des usages et des fonctions politiques du web, ou encore les distinctions entre des orientations critiques ou des contre-discours selon qu’ils tracent ou non… une nouvelle voie.
Perspectives
28Nous évoquerons pour finir des perspectives déjà bien engagées ou en cours de réalisation, sans exclure des projets à long terme.
29Tout d’abord, faisant suite au sixième colloque de 2019 « Nouvelles voix/voies des discours politiques en Afrique francophone », une autre manifestation scientifique relevant des colloques périodiques s’est tenue au mois de juin 2022, à l’université Hassan II de Casablanca (Maroc), sous la direction de la professeure Najate Nerci et de son équipe, sur le thème des études de genres dans le sillage des gender studies nées aux États-Unis.
30Ensuite, un projet ambitieux s’appuyant sur les compétences d’ELLIADD et d’autres laboratoires partenaires dans le domaine des archives et de la linguistique de corpus pourra permettre, à plus long terme, d’envisager la création d’une base de données des discours politiques et institutionnels.
31Enfin, depuis son baptême de feu en 2005 à Besançon, le Réseau Discours d’Afrique n’a cessé d’élargir ses rangs. Outre les universités européennes, on note la participation croissante de membres des universités d’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Ce franc succès enregistré progressivement au fil des années a connu un écho favorable en Afrique avec le lancement, au mois de juin 2021, à l’université de Cocody (Abidjan, Côte d’Ivoire) du R2AD, Réseau africain d’analyse du discours4. Le R2AD se donne pour objectif d’élaborer une cartographie de l’analyse du discours en Afrique, « en identifiant les discours, les notions, les théories et méthodes, les langues […], les savoirs et les modalités de […] diffusion »5. La naissance du R2AD permet aux chercheur(e)s des universités d’Afrique subsaharienne et du Maghreb, jouissant de la proximité contextuelle des productions verbales et de la connaissance des cultures en présence, de développer et de faire dialoguer des recherches sur des productions sociodiscursives ancrées dans des environnements plurilingues variés. Ainsi pourront-ils ouvrir de nouvelles recherches prometteuses au confluent de l’analyse du discours et de la sociolinguistique, en se réunissant autour d’objectifs communs et d’une vision prospective de la discipline.
Bibliographie
Barry Alpha (dir.), 2019, L’information dessinée en Afrique francophone. Postures critiques et transmission de savoirs, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux.
Barry Alpha (dir.), 2009a, Pour une rhétorique des identités postcoloniales d’Afrique subsaharienne, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté.
Barry Alpha (dir.), 2009b, Pour une sémiotique du discours littéraire postcolonial d’Afrique francophone, Paris, L’Harmattan.
Bonhomme Marc, Barry Alpha, Fleury Béatrice et Walter Jacques (dir.), 2015, Les médias au Maghreb et en Afrique subsaharienne, Nancy, Presses universitaires de Lorraine.
Ngalasso-Mwatha Musanji (dir.), 2011, L’imaginaire linguistique dans les discours littéraires, politiques et médiatiques en Afrique, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux.
Rinn Michaël et Narvaez Bruneau Nathalie (dir.), 2015a, L’Afrique en images : représentations et idées reçues de la crise, Paris, L’Harmattan.
Rinn Michael et Narvaez Bruneau Nathalie (dir.), 2015b, L’Afrique en discours : stéréotypes et lieux communs de la crise, Paris, L’Harmattan.
Notes de bas de page
1 Le fondateur du Réseau Discours d’Afrique est Alpha Barry.
2 Particulièrement mises en relief dans les publications de 2015.
3 Dans une acception large, outre les médias d’information comme la presse (écrite, radiophonique, audiovisuelle), nous intégrons aussi dans cette catégorie les œuvres littéraires, les productions artistiques, les réseaux socionumériques.
4 Voir le compte Facebook du Réseau : https://www.facebook.com/ResauAfricainAnalyseDuDiscours/. La thématique était la suivante : « L’analyse du discours en Afrique francophone. État des lieux-objets-enjeux-perspectives ». La professeure Aimée-Danielle Lezou Koffi est la fondatrice et l’actuelle présidente du R2AD.
5 Nous citons ici le texte de présentation diffusé lors du colloque de 2019. Le premier congrès du R2AD se déroulera à l’université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal), du 8 au 10 novembre 2023 autour de la thématique : « L’analyse du discours en contexte africain : une analyse du discours située ? ».
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