Chapitre 13
Le choc des voi(x)es dans la polémique sur le franc CFA : pour une transition monétaire
p. 211-226 (volume 2)
Texte intégral
1Plusieurs événements médiatiques récents en lien avec le franc CFA sont à l’origine de la présente réflexion : l’action de l’activiste Kémi Seba1 le 19 août 2017 ; l’intervention du président Alassane Ouattara (AO) le 21 décembre 20192 à Abidjan annonçant la fin du franc CFA3 ; les publications et autres interviews d’universitaires, dont Kako Nubukpo (KN) ; les précisions de la conseillère en communication du gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Danielle Benoist, face à la presse à Lomé, au Togo, le 20 février 20194 ; les propos du vice-président du conseil des ministres italien, Luigi Di Maio, accusant la France d’appauvrir les pays africains en les maintenant dans le franc CFA5.
2Ce qu’il convient de retenir c’est que la confrontation est désormais publique sur la question du franc CFA tant les avis sont partagés. Elle engendre, par conséquent, un choc des voi(x)es digne d’intérêt pour qui s’intéresse au débat public. C’est à cette question que nous nous intéressons dans la perspective de l’analyse du discours et de l’argumentation. Notre travail ne porte donc pas sur les questions très techniques de finance, d’économie ou de monnaie liées au franc CFA, mais sur le réseau discursif hétérogène dont le dernier acte est l’annonce de la fin du CFA le 21 décembre 2019. Il est composé de déclarations publiques (Alassane Ouattara), d’interviews (Jean-Louis Billon, Jean Kacou Diagou, Mamadou Koulibaly, Ilyes Zouari), d’essais (Kako Nubukpo, Ndongo Samba Sylla et Fanny Pigeaud) traitant la question du franc CFA. Au-delà de son hétérogénéité générique, ce corpus trouve son homogénéité dans l’un de ses constituants « convergeant vers un foyer unique » (Maingueneau, 2011, p. 93) : la question du franc CFA. Plus spécifiquement, la recherche propose de considérer le CFA comme une question argumentative (Plantin, 2017, p. 76), d’en analyser les protagonistes (choc des voix) à partir d’une structure actancielle, et de dégager quelques stratégies argumentatives mobilisées par ces voix autorisées pour défendre ou dénoncer le franc CFA. Ainsi, elle a pour ambition d’éclairer un débat où s’entrechoquent les contraires et de permettre au citoyen ordinaire de fonder son jugement critique.
3Notre recherche s’inscrit dans le cadre des travaux sur le discours qui décrivent comment les locuteurs utilisent les ressources du langage pour tenter d’agir sur un auditoire donné. Le travail aura pour cadre de référence théorique les travaux effectués par Chaïm Perelman (2008), Ruth Amossy (2010) et Christian Plantin (2017) dans le domaine de l’argumentation et de l’analyse du discours. Dans la conduite de l’étude, un premier axe portera sur le contexte du débat sur le franc CFA et les orientations méthodologiques de l’étude. Les deux axes qui suivront procèderont à l’analyse de la confrontation sur le CFA à partir des types d’arguments utilisés par chacune des parties au débat, et à celle de la polémique qui y a cours. Pour terminer, elle mettra en perspective le débat et les mesures prises dans le cadre de la réforme annoncée.
La question du franc CFA (FCFA) dans le débat public : contexte et orientations méthodologiques
4Le franc CFA a été établi en 1945, soit quelques années avant les indépendances des colonies françaises d’Afrique situées au sud du Sahara. Initialement indexée sur le franc français, sa monnaie d’ancrage est aujourd’hui l’euro. Il est présent dans quatorze pays (dont douze anciennes colonies françaises) regroupés en deux zones économiques et monétaires que sont l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). À ces pays s’ajoutent les Comores. Le FCFA est émis par trois banques centrales : la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) et la Banque centrale des Comores.
Le contexte et les acteurs du débat sur le CFA
5Le franc CFA est une monnaie au long cours. Créée dans un contexte colonial en 1945, elle a survécu aux luttes pour la décolonisation et aux indépendances des pays du giron français en Afrique noire. Durant cette période, elle a connu des changements mineurs, notamment au niveau des redéfinitions du sigle. Ainsi, le CFA était le franc des « colonies françaises d’Afrique » en 1945. En 1958, il est devenu le franc de la « communauté franco-africaine », avant de devenir en 1960 le franc de la « communauté financière africaine » dans l’espace de l’UEMOA. Dans l’espace de la CEMAC, le sigle CFA désigne la « coopération financière africaine ». Pour toutes les périodes historiques visées par ces dates, le principe de fonctionnement est resté le même. Il s’agit de la convertibilité garantie par le Trésor français, de la fixité des parités, de la libre transférabilité et de la centralisation des réserves de change à partir des comptes d’opération ouverts auprès du Trésor français, qui marque le lien indéfectible entre les banques centrales de la zone CFA et le Trésor français.
6Le contexte historique de la colonisation qui a vu la mise en place du FCFA, le lien congénital avec la France puis avec l’Union européenne, le système de fonctionnement de la monnaie (la garantie de la convertibilité par une puissance extérieure, la fixité des parités, la libre transférabilité et la centralisation des réserves), sont à l’origine de la controverse autour du franc CFA. Deux groupes de voix sont engagés concrètement dans le débat.
7Le premier est constitué par les défenseurs. En tête de peloton figurait Alassane Ouattara, ancien gouverneur de la BCEAO, ancien cadre du Fonds monétaire international et actuel président de la Côte d’Ivoire. Citons également le franco-béninois Lionel Zinsou, acteur de la finance internationale, banquier, ancien Premier ministre du Bénin, et Gilbert Ondongo, ministre d’État, ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Portefeuille public de la République du Congo, enseignant-chercheur de l’université Marien Ngouabi de Brazzaville. Parmi les avocats du CFA, en outre, il faut compter avec les voix des cadres de la BCEAO dont le gouverneur Tiémoko Meyliet Koné, celles d’opérateurs économiques comme Jean Kakou Diagou, banquier ivoirien, et Edoh Kossi Amenounvé, directeur général de la Bourse régionale des valeurs immobilières (BRVM).
8De l’autre côté se trouve le camp des opposants au franc CFA, parmi lesquels des activistes notoires comme Kémi Seba. Il est bon de noter aussi que le CFA est décrié par des célébrités du monde du sport et des arts, tels que Lilian Thuram, et des hommes de médias comme le chroniqueur Hamidou Anne. Il y a, en outre, des hommes politiques européens, à l’image du vice-président du Conseil des ministres italien, Luigi Di Maio. Pour clore cette liste, il faut citer des opposants politiques africains, et surtout des acteurs du monde de la recherche dont la figure de proue reste, à ce jour, l’universitaire togolais Kako Nubukpo, économiste et directeur de la Francophonie économique et numérique de l’Organisation internationale de la Francophonie, ancien ministre du Togo, ancien employé de la BCEAO.
Orientations théoriques et méthodologiques
9À propos du franc CFA, partisans de la rupture et partisans du statu quo produisent des discours qui se confrontent sur cette question, avec pour caractéristiques d’être propices aux études sur l’argumentation si on se réfère pour cela à Christian Plantin (2017), qui affirme que l’idée d’opposition des discours est une constante de la réflexion sur l’argumentation. Cette idée semble bien reprise dans la définition qu’il propose de l’adresse rhétorique.
L’adresse rhétorique est prononcée dans un espace de discours contradictoires, où toutes les interventions sont reçues et interprétées en fonction les unes des autres ; même si l’orateur cherche à effacer toute trace des contre-discours qui l’entourent, son discours est néanmoins structuré « en creux » par ses contre-discours (Plantin, 2017, p. 514).
10Il est dès lors possible de considérer comme adresses rhétoriques les interventions sur le franc CFA parce qu’elles sont produites, reçues et interprétées les unes en fonction des autres et forment, pour ainsi dire, un réseau discursif essentiellement dialogique et donc, propice à la confrontation d’opinion. Cette confrontation se déploie autour du CFA qui devient une question argumentative à laquelle des locuteurs donnent des réponses contradictoires organisées dans un discours et un contre-discours (ibid., p. 76). Par ce fait, les échanges sur la question du CFA, par leur nature et par les modes de constructions, relèvent de la polémique. De nombreuses réflexions ont abordé la question de la polémique dans l’espace public. Parmi ces perspectives, celle de Ruth Amossy constitue notre base de travail, parce qu’elle met en évidence les principes et les caractéristiques de la polémique. Issus des travaux de la chercheure, trois traits spécifiques de cette polémique seront empruntés pour mener notre réflexion. Il s’agit de la portée ou encore de l’objet de la polémique (Amossy, 2014, p. 48), de la polarisation extrême marquée par une structuration actancielle (ibid., p. 59) et de l’enjeu de disqualification de l’autre (ibid., p. 61). Pour Ruth Amossy, « la polémique est donc un débat autour d’une question d’actualité, qui comporte des enjeux de société plus ou moins importants dans une culture donnée » (ibid., p. 51). Ou encore :
[l]a polémique se réfère à un ensemble de discours qui circulent dans un espace social donné sur une question controversée, à laquelle sont données des réponses divergentes et mutuellement exclusives par des locuteurs qui tentent de disqualifier la thèse adverse ou l’adversaire qui la soutient (Amossy et Burger, 2011, p. 15).
11Cette distinction est de taille, car elle cadre bien ce qu’il convient de considérer comme polémique et ce qui ne l’est pas. Ruth Amossy établit ensuite que la polémique exploite une rhétorique de polarisation. Cette polarisation, selon Andrew A. King et Floyd D. Anderson, « peut être définie comme un processus à travers lequel un public extrêmement diversifié fusionne dans deux ou plusieurs groupes fortement contrastés et mutuellement exclusifs partageant une grande solidarité envers les valeurs que l’argumentateur considère comme fondamentales » (Amossy, 2014, p. 59).
12À terme, cela conduit à la construction d’au moins deux camps radicalement opposés. La polarisation pose enfin que, dans son rapport à l’autre, la polémique adopte une stratégie de disqualification. Il est alors question de discréditer soit l’opinion de l’autre, soit encore sa personne.
13À partir de ces éléments, une situation de polémique se présente chaque fois qu’il y a un débat sur une question d’intérêt public et que deux positions, deux pôles, s’affrontent par le moyen du verbe, avec l’intention de vaincre l’autre, de le discréditer ou de discréditer ses opinions et points de vue. Tout en valorisant systématiquement, comme le dit Christian Plantin (2017, p. 246), leurs personnes et leurs actes afin de se légitimer.
14Ainsi, le débat sur le franc CFA est d’intérêt général. Il aborde la question d’une monnaie partagée par plusieurs pays, garantie par un pays tiers qui se trouve être l’ancienne puissance colonisatrice. Cette polémique engendre deux camps qui transcendent les personnes pour s’incarner, dans la structure actancielle, à travers un jeu de rôles de défenseur d’une position ou d’adversaire de cette position (Amossy, 2014).
Analyse du débat sur le CFA : typologies argumentatives
15Le discours de « proposant » dans le corpus se caractérise par la convocation d’une diversité de techniques argumentatives, en référence à la typologie établie par Chaïm Perelman (2008)6. Les acteurs ont ainsi recours à l’argument pragmatique, d’autorité, par la peur, l’argument de la concession et celui par la liaison symbolique.
L’argument pragmatique
16Le discours de proposant, tant pour les défenseurs que chez les contempteurs du FCFA, a recours à l’argument pragmatique. Il s’agit d’une argumentation « qui permet d’apprécier un acte ou un événement en fonction de ses conséquences favorables ou défavorables » (Perelman et Olbrechts-Tyteca, 2008, p. 358).
17Pour les contempteurs, l’angle d’attaque choisi est celui des conséquences du maintien du franc CFA qui date de l’époque coloniale. Ils choisissent pour base d’analyse les conséquences actuelles et même certainement futures pour le développement économique et social des pays qui l’utilisent. Les propos et publications de Kako Nubukpo illustrent cet aspect. La trame de son discours est construite autour de l’impact du FCFA sur le développement des pays concernés. Il fait cas de la faible productivité des économies qu’il considère comme la conséquence de l’arrimage du franc CFA à l’euro. Il fait aussi cas de l’incapacité des gouvernants à entreprendre des politiques publiques hardies susceptibles de favoriser la transformation des matières premières produites, afin d’éviter leur simple exportation. Il souligne également le « siphonnage des ressources domestiques » (Nubukpo, 2017 [En ligne]) par les élites africaines et le rapatriement illimité des bénéfices des grands groupes français ou européens. Il note enfin le faible niveau des échanges intracommunautaires depuis les indépendances, qui consacre aussi « l’insertion primaire des économies des pays de la zone CFA au sein du commerce international » (ibid.). Dès lors, il établit que cette monnaie est contreproductive pour le développement de l’Afrique et spécifiquement des pays de la zone du CFA. Il en veut pour preuve les résultats économiques marqués par un « bilan dramatique » (ibid.) en référence aux indicateurs classiques de mesure du niveau de développement, dont notamment l’indice de développement humain. Dans cette même lancée, pour d’autres contempteurs du CFA comme les économistes Ndongo Samba Sylla (Sylla et Noirot, 2018 [En ligne]), Nicolas Agbohou (2000) et bien d’autres, la responsabilité du système franc CFA dans le sous-développement des pays est établie.
18De l’autre côté de la ligne de front, la stabilité macroéconomique des États ayant en partage le franc CFA est l’argument privilégié. En témoigne l’adresse rhétorique d’Alassane Ouattara à sa sortie d’audience avec Emmanuel Macron, le 16 février 20197. L’intervention de ce défenseur du FCFA avance la « solidité du CFA » comme point d’orgue de son argumentaire, avant de faire référence à son niveau de circulation dans l’Afrique de l’Ouest, son acceptation par les populations et son action « stabilisante pour nos économies ». Ces éléments discursifs invitent à une appréciation du CFA en fonction de ses conséquences qui, selon Alassane Ouattara, sont absolument positives.
19L’argument par la peur est connecté, dans une certaine mesure, à l’argument pragmatique tel que développé par les défenseurs. Soutenir le maintien du FCFA avec l’idée de son impact stabilisateur des économies des pays qui l’utilisent revient implicitement à convoquer une argumentation par la peur. En effet, si le franc CFA garantit la stabilité, en sortir revient à faire un saut dans l’instabilité comme l’atteste les discours de certains défenseurs, dont l’économiste Bruno Bernard (2017 [En ligne]) qui pose que « le franc CFA lié à l’euro est un bouclier de stabilité pour les populations locales ». La métaphore militaire « un bouclier de stabilité », le risque d’appauvrissement des consommateurs et la chute du pouvoir d’achat invoqué confortent l’idée que la rhétorique de ce défenseur du FCFA repose sur l’agitation de la menace d’instabilité systémique pour quiconque s’aviserait de sortir de la zone CFA. Le dirigeant d’entreprise ivoirien Jean Kacou Diagou (2019 [En ligne]) adopte également cette approche lorsqu’il affirme que le CFA est un rempart contre l’inflation. Il procède par comparaison avec les pays que sont le Ghana et le Nigéria pour établir que la zone FCFA échappe à la fluctuation des taux de change qui permet la maitrise de l’inflation et constitue un avantage comparatif.
L’argument d’autorité
20L’argument d’autorité est un mode de raisonnement rhétorique qui s’appuie sur l’opinion d’une personne faisant autorité dans un domaine donné. Selon Catherine Kerbrat-Orecchioni (2017, p. 126), « il consiste à convoquer, pour étayer ou valider une opinion ou un point de vue, le propos d’une personnalité particulièrement prestigieuse, ou compétente sur le sujet traité et dont l’auditoire admet l’autorité ».
21Il faut entendre par autorité ici une supériorité de mérite ou de séduction qui impose la confiance, le respect. Catherine Kerbrat-Orecchioni (ibid., p. 125) parle aussi d’autoautorité comme variante de l’argument d’autorité. C’est cet aspect qui est le plus convoqué dans le débat sur le FCFA. Alassane Ouattara, par exemple, ne manque pas de souligner sa carrière professionnelle dans la finance pour soutenir sa légitimité à se prononcer sur la question dans une déclaration officielle en date du 16 février 2019.
Je voulais vous dire une chose, j’ai entendu beaucoup de déclarations sur le franc CFA. Je tiens à faire cette déclaration qui est importante. Voyez-vous, je ne veux pas faire preuve de manque d’humilité, moi j’ai été directeur des études de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest qui émet le franc CFA, j’ai été vice-gouverneur, gouverneur de la BCEAO, j’ai été directeur général adjoint du FMI, je crois qu’il faut que ce débat cesse. Les gens en parlent sans savoir de quoi ils parlent. Le franc CFA est notre monnaie, c’est la monnaie des pays qui l’ont librement consentie et qui l’ont mise en place de manière souveraine, et ce depuis l’indépendance, depuis 1960. Le franc CFA est plus ancien que l’euro. Alors, personne ne parle de l’euro et ceci ne semble pas causer de problème. Alors je ne comprends pas ce faux débat sur le franc FCFA. Alors, je tenais à le préciser. Le franc CFA est une monnaie solide. C’est une monnaie qui est gérée par la BCEAO dont j’ai été le gouverneur, dont je suis aujourd’hui gouverneur honoraire, gérée uniquement par les Africains et c’est une monnaie qui est en circulation […] dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest8.
22Cette technique est aussi convoquée par Kako Nubukpo (2019b, p. 140-144) lorsqu’il évoque son expérience à la BCEAO. Il revient sur le processus de son recrutement, les travaux effectués et les responsabilités assumées qui ont permis de découvrir « les enjeux du franc CFA à la BCEAO ». Sa position sur cette monnaie découle de cette expérience qui lui permet de faire valoir un point de vue de personne avertie, autorisée à se prononcer sur la question. Il a clairement recours à l’argument d’autorité dans son ouvrage.
23Une fois de plus, on peut avancer que pourfendeurs et défenseurs du CFA utilisent le même type d’argument. L’analyse dégage aussi des techniques spécifiques dans le réseau discursif. Il s’agit, entre autres, de l’argument de la peur mobilisé par les défenseurs, et de l’argument symbolique qui domine chez les pourfendeurs.
L’argumentation par la liaison symbolique
24Les opposants au FCFA abordent aussi cette question à l’aune de la souveraineté des pays concernés au regard du contexte de mise en place (la colonisation) et du maintien du sigle initial. Les activistes et même les universitaires reprochent au FCFA, sur cette base, d’être une monnaie coloniale et néocoloniale.
Plus qu’une simple monnaie, le franc CFA permet toujours à la France d’organiser sur les plans économique, monétaire, financier, mais aussi politique ses relations avec un certain nombre de ses anciennes colonies, selon ses intérêts. Il est en somme la meilleure arme de la Françafrique, ce système de domination néocoloniale si spécial que l’État français a mis en place, à la veille des indépendances africaines, dans le but de conserver en sous-main les avantages du pacte colonial (Pigeaud et Sylla, 2018, p. 9).
25Dans cet extrait, avec le champ lexical de la domination (« colonial », « néocoloniale », « pacte colonial », « Françafrique », « colonies », « domination ») en relation avec celui de la manigance (« sous-main », « arme », « système », « Françafrique »), le locuteur adopte une posture de révélateur des manœuvres de l’ex-puissance coloniale pour perpétuer sa domination. En un mot, le franc CFA est considéré comme caractéristique de l’époque qui l’a vu naitre. Cette approche pourrait s’apprécier sous l’angle de la liaison symbolique. Selon Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca,
[l]e symbole se distingue du signe, parce qu’il n’est pas purement conventionnel ; s’il possède une signification et une valeur représentative, cette signification et cette valeur se tirent de ce qu’il semble exister, entre le symbole et ce qu’il évoque, un rapport que, faute d’un meilleur terme, nous qualifierons de rapport de participation. C’est la nature quasi magique, en tout cas irrationnelle, de ce rapport, qui distingue la liaison symbolique des autres liaisons (Perelman et Olbrechts-Tyteca, 2008, p. 446).
26Ce propos pose la question de la valeur et de la signification du symbole que Chaïm Perelman fait correspondre à un rapport de participation. Ramener cela au FCFA permet d’établir que cette monnaie représente ou perpétue la nature de la relation de domination qui l’a vu naître et qu’elle participe, par conséquent, à l’exploitation des ressources des pays qui l’utilisent, comme le souligne Demba Moussa Dembélé.
Plus de cinquante ans après les indépendances formelles et à la lumière des contraintes imposées par les relations institutionnelles avec la France, le franc CFA est plutôt le symbole d’une tutelle sur les politiques économiques et de la perpétuation de leur domination (Dembélé, 2016, p. 137).
27L’analyse lexicale de ce propos (« tutelle », « symbole », « domination », « imposées », « indépendances formelles ») dévoile l’angle sous lequel le CFA est perçu par certains observateurs : un instrument de prédation qui symbolise la perpétuation de la domination coloniale. La référence à Chaïm Perelman facilite la compréhension de cette lecture. Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca constatent que
[l]a liaison symbolique entraine des transferts entre symbole et symbolisé. Lorsque la croix, le drapeau, la personne royale, sont envisagés comme symboles du christianisme, de la patrie, de l’État, ces réalités suscitent un amour ou une haine, une vénération ou un mépris, qui seraient incompréhensibles et ridicules si, à leurs caractères représentatifs, n’était attaché un lien de participation. Celui-ci est indispensable pour susciter la ferveur patriotique ou religieuse (Perelman et Olbrechts-Tyteca, 2008, p. 447).
28L’intérêt de l’argumentation par la liaison symbolique réside au niveau des transferts entre symbole et symbolisé. Les Africains ont naturellement de l’aversion pour la période coloniale. Dès lors, cette aversion sera transférée à tout ce qui est considéré comme représentant cette période. C’est exactement le cas du CFA dans l’opinion des Africains et des détracteurs de cette monnaie.
29La position de proposant permet de recourir à des stratégies argumentatives qui soutiennent la nécessité de la rupture ou de la continuité. Cependant, le contexte fait qu’aucun actant ne peut s’enfermer dans ses convictions sans référence au discours qui défend la position contraire à la sienne. La référence à cet autre discours (lequel est remis en question), favorise l’émergence d’un discours d’« opposant » qui prend les aspects d’un discours polémique.
Le discours d’« opposant » : point d’ancrage de la polémique autour du FCFA
30La polémique s’incruste dans l’interaction discursive sur le franc CFA, avec principalement la stratégie de la disqualification, non seulement de l’autre actant, mais aussi et surtout de celle des points de vue. La polémique étant dans son fonctionnement orientée contre un autre discours et son auteur, l’analyse s’appuie ici sur la manière dont chacune des parties participant au débat parle de l’autre. Elle prend en compte également les termes dans lesquels le franc CFA est désigné par ses pourfendeurs. De cette analyse, il ressort un travail de disqualification réciproque, de disqualification du franc CFA et un recours à la violence verbale.
La disqualification de l’autre et du FCFA
31La volonté manifeste de discréditer l’autre et son discours sont une constante du réseau sur le franc CFA. Ainsi, pour ses défenseurs, affirmer, comme le fait Jean Kacou Diagou (Dreyfus Polichinelle, 2019 [En ligne]), prospère homme d’affaires ivoirien, « [s]ouvent, nos chercheurs qui font des déclarations sur le FCFA n’ont jamais géré quoi que ce soit ! Ils n’ont jamais été entrepreneurs de quoi que ce soit. Ils ne savent pas ce que ça coûte au Ghana par exemple d’être obligé d’augmenter les salaires de 10 % à 15 % tous les ans, parce qu’il y a l’inflation » revient à dénier la légitimité des opposants au franc CFA à se prononcer sur la question. Ce raisonnement à visée de disqualification est construit sous une forme de syllogisme dans la mesure où seuls ceux qui ont été entrepreneurs sont habilités à se prononcer sur le FCFA or, selon Jean Kacou Diagou, les chercheurs qui font des déclarations n’ont jamais rien géré. Par conséquent, ils ne sont pas légitimes à s’exprimer sur la question. En clair, il n’existe rien de probant tant au niveau pratique que cognitif qui fonde la position des chercheurs. Dès lors, ils sont disqualifiés, car n’ayant pas la légitimité nécessaire.
32Avec une orientation inverse, mais dans la même logique, Kako Nubukpo recourt à la modalité assertive pour qualifier négativement la supposée stabilité évoquée par les défenseurs du FCFA. En outre, il disqualifie les tenants de cette position dont notamment Alassane Ouattara et Lionel Zinsou en raison de leur âge.
Cette stabilité elle est illusoire et surtout mortifère parce qu’elle se fonde sur la paupérisation massive de nos populations. On bride le crédit, on bride toute l’activité. Ce qu’il faudrait faire c’est développer le crédit productif […] créer des emplois, et pour ça, il faut absolument sortir du franc CFA ; et je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi nous mettons 50 % de nos réserves de change auprès du Trésor à Paris. D’autres banques centrales déposent leurs réserves auprès de la banque des règlements internationaux. Je crois que c’est une question de génération. Les gens que vous venez de citer ont quasiment l’âge du franc CFA. Ils n’arrivent pas à comprendre les aspirations de la jeunesse (Hessoun, 2017 [En ligne]).
33Ce faisant, il engage une activité discursive de déconstruction tant de la position que de ceux qui la tiennent. Ainsi, attester l’incapacité des dirigeants à comprendre les aspirations de la jeunesse revient clairement à les disqualifier et à soutenir l’idée qu’ils doivent tirer les conséquences. Au-delà de la disqualification des tenants des opinions et même des opinions tenues, il y a une volonté de discréditer le CFA en lui-même. Cela procède d’un florilège de mots et d’expressions accolés au FCFA. Il s’agit, entre autres, de « monnaie coloniale », « monnaie au service du pacte colonial », « dépendance monétaire néocoloniale », « fonctionnement structurellement colonial », « mécanisme de drainage des ressources », « économie de traite », « servitude monétaire », « servitude volontaire », « l’arme par laquelle se perpétue la CFA », « arme invisible de la France », « redoutable instrument répressif », « empire monétaire ». Ces éléments foisonnent dans le discours des pourfendeurs du FCFA. L’utilisation de ces mots et expressions dans un contexte sociohistorique marqué par l’histoire coloniale et de forte susceptibilité vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale n’est pas sans effets. Tant par leur pesanteur sociohistorique que par leur analyse sémique, ils révèlent l’idée de perpétuation de la domination et de l’asservissement. Leur forte présence dans le discours sur le CFA relève d’un travail de qualification afin de mieux disqualifier la monnaie de la zone, en mettant en évidence son lien avec la colonisation.
La violence verbale
34Au-delà de la volonté de disqualification qui anime chacun des actants, le discours d’opposant vire à la violence verbale. Claudine Moïse (2012 [En ligne]) la définit, à partir de travaux relevant de plusieurs terrains, « comme un processus global qui se manifeste dans des “montées en tension”, analysables d’un point de vue interactionnel, et où se jouent rapports de pouvoir, processus de catégorisation, identité du sujet et actions sociales ».
35L’auteure note, par ailleurs, trois types de violence verbale entre lesquelles il n’existe pas de cloison étanche : la violence fulgurante, la violence polémique et la violence détournée. Dans la même logique, Ruth Amossy met l’accent sur la violence verbale en contexte polémique.
La violence verbale qui caractérise le polémique est indissociable de la structure d’échange argumentatif. De façon générale, le discours d’opposition est ressenti comme agressif lorsqu’il enfreint :
(1) les normes de la civilité exigées par l’interaction (virtuelle ou réelle) : il y a transgression des règles de la politesse et atteinte à la face de l’autre (dans le sens où l’étudient les interactionnistes) ;
(2) la déontologie de la discussion rationnelle, à savoir les règles de la discussion critique visant à la résolution des différends (tels que l’analyse la pragma-dialectique) [Amossy, 2008, p. 99].
36On peut retenir que la violence verbale est une agressivité langagière que Ruth Amossy présente comme un attribut de la polémique qui est « exercée pour empêcher l’autre de s’exprimer et d’exposer librement son point de vue » (ibid., p. 101). Elle se manifeste sous diverses formes dont l’assertivité, la délégitimation de la position ou de la personne, et l’insulte.
37La violence verbale par assertivité procède par des affirmations péremptoires. Selon Ruth Amossy (ibid., p. 102), « le péremptoire s’enracine dans un ton déclaratif de type autoritaire, qui ne souffre pas de la contradiction alors même qu’il la porte sur le terrain de l’adversaire ». Cette forme de violence verbale est perceptible dans le propos suivant d’Alassane Ouattara, toujours à sa sortie d’audience avec Emmanuel Macron :
j’ai été directeur des études de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest qui émet le franc CFA, j’ai été vice-gouverneur, gouverneur de la BCEAO, j’ai été directeur général adjoint du FMI, je crois qu’il faut que ce débat cesse. Les gens en parlent sans savoir de quoi ils parlent. Le franc CFA est notre monnaie, c’est la monnaie des pays qui l’ont librement consentie et qui l’ont mise en place de manière souveraine, et ce depuis l’indépendance, depuis 1960.
38Il y a dans cet extrait, qui reprend les éléments de langage produits par le même locuteur dans une interview diffusée par la chaîne de télévision France 24, le 27 novembre 20179, des assertions telles que « le franc CFA est notre monnaie », « c’est la monnaie des pays qui l’ont librement consentie et qui l’ont mise en place de manière souveraine » et « il faut que ce débat cesse », qui rattachent le propos à la violence verbale par assertivité au regard du ton déclaratif et autoritaire, mais aussi par la volonté du locuteur de faire taire l’autre, volonté traduite par la modalité déontique introduite par le verbe « falloir ».
39L’insulte est l’une des formes de violence verbale présente dans les discours sur le CFA et que l’extrait suivant de Hamidou Anne illustre.
Dans sa croisade contre le franc CFA, Kémi Seba, qui n’en est jamais à une grossièreté près, a brûlé, samedi 19 août, place de l’Obélisque à Dakar, un billet de 5 000 francs CFA (soit 7,60 euros) afin de montrer son grand courage et son sens du symbole. Je pense à tous ces économistes sérieux et ces hommes politiques qui ont d’objectives réserves sur la monnaie, mais demeurent inaudibles, tandis qu’un farceur récolte sympathie et oreille attentive sur un sujet sur lequel il ne connaît rien et n’a aucune légitimité. Quelle est l’étude crédible sur l’incidence du franc CFA sur nos économies réalisées par Kémi Seba ? De quelle réflexion pertinente, en dehors de sa logorrhée raciste et essentialiste, est-il l’auteur ? Le geste de l’activiste est tout simplement stupide.
Mais Kémi Seba n’est en rien un cas isolé, il est le roquet hypermédiatisé d’un pan entier au sein du continent. Il est le symbole de tous ceux que le professeur de philosophie et élève de Souleymane Bachir Diagne, Mouhamed El Hady Ba, appelle les « afroclowns ». Des individus qui inondent les réseaux sociaux avec un discours raciste et creux, inutile et dangereux, sur le devenir du continent. Leurs saillies sont souvent pleines de bonne volonté, mais bien maigres quand il s’agit d’argumenter afin de crédibiliser le propos. Ils se contentent de citer Cheikh Anta Diop et quelques autres « pères » pour justifier une rengaine ridicule et extrémiste (Anne, 2017 [En ligne]).
40Le lexique injurieux est perceptible avec les mots « afroclowns », « grossièreté », « roquet hypermédiatisé », « discours raciste ». On constate que le locuteur s’en prend clairement à Kémi Seba et ses amis. Il entend aussi délégitimer leur intervention dans le débat sur la base de ce qu’ils n’ont produit aucune réflexion susceptible de soutenir les positions défendues. À l’analyse, il y a une volonté clairement affichée de déconsidérer l’autre et son point de vue (les « afroclowns »). C’est d’ailleurs cette dynamique qui prévaut lorsque, dans un passage cité plus haut, Kako Nubukpo, parlant de la position antérieure au 21 décembre 2019 d’Alassane Ouattara sur le CFA et de Lionel Zinsou, dit : « Je crois que c’est une question de génération ». Il utilise le critère de l’âge pour discréditer ces deux défenseurs du CFA.
41Le discours sur la question du FCFA est ainsi irrigué par la polémique de sorte que les réponses apportées et les points de vue développés par les actants se rejettent mutuellement. Mieux, c’est parfois la personne, en plus de son point de vue, qui est remise en cause. Le constat est aussi que, dans le camp des opposants à cette monnaie, une ligne de démarcation est perceptible et chacun semble se présenter comme le meilleur défenseur en déniant cette qualité à certains. Les attaques en règle (dans l’extrait analysé ci-dessus) de Hamidou Anne contre Kémi Seba et les « afroclowns » en sont la preuve. En clair, il y a d’un côté ceux qui sont habilités à critiquer et de l’autre, ceux qui n’ont pas ce droit au regard de « critères intentionnels ou moraux » (Amossy, 2008, p. 103).
Au-delà de la polémique, la nécessité d’une transition monétaire
42Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que le débat sur le FCFA, avant l’annonce du 21 décembre 2019 (Duhem, 2020 [En ligne]), a eu le mérite de mettre sous les projecteurs une question importante de la vie économique, politique et monétaire de cet ensemble de pays partageant le CFA. Mieux, ce débat aura favorisé la construction d’un discours dominant qui a fait bouger les lignes de manière considérable. Sans aucun doute, cela a contribué à la prise des décisions annoncées le 21 décembre 2019 à Abidjan portant sur la réforme du franc CFA. C’est à ce niveau que réside l’intérêt de la polémique qui s’est engagée sur la question et on peut rejoindre sur cette base Ruth Amossy qui a fait l’apologie de la polémique dans un ouvrage paru en 2014.
43En outre, il est impossible d’aborder cette question du FCFA sans remarquer la qualité des personnalités qui participent à cette polémique. Ainsi, d’Alassane Ouattara à Kako Nubukpo en passant par les opérateurs économiques que sont Jean-Louis Billon et Jean Kacou Diagou, pour ne citer que ceux-là, le constat est clair. Ces personnalités, qui se prononcent sur la question éminemment technique du franc CFA, ont fait leurs preuves dans les institutions internationales, dans la production de travaux de recherche, dans les amphithéâtres des universités, dans la gouvernance publique ou privée. Dès lors, la confrontation de tant de voix autorisées qui convoquent à quelques détails près les mêmes techniques argumentatives (argument pragmatique, argument d’autorité, recours à la polémique) ne peut que générer le trouble chez le citoyen ordinaire, peu familier des questions monétaires.
44D’autres éléments peuvent apparaître comme troublants. Le discours souverainiste soutenu par l’argumentation par la liaison symbolique qui innerve l’opposition au CFA laisse perplexe au regard des performances économiques et de la capacité à créer de la richesse indispensable à la promotion d’une monnaie réellement souveraine. Bien entendu, la question de la souveraineté est pertinente. Plus d’un demi-siècle après l’accession aux indépendances, il est inacceptable de maintenir le statu quo dans les relations économiques avec l’ancienne métropole avec, par exemple, des administrateurs français au conseil d’administration de la Banque centrale, au comité de politique monétaire de la Banque centrale et à la commission bancaire. Ce principe a été fort opportunément arrêté, conformément aux mesures proposées par la réforme annoncée le 21 décembre 2019. Toutefois, l’annonce de ces réformes s’est faite en présence du président français en visite à Abidjan (Côte d’Ivoire). Ce qui ne manque pas d’intriguer et de signaler que les assertions selon lesquelles les États africains décident et gouvernent la monnaie en toute souveraineté ne relèvent que d’une rhétorique de non-ingérence qui voile difficilement la réalité des faits. Il faut désormais espérer aussi que les nouvelles mesures, assez pertinentes, ne relèvent pas elles aussi d’une rhétorique du changement en vue de satisfaire une opinion publique de plus en plus critique, sans engager des travaux de fonds susceptibles d’adresser cette question.
Conclusion
45La monnaie dans les pays de la zone CFA est une question d’intérêt public autour de laquelle plusieurs voix se rencontrent et s’opposent relativement à la voie à suivre pour assurer le bien-être des populations, mais également pour faire des indépendances des pays concernés une réalité. Cette question est ainsi à l’origine d’une production discursive importante dont l’analyse dans une perspective rhétorico-argumentative conduit à plusieurs résultats. Cette analyse dévoile deux positions opposées dans le déploiement desquelles les actants font des propositions en recourant pratiquement aux mêmes techniques argumentatives. Elle note aussi le discours polémique qui émerge de la confrontation entre les parties qui participent au débat. Cette similitude des arguments et des stratégies convoquées de part et d’autre par des personnalités faisant autorité sur la question traitée crée de la confusion au niveau de l’auditoire. Toutefois, il est intéressant de mettre en évidence une spécificité argumentative utilisée par les pourfendeurs du CFA : l’argument par la liaison symbolique. Cette technique argumentative remet la souveraineté des pays africains au centre du débat et soulève la question des relations entre la France et l’Afrique. Elle témoigne de ce que ces relations seront, pour longtemps encore, abordées à travers le prisme du passé ou du passif colonial. Cette perception du CFA comme outil de perpétuation des liens coloniaux, mais aussi et surtout, comme instrument d’asservissement des États africains et de pillage des ressources des pays de la zone CFA, est largement répandue dans les opinions publiques africaines. Elle est à l’origine de ressentiments et d’émotions négatives. Sa convocation, sans préjuger de sa pertinence dans le débat, engendre une certaine idéologisation de la question qui n’est pas nécessairement indispensable dans le traitement d’un sujet éminemment technique.
46Au-delà de cette difficulté, l’intensité de ce débat, auquel participent tous ceux qui voudraient apporter leur point de vue, témoigne de la libération du débat public, notamment sur un sujet resté longtemps tabou. Cette libération est à l’origine de l’effervescence discursive dans laquelle rhétorique du changement et rhétorique de la continuité s’affrontent. Cette effervescence a sans doute favorisé un discours dominant contre le CFA avec certainement comme conséquences les décisions de réforme annoncées.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Cet activiste controversé français d’origine béninoise a détruit un billet de 5 000 francs CFA lors d’un rassemblement à Dakar en signe de protestation contre le maintien de cette monnaie qu’il juge coloniale.
2 Le 21 décembre 2019, dans une conférence de presse, les présidents Emmanuel Macron et Alassane Ouattara annonçaient la fin du CFA qui sera remplacé par l’Eco, la monnaie unique de la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (voir la vidéo sur la chaîne YouTube de France 24 : https://www.youtube.com/watch?v=C6eg53Brk0o [durée : 57mn18]).
3 Dans une conférence de presse commune lors de la visite d’Emmanuel Macron à Abidjan, Alassane Ouattara a annoncé officiellement la fin de parcours du franc CFA. Cette annonce fait suite aux critiques de plus en plus ouvertes provenant aussi bien des chercheurs, des opérateurs économiques que de personnalités politiques. La réforme prend en compte trois changement majeurs : le changement du nom de la monnaie, l’arrêt de la centralisation de 50 % des réserves de change au Trésor français et la fermeture du compte d’opérations, et le retrait des représentants de la France des organes de décision et de gestion de l’Union économique monétaire ouest africaine (UEMOA).
4 À la suite d’une intervention du président ivoirien Alassane Ouattara sur le CFA à sa sortie d’audience avec le président français Emmanuel Macron, une polémique a éclaté sur un éventuel droit de veto de la France sur la BCEAO. La conseillère en communication est intervenue pour souligner l’indépendance totale de cette institution régionale.
5 Dans une intervention sur la crise migratoire dans la Méditerranée le 21 janvier 2019, le vice-président du Conseil italien, Luigi Di Maio, a accusé la France d’être à l’origine du drame des migrants du fait de sa politique coloniale. Cette intervention a provoqué une crise diplomatique entre la France et l’Italie. Elle a aussi accentué la polémique sur le CFA, considéré comme l’instrument par lequel la France appauvrit les pays africains.
6 Dans cette typologie, il y a quatre grandes familles de techniques argumentatives : les arguments quasi-logiques, les arguments basés sur la structure du réel, les arguments qui fondent la structure du réel, et la dissociation.
7 Extraits des propos d’Alassane Ouattara, président ivoirien, à sa sortie d’audience avec le président Emmanuel Macron, le 16 février 2019, URL : https://www.youtube.com/watch?v=DmiJVhwm2jY.
8 Extraits des propos d’Alassane Ouattara, président ivoirien, à sa sortie d’audience avec le président Emmanuel Macron, le 16 février 2019, URL : https://www.youtube.com/watch?v=DmiJVhwm2jY.
9 Interview d’Alassane Ouattara sur la chaîne de télévision France 24, le 27 novembre 2017, URL : https://www.youtube.com/watch?v=D8ztTzHHqiE (durée : 1h54 mn).
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