Chapitre 7
Pour une analyse sémiotique de l’image de soi d’Ali Bongo sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter
p. 115-134 (volume 2)
Texte intégral
1Dans cette contribution, nous proposons d’aborder la question des nouvelles voix/voies du numérique avec un corpus extrait des réseaux sociaux. Les nouvelles voix virtualisées qui s’expriment sur ces réseaux se différencient des pratiques discursives politiques habituelles où l’acteur politique s’exprime en face à face avec son auditoire. Nous nous interrogeons sur le fait de savoir si ces nouveaux dispositifs et ces nouvelles pratiques définissent d’autres stratégies communicationnelles en Afrique francophone. En envisageant cette question sur la base de l’observation des différentes formes de médiatisation des sociétés actuelles, nous sommes tentée de poser au préalable que si l’enjeu même de toute prise de parole politique reste celui de la conquête et de l’exercice du pouvoir, le numérique a tendance à défier les pratiques rhétoriques habituelles du discours, voire à s’y substituer, en y apportant d’autres liturgies politiques, d’autres scénographies discursives et d’autres instruments de persuasion. Ces « nouvelles » voix/voies contribuent d’ailleurs au phénomène de l’omniprésence de la parole politique qui envahit les espaces privés des individus. Les réseaux sociaux, dont les dispositifs de communication offrent la possibilité de s’adresser à un large public, aux jeunes de la société, mais aussi aux acteurs politiques, ont un rôle majeur dans ce processus. Or, il apparaît bien que l’Afrique ne reste pas en marge de cette hypermédiatisation.
2Dans des contextes sociopolitiques complexes, comme c’est le cas en Afrique francophone, l’émergence des réseaux sociaux participe de la restructuration des conceptions de la politique et surtout de la manière dont se construit, de nos jours, l’image des hommes politiques. Pour les acteurs politiques africains, les défis communicationnels s’élargissent dans un espace où la parole est donnée et réévaluée au plan interactionnel avec les jeunes qui fréquentent assidûment les réseaux sociaux. Les dispositifs socionumériques définissent du même coup des ajustements qui ont pour but d’influencer les comportements sociaux et d’accentuer la vulgarisation des idéologies. C’est ainsi que le dynamisme discursif fonctionne en symbiose avec des images qui se superposent aux « messages » verbaux. Cette hybridité peut avoir pour conséquence d’apporter davantage d’attrait voire de prestige à l’activité politique. Les images semblent apporter une performance accrue à la dynamique de l’action politique, car elles mettent au contact direct de la réalité, induisant aussi une certaine vivacité de la parole politique. La circularité interactive caractéristique des réseaux polysémiotiques participe à une mise en scène d’une libéralisation de la parole.
3Dans cet article, nous proposons une analyse iconotextuelle de l’image de soi d’Ali Bongo, le chef de l’État du Gabon, sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Nous nous intéressons à la construction de l’image de soi du président au sens de l’ethos, en faisant l’hypothèse que celui-ci est étroitement imbriqué dans la mise en scène de l’icône photographique. Autrement dit, pour nous, la notion de l’ethos est envisagée non pas dans le cadre habituel du dispositif textuel ou oratoire, mais dans le cadre d’un dispositif hybride et en constant mouvement : le réseau social.
4Ali Bongo, président du Gabon depuis 2009, a été réélu en 2016 à l’issue d’une élection controversée. Tout au long de sa trajectoire politique, les réseaux sociaux l’ont servi dans sa conquête électorale, notamment par le relais des rencontres politiques, des diffusions de projets politiques et d’une participation plus remarquable de ses partisans pour galvaniser l’ardeur militante autour du candidat. C’est ainsi que la page Facebook ou le compte Twitter deviennent un espace de diffusion, de vulgarisation et de promotion de l’action politique du président gabonais. Si l’image diffusée par Ali Bongo déclenche une intense interactivité, elle a aussi pour but de gagner l’assentiment des utilisateurs ; car, comme le souligne Roland Barthes (1970, p. 315), l’image de soi ce sont « [l]es traits de caractère que l’orateur doit montrer à l’auditoire (peu importe sa sincérité) pour faire bonne impression : ce sont ses airs. L’orateur énonce une information et en même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela ».
5Si nous nous référons à la notion d’ethos pour étudier les icônes photographiques d’Ali Bongo, la persuasion et l’émotion apparaîtront en filigrane, comme des valeurs iconotextuelles (Adam, 2019) dynamisant les représentations mentales de l’action politique pour produire une certaine « réalité » ou du moins, son simulacre. Nous nous poserons la question des incorporations de l’ethos d’Ali Bongo et des démarches du sujet pour les accomplir sur et par les réseaux sociaux.
6Ainsi, sans prétendre épuiser tous les aspects de l’image de soi d’Ali Bongo sur les réseaux sociaux, nous posons l’hypothèse que l’iconique, en dehors de sa dimension informationnelle, renforce la crédibilité certes, mais s’attache aussi à d’autres caractéristiques afin de préserver et de cultiver une certaine face. Nous entendons aussi retenir le phénomène iconotextuel comme une stratégie pragmatique, selon laquelle la photographie produit à elle seule son effectivité (son propre message). Cette association ne brouille pas le processus communicationnel, bien au contraire, elle renforce l’efficacité persuasive de la construction de l’image de soi. Avant de nous atteler à l’étude des iconotextes de notre corpus, nous préciserons le cadre théorique et la méthode mise en œuvre tout au long de l’analyse.
De l’ethos rhétorique à l’ethos socionumérique
7Commençons par rappeler comment Aristote conçoit l’ethos dans la Rhétorique (1991, p. 22-23, Rhét. i, 1356a). Pour l’auteur, l’ethos, ce sont des attributs que l’orateur construit dans son discours afin d’exercer une influence sur son auditoire. Cela se configure par des caractères moraux et distingués. Cette mise au point aristotélicienne est nécessaire, mais elle est cependant loin de recouvrir toutes les conceptions contemporaines qui développent l’ethos en distinguant l’ethos produit par le discours et en dehors du discours : pour Dominique Maingueneau (1984, p. 100), l’ethos ne se construit pas uniquement par le discours, mais s’inscrit aussi dans le corps et l’action. C’est pourquoi la notion est élastique et incorporative selon la pratique disciplinaire et les postures méthodologiques.
8Nous pouvons nous appuyer sur des occurrences associées généralement à sa caractérisation : « images de soi », « ethos préalable », « ethos discursif », « présentation de soi », « habitus », « identités ». Nous retiendrons ici l’image de soi et la présentation de soi comme des termes plus appropriés, selon nous, à la dimension interactionnelle de l’ethos, surtout dans les pratiques socionumériques. L’image de soi se construit, se modifie et est toujours en mouvement. Autrement dit, c’est le sujet qui est fondamentalement la source de cette construction et qui cherche à en tirer toutes les ficelles et à s’approprier les scènes.
9La référence à Aristote rappelle que l’ethos a pour finalité la persuasion. L’orateur cherche à se saisir d’une scénographie et à la rendre favorable pour lui auprès de ses interlocuteurs. Il tente de modifier leur perception, d’influencer leur imaginaire et leurs représentations : « [l]’orateur présente une image et en même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela » (Barthes, 1970, p. 315).
10Ruth Amossy et Dominique Maingueneau décrivent le caractère immanent de l’ethos (ou de la présentation de soi) dans toutes les prises de parole et donc dans toutes les interactions sociales. Plus précisément, la construction d’une image de soi ne participe pas seulement d’une entreprise de persuasion délibérée ou d’une interaction en face à face : elle est au cœur de tous les discours qui circulent dans l’espace social, écrit Ruth Amossy (2010, p. 10). L’ethos est donc un terme adapté à un espace comme le numérique et particulièrement aux réseaux socionumériques, dont l’attribut principal est l’échange social. Il nous semble même que l’ethos a une très grande pertinence sur ces réseaux, en ce qu’il fait émerger la dimension « égocentrique » des sujets sociaux.
11Nous faisons une extension de l’ethos ou de la présentation de soi vers la conception sociologique de l’image de soi en faisant appel aux phénomènes de théâtralité énoncés par Erving Goffman dans La mise en scène de la vie quotidienne (1973). Ces phénomènes décrivent, eux aussi, l’influence mutuelle exercée par les partenaires lors de l’échange. Chaque sujet s’efforce de donner une certaine représentation de lui-même aux autres participants en s’investissant dans un rôle ou en affichant une certaine face. Nous supposons donc que les plateformes et les réseaux socionumériques sont des dispositifs interactionnels conditionnés pour mettre en spectacle l’« ego » et l’« hyper » dans la mise en scène de l’activité quotidienne du sujet. Par conséquent, Facebook et Twitter apparaissent comme un standard de l’effectivité de l’image de soi dans la théâtralisation qu’ils permettent, voire comme un mode d’influence.
12Les réseaux sociaux sont propices à la théâtralisation de soi, certes, mais le numérique amène des spécificités et des contraintes qui ne sont pas nécessairement présentes dans l’ethos dit discursif. Nous pensons aussi que l’« art de la parole » et l’« allure » incarnée de l’orateur entrent en conflit avec les logiques éminemment « scripturaires » des écrans en réseau (Michel de Certeau, cité par Gomez-Mejia, 2016). Par exemple, l’image sollicite d’abord le regard pour impacter la cognition de l’utilisateur.
13Par ailleurs, ces plateformes mettent l’accent sur une image, qui est généralement du ressort de l’utilisateur, et que celui-ci manipule à volonté. De plus, le sujet habite continuellement un corps iconique, alors que l’ethos discursif distingue le locuteur (sujet parlant) et le locuteur réel, par exemple (Ducrot, 1984). Par ailleurs, les moyens polysémiotiques, dont l’ethos verbal clairement exprimé par « je » ou « nous » et la mise en scène d’une photographie, qui illustre une certaine posture du sujet, sont des modalités énonciatives associées pour l’efficacité de la persuasion sur les réseaux sociaux. Gilles Declercq étendait d’ailleurs les caractéristiques de l’ethos au corps bien avant l’émergence des réseaux, en écrivant :
Ton de voix, débit de la parole, choix des mots et arguments, gestes, mimiques, regard, posture, parure, etc. sont autant de signes, élocutoires et oratoires, vestimentaires et symboliques, par lesquels l’orateur donne de lui-même une image psychologique et sociologique (Declercq, 1992, p. 48, cité par Couleau, Deseilligny et Hellégouarc’h, 2016 [En ligne]).
14Nous avons, par ailleurs, affaire à un ethos dit politique qui par conséquent agit sur l’imaginaire social (représentations, croyances, stéréotypes, etc.). Le sujet, sur les réseaux sociaux, actualise toutes formes de modalités éthotiques pour donner à voir ou à signifier ses actions, en particulier par un ancrage pathémique. L’icône photographique nous semble le « signe » par excellence de la crédibilité, voire de la légitimité, que l’homme politique veut qu’on lui reconnaisse.
15Notre démarche consistera à considérer la construction de l’ethos d’Ali Bongo sur les réseaux sociaux comme scénarisation de sa visibilité. Nous prendrons en compte les icônes photographiques et les différents métatextes produits par le sujet.
Le pluriparamétrage de l’ethos socionumérique d’Ali Bongo
16L’enjeu de l’ethos socionumérique est heuristique, car son déploiement explicite la pratique politique. Sur les pages Facebook et Twitter d’Ali Bongo, nous pouvons identifier d’ores et déjà les teknè (au sens d’Aristote) qui permettent au sujet d’être « digne de foi » ou d’apparaître comme tel. Il semble que les dispositifs prennent corps dans une sorte de rhétorique virtuelle. L’icône photographique opère avec d’autres ressources que le discours verbal qui emploie par exemple des pronoms personnels. Autrement dit, l’ethos d’Ali Bongo sur Facebook et sur Twitter s’incarne conjointement dans le corps iconique et dans des énoncés verbaux.
17Dans un premier temps, nous remarquons que les réseaux sociaux Facebook et Twitter obéissent au contrat de communication par le premier principe de la conception du profil. Celle-ci est déterminante pour faire valoir la légitimité de l’acteur politique, entre autres. La construction de l’« identité numérique » est donc essentielle. Selon François Perea,
[d]ans l’espace du web social proclamé participatif et interactif, l’internaute est omniprésent, inscrit dans une situation de communication caractérisée, entre autres, par la publicité des échanges, par l’absence de coprésence physique des participants, par des usages linguistiques et interactionnels propres et par le partage de praxis et de références communautaires. Cette absence de coprésence suppose donc une explicitation identitaire de l’instance énonciatrice (qui parle ?) qui peut se faire de multiples manières, en tension entre un jeu de contraintes techniques et légales d’une part, et une liberté identitaire d’autre part. Ici se trouvent les formes premières de l’identité numérique (Perea, 2010, p. 144).
18Par conséquent, la conception d’un « profil » est l’entrée du jeu de l’ethos. Les paramétrages socionumériques de Facebook et Twitter fonctionnent de cette manière : nom, fonction sociale, lieu, autres lobbies. De ce fait, contrairement à d’autres utilisateurs lambda, les acteurs politiques n’usent pas de pseudonymes et les portraits photographiques obéissent aux contraintes d’un ethos de sérieux. À titre d’exemple, nous reproduisons deux portraits d’Ali Bongo sur Twitter (fig. 1) et sur Facebook (fig. 2).
Figure 1. Profil d’Ali Bongo sur Twitter

Source : Compte Twitter d’Ali Bongo Ondimba @PresidentABO, créé en février 2015, URL : https://twitter.com/PresidentABO [consulté le 13 septembre 2019].
Figure 2. Profil d’Ali Bongo sur Facebook

Source : Compte Facebook d’Ali Bongo Ondimba, créé le 15 septembre 2010, URL : https://www.facebook.com/alibongoondimba [consulté le 13 septembre 2019].
19Sur les figures 1 et 2, l’identité d’Ali Bongo est repérable par le nom et la photographie qui répondent à la question « qui parle » ? Toutes les images ont pour but de mobiliser les regards d’autres utilisateurs. Cette présentation comprend le dédoublement du profil (photographie de couverture et photographie de profil). On remarque que les expressions du visage et la gestuelle diffèrent dans les deux réseaux Facebook et Twitter pour la photographie de profil, en plan rapproché : sur l’une, le président sourit, détendu et applaudissant (Twitter) ; sur l’autre, il semble réfléchi et sérieux, presque grave, les mains posées sur un bureau, sans doute officiel (Facebook). Cette figure du « sérieux » est lisible sur les photographies de couverture où apparaissent d’ailleurs autour de lui, qui est en position centrale, les membres du gouvernement (Twitter) et d’autres présidents africains, suggérant une dimension internationale, lors d’un forum (Facebook) ; sur Facebook il s’apprête à prendre la parole à une tribune où figurent à l’arrière-plan des drapeaux d’une quinzaine de pays. Ces mises en scène photographiques incorporent la légitimité du sujet et se réfèrent clairement au statut éminent d’un président en exercice.
20En effet, le statut, comme la fonction sociale, sont significatifs et les énoncés les précisent : « Ali Bongo Ondimba. Président de la République Gabonaise » (Twitter) ; « Ali Bongo Ondimba. Politicien » (Facebook). Les photographies permettent d’incarner la fonction et ses attributs symboliques comme la responsabilité, le sérieux et les qualités éthiques. Être entouré de son gouvernement suggère l’action coordonnée, être entouré d’autres homologues présidentiels définit cette stature de chef.
21Ces caractéristiques déterminent et influencent la posture interactionnelle des autres utilisateurs (ou visiteurs). Les dispositifs correspondent à la relation dominant/dominés. Sur les réseaux, il est facile parfois d’évaluer cette effectivité par les postures d’utilisateurs, qui peuvent être conflictuelles, à l’exemple de la figure 3 (les réactions aux hommages d’Ali Bongo à Omar Bongo, son père), ou élogieuses, en incitant à l’enthousiasme.
Figure 3. Un exemple d’interaction

Source : Post Facebook d’Ali Bongo Ondimba, 6 juin 2015, URL : https://www.facebook.com/alibongoondimba/photos/a.761777820510069/935871626434020 [consulté le 10 août 2019].
22Les clivages d’opinions sur les réseaux sociaux sont récurrents et attestent d’une libéralisation de la parole, comme le montre la figure précédente (fig. 3). Par ailleurs, les interactions ne se déroulent pas comme un « bavardage » (ibid.), mais comme une « réaction » aux messages. Toutefois, l’interactivité avec le titulaire du compte est un leurre, car les interactions se font entre les utilisateurs, et le sujet « Ali Bongo » n’interagit nullement dans les faits. Par conséquent, la communication est particulièrement verticale, d’où sa tendance informative dominante. Cette verticalité de l’échange est conjointe à la stature du sujet : il est le chef.
23Dans le contrat de communication tacite, le lieu d’échange (soit l’interface de Facebook et de Twitter) devient symbolique et s’organise selon des rapports de force au sens de Pierre Bourdieu (Charaudeau, 2014, p. 40). Contrairement à d’autres utilisateurs, Ali Bongo construit un dispositif d’interaction qui insiste sur la reconnaissance par les utilisateurs de son statut social. Nous l’avons vu dans les figures 1 et 2, et cela est manifeste également pour la figure 4.
Figure 4. Mise en scène de l’activité politique (réception du gouvernement)

Source : Tweet d’Ali Bongo Ondimba, 1er avril 2019, URL : https://twitter.com/PresidentABO/status/1112712419430809605 [consulté le 19 juin 2019].
24La relation entre le texte et l’image retient, ici, notre attention. Il nous semble que l’image croise les contenus verbaux pour dénoter l’information. Par conséquent, l’image a plutôt une valeur illustrative : elle apporte des précisions sur la nature, les participants et les objectifs de la rencontre (« J’ai échangé » + posture des personnalités sur la photographie). De plus, le corps iconique d’Ali Bongo habite la posture de la légitimité, notamment par la position centrale du président, ses conseillers politiques assis de part et d’autre, et son allure directionnelle. Nous sommes en présence d’un ethos de chef qui, en s’entretenant avec des conseillers nombreux, fait une monstration de la capacité d’administration raisonnée, de gestion éclairée. Cela peut suggérer que le chef veille sur les citoyens en prévoyant des actions en leur faveur, en concertant des actions réfléchies.
Les différentes images d’Ali Bongo
25Nous rappelons brièvement qu’une analyse iconotextuelle consiste à définir les relations entre les dispositifs iconiques et les contenus qu’ils véhiculent. Il s’agit donc de réfléchir sur des formes de textualisation de l’icône (Adam, 2019), sur des objets hybrides dans lesquels l’interaction du texte et de l’image est seule apte à produire le sens, l’émotion, la valeur esthétique et, le cas échéant, la narration1.
26Dans un premier temps, nous nous sommes intéressée à la portée expressive des images, voire à leur caractère d’images-arguments (Moirand, 2003, p. 95). Nous observons que c’est par le code iconique que le sujet narre l’évènement, voire affiche l’éthique et la valeur sociale. Par conséquent, ces éléments incarnent des charges cognitives et émotionnelles. L’émotion rend pertinente l’activité politique en donnant plus de sens à l’action menée par le sujet, et la charge émotionnelle découlant de cette pratique captive l’utilisateur. Nous le verrons pour les icônes des figures 5 et 6.
Ethos d’humanité
Figure 5. Ali Bongo exécute une danse traditionnelle gabonaise

Source : Compte Facebook d’Ali Bongo Ondimba, photographie postée le 24 juillet 2016, URL : https://www.facebook.com/alibongoondimba/photos/1162069440480903 [consulté le 10 août 2019].
27Les postures servent à définir l’identité culturelle ou sociale du groupe auquel appartient le sujet. Afin de canaliser l’intérêt des Gabonais, il faut que le président leur donne une certaine visibilité. L’icône devient alors un code de reconnaissance. Nous l’avons dit, l’image doit captiver suffisamment les utilisateurs et influencer leur représentation. Pour ce faire, Ali Bongo incorpore des faces symboliques, comme le montre la figure 5 où, en tenue décontractée, mais non traditionnelle, il esquisse la gestuelle d’une danse face à un danseur et à faible distance de lui, comme s’ils étaient à l’unisson. Les danses urbaines ou populaires exécutées par Ali Bongo, par exemple, altèrent la verticalisation du pouvoir pour démontrer une capacité à s’adapter à la vie sociale des citoyens ou à pratiquer leurs modes de vie. La pénétration dans la vie sociale permet de contrer les jugements négatifs, de déconstruire les manières d’être d’un président pour construire celles d’un homme du collectif, voire celles d’un homme ordinaire. Le sujet se montre comme capable et désireux de s’adapter aux pratiques sociales. Mais avec la figure 6 et le contact rapproché avec une vieille femme qu’il embrasse devant les regards attendris des villageois, c’est l’affectivité qui est mobilisée.
28L’intérêt des pratiques sociales que nous qualifions de liturgiques pour les hommes politiques est d’humaniser leur image, de la rendre moins solennelle en déconstruisant les mythes de l’inaccessibilité du chef, et de le montrer pétri de sentiments respectueux et aimants, ici pour les mères.
Figure 6. Visite d’un village à l’occasion de la fête des Mères

Source : Tweet de @PresidentABO, 27 mai 2018, URL : https://twitter.com/PresidentABO/status/1000662575342870528 [consulté le 10 août 2019].
29Loin d’être un fait ordinaire, c’est une stratégie communicationnelle qui rappelle qu’une identité sociale se construit à travers les représentations pour que tout « discours politique » ait du sens. Pour permettre à l’homme politique d’être reconnu et perçu dans son identité de la part des citoyens, les réseaux permettent une intensification de la communication (par le système de partage) : « L’ethos est alors censé s’autoalimenter par boucles récursives grâce à l’effet-réseau […]. L’ethos génère ici de l’autorité, au sens où il augmente ceux à qui il s’adresse » (Merzeau, 2015 [En ligne]).
30La reconnaissance de l’identité sociale se réalise par la mise en scène des symboles du groupe social auquel appartient le sujet. Ces symboles parlent davantage, car ils ont l’aptitude d’émouvoir l’instance citoyenne ou les utilisateurs pour dissoudre la ligne dominant/dominés qui n’est plus représentée comme elle l’était avec l’ethos du chef. Car l’image de soi projetée par le sujet doit être capable de susciter la sympathie, dans le sens fort de « sentir avec », écrit Ruth Amossy (2008, p. 113). Ali Bongo montre donc qu’il s’accommode aux rites de sa société. Selon Claude Rivière,
[t]out affoulement, pour reprendre le terme de J. Beauchard, toute relation intragroupale même dans les microgroupes suppose, comme le soulignait E. Goffman, que l’on fasse bonne figure et que l’on ne perde pas la face. Nous théâtralisons dans les moindres rapports sociaux (Rivière, 1988, p. 113).
31Cela suggère, à l’exemple de la figure 6, que le sujet saisit l’occasion d’une fête nationale (fête des Mères) pour croiser les regards sympathiques des utilisateurs. Il figure, dans son rapport de familiarisation avec la foule et l’embrassade exécutée, un ethos d’humanité à travers la mise en scène sociale de cette photographie et le message d’hommage aux mères qui l’accompagne. En effet, « être humain se mesure à la capacité de faire preuve de sentiments […]. Pour être un homme public, on n’en est pas moins homme » (Charaudeau, 2014, p. 114). Le texte en macro vaut argument affectif (« Elles sont au centre de nos vies, au cœur de nos familles. Elles sont toujours là, en toutes circonstances. Leurs conseils nous sont utiles, leur soutien indispensable. Nous ne vous remercierons jamais assez. ») en témoignant de la volonté d’Ali Bongo de montrer aux lecteurs (englobés avec lui dans le « nous ») la nature indispensable de la mère. Chaque utilisateur est donc ramené à sa prise de conscience et à la reconnaissance de ce fait incontestable.
32Les postures sur les photographies construisent donc une certaine narration. Nous en avons un autre exemple avec la figure 7.
Figure 7. Photographie d’Ali Bongo et de Sylvia Bongo

Source : Compte Facebook d’Ali Bongo Ondimba, post du 11 mars 2016, URL : https://www.facebook.com/alibongoondimba/photos/1071222736232241 [consulté le 21 septembre 2019].
33Cette photographique et le post qui l’accompagne (avec des éloges et un vœu d’anniversaire) révèlent qu’Ali Bongo, en mettant un point d’honneur à la valorisation de son épouse, Sylvia Bongo, donne accès à son intimité. L’exposition de la vie privée est aussi un moyen d’ôter sa verticalité au pouvoir. D’ailleurs, la posture de Sylvia Bongo, la tête appuyée sur l’épaule de son mari, obéit moins aux contraintes de bienséance du monde politique qu’aux usages privés. Il nous semble donc que cette image a un fort ancrage émotionnel, en symbolisant l’harmonie du couple et l’équilibre familial. Tout homme politique doit pouvoir être garant de l’équilibre de la société, ce qui passe par la consolidation de sa famille. Cette exemplarité crédibilise sa face devant les regards extérieurs, en l’occurrence ceux des utilisateurs (ou citoyens). L’ethos, avec cette photographie, touche l’imaginaire social par une représentation d’unité dans l’exécution du pouvoir (ce qui est indiqué par le rappel du statut de « Première dame ») et de la valeur familiale (« épouse dévouée » ; « mère aimante »).
Ethos de crédibilité et de travailleur
34On attend aussi qu’un homme politique soit acteur de la vie de la société, qu’il réponde à la demande citoyenne, à l’amélioration des conditions de vie, à l’évolution sociale. Les acteurs politiques sont en quelque sorte mis à l’épreuve, car ils doivent constamment démontrer qu’ils réalisent leurs promesses. Nous avons à ce sujet mentionné le caractère « visible » de l’activité politique sur Facebook et Twitter. L’icône photographique apporte d’ailleurs une dimension « réelle » à l’action, autrement dit, elle semble rendre vraie la parole de l’homme politique.
35Et en effet, parmi les photographies, nous en avons relevé un grand nombre qui constituent une mise en scène importante des actions politiques d’Ali Bongo. Observons par exemple les figures 8 et 9.
Figure 8. Visite d’un chantier à Port-Gentil

Source : Compte Facebook d’Ali Bongo Ondimba, post du 8 avril 2015, URL : https://www.facebook.com/alibongoondimba/photos/a.907127035975146/907127179308465 [consulté le 21 septembre 2019].
Figure 9. Visite d’un centre hospitalier

Source : Tweet de @PresidentABO, 22 mars 2018, URL : https://twitter.com/PresidentABO/status/976813641952628737 [consulté le 10 octobre 2019].
36Les images présentent de part et d’autre une série d’actions sociales d’Ali Bongo qui se rend sur le terrain et qu’on voit entrer en interaction avec des interlocuteurs ; le président valorise des réalisations de son gouvernement et se montre attentif au vécu des citoyens. La visite du chantier (fig. 8), dont il mentionne qu’il le revoit à un an d’intervalle, retient particulièrement notre attention, car les photographies mettent en scène à la fois les liturgies politiques (contacts avec la foule, avec les professionnels) et la visibilité de la route et du pont. Nous avons donc une imbrication des symboles politiques qui consiste à mettre en scène, conjointement, la notoriété et l’action. Cela ressemble à une forme d’autofiction dont la scène 1 serait « l’accueil » ; la scène 2, « la vue du chantier » ; la scène 3, « la réalisation de la route ». Finalement, l’ensemble des images construit une praxis qui donne une visibilité à l’exercice du pouvoir d’Ali Bongo. Cette construction de l’image de soi s’appuie sur la notoriété à travers l’accueil du public, eu égard à l’enthousiasme des autres participants, à la valeur de l’évènement, mais c’est aussi un ethos de crédibilité fondé sur l’action.
37La crédibilité opère quand on montre par exemple que l’on tient sa parole (cela prouve en quelque sorte sa sincérité et son efficacité). Se rendre dans un centre hospitalier ou visiter un chantier, comme Ali Bongo l’exécute sur ces photographies, c’est aussi s’adresser au regard juge de l’utilisateur en tentant d’écarter les incertitudes et en indiquant qu’il est « digne de foi ». On peut aussi contrer le scepticisme, neutraliser l’incertitude en valorisant ses compétences, ses vertus, par exemple celles du travailleur (indiquées par les postures et les gestes).
38En dehors des discours, telle l’allocution en direct attendue à la fin de l’année pour faire connaître un bilan, Facebook et Twitter reproduisent l’omniprésence de l’activité politique en donnant l’impression d’un président toujours en mouvement. Les postures, telles que celles de la figure 9, rendent visible l’ethos du travail. Ali Bongo semble s’enquérir de l’application d’une décision politique (« rendre l’accouchement gratuit »). Chaque icône narre alors cet évènement (présentation du matériel, discussion, geste des mains qui décrit un échange avec les femmes) grâce à l’orientation que donnent les énoncés verbaux, pour renforcer la lisibilité de l’action politique. L’homme politique ne peut pas n’être qu’un homme de parole, il doit aussi être un homme d’action (Charaudeau, 2014, p. 92). La crédibilité vise donc à donner des éléments de confiance et d’adhésion aux « destinataires ». Par ailleurs, bien que les interfaces soient des instruments de modélisation de l’image de soi ou une sorte de promotion de l’exercice du pouvoir, il peut arriver qu’elles servent à endiguer les contre-discours, autrement dit, nous verrons que l’icône photographique peut servir à attester sa crédibilité (en contre-argument).
Construction d’un contre-argument par une image de soi
39Manifestement, des situations polémiques et des évènements sociaux tels que les commémorations peuvent servir à modeler l’image d’Ali Bongo. Ces situations l’amènent à retravailler l’image de soi ou à attester sa légitimité. Le protagoniste instrumentalise donc certaines icônes pour proscrire toute mauvaise réputation. La conception de l’ethos sur les réseaux sociaux favorise en effet une certaine renégociation de la présentation de soi. Pour le comprendre, nous citons ici Guylaine Martel (2019) qui écrit que l’exercice du pouvoir politique repose en bonne partie sur la crédibilité. Les instances politiques cherchent à gérer ou à contrôler les images qui circulent à contre-courant. Par exemple, la photographie ci-dessous (fig. 10) renvoie à une polémique concernant la filiation d’Ali Bongo2.
Figure 10. Photographie d’enfance d’Ali Bongo

Source : Compte Facebook d’Ali Bongo Ondimba, post du 15 septembre 2016, URL : https://www.facebook.com/alibongoondimba/photos/a.152484938106030/1204153176272529 [consulté le 6 juin 2019] © Photographie Midi Libre (14 septembre 2016).
40Sur les interfaces, Ali Bongo use de la photographie comme d’un « contre-discours », pour « répondre à ses détracteurs », de telle sorte que la mixité du texte et de la photographie devienne une ressource démonstrative. Grâce à la photographie de classe publiée dans un journal français dont le président reprend le lien, Ali Bongo montre le lieu de son enfance, et notamment son parcours scolaire, qui a été remis en cause par l’opposition. On peut considérer que les différents dispositifs communicationnels sont des ressources rhétoriques qui permettent « la sauvegarde de sa réputation ». Car dans cette situation, le scandale suppose la transgression de certaines valeurs, d’un code moral (Martel, 2019) et cette transgression porterait atteinte à la fiabilité de son autorité et à la légitimité de son pouvoir.
41La reconstruction de l’ethos préalable depuis les élections présidentielles de 2009 vise à restaurer son image « salie » en s’appuyant sur une source externe (un journal français) : « Aujourd’hui, je suis heureux de voir que la vérité a pu être rétablie » (Frœlig, 2016 [En ligne]). La photographie est donc censée démontrer le réel avec d’autant plus de force que le document ne vient pas de lui et est associé à des témoignages. Dans un contexte conflictuel ou de rumeur, le protagoniste choisit un positionnement de dénonciation (« informations mensongères ») en suscitant l’assentiment des utilisateurs (par ricochet, « mes chers compatriotes ») et en prenant pour témoin d’autres sujets. Selon Ruth Amossy,
[c]onstruire une image de soi, c’est toujours s’engager dans un dialogue avec ce que les autres ont dit de nous et l’idée qu’ils se font de notre personne. C’est donc aussi réagir aux aspects négatifs de l’ethos préalable : le locuteur tente de transformer des représentations qui ne conviennent pas au buts poursuivis, ou qui ne répondent pas à ses besoins identitaires (Amossy, 2010, p. 72).
42Ali Bongo se sert des témoignages de ses camarades (qui apparaissent sur la photographie de classe) pour restaurer sa crédibilité. Ce visuel lui permet de produire un contre-discours et d’apporter un démenti, qui vise les jugements négatifs et réinstaure sa crédibilité.
Conclusion
43La mise en scène de soi sur les réseaux sociaux, chez les acteurs politiques et notamment chez Ali Bongo, répond donc à des enjeux divers. Bien que la plasticité de l’interface permette une omniprésence communicationnelle, il peut s’agir de gagner l’assentiment des citoyens-utilisateurs en donnant constamment une visibilité aux actions politiques, une image positive de soi, jusqu’à émouvoir en touchant la sensibilité de l’utilisateur, ou encore à déjouer les jugements négatifs.
44Dès qu’il s’agit d’analyser l’ethos, on est confronté à la nature complexe de la notion d’autant que les réseaux sociaux suscitent une hybridité. Une analyse de l’ethos sur ces réseaux, telle que nous l’avons tentée, exige de prendre en compte les supports et la complexité des iconotextes qui donnent une certaine signification à l’image de soi.
45En incluant la notion de présentation de soi, nous nous sommes rendu compte que les interfaces des réseaux tels que Facebook et Twitter coïncident avec une forme de théâtralité où le sujet habite le corps iconique comme une image-argument qui vient signifier une certaine représentation (morale ou éthique). Chez Ali Bongo, nous avons donc identifié une visibilité de la crédibilité par des images-actions qui accréditent la légitimité du chef-président. Nous avons également identifié une visibilité de l’ethos d’humanité qui met en scène sa vie de famille, son intégration dans les usages urbains et sociétaux : le caractère pathémique des images s’appuie sur l’imaginaire social et l’appartenance culturelle. Facebook et Twitter peuvent également devenir un moyen de contrer les discours de discrédit, en « prouvant » que le sujet est « digne de foi ».
46Comme l’écrit Patrick Charaudeau (2014, p. 221) : « Les hommes politiques ont toujours eu besoin de visibilité (ils doivent accéder à la scène publique), d’images (ils doivent séduire) et de lisibilité de leur projet politique (ils doivent être compris) ». Ces nouvelles voix/voies de la pratique politique trouvent un excellent ancrage dans l’espace public en Afrique francophone.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Voir le carnet Hypothèses de l’Intru, URL : https://intru.hypotheses.org/les-axes-de-recherches-2/iconotextes.
2 Certains opposants du président déclarent qu’il ne serait pas le fils d’Omar Bongo mais aurait été adopté. Comme la Constitution exige une ascendance gabonaise de quatre générations de la part des candidats à la présidentielle, cela aurait pu invalider sa candidature aux élections (2009 et 2016). Voir « Gabon : Une enquête en France relance la polémique sur la filiation d’Ali Bongo » [En ligne], Jeune Afrique, 16 septembre 2016, URL : https://www.jeuneafrique.com/357860/politique/gabon-enquete-france-relance-polemique-filiation-dali-bongo/.
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