Chapitre 19
Émergence des mouvements citoyens en Afrique
Pour une analyse des pratiques sociodiscursives urbaines en contexte de crise
p. 311-330 (volume 1)
Texte intégral
1Depuis quelques décennies déjà, l’Afrique en général et l’Afrique subsaharienne en particulier est le théâtre d’une effervescence de protestations dont les configurations variées dépendent des contextes, spécifiques à chacun des pays qui les ont fait naître. La jeunesse urbaine touchée par le chômage, structurée dans les réseaux sociaux, est l’acteur principal de cette mobilisation contestataire. Mais eu égard à la diversité des situations sociales, toute réflexion visant à échafauder une approche globale de ces mouvements d’une jeunesse contestataire s’avère illusoire. En effet, l’éventail des groupes sociaux qui occupent l’espace public, leur caractère hétéroclite, leur mode d’opération, invitent à se tenir à distance par rapport à l’établissement d’un idéal type de démocratie, comme cadre d’analyse, en confrontation avec des contextes sociopolitiques diversifiés. La réflexion proposée sur la genèse des pratiques sociodiscursives des mouvements sociaux citoyens et sur leurs modes de mises en mots des discussions publiques cherche à tenir compte de ces spécificités.
2Avant de tenter de répondre aux questions relatives au terreau qui a favorisé l’émergence des mouvements sociopolitiques citoyens, aux formes qu’ils prennent, aux sources d’inspiration et aux stratégies de mobilisation qui sont les leurs, nous allons tout d’abord proposer une définition de la société civile en remontant à la période classique. Est-il possible d’établir un lien entre la théorisation de cette notion depuis l’Antiquité jusqu’à la période des Lumières et l’émergence contemporaine de mouvements citoyens en Afrique ?
3La société civile se laisse définir comme « une communauté de citoyens politiquement organisée » (Pirotte, 2007, p. 7). Chez Aristote1, elle exige un ordre, une contractualisation des rapports sociaux, des conventions passées entre les individus ; ce qui permet à la communauté de s’élever au-dessus de l’état de nature (violence des uns envers les autres). La société civile est donc une communauté d’individus politiquement et juridiquement organisés, ce qui rend possible la civilisation. Cicéron appelle cette société civile la res publica. Ainsi, affirme-t-il, le danger pour la République est :
- la poursuite désordonnée des appétits personnels ;
- le non-respect de la loi ;
- la subordination des intérêts collectifs aux ambitions personnelles.
4Or ce sont précisément ces insuffisances que désignent aujourd’hui les vocables de mauvaise gestion, de corruption, de mal-gouvernance en Afrique. La naissance de la société civile résulte donc de la volonté d’instaurer un ordre social juste en vue d’assurer le bien-être et la sécurité de tous les citoyens.
5Chez Thomas Hobbes, philosophe anglais (1588-1679), la société civile suppose un ordre social bien organisé qui protège les individus des dangers de la société naturelle. L’originalité de la société civile se situe ainsi dans le contrat de mise en œuvre par les individus libres et rationnels cherchant à préserver leur vie, leur santé, leur liberté, mais aussi leurs biens. Or ces nobles aspirations sont celles autour desquelles émergent et se mobilisent un peu partout en Afrique des mouvements de revendication sociale pour garantir le bien-être de la population.
6Chez John Locke (1632-1704)2, un des fondateurs de l’État de droit, la notion essentielle constitutive de la société civile est « la confiance, […] modalité de base de l’interaction humaine » (Pirotte, 2007, p. 15). Ainsi, gouvernants et gouvernés doivent concevoir le pouvoir comme un jeu de confiance : confiance entre citoyens d’abord, confiance entre gouvernements et citoyens ensuite. Or, en Afrique, cette confiance n’est ni garantie entre citoyens d’un même pays miné par des violences intercommunautaires et des guerres civiles ni entre gouvernants et citoyens, ces derniers étant constamment victimes de répression entamant constamment la paix sociale. À l’image de Cicéron, Jean-Jacques Rousseau, dans Du contrat social (1762), perçoit les dangers d’une société dirigée par les seuls motifs corruptifs de la satisfaction égoïste des besoins personnels. S’impose alors la nécessité de trouver une forme d’association entre les hommes qui permette le respect des principes d’égalité et de liberté. Il s’agit, en d’autres termes, de trouver une forme d’association entre les hommes qui protège les personnes et leurs biens, en substituant la justice à l’instinct et en donnant aux actes plus de moralité.
7Dans De l’esprit des lois (1748), Montesquieu affirme la séparation des pouvoirs qui aboutit à l’équilibre des puissances sociales, condition de la liberté politique. L’œuvre laisse entendre l’existence d’une rationalité immanente aux institutions humaines. Or le pouvoir politique en Afrique est marqué par l’ascendance de l’exécutif sur le judiciaire et le législatif ; c’est cette emprise qui corrompt les institutions, nourrit dans la foulée les mouvements de protestations et favorise l’émergence d’une contestation.
8Séjournant aux États-Unis, Alexis de Tocqueville, dans son essai De la démocratie américaine (1835-1840), affirme qu’il « trouve dans l’existence du tissu associatif dense, l’une des conditions de l’émancipation d’une véritable démocratie capable d’allier Égalisation des conditions sociales et respect des Libertés individuelles » (Tocqueville, 1986, p. 46-47). La liberté civile ainsi théorisée qui a partie liée avec l’espace public a opposé une résistance farouche, un peu partout, à la tyrannie des pouvoirs religieux et monarchique en Europe.
9On peut avancer que ces idées qui ont pris naissance dans la période classique ont nourri les esprits de la période des Lumières et enfin ont servi de socle idéologique aux différentes révolutions à la base des transformations sociales en Europe. C’est ainsi que progressivement s’est installée la tradition d’une gouvernance selon les principes de la démocratie, en Europe d’abord, puis un peu partout dans le monde. La naissance de la société civile dans l’arène politique se présente donc comme une alternative à la mal-gouvernance qui structure le fonctionnement du pouvoir en Afrique. En se proposant de garantir les libertés individuelles et collectives, elle représente une interface entre l’État défaillant et la société.
Les organisations alternatives citoyennes dans l’espace urbain : présentation de quelques mouvements d’Afrique francophone
10Comment la tradition des mouvements sociaux s’est-elle enracinée en Afrique subsaharienne ? Comment les acteurs de ces mouvements sociaux se sont-ils constitués en vue d’occuper l’espace public et de se faire entendre d’une même voix ?
11Précisons tout d’abord que la filiation voire la référence à un modèle européen comme les Indignés en Espagne, par exemple, n’induit pas une reproduction simple en Afrique : chaque mouvement de protestation s’est adapté aux réalités sociales et politiques de la vie urbaine de son pays d’origine. En effet, l’espace urbain, foyer d’activisme politique, est un cadre de sociabilité qui a créé les conditions favorables à l’émergence et à la structuration de mouvements contestataires en Afrique. On peut en citer quelques exemples.
12Au Mali, les mouvements contestataires se sont organisés essentiellement sur la base de la culture mandingue. Ainsi, les jeunes contestataires de l’ordre établi se sont-ils baptisés « sofa » (guerriers de Samori)3. Ils sont structurés dans une organisation de nature générationnelle et un espace de sociabilité masculine, le Grin, lieu de rencontre d’un groupe de distraction juvénile autour du thé. À l’image du Grin que l’on retrouve au Mali, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire, le Fada au Niger est un lieu de transgression de l’ordre social établi par les parents qui empêchent les rencontres entre jeunes filles et jeunes garçons. C’est cet espace de retrouvailles qui permet donc à la jeunesse de jouir de sa liberté d’expression et de ton. La constitution de ces organisations citoyennes, où la jeunesse affiche sa posture générationnelle, est révélatrice des rapports de pouvoir en jeu. Ainsi, aux formes de contestations dans le discours, s’allient le rêve et l’espoir de se construire un avenir radieux. Qu’il s’agisse de Grin dans les pays de la culture mandingue ou de Fada dans la zone haoussa, ces structures qui facilitent la rencontre entre jeunes en toute liberté ne sont pas en elles-mêmes contestataires, mais, en revanche, elles servent de cadre d’organisation et de recrutement pour grossir les rangs des multiples mouvements citoyens qui ont émergé dans ces pays et qui ont fait entendre leur voix dans la rue.
13La vivacité des mouvements sociaux au Mali, leur nombre assez important, le contenu de leurs revendications autour du Forum social des peuples (rassemblement contre le G7 et le G20) en 2006, ont valu à ce pays d’être considéré comme le laboratoire de l’intermondialisme en Afrique. Tout commence par la naissance de l’Organisation alternative espaces citoyens en 2001, puis le mouvement citoyen Alternative espaces citoyens voit le jour en 2005. Emboîtant le pas de leurs prédécesseurs, le Collectif citoyen pour la restitution et le développement du rail malien émerge également en 2005 ; il est suivi par la Coalition équité, qualité et lutte contre la vie chère. En 2006 c’est l’émergence de COPAGEN (opposition de pays contre l’introduction des OGM) ; au cours de la même année, le FSM (forum social contre les OGM) fait irruption dans l’espace public.
14À l’instar du Mali, le Niger a connu l’émergence dans l’espace public citoyen d’une trentaine d’organisations de la société civile, structurées autour d’une même revendication : la vie chère. Cette organisation de la défense des consommateurs, dont le socle de contestation se structure autour de l’item « équité », est née à la suite d’une réforme dénommée « Organisation apposition et engagement civique (OAEC) ». C’est dans ce cadre que le gouvernement nigérien a procédé au démantèlement de services publics en 2002, puis a augmenté le tarif de l’eau potable. L’invasion de l’Irak par l’armée américaine a eu pour conséquence l’augmentation du prix du carburant, celui des transports et la fiscalisation des produits alimentaires en 2003. Ces réformes et les conséquences des événements internationaux ayant rendu la vie chère ont sécrété du même coup les mouvements citoyens de contestation.
15Une nouvelle forme de contestation citoyenne, initiée principalement par des artistes, baptisée « Y’en a marre ! », émerge au Sénégal en 2011. Ce mouvement, composé d’un collectif de rappeurs et de journalistes, se produit dans les rues de Dakar pour protester contre les coupures d’électricité dues au rationnement. Les participants ont occupé pacifiquement et continuellement l’espace public et animé la ville de Dakar à l’aide de chansons (rap, slam, reggae).
16La naissance de Balai citoyen au Burkina Faso en 2013 est illustrée, elle, par le slogan : « Derrière ta révolte, ton vote ». Ce mouvement s’oppose à la modification de l’article 375 de la Constitution relative à la continuité des mandats du président de la République. S’opposant à un mandat supplémentaire du président en exercice, deux artistes – un musicien de reggae et un rappeur – fondent en 2013 le mouvement Balai citoyen. Le nom de ce mouvement est un écho de la volonté de nettoyer le pays de la corruption. Mais le nom « Balai citoyen » incarne également une dimension symbolique et mémorielle, dans la mesure où il fait référence à des activités collectives de nettoyage des rues de Ouagadougou, dans la période de la révolution sous la direction de Thomas Sankara : « les fameux investissements humains publics ». Il s’agit aussi plus concrètement d’une métaphore de prise en main de leur destin par les citoyens. En effet, le balai se compose d’un ensemble de roseaux dont on ne peut casser l’unité et cet ensemble, qui forme un outil, incarne la force de résister à tout. Dans le sillage de la naissance de Balai citoyen, les attentats terroristes à répétition au Burkina Faso créent les conditions d’émergence, en 2016, du Collectif initiative Burkina debout contre les attentats.
17S’inspirant des mouvements Y’en a marre ! au Sénégal et Balai citoyen au Burkina Faso, en 2011, plusieurs mouvements analogues voient le jour en République démocratique du Congo (RDC). Il s’agit de Parlement debout, Filimbi et Lucha. Filimbi, qui signifie « coup de sifflet » en swahili, est une organisation citoyenne composée d’étudiants de Goma dans le Kivu, mobilisés pour réclamer la bonne gouvernance, l’eau, l’électricité, la santé, l’éducation et la sécurité. À l’image d’un arbitre dont le coup de sifflet interpelle les joueurs ayant commis une faute sur le terrain, le choix du vocable filimbi répond au besoin symbolique de la part de la jeunesse estudiantine de « siffler la fin de la récréation » afin que ceux qui exercent le pouvoir mettent plus d’ordre dans leur manière de gérer le pays, en résolvant les problèmes sociaux.
18En RDC, le « parlement debout » – et donc l’espace public – pourrait se définir comme le lieu de contestation où convergent tous les citoyens pour discuter des affaires de la cité. C’est un espace de liberté, de débat d’idées dans le respect de la différence. Selon Jürgen Habermas (2003, p. 16), qui utilise cette expression, le « parlement debout » est « un espace ouvert accueillant tout discours qui s’exprime librement ». Il englobe tous les « lieux d’exposition quotidienne de l’information voire du journal imprimé ainsi que celui d’accès à l’information politique » (ibid., p. 8). Ces lieux de prolongement du débat politique en plein air, sans siège, ne sont rien d’autre qu’un espace de contre-pouvoir. L’activisme politique du Parlement debout allie les deux sphères publique et médiatique. Son site d’expression de la contestation est intitulé « Lève-toi ».
19Certes l’inventaire des mouvements de la société civile en Afrique subsaharienne, présenté ici, est loin d’être exhaustif ; mais les exemples cités précédemment nous orientent vers la question suivante : quelles sont les caractéristiques communes à tous ces mouvements ?
La ville, cadre spatial de la formation des mouvements de la société civile
20Au regard des conditions d’émergence de la société civile, il apparaît que les mouvements sociaux en Europe ne sont pas reproduits à l’identique en Afrique subsaharienne, mais sont incorporés dans les réalités sociales et politiques de la vie urbaine. Ainsi, même si ces mouvements naissants sont hétéroclites dans leur composition, ils partagent le même environnement d’émergence, la ville, cadre spatial de la contestation citoyenne. Les nouveaux acteurs politiques structurés dans des mouvements contestataires ne se proposent pas de prendre le pouvoir, en revanche ils se mobilisent dans des réseaux urbains dynamiques pour dénoncer l’injustice. Ainsi manifestent-ils dans la rue pour exiger la résolution d’un certain nombre de problèmes qui affectent la vie sociale. D’où l’importance que revêtent les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Twitter) dans la structuration des mouvements citoyens en Afrique. En effet, pour dénoncer la mal-gouvernance et attirer l’attention des organisations internationales sur la précarité qui prévaut en Afrique, la stratégie de mobilisation de la jeunesse est essentiellement tournée vers les réseaux sociaux, vecteurs de visibilité et de sociabilité. Pour dénoncer l’injustice, les sphères de l’espace public et de l’espace médiatique servent de cadre de cristallisation de la contestation.
Pour une approche interdisciplinaire de la ville comme matrice sociodiscursive
21L’étude de la ville comme matrice discursive – sur la base du contexte social d’émergence de discours dissonants par rapport à ceux que véhiculent les pouvoirs en place – concerne l’espace urbain envisagé en termes de « mise en mots », en focalisant l’attention sur l’analyse des pratiques sociodiscursives émergentes. Cette approche interdisciplinaire, initiée par les travaux de Thierry Bulot (2004), repose sur l’idée que :
- l’espace n’est pas une donnée, mais une construction sociale ;
- l’action humaine a une dimension spatiale ;
- les discours sur la ville modifient la perception du réel urbain.
22La mise en œuvre de cette approche permet de prendre en considération les cultures urbaines comme le rap, le hip-hop, le nouchi, le zouglou4, entre autres, autour desquelles s’organise, dans des réseaux contestataires, la jeunesse citadine en Afrique. L’espace urbain apparaît ainsi comme une entrée fondamentale de l’analyse des pratiques sociodiscursives, des représentations sociales, et enfin des identités des nouvelles voix contestataires qui investissent les villes africaines en s’imposant comme actrices du débat politique.
23La mise sur pied d’un cadre théorique d’analyse des discours contestataires en Afrique francophone nécessite donc d’inscrire le travail de réflexion dans l’interdisciplinarité en mettant en convergence les outils de la sémiotique, de la sociolinguistique, de l’analyse du discours, pour mieux saisir l’essence des pratiques sociodiscursives urbaines. En adoptant ainsi la sociolinguistique urbaine comme cadre conceptuel principal d’analyse, il s’avère possible d’envisager une nouvelle approche dans l’étude des discours sociaux contestataires en relation avec les cultures urbaines en Afrique. Ce cadre théorique s’ouvrira aux outils d’analyse de la psychologie sociale en vue de mieux saisir les attitudes, les comportements et les représentations des jeunes contestataires. L’analyse du discours et l’approche sociosémiotique permettront de comprendre et d’expliquer la manière dont se tisse la relation entre différentes pratiques sociodiscursives émergentes. L’arrimage du cadre théorique précédent à une méthode d’analyse ne s’avèrera opérant que si la constitution du corpus, objet d’analyse, s’inscrit dans les contextes de crises spécifiques à chaque pays d’Afrique. Trois aspects s’imposent de ce point de vue :
- la spécificité des événements discursifs à l’origine d’une intense production ;
- la variété des corpus formés d’images/textes, de slogans, de discours, de musique ;
- enfin les modes d’expression ou de médiation et de médiatisation des productions sociodiscursives dans leur infinie variété.
24L’étude du mode de formation de mots et d’expressions dans des contextes de plurilinguisme avéré partout en Afrique soulève la question du marquage d’identité et de positionnement social de la jeunesse contestataire organisée en réseaux d’urbanités langagières. D’où la nécessité de nous attacher maintenant aux notions d’identité, d’attitudes et de représentations.
Marquages d’identité/positionnement social de la jeunesse contestataire
25Le marquage langagier et sémiotique (Bulot, 2004) représente une forme de la matérialisation de l’identité, à la fois individuelle et collective. L’identification de la jeunesse urbaine à l’espace qu’elle s’approprie montre qu’elle projette ses goûts, valeurs et normes dans des configurations spatiales qui lui renvoient sa propre conscience d’exister. En d’autres termes, « notre identité sociale apparaît toujours en premier lieu dans et par l’espace » (Cavaillé, 1999, p. 15). C’est ainsi qu’on peut considérer les parlers des jeunes contestataires en mouvement comme une forme de marquage identitaire, de positionnement social, et un vecteur de territorialisation ou d’appropriation de l’espace, en même temps que comme marqueurs urbains de nouvelles formes d’exclusion. Dans la mesure où cette jeunesse frappée par le chômage est socialement exclue, elle se considère marginalisée ou rejetée par la classe au pouvoir, vivant dans une aisance matérielle qui crève les yeux. C’est alors en réaction à cette situation qu’elle adopte parfois, dans une sorte de sursaut d’orgueil, un marquage des frontières la séparant de ceux dont la situation sociale est enviable.
26Si la pratique de la musique (rap, slam, zouglou, entre autres) peut être considérée comme une forme de marquage d’identité, plusieurs autres manifestations de cette identité juvénile faisant partie de la sémiosis sociale des cultures urbaines sont langagières. Comme nous allons le montrer à travers quelques exemples, ces pratiques langagières assument une fonction symbolique. Dans ce cas, l’affichage des langues ou des parlures juvéniles peut être envisagé comme une forme de marquage répondant à des enjeux sociopolitiques de contestation des inégalités sociales établies par les pouvoirs en place. Il peut également être conçu comme la trace d’une fonction symbolique. D’où l’intérêt de travailler ce que disent les jeunes contestataires, à propos d’eux-mêmes ou des acteurs politiques au pouvoir, enfin sur les représentations que véhiculent leur discours et leur ancrage dans la culture urbaine. Ce chantier ouvre sans doute de nouvelles perspectives de réflexion dans le champ de l’analyse des pratiques sociodiscursives urbaines ancrées dans les contextes de crises sociales aiguës en Afrique francophone.
Discours de contestation et positionnement social
27Les mouvements de contestation qui animent l’espace public en Afrique produisent des discours manifestant par leur forme et leur contenu un positionnement sociopolitique critique. L’ancrage d’une prise de position contestataire est manifeste dans la formation d’idiotismes (parlers jeunes) qui se forgent dans le feu de l’action. Ainsi, sur le plan méthodologique, il convient de prendre en considération deux aspects :
- les procédés formels (troncation, figement) ;
- les procédés sémantiques (emprunts, traductions littérales ou littératies, resémantisations).
28En d’autres termes, pour mener à bien une analyse pertinente, il s’avère nécessaire de se référer au contexte sociolinguistique de production et de réception de ces parlures en vue de mieux comprendre la diglossie textuelle qui se déploie sous la forme d’hybridations multiples et de néologismes. On peut en citer quelques exemples.
Formation de vocables sur la base de procédés formels et/ou sémantiques
- La « rucratie » est un néologisme forgé au Burkina Faso ; il se définit comme la propension à manifester dans la rue pour exiger la résolution de certaines questions sociopolitiques comme l’éternisation à la tête du pouvoir du président de la République. Rappelons que le mouvement du Balai citoyen, composé d’artistes, s’est produit dans les rues en faisant du rap et du slam. Dans une déclaration publiée le 1er mars 2012, on peut lire les deux citations suivantes : « Il n’y a pas de destin forclos, il n’y a que des responsabilités désertées », mais aussi « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir » (Fanon, 1961, p. 198)5.
- La « facratie » résulte d’un processus de figement entre « fa » (« père » en mandingue) et « -cratie » (dérivatif en français). Ce mot forgé au Sénégal par le mouvement Y’en a marre ! vise le pouvoir gérontocratique (pouvoir des anciens). Il signifie en outre le défaut de renouvellement des hauts fonctionnaires, personnes d’un certain âge qui s’accrochent au pouvoir.
- « Tanjartché » est une déformation du nom de Tandja, président en exercice (de 1999 à 2010) au Niger qui a cherché à s’assurer un nouveau mandat en 2009.
- « Glissement kabiliste » désigne la prise de position du président Joseph Kabila en RDC, qui ajourne les élections en 2016 pour prolonger son mandat.
- « Ça suffit comme ça » = sassoufi est une expression forgée au Gabon contre le nouveau mandat présidentiel d’Ali Bongo, tout en faisant référence au maintien indéfiniment à la tête du pouvoir du président de la République du Congo6. Il s’agit donc d’un double jeu formel d’hybridation lexicale qui, d’une part, fait entendre l’écho phonétique d’une expression d’exaspération en français, et, d’autre part, joue sur le nom d’un président dont le pouvoir est sans fin.
- Le mouvement Lucha7 fondé en RDC donne un autre exemple de double procédé formel :
- de troncation par apocope de « lutte » pour ne garder que la première syllabe « lu », puis de « changement » ;
- de siglaison (mot-valise), ce qui donne naissance à « lucha » (lutte pour le changement).
29À l’image des exemples précédents, plusieurs procédés de structuration du vocabulaire sont utilisés par les mouvements citoyens pour se démarquer en s’exprimant en toute liberté. Ces vocables et expressions formés par hybridation lexicale, néologisme, troncation, entre autres, apparaissent comme la manifestation la plus concrète des revendications d’une classe d’âge qui fait entendre sa voix en marquant la différence avec les autres citoyens. Ils attestent l’appartenance à un groupe social spécifique par ses prises de position politique et ses codes polymorphes. Ainsi, ces « parlers jeunes » s’adaptent-ils à la créativité et à l’activisme politique de leurs utilisateurs.
30Dans le but de mieux s’adapter à la situation sociolinguistique du pays et de toucher davantage la population civile, bon nombre de slogans de ralliement sont formulés dans les langues principales du pays. On peut citer en exemple l’usage de la même formule, traduite dans les trois principales langues de la Guinée : Amulanfé (soso), Laatotaako (peul) et enfin A tè ben (maninka). En effet, pour s’opposer au troisième mandat présidentiel d’Alpha Condé, le FNDC8 a forgé la formule « Cela ne se fera pas » en français qui a été traduite dans les langues locales. Ces formules de la contestation citoyenne en Guinée nous invitent à introduire la question du slogan, outil de mobilisation, qui a la particularité de tonner comme un canon, de claquer comme un drapeau ou de sonner comme un clairon.
Le génie de la formule brève en scène dans l’espace public
31Le slogan, formule brève chargée d’une valeur suggestive et facile à retenir, est l’une des armes les plus populaires et les plus sûres dont se servent les acteurs politiques pour mobiliser les citoyens. Qu’il s’agisse de phrases courtes, de groupements de mots ou de mots isolés, les slogans, par leur force de frappe, décrivent, exaltent ou expliquent. Ce sont des instruments de persuasion, qui s’adressent à des auditeurs pour ranimer ou renforcer un cliché déjà ancré dans l’esprit, ou pour leur faire accepter une prise de position politique. Les slogans atteignent les auditeurs de façon quasi spontanée par un appel aux passions politiques, à l’enthousiasme ou à la haine. Symbole sonore, le slogan, qu’il soit une locution, un cri de ralliement ou de combat, laisse toujours des traces mémorielles chez les auditeurs.
32Selon Olivier Reboul,
[l]a communication de masse, tant commerciale que politique ou culturelle, en fait une arme dont la portée dépasse infiniment les limites d’un groupe restreint […] ; une arme destinée à frapper l’être anonyme et sans visage qu’est la masse. C’est pourquoi le slogan moderne est une sorte de creuset qui réalise l’alliage des métaux les plus durs du proverbe, de l’enseigne, de la sentence, de la devise, du cri de foule. Il est tout cela (Reboul, 1975, p. 17).
33Perçu comme un cri passionnel, le slogan ne porte en général aucune trace de l’instance d’énonciation ; son efficacité tient à sa répétitivité, au plaisir et à l’enthousiasme qu’il procure à ceux qui le scandent. Partant de quelques formules de notre corpus, qui rallient leurs adeptes, tout en rejetant les autres, nous allons nous attarder sur la manière dont le slogan exerce un pouvoir de fascination sur l’auditoire. Dans la mesure où la constitution en réseaux sociaux des mouvements contestataires en Afrique sert à obtenir l’adhésion de tous les autres citoyens, il est tout à fait logique qu’ils se proposent de leur inculquer les certitudes que leurs revendications sont des plus légitimes. Pour y parvenir, ils ont recours à une pédagogie de la propagande semblable à celle que nous décrit Jacques Ellul (1967). En effet, retraçant l’itinéraire de la propagande, depuis le début jusqu’à notre ère, l’auteur découvre en plus d’autres canaux de diffusion de la propagande royale, la constitution d’un corps de légistes un peu partout en Europe aux xiiie-xive siècles. Composé de juristes et d’hommes politiques, « leur objectif, [précise Jacques Ellul (1967, p. 43)], est de justifier et d’exprimer devant le peuple et les autres pouvoirs, la légitimité et les actes de cet organisme politique nouveau qu’est la monarchie centralisée ». En fins connaisseurs de la mentalité de leur temps, les légistes cherchèrent alors à faire pénétrer leur doctrine dans l’opinion courante, sous forme d’idées simples et précises. Ils utilisèrent de grandes cérémonies, qui avaient pour but de déclencher un véritable mouvement populaire en faveur du roi. L’association de l’opinion publique à l’action politique en cours ne s’adressait pas directement au peuple, mais les légistes en firent un prolongement.
34Jacques Ellul remarque aussi que le slogan fut le moyen de propagande le plus spécifique des légistes, qui avaient pris conscience du fait que pour mieux pénétrer les idées politiques dans la pensée populaire, il fallait utiliser le génie de la formule brève, laquelle était plus facile à reprendre et à mémoriser. Ils s’inspirèrent du principe selon lequel
il est quasiment impossible de faire comprendre une doctrine politique au peuple dans un temps record – mais que résumée en slogan, cette doctrine devient une sorte de vérité acceptée sans esprit critique ; il suffit de répandre le slogan de façon assez continue, avec des moyens assez vastes pour le transformer en élément de croyance (ibid.).
35Jacques Ellul (ibid.) souligne aussi que la propagande des légistes était toujours accompagnée d’une action politique. À cette époque la propagande n’était ni purement verbale, ni purement idéologique, mais au cœur de celle-ci se situait l’action qui en était le tremplin. Cette action apparaît aux yeux du peuple comme « une démonstration, une vérification de la vérité de ce qui était énoncé » (ibid., p. 47). Ainsi, entre « doctrine », « action » et « peuple » se construit une dialectique telle que la doctrine justifie l’action et l’action vérifie la doctrine aux yeux du peuple. En d’autres termes, Rodolphe Ghiglione (1989, p. 9) souligne que « le discours politique est un discours d’influence, le but est d’agir sur l’autre pour le faire agir, le faire penser, le faire croire ». C’est donc dans le but d’atteindre cet objectif que le corps de légistes – conseillers en communication en herbe – a inventé le génie de la formule brève en vue de mieux servir la cause des monarques en Europe.
36S’inscrivant dans le cadre figuratif de mobilisation du pathos au cœur du projet d’influence des mouvements citoyens, les formules brèves servent à véhiculer les intentions, les désirs et les pensées d’une jeunesse révoltée qui, à travers des mots-choc, tisse la réalité sociale. Le discours de la contestation s’accompagne d’une théâtralisation de spectacles de rap, de slam voire de marches, en vue de galvaniser toutes les composantes de la population civile. Voici quelques formules extraites de notre corpus.
37« Trop c’est trop » correspond à un cri d’exaspération formulé par la jeunesse tchadienne, mobilisée contre les mandats successifs du président Idriss Deby9. De la même manière, au Cameroun puis au Burundi, les mouvements citoyens ont formulé leur revendication autour du slogan « Tournons la page (Biya)10 ». Les étudiants de Goma (RDC) ont quant à eux pour slogan « En bas du bas », ce qui cristallise l’attention sur la pauvreté dans laquelle sombre une frange importante de la population par rapport à l’aisance matérielle dans laquelle vivent les hommes au pouvoir. Enfin, « Y’en a marre ! » (Sénégal) est entonné par la voix des rappeurs et slameurs contre le délestage de l’électricité à Dakar.
38Comme on peut le constater, destiné à faire agir une collectivité ou une masse en mouvement, le slogan qui accroche et rallie est anonyme. Il cautionne ainsi un appel à l’imaginaire collectif en donnant l’illusion à son destinataire qu’il est le destinateur. Un bon slogan est une formule brève qui utilise le mot-choc tel qu’il est vécu par les destinataires, à l’image de « Non à la nouvelle Constitution ! Non au troisième mandat ! » formulé par le FNDC en Guinée11. C’est ainsi qu’en règle générale le slogan n’est pas porteur de marques personnelles. Pour être efficace, le slogan est anonyme, reposant sur l’effacement énonciatif non seulement de l’auteur, mais aussi du destinataire.
Consignes et mots d’ordre : des slogans d’interpellation
39À la différence du slogan, la consigne énonce sans équivoque ce qu’elle prescrit ou conseille. Quant au mot d’ordre, il est l’expression d’une résolution commune, une formule brève incitative, souvent anonyme et destinée aux masses. Comme le montrent les exemples suivants, qu’ils se présentent sous la forme d’un appel ou de la prescription d’une règle de conduite à suivre ou à éviter, les discours revendicatifs des mouvements citoyens en Afrique, dans la variété de leurs formes, cautionnent un appel à l’imaginaire collectif en s’adressant directement au destinataire.
40Contrairement à ce qui est le plus courant, plusieurs formules ayant servi d’outils de mobilisation des mouvements citoyens en Afrique se caractérisent par la prise de position d’un « je » opaque, d’un « tu » ou tout simplement d’un « nous » de collectivité. C’est ainsi qu’à la différence de l’interpellation faite au président Alpha Condé « Touche pas à ma Constitution ! » (Guinée), embrayée à la première personne, s’oppose la formule « Derrière ta révolte, ton vote », dont l’embrayage est à la deuxième personne. Et si « Tournons la page » est une formule incitative voire impérative de ralliement, cet ancrage énonciatif qui se propose de construire une communauté de croyance autour du « nous » se retrouve dans « Nous voulons un ancien président vivant ! », vœu modalisé d’une voix collective, voire unanime. À l’arrière-plan discursif de cette dernière formule à l’adresse du président Alpha Condé, on comprend aisément qu’en Guinée le changement de président intervient quand survient la mort de celui qui est en exercice. Si l’embrayage énonciatif dans les exemples précédents rompt avec l’anonymat habituel des slogans, deux remarques s’imposent :
- les pronoms dans la variété de leur usage incarnent un spectre de valeurs avec des déplacements que Catherine Kerbrat-Orecchioni (1980) appelle énallages ;
- la formulation de ces mots d’ordre ou consignes dans des contextes plurilingues en Afrique laisse repérer l’influence du substrat des langues africaines dont le fonctionnement pronominal est différent de celui à l’œuvre en français.
41Eu égard à la variété de leurs formes de textualisation, les exemples précédents attestent que le mot d’ordre se distingue mal du slogan. C’est une formule qui symbolise l’idéal d’un mouvement ; et c’est en cela que le propre de tout slogan est de faire marcher les gens, les faire agir sans qu’ils puissent discerner la force qui les pousse. Qu’ils servent à rallier, accrocher ou résumer, on parle de slogan quand la parole est une arme. En d’autres termes, Olivier Reboul écrit :
J’appelle slogan, une formule concise, frappante, facilement répétable, polémique et le plus souvent anonyme, destinée à faire agir les masses tant par son style que par l’élément d’autojustification, passionnelle ou rationnelle, qu’elle comporte ; comme le pouvoir d’incitation du slogan excède toujours son sens explicite, le terme est plus ou moins péjoratif (Reboul, 1975, p. 42).
Pancarte, emblème, affiche : des codes intersémiotiques mimétiques
42Les discours de contestation ne sont pas exclusivement verbaux, mais font entrer plusieurs codes en convergence. L’iconique, dans l’éventail de ses caractéristiques formelles, doit être appréhendé à la fois sous l’angle des entités représentées et sous l’angle de la connivence qu’il vise à instaurer ; ce qui nous invite à étudier la manière dont différents codes entrent en convergence. L’éventail de la représentation d’une pancarte et/ou affiche laisse entrevoir que sa plénitude repose sur le respect de certaines valeurs cardinales. Selon nous, toute méthode d’analyse devra s’appuyer sur le postulat que l’image utilisée à des fins politiques structure dans un même espace donné la relation texte/image en respectant une cohérence persuasive. En d’autres termes, le propre des emblèmes et/ou pancartes des mouvements citoyens est d’incarner une dynamique de relations sociales (d’ordre politique, social ou culturel). Cette propriété des pancartes et/ou emblèmes nous invite à mener une analyse du discours argumentatif se référant à différentes valeurs symboliques, souvent en régime allusif. La mise en œuvre d’une analyse de la représentation des forces sociales et politiques, des valeurs et thèmes affichés dans la symbiose image/écriture en prise sur l’actualité soulève les questions suivantes : comment analyser la dynamique sociale des forces en mouvement sur une surface plane ? Comment saisir les valeurs culturelles, morales et éthiques dont se réclament les mouvements citoyens dans un message global condensé ? Quels sont les univers sémantiques dans leur dimension sociale, historique, axiologique et thématique sur lesquels s’appuie le message des emblèmes ?
43Les slogans trouvent leur écho dans les mots et formules, comme dans les icônes dont la matérialité s’incarne sur des supports variés. Qu’on les retrouve sur des pancartes, des affiches ou sur les réseaux sociaux, leur résonance tient à la formulation et à l’agencement de plusieurs éléments formant un tout homogène. Le moule formel est conçu de telle sorte qu’il cumule deux aspects complémentaires : il est de nature à séduire par lui-même, mais aussi parce qu’il s’imbrique dans des relations interactionnelles et architecturales à l’image d’une œuvre picturale.
44On postule que toute affiche, pancarte et/ou emblème des mouvements citoyens de contestation articule des messages dans une mixité de codes sémiotiques différents : linguistique, chromatique, graphique et iconique. Chacun de ces éléments contribue à construire du sens, ce qui présuppose que la signification globale n’est pas la somme mécanique du contenu des divers éléments en symbiose. D’ailleurs la signification de toute production sociodiscursive ne saurait être la somme du sens porté par les mots isolés, mais réside plutôt dans la relation entre la pratique discursive et le contexte de production et de réception (Kerbrat-Orecchioni, 1980). La logique qui associe en symbiose image et écriture nous invite donc à examiner de près l’apport de chacun de ces codes constitutifs. Ainsi, il faut se garder de considérer mécaniquement que le contenu est engendré de manière interne par le jeu :
- des formes constitutives des messages ;
- ou des seules conditions contextuelles et culturelles générales.
45En revanche, nous défendons l’idée que c’est la dialectique des formes internes et du contexte externe qui conditionne la production du sens.
46Le travail de l’analyste consiste donc à recenser tout d’abord les faits sémiotiques dans leur singularité, puis à faire la synthèse d’ensemble. Il s’agira enfin de mettre en évidence les caractéristiques de l’image qui sous-tendent ces diverses manifestations sémiotiques. Comme on peut le remarquer avec les quatre images objet de notre réflexion (fig. 1, 2, 3 et 4), en mettant en œuvre plusieurs unités en symbiose, les discours pluricodiques entretiennent plusieurs types d’interaction. C’est ainsi que dans ces quatre images à caractère politique, qui représentent chacune l’emblème d’un mouvement citoyen, s’articulent plusieurs formes sémiotiques :
- l’aspect linguistique nécessite de mener une analyse du contenu et des effets connotatifs, des modalités d’interpellation et enfin des actes sociaux accomplis ;
- le graphisme qui se situe à la limite du textuel et de l’iconique est une des composantes du linguistique. On portera donc particulièrement attention au style graphique : la taille, la forme, la couleur des lettres. Chaque choix graphique assume une fonction sémiotique.
47La pertinence de l’analyse de la pancarte, de l’affiche et/ou de l’emblème des mouvements citoyens réside donc dans sa double nature d’objet sociologique et sémiologique C’est un objet sociologique, car en tant que production sociodiscursive, il s’inscrit dans la dynamique de la gestion des relations sociales ; en d’autres termes, il est considéré comme médium symbolique ; de ce fait son étude porte sur les attributs sociaux, c’est-à-dire que la communication est un acte de production-reconnaissance qui fonde la réalisation des rapports sociaux. C’est aussi un objet sémiologique avec ses codes (couleur, graphisme), ses formes et ses dispositifs. Bien qu’il soit illusoire d’instaurer une dichotomie dans les différents aspects de l’étude de l’affiche, de la pancarte et/ou de l’emblème, on peut proposer une grille d’analyse qui porte sur la fonction symbolique de l’objet en adoptant un cadre interdisciplinaire :
- un cadre sémiologique pour étudier l’iconique avec toutes ses propriétés ;
- un cadre linguistique pour étudier les modalités d’implication et d’interpellation et les actes sociaux manifestés ;
- et enfin un cadre sociologique pour appréhender les formes symboliques et le contenu.
48On recommandera d’emblée de prendre en compte dans leur globalité les propriétés internes de l’image et de dépasser le recensement des formes signifiantes pour appréhender le sémantisme.
49Illustrons notre démarche par l’observation de quatre images. La figure 1 représente l’emblème du mouvement citoyen Y’en a marre ! né au Sénégal. Tout ce qui est situé à l’intérieur du cadre constitue une unité de sens, une unité discursive, emblème d’une prise de position politique, résultant globalement de la symbiose de plusieurs constituants. Dans un cadre rectangulaire dont le fond est noir, on peut lire « mouvement » en caractères minuscules, ce qui contraste avec « Y’en a marre ! » en majuscules. Le tout agencé en quatre lignes, chaque mot occupant une ligne. On peut déceler la fonction assurée par le chromatisme, à la fois par le symbolisme des couleurs et la mise en relief du scriptural. En effet, le fond noir connote l’obscurité et la tristesse dans lesquelles sont plongés les citoyens sénégalais alors que le blanc, faisant saillir le slogan, suggère que tous les membres du mouvement expriment sans détour leur ras-le-bol. Enfin, le rouge sang indique qu’ils iront jusqu’au bout de leurs engagements ; même si le vocable « mouvement » est en minuscules, sa couleur vive lui confère autant d’agressivité que les mots en lettres capitales.
Figure 1. Emblème du mouvement citoyen Y’en a marre !

Légende : y’en a marre ! « Il n’y a pas de destin forclos, il n’y a que des responsabilités désertées » (Boney, 2019).
Source : Page Facebook « Y’en a marre », URL : https://www.facebook.com/YenamarreSenegal.
50Comme on peut le constater, des règles bien établies – de la grammaire de l’image (Gourévitch, 1988) – assurent l’homogénéité de l’ensemble. En d’autres termes, une association harmonieuse de l’énoncé iconique (image), du graphisme (forme et taille des lettres), du linguistique (le nom du mouvement et le slogan), du chromatique (couleurs rouge, blanc et noir), entre autres, assure l’unité de chaque catégorie de discours pluricodique qui repose sur un certain nombre de critères.
51En effet, dans l’emblème de Y’en a marre ! les majuscules sont plus agressives, inscrites dans les rectangles verticaux posés sur la largeur et plus injonctives que les minuscules correspondantes. Le slogan « Y’en a marre ! » en lettres capitales marque la détermination du mouvement citoyen sénégalais. À la différence des lettres capitales, le recours à l’italique est une autre manière de renforcer le graphisme. Les zones de recouvrement textuel, leur manière de se fondre dans l’affiche ou de s’en détacher, indiquent la symétrie ; la disposition des surfaces linguistiques trace le parcours de lecture spatiale des formes sémiotiques combinées et complémentaires. Ainsi le textuel peut-il être analysé comme une combinaison de plusieurs formes sémiotiques. On observe que le graphisme est l’un des lieux où se construit la subjectivité particulière de l’image politique des mouvements citoyens en Afrique. L’iconique renvoie à tous les systèmes de représentation figurative par voie d’image de montages photographiques, de dessins, entre autres. L’arrière-plan ou décor permet l’inscription des charges symboliques, des plus explicites aux plus implicites. Selon la profondeur du champ, ces éléments représentatifs peuvent être parfaitement distincts.
52L’exemple suivant (fig. 2) atteste que la vision partielle équivaut à un discours allusif qui maintient la présence de certains symboles sans altérer la représentation de l’objet. On peut donc s’attarder sur l’analyse de l’emblème de Filimbi en examinant certains aspects de l’iconique comme les couleurs et les nuances. Comme le montre cette image, on joue constamment sur le symbolisme de trois couleurs : le fond en noir, le rouge et le blanc.
Figure 2. Emblème du mouvement citoyen Filimbi

Source : Page Facebook « Filimbi », illustration postée le 16 mars 2019, URL : https://www.facebook.com/406044376222695/photos/1275602392600218/.
53À l’instar de l’emblème du mouvement citoyen sénégalais, celui de la RDC adopte les mêmes couleurs, mais avec la mise en œuvre de plus de motifs. Le fond noir connote, dans ce cas, l’avenir sombre et la tristesse des étudiants ; tandis que le rouge sang symbolise la violence dont ont été victimes les acteurs du mouvement Filimbi12. Cette pancarte marque, en 2019, le quatrième anniversaire du déclenchement du mouvement. On observe que, sur le plan global, l’articulation de plusieurs codes sémiotiques implique une analyse qui passe par ce que Roland Barthes (1965) appelle le rapport texte/image, celui-ci pouvant être simple ou complexe. En effet, alors que le chiffre « 4 » est en noir, « ANS » est en lettres capitales blanches, suivies « de résistance pacifique » en lettres capitales rouges comme si c’était le fait d’une violence constamment exercée sur le mouvement pacifique. Tout cet aspect linguistique avec sa symbolique est soutenu iconiquement par le bras fort du mouvement Filimbi en diagonale montante et laissant voir une silhouette qui tient un drapeau. En haut à droite, une poêle en rouge vif soutient le mot Filimbi en blanc et en caractères minuscules tout au long du manche, ce qui pourrait signifier la famine dans laquelle végètent les étudiants. L’ensemble de l’emblème, sorte de fanion, représente le drapeau du mouvement, mais la multitude de motifs rend délicate toute interprétation concernant certains détails.
54L’image suivante (fig. 3) met en relief le nom du mouvement citoyen burkinabé le Balai citoyen en lettres capitales et en couleur rouge vif. Comme on le voit, les messages linguistiques s’organisent en dénominations, slogans et développement textuel de type argumentatif. Les paramètres d’analyse concernent : les modalités d’implication de l’énonciateur et des destinataires, les modalités d’interpellation, le contenu et les actes sociaux accomplis. En effet, ce mouvement citoyen interpelle par la voix du tutoiement : « Derrière ta révolte, ton vote » et parallèlement met en avant la force d’un « nous » agissant.
Figure 3. Emblème du mouvement citoyen Le Balai citoyen

Source : Site web Le Balai citoyen, URL : https://lebalaicitoyen.fr/.
55En bas de l’image, on peut lire le slogan « Notre nombre est notre force ». En exhibant l’importance de la mobilisation autour de leur mouvement, les acteurs de cette organisation citoyenne valorisent davantage l’engouement qu’il a suscité chez les citoyens. Le vocable « notre force » entre en résonance voire redondance avec l’image du poing fermé au centre de l’emblème sur un fond blanc. Autour du poignet, le drapeau du Burkina Faso sert de ceinture, alors qu’au-dessus du côté gauche se situe un trapèze en noir. La symbiose des aspects linguistiques, iconiques et chromatiques assume une fonction symbolique qui s’inscrit dans une communauté de croyances « nous/notre ». L’argumentation met en avant la convergence entre la détermination, la dynamique d’une communauté autour des idéaux défendus et le nombre important d’adhérents.
56Contrairement aux images précédentes, l’emblème du FNDC (fig. 4), mouvement citoyen mobilisé contre le troisième mandat d’Alpha Condé en Guinée, structure tout le dispositif sur un fond rouge sang, ce qui fait référence sans doute aux nombreuses victimes de la répression en Guinée ayant précédé la naissance du FNDC, dont le retour cyclique allonge sans cesse la liste.
Figure 4. Emblème du mouvement citoyen FNDC

Source : Page Facebook « Front national pour la défense de la Constitution », illustration postée le 3 avril 2019, URL : https://www.facebook.com/frontnationalGN/photos/a.265716141026991/275090583422880.
57Toutefois, malgré cette différence chromatique, on y retrouve les mêmes couleurs, exploitées de manière inégale. En effet, si le noir domine dans les emblèmes précédents, cette couleur ne représente qu’une circonférence entourant le poing fermé qui tient d’une main ferme le drapeau de la Guinée. Le sigle du FNDC est représenté en lettres capitales blanches en dessous du poing fermé qui lui-même est en blanc. On peut sans doute relever quelques aspects analogues entre ces quatre images qui laissent deviner un mimétisme certain. En effet, une ressemblance frappante en termes de disposition et de chromatisme se dégage entre l’emblème du mouvement sénégalais Y’en a marre ! et celui de la RDC Filimbi. De la même manière tout se passe comme si le FNDC s’était inspiré du mouvement Balai citoyen, car sur les deux emblèmes on remarque qu’une main ferme est placée au centre. Le poing fermé en signe de revendication et de force a une symbolique mémorielle forte et on le retrouve dans trois emblèmes sur quatre. Ces ressemblances nous invitent à soutenir l’idée d’intericonicité (Houdebine-Gravaud, 2013) attestant l’influence mutuelle que ces mouvements citoyens exercent les uns sur les autres. En d’autres termes, la question de l’intericonicité apparaît comme le réinvestissement de certains aspects sémiotiques (image, couleur, disposition) adoptés par un mouvement citoyen précédant, dans un contexte social analogue, un autre mouvement similaire.
Conclusion
58Nous venons de présenter, dans les grandes lignes et avec un choix d’exemples, certains aspects de l’urbanité langagière de différents mouvements citoyens de pays d’Afrique subsaharienne. Malgré la variété des contextes d’émergence de ces mouvements, tous revendiquent d’une manière ou d’une autre l’amélioration des conditions de vie des citoyens fortement entamées par la mal-gouvernance. Si l’espace urbain et l’espace médiatique (particulièrement les réseaux sociaux) sont les cadres de structuration de ces mouvements, il est important de prendre en considération le fait que certains aspects des cultures africaines constituent tout autant des cadres qui nourrissent leur mobilisation. D’où la nécessité de mettre sur pied une analyse qui s’appuie sur l’idée que la ville est une matrice sociodiscursive. Cette approche permet de mieux saisir les spécificités discursives en mettant en convergence les outils théoriques de la psychologie sociale, de la sémiotique et de la sociolinguistique. En prenant en considération différents moments discursifs (Moirand, 2007) marqués par des crises sociopolitiques et de nouvelles voix citoyennes émergentes, il est possible de mettre sur pied une analyse féconde des pratiques langagières dans la variété de leurs formes. On songera en particulier à mettre l’accent sur le fait que les corpus recueillis dans des contextes plurilingues portent nécessairement des traces des contacts de langues.
59Sur la base de notre réflexion, il apparaît également que l’image, quelle que soit sa nature et ses finalités, est la résultante de plusieurs configurations et non de celles du seul code iconique. D’où la nécessité de prendre en compte les dispositions internes en relation avec le contexte d’énonciation et de dépasser le recensement des formes (linguistiques, de graphisme, chromatiques, iconiques) pour atteindre le sémantisme global qui vise la protection des valeurs de démocratie politique, de protection familiale, de solidarité, éthique ou morale.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Voir La Politique, livre i.
2 Voir Traité du gouvernement civil (1690).
3 Les soldats de l’Almamy Samori Touré, empereur mandingue, résistant à l’armée coloniale française pendant 18 ans, s’appelaient les « sofas ».
4 Le nouchi et le zouglou sont des modes d’expression créés par des étudiants dans le campus de l’université d’Abidjan en Côte d’Ivoire. Le nouchi s’est répandu comme un français spécifique, langage des jeunes Ivoiriens. Quant au zouglou, à l’image du slam et du rap, c’est une musique contestataire.
5 La déclaration du 1er mars 2012 fait référence aux deux citations empruntées à Frantz Fanon dans le chapitre 3, « Les mésaventures de la conscience nationale », de son œuvre Les damnés de la terre (Paris, Maspéro, 1961).
6 Le président Sassou Ngesso dirige ce pays de 1979 à 1992 puis depuis 1997. Cette longévité à la tête du pouvoir lui a valu le surnom de « Roi ».
7 Page Facebook « Lucha RDC », URL : https://www.facebook.com/lucha.rdcongo.
8 Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), mouvement citoyen contre le troisième mandat d’Alpha Condé en 2019.
9 Idriss Deby, qui est président de la République depuis 1990, a été réélu au mois d’avril 2021 pour une sixième fois consécutive.
10 Paul Biya, président de la République du Cameroun, est au pouvoir depuis le 6 novembre 1982. Il est le chef d’État africain qui cumule le plus grand nombre d’années au pouvoir (39 ans).
11 La naissance en Guinée du Front national pour la défense de la Constitution date du 14 octobre 2019 dans un contexte sociopolitique tendu en raison de la volonté d’Alpha Condé de briguer un troisième mandat.
12 Amnesty International a condamné les multiples violences exercées sur les acteurs du mouvement citoyen Filimbi par l’État de la RDC.
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