Chapitre 9
Démocratie balbutiante ? L’engagement de l’écrivain-intellectuel africain contemporain
Une lecture des Cigognes sont immortelles d’Alain Mabanckou
p. 139-154 (volume 1)
Texte intégral
1Depuis des décennies, les politologues et journalistes spécialisés alertent sur une crise de confiance des Africains envers la politique. Les « coups d’État sanglants » (Glaser et Smith, 1994, p. 12), les arrestations et assassinats d’hommes politiques1 à l’instar de ceux de Patrice Lumumba, Marien Ngouabi, Thomas Sankara, ou encore Juvénal Habyarimana, les répressions, incarcérations, exils forcés d’intellectuels, de journalistes, etc., ont largement démontré le mauvais état de la situation politique africaine et son déphasage avec la société moderne. Il n’existe presque plus, aujourd’hui, d’État africain, en particulier francophone, qui puisse être une véritable référence. Les intérêts collectifs qui devraient animer le politique ont laissé place à plus d’individualisme, renforçant les liens de groupe ethnique, de classe sociale et prônant les conflits de subjectivité : « je souffre, tu jouis » (Prissette, 2019, p. 4).
2Aujourd’hui, « il n’est pas un pays africain qui ne se réclame de la démocratie, à l’exception de la Libye » (Guèyen, 2009, p. 5). Mais la démocratie ne semble pas mise en œuvre, lorsque l’on observe les attitudes, les décisions, les actions politiques et surtout « le contexte social, historique et idéologique dans lequel […] la politique s’est développée en Afrique » (Nzinzi, 2000, p. 72). Dégradée par l’ensemble de ses acteurs, la démocratie perd progressivement son « potentiel révolutionnaire hérité des Lumières. Instrumentalisée, elle n’est plus qu’une idéologie devant permettre la conservation des positions dominantes acquises » (ibid.). Les bases démocratiques ne sont plus crédibles tant les rapports du politique au peuple ont été jalonnés de trahisons et de violences sanglantes. Au regard de cette forme de malheur commun auquel nul ne parvient à trouver remède, l’écrivain-intellectuel africain poursuit toutefois son engagement.
3Dès lors, les réalités politiques africaines attirent les romanciers et les intellectuels autant qu’elles les questionnent. La montée des crises économiques et les errements démocratiques, les contradictions du pouvoir politique conduisent à une prise de conscience des écrivains, qui, de plus en plus, se sentent investis d’une mission : celle de réinterroger les rapports dialectiques entre l’État et la société. Deux êtres, selon Aristote, « incapables d’exister l’un sans l’autre » (Tricot, 1962, p. 24). Ainsi alarmé par la question démocratique et les multiples changements qui s’opèrent au sein de sociétés qu’il s’agit d’administrer ou d’encadrer, l’écrivain africain s’attèle à dresser avec véhémence une « carte de cet empire faux » (Mühlethaler, 2019, p. 12), dans lequel clientélisme, mensonge, accumulation de richesse et autoritarisme côtoient la violence.
4Face à la violence de l’Histoire et à une forme de vampirisme2 persistant dans les sociétés africaines contemporaines, Alain Mabanckou monte au créneau dans son ouvrage Les cigognes sont immortelles, publié en 2018 aux éditions du Seuil3 et qui sera ici notre objet d’étude.
5Sur le plan méthodologique, nous nous appuierons sur les travaux de Jean-François Bayart4 qui met en valeur la démarche sociohistorique en comparant les systèmes d’États. En se basant sur la connaissance empirique qu’il a des sociétés politiques subsahariennes, leur mode de fonctionnement et l’ambivalence des rapports de pouvoir qui y règne, le politologue tente de mettre en lumière « l’autonomie du social vis-à-vis du politique » (Bayart, 2008, p. 15). Autrement dit, il s’interroge sur la « face cachée des situations politiques en les approchant non plus par le haut, mais par le bas » (ibid.). L’auteur cherche à montrer comment les groupes sociaux subordonnés, c’est-à-dire les faibles, qu’il oppose aux dominants, peuvent changer l’action politique d’une société. Il restitue une interaction entre l’État et cette société, renverse le regard et repense le couple « autonomie-dépendance » (ibid., p. 23). L’accent est mis sur la domination qui s’exerce à l’encontre des masses, présumées passives, tout au moins impuissantes (ibid., p. 33). La problématique du politique par le bas l’a conduit à reposer la question de la démocratie en tant que question historique. Cette problématique met aussi en lumière d’autres questions autour desquelles se structurent les enjeux politiques fondamentaux, notamment autonomisation, accumulation de richesse, domination, clientélisme, ethnicisme, etc. En effet, ces notions aident à préciser d’autres traits du politique qui installent les régimes dans des situations autoritaires et tyranniques.
6Dans ce contexte, pour définir l’action politique en Afrique noire, nous avons privilégié une approche de la sociologie vers la politique en tenant compte de la diversité des questions. L’approche de Jean-François Bayart nous a permis de mieux appréhender l’œuvre romanesque d’Alain Mabanckou. D’abord en ce qu’elle combine Histoire et roman, dont les rapports sont étroits selon Roland Barthes (1965, p. 29), le roman restant l’expression d’un moment historique. Puis en ce qu’elle affiche les rapports conflictuels persistants entre dominés et dominants (principaux acteurs de la société), et situe l’infrastructure des comportements et des institutions politiques à travers les notions de clientélisme et d’ethnicisme (le fonctionnement de l’État après l’assassinat du président Marien Ngouabi). Enfin, car elle montre que les dynamiques de l’accumulation de richesses et de domination bouleversent fortement la stabilité de la démocratie congolaise. On peut ainsi dire que l’écriture d’Alain Mabanckou naît incontestablement sous la pression de l’Histoire, et de sa confrontation avec la société. Si les travaux du politologue français s’attèlent à démontrer comment les groupes sociaux subordonnés se réapproprient les dispositifs du pouvoir face aux dominants, notre travail abonde dans un autre sens. Il distingue certes les deux catégories désignées par Jean-François Bayart, mais délimite le champ d’action des acteurs subordonnés qui sont en l’occurrence dans notre roman, contrôlés et tyrannisés. La représentation sociétale proposée par Alain Mabanckou qui met en lumière des enjeux politiques fondamentaux nous conduit à interroger l’objet « démocratie » au Congo et par ricochet, en Afrique. Nous verrons par la suite si cette société démocratique opère par le haut ou par le bas.
Le sujet « démocratie »
La démocratie en Afrique
7Après la colonisation, nombreux sont les pays d’Afrique qui à partir de 1960 ont été traversés par les « soleils des indépendances »5. Cette ère nouvelle à partir de laquelle l’Afrique semble plus autonome et moins dirigée de l’extérieur entend s’affirmer, c’est-à-dire affirmer sa souveraineté politique. Mais c’est surtout en 1990 que François Mitterrand emploie le terme « démocratie » pour la première fois à l’adresse du continent noir. Cet usage a eu pour objectif de marquer le vent du changement. L’utilisation du terme vient consolider le « caractère universel des principes et des règles qui fondent toute démocratie et qui s’articulent autour de la primauté du suffrage universel, de la garantie des libertés d’expression et du respect des droits de l’homme » (Guèyen, 2009, p. 7), renforçant par là même l’État de droit.
8Or en Afrique, chaque fois qu’il a été question de mettre en pratique l’État de droit, les nouveaux régimes démocratiques africains ont présenté des caractéristiques accablantes comme l’autoritarisme ou la dictature. Raymond Aron n’a-t-il pas eu raison de rappeler que « la démocratie fait place à des oligarchies qui peuvent acquérir une puissance démesurée » (Lefort, 1990, p. 18) ?
9Les cigognes sont immortelles d’Alain Mabanckou narre en détail le destin tragique d’un pays et surtout d’un homme d’honneur et de vérité « Camarade-Président Marien Ngouabi ». Mais la voix narrative qui relate les évènements sanglants de la révolution congolaise et le regard qui témoigne sont ceux d’un enfant, Michel. Sans pudeur et sans peur, et peut-être aussi sans rancœur, l’écrivain décrit les bouleversements sociopolitiques du Congo-Brazzaville de 1977. Il présente les faits dans une trame chronologique précise (allant du samedi 19 mars au lundi 21 mars 1977), des faits absolument répétitifs, « les mêmes causes provoquant les mêmes évènements (la lutte pour le pouvoir politique) » (Obenga, 1998, p. 20). Bien plus, Alain Mabanckou souligne, dans son dernier roman à charge politique souterraine, le fonctionnement défaillant des institutions situées entre « l’ordre colonial et l’ordre africain » (ibid., p. 33), et l’étendue d’un dispositif à l’intérieur duquel se retrouvent mêlés volontairement les dominants tels « les ténors de la Françafrique » (Association Survie, 2006, p. 11) et les « capitalistes noirs » (Mabanckou, 2018a, p. 11), et involontairement les dominés, « groupes sociaux subordonnés » (Bayart, Mbembe et Toulabor, 1992, p. 57). L’Afrique racontée par l’écrivain congolais est à la fois lointaine et proche, une Afrique indépendante certes, mais où tout espoir démocratique semble ruiné.
10Dans Les cigognes sont immortelles, Alain Mabanckou évoque métaphoriquement les futures dérives de la démocratie sous la présidence de Fulbert Youlou, alias l’abbé polygame :
[…] Ces mêmes Français ont décidé que ce serait un abbé polygame, Fulbert Youlou, un Lari, donc un Sudiste, qui serait notre Premier ministre. Dans les années 1950, il n’y avait pas encore de poste de président de la République. […] L’abbé polygame était devenu quelqu’un qui menait la grande vie […] même ses soutanes étaient cousues par les grands couturiers d’Europe. […] Il avait fait emprisonner le Nordiste Jacques Opangault avant de le relâcher quelques mois plus tard, [il] s’était aussi donné tous les pouvoirs qui lui avaient permis de changer notre Constitution et de virer les membres de notre Assemblée nationale pour se faire élire comme premier président de notre pays en 1959 […] (Mabanckou, 2018a, p. 117-118).
11Il est vrai que le narrateur rapporte les faits intervenus en 1959, soit un an avant l’indépendance effective du 15 août 1960. À ce moment précis de l’histoire, l’idée de démocratie n’est certes qu’embryonnaire et pas tout à fait intégrée dans les institutions du pays. Mais on assiste à un paradoxe intéressant. Alors que le pays entame une phase d’émancipation bien que restant sous la tutelle directe de Paris, l’abbé polygame, désigné Premier ministre (président) par la France, s’impose de manière autoritaire et place son régime non sous le signe du renouveau démocratique, mais sous celui de la répression. Quand tout le monde croit à la logique d’un dialogue entre acteurs politiques, c’est tout le contraire qui se produit. Fulbert Youlou s’accorde toutes les libertés y compris celle d’empiéter sur autrui : « il avait fait emprisonner Jacques Opangault […] puis s’est engagé à réformer la Constitution ». Une telle appropriation destructrice du pouvoir ne présageait-elle pas la mise à mal de la démocratie dans un pays déjà affaibli politiquement ? Si la démocratie a bien du mal à s’enraciner dans le système de 1959 à 1963, l’expérience de l’abbé polygame apparaît ici comme la caricature des systèmes politiques africains.
12Selon l’historien Stéphane Courtois et ses collaborateurs, la démocratie peut en effet être abordée sous différents versants :
D’abord, comme un système politique légitimé par le suffrage et le lien sacralisé établi entre un peuple et ses représentants, avec un rôle plus ou moins important accordé à l’État dans sa fonction régalienne pour garantir des droits. […] Puis, comme un état social où l’égalité est l’axe central de son fonctionnement et qui, selon les idéologies, peut englober toutes sphères de la société. Enfin, comme une forme de pouvoir total – à l’exemple des démocraties dites « populaires » opposées aux « bourgeoises » – donné en avant-garde ou à une élite […] jugée consciente et en avance sur une population ignorante et figée dans la servitude, donc incapable d’assumer sa mission historique (Courtois, Deschodt et Dilas-Rocherieux, 2012, p. vi).
13Ces assertions nous permettent d’établir un constat. En Afrique, la démocratie ne se mêle pas à la cour commune, autrement dit, le peuple n’a pas nécessairement voix au chapitre puisqu’il n’y a pas « de fusion entre l’État et la société » (Bobineau, 2010, p. 31). Par conséquent, en vertu de ce raisonnement, l’égalité ne serait pas de mise. De ce point de vue, la démocratie ne rassemble finalement pas sur un même terrain acteurs politiques et citoyens libres et actifs impliqués dans la gestion de la cité. Elle est plus un partage entre les régimes africains et leurs soutiens occidentaux, encore désignés comme « puissances coloniales » par Christian Potholm (1981, p. 139). C’est comme si la décolonisation avait confisqué les indépendances pour redessiner un nouveau type de rapports à l’intérieur desquels les États démocratiques entretiennent un « rapport curial » (Bidima, 2000, p. 101), c’est-à-dire que leurs faits et gestes sont surveillés non pas par le peuple, mais par autrui. Cette interdépendance n’échappe d’ailleurs pas au regard du jeune narrateur Michel dans Les cigognes sont immortelles. Celui-ci reprend à sa charge les propos tenus par Papa Roger, un soir, sous l’arbre à palabres : « […] La plupart des présidents noirs doivent discuter avec le sorcier blanc pour que la France soit contente. C’est ce monsieur qui décide qui sera le président de la République de tel ou tel pays que la France a colonisé […] » (Mabanckou, 2018a, p. 45).
14Ces propos montrent en l’occurrence le malaise existentiel de la politique africaine en général et congolaise spécifiquement, ils indiquent toutes les contradictions subsistant autour de la démocratie et plus encore, caractérisant les rapports entre la puissante métropole et ses colonies, qui pourtant ne sont plus censées l’être. Car comme le rappelle Marcel Gauchet au cours d’un entretien accordé à Olivier Bobineau en 2010, la démocratie, c’est « l’âge de l’autonomie » (Bobineau, 2010, p. 100). Ainsi, les États africains sont libres de mener leur politique. En outre, ce passage rappelle clairement l’influence réelle des politiques coloniales dans la vitrine politique de l’Afrique. D’ailleurs, cette influence est marquée par la présence du « sorcier blanc », sorte de demi-dieu qui détient une capacité de contrôle. On reconnaîtra que le voyage trouble effectué par la démocratie sera lent, et son intégration dans les institutions africaines, fragmentée.
15Dans les États africains, la démocratie est appréhendée comme une forme de pouvoir total donné à une élite, qui s’oppose, elle, à une population jugée ignorante et figée dans la servitude. Depuis son inclusion dans le fonctionnement des institutions politiques et sociales, « la démocratie [parcourt] un chemin tantôt accidenté dans des contextes variés, parfois favorables6 ; d’autres fois défavorables, puisque la conduite des affaires ne repose que sur la classe dominante ; en tous les cas, toujours ponctués de périodes d’incertitude sur son devenir et de reculs inquiétants » (Hermet, 2012, p. 8), comme c’est notamment le cas aujourd’hui au Congo-Brazzaville, au Gabon, au Tchad ou encore en Centrafrique, pour ne citer que ces exemples.
16Depuis son institutionnalisation en 1960, la démocratie constituait un défi pour les dirigeants africains, celui du multipartisme, du respect des droits et des libertés, des efforts d’intégration et de développement, de « l’ouverture du champ politique vers quelques autres possibles » (Nzinzi, 2000, p. 74). Une idée confirmée par Christian Potholm (1981, p. 138) qui reconnaîtra que « les choses se présentaient sous un jour beaucoup plus séduisant ». Mais plus tard, loin de l’enthousiasme des débuts et de l’idéal auquel les dirigeants auraient dû répondre, c’est-à-dire délivrer et protéger les citoyens, les représenter et répondre prioritairement à leurs attentes, ces dirigeants ont paradoxalement fait des populations l’une des principales victimes de l’échec de la démocratisation. Finalement, c’est une rupture qui s’opère, un « clivage entre le dedans et le dehors » (Bobineau, 2010, p. 31). En ce sens, on soutiendra avec Mamadou Diouf que « l’histoire postcoloniale démontre en effet que l’État dans son extension a réussi à dominer la société civile et non à la servir » (Diouf, 1993, p. 42).
17Pour revenir au cas du Congo, il faut dire qu’entre 1959 (au seuil de l’indépendance) et 1997, le pays a connu de nombreuses et sanglantes crises politiques dues à une vision très sommaire et incomplète des pouvoirs qui commandent la conduite de l’État.
Domination
18Au regard des faits politiques et historiques, la nouvelle approche de la démocratie congolaise spécialement baptisée par Théophile Obenga « nouvelle culturelle » (Obenga, 1998, p. 112) prend ainsi un visage singulier en 1963. Celui d’un mode de gouvernement désormais dominé7 par une junte militaire partagée entre régime révolutionnaire et régime marxiste-léniniste, lequel affiche comme slogan : « Le parti unique dirige l’État, sans partage » (ibid.). Le parcours politique de l’État congolais pendant la période de révolution débouche aussi bien sur « une culture de violence politique » (ibid.) que sur l’instauration d’un système purement exclusif pour les citoyens puisque, au fond, ce sont les germes de la domination, de l’accumulation de richesses, de l’ethnicisme et du clientélisme qui régissent l’institution étatique, privant le peuple congolais de ce qui pourrait faire la prospérité de son pays.
19Selon la vision weberienne, la domination est un cas particulier (Weber, 2013, p. 44) parmi d’autres formes de pouvoirs. Ainsi, bien que les États soient composés de membres qui disposent d’un large pouvoir politique dans son fonctionnement interne et externe, il n’est pas rare d’observer des jeux de « domination de classes » dans et hors de l’appareil d’État. La domination dont il est question ici a donc une dimension plus généralisante qui porte simultanément sur l’État et sur la population. La première forme de domination concerne le lien qui unit l’État colonial aux institutions des pays africains. C’est dire qu’en dépit de la normalisation politique qui sous-entend la stabilité démocratique des régimes africains, ceux-ci restent sournoisement sous tutelle des puissances coloniales. Plus clairement, c’est à la fois une domination en vertu de la « configuration d’intérêts (en particulier d’une situation de monopole) et une domination en vertu d’une autorité (pouvoir de donner des ordres et devoir d’obéissance) » (Weber, 2013, p. 45) qui s’exerce sur le pouvoir politique au Congo.
20Les États africains et le Congo en particulier sont par exemple contraints de maintenir la relation paternaliste qu’ils ont longtemps entretenue avec le pouvoir colonial. Papa Roger en s’adressant à son jeune fils, Michel, met en lumière dans ses propos cette incapacité qu’ont les régimes africains à organiser la gestion de la cité et à poser les bases d’une nouvelle organisation sociale :
[…] Si un de ces présidents que la France a mis au pouvoir critique trop fort les Français à l’ONU […] le sorcier blanc se fâche, et le lendemain le vantard africain ne sera plus président de la République, il se retrouvera en prison si on ne l’a pas tué pendant un coup d’État préparé en catimini depuis la France avec d’autres Africains qui ne comprennent pas qu’ils donnent la chicotte pour qu’on les fouette dans le dos et qu’on continue à piquer leurs richesses. […] C’est pour te dire, Michel, que la France avait versé beaucoup d’argent dans cette guerre civile8 (Mabanckou, 2018a, p. 45).
21En décrivant ces liens politiques éternels entre la France et les nations africaines, Papa Roger insinue que les « Blancs sont toujours là » et souligne avec une certaine prise de conscience la volonté manifeste de domination de l’ancienne métropole sur les régimes africains et l’influence directement exercée sur ses acteurs politiques. Comme s’il fallait attendre que les décisions portant sur la politique africaine soient prises à l’extérieur et par autrui, comme si décider de l’éviction ou de la mort d’un président faisait toujours des uns des maîtres-dieux et des autres, des esclaves. Si la France est en l’occurrence citée à plusieurs reprises dans ce récit, c’est surtout parce qu’elle demeure la « puissance tutélaire de la région » (Bayart, Mbembe et Toulabor, 1992, p. 5). En plus de la colonisation qu’elle a amenée, la France prête aussi sa langue : « c’est leur langue que nous parlons », lance Michel au lecteur qui le suit. Toutefois le cas de la France ne doit pas faire oublier que c’est tout l’impérialisme, « ennemi », qui se trouve indexé dans le texte d’Alain Mabanckou. En tout cas, c’est précisément ce que le jeune narrateur laisse entendre dans ses propos chargés d’humour :
J’étais là le jour où nous avions accueilli le président des Français. […] Nous devions l’appeler « Tonton Pompidou ». Et puis, quand les présidents étrangers ne venaient pas chez nous, c’est le Camarade-Président Marien Ngouabi qui allait chez eux. […] Notre président avait aussi rencontré le président de la République populaire de Chine, celui-là s’appelle Mao Zedong, Mao Tsé-toung, Mao Tsé-tung ou alors Mao Tsö-tong. […] Le Camarade-Président Marien Ngouabi avait rencontré nos sœurs et frères de la Corée du Nord. […] Il en avait profité pour aller dire un petit bonjour au Camarade-Président Leonid Ilitch Brejnev de l’URSS (Mabanckou, 2018a, p. 68-70).
22Le jeune narrateur se souvint des multiples voyages et rapports interdiplomatiques entre son pays et d’autres nations. En réalité, le Congo du président Marien Ngouabi entretient des liens avec de nombreux pays étrangers, en l’occurrence la France, la Chine, la Corée du Nord, l’URSS. Des États dont l’influence et les enjeux politiques différaient. La double démonstration de la présence impérialiste en Afrique et en particulier au Congo-Brazzaville est relevée dans cet autre passage où il est question de désigner l’ennemi puis de toucher du doigt la « cohabitation » (Glaser et Smith, 1994, p. 24) sous-jacente entre Africains et Occidentaux :
Notre chef de la Révolution rendait également visite aux présidents d’Afrique. Il était allé discuter avec le camarade Mouammar Kadhafi dans le but de bien s’entendre avec lui afin de ne pas laisser les ennemis gêner notre développement, car quand on est ensemble et soudés l’impérialisme ne peut pas trouver par quel trou passer (Mabanckou, 2018a, p. 72).
23Finalement la domination qui s’exerce sur le pouvoir politique inspire interrogations et craintes. « Le continent noir n’est-il qu’un bac à sable […] un seau et une pelle que se disputent, pour mieux piocher dans la terre nourricière, nos dirigeants véreux et l’Occident, qui lui aurait apporté une seconde vie ? » (Glaser et Smith, 1994, p. 23).
24Quant à la deuxième forme de domination, elle s’impose au peuple par les dirigeants. L’une des conséquences que l’on observe dans nombre de pays africains, c’est que les régimes étatiques qui sont dominés ou ont été souvent dominés exercent curieusement à leur tour leur suprématie sur ces populations qualifiées de « subordonnées ». Face au rapport d’obéissance qui lie les régimes aux puissances extérieures et ne sachant comment rompre ce contrôle, ceux-ci choisissent d’adopter une attitude de convenance vis-à-vis de leur population en se montrant démagogues. C’est clairement le cas dans Les cigognes sont immortelles où les citoyens paysans, vendeuses de bananes, employés d’hôtel, etc., sont victimes du système. Du fait qu’ils n’appartiennent pas à une couche sociale dominante, qu’ils ne sont pas des capitalistes noirs, et pire, qu’ils ne font pas partie du « privilège du petit nombre » (Weber, 2013, p. 58), ces citoyens sont maintenus sous la domination des gouvernants. L’appropriation presque totale du pouvoir par les soldats laisse progressivement planer dans la ville un sentiment de puissance du côté du pouvoir contre un droit à l’obéissance imposé aux dominés. La ronde effectuée par les soldats dans toute la ville est un exemple :
Des soldats sont agrippés au-dessus et sur les côtés de ces gros camions qui avancent à la queue leu leu, les phares allumés. […] Ce qui fait fuir les gens c’est le bruit venant de l’intérieur. Des hommes, des femmes, et même des enfants qui hurlent de douleur quand les militaires les frappent, leur donnent des ordres comme s’ils parlaient à Mboua Mabé. […] J’aperçois un camion militaire qui vient vers moi. Je ralentis, je fais comme si je me rendais quelque part et recherchais le nom de la rue. […] Je reconnais le bruit des armes, clap ! clap ! clap ! Je vois qu’on la pointe vers moi (Mabanckou, 2018a, p. 186-277).
25L’action des soldats dans la rue entache davantage les rapports entre pouvoir et population. Dans ce cas particulier, la domination enferme les sujets subordonnés dans la peur et le retranchement. D’ailleurs celle-ci les éloigne du fonctionnement même de la cité, car il ne faut pas oublier qu’une démocratie se fonde sur « le présupposé que tous possèdent, en principe, une égale qualification pour la conduite des affaires communes » (Weber, 2013, p. 58). Or dans le récit d’Alain Mabanckou, il n’existe pas cette égale qualification, ce qui prime, c’est plutôt une mise à l’écart volontaire des dominés. Alors que l’austérité s’installe davantage dans la ville, les hommes, femmes et enfants se retrouvent confrontés non seulement à la surveillance militaire, mais en plus, à la culture de [sa] chicotte puisqu’ils sont torturés et frappés comme des chiens. Ces derniers sont forcés d’accepter ce qui est mauvais et douloureux, ils se sentent encerclés, étranglés, vomis et crachés par une société à laquelle ils appartiennent pourtant. Quel cynisme de dire qu’ils sont « garantis » par un État !
Accumulation de richesses
26En plus de régner en maître dominant et d’opprimer ses populations, le régime politique congolais a une relation assez particulière avec le pouvoir, car bien souvent, le premier objectif des dirigeants est d’« extraire le maximum de richesses du territoire sans se soucier du développement économique et du lien social » (Association Survie, 2006, p. 4). En réalité, dans ces régions africaines aux terres potentiellement très riches pour certaines (gisements de pétrole, de bois, de diamant, d’or, de manganèse, d’uranium, etc.), l’exercice du pouvoir assure un accès illimité aux ressources publiques (Trésor public, patrimoine matériel, service de l’État). Sont évoquées à ce sujet « les villas des ministres et des hauts fonctionnaires, mais avant tout celles [des chefs d’État] » (Bayart, Mbembe et Toulabor, 1992, p. 138). Alain Mabanckou ne dit pas le contraire dans sa fiction, puisqu’il revient sur cet embourgeoisement honteux et méprisant à l’égard des gouvernés situés au bas de la hiérarchie de l’État, ceux-là qui se contentent d’observer leurs gouvernants :
L’abbé polygame était devenu quelqu’un qui menait la grande vie. […] Ses quatre épouses étaient les femmes officielles, mais dans tout le pays on racontait qu’il avait des maîtresses à gauche à droite. […] L’abbé polygame peu à peu s’est embourgeoisé, il avait des goûts de luxe, de belles villas, il s’enrichissait personnellement pendant que le peuple congolais se nourrissait de chenilles et de vers de terre ! (Mabanckou, 2018a, p. 119).
27D’une part, cette citation révèle la préoccupation majeure des hommes politiques congolais, et d’autre part, elle alerte sur la déliquescence des économies nationales qui entraîne, en l’occurrence, l’appauvrissement croissant de la population. Ce à quoi nous faisons allusion est l’accumulation et l’accaparement des biens publics par des acteurs politiques qui dans un « joyeux désordre » (Bayart, 2008, p. 196) ne craignent ni répressions ni poursuites judiciaires. Très souvent, d’ailleurs, c’est la bande au pouvoir et non le peuple qui détient ce monopole mafieux.
28Le cas de l’abbé polygame est spécifique et interroge. Car comme l’indique sa dénomination, un abbé peut avant tout être perçu comme un ministre de la Communion et de la Promotion humaines, selon les préfigurations de la fonction du prêtre inscrites dans les textes bibliques. Cette stature sacerdotale lui permet ainsi de s’inscrire non seulement dans la dépossession matérielle, mais aussi d’instituer le rassemblement des individus. Or, dans Les cigognes sont immortelles, les actions et intentions de l’abbé polygame égratignent cette image et l’éloignent des hommes. On relève à ce sujet deux constats. D’une part, sa réputation est déshonorée à cause de son instabilité sentimentale : « il a quatre épouses ». D’autre part, l’« odeur du régime » (Bayart, 2008, p. 110), pour reprendre une expression chère à Jean-François Bayart, l’a embourgeoisé : le dirigeant politico-religieux avait développé des « goûts de luxe ». En bref, un tel portrait représente la contradiction même du système démocratique et sa propre déchéance. Il convient de reconnaître que des profils comme celui de l’abbé polygame modifient assez souvent la perception que l’on se fait de certains dirigeants et de leurs régimes depuis l’indépendance. La vie serait-elle devenue meilleure pour les hommes au pouvoir une fois la démocratie instituée ? Cette situation explique pourquoi Georges Lavau déclare : « les États démocratiques [sont avant tout] des vitrines aux étalages opulents […], [qui montrent aux autres] du brillant et du beau ! […] Crier Démocratie ! peut [donc] signifier Donnez-nous beaucoup à consommer » (Lavau, 1990, p. 42), ou scander le slogan « Tout pour le peuple et rien que pour le peuple » (Obenga, 1998, p. 111) peut en fait signifier « Tout pour le peuple et rien pour le peuple ». Le cas de l’abbé polygame n’est pas isolé, car d’autres dirigeants politiques participent également à ce marasme comme le note Théophile Obenga dans son ouvrage en rappelant le changement de train de vie de l’appareil politique congolais du parti unique dans les années 1970.
29À travers l’accumulation des richesses recherchée par les gouvernants, la politique africaine ne devient-elle pas aussi l’instrument de pouvoir qui transforme les régimes en système autoritaire ? Comme nous le constatons, politique et enrichissement sont intimement liés, y compris dans le régime décrit par le romancier congolais Alain Mabanckou.
Clientélisme – ethnicisme
30Les pratiques clientélistes sont assez courantes et développées dans les systèmes politiques existants. Cependant ce phénomène ne se rapporte pas uniquement à la structure étatique africaine d’autant qu’elle implique des intérêts autres qu’économiques. En ce sens, le clientélisme est décrit par Mario Caciagli et Jun’ichi Kawata en ces termes :
Des relations de pouvoir informelles fondées sur l’échange de ressources entre individus ou des groupes de statut inégal. Un personnage qui jouit d’un statut supérieur (le patron) prend avantage de son autorité et des ressources dont il dispose pour protéger et dispenser des bénéfices à un inférieur (le client), qui lui retourne ses faveurs sous forme de soutien et de service. La relation clientélaire comporte une dimension coercitive, mais elle est fondamentalement volontaire et fondée sur des intérêts particuliers et réciproques (Caciagli et Kawata, 2001, p. 569).
31Certes, au sens strict, on ne peut pas parler de relation de clientèle entre entités « impersonnelles que sont les États » (Médard, 2000, p. 86). Dans le cas particulier du récit d’Alain Mabanckou, la nature des relations personnelles entre le ministre et Martin Mouberi est telle qu’on peut parler d’un clientélisme qui se fonde sur la « petite corruption », c’est-à-dire celle qui touche particulièrement les agents subalternes de l’administration. En effet, l’échange de service implicitement formulé par le ministre à l’agent de l’administration publique est très révélateur :
Ma profession n’est pas facile, mon petit ! Tout est politique, et chaque décision que je prends doit être d’une intelligence absolue, j’allais dire plus que parfait ! Dès que je vire quelqu’un, le lendemain j’ai un coup de fil d’un ministre qui ne dit pas clairement ce qu’il veut, mais il me demande en douce depuis combien d’années je suis dans la fonction publique, il fait semblant de me féliciter et me charge de saluer untel qui bosse dans mon service. Or tu sais qui est cet untel qu’il me charge de saluer, hein ? Eh bien, c’est son neveu ! Et c’est le même type que j’ai viré la veille. […] Je convoque de nouveau dans mon bureau la personne que j’ai virée pour m’excuser, puis je lui explique que c’était une erreur de ma part et que son oncle ministre lui passe le bonjour ! (Mabanckou, 2018a, p. 107-108).
32Les confidences de Martin Moubéri à son jeune neveu lèvent le voile sur l’infiltration de la pratique clientélaire dans de nombreux domaines. En effet, c’est de manière involontaire et certainement non réciproque que Martin Moubéri est confronté au clientélisme. Alors que ce dernier décide en toute légitimité de renvoyer un de ses agents, il reçoit, le lendemain, un appel d’un ministre dont il décide de taire le nom. Grâce à sa fonction ministérielle, l’homme haut placé instrumentalise l’agent en exerçant sur lui ce que l’on perçoit comme une domination par la ruse et par la force. Comme on le remarque, le ministre instaure son autorité en assujettissant l’agent administratif et sa légitimité, en précisant sa fonction ministérielle et les conséquences auxquelles il s’expose en cas de désapprobation. De même, si l’oncle de Michel déclare avec force que son travail « n’est pas facile » du fait que « [t]out est politique », c’est surtout parce qu’il est conscient que « les réseaux légaux ou illégaux […] font partie intégrante du mode de fonctionnement concret de l’État » (Médard, 2000, p. 86). Cette forme de clientélisme qui entraîne finalement un « échange de service inégal » (ibid., p. 78) est celle qui sévit le plus dans l’administration congolaise, et loin de l’image d’un contrôle commun des ressources, ici c’est le boss qui définit les normes.
33C’est aussi de cette manière que s’impose l’ethnicisme. Des brefs éléments dont on dispose, on retiendra que le ministre charge par exemple le chef du personnel de saluer son neveu. Pour ce dernier, l’emploi du pronom possessif lorsqu’il désigne l’agent qui a été renvoyé par Martin Moubéri est en quelque sorte la confirmation d’un lien qui peut être lié au sang, à l’ethnie ou encore à la région, etc. C’est en raison de ces diverses attaches que Théophile Obenga (1998, p. 24) parle de « démons ethniques, régionaux » et comme on le sait, le Congo-Brazzaville est composé de multiples clans et ethnies.
34Si le poète a eu pour illustre mission de chanter d’abord des exploits héroïques, on peut dire qu’en Afrique, il y a rarement eu de louanges en ce qui concerne les exploits politiques. Au contraire, face à l’appel des évènements, l’écrivain répond par le blâme en pratiquant ce que Michel Foucault appelait la parrêsia, « le courage de clamer la vérité » (Mühlethaler, 2019, p. 10). La douleur née de la situation politique du Congo ne conduit pas Alain Mabanckou au repli mélancolique, elle est à l’inverse une force qui le pousse à l’écriture et à plus d’engagement dans son texte Les cigognes sont immortelles.
L’engagement de l’écrivain-intellectuel dans le débat politique
35Si l’Afrique semble s’adapter tant bien que mal aux différents enjeux démocratiques qui font et défont ses institutions, en principal observateur de ces changements, l’écrivain-intellectuel reste, lui, vigilant vis-à-vis de « l’idéal-piège » (Copans, 1993, p. 7) qu’il voit se former sous ses yeux. Bien que reconnaissant à certains égards les efforts déployés par les régimes en place, qui essaient de respecter bon an mal an les normes politiques admises depuis les indépendances, l’écrivain ne peut néanmoins se dérober et ignorer les failles du système. C’est dans ce cadre que l’écrivain congolais Alain Mabanckou a choisi de réactualiser le message politique en établissant un lien entre la fiction et l’actualité de son temps pour que le texte se fasse « miroir » (Mühlethaler, 2019, p. 28), c’est-à-dire reflet des temps modernes. Les cigognes sont immortelles s’inscrit dans le sillage de la décadence qui freine le développement politique et la démocratie en Afrique et surtout au Congo. Alain Mabanckou crée à la fois un effet de distanciation et de proximité dans la mesure où il ne parle pas directement en son nom propre malgré l’emploi d’un « je » qui pourrait l’impliquer. Quant à la proximité, elle est perçue dans le choix des marques d’une affectivité qui, par contagion, se propage au lecteur, le poussant à son tour sur la voie de l’engagement. En lisant, le lecteur universel observe la similarité des faits historiques et politiques. Certes la fiction du romancier est principalement centrée sur le Congo, les dérives politiques ayant entraîné de lourdes conséquences économiques, sociales et psychologiques, mais la description faite rappelle de près le fonctionnement général d’autres pays africains.
36Interpellé par les différents faits politiques africains, Alain Mabanckou réexhume l’actualité du passé, il recense et donne à voir l’érosion des systèmes politiques dans l’ensemble du continent. En affichant l’intérêt particulier qu’il porte aux maux de la société africaine et aux différentes crises que traverse actuellement l’Afrique, l’écrivain fait fusionner toutes les cigognes, aussi bien celles de l’intérieur que celles de l’extérieur9. De plus, Alain Mabanckou ne dénonce-t-il pas aussi l’effondrement d’un pouvoir injuste, basé sur le droit du plus fort ? C’est dire que le regard n’est plus uniquement un regard extérieur, il devient un regard intérieur qui interroge nos propres capacités.
37Alors qu’aujourd’hui, l’écrivain juge ce contexte alarmant, déclarant au cours d’un entretien accordé à Patrick Simonin sur le plateau de TV5 Monde : « il faut faire en sorte que le continent africain puisse respirer démocratiquement, que les poches et cœurs des ténèbres des dictatures puissent s’effacer [afin] que s’élève une Afrique nouvelle et belle, parée de beaux habits » (Mabanckou, 2018b), Alain Mabanckou témoigne et s’engage dans un discours d’ensemble, celui de la grande photographie de l’histoire contemporaine. Comme on peut le constater, dans cette prise de parole libre et publique, le romancier fustige le fonctionnement des institutions politiques africaines, il condamne la mise en place des dictatures dont le seul projet demeure l’enrichissement. La détermination de l’écrivain à démontrer la supercherie et « l’échec des systèmes africains » (Kom, 1993, p. 62) ne surprend plus, puisqu’avant lui, d’autres l’ont fait, devenant ainsi des adeptes de l’histoire, des journalistes d’investigation qui recherchent des faits et des preuves, collectent minutieusement des indices concordants dans les sociétés. En dépit de la dénonciation qu’il fait du système, Alain Mabanckou, dans les investigations qu’il mène hors et dans l’écriture, garde espoir quant à une véritable démocratisation du continent. C’est sans doute ce qu’il soutient en réaffirmant à son interlocuteur Patrick Simonin, sur le plateau télévisé de TV5 Monde, qu’« il faut faire en sorte que le continent puisse respirer démocratiquement ».
38Au-delà des problématiques sociétales et familiales qu’il traite, Alain Mabanckou narre la grande Histoire ; il s’intéresse aux grands maux du continent africain, ceux qui touchent non seulement le Congo-Brazzaville, mais encore le Zaïre, le Cameroun, le Gabon, la Guinée, le Nigéria, etc. En s’engageant de la sorte, l’écrivain-intellectuel devient cet « intellectuel d’en bas » (Copans, 1993, p. 25) dont parle Jean Copans, c’est-à-dire « celui qui [sait] parler de la réalité sociale et de toute formes particulières aussi bien ethniques qu’individuelles, aussi bien juvéniles que féminines » (ibid.). L’écriture d’Alain Mabanckou n’hésite pas ainsi à réévaluer le bon fonctionnement de la démocratie. C’est bien en tant que « sujet actif dans une démocratie » (Foucault, 2016, p. 13) que ce dernier décide d’énoncer avec liberté ses convictions et connaissances sur le bien commun, l’Afrique, même si ce parler-vrai lui vaut l’exil aujourd’hui ou la répression comme ce fut le cas pour ses confrères Valentin-Yves Mudimbé10, Pius Ngandu Nkashama11, Georges Ngal12, Mwatha Ngalasso13, ou encore, Mongo Beti14, Moukoko Priso15 du côté du Cameroun. Tous sont, ou ont été, intellectuels, romanciers, essayistes, etc., en désaccord avec le système politique de leurs pays respectifs. En effet, pour ces écrivains et intellectuels africains, s’opposer ouvertement aux positions des dirigeants ou s’intéresser sous leurs plumes aux enjeux politiques des États nouvellement indépendants a fait d’eux des ennemis de la révolution, et ce défi, disons-le, leur a valu de gré ou de force un éloignement de plusieurs années de leur terre natale. En réalité, « l’exil [était] le seul moyen d’échapper à la prison et à la mort » (Potholm, 1981, p. 125). Certains, à l’instar de Pius Ngandu Nkashama, ne sont jamais retournés dans leur pays. Pour ceux qui ont délibérément choisi de décliner les postes qui leur ont été proposés par leur État, « [o]n peut deviner la suite de l’histoire » (Kom, 1993, p. 62). Ces quelques itinéraires montrent non seulement que les écrivains pensent le destin de l’Afrique, et ne sont plus forcément séduits par les pouvoirs, mais encore, ils rappellent que l’engagement de l’écrivain-intellectuel n’est pas un engagement partiel, c’est un travail qui s’inscrit dans le temps. Car ce « mal-pensant » (ibid.) dit la déchéance de son continent depuis des décennies, criant la misère du peuple africain et dénonce l’image-prestige des États. C’est en réaction à la vision grossière qu’il perçoit, au désespoir que portent les uns et les autres hors et dans la cité, que l’écrivain et intellectuel africain tente constamment d’interpeller les gouvernants et les gouvernés.
Conclusion
39Pour conclure, l’engagement littéraire d’Alain Mabanckou s’éclaire au travers d’une réalité politique et historique passée et récente. La littérature, qui se sert ainsi d’une actualité douloureuse, fait du roman Les cigognes sont immortelles une œuvre engagée au service du « redressement moral » du Congo et de l’Afrique en général. En dénonçant l’érosion de la démocratie congolaise, le roman se fait un instrument de vérité, jaugeant les actes et le fonctionnement des institutions du Congo ; il incite ainsi à ne pas perdre tous les repères, à se ressaisir et à retrouver la voie de la raison. Alain Mabanckou fait donc de l’écriture une arme sage au contact de la dure réalité. Le sentiment d’appartenir à des États démocratiques est peu convaincant puisque ceux-ci, qualifiés de « monstres » (Mbembe, 1993, p. 85) à cause de la faiblesse intrinsèque des gouvernants et leurs régimes défaillants, tardent toujours à mettre en place une véritable politique. Si jusqu’à présent l’érosion de la démocratie est de plus en plus patente, il faudra redéfinir les contours d’un système politique où le chancre de la corruption, l’autoritarisme, l’accumulation des richesses et les pratiques clientélistes n’existeraient plus, où les intérêts du peuple, devenu plus sceptique et méfiant, seraient prioritaires.
40Dans le Congo raconté par Alain Mabanckou, ce ne sont pas les groupes sociaux subordonnés qui instaurent l’ordre ou le désordre politique et économique que l’on relève, ce ne sont pas eux non plus qui provoquent les crises institutionnelles qui affectent le pays et choquent les populations, telle la mort du Camarade-Président Marien Ngouabi, ou celle de Patrice Lumumba. La politique est exercée par les groupes dominants qui résistent et s’introduisent dans tous les réseaux internes et externes, développant l’exploitation clientéliste qui confirme leur hégémonie et entretenant cyniquement la domination dans le seul but de bâtir un monde sans lois ni biens publics. Tout en dénonçant cette organisation presque machiavélique dont se nourrit une partie de l’élite africaine, Alain Mabanckou ressuscite la mémoire historique afin de faire valoir la démocratie dans sa caractérisation la plus juste.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Patrice Lumumba, homme d’État congolais, Premier ministre de la République congolaise (Congo-Kinsasha), assassiné en 1961. Marien Ngouabi, homme d’État congolais, président du Congo-Brazzaville, assassiné en 1977. Thomas Sank, homme d’État burkinabé, président du Burkina, révolutionnaire et anti-impérialiste, assassiné en 1987. Juvénal Habyarimana, homme d’État rwandais, président de la République rwandaise, assassiné en 1994 dans un attentat.
2 Dans l’imaginaire social africain, en particulier dans l’univers psychologique du « centrafricain », le vampire fait partie des croyances africaines et relève du domaine de la sorcellerie. En ce sens, on le perçoit comme un ensemble de pratiques occultes qui peuvent favoriser ou défavoriser un individu. Cependant, ces pratiques ne sont pas souvent maîtrisées de tous, seule une catégorie de personnes détient les secrets de ces rites mystérieux.
3 Penseur de la rupture, l’écrivain et universitaire est l’auteur de plusieurs ouvrages aussi bien de prose que de poésie, Verre cassé étant le roman qui le révèle au grand public en 2005.
4 Jean-François Bayart est un politologue français, directeur de recherches au CNRS. Il est spécialiste en sociologie historique comparée des États. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et travaux scientifiques, entre autres L’État en Afrique. La politique du ventre (1989), Le gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation (2004), Le politique par le bas en Afrique noire : contribution à une problématique de la démocratie (2008), etc.
5 En référence au titre du roman d’Ahmadou Kourouma paru en 1968.
6 « Des élections démocratiques pluralistes furent organisées dans la plupart des pays une fois engagé le processus de l’indépendance » (Potholm, 1981, p. 135).
7 La majorité des présidences a connu des régimes prétoriens. C’est un système au cours duquel « les militaires prennent le pouvoir pour arbitrer les conflits opposant différents secteurs de la société » (Potholm, 1981, p. 202).
8 Le personnage fait allusion à la guerre du Biafra.
9 Pour une explication de la symbolique de l’oiseau, voir la notice d’Emanuela Cacchioli (2019, p. 402-403) : « Les cigognes sont des animaux réels qui permettent de rêver : elles migrent, se déplacent, ont la possibilité de rejoindre des lieux lointains, exactement comme l’esprit de Michel. En même temps, cet oiseau est le protagoniste d’une chanson soviétique que l’enfant a apprise à l’école primaire et qu’il doit chanter pour les membres du Parti congolais du travail qui visitent les écoles de Pointe-Noire. La cigogne se transforme donc en une métaphore politique, car “Selon le maître, nous autres les élèves […] nous étions les cigognes blanches de la Révolution socialiste congolaise, et le Camarade-Président Marien Ngouabi comptait sur nous pour l’aider à développer notre pays, notre continent” ».
10 Philosophe, écrivain et poète congolais, exilé aux États-Unis en 1980 pour des raisons politiques.
11 Universitaire et écrivain congolais, exilé aux États-Unis depuis les années 1980 pour des raisons politiques.
12 Philosophe et homme de lettres congolais.
13 Universitaire et critique littéraire congolais.
14 Écrivain et enseignant camerounais. Il passera trente-deux années d’exil en France avant de rentrer au Cameroun en 1991.
15 Auteur camerounais exilé en France. Il sera condamné à cinq ans de prison par le patron des services du renseignement camerounais (CENER).
Auteur
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