La chanson de Doon de Maience : adaptation ou inadaptation à la littérature de jeunesse ?
p. 163-184
Texte intégral
1Associer le Moyen Âge à la littérature de jeunesse c’est conduire un médiéviste à fréquenter des bibliothèques telles que L’Île aux livres, L’Heure joyeuse, La Joie par les livres1, etc. C’est aussi, et c’est le propre même de la recherche, arriver parfois à des évidences peu attendues. En l’occurrence, la première n’augurait rien de bon pour le sujet qui nous intéresse. En effet, à côté des récits arthuriens, bien représentés, la section consacrée aux adaptations des chansons de geste s’est révélée fort maigre. De surcroît, le héros recherché, Doon de Mayence, n’est jamais apparu sur les rayons des bibliothèques en question, même sous des titres masqués tels que « Contes et légendes » ou « Récits héroïques du Moyen Âge ». En revanche, Roland, les Quatre fils Aymon, Guillaume d’Orange, Huon de Bordeaux, Raoul de Cambrai ont survécu, mais pas la moindre trace du héros dont la geste était si connue au Moyen Âge. À l’heure actuelle, l’inexistence de Doon dans l’imaginaire enfantin est donc la première évidence à laquelle je suis parvenue.
2La seconde est liée à l’incursion dans ces bibliothèques aux noms prometteurs. Le monde enchanté des lectures de l’enfance s’est ouvert à nouveau et a fait ressurgir les dizaines d’enfants créés au cours des deux siècles derniers et voués à un destin tout aussi malheureux que celui de Doon au début de leur existence. Le caractère épique de mon jeune héros ne l’empêche pas d’appartenir, seconde évidence, à cette lignée qui n’est d’ailleurs pas près de s’éteindre, puisque Les Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire de Lemony Snicket, achevées en 20062, se sont vendues à des millions d’exemplaires.
3Par conséquent, la disparition d’une figure célèbre et touchante, promise apparemment à un destin assuré de nos jours dans le livre de jeunesse, est paradoxale. Rien, en effet, ne semble la justifier : ni une possible désaffection de l’histoire dont elle est l’objet, ni la pérennité de sa trace dans la littérature jusqu’au XXe siècle. La thématique et les mises en forme successives de la chanson de Doon de Maience, puis les tentatives de Jules Arnoux et de Jean Mauclère au XXe siècle pour la faire revivre en marge des chrestomathies du Moyen Âge, et enfin sa réception de nos jours forment les trois volets d’une étude qui expose un paradoxe et tente de l’expliquer.
4Rappelons brièvement le récit de ce long poème dans la version la plus complète que nous possédons, celle du ms. H 247 de la Faculté de médecine de Montpellier, du XIVe siècle3. Il se compose de deux parties, qu’il est convenu d’appeler les Enfances du héros, puis les Exploits de l’âge adulte.
5Dans la première, le comte Gui de Maience disparaît au cours d’une partie de chasse. Ses trois fils sont arrachés à leur mère par le traître Herchembaut et emmenés pour être noyés. Seul l’aîné, Doon, survit et retrouve son père ermite dans la forêt profonde. Il en sort pour sauver sa mère, promise au bûcher, et reconquérir son héritage.
6Dans la seconde partie, Doon s’oppose à Charlemagne et l’affronte dans un combat grandiose. Il reçoit ensuite son aide pour s’emparer du royaume sarrasin de Vauclère au nom de la loi chrétienne, et agrandit ainsi considérablement son fief.
7D’après l’ouvrage de Cécile Boulaire, Le Moyen Âge dans la littérature pour enfants, 1945-19994, notre chanson possède tous les ingrédients qui ont fait le succès du récit de fiction moyenâgeux analysé dans cette étude.
8 Le poème se présente d’abord comme un roman d’apprentissage : Doon apprend à devenir un adulte, ici un chevalier, à travers une série d’aventures, dont certaines constituent des lieux ou des passages obligés et symboliques dans cette sorte de récit : la forêt d’où le héros sort grandi, l’accession à la chevalerie, le grand duel avec Herchembaut, pour ne citer que trois d’entre elles. D’autres sont extrêmement plaisantes ou touchantes – ainsi le passage de la Meuse et les réponses niaises du héros au batelier, ou la mise à mort du jeune cerf apprivoisé qui le suit.
9Les Enfances se développent sur le motif de la quête d’un parent et d’un héritage perdu, sujet surexploité, et les moyens mis en œuvre par l’auteur de la chanson sont bien ceux décrits par Cécile Boulaire. D’après son analyse, le héros parvient au statut de chevalier triomphant au cours d’une succession de péripéties dont la narration forme autant de « séquences isolables répétant à l’identique le même schéma5 » : une mise en danger du héros, suivie de l’affrontement de ce danger, puis d’un retour à l’ordre. D’autre part, la thématique des Enfances est la même : devenir l’égal du père, le modèle par excellence.
10Ce modèle, les Exploits permettent de le dépasser, puisque Doon, après avoir commis une erreur de jeunesse en ne rendant pas l’hommage dû à Charlemagne, conquiert un royaume sur les Sarrasins. Or, un adolescent peut se reconnaître dans ce héros révolté, qui, de surcroît, entend se construire par lui-même et ne pas suivre simplement les traces du père. Cette thématique, variante de la précédente, apparaît dans bien des récits publiés dans les années 1980 et 1990 « éludant l’image trop forte d’un lien père-fils fusionnel6 ».
11La disparition de Doon ne peut donc s’expliquer par le schéma narratif de la chanson, tout à fait apte à recevoir la projection des désirs de l’adolescence. Une rupture dans la chaîne littéraire de ses adaptations successives pourrait-elle alors en expliquer l’abandon au XXIe siècle ?
12La première trace de notre héros apparaît à la fin du XIIIe siècle : figure à peine entrevue puisqu’il s’agit de fragments trouvés à Namur et aussitôt perdus7. Il faut attendre le XIVe siècle et le ms. H 247 pour que Doon prenne vie. Un fragment de la même époque et deux manuscrits8, plus tardifs, de la fin du XVe, n’apporteront rien de plus à l’histoire.
13Ces textes, à une exception près, ont pour trait commun de posséder des picardismes plus ou moins prononcés, et pour différence essentielle dans le cadre de notre étude, l’interpolation du fameux épisode9 de « la tigre hideuse », que H 247 est le seul à posséder, cet affreux et long combat entre un tigre et un lion venu sauver le jeune Doon blotti dans le creux d’un chêne. La scripta étant unanime à faire naître la légende de notre héros dans le Nord de la France, je suivrai donc sa destinée à travers notre littérature, et non en pays étranger10, avec l’interpolation de « la tigre hideuse » comme élément de traçabilité.
14Dans ce sombre, énorme grimoire de Montpellier, aux feuillets de vélin jauni et craquant, tout à fait apte à figurer dans l’incipit d’un récit de fiction moyenâgeux contemporain, le jeune héritier du comté de Mayence n’est pas le seul à s’agiter. À côté de lui, et occupant parfois autant d’espace, se trouvent d’autres héros révoltés aussi contre Charlemagne à un certain moment de leur existence. Certains survivront mieux que lui – en particulier Ogier le Danois, Maugis d’Aigremont, les quatre fils Aymon –, et leur ensemble forme, de mémoire de trouvère, l’une des trois plus grandes gestes existant dans le royaume de France. Doon de Maience possède, à la fin du Moyen Âge, une telle renommée qu’il lui a donné son nom et que Jean d’Outremeuse et David Aubert lui consacrent quelques chapitres dans leurs œuvres respectives11.
15 Il ne perd pas cette renommée lorsqu’il passe en 1501 du vers à la prose d’Antoine Vérard12, le plus célèbre des libraires imprimeurs parisiens de l’époque, dans La Fleur des batailles Doolin de Maience, particulièrement fidèle à une tradition manuscrite pure de toute interpolation. Il a même un visage dans les miniatures des exemplaires de luxe sur vélin, et même sans visage et sur papier, il est recherché par une clientèle fortunée et noble. Il commence alors sa course à travers les XVe et XVIe siècles, sous la même forme, reprise à quelques détails près par toute une série d’imprimeurs. Au XVe, il compte parmi les héros favoris13 des romans de chevalerie, mais se situe déjà loin de Renaut de Montauban, illustre représentant des Quatre fils Aymon et un des deux leaders de cette compétition, assez loin du Galien, issu essentiellement de la légende de Roland, non loin mais également derrière Huon de Bordeaux. C’est dire que les outsiders épiques de la littérature de jeunesse actuelle l’ont déjà dépassé.
16Au siècle suivant, il garde sans nul doute une situation inchangée avec le début du livre populaire, tout en restant dans les bibliothèques de hauts personnages, dans celle de Colbert et de ses descendants, par exemple. On peut imaginer qu’une de ses filles, la duchesse de Beauvilliers, une des protectrices de Fénelon, l’aura connu. Nous sommes déjà à la fin du XVIIe siècle, à l’époque où Télémaque paraît, où l’on pense enfin à écrire pour la jeunesse, à l’époque aussi où la littérature de colportage est déjà bien installée.
17Le petit Doolin devait donc hanter, comme au siècle précédent, l’imagination d’adolescents qui lisaient ses exploits dans des livres aux tranches dorées, avec ou sans la permission de leurs parents14, mais il devenait aussi un héros raconté dans les veillées par un conteur en possession d’un livre peu coûteux, imprimé à Troyes par exemple. Cependant, il n’est pas question encore d’un livre destiné à la jeunesse, même si la jeunesse peut en avoir connaissance. Par ailleurs, la diminution des éditions de La Fleur indique que la position de Doon s’est encore affaiblie15.
18Au XVIIIe siècle, le héros perd son caractère épique. Cette évolution amorcée dans l’édition de Jean Waesbergue16, est définitive dans l’adaptation du Comte de Tressan17 : Doon n’est plus, hélas, qu’un personnage de salon réduit à courtiser la charmante Nicolette. Il disparaît aussi de La Bibliothèque bleue, qui ne réimprime pas ses aventures, certainement toujours appréciées à cette époque comme au siècle suivant18 dans des exemplaires épargnés. Cependant, ce n’est pas à travers La Fleur que sa figure revit au XIXe siècle, mais à travers le ms. H 247 de Montpellier, publié par Alexandre Pey en 185919, à une époque qui remet à l’honneur le Moyen Âge. Il reprend alors son statut épique et devient un personnage de notre littérature nationale, non un héros de roman ou de conte, et c’est en tant que tel que Jules Arnoux en 1905 et Jean Mauclère en 1937 le reprennent dans des adaptations qui permettent de ne pas rompre la chaîne des mises en forme de la chanson jusqu’en 1963, date de la dernière réédition du second de ces auteurs. Leurs ouvrages associent pour la première fois Doon et jeune lectorat.
19La première marque de cette association, le premier point qui rapproche aussi ces deux auteurs, est l’ambiguïté du nom porté à présent par notre héros : Doon dans les titres, Doolin dans les textes. En effet, Doon de Mayence, un des cinq sous-titres de l’ouvrage d’Arnoux, Nos vieilles épopées, est le titre que reprend Mauclère. Mais le personnage épique, dont on conte les aventures, est toujours appelé Doolin dans la partie correspondant aux Enfances. Il est alors tentant de penser que la préférence affichée pour ce qui semble un diminutif signifie que nous avons là peut-être des versions destinées à des enfants.
20La présentation de Nos vieilles épopées, par le format, la couverture rouge aux fers noir et or, les gravures en pleine page20, ne peut en effet que séduire un jeune lecteur. Elle fait illusion car, en fait, le destinataire de l’ouvrage est triple. Dédié dans la page liminaire, en premier lieu « à la jeunesse française des lycées et des écoles primaires », c’est-à-dire à une tranche d’âge située probablement entre 11 et 17 ans21, il l’est, en second, à « ceux qui n’ont pas le loisir de remonter aux sources », donc au public français en général. Enfin, dans l’introduction, il est aussi clairement conçu pour les maîtres de l’enseignement public, répond aux directives ministérielles qui souhaitent l’introduction de la littérature médiévale dans les programmes, et il est édité par la Librairie d’Éducation Nationale22. Il fait partie de ces somptueux livres-récompenses offerts à l’époque et suivant les circonstances en étrennes ou dans les distributions de prix.
21Il n’en est pas de même du Doon de Maience de Mauclère « présenté » en 1937 au « public français » en général, sans aucune allusion à la jeunesse, dans une édition populaire, sur papier médiocre, avec un texte orné de bois gravés à la facture stylisée en noir et blanc23. La dernière édition, de 1963, se distingue des deux premières par la mention apposée « Exemplaire réservé aux établissements d’enseignement » et par l’image ornant la couverture. La scène de combat aux vives couleurs rouges24 est remplacée par la barque portant les deux rescapés de l’histoire, le héros et son frère Savary, réduits à manger des feuilles d’arbres. Cet exemplaire est dû à la maison d’édition parisienne Fernand Lanore, spécialisée, en particulier, dans la publication d’ouvrages scolaires et parascolaires et, à l’époque, dans les adaptations d’œuvres du Moyen Âge et du XVIe siècle25. Les livres d’Arnoux et de Mauclère, donnés en cadeau ou non, ne s’adressent donc à un jeune lectorat que dans le cadre de l’enseignement, de l’explication de texte.
22L’ambiguïté du nom porté par le héros va plus loin. Certes, les deux auteurs jugeaient sans doute Doolin plus « gentillet » et donc plus adéquat pour un héros âgé de sept ans au début du récit. Mais parallèlement, leur choix signifie qu’ils connaissaient la Fleur des batailles – bien que seul Mauclère en fasse état – et toutefois souhaitaient maintenir Doon dans le titre et le texte comme marque de leur désir commun de remonter aux sources de notre littérature. Ils considéraient ces anciens textes comme un des éléments à l’origine de l’unité et de la fierté de notre pays.
23La pensée, qui traverse leur œuvre, qui les habite et habite aussi leurs contemporains pourrait se résumer dans ces mots : l’amour de la patrie. Pour la comprendre et avant de commenter leurs versions de Doon de Mayence, il paraît utile de dire quelques mots des auteurs et de leurs œuvres, en étroite relation avec leurs vies respectives. Cela l’est d’autant plus qu’aucune étude, à part quelques notices insuffisantes, n’a été consacrée à ces deux écrivains qui occupent cependant une place certaine dans les lettres françaises. Tous deux vivent un entre-deux guerres, mais écrivent dans des optiques différentes.
24Jules Arnoux est né en 1847 dans les Basses-Alpes et ne semble pas avoir quitté cette région. Agrégé de lettres et inspecteur d’académie26, il publie dans le cadre de l’enseignement, prononçant deux discours aux distributions de prix à Digne en 1879 et 1883 et composant des études littéraires et des manuels scolaires, dont La Morale d’après les fables27 en 1902 à mettre en étroit parallèle avec Nos vieilles épopées. D’autre part, on lui connaît d’autres ouvrages, de caractère plus historique, tels Le Général Gassendi (1748-1828), La Patrie dans l’histoire, Un grand siècle (1799-1901)28.
25Il a vécu la défaite de 1870, entend en tirer des leçons pour l’avenir, fait confiance aux progrès qu’apporte son siècle (paix, liberté, égalité), et se met au service de son pays en formant des hommes de bien et des citoyens utiles à travers ses livres, une « école de patriotisme29 » (11 titres à la BnF). La restitution de nos chansons de geste dans Nos vieilles épopées répond parfaitement à l’idée qu’il se fait du pédagogue moraliste30. Elle témoigne d’une époque – la deuxième moitié du XIXe siècle – « où se trouvent étroitement imbriqués le livre scolaire et le livre de loisir31 », éditeurs parisiens et écrivains suivant en cela les consignes de Jules Ferry. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les livres parus chez Hachette, dans la collection jeunesse, dus à d’autres auteurs, souvent agrégés comme lui et normaliens, tels Ernest Lavisse ou Léon Cahun32.
26D’où la conception de l’ouvrage d’Arnoux, sous-titré « Analyse et extraits » : une longue introduction valant pour l’ensemble des chansons, une notice et une conclusion encadrant chacune d’entre elles. L’adolescent doit avant tout comprendre les leçons que nous donnent nos épopées, en particulier celles du cycle carolingien, qui exaltent33
les plus hautes vertus : la loyauté, la bravoure, la protection des faibles et la défense des opprimés. L’âme de nos aïeux y palpite ; elle y a mis le meilleur d’elle-même […].
27Il peut alors goûter au plaisir de la lecture à travers des résumés, facilités par la langue moderne et par l’élimination de répétitions jugées du remplissage. Ces résumés, assez plats, sont fort heureusement entrecoupés de morceaux traduits en un français évitant une teinte moyenâgeuse trop prononcée. Ainsi dans Doon de Mayence, la scène de combat opposant adversaires et partisans du supplice de la comtesse, expédiée platement en quelques phrases (5 lignes), reprend quelque intérêt avec les longues plaintes de la victime sur le point d’être brûlée (10 lignes)34 :
par la sainte charité, par le Dieu en trois personnes, ne me laissez pas mourir en telle ignominie ! […]
28Et les épisodes se suivent, rendus de façon plus ou moins vivante ou développée selon les propres sentiments de l’auteur35. La violence, celle des combats en particulier, par suite des compressions, y est atténuée, et les illustrations se gardent bien de la représenter. De même, toute référence à la sexualité est soigneusement évitée et les notes de bas de page tirent d’embarras l’auteur attaché à sauvegarder un texte rendu parfois amoral ou idéologiquement incorrect par la conduite de ses personnages. Une phrase telle que « après la défaite, tous ceux qui refusent de se convertir ont la tête coupée » (p. 226), est commentée ainsi : « Mœurs sauvages, en contradiction avec l’esprit de l’Évangile » (ibid., note 1).
29La conclusion, bien dissociée du récit, enseigne que de notre poème se dégage :
une esquisse du Français d’autrefois, peu différent, au fond, de celui de notre siècle : généreux, téméraire, hâbleur quelquefois dans ses paroles, mais hardi dans ses actes […]. À ce point de vue, Doon est sans contexte un de nos aïeux. Il n’a peur de rien […] (p. 228).
30Malgré la déperdition en poésie et en force de la chanson, l’adaptation, qui en respecte le schéma narratif dans son ensemble, se révèle de lecture agréable. Toutefois, elle étonne lorsqu’on la compare aux productions actuelles proposées aux jeunes lecteurs.
31Sa forme n’est pas en cause : l’analyse entrecoupée d’extraits, assez librement traduits, possède des traits communs avec le récit court inspiré de la tradition manuscrite, écrit dans une langue moderne, que l’on trouve aujourd’hui. Tel est le parti pris pour la chanson de Roland36 par exemple, par Nathan en 1984 (M. et G. Huisman) et en 1998 (J. Mirande ; G. Massardier), par De la Martinière jeunesse en 2003 (V. Kœnig). Ce qui est en cause ici, c’est le véritable carcan didactique dans laquelle Arnoux a enserré Nos vieilles épopées.
32 Certes les éditeurs à la fin du XXe siècle ont le souci, pour répondre à l’attente des adultes-parents, d’informer et même d’instruire mais le font sans que l’adolescent ait l’impression de se retrouver dans un cours d’histoire. Ils replacent les renseignements nécessaires à la compréhension du texte ou de l’époque en pré- ou postfaces relativement brèves, avec de possibles notes en bas de page, le ton personnel du remanieur n’apparaissant éventuellement que dans la notice le concernant. La visée didactique est bien là et même l’optique idéologique actuelle – dans les dossiers, toute la société médiévale est envisagée, et non pas seulement la classe noble des chevaliers et des seigneurs que présente essentiellement Arnoux – mais elle se fait légère et garde l’apparence de la stricte neutralité. Il faut donner au lecteur l’illusion de remonter aux sources littéraires et historiques sans qu’une « voix off » n’intervienne. En revanche dans Nos vieilles épopées, l’aspect didactique pèse et tout d’abord par la composition d’ensemble de l’ouvrage.
33Sa structure est en effet calquée sur celle de La Morale d’après les fables, petit livre de classe. Il faut franchir en quelque sorte toute une série d’obstacles avant de parvenir à la chanson elle-même (fortement subdivisée aussi en parties et chapitres) et d’être guidé, via la notice, vers la suivante. L’impression d’avoir un manuel scolaire organisé pour faciliter plus l’explication de texte que le plaisir de la lecture prévaut. À cela s’ajoute le message patriotique clairement exprimé dans le paratexte et le passage trop fréquent du ton neutre à un ton lyrique, enthousiaste dans des passages strictement informatifs. Les exemples abondent, qu’il s’agisse d’analyser un cycle ou un personnage épique. Les quelques lignes citées supra en donnent un aperçu.
34À cette résonance affective perceptible dans le paratexte s’ajoute la voix de l’auteur qui laisse percer ses sentiments personnels dans la version même de la chanson, aussi bien que dans les notes de bas de page.
35Restituer un texte que l’on n’a pas soi-même écrit implique le nécessaire effacement de la part du remanieur derrière une œuvre étrangère, appartenant en outre à l’épique. Selon Emil Staiger37, l’épopée conçue sur le modèle homérique suppose que le poète « ne prend point part », « ne s’absorbe pas dans les événements et ne se laisse point emporter par eux, à la manière du poète lyrique ». Dans le cas particulier de nos chansons de geste, dont la structure est lyrico-narrative, « l’impassibilité du récit » est rompue parfois, mais de façon implicite, sous la forme d’un proverbe ou d’un souhait par exemple : Or les conduie Dieu par son disne commant, Qui les puisse sauver […], Doon de Maience, éd. Pey, v. 461-62.
36Cette distance prise par le narrateur, respectée aussi bien par Gaston Paris dans ses Contes et Récits extraits des poètes et prosateurs du Moyen Âge mis en français moderne38 que par François Suard et par Paul Tuffrau, par exemple, dans leurs adaptations contemporaines, est loin d’être adoptée par Arnoux. Il commente le récit au fil du texte, appréciant à sa façon les personnages. Certes, Helissant, la femme de l’Aubigant, veut voir sa fille épouser le célèbre Doon de Mayence, mais des phrases telles que « Elle est ambitieuse. /… / En vérité la reine expédie à merveille les affaires de sa famille » (p. 210) constituent des ajouts indésirables et contraires à l’esprit de la chanson. La reine, chrétienne à l’origine, souhaite en effet Doon pour son fils au nom de sa foi. Plus grave est la mise en cause du schéma diégétique du trouvère ou l’immixtion de l’auteur dans ce schéma :
Ici se termine le sujet principal de la chanson : toutefois le poète a cru devoir y ajouter un épilogue que nous allons résumer (p. 227).
37Une telle explication apparaîtrait aujourd’hui dans les notes de bas de page. Or celles de Nos vieilles épopées, loin d’être purement informatives, sont remplies de réflexions personnelles qui ne rattachent pas les faits au contexte social du Moyen Âge – « C’est invraisemblable » (note 2, p. 190), dit-il à propos de Nicolette âgée de onze ans et un mois, décrite comme une belle jeune fille en âge d’être mariée – ou les techniques narratives au genre épique particulier de la chanson de geste. Ainsi, lorsque Doolin et Baudouin se retrouvent dans la prison obscure où les a jetés Herchembaut et se racontent leurs malheurs, connus déjà du lecteur, Arnoux juge « inutile de narrer leurs aventures que nous connaissons. Nous résumons la suite du récit » (note 1, p. 198). Et on pourrait relever bien d’autres réflexions du type « Voilà qui n’est point banal » (note 1, p. 203), « Naïve réflexion du trouvère » (note 2, p. 226).
38 L’écriture de Jules Arnoux est avant tout celle d’un enseignant de l’école républicaine laïque, passionnément et personnellement attaché à en transmettre les valeurs. Trente années plus tard, Jean Mauclère dans Doon de Mayence réagit en auteur de romans.
39De la vie de cet auteur, on ne sait pas grand-chose non plus. Né en 1847, il s’est éteint en 1951, et a donc vécu au-delà de l’entre-deux guerres. Membre de la Société des gens de Lettres, de la Corporation des Publicistes chrétiens et de l’Association de la Critique littéraire39, il est qualifié d’écrivain « catho » dans les bibliothèques.
40Il semble avoir choisi la région parisienne comme port d’attache, mais a certainement visité ou séjourné dans différentes régions en France et hors de France, d’après les sujets variés abordés dans une œuvre particulièrement abondante (74 titres à la BnF). Il a en effet composé des guides touristiques ou dressé l’inventaire fort documenté de régions ou de villes françaises mais connaît bien aussi la Lituanie, à l’origine de plusieurs de ses œuvres (Contes Lithuaniens40, Sous le ciel pâle de Lithuanie, reportage couronné par l’Académie française). Ce pays, mais aussi l’histoire, la marine, la peinture ont été à l’origine d’essais ou d’une production romanesque, qui comporte des romans d’analyse41, certains relevant de la littérature populaire.
41Dans une œuvre telle que Feuilles françaises dans la tourmente parue en 1932, Mauclère fait sentir sa ferveur patriotique, son admiration pour ces « Héros de la presse clandestine dans le Nord envahi (1914-1918)42 ». Cependant, l’avant-propos de Doon de Mayence, écrit peu avant la guerre suivante, inchangé d’ailleurs dans les éditions postérieures, ne reflète pas de telles pensées. Tout au plus peut-on les soupçonner par sa conclusion, dont les accents sont ceux d’Arnoux : rendre accessible, réussir à faire aimer « l’un des plus purs joyaux de notre ancienne littérature nationale », c’est « avoir fait utilement œuvre française43 ».
42 L’ouvrage de Mauclère s’inscrit, en fait, dans la politique de la maison Lanore, dont la série sur le Moyen Âge adapté44 se poursuit au moins jusqu’en 1963. Elle fait paraître, entre autres, en 1959, Chansons de geste de Maurice Teissier, dont l’avant-propos (p. 10) résume en quelque sorte un des points de vue de la maison dans les années 60 : donner des éditions non scolaires, « mais simplement communes et populaires, des chefs-d’œuvre de la vieille langue » susceptibles d’éveiller la curiosité des enfants et « de contribuer dans une certaine mesure à leur formation littéraire » comme le souhaitait Gustave Lanson en 189545. Pour cette raison, le Doon de Mayence de Mauclère en 1937, qui n’était pas particulièrement destiné à la jeunesse, a été réédité dans le cadre de l’enseignement46. Cependant sa conception, comme celle des autres productions de la même veine parues chez Lanore, annonce déjà les adaptations contemporaines de la littérature de loisir, et tout d’abord par le thème choisi.
43Mauclère ne restitue pas la totalité de la chanson, mais seulement les Enfances et s’en explique : « la première partie par la fraîcheur des sentiments et l’imprévu des situations est unique dans la littérature médiévale, elle offre quelque chose de naïf ne se retrouvant pas dans la seconde […], s’élève jusqu’au souffle épique et fourmille de détails pittoresques » (p. 8.) et l’éditeur l’approuve (en note de bas de p. 9). L’auteur ne met donc pas en avant le fait qu’il prend pour héros un enfant, puis un adolescent, ni le caractère émouvant de sa situation d’orphelin. Pour nous, le choix d’un tel type de héros et du thème de la quête semble une prescience de ce qui fera la fortune du récit moyenâgeux à fiction historique d’après C. Boulaire. Le récit retenu par Mauclère n’est pas, toutefois, le seul facteur qui donne à son édition sa modernité.
44En effet, la mise en retrait derrière une autre instance narratrice, que s’efforce de garder un adaptateur, est perceptible dès son avant-propos. Elle se situe même en deçà de celle observée dans les pré- ou postfaces des restitutions modernes. Certes, on sent encore l’auteur et un certain lyrisme faisant parfois sourire : « Le trouvère inconnu, viens-je d’écrire […] » (p. 8), « Nous avons voulu ciseler un miroir, modernisé au minimum, où se puissent reconnaître et l’enfant Doolin robinsonnant au creux d’un chêne, et le preux comte Doon, exterminateur des païens » (p. 9). Cependant le propos lui-même excepté cette allusion à notre « littérature nationale » et une certaine emphase propres d’ailleurs à l’époque, ne fait qu’informer le lecteur des origines de la chanson, de ses mises en forme successives et des aménagements apportés au texte original. Le paratexte est donc beaucoup moins orienté que celui de nombreuses adaptations actuelles, munies d’introduction et de dossiers dont le but didactique, déjà évoqué plus haut, est clair. Par ailleurs, aucune note de bas de page n’accompagne la version de Mauclère, qui apparaît aussi, en raison d’un autre facteur, sa forme, confirmer l’attitude de neutralité qu’il affiche d’emblée.
45L’auteur déclare « présenter dans une langue moderne, la chanson de Doon de Mayence » (p. 7). Cependant, sans qu’il le dise clairement, il s’agit d’une traduction pratiquement littérale du ms. de Montpellier malgré le moule d’un roman divisé en chapitres, dont les intitulés rappellent les rubriques de l’édition Vérard, et malgré les aménagements annoncés. Outre les inévitables transformations dues au passage à la prose, seuls certains éléments propres au style épique et jugés des « redites » sont supprimés. Les coupures de Mauclère paraissent négligeables en regard de celles pratiquées dans une analyse.
46La plus importante concerne la structure lyrique de la chanson, déjà dépouillée du vers. Mauclère fait systématiquement l’économie du vers résumant l’action en début de laisse, qui participe au système complexe de liaison des laisses entre elles47, du type « Li chevalier fu mort, si com vous ay conté » (éd. Pey, v. 3321). Il évite, par ailleurs, la reprise par un personnage d’une histoire déjà connue, qui ralentit la progression de l’action. Il utilise alors le sommaire48, qui accélère le rythme du récit : le personnage ou le narrateur résume lui-même les événements passés et le fait dans une langue résolument moderne. C’est ce que fait Doolin après avoir affronté son oncle. L’extrait suivant correspond à 39 vers dans le ms. de Montpellier :
[il] raconta la tragique histoire de ses parents, et ses propres malheurs. Il dit comment il allait se porter champion pour sa mère, qui devait être, de mardi en huit jours, jetée en un feu allumé.
p. 81, éd. Pey, v. 3124-62
47Un tel procédé n’est pas systématique, pas plus que ne l’est, au niveau du vers, la suppression d’éléments qui, sans participer aux phénomènes d’écho des laisses entre elles, jouent au niveau de la structure de l’alexandrin : ainsi l’hémistiche à caractère redondant ou formulaire, les relatives caractérisantes.
48Mauclère jugeait aussi nécessaire de procéder à d’autres coupures, qui ne relèvent pas de cet ordre. Pour atteindre le public français en général, c’est-à-dire rester dans l’optique « tous lecteurs » de toute son œuvre, il lui fallait « adoucir les rares passages » (p. 8) jugés trop crus. Il ne s’agit nullement d’atténuer la violence de certains détails, traduits littéralement (« Il y eut une si grande plaie quand il en retira l’épée, qu’en y regardant Doon vit le foie, et les boyaux du corps, tant comme il y en avait […] », p. 126), mais de bannir comme Arnoux, et comme les adaptateurs contemporains49, toute allusion trop précise à la sexualité.
49Enfin, parmi toutes ces coupures, invisibles pour celui qui n’a pas étudié le manuscrit, il faut citer, entre autres, celles qui relèvent des prises de position personnelles de l’adaptateur. Les alexandrins dans lesquels le comte Gui demande à son fils de donner le moins possible, Car plus aront du tien, plus gabez en seras (éd. Pey, p. 75), sont gardés50 par l’enseignant de l’école républicaine laïque et gommés par l’écrivain d’obédience catholique.
50Le trait essentiel de cette adaptation est l’emploi appuyé d’un français imitant l’ancien français par l’ordre des mots (« oncques ne sera vu ni su par homme vivant », p. 73), par les expressions ou le vocabulaire archaïsants (« entrer en mal an », p. 70, ou « étendu à terre, tout assoti », p. 73, « celui qui les avait huchés », p. 89). Cette politique contraste avec le français moderne utilisé dans les sommaires ou dans les rubriques de chapitre. La coexistence de « La prime chevauchée » avec « D’un petit Robinson robinsonnant » reflète un certain manque de cohérence stylistique.
51Une telle politique conduit aussi souvent à des faux sens ou contresens, gênants lorsqu’ils affectent plusieurs vers, même s’ils ne nuisent pas au schéma narratif dans son ensemble. Ainsi l’enchaînement des combats qui opposent Doon adossé à un rocher à sept chevaliers successivement, puis à son oncle, est bien respecté, mais le dernier affrontement fait l’objet d’une interprétation totalement erronée. La traduction d’un vers en donne une idée : « Et li chevalier muet, qui moult fu courouchiés » (éd. Pey, v. 3046), littéralement « Le chevalier, qui était très en colère se met en mouvement » est rendu par « Le chevalier muet de colère » (éd. Mauclère, p. 79).
52Sans doute, pour des adolescents, les libertés que s’autorise Mauclère importent peu. Tout au plus peut-on regretter que l’initiation à la chanson de geste passe pour lui par une traduction qui n’en remplit pas les conditions. La mise en prose de Vérard, tout en ne pouvant prétendre à la littéralité, semble finalement plus fidèle au texte original. Écrite dans une langue qui reprend bien des termes de l’ancien français ainsi que les éléments structurels du vers, elle donne l’illusion d’entendre encore le chant épique et d’en sentir le souffle. Une traduction exacte, évitant le jargon moyenâgeux tout en gardant une légère couleur de l’époque médiévale par le vocabulaire et les tournures, y parvient aussi. C’est le parti pris en 1989 par Casterman, qui choisit, pour son édition de Roland, la traduction de Gérard Moignet parue chez Bordas en 1969. Le livre se trouve toujours sur les rayons des bibliothèques jeunesse alors que le déclin des adaptations de nos chansons de geste à l’heure actuelle pose le problème de leur réception tant auprès du lecteur enfant que de l’adulte prescripteur.
53En 1905, un adolescent était habitué aux livres appartenant à la littérature de récréation et d’instruction héritée du siècle précédent, à l’interventionnisme récurrent de narrateurs qui souhaitaient inculquer à des novices les valeurs des adultes51 sans se pencher sur leur monde intime. Il est donc probable que l’ouvrage de prix, dans les deux sens du terme, d’Arnoux lui faisait plaisir. En éprouvait-il autant à suivre les aventures de Doolin dans celui de Mauclère en 1937 ? En effet, vers les années 1930, les romans enfantins, par les répliques des personnages, reflétaient déjà « la façon enfantine de voir les choses52 », et le cinéma était apparu depuis longtemps de même que l’histoire en images – Bécassine date de 1905, les Pieds Nickelés de 1908, Bibi Fricotin de 1924. En 1937, le Doon de Mayence de Mauclère, malgré sa mauvaise présentation, aurait été encore probablement avalé par un adolescent avide de lecture, ayant accès à la bibliothèque de ses parents. Mais que dire en 1963, hors du cadre scolaire ? Le Petit Nicolas de René Goscinny était connu depuis trois ans et, raconté à partir de la langue de l’enfant, avait déjà révolutionné le livre conçu pour le jeune public.
54Tout aussi difficile à évaluer est l’accueil réservé aujourd’hui aux livres d’Arnoux et de Mauclère, par le jeune lectorat et le monde adulte concerné, parents, corps enseignant, conservateurs de bibliothèques de jeunesse et éditeurs. En effet, l’absence de réponse de certains de ces acteurs aux courriers, courriels ou documents envoyés a été un obstacle majeur. L’interview en direct, une fois obtenu, a été le moyen le plus efficace pour faire progresser une enquête menée dans deux directions : réaction à la lecture des livres d’Arnoux et de Mauclère et réflexion sur les raisons de la désaffection actuelle pour les chansons de geste en général. Les résultats obtenus en donnent seulement une idée, car pour une telle recherche, un délai minimum de deux ans est nécessaire et, d’autre part, la lecture des textes concernés n’a pu être demandée aux éditeurs et aux conservateurs.
55Les adolescents consultés à ce sujet, dans la tranche d’âge de 12 à 17 ans, de formation aussi bien technique que littéraire et scientifique, quelles que soient les convictions religieuses de leurs parents, ont fait preuve d’un « silence éloquent », et n’ont certainement pas fait connaître à leur famille ma demande ni remis à leurs professeurs de français les ouvrages à propos desquels l’avis du corps enseignant était sollicité. Sans doute les ouvrages, photocopiés de surcroît, suscitaient-ils peu d’intérêt, et l’intégration au programme scolaire de textes épiques demandait-elle une préparation à prévoir un an à l’avance.
56Les adultes interrogés, dans le cadre de leur profession, à propos de cette baisse progressive des adaptations épiques, ont fourni des réponses autorisant certaines hypothèses. D’après eux, la diffusion de tels textes dans la société contemporaine soulève en premier lieu des problèmes d’ordre idéologique, les autres difficultés n’ayant pas la même importance.
57L’idée m’était venue que certains « contes et légendes », issus des chansons de geste, contrevenaient à la mention régulièrement apposée, « Conforme à la loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse ». L’essence même de cette loi est qu’il appartient à tous d’écarter une presse qui glorifie la haine, la bagarre, le crime et le vice, et de garantir aux jeunes une littérature saine et d’authentique qualité artistique et morale53. Or la mention de conformité implique que, jusqu’à présent, les récits héroïques du Moyen Âge dans la deuxième moitié du XXe siècle suivent les directives légales. Le problème se situe ailleurs.
58Dans la situation actuelle, il semble difficile de reprendre des textes qui opposent généralement les Chrétiens aux Sarrasins, c’est-à-dire aux Musulmans, dans des combats dont ces derniers sortent toujours vaincus. C’est réveiller les antagonismes anciens, qui revivent à travers la décolonisation et ont pris une acuité particulière depuis le 11 septembre 2001, et c’est aussi proclamer la supériorité d’un monde sur l’autre. Sans qu’il soit fait allusion à la loi de 1949, dans le cercle du livre de jeunesse, les adaptations de nos chansons de geste sont qualifiées de « contes étiologiques54 », et sont donc forcément orientées. Pour les conservateurs, l’écueil est particulièrement bien évité dans une édition telle que Les aventures du chevalier Huon55 de François Suard car l’introduction et les notes d’un texte, par ailleurs, remarquable replacent les faits dans le contexte de l’époque.
59M. Bruno de la Salle, consulté au cours de cette enquête, a confirmé le danger d’attiser les haines. Ce conteur au CLIO56 fait renaître l’épopée depuis 1981, au cours de longues performances, suivies aussi par des adolescents, mais juge tout à fait « périlleux » de reprendre sa version de la chanson de Roland57. La principale raison de la mise à l’écart des adaptations épiques dans la politique éditoriale se trouverait donc dans le contexte socio-politique récent.
60Cependant, d’autres causes sont avancées, ainsi ce Dieu omniprésent, gênant pour certains. C’est, sous une forme plus réfléchie, ce que déclare Michel Zink dans l’Avertissement (p. 7-11) de ses Contes du Moyen-Âge publiés à la suite du Jongleur de Notre dame : contes chrétiens du Moyen Âge58. Pour faire entrer ces textes « religieux » en « résonance avec la sensibilité moderne », l’auteur ne s’est pas privé d’« en changer la lettre et l’esprit », estompant souvent le miracle ou le supprimant complètement. « Cette réticence à l’égard des miracles » n’est pas appréciée forcément au sein des départements jeunesse, car le merveilleux chrétien enchante dans la même mesure que la féerie, et tout lecteur, adulte ou enfant et quelle que soit sa croyance, peut l’apprécier. Un adolescent, ayant bien voulu lire l’ouvrage de Mauclère, en a aimé le côté fantastique, et pour lui, le fantastique, c’était le miracle. Il n’en demeure pas moins que sa présence serait aussi peu souhaitée dans les textes que l’esprit de croisade qui les animerait.
61À ce problème d’ordre idéologique s’ajoute celui posé par la structure de l’épopée. Contrairement au conte, genre bref, donc facilement adaptable, une des caractéristiques des chansons de geste est la longueur de la narration. Mettre en prose des milliers de vers, même connus par une traduction, sans en trahir précisément ni l’esprit ni la forme, obtenir un texte de sens et de dimension accessibles à un jeune lecteur au XXIe, l’exercice est difficile pour un écrivain malgré l’attrait qu’il ressent à s’ouvrir à nouveau au monde des lectures enfantines. La question, élargie au genre même de l’adaptation et à la littérature de jeunesse dans son ensemble, a donné lieu à une série d’énoncés, par ailleurs interdépendants.
62Donner à de jeunes lecteurs des résumés en quelque sorte de chefs-d’œuvre littéraires, c’est les inciter à les lire plus tard dans leur intégralité mais aussi leur donner une bonne raison de ne plus jamais le faire.
63Trop de textes écrits pour eux ne présentent pas la qualité littéraire voulue. Rose-Marie Vassallo, une des traductrices des Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, explique ainsi l’engouement pour une série dont l’originalité et le style l’ont séduite. « Il y a à l’égard des ados une sorte de condescendance de la part des éditeurs. Ils estiment devoir publier des livres comme on parle au collège ou au lycée, alors qu’il sont tout à fait capables de comprendre une langue qu’ils n’utilisent pas59. »
64De leur côté, les conservateurs des bibliothèques en question constatent la baisse du niveau de culture générale de leurs lecteurs et s’élèvent de façon véhémente contre des publications qui n’ont pas la valeur de celles parues au XIXe siècle, dont ils souhaitent finalement la réimpression. Celle des Rois de mer60 de Léon Cahun constitue une heureuse exception. Ces bibliothèques sont prêtes à acquérir des éditions nouvelles ou des rééditions de versions épiques réussies, et prêtes à en faire l’acquisition dans la mesure où elles peuvent se les procurer. Or les livres pour la jeunesse sont mis au pilon rapidement. C’est donc vers les éditeurs qu’il faut se retourner. Jusqu’à présent, seule la maison Lanore a répondu à mes questions et estime ne plus pouvoir reprendre ou entreprendre des adaptations de chansons qui ne seraient plus comprises…
65Au terme de cette étude, et pour en revenir au cas particulier de Doon de Mayence, force est de constater que son héros a bel et bien disparu aujourd’hui, malgré le caractère attachant d’aventures porteuses de sens pour un lectorat avide de récits moyenâgeux à fiction historique, malgré l’intérêt qu’on lui a porté jusqu’au XXe siècle et les tentatives de Jules Arnoux et de Jean Mauclère pour le maintenir dans l’imaginaire collectif des Français.
66Leurs adaptations témoignent de deux conceptions différentes de ce genre particulier, la première écrite pour des élèves et la seconde récupérée pour eux. Toutes deux restent liées au cadre de l’enseignement et n’appartiennent pas encore à la littérature de jeunesse actuelle, avant tout littérature de loisir aux yeux des adolescents, mais à celle d’autrefois, qui accordait la première place à l’instruction. Elles constituent, cependant, les seules versions de Doon de Maience qu’ils peuvent lire dans les bibliothèques qui leur sont réservées.
67 Sans doute le personnage de Doon n’avait-il pas l’impact de Roland, de Huon ou de Raoul de Cambrai, mais il présente l’intérêt d’être un marqueur jalonnant l’évolution des publications à caractère épique et d’en mesurer les causes : ce n’est pas la violence des récits qui inquiète, c’est celle qu’elle peut susciter dans un siècle suffisamment ensanglanté par les antagonismes religieux.
68Si l’on comprend que les Exploits de l’âge adulte, encore non traduits, composés de scènes de bataille assez confuses, de surcroît entre Chrétiens et Musulmans, soient difficiles à rendre de nos jours, l’oubli des Enfances ne se justifie pas : tout auteur peut en combiner les séquences à sa fantaisie en vue de la problématique à la mode. Reste à convaincre les éditeurs de l’intérêt que présenterait son adaptation de nos jours, ou toute autre adaptation d’une chanson oubliée. Reste aussi à convaincre les conservateurs des bibliothèques jeunesse de leur qualité tant littéraire qu’éthique. Reste enfin à convaincre les écrivains, les médiévistes en particulier, d’entreprendre cette tâche lourde mais combien plaisante.
Notes de bas de page
1 La première bibliothèque citée se trouve à Marseille, les deux autres à Paris.
2 Aux États-Unis (t. III, le dernier, publié à Paris, Nathan, 2007, 234-12 p.).
3 Ms. de base d’A. Pey, qui comble ses lacunes principalement avec une version du XVe siècle dans la seule éd. de la chanson publiée à ce jour et comptant 18505 vers (Paris, F. Vieweg, Les Anciens poètes de la France, 1859, 168 p.).
4 Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002 (coll. Interférences), 344 p.
5 Ibid., p. 137.
6 Ibid., p. 103.
7 Mais conservés dans la notice de S. Bormans, Bulletins de l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 1874, 2e série, t. 37, p. 307-323.
8 Il s’agit du fragment Londres, British Library Manuscript Additional 46410, et des mss. Paris, BnF fr. 12563 (déjà cité supra) et 1637.
9 Dont la longueur est remarquable, cf. éd. A. Pey, op. cit., v. 1464-1669.
10 Comme l’autoriseraient les traits wallons du fragment de Londres et le moyen-néerlandais d’un autre fragment, éd. G. Kalff, Bibl. van Middelnederland. Letterkunde, XXXVIII, Groningen, 1885, p. 170-9.
11 Ly myreur des histors (deuxième moitié du XIVe siècle) et Croniques et Conquestes de Charlemaine (achevées en 1458).
12 Voir M. B. Winn, Anthoine Vérard, Parisian Publisher, 1485-1512, Genève, Droz, 1997, 555 p.
13 Voir la classification des proses à succès établie par Fr. Suard, Guillaume d’Orange. Étude du roman en prose, Paris, Champion, 1979, p. 541-43.
14 Au XVIe siècle, les détails pouvant choquer les enfants (scènes à caractère sexuel) n’étaient pas pris en compte, le respect de l’enfance n’apparaissant qu’à partir du XVIIe siècle, cf. G. Ottevaere-van Praag, La littérature pour la jeunesse en Europe occidentale (1750-1925), Bern-Berlin, Frankfurt/M., New York, etc., P. Lang, 1987, p. 48.
15 On en compte cinq au XVIIe siècle contre sept au XVIe (cf. « La tradition en prose de Doon de Maience, /… / », par mes soins, Romania, t. 115, Paris, 1997, p. 208-46), critère relatif d’après Fr. Suard, op. cit., p. 544, les ouvrages mal brochés disparaissant rapidement.
16 Rotterdam, 1604, dont le narrateur « se constitue interprète de ses personnages » (cf. Fr. Suard, op. cit., p. 213), facteur favorisant son évolution vers le roman, alors que, parallèlement, d’autres libraires-imprimeurs du XVIIe s. (Costé, Mullot, Oudot) continuent à reproduire Vérard dans des éditions populaires.
17 Cf. La Fleur des batailles ou Histoire des hauts faits Doolin de Mayence […] (Bibliothèque universelle des dames, Romans. t. XI, Paris, 1787).
18 Cf. R. Mandrou, De la culture populaire aux XVIe et XVIIIe siècles. La Bibliothèque bleue de Troyes, Paris, Stock, 1964, p. 164.
19 Voir la note 3.
20 C’est un grand in-4 sur papier vélin illustré finement par F. Massé en noir et gris (Paris, Librairie d’Éducation Nationale, coll. Alcide Picard, 1905, 294 p.).
21 Estimation tenant compte du fait que, l’enseignement secondaire en lycée ou collège, sous la IIIe République, débutait en 6e à l’âge de 10 ans et durait sept ans, et que l’enseignement primaire supérieur, dont il s’agit sans doute ici, s’adressait à des élèves de 12 à 14 ans, cf. C. Lelièvre, Histoire des institutions scolaires (depuis 1789), [Paris], Nathan, 1990, p. 107-43.
22 Reprise par A. Picard, éditeur parisien (1843-1914), des renseignements sur cette maison pouvant être obtenus à l’INRP à Rouen.
23 Toutes les éd. (1937, 1951 et 1963), de format in-8, sont illustrées par P. Rousseau et la dernière (23 cm) compte 144 p.
24 Marques de la violence (C. Boulaire, op. cit., p. 158).
25 C’est tout ce que sait l’actuel directeur, qui a repris cette maison en 1972, déjà rachetée en 1859, et il n’existe pas de catalogue de ses parutions successives. À la BnF, les recherches dans la salle de bibliographie n’ont pas apporté d’autres renseignements.
26 Voir le Catalogue général de la librairie française d’O. Lorenz, Paris, 1908, t. 18, et le Répertoire des auteurs de manuels scolaires et de livres de vulgarisation historique de langue française de 1660 à 1980 de C. Almavi, Paris, 2001.
27 Format in-16, Paris, Belin frères, 1902, 204 p.
28 Publiés respectivement en 1891, 1902, 1904.
29 Expression utilisée à propos de trois savants bas-alpins, qui lui convient parfaitement, dans son discours au Collège de Digne en 1879, p. 14.
30 Cf. La Morale d’après les fables, p. 24-25.
31 Cf. J. Glénisson, « Le livre pour la jeunesse », Le Temps des éditeurs, t. III de l’Histoire de l’édition française, dir. H.-J. Martin et al., Paris, 1985, p. 431b.
32 Ibid., p. 434b (voir aussi la note 58).
33 Nos vieilles épopées, édit. cit., p. 14.
34 Ibid., p. 179.
35 La Morale d’après les fables, traitant de la nature des animaux, chap. IX, p. 24-25, permet, par exemple, de comprendre l’importance accordée à la séquence du cerf apprivoisé de Doon, tué sous ses yeux.
36 Les auteurs ou co-auteurs des adaptations sont cités entre parenthèses.
37 Les Concepts fondamentaux de la poétique, trad. fr., Lebeer-Hossmann, 1990, p. 68 (cité par D. Combe, Les genres littéraires, Paris, 1992, p. 139).
38 Plusieurs éd. de format in-16, Paris, Hachette, dont la 34e, [1950], VIII-232 p. (effacement total de l’auteur dans les textes et notes de bas de p., et bref message patriotique dans la Préface de 1896).
39 Annuaire général des lettres (1932, BnF MFilm 8-Z-25592, p. 844b), et voir aussi, entre autres répertoires, celui de C. Almavi, op. cit. (Mauclère n’est pas dans le Dictionnaire des écrivains de la jeunesse (1914-1991) de N. Diament, Paris, 1991).
40 Le premier publié en 1943 et le second s.d.
41 Comme Line et la beauté (1929), couronné par l’Académie française ainsi que, dans la rubrique Histoire et voyage, Feuilles françaises dans la tourmente (cf. note 40), La Touraine (1936).
42 Sous-titre du livre, Paris, éditions Berger-Levrault.
43 P. 9, ces deux citations et les suivantes étant tirées de l’éd. de 1963.
44 Voir la note 25.
45 Dans la préface de la 1re éd. de son Histoire de la Littérature française, que cite ici M. Teissier.
46 Peut-être privé catholique, Mauclère faisant partie de la Corporation des Publicistes chrétiens et la quasi-totalité de son œuvre étant pourvue du sigle TB (« tous lecteurs ») dans le Répertoire alphabétique de 16700 auteurs […] cotés du point de vue moral, 10e éd. refondue par le chanoine A. Donot, [Paris], Casterman, 1966.
47 Tel que l’a décrit, entre autres J. Rychner dans La Chanson de geste, essai sur l’art épique des jongleurs, Genève : Droz, Lille : Giard (Société de publications romanes et françaises), 1955, 174 p.
48 Un des quatre mouvements narratifs d’après, entre autres, G. Genette, Figures III, [Paris], éd. du Seuil, 1972, p. 129, 130-33.
49 Se conformant en cela à la loi de juillet 1949, dont il sera question plus loin dans cette étude.
50 Nos vieilles épopées, édit. cit., p. 188.
51 Cf. G. Ottevaere-van Praag, Le roman pour la jeunesse, Bern-Berlin, Frankfurt/M., New York, etc., P. Lang, 1997, p. 30.
52 Ibid., p. 98.
53 Voir R. Dubois, « La loi du 16 juillet 1949 », Les Journaux pour enfants, Paris, Presses universitaires de France, 1954, p. 75 sq.
54 Par un conservateur de La Joie par les livres.
55 [Paris], Flammarion (Castor poche. Senior), 1997, 222 p.
56 Conservatoire contemporain de Littérature Orale, à Vendôme (cf. internet, www.clio.org).
57 De 1993, d’après le texte d’Oxford, mis en français moderne et psalmodié, dont un cinquième des vers était retranché mais dont les tournures médiévales étaient gardées dans la mesure où elles restaient compréhensibles.
58 Respectivement, Paris, éd. du Seuil, 2002 (156 p.) et 1999 (201 p.).
59 Citée par Marie Rogatier, « Lemony Snicket, Le père des Orphelins », Le Figaro magazine, samedi 30 juin 2007, p. 65.
60 Fac-similé, Mulhouse, La Découvrance éd., 2006, 278 p., écrit par un auteur « de quelques-uns des meilleurs romans historiques qu’on ait écrits pour la jeunesse » d’après J. Glénisson (op. cit., p. 434b).
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