10. La saline d’Arc-et-Senans, mémoire perdue de l’industrie
p. 149-159
Texte intégral
1Nous interrogeons dans cet article le processus singulier par lequel une ancienne usine, en l’occurrence la saline d’Arc-et-Senans, située en France dans le département du Doubs, devient un centre culturel prestigieux inscrit depuis décembre 1982 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Cette reconversion culturelle d’un ancien lieu industriel s’appuie principalement sur son architecture et la pensée visionnaire de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux qui en dressa les plans. Ce dernier, dans un ouvrage publié en 1806, juste avant sa mort inscrit, rappelons-le, cette saline dans une allégorie littéraire, comme le cœur d’une cité idéale : la ville de Chaux1.
2L’aspect ouvrier et technique est beaucoup plus insignifiant dans la présentation contemporaine du site. Avec son architecture épurée et soignée, conséquence de plusieurs campagnes de restauration ayant eu lieu au XXème siècle, il faut, reconnaissons-le, un œil singulièrement aiguisé et/ou informé pour distinguer aujourd’hui la fonction industrielle du site d’Arc-et-Senans. Les éléments concernant la mémoire de l’industrie, tels les éléments techniques, les espaces de vie, les processus de travail ou de fraternité du monde ouvrier semblent évacués au profit exclusif de l’architecture. Nous nous demanderons si cet oubli et si l’absence de référence au monde technique et ouvrier ne sont pas constitutifs de la valorisation actuelle. Autrement dit, le rêve d’utopie architecturale n’est-il pas un substitut à la vacuité de mémoire industrielle ? L’absence de tout rapport avec le passé de l’usine vivante est-elle une des conditions essentielles de la consécration au patrimoine mondial de l’ancienne saline ?
I. Histoire d’une saline
3La saline royale d’Arc-et-Senans a été construite dans le département du Doubs, suite à un arrêt du Conseil du Roi, entre 1775 et 1779, d’après un projet de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux. Elle fonctionne de 1778 à 1895, date de sa fermeture définitive en tant que lieu de production. Durant le XXème siècle, cette ancienne fabrique de sel se transforme, avec contingences et vicissitudes, en centre culturel.
4De sa fermeture en 1895 jusqu’au début des années 1920, l’ancienne saline est principalement utilisée comme lieu de stockage. Elle est également habitée par d’anciens ouvriers. L’ensemble est laissé quasiment à l’abandon et périclite lentement. La Compagnie des Salines de l’Est, propriétaire des lieux, souhaite détruire certains bâtiments pour y fonder des entrepôts plus pratiques.
5Les débuts du tourisme permettent d’éviter cette destruction. Des membres du Touring-Club, ces pionniers aisés du tourisme moderne, demandent au ministère des Beaux-Arts en 1925 le classement du portique d’entrée que la compagnie des Salines menace de détruire. Les colonnes de la maison directoriale sont d’ailleurs dynamitées par la société. Cet acte avait pour but d’empêcher l’intervention du ministère des Beaux-Arts, mais après d’âpres discussions, le site est partiellement classé aux Monuments historiques (les façades et les toitures).
6Parallèlement à cette affaire, l’assemblée territoriale du Doubs acquiert la saline et souhaite y transférer les haras (élevage de chevaux comtois) alors situés à Besançon (Doubs). Le département profite d’une offre avantageuse de la compagnie privée soucieuse désormais de se débarrasser du site.
7Des restaurations sont entreprises sous la direction de l’architecte Julien Polty, les résidents de la saline, souvent d’anciens ouvriers, sont expulsés et les éléments techniques tous encore en place, tels les poêles pour la cuite du sel, sont totalement détruits. Les intérieurs sont totalement transformés, notamment les deux grands bâtiments d’extraction du sel pour y construire des écuries et un manège pour les chevaux. Ce premier projet de conversion de l’ancienne saline en haras est abandonné en 1938 suite au refus de financement du ministère de l’Agriculture.
8Après avoir servi de camp d’hébergement pour des réfugiés espagnols en 1938, la saline en partie restaurée, se transforme en camp de rétention pour tsiganes durant la seconde guerre mondiale. Sa conversion en univers carcéral durable est évitée de justesse, mais de nombreux éléments sont saccagés. Après guerre, le site est en friche et très altéré. Jusqu’au milieu des années 1960, le département du Doubs, toujours propriétaire, souhaite vendre l’ensemble devenu encombrant, le projet des haras étant définitivement abandonné. Le site est vide, il sert de jardin aux habitants de la commune d’Arc-et-Senans qui y organisent des fêtes communales et des mariages. L’usage est alors principalement local.
9Les années 1960 sont une période charnière pour la saline. La politique patrimoniale impulsée par André Malraux2 permet en grande partie la restauration des éléments du site les plus abîmés. Le ministère de la Culture, par l’intermédiaire du conservateur des Bâtiments de France de Bourgogne et de Franche-Comté et du préfet, presse l’assemblée départementale de trouver rapidement une affectation. Une vingtaine de projets voit le jour. Citons ceux ayant vraiment failli aboutir, de 1960 à 1965 : un silo à grain pour la coopérative céréalière de l’Yonne, un centre de formation d’apprentis, une caserne militaire, un centre de linguistique, un dépôt d’archives, un entrepôt pour le vieillissement des vins du Jura par exemple. Tous ces projets sont abandonnés pour diverses raisons et très souvent faute de financements suffisants aux restaurations nécessaires.
II. Le processus de patrimonialisation
10Il faut attendre les années 1970 pour qu’un projet aboutisse. C’est par l’intermédiaire d’un organisme d’État, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (la DATAR) qu’une nouvelle affectation est proposée pour ce lieu. La DATAR propose d’établir à la saline un lieu décentralisé de réflexion sur le futur et la prospective. De nombreux ministères (Culture, Éducation, Aménagement du territoire… etc.), mais aussi de nombreuses entreprises privées financent alors ce projet contemporain dans un monument totalement vide. Cette expérience inaugure l’ère du mécénat d’entreprise pour le patrimoine. Le « capital humain » sollicité pour le lancement de l’association Fondation Ledoux est impressionnant. Nous trouvons parmi les membres de l’association pas moins de six ministres d’État : André Bettencourt (Affaires culturelles), Jacques Duhamel (Agriculture), Robert Galley (Postes et Télécommunications), Olivier Guichard (Aménagement du territoire), François Ortoli (Développement industriel et scientifique) et Edgar Faure (Affaires Sociales). Apparaissent également des personnalités telles Jérôme Monod, futur PDG de la Générale des Eaux, Louis Armand membre de l’Académie française et professeur à l’ENA, mais aussi des dirigeants d’importantes entreprises françaises comme EDF, Elf, Solvay, la Banque populaire, le Crédit lyonnais et la Banque de Paris. Participer à cette « aventure » de reconversion patrimoniale offre probablement des possibilités de constituer des nouveaux réseaux d’alliances. Soucieux de prévision et d’aménagement harmonieux de la France, ces hommes de relations sont des commis de l’État, des patrons d’entreprises publiques françaises et de grandes sociétés privées. Présents dans cette fondation, très proche de la DATAR, ils nouent vraisemblablement des « relations » propres à offrir de nouvelles sources de profits réels et/ou symboliques. Cela étant dit, ce réseau de consécration tant symbolique que financier permet, grâce à de nombreux fonds privés et publics, la métamorphose réussie de l’ancienne saline qui, autrement, aurait pu connaître un destin plus funeste.
11Fondée par l’État royal au XVIIIème siècle, l’ancienne saline est en quelque sorte réappropriée deux siècles plus tard par la « bourgeoisie républicaine » comme un objet architectural et patrimonial de premier ordre mais, nous allons le voir, totalement affranchi de ses attributs prosaïques et plébéiens. Une fondation d’étude et de réflexion sur le futur voit le jour le 1er janvier 1972. Durant les dix années qui suivent, cette association sert de cadre à environ 300 colloques ou réunions, permet la rénovation de la plus grande partie de la saline et l’organisation de nombreuses « fêtes du futur » qui accueillent chaque année plus de 20 000 personnes. Des rencontres prestigieuses – franco-britanniques ou franco-russes – et d’importants colloques internationaux ont lieu au cours des années 1970 et donnent une lisibilité nationale et internationale au site. Reconversion totalement réussie, qui fait passer la saline de l’ombre à la lumière, attirant de nombreuses reconnaissances et consécrations diverses. Le ministre de la Culture et de la Communication choisit le site d’Arc-et-Senans pour l’inauguration de l’Année du Patrimoine en 1980 et la saline est l’un des douze monuments inscrits en France par l’Unesco sur la liste du patrimoine mondial en décembre 1982.
12En bref, la construction du patrimoine fait ici intervenir sur plus de cinquante ans l’activité conjuguée de nombreuses personnes et organisations diverses qui, pour certaines, ne se sont même pas rencontrées. Des coopérations, des réseaux d’interdépendance, des interactions originales, inscrits dans des cadres législatifs et politiques permettent, sur plusieurs générations, une transformation particulière de l’ancienne saline3.
III. Du rêve de la cité idéale au centre de réflexion sur le futur
13Cela étant, comment justifier une réutilisation culturelle et légitimer la consécration pour l’Unesco ? Pourquoi transformer par exemple l’usine de sel en centre de réflexion et d’étude sur le futur dans les années 1970 ? Sur quels éléments reposent sa consécration patrimoniale et l’expression universelle d’éléments exceptionnels ? Que racontent l’édifice et son passé ? Cette conversion originale est-elle simplement le fruit d’une collaboration arbitraire réussie, concrétisée par l’État et les princes de l’Art ?
14Une des activités essentielles des acteurs mettant en place la transformation culturelle de la saline (le conseil général, le gouvernement, la DATAR) consiste à forger l’argumentation justifiant le sens et l’intérêt de la nouvelle utilisation. Le retour dans le circuit utilitaire de l’ancienne saline, après une longue période de vide, s’accompagne d’une mise en ordre, d’une justification de celui-ci. Une question essentielle doit alors se poser : quels sont les éléments de l’histoire du site qui méritent ou exigent d’être considérés pour définir ce lieu ?
15Sur ce site lentement « dépouillé » de mémoire orale et de ses atouts techniques originaux, il s’agit de trouver une fonction en référence à son passé. Dans les années 1970, il ne reste que l’œuvre bâtie et écrite par Claude-Nicolas Ledoux. L’allégorie de l’architecte est la principale source de signification d’un site architectural vide. Il n’y a pas différentes mémoires en lutte, seul le rêve de cité idéale émerge.
16Comme l’exprime Serge Antoine, directeur des Études à la DATAR et président-fondateur de la Fondation Ledoux dans les années 1970 : « Moi, la seule identité, si vous voulez, par rapport au monument, c’était Ledoux, c’était le personnage Ledoux »4. Il ajoute :
« Notre travail n’était pas de reconstituer la saline telle qu’elle était, telle qu’elle a vécu. Nous avions une mémoire meilleure pour l’architecture et pour le bâti que pour le vécu. Le vécu, ici, je n’en ai trouvé aucune trace. Ça m’aurait intéressé. Notre métier ici n’était pas de faire revivre la saline et c’était pas tellement, si vous voulez, l’historique, il fallait avant tout, vous savez, trouver de l’argent et organiser le centre international sur le futur… . Avant tout… sauf que donc, avec Ledoux, nous est arrivé beaucoup d’histoire... »
17Dans le même sens, si l’on interroge les responsables actuels de l’Institut Ledoux, la saline est toujours une grande idée architecturale inscrite dans la pensée de Ledoux, l’ancienne saline devenant une sorte de modèle d’architecture, une image, un « concept » autour de Claude-Nicolas Ledoux.
18Dès sa nouvelle réutilisation et sa mise en valeur culturelle au début des années 1970, l’ancienne saline n’est pas valorisée par des techniques ou des types d’organisation de travail. La reconversion culturelle de la saline met essentiellement l’accent sur cette architecture visionnaire et singulière, sur la cité idéale rêvée de Ledoux, séparée de ses fonctions industrielles et sociales réelles. L’espace ouvrier semble ici « évacué » au profit d’un réinvestissement patrimonial appuyé par une allégorie littéraire et produit par des personnes appartenant à l’élite de l’État républicain. La saline est ainsi inscrite sur une petite partie de son histoire et par-là « libérée » de ses attributs moins utopiques, réalité industrielle ou plus tard, lors de la seconde guerre mondiale, camp de rétention pour tsiganes. Cette reconversion institutionnalise durablement l’interprétation utopique de Ledoux et produit la rareté. Nous pensons que ce lieu s’est reconstruit dans une image d’autant plus propice à la rareté et au prestige qu’il n’y a pas eu d’interférence.
19Je cite pour l’exemple un des manifestes édités à l’occasion de l’inauguration du centre de réflexion sur le futur dans les années 1970 :
« Les salines de Chaux ont été choisies pour la création d’un centre international sur le futur. Cette initiative fera revivre l’intention prospective d’un grand architecte visionnaire du XVIIIèmee siècle ; l’histoire des salines remonte en effet à près de deux siècles. En 1775, Claude-Nicolas Ledoux posait à Arc-et-Senans la première pierre d’une saline royale qui devait être le centre d’une « ville idéale » et que l’on connaît pour être, au monde, un des grands monuments inachevés de ce temps et une des grandes utopies construites par l’homme. Le message visionnaire de Ledoux a, quant à lui, été méconnu et le XXème siècle le redécouvre seulement à l’écoute d’un homme exceptionnellement attentif aux prospectives lointaines et la construction d’un futur voulu ».
20Aucune référence à l’espace ouvrier, à la technique industrielle. Il ne s’agit pas de critiquer ou de juger cette justification, nous n’avons pas la prétention de nier la légitimité de cette interprétation. Le patrimoine même industriel n’est pas, selon nous, déterminé à une authenticité particulière, et d’ailleurs quelle authenticité serait plus assurée d’être fidèle et au nom de quoi ? Et plus encore, quand la reconversion culturelle, par les processus décrits, mobilise et s’appuie sur de l’architecture interprétée comme un élément d’une utopie, elle fait appel à l’histoire. L’architecture de Ledoux est un élément du passé. Si les acteurs privilégient cet élément historique en oubliant l’histoire sociale, c’est pour pérenniser ce qui pour eux, aujourd’hui, représente symboliquement le site. Autrement dit, si les justifications avancées lors de la reconversion de l’ancienne saline ne sont pas privées d’histoire et de mémoire, celles-ci sont néanmoins sélectives. L’histoire ouvrière et technique fait ici défaut et laisse toute la place à une mémoire architecturale portée par le personnage emblématique de Claude-Nicolas Ledoux.
21Cela étant, cette interprétation est importante au vu des effets qu’elle induits. Le site est alors valorisé par l’intermédiaire d’une image séparée de ses fonctions prosaïques. Élément d’une cité idéale inachevée, cette saline est considérée comme très rare et, d’usuelle, elle devient relique. D’ordinaire, elle se transforme en objet exceptionnel, parce que désormais comprise au-delà de ses conditions utilitaires, inscrite dans une représentation et une idéologie qui dépassent sa culture de production manufacturière et le cadre de la technique industrielle. Dès lors, chef-d’œuvre d’une idéologie des Lumières, d’une utopie, insérée dans une sorte de grandeur supplantant les conditions de travail et les rapports de classes, elle est le produit d’une réification patrimoniale. Notre hypothèse est que c’est l’objet (l’ancienne saline reconvertie en centre de réflexion sur le futur) qui serait peu à peu transformé en Utopie, à travers ses modalités de transmission, de consommation et de fréquentation, exaltant l’effet architectural monumental et énigmatique du lieu. Parce que la saline est aujourd’hui inscrite sur la valeur esthétique et philosophique de son architecte, elle s’inscrit de plain-pied dans une « œuvre d’art » du génie créateur, dans un patrimoine hors du commun, distingué dorénavant d’un bâtiment industriel classique. Faisant figure de modèle, d’exemple unique, l’ancienne saline est en quelque sorte sacralisée, inscrite dans une généalogie longue, dans une forme de mythe des origines avec deux temps bien définis, le présent et un passé utopique. Citons à nouveau les fascicules accompagnant la création d’un centre culturel dans les années 1970.
« La saline de Chaux, construite il y a 200 ans, est devenue un Centre International de Réflexion sur le futur. En 1776, Claude-Nicolas Ledoux, architecte de génie, construisant dans ce pays de Franche-Comté une usine à sel, fit œuvre d’utopie, de construction visionnaire. En 1970, ce grand monument devenait un lieu de pensée sur l’avenir avec la création de la Fondation C.-N. Ledoux »5.
22La justification du retour dans le circuit utilitaire dans les années 1970 opère une sélection, retient une signification et délaisse en quelque sorte toutes les parties non essentielles. Dans l’infinie trivialité des événements qui se sont déroulés à la saline, seuls émergent, dans ce nouveau récit, le rêve de cité idéale et l’architecture, c’est-à-dire les éléments voués au mémorable et à la postérité. Cette définition délaisse la plus grande partie de l’histoire du site. Il nous semble que la fonction de cette justification, dégagée de ses attributs industriels, est immédiatement pratique afin de garantir un pouvoir, justifier une institution et, par-là, rehausser le prestige du site et sa notoriété. Les arguments accompagnant la création du centre de réflexion sur le futur dans les années 1970 n’ont effectivement pas pour fonction de répondre à l’histoire sociale et industrielle, mais codifient et organisent une action pragmatique liée à la fondation et à la consolidation d’une association et d’un réseau de pouvoir.
23Le passé, nous dit le romancier italien Italo Calvino tentant de comprendre La mémoire du monde, est un bloc inconnaissable de données indénombrables et indénombrées6. Il ne devient compréhensible et significatif qu’après sélection des éléments à mettre en relation, qu’après tri d’un ou de plusieurs faits. Nous sommes ici devant un exemple de mise en ordre de ce passé pour une utilisation culturelle du présent. Le patrimoine n’est donc pas ici transmission d’une mémoire, mais c’est bien l’acte de patrimonialisation qui en instaure une nouvelle, c’est pour reprendre une idée de Jean Davalon, une « filiation inversée »7. L’héritage collectif est interprété par les acteurs vivants et en fonction de cette interprétation, une histoire reconstruite émerge. Des groupes sociaux s’imposent dès lors comme les garants de la mémoire officielle du site, induisant la diffusion du message au plus grand nombre. Et le message diffusé n’est pas reproduction du passé ni rupture, mais bien choix dans l’histoire du lieu. Interprétation permise d’autant plus facilement que par le travail du temps et l’oubli consécutif de l’histoire industrielle et sociale du lieu. Le message de l’ancienne saline n’est donc pas dans le patrimoine industriel, il est architectural et lié au pouvoir.
24Dix ans après cette conversion culturelle, en 1982, l’ancienne saline est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, par plusieurs membres déjà présents dans la Fondation Ledoux, par la conviction alors bien ancrée qu’elle se démarque par l’expression du talent et de l’imagination de Claude-Nicolas Ledoux. La justification d’inscription en décembre 1982 que l’on trouve dans le rapport de la 6ème session du Comité de l’Icomos affirme :
« La saline royale d’Arc-et-Senans, à proximité de Besançon, est l’œuvre de Claude-Nicolas Ledoux. Sa construction, qui débuta en 1775 sous le règne de Louis XVI, est la première grande réalisation d’architecture industrielle qui reflète l’idéal de progrès du siècle des Lumières. La construction initiale en demi-cercle devait être suivie de l’édification d’une cité idéale, qui demeura à l’état de projet »8.
25Cette nouvelle valorisation symbolique s’enracine dans une image d’autant plus propice au prestige que sa renommée est déjà largement dissociée de son histoire sociale, hors d’une éventuelle lutte des classes, de la sueur, du travail et du quotidien, brouillant ainsi les cartes entre fiction et réalité. Une cité idéale, même inachevée et hypothétique, c’est rarissime. Cette singularité, cette rareté créée alors la valeur patrimoniale « supérieure », obtenant assentiment institutionnel et justification à prétention universelle. Inspirés par les perspectives de Luc Boltanski et Laurent Thévenot sur les modèles de justification9, nous avancerons l’idée que les instigateurs du projet culturel ont ici mobilisé un principe supérieur et, notamment la cité idéale de Ledoux, qui donne un sens et une place à tous les acteurs (humains et non humains). Autrement dit, il s’agit de rendre cette ancienne saline intelligible, de lui donner sens par sélection d’un petit nombre d’éléments qui acquièrent une signification pertinente, justification collective et légitimité universelle.
Conclusion
26Sur le site d’Arc-et-Senans, la reconversion patrimoniale s’appuie sur une sorte de mythe fondateur, porté principalement par les écrits et les plans publiés par l’architecte Ledoux juste avant sa mort. Notre modèle interprétatif envisage la genèse et le développement de la valeur patrimoniale comme le fruit d’une chaîne de collaborations d’acteurs, inscrite dans des contraintes sociales, doublée d’un choix de mémoire (ici, Claude-Nicolas Ledoux dégagé de la référence à la manufacture vivante, au monde ouvrier), figure emblématique, désignation dans l’histoire du site de l’élément à pérenniser. Le lieu d’exploitation industrielle se transforme en site culturel architectural, patrimoine industriel idéal, dégagé de ses travailleurs. Ici peu de controverses quant à la définition historique ou artistique du site, tous se retrouvent sur l’exégèse particulière de l’architecte. L’image de la cité idéale est une réalité immatérielle et intemporelle qui nous arrache à l’existence prosaïque. Détachée de son histoire ouvrière, l’ancienne saline devient une « extraterritorialité », s’élève du matériel et s’inscrit dans une dimension presque spirituelle. Le thème de la cité idéale nous invite à la réflexion intellectuelle et à l’abstraction, favorisant l’émergence d’une attitude contemplative et d’une sorte d’intérêt supérieur. Le concret désacralise le rêve, ne procure qu’une jouissance banale, quelconque. Au contraire, qu’y aurait-il de plus désireux ici que le génie énigmatique d’une philosophie architecturale qui semble être de dimension supérieure, immortalisée et matérialisée dans la reconversion patrimoniale de l’ancienne saline ?
Notes de bas de page
1 Claude-Nicolas Ledoux, L’architecture, considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, tome premier, Paris, F. de Nobele, 1962.
2 Philippe Urfalino, L’invention de la politique culturelle, Paris, La documentation française, 1996.
3 Alain Chenevez, De l’industrie à l’utopie : La Saline Royale d’Arc-et-Senans, préface de Michel Verret, L’Harmattan, Coll. Logiques Sociales, Paris, 2004.
4 Citation extraite d’un entretien avec Serge Antoine en septembre 1998.
5 Premier fascicule édité après la création de l’association « Fondation Claude-Nicolas LEDOUX », Centre de réflexions sur le futur, archives privées, Serge Antoine.
6 Italo Calvino, La grande bonasse des Antilles, Paris, Seuil, 1995.
7 Jean Davallon, « Le patrimoine, une filiation inversée », Espaces-temps : transmettre aujourd’hui : retour vers le futur, 2000.
8 Cette justification d’inscription est disponible en ligne sur Internet à l’adresse suivante : http://www.unesco.org/whc/sites/fr/203.htm.
9 Luc Boltanski, Laurent Thevenot, De la justification : les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.
Auteur
-
Alain Chenevez
Docteur en sociologie. Actuellement directeur du Musée urbain Tony-Garnier (Lyon) et chargé de cours à l’université de Lyon 2. Il a publié De l’industrie à l’utopie : La saline d’Arc-et-Senans, Paris, L’Harmattan, 2004. Ses recherches portent sur la sociologie de la culture et du patrimoine ainsi que sur le thème de la cité idéale et de l’utopie.
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