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L’encyclopédisme de Saint-Simon : de l’Idéologie au socialisme
p. 103-122
Texte intégral
1Henri Saint-Simon se focalise sur l’idée de créer une nouvelle encyclopédie dans la période 1808-1810, alors qu’il réside chez Diard, son protecteur depuis 18051. Cette idée se matérialise avec la publication de deux courtes brochures au printemps 1810 dans lesquelles il invite les savants de son époque à améliorer et dépasser l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1772)2. Le projet s’oppose de fait à l’organisation impériale des savoirs, celle-ci privilégiant la spécialisation disciplinaire et l’individualisation des recherches, mais il prolonge l’intérêt de l’auteur pour la réorganisation des disciplines scientifiques, et du savoir en général, réorganisation qu’il conçoit comme nécessaire à la réorganisation correspondante de la société sur des bases rationnelles3. Aussi Saint-Simon donne-t-il un nouveau souffle à l’idéal d’une politique alliant réforme scientifique et progrès social et reprend le flambeau de la régénération brandi par les idéologues pendant la période du Directoire, dont le programme politico-intellectuel fut ébranlé par la montée au pouvoir de Napoléon Bonaparte4.
2S’il est vrai que les idéologues et leurs porte-parole – Antoine Destutt de Tracy et Pierre-Jean-Georges Cabanis – n’avaient pas envisagé de composer une nouvelle encyclopédie, ils s’imaginaient les continuateurs des Lumières et décrétèrent que l’Institut national était une « encyclopédie vivante » ayant pour tâche la consolidation du gouvernement républicain5. Revenant à l’idée d’une encyclopédie écrite, Saint-Simon se démarque néanmoins de ses prédécesseurs. Il partage la thèse des théocrates sur la nécessité d’un dogme commun pour la cohésion sociale, une vue qui témoigne de l’impact de la résurgence catholique du début du xixe siècle, et qui va à l’encontre de la tendance séculaire et antimétaphysique des idéologues6. Saint-Simon conçoit également son ouvrage comme le versant scientifique de la politique impériale, plutôt que comme le point d’appui du contre-pouvoir des savants. Reprenant à son compte l’autorité que l’Empereur revendique sur l’espace savant, il annonce que la conception d’une nouvelle encyclopédie « est le seul travail scientifique digne des soins du grand Napoléon »7. Ainsi, le nouvel ouvrage soutiendra le gouvernement autoritaire du chef d’État, et Saint-Simon s’éloigne de ce fait des principes dits « libéraux » des intellectuels de Thermidor8.
3Le projet d’encyclopédie opère donc une synthèse entre la politique des idéologues et celle des théocrates, synthèse dont l’objet est de trouver une solution scientifique aux problèmes engendrés par la Révolution, et ainsi de la « terminer »9. Le fondement philosophique du projet est le fruit de cette synthèse. Dans la première brochure de 1810, Saint-Simon souligne le besoin d’organiser les connaissances autour d’une vue synthétique et globale des savoirs, rejetant le simple « magasin de matériaux » que fut l’ancienne encyclopédie, un « dictionnaire général » sans unité d’ensemble10. Ayant travaillé « depuis dix ans », déclare-t-il, « à préciser la conception » qu’il cherche à exposer, il explique dans la seconde brochure que le principe d’organisation de la nouvelle encyclopédie sera le « physicisme ». Cette doctrine sera l’expression de la « science générale » dans laquelle se résument tous les savoirs et elle consistera en l’« étude de la loi de Dieu », ou l’examen des opérations de la gravitation universelle. Le physicisme indiquera ainsi les « moyens à employer pour faire faire des progrès aux sciences particulières », et comme doctrine théologico-philosophique, elle dépassera et perfectionnera le monothéisme, unissant les différentes classes sociales par une conception du monde fondé sur les connaissances « positives »11.
4L’ambition est considérable, démesurée même, mais les brochures passent inaperçues lorsqu’elles voient le jour. Saint-Simon est un autodidacte et son projet d’encyclopédie – comme la plupart de ces interventions à cette époque – n’excite pas l’intérêt des savants auxquels il est destiné tant il est en opposition à la politique scientifique de Napoléon Bonaparte tant qu’à l’organisation des savoirs sous l’Empire. Il reviendra à Olinde Rodrigues d’en rappeler l’existence dans sa biographie du philosophe en 182612. Les deux brochures sur la nouvelle encyclopédie seront par la suite incluses dans les Œuvres de Saint-Simon et d’Enfantin (1865-1878), et plusieurs fragments manuscrits de la même époque, ou touchant au même sujet, seront également découverts, du xixe siècle à nos jours13.
5Bien que ces textes soient courts et répétitifs, et le projet lui-même inachevé, les spécialistes du philosophe – d’Olinde Rodrigues à Pierre Musso, en passant par Henri Gouhier et Philippe Régnier – ont tous considéré la nouvelle encyclopédie comme une idée importante au sein de son œuvre, et de ce fait digne de commentaire14. Les interprètes ont toutefois tendance à examiner le projet en fonction d’une périodisation préétablie de l’œuvre de Saint-Simon. Pour Rodrigues, l’idée de composer une nouvelle encyclopédie prolonge le projet philosophique entamé dans l’Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle (1807-1808), celui « de lier toutes les connaissances humaines d’après une loi cosmogonique », mais il précède le développement de la véritable doctrine « scientifique et industrielle » à laquelle Rodrigues se rallie15. D’après Musso, les textes sur la science et sur l’encyclopédie appartiennent à la « période épistémologique » de Saint-Simon, période qui s’étend de 1807 à 1813, et qui se termine avec la rédaction des Mémoire sur la science de l’homme et Travail sur la gravitation universelle16.
6Ces perspectives considèrent en général le projet d’encyclopédie comme une étape de développement de la pensée de Saint-Simon. Elles privilégient par conséquent une analyse interne à son œuvre, et ce au prix d’une lecture comparée de la conception du projet et de la philosophie sur laquelle il repose. Musso remarque avec pertinence que l’œuvre de Saint-Simon « est entourée d’un épais brouillard », toutefois nous estimons qu’il est possible d’éclaircir ce brouillard, ou tout du moins de l’atténuer, en replaçant les idées du penseur dans son contexte historique17. Comme nous l’avons noté, l’encyclopédisme de Saint-Simon peut être rattaché au dessein politique et épistémologique des idéologues, même s’il s’en démarque également à bien des égards. Cette filiation intellectuelle demande quelques précisions. Elle est complexe, et elle anime, semble-t-il, l’ensemble de sa réflexion18. La récente édition des Œuvres complètes de Saint-Simon (2012), qui contient de nombreux fragments inédits, offre également la possibilité d’une analyse plus complète de l’évolution de son projet d’encyclopédie. Nous proposerons donc une lecture diachronique de son origine et de son développement dans la période du Consulat, puis de l’Empire, afin de déterminer le caractère véritablement original, et novateur de son projet.
I. Les lettres à la société du Lycée et l’origine de la Nouvelle encyclopédie
7Saint-Simon envisage effectivement l’idée de composer une nouvelle encyclopédie dès son premier écrit, les lettres À la société du Lycée (1802). Son intérêt pour la réforme des savoirs apparaît ainsi en parallèle à l’avènement de la politique scientifique de Napoléon et la date s’aligne, plus ou moins, avec les « dix ans » auquel Saint-Simon fait référence dans la première brochure de 181019. Les lettres furent adressées aux administrateurs du Lycée républicain de Paris, une institution pédagogique destinée aux adultes, devenue « l’Athénée », et dont les membres comprenaient d’illustres savants et intellectuels de l’époque, tels Georges Cuvier, Jean-Joseph Sue, Antoine-François Fourcroy, Pierre-Louis Rœderer, Jean-François de La Harpe et Joseph-Marie de Gérando20. À la suite d’une intervention mal reçue à une séance du comité d’administration du Lycée en janvier 1802, Saint-Simon rédige trois lettres dans lesquelles il se vante d’avoir en sa possession une « conception neuve » à partir de laquelle pourra être fondée ce qu’il nomme alors une « métaphysique générale » réunissant les disciplines enseignées au Lycée, ou selon ses termes, les « métaphysiques particulières » que sont « mathématique, physique, chimie, physiologie, littérature et arts »21.
8Dans la dernière lettre, Saint-Simon révèle que l’un des membres de cette institution a lu les deux premières et qu’il lui aurait déclaré :
L’exécution du projet de Bacon par d’Alembert et Diderot n’a pas été heureuse. L’entreprise est bien hardie. Il ne m’est pourtant pas prouvé que le succès soit impossible. Mûrissez vos aperçus. Perfectionnez-les au point d’en faire des idées complètes, et si vous venez à bout de construire l’immense édifice d’une théorie générale, publiez votre travail. Il n’aura besoin de la protection d’aucune société22.
9À la suite de ces propos, modérément encourageants, Saint-Simon rapporte qu’il répondit en justifiant sa communication à la société et en précisant l’idée mathématique qu’il cherchait à lui présenter. Indiquant à quel point l’état actuel des connaissances dans ce domaine était éloigné de son « point de départ », Saint-Simon exalte ensuite la loi en carré inverse de Newton, « le dernier homme qui ait fait faire un pas capital aux mathématiques » et dont les idées lui « paraissent susceptibles d’une amélioration extensive ». C’est de cet objet, déclare-t-il enfin, qu’il souhaiterait traiter dans un futur travail23.
10Voilà ainsi posé, en filigrane, le projet d’encyclopédie, à l’époque où le philosophe tente pour la première fois de convaincre les savants de son temps de sa nouvelle conception synthétique du savoir. Dans les écrits de 1810, ce projet se focalisera, il est vrai, sur le penchant physique, plutôt que mathématique, du principe de mécanique newtonienne, mais il importe de voir que c’est dans les lettres à la société du Lycée, et plus exactement, entre la rédaction de la deuxième et de la troisième lettre, que ce projet est lancé. Qui plus est, il convient de noter que Saint-Simon impute l’idée d’une nouvelle encyclopédie à un membre anonyme de la société, celui qui insiste sur le fait que le penseur « n’aura besoin de la protection d’aucune société ».
11Suivant Jean Dautry, la personne en question est probablement Fourcroy, l’éminent chimiste qui était à cette époque « à l’apogée de la gloire » et qui, en 1802, achevait de faire paraître son imposant Système des connaissances chimiques en onze volumes. Fourcroy avait effectivement participé à l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke et Agasse, étant en charge du dictionnaire de chimie à partir de 1792, ce qui expliquerait tout autant son intérêt pour un tel projet, que sa position envers l’œuvre de Diderot et d’Alembert24. Comme le signale Dautry, il se peut toutefois que l’individu ait été non Fourcroy, mais Gérando, puisque celui-ci partageait le même intérêt pour l’histoire du développement de l’esprit humain, et qu’il avait été l’instigateur d’une « Société d’encouragement pour l’industrie nationale » à laquelle Saint-Simon appartenait25.
12Qui que soit l’auteur des remarques citées par Saint-Simon, 1802 est l’année où Gérando publie De la génération des connaissances humaines, essai dans lequel il résume son dialogue singulier avec la philosophie de la sensation de Locke et de Condillac26. L’orientation de ce texte, qui reçut le prix du concours de l’Académie royale des sciences de Berlin, ne paraît pas avoir influencé la prétendue « conception nouvelle » que Saint-Simon souhaitait communiquer à la société du Lycée, mais l’intérêt du philosophe pour la question de l’origine des connaissances, et du rôle de la sensibilité dans le développement du savoir, sera au centre de ses textes sur la nouvelle encyclopédie, et notamment les derniers manuscrits de 181027. En outre, le projet d’encyclopédie de Saint-Simon s’appuiera sur une philosophie de l’histoire, ou plus exactement une histoire de la philosophie, semblable à celle que Gérando développe dans le cours de philosophie morale qu’il prononce au Lycée en l’an IX (1800).
13Dans ce cours, une ébauche de son Histoire comparée des systèmes de philosophie (1804), Gérando divise l’histoire des progrès de l’esprit humain en quatre époques, commençant par Socrate et terminant avec Bacon, ce philosophe de grande importance dans l’encyclopédisme de Saint-Simon28. Dans l’œuvre aboutie qu’est l’Histoire comparée, Gérando souligne que le philosophe anglais fut, avec Descartes, celui qui avait proprement défini ce qu’il appelle la « philosophie première », c’est-à-dire la partie du savoir qui a pour objet « de fixer les principes des connaissances humaines » et qui, de ce fait, « renferme en elle l’essence et les éléments constitutifs de toute philosophie ». C’est de cette philosophie première que Gérando traite alors dans son ouvrage, ouvrage où il s’évertue à tracer le tableau historique « des systèmes imaginés par les philosophes à l’égard des principes des connaissances humaines » et à partir duquel il sera possible, affirme-t-il, de « déterminer les causes les plus générales de la marche de l’esprit humain », de « convertir ces observations en un code pratique pour l’administration et l’application de la science », et enfin d’en « tirer la règle d’un meilleur régime pour notre esprit »29.
14Saint-Simon et Gérando se ressemblent peu – par leur formation, le premier est certainement plus mathématicien ou « polytechnicien » que le second, dont l’éducation philosophique doit beaucoup à ses origines catholiques et lyonnaises – mais le premier cherchera lui aussi à élaborer un système sur la base du développement de l’esprit humain. Pour sûr, la philosophie des deux penseurs ne sera pas identique : dans la conclusion de l’Histoire comparée, Gérando proposera une doctrine conciliant « les intérêts de l’imagination avec ceux de la raison », ou l’empirisme baconien et un spiritualisme de source allemande30. Saint-Simon ne s’identifiera ni avec cette philosophie, ni avec le courant de pensée qu’elle inaugure, mais tout comme Gérando, il tâchera de corriger la philosophie sensualiste des idéologues et il proposera, à cette fin, une nouvelle doctrine qui saura concilier ou, dans ses termes, « amalgamer » ce qu’il nomme « le spiritualisme et le matérialisme »31.
15Ce parallèle témoigne du fait que le projet scientifique de Saint-Simon se situe dans le mouvement de recomposition philosophique qui succède à la période thermidorienne, mouvement dont l’inflexion « spiritualiste » donnée au sensationnisme par Gérando et Maine de Biran constitue une part essentielle32. Il élabore cependant son projet non en empruntant à Kant ou Leibniz, mais en revenant à Descartes, ou plus exactement à un cartésianisme empreint de la doctrine de Condillac et de Destutt de Tracy. Avec pour ambition de fonder un système qui soit à la fois le produit du xviiie siècle, et le fruit de son perfectionnement, la conception d’une nouvelle « science générale » chez Saint-Simon s’inspirera ainsi des principes de cette tradition rationaliste, alors même qu’elle s’en distingue par sa portée métaphysique. Il nous reste maintenant à voir la manière dont Saint-Simon adapte la doctrine dont il hérite et, dans cette optique, de déterminer la place de l’idée de la nouvelle encyclopédie dans son œuvre.
II. L’encyclopédisme entre Descartes, Condillac et Bonald
16Au fil des premières années de l’Empire, Saint-Simon revient plusieurs fois à la question du développement de l’esprit humain. Avant de se concentrer exclusivement sur le projet d’encyclopédie, il aborde le thème plus général du progrès des sciences dans l’Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle (2 vols, 1808), dont le premier volume reprend le sujet de la « conception nouvelle » annoncée dans les lettres À la société du Lycée33. Dans cet ouvrage, dont le prétexte fut une question posée par Napoléon Bonaparte à l’Institut national, Saint-Simon soutient que la science moderne est caractérisée par deux approches distinctes : l’une qui privilégie la synthèse, la réflexion a priori et l’élaboration d’une théorie générale des connaissances ; l’autre qui raisonne par l’analyse, l’observation a posteriori et qui travaille à la recherche des faits. La première, annonce-t-il, se faisant l’écho des idées de Gérando, fut l’œuvre de Bacon et Descartes, la seconde, de Newton et de Locke34. Il déclare ensuite que si les savants et les philosophes du xviiie siècle ont approfondi la seconde branche de travaux, en développant en particulier les sciences physiques et psychologiques, ils ont néanmoins abandonné la première.
17Aussi affirme-t-il :
L’École est devenue newto-lockiste : depuis près d’un siècle, elle suit la direction que ces deux grands hommes lui ont donnée, elle s’occupe de la recherche des faits, et elle néglige les théories. Pour le progrès de la science, pour le bonheur de l’humanité, pour la gloire de la nation française, l’Institut devrait travailler au perfectionnement de la théorie, il devrait revenir à la direction de Descartes35.
18Revenir à Descartes, pour Saint-Simon, signifie revenir à une métaphysique qui puisse édifier une théorie générale de la science et du savoir, mais aussi ouvrir la voie au renouveau de la philosophie française, une philosophie qui demeure à ce jour, comme il l’écrit dans ses Lettres au Bureau des longitudes (1808), sous « le joug scientifique anglais »36. La montée en puissance de l’Empire prescrit donc une élévation équivalente de la science hexagonale, et cette tâche commande l’élaboration d’un nouvel ouvrage général et synthétique : « Faire une bonne encyclopédie, organiser le système scientifique projeté par Descartes », annonce le philosophe, « est le seul travail scientifique digne des soins du grand Napoléon »37. Chez le Saint-Simon bonapartiste, gloire nationale et génie philosophique deviennent ainsi les versants d’un même projet : Napoléon, unificateur de l’Europe ; Descartes, unificateur des connaissances.
19Nonobstant ce patriotisme sans doute de circonstance, l’enthousiasme de Saint-Simon pour Descartes peut sembler exagéré. La référence peut toutefois être rattachée à l’histoire longue des usages symboliques du père de la philosophie moderne, personnage autour duquel s’est constitué, comme l’a montré François Azouvi, « un mythe national d’identité »38. La référence est effectivement présente dans le Discours préliminaire de d’Alembert, alors même que les encyclopédistes corrigent et surpassent le cartésianisme, philosophie accusée d’« esprit de système » par Condillac39. La ferveur de Saint-Simon témoigne néanmoins d’un regain d’intérêt pour l’œuvre de Descartes au début du xixe siècle. Cet intérêt est partagé par Gérando, comme l’attestent ses remarques dans l’Histoire comparée, ainsi que par Destutt de Tracy, dont la philosophie se rapproche davantage de celle de Saint-Simon40. Le troisième volume des Élémens d’idéologie (1805) s’ouvre en effet par une analyse de l’histoire de « l’art de raisonner » dans laquelle l’auteur déclare, après une longue présentation sur Bacon, que « notre grand Descartes » fut le continuateur du chancelier anglais, et où il annonce que Descartes écrivit « absolument les mêmes choses que [Bacon] », mais qu’il eut l’avantage de présenter ses idées « beaucoup plus clairement »41.
20Un an plus tard, dans un compte rendu des lettres du philosophe, Destutt de Tracy ajoutera qu’alors que Bacon avait tenté de refaire « l’esprit des hommes en général », Descartes se limita à l’examen de « son propre esprit », et il établit de ce fait que « c’est dans notre intelligence que consistent pour chaque individu, tous ses moyens de connaître ; et qu’avant de rien chercher, il convient de savoir quels sont les moyens que l’on a de connaître une chose quelconque »42. Aussi, de par ces propos, Destutt de Tracy assimile l’épistémologie cartésienne au système « idéologique », une filiation qui marquera sans doute l’opinion de Saint-Simon. Dans le même volume des Élémens d’idéologie, Destutt de Tracy annonce effectivement que la méthode de Condillac – ce philosophe qu’il désignait ailleurs comme « le fondateur de l’idéologie » – « n’est réellement que celle de Bacon et de Descartes »43. Ainsi, bien qu’il faille remplacer son « je pense » par un « je sens », le cogito cartésien a montré la voie dans la théorie de la connaissance et il permit à la « science humaine » de s’éloigner de l’ancienne métaphysique et d’être refondée sur « sa véritable base primitive et fondamentale »44.
21Destutt de Tracy raccorde donc le système de Descartes non à la tradition de pensée empiriste souvent associée aux idéologues, mais plutôt au versant épistémologique de leur philosophie de la sensation. Cette filiation se démarque du schéma présenté par Saint-Simon dans l’Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle, celui-ci étant structuré autour d’une opposition entre approche synthétique et analytique. C’est néanmoins un même intérêt pour la création d’une théorie générale du savoir qui oriente son projet épistémologique, et donc son encyclopédisme. À la manière de Destutt de Tracy, Saint-Simon souhaite concevoir un système fondé sur le principe de l’acquisition des connaissances, principe sur la base duquel le progrès à la fois scientifique et social serait garanti. Saint-Simon admet dès lors l’importance de Condillac, rapportant que, malgré ses limites, les travaux du philosophe vulgarisèrent les principes lockéens sur l’étude des facultés de l’esprit et de l’intelligence individuelle45. D’une manière plus conséquente, il reprend également la doctrine logique qui sous-tend la philosophie de l’analyse des idéologues.
22Cet aspect du système de Condillac est résumé par Destutt de Tracy dans un long passage du Mémoire sur la faculté de penser (1798). Dans celui-ci, il commence par une explication de la division apparente des différentes branches du savoir :
Les diverses parties de nos connaissances ne nous paraissent séparées les unes des autres, que parce que nous ignorons encore les relations qui les rapprochent. Si elles étaient toutes arrivées, comme l’astronomie, au point de ne dériver chacune que d’un seul principe unique, il est clair que la totalité de la science humaine serait renfermée dans un petit nombre de propositions, et que, pour en réunir toutes les branches en un tronc commun, il ne s’agirait que de trouver une proposition première de laquelle dérivassent toutes ces propositions fondamentales de chaque science particulière…
23Ainsi, c’est le manque d’une théorie générale qui a jusqu’ici empêché l’unification des savoirs « en un tronc commun », mais la découverte d’une « proposition première », identique à celle qui a permis la consolidation de l’astronomie comme science, rendrait possible, poursuit-il, « une connaissance complète de tout ce qui existe ». Cette conception synthétique du savoir, ajoute Destutt de Tracy, prolonge la doctrine de son prédécesseur : « C’est ainsi que l’on peut bien saisir le sens de cette pensée profonde de Condillac, que vraisemblablement tout ce qui existé, existe nécessairement, et que toutes les vérités sont unes »46.
24Comme le remarque Gusdorf, l’intérêt porté par Destutt de Tracy, et les idéologues plus généralement, dans cette refonte du savoir rappelle la « théorie des théories » évoquée par d’Alembert dans le Discours préliminaire, mais il atteste aussi bien de leur volonté de perfectionner l’organisation des connaissances présentée dans l’Encyclopédie47. Il n’est donc pas étonnant que Saint-Simon reprenne presque à l’identique le projet rationaliste des idéologues lorsqu’il tente, lui aussi, de surpasser l’épistémologie des Lumières. Aussi, Saint-Simon soutient-il dans la première brochure de 1810 qu’il souhaite « rendre un compte systématique des connaissances acquises » et ainsi « présenter de nouveaux moyens pour accélérer [leur] progrès » en fondant la nouvelle encyclopédie sur une « idée générale », idée qui serait elle-même, il précise en note, « le résumé de la science générale »48.
25De manière cruciale, Saint-Simon se distingue toutefois des idéologues. En premier lieu, il renonce à l’orientation agnostique de leur cosmologie, en ce qu’il affirme avoir découvert en quoi consiste cette idée générale. Pour Destutt de Tracy, les progrès de l’analyse permettraient aux hommes de se rapprocher de la notion primitive à partir de laquelle tous les savoirs sauraient être déduits, mais « nous n’arriverons jamais », soutenait-il, « à connaître cette vérité première »49. Selon Saint-Simon, par contre, le principe premier de la science des astres – la pesanteur ou gravitation universelle – peut être considéré comme un « fait de premier ordre de généralité » et, qui plus est, un fait « susceptible d’être généralisé » :
La pesanteur universelle peut être considérée comme loi unique à laquelle l’univers est soumis. Elle explique la marche des phénomènes les plus simples et n’est en opposition avec aucun des faits observés dans les phénomènes les plus compliqués. Prouver qu’il serait utile au progrès de la science de considérer la loi de la pesanteur universelle comme loi divine et comme loi unique, à laquelle Dieu a soumis l’univers, est le but de nos travaux50.
26D’après le philosophe, « la totalité de la science humaine » – pour reprendre les termes employés par Destutt de Tracy – peut être déduite, et organisée, sur la base de la « pesanteur universelle ». Ce principe sera donc la base de la doctrine du physicisme, qui elle-même sera le fondement de la classification des savoirs de la nouvelle encyclopédie.
27Autre différence notable avec les idéologues, Saint-Simon souligne la portée métaphysique de son épistémologie. Destutt de Tracy avait lui-même soutenu que « l’idéologie » serait une science indifférente aux questions « de la nature des êtres, des esprits, des différents ordres d’intelligence, de l’origine des choses, de leur cause première »51. À contre-courant de ce positionnement, Saint-Simon conçoit le physicisme comme une doctrine à la fois physique et métaphysique, matérielle et spirituelle : c’est une doctrine synthétique dans laquelle se résume le « système du monde », c’est-à-dire à la fois les opérations des solides et des fluides, et elle offre la possibilité de surpasser le monothéisme en tant que dogme sur les causes premières52.
28Cette divergence entre leurs doctrines rend compte des différents contextes motivant leurs projets philosophiques. Destutt de Tracy et ses collègues furent effectivement attachés à un projet de reconstitution civique et morale à partir de la création d’une philosophie, ou plus exactement d’une méthode philosophique, par laquelle le gouvernement républicain serait consolidé, et la société ainsi stabilisée, en ce qu’elle inculquerait aux citoyens une aptitude à l’exercice libre et indépendant de la raison53. Cet idéal est néanmoins ruiné par Napoléon Bonaparte54. Saint-Simon tire les leçons de leur échec et son propre projet se construit sur la base d’une critique de la politique des idéologues. Il admet ainsi que les « philosophes républicains » de la période thermidorienne eurent « des idées saines en politique et en administration » (« les maximes salutaires de la sage répartition des impôts, de la liberté, du respect dû aux personnes et aux propriétés, de la tolérance civile et religieuse »), mais ils furent « plus profonds dans la théorie qu’habiles dans la pratique »55. Aussi la république qu’ils défendirent était-elle mal adaptée aux « cœurs » et aux « esprits » de son époque56.
29La doctrine du physicisme atteste ainsi du tournant spiritualiste qui accompagne la montée de Bonaparte. Saint-Simon s’accorde en effet avec la vue des néocatholiques et autres théocrates selon lesquels le désordre engendré par la Révolution fut en partie le fruit du projet de régénération soutenu par les idéologues, dont la plus grande erreur fut son mépris pour le christianisme57. À la différence de Destutt de Tracy, mais dans le prolongement de cette critique, Saint-Simon admet l’importance de la question des causes premières, et cette question est au fondement de l’évolution historique des conceptions du monde qu’il évoque dans ses écrits sur la nouvelle encyclopédie58. Aussi s’oriente-t-il vers la recherche d’une doctrine en mesure de remplacer, ou plus exactement de perfectionner, la religion.
30Ce n’est donc pas Destutt de Tracy, mais Louis de Bonald auquel Saint-Simon fait référence lorsqu’il insiste sur le besoin d’organiser une nouvelle doctrine sur la base du principe de « l’unité de cause ». Il se distinguera néanmoins de Bonald en affirmant que l’idée de Dieu, vers laquelle les hommes se sont traditionnellement tournés, est confuse, ajoutant qu’il serait bon que les « gens instruits » la remplacent par la nouvelle doctrine du physicisme59. Les savants devront pourtant s’accommoder du dogme déiste, précise-t-il, parce que ce dogme sera « encore pendant longtemps la doctrine publique » et que « les hommes qui ne peuvent pas s’élever jusqu’à la combinaison des grandes abstractions ne peuvent pas cesser de croire en Dieu sans qu’il en résulte les plus grands inconvénients pour eux-mêmes et pour tout l’ordre social »60.
31L’encyclopédisme de Saint-Simon s’articule donc autour d’une doctrine amalgamant le rationalisme de Descartes, l’épistémologie de Condillac et la sociologie de Bonald. Son projet d’encyclopédie participe dès lors de la mise à distance de la politique séculaire des républicains de Thermidor, puisque Saint-Simon souligne les risques de la propagation d’une doctrine athée, ou non-religieuse, au sein d’une société peu éclairée. Suivant le philosophe, cependant, ce ne sont pas seulement les insuffisances pratiques de cette doctrine qui imposent l’élaboration d’une nouvelle conception du monde. C’est aussi le résultat de la dynamique intrinsèque de l’histoire des idées et des sociétés, et plus exactement du mouvement oscillatoire qui traverse la philosophie et la vie politique. « L’esprit humain », soutient-il, « fixe alternativement sa principale attention sur la science générale et sur les sciences particulières », et cette dynamique justifie le renouveau d’une conception globale et synthétique des savoirs61. De même, alors que le dessein politique des Lumières fut la critique de la religion et la réforme de la monarchie, ces objectifs n’ont plus lieu d’être au xixe siècle et le nouveau travail dont il esquisse les bases aura pour tâche l’apaisement social par le biais de la conciliation des savoirs62. Comme il l’annonce dans la première brochure de 1810, « la philosophie du xviiie siècle a été critique et révolutionnaire, celle du xixe sera inventive et organisatrice »63.
III. L’évolution et les enjeux pratiques du projet d’encyclopédie
32Après cette présentation des fondements philosophiques de la nouvelle encyclopédie, il convient de rappeler l’évolution du projet, projet auquel Saint-Simon revient, après les lettres à la société du Lycée, en 1807. Cette évolution se rapporte à la conception que se fait le philosophe des travaux nécessaires à l’organisation et au perfectionnement des sciences au xixe siècle. Elle met aussi en jeu la manière dont il envisage l’élaboration pratique et institutionnelle de ce nouvel ouvrage. Dans cette perspective, la relecture des textes de la période 1807-1810 permet de retracer les étapes de développement du projet de Saint-Simon et les redéfinitions successives de la nouvelle encyclopédie dans son œuvre.
33Dans le premier volume de l’Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle, Saint-Simon revient aux travaux du siècle précédent et déclare qu’ils peuvent se diviser en deux classes. Alors que la première fut consacrée aux progrès de la science, la seconde avait pour objet « les efforts de la nouvelle École pour améliorer son existence sociale ». C’est dans cette seconde classe de travaux qu’il faut placer, déclare-t-il, l’ancienne encyclopédie64. Ces remarques font voir que cet ouvrage est conçu comme un texte à visée publique et à orientation sociale, une perspective qui laisse présager le dessein de la nouvelle encyclopédie. Dans les Lettres au Bureau des longitudes, Saint-Simon expose ensuite les grandes lignes de son projet de régénération, projet qui consiste à perfectionner les trois parties du système scientifique : ce qu’il appelle « conception du monde », « conception encyclopédique » et, enfin, « conception de la méthode ». Saint-Simon n’explicite pas la relation entre ces trois aspects de la science générale, mais il annonce qu’il souhaite établir une correspondance avec les savants du Bureau des longitudes afin d’améliorer chacune de ces conceptions. Il précise également que ce travail, dont il ne sera « que l’éditeur », rétablira l’ascendant de « l’École française »65.
34Une vision originale de son projet est, par la suite, présentée dans un manuscrit dit « préparatoire » aux écrits sur la nouvelle encyclopédie (c. 1808). Dans ce texte, Saint-Simon déclare que « l’objet de mon travail est de perfectionner la science politique », et il annonce qu’il souhaite élever cette science « au rang des sciences positives » et ainsi créer ce qu’il appelle « la science physico-politique ». L’ouvrage qu’il propose, poursuit-il,
[…] est divisé en deux parties : je présente, dans la première, la solution des principales questions politiques ; j’indique, dans la seconde, les moyens que j’ai employés pour résoudre ces questions. La critique de l’Esprit des lois servira d’introduction à ma première partie ; la critique du Discours préliminaire de l’Encyclopédie se trouvera en tête de la seconde66.
35Ces propos, dans lesquels Saint-Simon associe pour la première fois la critique du Discours préliminaire à celle De l’esprit des lois, souligne la motivation pratique et sociale du projet d’encyclopédie. Cette présentation confirme, par ailleurs, l’importance du parallèle entre Saint-Simon et Destutt de Tracy, puisque l’idéologue avait travaillé à une critique de l’ouvrage de Montesquieu en 1806-1807 prolongeant les principes de sa philosophie sensualiste et républicaine67. Saint-Simon n’achèvera pas un travail de ce genre, mais il importe de voir qu’il raccorde la refonte du système scientifique à celle de la science politique et qu’il souhaite réviser les principes de cette science sur la base de la nouvelle doctrine « positive » du physicisme.
36Les textes sur la nouvelle encyclopédie à proprement parler avanceront ensuite la version définitive du projet. Alors qu’il continue de lui opposer l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, un ouvrage qui n’eut d’encyclopédique, soutient-il, que le Discours préliminaire, Saint-Simon propose une définition sommaire du nouveau travail qu’il ambitionne :
Une bonne encyclopédie serait une collection complète des connaissances humaines, rangées dans un ordre tel que le lecteur descendrait, par des échelons également espacés, depuis la conception scientifique la plus générale jusqu’aux idées les plus particulières. Ainsi, l’humanité posséderait la science parfaite, si elle avait une bonne encyclopédie68.
37Saint-Simon annonce ici l’enjeu de son projet novateur – la possibilité de créer une « science parfaite » à la portée de toute « l’humanité ». Rappelant la notion de chaîne logique associée à la doctrine de Condillac, cette définition montre qu’il ambitionne la composition d’un ouvrage où toutes les parties seraient liées et où toutes les connaissances seraient organisées sur une échelle allant du particulier au général. Aussi la science générale servira-t-elle de « lien » aux savoirs, comme il l’affirme dans la première brochure de 181069.
38Dans la seconde brochure imprimée, Saint-Simon se tourne ensuite vers l’examen de la classification des sciences de Bacon sur laquelle reposait l’ancienne encyclopédie. Bien que Bacon ait été « le premier », annonce-t-il, et « le seul qui ait produit des idées scientifiques du premier ordre de généralité », la division des sciences en trois classes qu’il proposa – sciences de mémoire, de raison et d’imagination – « est vicieuse »70. Toutes les connaissances doivent, au contraire, être soumises au même principe de « l’observation », et ce principe veut que « l’analyse de l’histoire » serve de base « à la théorie de la science générale »71. Ainsi, Saint-Simon déclare que l’ouvrage qu’il projette se divisera en « deux parties égales » :
Je donne à la première partie le titre d’Histoire de l’homme et à la seconde celui d’Encyclopédie, ou plutôt de Discours préliminaire de l’Encyclopédie. Dans la première partie, je rends compte de la manière dont l’esprit humain s’est élevé jusqu’à la hauteur scientifique à laquelle il est parvenu. Dans la seconde, j’indique le moyen de descendre des idées les plus abstraites, jusqu’aux sensations les plus directes72.
39Cette division, qui remplace celle du manuscrit préparatoire de 1808, rappelle la définition précédemment donnée d’« une bonne encyclopédie », c’est-à-dire l’idée d’un ouvrage où les savoirs seraient organisés selon une chaîne liant les connaissances particulières aux idées générales. Le travail que Saint-Simon se propose d’entreprendre met en évidence la complémentarité entre deux manières de lier les connaissances : l’étude ascendante de l’histoire des progrès de l’esprit humain, allant du simple au composé, de la sensation « la plus directe » aux « idées les plus abstraites », et l’examen en sens inverse des facultés et des notions de l’intelligence individuelle, complémentarité donc des approches de Condorcet et de Condillac73.
40Cette présentation constituera la version plus ou moins finale du projet d’encyclopédie de Saint-Simon, ou plus exactement des travaux préliminaires qu’il envisage en vue de préparer l’élaboration de ce nouvel ouvrage74. Ayant au départ soutenu, dans un texte manuscrit, que cet ouvrage devrait être l’œuvre d’« une seule personne », Saint-Simon affirme dans la seconde brochure de 1810 qu’une fois les travaux préparatoires terminés, il fera « appel à tous les savants du globe pour les engager à concourir à l’exécution de ce travail général… »75. Le philosophe revient donc à l’idée que la nouvelle encyclopédie sera, tout comme l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert, le résultat d’un travail collectif, rassembleur et, au surplus, international76.
41Dans ses derniers manuscrits sur la nouvelle encyclopédie, à l’origine destinés à un « second prospectus », le philosophe ira plus loin et proposera un plan d’organisation pratique pour sa réalisation. Revenant sur son objectif de pacification sociale et politique, Saint-Simon soutient dans ces textes qu’il serait dans l’intérêt de la France et de l’Angleterre de travailler ensemble à « l’édification de cette nouvelle encyclopédie », ajoutant que ce travail pourrait être le résultat du concours de « la Société royale de Londres et l’Institut impérial de France »77. Une telle collaboration serait la base d’une « paix durable » entre les deux pays, déclare-t-il, une paix qui verrait le jour « avant un an, à dater du jour » où les deux sociétés auraient inauguré ce travail en commun. Qui plus est, cette paix serait dans l’intérêt de « tous les peuples du globe », puisque « les Français et les Anglais se partagent le monde » et que « l’humanité entière gémira sous l’oppression tant que ces deux peuples géants seront en guerre »78. Ainsi le projet patriotique du philosophe adopte-t-il une visée universelle et pacifique, fondant l’espoir d’une paix perpétuelle entre les États79.
42Ce versant pratique du projet rappelle la politique de Napoléon Bonaparte, une politique par laquelle il annoncera plus tard avoir voulu unifier et régénérer l’Europe « main dans la main avec les Anglais »80. Ici, Saint-Simon intervient toutefois en faveur d’une unification par la science, plutôt que par le pouvoir, et son projet s’éloigne de la politique autoritaire et impériale qu’il avait soutenue dans son Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Le philosophe prolonge donc l’approche mise en avant par Condorcet, et par la suite par l’abbé Grégoire, qui considère la coopération scientifique comme le fondement d’une relation apaisée entre les peuples. Saint-Simon propose ainsi un plan de réalisation de la nouvelle encyclopédie qui évoque à la fois l’essai sur l’Atlantide (1804) du premier, dont la « république universelle des sciences » devait être dirigée vers les progrès de la raison et du bien-être, et le Plan d’association générale (1816-1817) du second, dont l’ambition sera la régénération des mœurs et de la civilisation81.
43Dans un premier plan, qui ne fait pas référence aux sociétés de Londres ou de Paris, Saint-Simon propose, afin de réaliser son nouvel ouvrage, l’établissement d’une « assemblée générale des savants ». Cette assemblée aura pour tâche d’examiner différents projets d’encyclopédie, après quoi elle instituera un atelier statuant sur l’étude « des corps bruts » et un autre s’occupant de celle « des corps organisés », et ces ateliers seront à leur tour constitués « successivement en assemblée et en jury » afin de diriger les travaux de chacune des parties de la nouvelle encyclopédie82. Dans un second plan, Saint-Simon explique qu’après une année, « le directeur général des travaux encyclopédiques, aidé des sous-directeurs et des savants » composera une encyclopédie « renfermée dans un volume de mille pages au plus ». L’ouvrage ne sera cependant pas définitif, puisque l’assemblée générale ci-mentionnée s’occupera de recueillir les observations de savants sur ce texte, et elle s’appliquera à refondre l’ouvrage à leur lumière. Une fois « admis par les neuf dixièmes de l’assemblée », la nouvelle encyclopédie sera publiée et traduite « dans toutes les langues ». Enfin, « vingt-cinq ans après », une nouvelle assemblée générale de savants sera convoquée, et l’ouvrage refait83.
44Mis à part l’analogie avec les projets scientifiques de Condorcet et de l’abbé Grégoire, le plan de Saint-Simon fait voir qu’il envisage la rédaction de son encyclopédie à la manière d’une constitution politique, puisqu’il propose l’établissement d’une assemblée votante, ainsi que de jurys et d’ateliers délibérants qui s’apparentent aux comités constitutionnels d’une convention nationale. L’idée de refondre l’encyclopédie après vingt-cinq ans – et sans doute ensuite tous les vingt-cinq ans – souligne la nature progressive des connaissances scientifiques ainsi que le besoin de mettre à jour l’ouvrage qui les rassemble, mais cette idée rappelle aussi cette autre proposition de Condorcet qui consistait à soumettre la Constitution française à un nouvel examen tous les vingt ans84. Aussi la conception de cet ouvrage synthétique met-elle en évidence le parallèle entre science et politique qui sous-tend l’œuvre de Saint-Simon, parallèle donc non seulement théorique, mais aussi pratique.
IV. De la physique à la physiologie : une « science générale » en mouvement ?
45Ces vues du philosophe sur l’élaboration et la composition d’une nouvelle encyclopédie ne seront cependant pas son dernier mot sur le sujet. Au terme de sa réflexion, Saint-Simon revient effectivement sur les principes de sa doctrine physiciste ainsi que sur l’épistémologie de sa philosophie des sciences. Ce développement, qui annonce le projet scientifique de ses écrits à venir, est amorcé dans le manuscrit intitulé Sur la science générale (vers 1810) dans lequel le philosophe déclare qu’il est désormais « impossible de faire de bonne philosophie sans avoir étudié la physiologie »85. Dans la même veine, Saint-Simon ouvre le manuscrit de la Seconde livraison du projet d’encyclopédie, censé constituer la suite du Prospectus, par une épître dédicatoire dans laquelle il soutient que seuls les médecins ont « les connaissances nécessaires pour juger pertinemment cette partie de mon travail »86. Ce texte se distingue alors des écrits précédents en ce que Saint-Simon y consacre une longue présentation aux travaux physiologiques des savants de son époque.
46Le prétexte de cette présentation est l’insuffisance du fondement philosophique de l’ancienne encyclopédie. Selon Saint-Simon, d’Alembert avait adopté le principe de la doctrine empiriste selon lequel « toutes nos connaissances directes se réduisent à celles que nous recevons par les sens ». Il nous informe cependant que ce principe « est en opposition avec les observations physiologiques », et qui plus est, que « Cabanis l’a très bien réfuté »87. Saint-Simon souligne ainsi l’importance de la physiologie du philosophe médecin, celui-ci ayant soutenu dans ses mémoires à l’Institut (1796-1797) puis dans son ouvrage sur les Rapports du physique et du moral de l’homme (2 vols, 1802) que les opérations de la sensibilité étaient déterminées non seulement par les objets extérieurs, mais également par des impressions internes aux organes et au système nerveux88. Cette lacune dans la philosophie des encyclopédistes peut sembler un détail, mais elle met en jeu la nature du « fait primitif », suivant le terme usé par Saint-Simon, sur lequel est fondé le principe de la génération des connaissances, et donc par extension, du savoir lui-même. De ce fait, Saint-Simon détermine « que l’esprit humain ne possédait pas à l’époque de d’Alembert, les moyens suffisants pour faire une encyclopédie »89.
47C’est dans ce contexte que Saint-Simon soutient alors que le perfectionnement de la science anatomique et physiologique de son temps a permis de consolider l’analyse du développement des facultés intellectuelles et morales, et donc de raffermir le fondement épistémologique de l’organisation et de la classification des sciences. Ainsi, à la différence de l’Encyclopédie du xviiie siècle, les travaux récents « de Vicq-d’Azyr, de Cuvier, de Pinel, de Cabanis, de Bichat, de Corvisart, de Richerand, de Dumas, de Burdin, etc. », travaux dont il cite de longs extraits, font que « l’esprit humain possède aujourd’hui tous les matériaux nécessaires pour faire une bonne encyclopédie »90.
48Le projet d’encyclopédie de Saint-Simon se conclut dès lors sur l’idée que c’est la physiologie, plutôt que la physique ou la mathématique, qui sera le fondement de la science générale, et en s’intéressant au phénomène de la sensibilité, il tourne son attention vers les « fluides », plutôt que sur l’opération des « solides ». Sa métaphysique physiciste ne change pas, toutefois, puisqu’il revient à la question de concilier l’étude de ces deux types de substances dans un ultime essai sur l’Histoire de l’homme (1810), le seul texte composé en vue de réaliser les travaux préparatoires à la nouvelle encyclopédie, et qui restera inachevé91. Les textes qui suivront prolongeront également cette visée conciliatrice, puisqu’il continuera d’y proclamer l’axiome de la doctrine physiciste : « Qu’on peut déduire d’une manière plus ou moins directe l’explication de tous les phénomènes de l’idée de la gravitation universelle »92.
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49L’intérêt porté par Saint-Simon à la physiologie n’est donc pas véritablement un tournant philosophique, et il atteste de la pertinence continue des travaux des intellectuels de Thermidor pour le projet d’encyclopédie. Dans la conception de ce projet, Saint-Simon souhaite tout d’abord revoir l’épistémologie des sciences à la façon de Destutt de Tracy, et il conçoit la doctrine du physicisme comme un perfectionnement de la doctrine des idéologues. Dans ces derniers écrits sur la nouvelle encyclopédie, il souligne ensuite la valeur des travaux de Cabanis, soutenant qu’ils font voir les limites intellectuelles de l’ouvrage des encyclopédistes. Saint-Simon reprend ainsi l’une des idées majeures de l’Idéologie : la possibilité d’unifier les savoirs sur la base de l’unité matérielle ou physiologique de l’existence humaine. S’il donne un accent métaphysique à ce dessein, Saint-Simon continue de voir le progrès des lumières comme le principe de la régénération sociale et politique des peuples, et il prolonge dès lors la conception politique de la science brandit par ses prédécesseurs. Ainsi, de par ses sources et de ses ambitions, Saint-Simon fait le lien entre l’Encyclopédie du xviiie siècle et les publications des années 1830, qui auront une visée pédagogique et sociale plus populaire que l’ouvrage des Lumières.
Notes de bas de page
1 Saint-Simon Claude-Henri (de), 2012 [1808], « Lettres de C.-H. Saint-Simon (ou Lettres au Bureau des longitudes) », in id. (édité par Juliette Grange, Pierre Musso, Philippe Régnier et Frank Yonnet), Œuvres complètes, Paris, PUF, vol. 1, p. 304-308 (cette édition est désormais désignée par OC).
2 Saint-Simon Claude-Henri (de), s. d., Esquisse d’une nouvelle encyclopédie ou Introduction à la philosophie du xixe siècle ; ouvrage dédié aux penseurs. Premier aperçu, Paris, Moreaux et Cie ; 1810, Nouvelle encyclopédie. Première livraison servant de prospectus. Aperçu de la conception dont mon ouvrage sera le développement, Paris, Scherff. Ces textes sont disponibles dans OC, vol. 1, p. 573-594.
3 Cette prise de position oriente la pensée de Saint-Simon dès ses premiers écrits philosophiques, et notamment les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains (c. 1802-1803). Sur la conception napoléonienne de la science et de l’organisation des savoirs, voir Dhombres Nicole et Jean, 1989, Naissance d’un pouvoir : sciences et savants en France, 1793-1824, Paris, Payot, p. 680-685 et passim.
4 Moravia Sergio, 1976, « Les idéologues et l’âge des lumières », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, n° 154, p. 1465-1486 ; Gusdorf Georges, 1978, Les sciences humaines et la pensée occidentale, Paris, Payot, vol. 8 La conscience révolutionnaire : les idéologues ; Azouvi François (dir.), 1992, L’institution de la raison : la révolution culturelle des idéologues, Paris, Vrin.
5 Cf. les remarques de Cabanis dans son premier mémoire à l’Institut national, lu le 7 pluviôse an IV (27 janvier 1796). Cabanis Pierre-Jean-Georges (édité par Claude Lehec et Jean Cazeneuve), 1958, « Rapports du physique et du moral de l’homme », in id., Œuvres philosophiques, Paris, PUF, t. 1, p. 124-126 et p. 161-163. Sur cette conception des savants de l’Institut national, voir Chappey Jean-Luc, 1999, « Usages et enjeux politiques d’une métaphorisation de l’espace savant en Révolution : “L’Encyclopédie vivante”, de la République thermidorienne à l’Empire », Politix, vol. 12, n° 48, p. 37-69 ; Azouvi François, « L’Institut national : une “encyclopédie vivante” ? », in id., L’institution de la raison, op. cit., p. 51-61.
6 Sur la résurgence catholique, voir Zékian Stéphane, 2012, L’invention des classiques. Le « siècle de Louis XIV » existe-t-il ?, Paris, Éditions du CNRS. Sur le sécularisme des idéologues, voir Gusdorf Georges, Les sciences humaines et la pensée occidentale, op. cit., vol. 8, p. 331-344.
7 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome premier », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 236.
8 L’encyclopédie de Saint-Simon n’est donc pas en opposition avec la politique impériale, même si elle « résiste » à l’organisation des savoirs sous Napoléon. Cf. Chappey Jean-Luc, 2006 (octobre-décembre), « Héritages républicains et résistances à “l’organisation impériale des savoirs” », Annales historiques de la Révolution française, n° 346, p. 97-120.
9 Baker Keith Michael, 1989, « Closing the French Revolution: Saint-Simon and Comte », in Ozouf Mona et Furet François (dir.), The French Revolution and the creation of modern political culture, Oxford, Pergamon Press, vol. 3 The Transformation of Political Culture 1789-1848, p. 323-339.
10 À la différence de celle-ci, Saint-Simon soutient que son nouvel ouvrage s’accorderait au sens originel du terme « encyclopédie », « ce mot dont les racines sont grecques » et qui « signifie enchaînement des connaissances » (Saint-Simon Claude-Henri [de], « Esquisse d’une nouvelle encyclopédie », in OC, op. cit., vol. 1, p. 575).
11 Ibid., p. 576-577 ; Saint-Simon Claude-Henri (de), « Nouvelle encyclopédie. Première livraison », in OC, op. cit., vol. 1, p. 587, 593 ; Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie » et « Histoire des progrès de l’esprit humain [ms] », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 546, 553. Saint-Simon soutient ainsi que la nouvelle encyclopédie aura pour objet l’enseignement moral des hommes, et « un extrait très succinct » de cet ouvrage constituera « le seul catéchisme qui puisse être admis aujourd’hui par les peuples éclairés » (Saint-Simon Claude-Henri [de], « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome second », art. cit., p. 407).
12 Rodrigues Olinde, 1826, « De Henri de Saint-Simon », Le Producteur, n° 3, p. 426-327.
13 Sur l’histoire des imprimés et des manuscrits sur la nouvelle encyclopédie, voir OC, vol. 1, p. 509-513, 569-571.
14 Gouhier Henri, 1936, La jeunesse d’Auguste Comte et la formation du positivisme, Paris, Vrin, vol. 2 Saint-Simon jusqu’à la Restauration, p. 249-251, 313-318 ; 1960, « Un “Projet d’Encyclopédie” de Saint-Simon », Revue internationale de philosophie, vol. 14, n° 53/54, p. 384-398 ; Musso Pierre, 2006, La religion du monde industriel. Analyse de la pensée de Saint-Simon, La Tour-d'Aigues, Éditions de l’Aube, p. 96-105. Voir aussi Musso Pierre, 2009, « Le projet de Nouvelle encyclopédie de Saint-Simon », in Andries Lise (dir.), La construction des savoirs, xviiie-xixe siècles, Lyon, Presses universitaires de Lyon, p. 161-175 ; Régnier Philippe, 2009, « Les encyclopédies inachevées des saint-simoniens », in Andries Lise (dir.), La construction des savoirs, op. cit., p. 211-228.
15 Rodrigues Olinde, « De Henri de Saint-Simon », art. cit., p. 435.
16 Musso Pierre, La religion du monde industriel, op. cit., p. 81, 96. Musso reconnaît néanmoins que le projet d’encyclopédie « traverse l’œuvre de Saint-Simon » (p. 105).
17 Ibid., p. 23.
18 Selon Jean-Paul Frick, « Saint-Simon s’empare du projet des idéologues comme d’un problème dont il accepte les données mais dont il faut revoir la formulation », cité dans ibid., p. 301, n. 59.
19 1802 constitue effectivement « un tournant essentiel » dans la politique scientifique de Napoléon puisque c’est l’année où il promulgue sa loi sur la réforme de l’instruction publique. Voir Chappey Jean-Luc, « Héritages républicains et résistances à “l’organisation impériale des savoirs” », art. cit.
20 Dautry Jean, 1948, « Sur un imprimé retrouvé du comte de Saint-Simon », Annales historiques de la Révolution, n° 20, p. 289-321 ; Gentile Francesco, 1959, « La première œuvre imprimée de Saint-Simon », Rivista internazionale di filosofia del diritto, n° 36, p. 451-454. Voir aussi la présentation du texte dans OC, vol. 1, p. 71-80.
21 Saint-Simon Henri (de), « À la société du Lycée », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 82-83. Cf. Fiszleiber Francis, 2015, Le Lycée républicain (1792-1799). Personnel, activités et pratiques pédagogiques, mémoire de master 2 (dirigé par Jean-Luc Chappey), Paris, Université de Paris 1.
22 Saint-Simon Claude-Henri (de), « À la société du Lycée », art. cit., p. 84.
23 Ibid., p. 85.
24 Dautry Jean, « Sur un imprimé retrouvé du comte de Saint-Simon », art. cit., p. 299-301.
25 Chappey Jean-Luc, Christen Carole et Moullier Igor (dir.), 2014, « Introduction : “La force des esprits mous” ? De la philosophie à l’action sociale. Penser les reconfigurations intellectuelles et politiques après la Révolution », in id., Joseph-Marie de Gérando, 1772-1842 : connaître et réformer la société, Rennes, Presses universitaires de Rennes, p. 27-29.
26 Ce texte fait suite à Des signes et de l’art de penser (1800), et Gérando y maintient « une position d’écart » par rapport à la doctrine des idéologues. Cf. Chappey Jean-Luc et alii (dir.), « Introduction : “La force des esprits mous” ?…», op. cit., p. 20.
27 L’essai de Gérando comprend, par ailleurs, une longue citation du Discours préliminaire de l’Encyclopédie.
28 Gérando Joseph-Marie (de), 30 frimaire an IX (21 décembre 1800), « Suite des notices sur les cours du Lycée républicain. Cours de philosophie morale », La Décade philosophique, vol. 27, n° 9, p. 562-563.
29 Gérando Joseph-Marie (de), an XII (1804), Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humaines, Paris, Henrichs, vol. 1, p. xvii-xxi. Sur l’Histoire comparée, voir Ribard Dinah, 2003, Raconter, vivre, penser. Histoires de philosophes 1650-1766, Paris, Vrin, p. 394-396 ; Daled Pierre F., 2005, Le matérialisme occulté et la genèse du « sensualisme » : écrire l’histoire de la philosophie en France, Paris, Vrin, p. 21-90. Voir aussi Azouvi François, 1993, « L'idée d'une révolution de la philosophie selon les idéologues », in Bourgeois Bernard et d’Hondt Jacques (dir.), La philosophie et la Révolution française. Actes du colloque de la Société française de philosophie, Paris, Vrin, p. 195-205.
30 Il appellera cette doctrine « philosophie de l’expérience » (Gérando Joseph-Marie (de), Histoire comparée…, op. cit., vol. 3, p. 112, 551). Sur la réception de Kant et du kantisme chez Gérando, voir Azouvi François et Bourel Dominique (dir.), 1991, De Könisberg à Paris. La réception de Kant en France, Paris, Vrin, p. 231-265.
31 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie. Deuxième aperçu [ms] », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 526.
32 Bocquet Antoine, 2014, « Les paradoxes du spiritualisme de Gérando. De l’analyse des idées à la grammaire des langues », in Chappey Jean-Luc et alii (dir.), Joseph-Marie de Gérando, op. cit., p. 49-62. Voir également, du même auteur, 2012, Esprit et société (la philosophie sociale de J.-M. Gérando), thèse de doctorat (dirigée par Bruno Karsenti), Paris, EHESS. Sur Maine de Biran, voir Gouhier Henri, 1947, Les conversions de Maine de Biran, Paris, Vrin ; Azouvi François, 1995, Maine de Biran : la science de l’homme, Paris, Vrin.
33 Sur l’histoire de ce texte, voir OC, op. cit., vol. 1, p. 215-223. Les premières lignes reprennent la formule employée dans les lettres de 1802 pratiquement mot à mot (OC, op. cit., vol. 1, p. 232 et p. 972, n. 104).
34 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome second », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 232-238.
35 Ibid., p. 234.
36 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Lettres de C.-H. Saint-Simon (ou Lettres au Bureau des longitudes) », art. cit., p. 312.
37 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome second », art. cit., p. 236.
38 Azouvi François, 2002, Descartes et la France. Histoire d’une passion nationale, Paris, Fayard, p. 9. Voir aussi, Van Damme Stéphane, 2002, Descartes : essai d'histoire culturelle d'une grandeur philosophique, Paris, Presses de Sciences Po.
39 Voir, en psychologie, l’émergence du discours sur la sensibilité au xviiie siècle, et en physique, la réception de la physique newtonienne : Gaukroger Stephen, 2010, The Collapse of Mechanism and the Rise of Sensibility, Oxford, Oxford University Press ; Shank John Bennett, 2008, The Newton Wars and the Beginning of the French Enlightenment, Chicago, Chicago University Press.
40 Azouvi François, Descartes et la France, op. cit., p. 140-143. Destutt de Tracy avait également la conception d’œuvrer à l’intronisation d’une « ère française » de la philosophie au début du xixe siècle : Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, an XI (1803), Élémens d’idéologie. Seconde Partie. Grammaire, Paris, Courcier, p. 11. Voir les remarques analogues de Saint-Simon dans « Projet d’encyclopédie par Claude-Henri Saint-Simon. Second prospectus [ms] », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 605.
41 Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, an XIII (1805), Élémens d’idéologie. Troisième partie. Logique, Paris, Courcier, p. 109.
42 Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, 1806 (1er juin), « Aux rédacteurs de La Revue. Sur les Lettres de Descartes », La Revue, philosophique, littéraire et politique, n° 16, p. 394-395.
43 Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, Élémens d’idéologie… Logique, op. cit., p. 126. Il désigne Condillac comme le « fondateur de l’Idéologie » dans Élémens d’idéologie… Grammaire, op. cit., p. 10.
44 Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, Élémens d’idéologie… Logique, op. cit., p. 133 et 189-190.
45 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome premier », art. cit., p. 255-260.
46 Bien que Condillac lui-même n’ait pas bien déterminé l’unité logique des connaissances, se tenant seulement à l’idée « que toutes nos propositions ne sont que des équations », « il est évident », déclare Destutt de Tracy, « que l’idée générale et première est bien plus étendue qu’aucune des autres, puisqu’elle les renferme toutes, et que toutes sont successivement comprises les unes dans les autres » (Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, an VI (1798), « Mémoire sur la faculté de penser », in Institut national, Mémoires de l’Institut national des sciences et des arts, pour l’an IV de la République. Sciences morales et politiques, Paris, Baudouin, vol. 1, p. 391-392). Sur les origines mythiques de cette conception du savoir : Edelstein Dan, 2009, « The Birth of Ideology from the Spirit of Myth: Georges Sorel Among the Idéologues », in Landy Joshua et Saler Michael (éds), The Re-Enchantment of the World, Stanford, Stanford University Press, p. 201-224.
47 Gusdorf Georges, Les sciences humaines et la pensée occidentale, op. cit., vol. 8, p. 365.
48 Saint-Simon soutient que c’est ce fondement épistémologique qui aurait, selon lui, fait défaut à l’ancienne encyclopédie, puisque ses auteurs ne furent pas en mesure d’indiquer quelle conception du monde saurait remplacer celle qu’ils avaient ébranlée, et ils manquèrent, de ce fait, d’établir la base nouvelle du perfectionnement des savoirs (Saint-Simon Claude-Henri [de], « Esquisse d’une nouvelle encyclopédie », art. cit., p. 575).
49 Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, « Mémoire sur la faculté de penser », art. cit., p. 392.
50 Ibid., p. 576-577. Voir aussi : Saint-Simon Claude-Henri (de), « Nouvelle encyclopédie. Première livraison », art. cit., p. 588-589.
51 Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, « Mémoire sur la faculté de penser », art. cit., p. 322. Il s’était néanmoins parfois aventuré à concevoir l’Idéologie comme une nouvelle « philosophie première » : Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude, Élémens d’idéologie… Logique, op. cit., p. v-viii et p. 435-439 ; 1815, Élémens d'idéologie. ive et v parties. Traité de la volonté et de ses effets, Paris, Courcier, p. 1-6.
52 Les textes sur la science de 1807-1808 sont effectivement consacrés à la possibilité de concilier la science des solides et des fluides, ou les corps bruts et les corps organisés (Saint-Simon Claude-Henri (de), « Lettres de C.-H. Saint-Simon (ou Lettres au Bureau des longitudes) », art. cit., p. 312-319 ; « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome second », art. cit., p. 369-377). Saint-Simon note, par ailleurs, que « la métaphysique donne les moyens de traiter les questions les plus inabordables pour la physique » (Saint-Simon Claude-Henri [de], « Projet d’encyclopédie. Deuxième aperçu [ms] », art. cit., p. 525). Sur le physicisme comme d’un dogme sur les causes premières, voir : Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie » et « Histoire des progrès de l’esprit humain [ms] », art. cit., p. 553 ; « Nouvelle encyclopédie. Première livraison », art. cit., p. 586-587.
53 Dans le cas de Destutt de Tracy, cet objectif est concrétisé dans des projets de réforme de l’instruction publique. Voir les textes rassemblés dans Destutt de Tracy Antoine-Louis-Claude (édité par Claude Jolly), 2011, Œuvres complètes, Paris, Vrin, vol. 1 Premiers écrits (1789-1794). Sur l’éducation et l’instruction publique (1798-1805), p. 123-252. Il convient aussi de noter que ce projet philosophico-politique fut inauguré dès les derniers mois de la Convention, dans les cours de l’École normale (Macherey Pierre, 1992, « L’idéologie avant l’idéologie : l’École normale de l’an III », in Azouvi François (dir.), L’institution de la raison, op. cit., p. 41-49 ; Julia Dominique (dir.), 2016, École normale de l'an III, Paris, Éditions Rue d’Ulm, vol. 5 Une institution révolutionnaire et ses élèves. Introduction historique.
54 Chappey Jean-Luc, 2001, « Les idéologues face au coup d’État du 18 brumaire an VIII. Des illusions aux désillusions », Politix, vol. 14, n° 56, p. 55-75.
55 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Le passé, le présent et l’avenir [ms] », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 204.
56 Ibid., p. 203.
57 Cf. l’un des textes fondateurs de cette critique : Maistre Joseph (de), 1797, Considérations sur la France, Londres, s. n.
58 « Ainsi, l’histoire des progrès de l’esprit humain se divise en autant de parties qu’il y a d’opinion distinct sur les causes premières » (Saint-Simon Claude-Henri [de], « Projet d’encyclopédie » et « Histoire des progrès de l’esprit humain [ms] », art. cit., p. 553).
59 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome second », art. cit., p. 400-405.
60 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Nouvelle encyclopédie. Première livraison », art. cit., p. 593. Saint-Simon reconnaîtra aussi que « la religion… a toujours servi et servira toujours de base à l’organisation sociale », une déclaration qui laisse présager son intérêt futur dans l’idée d’établir un « nouveau christianisme » (Saint-Simon Claude-Henri [de], « Seconde lettre à son neveu », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 598).
61 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome second », art. cit., p. 401.
62 À l’époque du blocus continental, Saint-Simon soutient notamment qu’un tel travail « terminera la lutte qui existe depuis si longtemps entre la France et l’Angleterre » (Saint-Simon Claude-Henri [de], « Nouvelle encyclopédie. Première livraison », art. cit., p. 592 ; voir aussi, p. 600-604).
63 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Esquisse d’une nouvelle encyclopédie », art. cit., p. 575. Sur l’objectif critique de l’ancienne encyclopédie, voir : Saint-Simon Claude-Henri (de), « Nouvelle encyclopédie. Première livraison », art. cit., p. 593-594 ; « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome second », art. cit., p. 298-301.
64 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome premier », art. cit., p. 297-299.
65 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Lettres de C.-H. Saint-Simon (ou Lettres au Bureau des longitudes) », art. cit., p. 308-311.
66 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Éléments préparatoires du projet d’encyclopédie [ms] », art. cit., p. 441.
67 Destutt de Tracy Antoine, 1819, Commentaire sur l’Esprit des lois de Montesquieu, Paris, Delaunay.
68 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie. Deuxième aperçu [ms] », art. cit., p. 535.
69 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Esquisse d’une nouvelle encyclopédie », art. cit., p. 575.
70 Selon Saint-Simon, « chaque science particulière exigeant le concours de toutes les facultés de notre intelligence, une division qui partage ces trois facultés ne peut porter que sur des nuances et qu’elle laisse nécessairement les différences les plus essentielles entièrement confondues » (Saint-Simon Claude-Henri (de), « Nouvelle encyclopédie. Première livraison », art. cit., p. 585).
71 Ibid.
72 Ibid., p. 589-590.
73 Sur cette juxtaposition des deux penseurs, dont les travaux furent, selon le philosophe, une continuation de Locke, voir Saint-Simon Claude-Henri (de), « Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. Tome premier », art. cit., p. 255-269.
74 Voir les manuscrits ultérieurs sur la nouvelle encyclopédie : Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie par Claude-Henri Saint-Simon. Second prospectus [ms] », art. cit., p. 629-631. Saint-Simon commencera également la rédaction de la première partie de ces travaux avec son « Histoire de l’homme. Premier brouillon [1810] », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 699-733.
75 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Nouvelle encyclopédie. Première livraison », art. cit., p. 590. Sur ses vues précédentes, voir le « Projet d’encyclopédie. Deuxième aperçu [ms] », art. cit., p. 533.
76 Saint-Simon envisageait d’imprimer son travail préliminaire en quatre langues : Saint-Simon Claude-Henri (de), « Esquisse d’une nouvelle encyclopédie », art. cit., p. 577.
77 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie par Claude-Henri Saint-Simon. Second prospectus [ms] », art. cit., p. 600-601.
78 Ibid., p. 603. Plus loin, il précisera que son travail aura surtout comme objet de « rétablir le calme en Europe » (p. 627-629).
79 Saint-Simon fait mention de cette idée de l’abbé de Saint-Pierre dans une note dans ses « Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 108, n. (a). Voir aussi, plus tard, « De la réorganisation de la société européenne [1814] », in id., OC, op. cit., vol. 2, p. 1256-1260.
80 Petiteau Natalie, 2014, « Mémoires d’un Empire européen de Napoléon », in Antoine François, Jessenne Jean-Pierre, Jourdan Annie et Leuwers Hervé (dir.), L’Empire napoléonien : une expérience européenne ?, Paris, Armand Colin, p. 67. L’idée est bien d’actualité, même si le dessein de l’Empereur, à partir de 1806, devient celui d’« une sorte de république autoritaire de royaumes » (cf. Serna Pierre, 2014, « L’Europe de Napoléon ou l’échec d’une patrie impériale », in Antoine François et alii (dir.), L’Empire napoléonien…, op. cit., p. 29-43).
81 Condorcet, an XIII (1804), « Fragment sur l’Atlantide », in id., Œuvres complètes de Condorcet, Paris, Levrault, Schoell et Cie, vol. 8, p. 513-603 ; Grégoire Henri (introduction et notes par Bernard Plongeron), 2001 [1816-1817], « Plan d’association générale entre les savants, gens de lettres et artistes », in id., L’abbé Grégoire et la République des savants, Paris, Éditions du CTHS, p. 203-266.
82 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie par Claude-Henri Saint-Simon. Second prospectus [ms] », art. cit., p. 631.
83 Ibid., p. 633.
84 Condorcet, « Réponse à l’Adresse aux provinces, ou Réflexions sur les écrits publiés contre l’Assemblée nationale [1790] », in id., Œuvres complètes, op. cit., vol. 16, p. 101.
85 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Sur la science générale [ms] », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 638.
86 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie. Seconde livraison [ms] », in id., OC, op. cit., vol. 1, p. 649.
87 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Sur la science générale [ms] », art. cit., p. 640.
88 Ibid. Saint-Simon cite le passage des Rapports dans lequel Cabanis fait référence à l’idée des impressions internes.
89 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Projet d’encyclopédie. Seconde livraison [ms] », art. cit., p. 682.
90 Ibid., p. 690.
91 Après celui-ci, Saint-Simon se focalisera sur l’idée que la tâche préparatoire à la refonte de la « science générale », ainsi qu’à « la réorganisation du système général de la politique européenne », sera le perfectionnement de la science de l’homme, et il s’appliquera à examiner les thèses des physiologistes ci-devant cités. Saint-Simon Claude-Henri (de), « Histoire de l’homme », in id., OC, op. cit., vol. 2, p. 705-706 ; « Mémoire sur la science de l’homme [1813] », in id., OC, op. cit., vol. 2, p. 1075-1076.
92 Saint-Simon Claude-Henri (de), « Travail sur la gravitation universelle [1813] », in id., OC, op. cit., vol. 2, p. 1216. Voir aussi (p. 1209) : « On cessera d’envisager l’univers comme un composé de deux natures distinctes, savoir : la nature morale et la nature physique. On considérera comme des effets de l’action des fluides impondérables les phénomènes qu’on envisage aujourd’hui comme ayant des causes surnaturelles ou divines ».
Auteur
-
Thomas Lalevée
Thomas Lalevée est doctorant à l’Australian National University (ANU). Sa thèse porte sur la science sociale et l’idée de progrès en France au tournant du xixe siècle. Il a récemment publié des articles sur Cabanis, dans History of European Ideas (2017), et sur Brissot, dans French History and Civilization (2015).
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