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    Plan détaillé Texte intégral Le contexte des traductions latines Comparaison du Libellus et de l’Instrumentum Comparaison des transcriptions latines du Libellus et de l’Instrumentum avec les deux transcriptions de la minute française Le latin des transcriptions du Libellus et de l’Instrumentum Conclusion Notes de bas de page Auteurs

    De l’hérétique à la sainte

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Le latin des interrogatoires de Jeanne d’Arc

    Comparaison entre la minute française et les traductions officielles qui en furent effectuées

    Latin interrogation of Joan of Arc

    Pierre Bouet et Olivier Desbordes

    p. 127-146

    Résumés

    Jeanne d’Arc fut condamnée à Rouen, le 19 mai 1431, par une assemblée de 51 ecclésiastiques qui se rangèrent à l’avis des Maîtres de l’université de Paris. Ces Maîtres avaient été consultés par Pierre Cauchon, qui avait fait réaliser à leur intention un dossier, rédigé en latin, résumant les points essentiels de l’accusation et apportant comme preuves les paroles que Jeanne avait prononcées durant le procès. Aucune étude systématique de la traduction en latin des déclarations de Jeanne n’a été effectuée jusqu’à ce jour par des latinistes pour apprécier la qualité et la justesse de cette traduction. Pierre Cauchon et ses notaires ont-ils trahi Jeanne par des traductions tendancieuses, voire inexactes, ou ont-ils eu le souci de respecter très fidèlement ce qu’elle avait déclaré devant ses juges ? C’est à cette question que veut répondre l’étude présentée par Pierre Bouet et Olivier Desbordes, qui ont entrepris une comparaison rigoureuse des paroles de Jeanne traduites en latin, dans le dossier d’accusation, avec ses déclarations faites en français, telles que nous les connaissons par la minute française du procès. Cette première étude, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, a permis d’apprécier la qualité du travail effectué par les juges de Jeanne durant tout le procès.

    Joan of Arc was sentenced in Rouen, in May 19th, 1431, by a congregation of 51 ecclesiastics who fall in with the opinion of the Masters of the University of Paris. These masters were consulted by Pierre Cauchon who had make a folder for them, written in Latin, summarizing the main points of the charge and bringing as evidence the words that Jeanne had pronounced during the trial. No systematic study of the Latin translation of Joan statements have been made so far by Latin scholars to assess the quality and accuracy of the translation. Have Pierre Cauchon and his notaries betrayed Jeanne by tendentious or inaccurate translations, or have they been careful to observe very closely what she had said in front of her judges? This is the question that the study presented by Pierre Bouet and Olivier Desbordes will answer. They undertook a rigorous comparison of the words of Jeanne translated into Latin in the prosecution case and the statements she made in French as known in the minute française of the trial. The first study, which does not pretend to be exhaustive, was used to assess the quality of the work done by Joan’s judges throughout the trial.

    Texte intégral Le contexte des traductions latines Comparaison du Libellus et de l’Instrumentum Comparaison des transcriptions latines du Libellus et de l’Instrumentum avec les deux transcriptions de la minute française Le latin des transcriptions du Libellus et de l’Instrumentum Le déterminant unus L’emploi de la préposition de L’emploi de la préposition per L’emploi de la préposition pro L’omniprésence de quod L’interrogation directe et indirecte Le lexique Conclusion Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1Nous disposons aujourd’hui de deux sources différentes sur le procès de condamnation de Jeanne d’Arc en 1431. Nous possédons, d’abord, une transcription de la minute française des interrogatoires rédigée par Guillaume Manchon au jour le jour, avec le jeu des questions-réponses. Nous est également parvenu le procès-verbal officiel, rédigé pour l’essentiel en latin et constitué par Thomas de Courcelles et Guillaume Manchon : ce document contient 73 pièces officielles, dont la traduction latine de la minute française. Ces deux documents originaux, qui furent remis par Guillaume Manchon à Guillaume Bouillé en 1456, pour le second procès de Jeanne, ont disparu par la suite1. Nous avons conservé cependant deux versions presque intégrales de la minute française (les manuscrits d’Urfé et d’Orléans)2 et plusieurs copies du procès-verbal communément appelé l’Instrumentum.

    2Ces documents ont fait l’objet de travaux savants de la part d’historiens, de juristes et de canonistes, mais, à notre connaissance, ils n’ont jamais été étudiés d’un point de vue linguistique par des latinistes et par des spécialistes de l’ancien français3. Tel est notre propos aujourd’hui, même si ce que nous présentons n’est qu’une première approche de travaux qui prendront de nombreuses années.

    3Nous avons choisi d’étudier une partie de l’Instrumentum, qui est constitué de textes rédigés en latin selon des niveaux de langue très différents. Nous avons retenu le texte des interrogatoires de Jeanne, en vue de comparer la traduction latine des questions et réponses avec la minute française, dans l’espoir de pouvoir définir ce qui caractérise la langue latine de ces traductions, parfois qualifiée à tort de « latin vulgaire ».

    Le contexte des traductions latines

    4Guillaume Manchon a expliqué, lors du procès en nullité de 1456, dans quelles conditions avait été rédigée la minute française. Il reconnaît que c’est lui qui, en tant que notaire (tanquam notarius), a mis par écrit les questions posées à Jeanne et les réponses qu’elle leur a données. Il a précisé qu’il notait les responsa et excusationes de Jeanne en français, ajoutant qu’il n’était pas le seul à effectuer ce travail de notaire-greffier, puisque Guillaume Colles et Nicolas Taquel le faisaient également, notamment à partir du 14 mars. Selon le témoignage de Guillaume Manchon, d’autres clercs prenaient des notes, en particulier Jean Monnet, serviteur de Maître Jean Beaupère, qui fit office de notaire. Il y eut aussi d’autres doctores, qui discrètement notaient « ce qu’ils voulaient », en omettant certaines réponses de Jeanne.

    5Après le déjeuner, un certain nombre de notaires, de clercs, de docteurs et de juges se retrouvaient, au domicile de Pierre Cauchon, pour rédiger le compte rendu officiel de la séance. Les notaires s’accordaient pour établir le texte français le plus exact possible (fideliter scripsisse), en résistant à la pression de certains docteurs et juges. Quand il y avait désaccord (inter eos magna erat contentio), Guillaume Manchon rédigeait une note afin de demander une précision à Jeanne, le lendemain. Il semble donc que la minute française, comme cela a déjà été dit, reproduit très précisément les propos de Jeanne et que celle-ci a eu la possibilité d’en vérifier l’exactitude. À plusieurs reprises, en effet, elle renvoie au Registrum, dont elle demande la lecture, pour montrer qu’elle a déjà répondu à la question inutilement reposée. Le 24 mars 1431, on lui fit dans sa prison une lecture intégrale de ce Registrum in verbis gallicis : elle en accepta le contenu, en demandant seulement deux corrections, qui furent retenues.

    6Si Jeanne eut la possibilité de vérifier l’exactitude des propos qu’on lui attribuait, elle n’eut pas celle de contrôler la précision de la traduction latine qui en fut faite durant le procès. Nous savons, en effet, que deux traductions latines furent tirées de la minute française de Guillaume Manchon, qualifiée de Registrum. Il y eut d’abord la traduction de Jean d’Estivet, qui eut besoin des propos tenus par Jeanne pour confirmer la justesse de ses propres accusations. Jean d’Estivet, docteur en théologie, chanoine de Beauvais et de Bayeux, était le promoteur du procès : c’est lui qui, tel un avocat général, reçut mission d’établir les charges retenues contre Jeanne. Il rédigea à cette fin un Libellus en 70 articles, qui fut lu à Jeanne en deux jours, les 27 et 28 mars. Chaque accusation portée contre elle était suivie des extraits des interrogatoires qui étaient censés démontrer sa culpabilité. Ce Libellus fut donc rédigé « à chaud », après le procès préparatoire, qui dura du 9 janvier au 17 mars 1431 et qui inclut les interrogatoires supplémentaires effectués dans la prison de Rouen, du 10 au 17 mars, et avant le procès ordinaire, qui commença le 27 mars.

    7Ces traductions latines de Jean d’Estivet correspondent à plus de la moitié de la minute française. Le promoteur du procès laisse de côté toutes les affirmations de Jeanne qui n’allaient pas dans le sens du tribunal, puisqu’on ne pouvait s’en servir pour démontrer sa culpabilité. Le traducteur n’a sans doute pas effectué ce travail de synthèse entre le 18 et 25 mars. Tout au long des interrogatoires, il a dû prendre des notes et bénéficier des discussions qui chaque jour réunissaient les notaires pour établir le texte définitif en français. Durant ces séances de mise au point, dont certaines furent très animées, selon le témoignage de Guillaume Manchon, le poids des mots, français et latins, dut être au centre des échanges et faire l’objet de la plus grande attention. Nous savons, en effet, que certains clercs prenaient des notes, tantôt en français, tantôt en latin : on peut légitimement supposer que la mise au net du texte français officiel passa nécessairement par la mise au point, en parallèle, de la terminologie latine.

    8Quelques années plus tard, vers 1435, Thomas de Courcelles et Guillaume Manchon rassemblèrent tous les documents qui allaient constituer le procès-verbal officiel du procès, dit l’Instrumentum. La traduction latine de la minute française fut réalisée par l’un ou l’autre, ou peut-être conjointement par tous les deux. Quoi qu’il en soit, il est facile de constater que, dans la mesure où existe déjà la traduction des passages retenus par Jean d’Estivet, l’Instrumentum a repris le texte du promoteur. Quelques exemples suffiront à le montrer, bien que ce ne soit pas l’objet premier de cette communication4.

    Comparaison du Libellus et de l’Instrumentum

    9À propos de l’attitude de Jeanne lors des apparitions, les versions latines du Libellus et de l’Instrumentum présentent la même traduction de la minute française :

    U. 125 : et baisoit la terre, après leur partement, ou ilz avoient repposé.Lib. XLIX, 158 : Et osculabatur terram post eorum recessum, per quam transiverant.
    Inst. 125 : et osculabatur terram, super quam transierant, post recessum eorum.

    10De même, dans de très nombreux cas, les deux versions sont semblables à quelques mots près (remplacement de per quem modum par quomodo, de ille angelus par ipse angelus et de interrogata si par interrogata utrum) :

    U. 134 : Interroguee en quelle maniere l’angle apporta la couronne et s’il la mist sur la teste de son royLib. LI, 162 : Item, interrogata per quem modum ille angelus apportavit coronam et si posuerit super caput regis sui
    Inst
    . 134 : Interrogata quomodo angelus ipse apportavit predictam coronam et utrum ipse posuit super caput regis sui
    U. 134 : Respond : elle fut baillee a ung arcevesque, c’est assavoir a celui de Rains, comme il luy semble, en la presence du roy ; et ledit arcevesque la receust et la bailla au roy ; et estoit elle mesmes presenteLib. LI, 162-164 : Respondit quod ipsa corona fuit tradita uni archiepiscopo, videlicet archiepiscopo Remensi, sicut ei videtur, in presencia regis sui. Et dictus archiepiscopus recepit eam et tradidit regi suo, ipsamet Johanna ibi presente
    Inst. 134 : Respondit quod predicta corona fuit tradita uni archiepiscopo, videlicet archiepiscopo Remensi, prout ei videtur, in presencia regis sui ; et dictus archiepiscopus eam recepit et tradidit eidem regi suo ; et ipsamet Johanna erat presens

    11Nous trouvons de nombreuses expressions originales, qui montrent que l’Instrumentum s’est servi du Libellus pour établir sa traduction latine. Ainsi l’expression « on ne trouvera la paix si ce n’est par le bout de la lance » a été traduite par le Libellus : reperire pacem nisi per butum lancee, en créant un hapax, le terme butus, qui n’existe pas plus en latin médiéval qu’en latin classique, étant une latinisation du mot français « bout ». L’Instrumentum, qui corrige parfois le latin de Jean d’Estivet, a employé la même expression que le Libellus : per butum lancee. Nous verrons d’ailleurs que la plupart des calques latins d’un terme français se trouvent dans le Libellus, pour être repris ensuite dans l’Instrumentum.

    U. 105 : on n’y trouveroit point de paix, se ce n’estoit par le bout de la lance.Lib. LVI, 144 : non in hoc reperiretur pax, nisi esset per butum lancee.
    Inst. 105 : non reperiretur pax nisi per butum lancee.

    12L’Instrumentum a, cependant, le souci d’améliorer la latinité du Libellus, tout en voulant rester un quasi-décalque de la minute française. Les écarts sont minimes et parfois peu significatifs : il remplace un anaphorique par un autre, ajoute une précision ou préfère une expression plus correcte.

    • L’Instrumentum change des pronoms adjectifs démonstratifs et des anaphoriques :

      Lib. LVI, 142 : dicta Katherina > Inst. 104 : illa Katherina
      Lib. LVI, 142 : unam dominam > Inst. 104 : quandam dominam
      mais Lib. LI, 162 : ipsa corona > Inst. 134 : corona predicta

    • Il apporte une précision topographique ou géographique :

      Lib. VIII, 90 : ad villam Novum Castrum > Inst. 46 : ad villam de Novo Castro, in Lotharingia
      Lib. VIII, 90 : ad villam Novum Castrum > Inst. 46 : ad villam de Novo Castro, in Lotharingia
      Lib. LVII, 168 : transeundi fossata > Inst. 141 : transeundi fossata ville Parisiensis

    • Il remplace des tournures un peu rudes par des expressions plus correctes :

      Lib. II, 140 : sciebat animum illorum > Inst. 100 : cognoscebat animos illorum
      Lib. XL, 142 : veniebat infra bonas villas > Inst. 102 : erat in bonis villis
      Lib. II, 140 : multe gentes videbant > Inst. 100 : multi videbant
      Lib. LI, 168 : habebat bonum odorem > Inst. 139 : erat boni odoris
      Lib. LI, 168 : de ibiaccedendo > Inst. 140 : de eundo illuc
      Lib. LI, 168 : ante Parisius > Inst. 140 : ante villam Parisiensem
      Lib. LI, 162 : interrogata per quem modum > Inst. 134 : interrogata quomodo
      Lib. LI, 168 : interrogata si > Inst. 139 : interrogata utrum

    • Il arrive souvent que certains changements soient peu significatifs :

      Lib. LI, 164 : interrogata de die et hora > Inst. 135 : interrogata quo die et qua hora
      Lib. X, 90 : hora quasi meridiei > Inst. 47 : quasi meridiana hora
      Lib. X, 90 : tempore estivali > Inst. 47 : tempore estivo
      Lib. LI, 164 : ipsamet Johanna ibi presente > Inst. 134 : ipsamet Johanna erat presens

    13Mais parfois l’Instrumentum donne une précision non traduite par le Libellus et qui se trouve dans la minute, ce qui confirme que la traduction de Guillaume Manchon et / ou de Thomas de Courcelles est une reprise du Libellus tout en prenant en compte la minute française :

    U. 105 : pour faire paix qui luy sembloit que on n’y trouveroit point de paixLib. LVI, 144 : pro faciendo pacem, quod non in hoc reperiretur pax
    Inst. 105 : pro faciendo pacem, quod sibi videbatur quod non reperiretur pax

    14L’Instrumentum peut également apporter une précision d’ordre lexical, pour mieux traduire le texte français de la minute :

    U. 141 : qui vouloient faire une escarmuche ou une vaillance d’armesLib. LI, 168 : qui volebant facere unam escharmuscham, seu unam valenciam armorum
    Inst. 141 : qui volebant facere unam invasionem, gallice une escarmouche, vel unam valenciam armorum
    U. 96 : C’estoit de blans satinsLib. XX, 136 : hoc erat de albo satino
    Inst. 96 : erat de albis satinis, gallice de blans satins

    15Nous avons constaté que l’auteur ou les auteurs de l’Instrumentum pouvaient parfois modifier le texte et du Libellus et de la minute, pour transformer les réponses de Jeanne. Ainsi, alors que le Libellus traduit fidèlement la minute, selon laquelle Jeanne alla à Neufchâtel, chez une femme dite La Rousse, où elle s’employa au ménage de la maison sans se rendre dans les champs pour mener le bétail, l’Instrumentum transforme le témoignage, en s’appuyant sur d’autres réponses de Jeanne. La phrase qui concernait les quinze jours où Jeanne demeura chez La Rousse se rapporte désormais à ses occupations in domo patris.

    O. 91 : ou elle demeura par quinze jours. En laquelle maison elle faisoit les negoces de ladicte maison et ne alloit point aux champs garder les brebis ne aultres bestesLib. VIII, 90 : et ibi stetit quasi per XV dies, vacando erga negocia domus, nec ibat ad campos
    Inst. 46 : ubi stetit quasi per quindecim dies, addens ulterius quod, dum esset in domo patris, vacabat circa negocia familiaria domus nec ibat ad campos cum ovibus et aliis animalibus

    16Seule une étude exhaustive du texte du Libellus et de la partie correspondante de l’Instrumentum permettrait de mieux définir la dette de Thomas de Courcelles et de Guillaume Manchon à l’égard de Jean d’Estivet. Le corpus que nous avons étudié confirme, d’une part, que les auteurs de l’Instrumentum se sont constamment servis du Libellus rédigé par le promoteur Jean d’Estivet, et, d’autre part, que cette reprise textuelle a été réalisée en prenant en compte le texte de la minute française.

    Comparaison des transcriptions latines du Libellus et de l’Instrumentum avec les deux transcriptions de la minute française

    17Cette comparaison entre les deux transcriptions de la minute française et les deux traductions latines du Libellus et de l’Instrumentum n’est nullement exhaustive. Le corpus étudié est toutefois assez important pour que les faits linguistiques mis en évidence soient, pour l’essentiel, confirmés par des études ultérieures.

    18En premier lieu, nous constatons un changement important entre la minute française, sous la responsabilité du notaire, et l’Instrumentum, qui est le rapport officiel en latin effectué sous la responsabilité de l’évêque Pierre Cauchon : de ce fait, on passe de la troisième personne, « Monseigneur de Beauvais », à la première personne, « Nous, évêque de Beauvais ».

    U. 175 : pour ce qu’elle a dit a monseigneur de BeauvezLib. : rien
    O. 199 : pour ce qu’elle a dit a monseigneur de BeauvoysInst. 175 : responrebat nobis, episcopo predicto
    U. 147 : pour ce qu’elle avoit dit que monseigneur de Beauvez ce meictoit…Lib. : rien
    O. 173 : pour ce qu’elle avoit dit que monseigneur de Beauvoys se metoitInst. 147 : quia dixerat quod nos, episcopus predictus ponebamus nos

     

    191) L’étude comparative que nous avons effectuée sur une grande partie du corpus relatif aux interrogatoires de Jeanne nous permet d’affirmer en tout premier lieu que les traducteurs ont eu le souci permanent de rendre le plus précisément les mots et expressions de Jeanne, au prix d’un « massacre » d’une langue latine qui eût pu être tout simplement correcte. Le latin des traducteurs est une langue spéciale, que l’on pourrait qualifier de langue de transposition. En voici quelques exemples simples empruntés au manuscrit d’Urfé et à l’Instrumentum :

    U. 97 : compaignons de guerre > Inst. 97 : socii guerre ; cf. Lib. XX, 138 : socii guerre

    U. 97 : prenoit de novel > Inst. 97 : de novo assumebat ; cf. Lib. XX, 136 : caperet de novo

    U. 112 : depuis ce lieu > Inst. 112 : depost illum locum ; cf. Lib. XXXIII, 148 : ab illo loco

    U. 135 : il estoit haulte heure > Inst. 135 : erat hora alta ; cf. Lib. LI, 164 : erat alta hora

    U. 155 : entre deux pieces de boys > Inst. 155 : inter duas pecias nemoris ; cf. Lib. XXXI, 180 : inter duas pecias bosci

    U. 165 : de tout son povoir > Inst. 165 : ex toto posse suo

    U. 165 : empescher d’aler > Inst. 165 : impediri de eundo

    U. 168 : la meictre si bas > Inst. 168 : de ponendo eam ita basse ; cf. Lib. XV, 190 : venire ita basse

    U. 170 : gens d’armes > Inst. 170 : homines armorum ; cf. Lib. LIX, 194 : gentes armorum

    U. 172 : veu que > Inst. 172 : viso quod ; cf. Lib. LVIII, 194 : viso quod

    U. 176 : en fait de guerre > Inst. 176 : ad aliquod factum guerre ; cf. Lib. XX, 198 : in facto guerre

    U. 111 : Interroguee s’elle fist selle saillie du commandement de sa voixInst. 111 : Interrogata utrum fecit illam salicionem de precepto vocis sue
    cf. Lib. XXXIII, 148 : Interrogata si fecit exitum de Compendio de precepto vocum suarum
    U. 111 : sans ce que ses annemis le sceussent gueiresInst. 111 : absque hoc quod inimici ejus aliquid scirent
    U. 112 : luy fut dit par ses voisInst. 112 : fuit eidem dictum per suas voces
    cf. Lib. XXXIII, 148 : fuit ei dictum per voces
    U. 112 : avoit… demandé sçavoir l’eureInst. 112 : petiverat… scire horam
    cf. Lib. XXXIII, 150 : pecierat scire horam
    U. 115 : donnerent de l’argent du royInst. 115 : dederunt sibi ex pecuniis ejusdem regis sui (partitif)
    cf. Lib. LV, 152 : dederunt ei de argento regis
    U. 139 : pour donner secours aux bonnes gens d’OrleansInst. 139 : pro dando succursum bonis gentibus de villa Aurelianensi
    cf. Lib. LI, 166 : pro dando succursum bonis gentibus de Aurelianis
    U. 144 : estre mis a feu et a sancInst. 144 : poni ad ignem et sanguinem
    cf. Lib. XLI, 170 : poni ad ignem et sanguinem
    U. 152 : et ne valoit rien ledit cheval a chevaucher pour elleInst. 152 : nec valebat dictus equus ad equitandum pro ipsa
    U. 175 : a respondu tout le plus vray qu’elle a sceuInst. 175 : respondit totum verius quod potuit

     

    202) Il arrive assez souvent que le latin développe le texte français, soit pour ajouter une indication géographique, soit pour préciser le sens d’un pronom ou d’un article, soit pour expliciter un terme latin rare ou calqué sur le mot français :

    • adjonction d’une indication géographique :
    U. 99 : chieux son hosteInst. 99 : in domo hospitis sui in villa Aurelianensi
    cf. Lib. LII, 138 : penes hospitem suum apud Aurelianis
    U. 127 : aler a VaucouleurInst. 127 : pro eundo ad oppidum de Vallecoloris
    cf. Lib. X, 160 : ad eundum ad villam de Vaucoulour
    U. 170 : elle offry a Saint DenisInst. 170 : obtulit in ecclesia Sancti Dionisii in Francia
    cf. Lib. LIX, 194 : obtulit Sancto Dionisio
    • précision d’un article ou d’un pronom, voire adjonction d’une indication sous-entendue en vue d’éviter toute ambiguïté :
    U. 95 : s’elle le deust avoir fait
    O. 137 : si elle l’eust deu faire
    Lib. XVI, 136 : si debuisset mutare hujusmodi habitum
    Inst. 95 : si ipsa debuisset hujusmodi vestem muliebrem assumere
    U. 101 : a l’anel qu’elle portoit
    O. 141 : a l’anel qu’elle portoit
    Lib. : rien
    Inst. 101 : illum anulum quem ipsa Johanna portabat in digito
    U. 107 : qu’elle ne saillist
    O. 147 : qu’elle ne saillist
    Lib. XLI, 146 : quod non saltaret
    Inst. 107 : ne saltaret de illa turri
    U. 107 : fu blecee
    O. 147 : elle fut blecee
    Lib. XLVI, 146 : fuit lesa post saltum de turre de Beaurevoir
    Inst. 107 : fuit lesa ex illo saltu
    U. 107 : quant elle sceut les Anglois venir
    O. 147 : quand elle sceust les Angloys venir
    Lib. XLI, 146 : quando ipsa scivit Anglicos venisse
    Inst. 107 : quando scivit Anglicos venire ad ipsam pro habendo eam
    U. 114 : en icelluy estaindart
    O. 151 : en icelluy estandard
    Lib. LVIII, 150 : in illo estandart, seu vexillo
    Inst. 114 : in vexillo quod ipsa deportabat
    U. 121 : qui apporta le signe
    O. 157 : qui apporta le signe
    Lib. LI, 156 : qui apportavit signum
    Inst. 121 : qui detulit signum ad regem suum, de quo superius fit mencio
    U. 126 : Interroguee des songes de son pere
    O. 161 : Interroguee des songes de son pere
    Lib. X, 160 : Interrogata de somniis patris sui concernentibus eam et suum recessum
    Inst. 126 : Interrogata… primo de sompniis que pater suus dicebatur habuisse de ipsa, antequam recederet a domo ejus
    U. 140 : de croire que c’estoit ung angle
    O. 169 : de croire que c’estoit ung ange
    Lib. LI, 168 : de credendo quod erat unus angelus qui apparebat
    Inst. 140 : ad credendum quod esset unus angelus qui hanc coronam apportaverat
    U. 160 : en l’onneur de celle qui se apparut a elle
    O. 185 : en l’honneur de celle qui se apparut a elle
    Lib. : rien
    Inst. 160 : ad honorem illius sancte Katherine que se ostendit sibi, seu que sibi apparet
    U. 170 : a quelle fin elle les offry
    O. 195 : a quelle fin elle les offrit
    Lib. LIX, 194 : ad qualem finem ipsa eadem arma obtulit
    Inst. 170 : ad quem finem eadem arma obtulit
    U. 178 : en l’arbre
    O. 201 : en l’arbre
    Lib. XLIX, 200 : in illa arbore de qua alias dictum est
    Inst. 178 : in arbore de qua superius dictum
    U. 173 : elle leur demanda se
    O. 197 : elle leur demanda se
    Lib. LVIII, 196 : peciit ab eisdem sanctis si
    Inst. 173 : ab eisdem duabus sanctis petivit si
    • explicitation d’un terme rare, parfois calqué sur le français et très souvent précisé par le mot français avec le tour in gallico ou gallice :
    U. 96 : c’estoit de blans satins
    O. 137 : c’estoit de blans satins
    Lib. X, 136 : erat de albo satino
    Inst. 96 : erat de albis satinis, gallice de blans satins
    U. 111 : avant qu’elle feist aucune saillie
    O. 149 : avant qu’elle feist aulcune saillye
    Lib. 148 : rien
    Inst. 111 : antequam inde faceret exitum seu aliquam salicionem
    U. 113 : s’elle avoit eu voix de partir et faire celle saillie
    O. 151 : se elle avoit eu voix de partir et faire celle saillye
    Lib. II, 150 : an habuerat vocem revelacionis de faciendo predictum exitum
    Inst. 113 : utrum habuerat vocem seu revelacionem de recedendo et faciendo illam salicionem
    U. 113 : jusques au logeis des Bourguegnons
    O. 151 : jusques au logis des Bourguignons
    Lib. II, 150 : usque ad logeamenta Burgundorum
    Inst. 113 : usque ad castra seu logias Burgundorum
    U. 147 : ce meictoit en danger
    O. 173 : se metoit en danger
    Lib. : rien
    Inst. 147 : ponebamus nos in magno periculo, gallice en grant dangier
    U. 166 : tant que il brannera presque tout le royaume de France
    O. 191 : tant que il brannera prezque tout le royaulme de France
    Lib. : rien
    Inst. 166 : quod in hoc nutabit, gallice branlera, totum regnum Francie
    U. 168 : a veu les fees
    O. 193 : a veu les fees
    Lib. V, 192 : vidit fata, seu fatales dominas
    Inst.
    168 : vidit Fatales dominas, gallice les faees
    U. 170 : ung blanc harnas entier
    O. 193 : ung blanc harnoys entier
    Lib. LIX, 192 : unum album hernesium integrum
    Inst. 170 : album harnesium suum, gallice un blanc harnois, integrum
    U. 104 : que le roy lui baillast des heraulx et trompectes pour faire crier
    O. 143 : que le roy luy baillast des heraulx et trompettes pour faire crier
    Lib. LVI, 142 : quod rex suus traderet eidem Katherine de heraldis et trompetis pro exclamari faciendo
    Inst. 104 : quod rex suus ei tradere haberet heraldos et tubicines seu trompetas ad faciendum proclamari
    U. 113 : elle passa par le pont et par le boulevart
    O. 151 : elle passa par le pond et boulevert
    Lib. II, 150 : per boscum reversum, bolvart gallice, et ivit
    Inst. 113 : transivit per pontem et per boulovardum, gallice boulovart
    U. 115 : estoit ung demi coursier
    O. 153 : sur ung demy coursier
    Lib. LV, 152 : super unum semi-coursarium
    Inst. 115 : erat unus medius emissarius, gallice ung demi coursier
    U. 115 : sans les trotiers
    O. 153 : sans les trotiers
    Lib. LV, 152 : preter trotarios
    Inst.
    115 : absque trotariis
    U. 141 : qui vouloient faire une escarmuche ou une vaillance d’armes
    O. 169 : qui voulloyent faire une escarmouche ou une vaillance d’armes
    Lib. LVII, 168 : qui volebant facere unam escharmuscham, seu unam valenciam armorum
    Inst. 141 : qui volebant facere unam invasionem, gallice une escarmouche, vel unam valenciam armorum
    U. 167 : de avoir une chemise de femme et un queuvrechief en sa teste
    O. 191 : d’avoir une chemise de femme et coeuvrechef en sa teste
    Lib. XV, 190 : habendi unam camisiam muliebrem et unum capitegium in capite suo
    Inst. 167 : de habendo unam camisiam muliebrem et unum capitegium in capite suo

     

    213) La précision supplémentaire peut avoir une importance pour le procès en donnant une portée plus grande à la déclaration de Jeanne, mise ainsi en accusation plus gravement. Ainsi l’expression banale ce avoit fait faire est traduite par fecerat fieri illam resuscitationem pour faire de Jeanne une faiseuse de miracles. Jean d’Estivet n’avait pas retenu ce fait.

    U. 103 : ce avoit elle fait faire
    O. 143 : ce avoit elle faict
    Lib. : rien
    Inst. 103 : ipsa fecerat fieri illam resuscitacionem
    U. 103 : l’enfant… qu’elle ala visiter
    O. 143 : l’enfant… que elle alla visiter
    Inst. 103 : puer quem ipsa suscitavit

    22La traduction latine rappelle que Jeanne se tenait près de l’autel, en ajoutant « lors de la consécration du roi à Reims », ce que ne rappellent pas la minute ni la traduction de Jean d’Estivet.

    U. 102 : fut assés pres de l’autel
    O. 141 : fust assez prez de l’aoustel
    Lib. LVIII, 140 : satis prope de altare
    Inst. 102 : erat satis prope altare, dum rex suus consecraretur

    23De même de nombreuses expressions, qui révélaient une proximité entre Jeanne et Marie, Dieu et les saints, sont supprimées dans la traduction latine.

    U. 103 : nostre Dame
    O. 143 : nostre Dame
    Lib. : rien
    Inst. 103 : beate Marie – beatam Virginem – nostra Domina
    U. 166 : a nostre Sire […] a nostre Dame
    O. 191 : a nostre Seigneur […] a nostre Dame
    Lib. : rien
    Inst. 166 : ad Deum […] ad beatam Mariam
    U. 172 : par nostre Seigneur
    O. 195 : par nostre Seigneur
    Lib. LVIII, 194 : ex parte Dei
    Inst. 172 : ex parte Dei

    24Certaines réponses spontanées de Jeanne sont même traduites dans une langue canonique ou liturgique.

    U. 102 : elle recepvoit souvent le sacrement de confession et de l’autel
    O. 143 : elle recepvoit souvent le sacrement de confession et de l’aoustel
    Lib. XL, 142 : ipsa sepe recipiebat sacramentum penitencie et eucaristie
    Inst. 102 : sepe reciperet sacramentum eucaristie et penitentie
    U. 97 : s’elle y en a point veu gecter
    O. 139 : se elle y en a point veu gecter
    Lib. XX, 138 : si viderit super eos aquam projici
    Inst. 97 : an vidit eos aspergi aqua benedicta

     

    254) Parfois la traduction omet des expressions sans pour autant modifier le sens et la portée de l’énoncé :

    U. 96 : les gens d’armes et autres gens de guerre
    O. 136 : les gens d’armes et aultres gens de guerre
    Lib. XX, 136 : gentes armorum et alie gentes guerre
    Inst. 96 : alie gentes armorum
    U. 107 : qu’elle fist bonne chiere et qu’elle gariroit
    O. 147 : qu’elle feist bonne chere, et qu’elle gariroit
    Lib. XLVI, 146 : quod faceret bonum vultum et quod sanaretur
    Inst. 107 : quod faceret bonum vultum
    U. 129 : elle passeroit la mer pour le aler querir et admener dedans trois ans
    O. 163 : elle passeroit la mer pour le aller querir a puissance en Engleterre et admener dedens troys ans
    Lib. XXXIII, 162 : transiret mare pro eundo quesitum eum et adducendo infra tres annos
    Inst. 129 : transiret mare pro eundo quesitum ipsum
    U. 138 : Interroguee se au partement elle demoura joyeuse, ou effree et en grant paour
    O. 167 : Interroguee se au partement elle demoura joyeuse, ou effroyee et en grand paour
    Lib. LI, 166 : Interrogata si in recessu ipsa remansit gaudens, vel si fuit turbata et in magno timore
    Inst. 138 : Interrogata utrum in illo recessu angeli ipsa remansit gaudens
    U. 139 : Interrroguee se celle couronne fleuroit point bon et avoit bon odeur
    O. 169 : Interrroguee se celle couronne fleuroit point bon et avoit bon odeur
    Lib. LI, 168 : Interrogata si illa corona habebat bonum odorem
    Inst. 139 : Interrogata an eadem corona erat boni odoris
    U. 158 : et je le prendray et mesmes le chaperon de femme pour aler ouyr messe
    O. 183 : et je le prendray ; et mesme le chapperon de femme, pour aller ouyr messe
    Lib. XV, 182 : et similiter capucium muliebre et ipsa accipiam pro audiendo missam
    Inst. 158 : et ego accipiam pro eundo auditum missam
    U. 178 : on fist point floter ou tournier son estaindart au tour de la teste de son roy
    O. 201 : on feist point flotter ou tournyer son estandard autour de la coste de son roy
    Lib. LVIII, 200 : fecerit suum vexillum circuire caput regis sui, ventilando
    Inst. 178 : fecit ventilari suum vexillum circa caput regis sui, dum consecrabatur Remis

     

    265) Il peut arriver que le traducteur ait une distraction et commette une erreur :

    U. 100 : ilz baisoient… ses vestemens
    O. 141 : ilz baisoyent… ses vestemens
    Lib. II, 140 : osculabantur vestes suas
    Inst. 100 : et tamen osculabantur manus ejus
    U. 100 : nous y fusmes IIII ou V jours
    O. 141 : nous y fusmes quattre ou cinq jours
    Lib. : rien
    Inst. 100 : fuerunt illic quinque aut sex diebus
    U. 146 : pour la turbacion des personnes
    O. 173 : pour la turbacion des personnes
    Lib. L, 172 : propter turbacionem carcerum
    Inst. 146 : propter turbacionem carcerum
    U. 162 : Interroguee comme elle congneust que c’estoit langaige d’angles
    O. 187 : Interroguee comme elle congnut que c’estoit langaige d’angelz
    Lib. XXXIV, 186 : Interrogata quomodo credidit quod erat ydioma angelorum
    Inst. 162 : Interrogata qualiter cognovit quod erant angeli
    U. 171 : elle les a fait paindre tielz qu’ilz viennent a elle
    O. 195 : elle les a faict paindre telz que ilz viennent a elle
    Lib. LVIII, 194 : faciebat eosdem angelos depingi tales sicut veniebant ad eam
    Inst. 171 : fecerit depingi illos angelos qui veniunt ad ipsam

     

    27Une telle comparaison entre le texte français des interrogatoires de Jeanne et la traduction latine qui en fut effectuée, soit par le promoteur Jean d’Estivet, soit par les notaires Guillaume Manchon et Thomas de Courcelles, quelques années après 1431, est suffisamment riche pour nous permettre de définir linguistiquement la nature de ce latin.

    Le latin des transcriptions du Libellus et de l’Instrumentum

    28La première observation qui s’impose, c’est que, contrairement à ce que l’on a pu écrire5, le latin des interrogatoires n’est pas à proprement parler du latin « vulgaire ». Sans doute les rédacteurs ne renient-ils rien des acquis de la latinité médiévale : ils recourent volontiers à des constructions qui, bien qu’elles soient consacrées par un long usage, dérogent peu ou prou aux normes du latin littéraire – classique ou médiéval – et constituent autant de « vulgarismes ». Encore convient-il d’observer que cette syntaxe, si incorrecte qu’elle paraisse aux yeux de latinistes de profession, est parfaitement maîtrisée et qu’elle atteste, par exemple dans l’expression de l’interrogation indirecte6, une richesse de moyens insoupçonnée.

    29Mais plus encore que ces violations répétées des normes classiques, ce qui caractérise le latin de cette translation, c’est l’aspect « roman », voire français, que lui confèrent ses nombreux tours de phrase, termes et périphrases calqués. Aussi laisserons-nous de côté les vulgarismes « traditionnels », ceux qu’on retrouve dans l’œuvre de maint prosateur médiéval et qui remontent, pour certains, à l’Antiquité tardive, pour nous intéresser exclusivement à ceux qui nous apparaissent comme de purs calques du français.

    Le déterminant unus

    30Unus, substitué parfois à quidam, s’emploie plus souvent encore avec la valeur de l’article indéfini « un » du français7. Il suffit de citer :

    U. 48 : elle estoit une paovre femme qui ne sçauroit chevaucher ne faire ne demener la guerreInst. 48 : erat una pauper filia que nesciret equitare nec ducere guerram
    U. 141 : qui vouloient faire une escarmuche ou une vaillance d’armesInst. 141 : qui [nobiles] volebant facere unam invasionem, gallice une escarmouche, vel unam valenciam armorum
    cf. Lib. LVII, 168
    U. 167 : il luy donnent la grace de avoir une chemise de femme et un queuvrechief en sa testeInst. 167 : dent sibi graciam de habendo unam camisiam muliebrem et unum capitegium in capite suo
    cf. Lib. XV, 190

    L’emploi de la préposition de

    31La préposition de connaît un développement remarquable au détriment de plusieurs autres constructions :

     

    321) la construction appositionnelle du type urbs Roma a pratiquement disparu au profit du génitif explicatif urbs Romae, mais plus communément de la préposition de, suivie du toponyme en langue vernaculaire ou latinisé :

    Inst. 53 : apud villam Sancti Dionisii in Francia (type urbs Romae)

    Inst. 48 : oppidum de Vallecoloris

    Inst. 77 : apud villam de Coulenges les Vigneuses

    Inst. 51 : apud villam de Chasteau Chinon8

    Inst. 76 : apud villam de Chinon et Pictavis

    Inst. 79 : bastillia de Ponte, mais Inst. 78 : ad bastiliam Pontis

     

    332) la préposition de exprime la relation d’appartenance également attachée

    34a) au génitif :

    Inst. 73 : Ego non nomino vobis vocem de sancto Michaele9

    mais Inst. 73 : postquam primo habuit vocem sancti Michaelis

    Inst. 40 : in ecclesia de Dompremi

    mais Inst. 111 : supra fossata ville Meleduni

    35b) à l’ablatif d’origine (seul ou avec les prépositions e / ex, a / ab)10 :

    Inst. 77 : unus mercator armorum de Turonis

    Inst. 76 : clerici de parte sua

    Inst. 66 : ab illis de sua progenie

    Inst. 147 : illis de Parisius

     

    363) cette même construction se substitue au génitif partitif :

    Inst. 66 : parum de jocis

    Inst. 75 : multum de lumine

    Inst. 101 : una librata de cirothecis

     

    374) la préposition de remplace la préposition ex pour exprimer la matière :

    Inst. 77 : feceruntque fieri duas vaginas, unam de vellere rubeo, gallice de velous vermeil, et aliam de panno aureo

    Inst. 78 : eratque coloris albi, de tela alba vel boucassino

    Inst. 78 : et erat fimbriatum de serico

    Inst. 96 : interrogata de qua materia fecerunt eos [sc. pannoncellos] fieri

     

    385) elle s’insinue devant le complément de verbes dont l’équivalent français requiert « de »11 :

    U. 44 : il avoit […] requis […] de se adjoindre au procez

    Inst. 44 : requisiveramus12 de se adjungendo presenti processui

    U. 55 : advisez bien de ce que dictes estre mon juge

    Inst. 55 : advertatis bene de hoc quod dicitis vos esse meum judicem

    U. 67 : suis contente de cestuy cy

    Inst. 67 : contentor de ista [sc. veste]

    U. 97 : elle n’est pas advisee maintenant de en respondre

    Inst. 97 : ego non sum nunc advisata de respondendo

    U. 157 : certiffiés moy de oyr messe

    Inst. 157 : certificetis me de audiendo missam

    U. 79 : rien

    Inst. 79 : fuit lesa de una sagicta (complément de moyen)

     

    396) la préposition de peut introduire le complément d’un comparatif de supériorité :

    U. 62 : elle seroit la plus dolente du monde

    Inst. 62 : ego essem magis dolens de toto mundo

     

    407) le « de » partitif français se retrouve dans le latin de la translation :

    U. 65 : les gens malades des fiebvrez en [fontaine] boyvent ; et mesmes en a veu aller querir

    Inst. 65 : infirmi febricitantes potant de illo fonte et vadunt quesitum de aqua illius

    U. 96 : les aucuns compaignons de guerre en firent faire

    Inst. 96 : aliqui de sociis guerre fecerunt fieri de illis pannoncellis

    U. 115 : luy donnerent de l’argent du roy

    Inst. 115 : dederunt sibi ex pecuniis ejusdem regis sui

    Cf. Lib. LV, 152 : dederunt ei de argento regis sui

    L’emploi de la préposition per

    41L’emploi de la préposition per reflète une réalité plus française que latine.

     

    421) elle introduit généralement le complément d’agent ; la distinction entre animés et inanimés n’a plus cours :

    U. 112 : luy fut dit par ses voix

    Inst. 112 : fuit eidem dictum per suas voces

    U. 117 : la delivra de la paine des clercs de par dela

    Inst. 117 : liberavit eam a pena que sibi fiebat per clericos de illa parte

    U. 154 : ses responses soient […] examinees par les clercs

    Inst. 154 : ejus responsiones […] examinentur per clericos

     

    432) la préposition per se substitue également à l’ablatif instrumental de la question qua :

    U. 113 : s’elle passa par le pont

    Inst. 113 : utrum transiverit […] per pontem Compendii

    L’emploi de la préposition pro

    44L’emploi répété de la préposition pro suivie du gérondif13 dans l’expression du but ne semble dû qu’à la fréquence du tour équivalent français « pour » + infinitif14 :

    U. 49 : pour la mener en France

    Inst. 49 : pro ducendo eam ad Franciam

    U. 65 : les malades […] vont a l’arbre pour leur esbattre

    Inst. 65 : infirmi […] vadunt ad arborem pro spaciando

    U. 129 : pour le aler querir

    Inst. 129 : pro eundo quesitum ipsum

    U. 158 : pour aler ouyr messe

    Inst. 158 : pro eundo auditum missam15

    45Ailleurs la construction française a imposé pro aux dépens de l’usage latin :

    U. 66 : faisoit des chappeaux pour nostre Dame de Dompremy

    Inst. 66 : faciebat […] serta pro ymagine beate Marie de Dompremi

    46Certaines locutions temporelles formées avec pro n’ont pas d’autre légitimité grammaticale que celle qu’elles tirent de leur conformité avec leurs équivalents français :

    Inst. 48 : pro illa vice ; Inst. 67 : pro illo die ; Inst. 79 : protunc

    L’omniprésence de quod

    471) L’omniprésence de quod n’est pas due seulement au mode d’énonciation : questions et réponses sont en règle générale rapportées au discours indirect et la proposition infinitive est supplantée, sans disparaître absolument, par la complétive introduite par quod.

    U. 40 : du surnom n’en sçait riens

    Inst. 40 : de cognomine autem suo dicebat se nescire

    U. 48 : respondit qu’elle luy apprint a se bien gouverner

    Inst. 48 : dixit quod docuit eam se bene regere

    U. 48 : et luy disoit […] qu’elle partist

    Inst. 48 : illa vox sibi dicebat […] quod opportebat ipsam Johannam recedere

    Cf. Inst. 81-82 : Deus volebat ipsum obedire et Deus volebat quod ipse comes obediret

     

    482) La conjonction quod empiète également sur les emplois de ut16 :

    U. 128 : interroguee se la voix lui commanda qu’elle prinst abit d’omme

    Inst. 128 : interrogata utrum vox sibi preceperit quod acciperet habitum virilem

     

    493) Les complétives finales désignant l’action voulue ou désirée sont introduites par quod suivi du subjonctif :

    U. 41 : requise qu’elle dist Pater Noster

    Inst. 41 : requisita per nos quod diceret Pater Noster

    U. 47 : respondit : Passez oultre

    Inst. 47 : dixit interroganti quod ipse transiret ultra

    U. 60 : les voix luy ont dit qu’elle die aulcunes choses au roy et non pas a luy

    Inst. 60 : voces dixerunt michi quod aliqua dicam regi et non vobis

    U. 63 : vouldroit que chascun l’entendist aussy bien comment elle

    Inst. 63 : vellet quod quilibet intelligeret eque bene sicut ipsa

     

    504) Certains noms ou locutions qui s’emploient normalement avec une complétive introduite par ut se rencontrent ici construits avec quod :

    U. 64 : respond qu’elle avoit bonne volunté que le roy eust son royaulme

    Inst. 64 : respondit quod habebat magnam voluntatem […] quod rex suus haberet regnum suum

    U. 179 : c’estoit bien raison que il fust a l’onneur

    Inst. 179 : bene racionis erat quod haberet honorem17

     

    515) Quod sert à forger de nouvelles conjonctions imitées du français :

    52Ad hoc quod (afin que)18 :

    U. 77 : rien

    Inst. 77 : interrogata an umquam fecerit deprecacionem ad hoc quod ille ensis esset melius fortunatus

    53Ad finem quod (afin que) :

    U. 148 : et vous en advertis afin que […] je fais mon debvoir de vous le dire

    Inst. 148 : ego adverto vos ad finem quod […] ego facio debitum meum de dicendo vobis19

    54De hoc quod (de ce que) :

    U. 170 : interroguee quel garand et quel secours elle se actend avoir de nostre Seigneur de ce qu’elle porte habit d’omme

    Inst. 170 : interrogata qualem garantisacionem et qualem succursum exspectat habere a Domino de hoc quod portat habitum virilem

    55Propter hoc quod (pour ce que) :

    U. 171 : les offrit a Saint Denis, pour ce que c’est le cry de France

    Inst. 171 : obtulit ea Sancto Dionisio propter hoc quod est clamor Francie

    56Absque hoc quod (sans que) :

    U. 111 : entra en la ville sans ce que ses annemis le sceussent gueires

    Inst. 111 : intravit villam absque hoc quod inimici ejus aliquid scirent

    57Viso quod (vu que) :

    U. 172 : veu qu’il luy estoit commandé par nostre Seigneur qu’elle prinst cel estaindart

    Inst. 172 : viso quod sibi preceptum erat ex parte Dei quod caperet illud vexillum

     

    586) Quod tient lieu de mot outil entre des subordonnées coordonnées :

    U. 65 : depuis qu’elle a esté grande et qu’elle a eu entendement

    Inst. 65 : postquam fuit grandior et quod habuit discrecionem

    U. 61 : se ce n’estoit la volunté de Dieu et que nostre Seigneur le consentist

    Inst. 61 : nisi esset voluntas Dei et quod Deus consentiret

     

    597) Quod concourt à former un certain nombre de gallicismes de construction :

    60potest esse quod, fuit quod20

    L’interrogation directe et indirecte

    61Les rédacteurs des transcriptions latines ne respectent pas toujours la structure linguistique de la minute française : le discours direct ou indirect ou indirect libre est employé au gré du traducteur. De même, le jeu des temps entre présent (respondet) et parfait (respondit) varie de la même façon, même si le plus souvent le verbe respond est traduit généralement par respondit.

    62La particule qui sert à introduire une interrogation totale peut aussi bien être :

     

    631) interrogation simple :

    utrum : Inst. 115 : interrogata utrum habebat thesaurum

    an : Inst. 124 : interrogata an credebat bene agere in recedendo sine licentia

    si : Inst. 111 : interrogata si […] pulsate fuerint campane

    an…-ne : Inst. 128 : interrogata an capiendo habitum virilem ipsa credebatne

    utrum…-ne : Inst. 65 : interrogata utrum ducebatne animalia ad campos

    si…-ne : Inst. 61 : interrogata si possetne tantum facere

     

    642) interrogation double :

    an… aut non : Inst. 66 : nescit an viderit aut non

    an… vel : Inst. 72 : interrogata an ille sancte loquantur simul vel una

    an… vel an : Inst. 71 : interrogata an erat vox […] vel an erat vox

    utrum… vel non : Inst. 65 : nescit utrum inde sanentur vel non

    an utrum… vel non : Inst. 66 : nescit an utrum hoc esset verum vel non

    Le lexique

    65Pour rendre les termes propres à la civilisation du XVe siècle, le traducteur n’a pas voulu utiliser les termes latins correspondants, en raison des changements sémantiques, ou bien il n’avait pas présent à l’esprit l’équivalent latin. Il peut aussi arriver que le traducteur soit dans la nécessité d’inventer un néologisme, qui lui semble mieux adapté. Nous ne donnons ici que quelques exemples qui mériteraient une enquête lexicologique plus approfondie21.

    66Pannoncellus / pennoncellus (Instr. 97) :
    Étymologie : pannus « drap » ou penna « plume », « aile »
    pennoncellus / pannoncellus n’existe pas en latin médiéval : c’est peut-être une transcription de pennoncel « étendard » (XIIe siècle).

    67Abusare (Instr. 99) n’existe pas en latin.
    C’est vraisemblablement la transcription de abuser formé au XIVe siècle à partir d’abus.

    68Trumpeta (Instr. 104) n’existe pas en latin.
    C’est la transcription du mot trompecte forgé au XIVe siècle (1339) à partir de « trompe »

    69Butus (Instr. 105) n’existe pas en latin (per butum lancee).
    C’est sans doute la transcription du mot bout avec le sens de « coup »

    70Boulovardus / boulevardus (Instr. 113) est la transcription du mot français boulevart.
    Ce mot a été forgé à partir du néerlandais bolwerc signifiant « rempart » ; en latin, on aurait eu munitio, agger ou moenia.
    « Boulevart » au sens de rempart a été employé à partir du XVe siècle.

    Conclusion

    71Le texte latin du procès de condamnation de Jeanne d’Arc a été pour nous une découverte et nous a valu bien des surprises. Faute d’expérience, nous ne sommes pas encore suffisamment armés pour en juger justement. Le seul point de comparaison dont nous disposions est le latin des chrétiens. Eux aussi, parce qu’ils se souciaient avant tout d’exactitude et d’intelligibilité, ont introduit dans leurs traductions en latin des textes sacrés des hébraïsmes et des hellénismes. Selon toute apparence, Thomas de Courcelles et Guillaume Manchon ont pris avec la langue latine, qu’ils maîtrisaient au demeurant souverainement, de nombreux accommodements parce qu’ils entendaient donner de la minute française une version à la fois exacte, intelligible et la plus fidèle possible aux paroles de Jeanne. Quant à Jean d’Estivet, l’auteur du Libellus, il a partagé ce souci avec peut-être encore plus de scrupule.

    Notes de bas de page

    1 En 1456, G. Manchon remit d’abord certum papyri codicem, apud se repositum, in quo continetur tota notula processus […] in gallico et processum in latino […] conscriptum notariorum signis et subscriptionibus roboratum. Les procurateurs de la famille de Jeanne remirent également des documents originaux du premier procès, qui ne purent être transcrits en raison des radiationes, transpositiones, disconvenientiae et contrarietates et qui pourraient être le brouillon primitif de l’Instrumentum. Tous ces textes ont disparu. Cf. Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, P. Tisset (éd.), Paris, Klincksieck (Société de l’histoire de France), 1960-1971, 3 vol., t. I, p. XIX-XXVI (p. XXII) et Documents et recherches relatifs à Jeanne la Pucelle (Bibliothèque Elzévirienne, nouvelle série ; Études et documents), P. Doncœur, Y. Lanhers (éd.), 5 vol., t. I : La minute française des interrogatoires de Jeanne la Pucelle, d’après le réquisitoire de Jean d’Estivet et les manuscrits d’Urfé et d’Orléans, Paris – Melun, Librairie d’Argences, 1952, p. 9-28 (p. 12).

    2 Le manuscrit d’Urfé (Paris, BnF, ms. lat. 8838) contient le texte des interrogatoires en français à partir du 3 mars : c’est une copie de l’original ou une copie de copie effectuée à l’époque du procès ou peu après. Le manuscrit d’Orléans (Orléans, Bibliothèque municipale, 518) fut réalisé à la fin du XVe siècle ou au début du XVIe (entre 1498 et 1515).

    3 Paul Doncœur a effectué une comparaison entre tous ces documents français et latins pour constater des divergences entre l’Intrumentum et les autres sources (La minute française…, p. 19-41) : nous avons fait les mêmes constatations en apportant de nombreuses autres preuves qui confirment ces divergences.

    4 Nous utilisons l’édition de P. Tisset, Procès de condamnation… pour le texte latin de l’Instrumentum (abrégé en Inst.) et pour le texte français du manuscrit d’Urfé (abrégé en U.). Pour le texte latin du Libellus (Lib.) et le texte du manuscrit d’Orléans (O.) nous nous référons à l’édition de P. Doncœur, La minute française… : le chiffre arabe renvoie à la pagination de ces éditions.

    5 Cf. La minute française…, P. Doncœur (éd.), p. 23. L’auteur parle d’une « translation […] du français original en latin vulgaire ».

    6 Cf. infra : « L’interrogation directe et indirecte ».

    7 Ce fait de langue n’est pas propre au latin écrit dans la France de ce temps ; il se rencontre par exemple sous la plume de chroniqueurs italiens de langue latine : ibi pugnando in quadam scaramucia per unum militem de intrinsecis percussus est de quadam lancea (Muratori, RIS, VIII, c. 651).

    8 Ce toponyme est latinisé en Inst. 76 : dum esset Turonis vel in Chaynone, gallice a Chinon.

    9 Nous notons ce même passage du génitif à l’ablatif prépositionnel dans Inst. 60 : habeo majorem metum deficiendi, dicendo aliquid quod displiceat illis vocibus, quam ego habeam de respondendo vobis / U. 60 : ay greigneur paour de dire quelque chose qui leur desplaise, que je n’ay de respondre a vous. La construction latine s’ajuste très exactement au français.

    10 Cette observation vaut pour les noms de personnes, latinisés ou non : Inst. 50 : Robertus de Baudricuria ; Inst. 53 : Karolus de Borbonio ; Inst. 152 : domin[us] de Tremoillia ; Inst. 65 : Petr[us] de Bourlement ; mais Inst. 49 : dux Lotharingie.

    11 De + ablatif du gérondif transpose la préposition « de » suivie de l’infinitif : U. 57 : requise de jurer ; Inst. 57 : requisita de jurando. C’est ainsi que dans une construction impersonnelle, l’infinitif sujet réel, introduit par « de », est transposé par de + gérondif : U. 153 : croist que ce n’estoit pas bien fait de faire ce sault ; Inst. 153 : credit quod illud non erat bene factum de faciendo illum saltum.

    12 Ailleurs ce verbe régit ordinairement une complétive au subjonctif introduite par quod, cf. infra.

    13 À la place du gérondif on rencontre occasionnellement, conformément à ce qu’enseignent les grammaires, l’adjectif verbal : Inst. 65 : pro habenda sanitate ; Inst. 79 : pro ulteriori examinacione seu interrogacione facienda ; avec une autre préposition : Inst. 55 : absque quacumque condicione per ipsam in hujusmodi juramento apponenda.

    14 L’emploi de « pour » + infinitif indiquant la cause se rencontre en latin comme en français : U. 153 : je le faisoye non pas en esperance de moy deesperer, mais en esperance de sauver mon corps ; Inst. 153 : ego faciebam hoc non pro desperando, sed in spe salvandi corpus meum.

    15 Au lieu du supin après un verbe de mouvement on trouve aussi ad + gérondif : Inst. 153 : in spe […] eundi ad succurendum pluribus bonis gentibus existentibus in necessitate.

    16 Ut complétif après un verbe de volonté n’a pas disparu. Cf. U. 45 : luy demanda si elle diroit la verité ; Inst. 45 : exhortatus est eam ut ipsa diceret veritatem de petendis ; cf. Inst. 50 : requisita ut diceret ; Inst. 60 : rogo vos ut habeam dilacionem.

    17 Selon un usage remontant au vieux latin, mais conforté par la construction française correspondante, quod est employé pour cum, quo ou ex quo dans Inst. 72 : bene sunt septem anni elapsi quod ipsam acceperunt gubernandam (cf. D. Norberg, Syntaktische Forschungen auf dem Gebeit des Spätlateins und des Frühen Mittellateins, Uppsala – Leipzig, A.B. Lundequistska Bokhandeln – O. Harassowitz, 1943, p. 237).

    18 Les rédacteurs ne s’interdisent pas ut : Inst. 118 : pro amore ipsius et ut homines cessarent eam interrogare.

    19 Sur cet emploi de de, cf. p. 140-141.

    20 Inst. 83 : poterit esse quod erunt Anglici qui prosternentur ad terram ; Inst. 78 : interrogata apud quam bastiliam fuit quod fecit homines suos retrahi.

    21 Cf. les nombreux autres termes : emissarius (Instr. 115), trotarius (Instr. 115), basse (Instr. 168 deponere aliquem ita basse), capitegium (Instr. 167), camisia (Instr. 167), garantisacio (Instr. 170), ventilari (Instr. 178), dangerium (Instr. 147), houpelanda (Instr. 158), escarmucha (Instr. 141).

    Auteurs

    • Pierre Bouet

      Pierre Bouet a enseigné le latin médiéval à l’université de Caen de 1970 à 2002. Spécialiste des historiens anglo-normands des XIe-XIIe siècles, il a dirigé de nombreuses recherches collectives sur la Normandie médiévale et l’expansion normande en Europe, dans le cadre de l’Office universitaire d’études normandes (OUEN), dont il est le directeur honoraire. Ses dernières publications concernent l’histoire du Mont Saint-Michel et le règne de Guillaume le Conquérant.

    • Olivier Desbordes

      Olivier Desbordes est maître de conférences (Langue et littérature latines) à l’université de Caen. Membre de l’équipe qui édite aux Belles Lettres (CUF) les « auteurs » de l’Histoire Auguste, il collabore également à l’édition de travaux de l’historiographie normande d’expression latine (Textes fondateurs du Mont Saint-Michel ; Geoffroi Malaterra ; Anonymus Vaticanus ; Dudon de Saint-Quentin). Il a fait partie du groupe de travail sur Jeanne d’Arc, qui s’est réuni à la MRSH de Caen de 2007 à 2009. En collaboration avec Pierre Bouet, il s’est attaché à étudier le latin du procès de condamnation.

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    L'autobiographie irlandaise

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    2004

    Les Français sont dans la baie

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    1 En 1456, G. Manchon remit d’abord certum papyri codicem, apud se repositum, in quo continetur tota notula processus […] in gallico et processum in latino […] conscriptum notariorum signis et subscriptionibus roboratum. Les procurateurs de la famille de Jeanne remirent également des documents originaux du premier procès, qui ne purent être transcrits en raison des radiationes, transpositiones, disconvenientiae et contrarietates et qui pourraient être le brouillon primitif de l’Instrumentum. Tous ces textes ont disparu. Cf. Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, P. Tisset (éd.), Paris, Klincksieck (Société de l’histoire de France), 1960-1971, 3 vol., t. I, p. XIX-XXVI (p. XXII) et Documents et recherches relatifs à Jeanne la Pucelle (Bibliothèque Elzévirienne, nouvelle série ; Études et documents), P. Doncœur, Y. Lanhers (éd.), 5 vol., t. I : La minute française des interrogatoires de Jeanne la Pucelle, d’après le réquisitoire de Jean d’Estivet et les manuscrits d’Urfé et d’Orléans, Paris – Melun, Librairie d’Argences, 1952, p. 9-28 (p. 12).

    2 Le manuscrit d’Urfé (Paris, BnF, ms. lat. 8838) contient le texte des interrogatoires en français à partir du 3 mars : c’est une copie de l’original ou une copie de copie effectuée à l’époque du procès ou peu après. Le manuscrit d’Orléans (Orléans, Bibliothèque municipale, 518) fut réalisé à la fin du XVe siècle ou au début du XVIe (entre 1498 et 1515).

    3 Paul Doncœur a effectué une comparaison entre tous ces documents français et latins pour constater des divergences entre l’Intrumentum et les autres sources (La minute française…, p. 19-41) : nous avons fait les mêmes constatations en apportant de nombreuses autres preuves qui confirment ces divergences.

    4 Nous utilisons l’édition de P. Tisset, Procès de condamnation… pour le texte latin de l’Instrumentum (abrégé en Inst.) et pour le texte français du manuscrit d’Urfé (abrégé en U.). Pour le texte latin du Libellus (Lib.) et le texte du manuscrit d’Orléans (O.) nous nous référons à l’édition de P. Doncœur, La minute française… : le chiffre arabe renvoie à la pagination de ces éditions.

    5 Cf. La minute française…, P. Doncœur (éd.), p. 23. L’auteur parle d’une « translation […] du français original en latin vulgaire ».

    6 Cf. infra : « L’interrogation directe et indirecte ».

    7 Ce fait de langue n’est pas propre au latin écrit dans la France de ce temps ; il se rencontre par exemple sous la plume de chroniqueurs italiens de langue latine : ibi pugnando in quadam scaramucia per unum militem de intrinsecis percussus est de quadam lancea (Muratori, RIS, VIII, c. 651).

    8 Ce toponyme est latinisé en Inst. 76 : dum esset Turonis vel in Chaynone, gallice a Chinon.

    9 Nous notons ce même passage du génitif à l’ablatif prépositionnel dans Inst. 60 : habeo majorem metum deficiendi, dicendo aliquid quod displiceat illis vocibus, quam ego habeam de respondendo vobis / U. 60 : ay greigneur paour de dire quelque chose qui leur desplaise, que je n’ay de respondre a vous. La construction latine s’ajuste très exactement au français.

    10 Cette observation vaut pour les noms de personnes, latinisés ou non : Inst. 50 : Robertus de Baudricuria ; Inst. 53 : Karolus de Borbonio ; Inst. 152 : domin[us] de Tremoillia ; Inst. 65 : Petr[us] de Bourlement ; mais Inst. 49 : dux Lotharingie.

    11 De + ablatif du gérondif transpose la préposition « de » suivie de l’infinitif : U. 57 : requise de jurer ; Inst. 57 : requisita de jurando. C’est ainsi que dans une construction impersonnelle, l’infinitif sujet réel, introduit par « de », est transposé par de + gérondif : U. 153 : croist que ce n’estoit pas bien fait de faire ce sault ; Inst. 153 : credit quod illud non erat bene factum de faciendo illum saltum.

    12 Ailleurs ce verbe régit ordinairement une complétive au subjonctif introduite par quod, cf. infra.

    13 À la place du gérondif on rencontre occasionnellement, conformément à ce qu’enseignent les grammaires, l’adjectif verbal : Inst. 65 : pro habenda sanitate ; Inst. 79 : pro ulteriori examinacione seu interrogacione facienda ; avec une autre préposition : Inst. 55 : absque quacumque condicione per ipsam in hujusmodi juramento apponenda.

    14 L’emploi de « pour » + infinitif indiquant la cause se rencontre en latin comme en français : U. 153 : je le faisoye non pas en esperance de moy deesperer, mais en esperance de sauver mon corps ; Inst. 153 : ego faciebam hoc non pro desperando, sed in spe salvandi corpus meum.

    15 Au lieu du supin après un verbe de mouvement on trouve aussi ad + gérondif : Inst. 153 : in spe […] eundi ad succurendum pluribus bonis gentibus existentibus in necessitate.

    16 Ut complétif après un verbe de volonté n’a pas disparu. Cf. U. 45 : luy demanda si elle diroit la verité ; Inst. 45 : exhortatus est eam ut ipsa diceret veritatem de petendis ; cf. Inst. 50 : requisita ut diceret ; Inst. 60 : rogo vos ut habeam dilacionem.

    17 Selon un usage remontant au vieux latin, mais conforté par la construction française correspondante, quod est employé pour cum, quo ou ex quo dans Inst. 72 : bene sunt septem anni elapsi quod ipsam acceperunt gubernandam (cf. D. Norberg, Syntaktische Forschungen auf dem Gebeit des Spätlateins und des Frühen Mittellateins, Uppsala – Leipzig, A.B. Lundequistska Bokhandeln – O. Harassowitz, 1943, p. 237).

    18 Les rédacteurs ne s’interdisent pas ut : Inst. 118 : pro amore ipsius et ut homines cessarent eam interrogare.

    19 Sur cet emploi de de, cf. p. 140-141.

    20 Inst. 83 : poterit esse quod erunt Anglici qui prosternentur ad terram ; Inst. 78 : interrogata apud quam bastiliam fuit quod fecit homines suos retrahi.

    21 Cf. les nombreux autres termes : emissarius (Instr. 115), trotarius (Instr. 115), basse (Instr. 168 deponere aliquem ita basse), capitegium (Instr. 167), camisia (Instr. 167), garantisacio (Instr. 170), ventilari (Instr. 178), dangerium (Instr. 147), houpelanda (Instr. 158), escarmucha (Instr. 141).

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    Bouet, P., & Desbordes, O. (2012). Le latin des interrogatoires de Jeanne d’Arc. In F. Neveux (éd.), De l’hérétique à la sainte. Caen: Presses universitaires de Caen. https://doi.org/10.4000/books.puc.7802
    Bouet, Pierre, et Olivier Desbordes. « Le latin des interrogatoires de Jeanne d’Arc ». In De l’hérétique à la sainte, édité par François Neveux. Caen: Presses universitaires de Caen, 2012. doi:10.4000/books.puc.7802.
    Bouet, Pierre, et Olivier Desbordes. « Le latin des interrogatoires de Jeanne d’Arc ». De l’hérétique à la sainte, édité par François Neveux, Presses universitaires de Caen, 2012, https://doi.org/10.4000/books.puc.7802.

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    Neveux, F. (éd.). (2012). De l’hérétique à la sainte. Caen: Presses universitaires de Caen. https://doi.org/10.4000/books.puc.7787
    Neveux, François, éd. De l’hérétique à la sainte. Caen: Presses universitaires de Caen, 2012. doi:10.4000/books.puc.7787.
    Neveux, François, éditeur. De l’hérétique à la sainte. Presses universitaires de Caen, 2012, https://doi.org/10.4000/books.puc.7787.
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