Avant-propos
p. 9-13
Texte intégral
1Le présent volume réunit l’ensemble des communications présentées au cours du colloque Le joug normand : la conquête normande et son interprétation dans l’historiographie et la pensée politique anglaises, XVIIe-XVIIIe siècles, qui s’est tenu à l’Université de Caen Basse-Normandie les 12 et 13 mai 2000, et a été coorganisé par le centre de recherches en littérature et civilisation des pays de langue anglaise (Université de Caen Basse-Normandie) et le Centre d’histoire de la philosophie moderne (CNRS, Villejuif). Eu égard à son thème, il est évident que ce colloque devait se tenir à Caen, à un jet de pierre de l’Abbaye aux Hommes, où repose le Conquérant, et à quelques lieues seulement de Bayeux, où la Tapisserie de la reine Mathilde relate les faits et gestes de Guillaume et des siens jusqu’à la bataille décisive de Hastings.
2Mais si le lieu où s’est tenu ce colloque s’imposait de lui-même, il importe de préciser en quoi la question qui y fut traitée est elle-même d’une pertinence et d’une importance particulières.
3Comme l’indique le titre retenu pour nos travaux, il ne s’agissait pas de traiter de la conquête normande en tant que telle, ce qui est l’affaire des spécialistes de l’histoire du XIe siècle, mais de l’interprétation dont cette conquête fit l’objet six cents ans plus tard, dans les ouvrages d’historiens et de penseurs politiques des XVIIe et XVIIIe siècles. Ce sont donc des spécialistes britanniques et français de l’histoire des idées politiques anglaises de cette époque qui se réunirent à Caen pour débattre de la question. Mais justement, si question il y a, quelle est-elle, et pourquoi se pose-t-elle avec une particulière acuité à partir du XVIIe siècle ?
4Quitte à enfoncer une porte ouverte, on rappellera d’abord l’évidence suivante : tout événement historique requiert interprétation, et il n’existe pas de fait historique à l’état brut. Un événement n’acquiert une signification qu’une fois qu’il a été pensé, c’est-à-dire pris en charge par les historiens et les penseurs politiques. D’une certaine manière ce travail d’interprétation est toujours à faire et à refaire : il suffit de songer au cas de la Révolution française, qui est toujours en débat. Cet événement considérable que fut la conquête de l’Angleterre par les Normands n’échappe donc pas à cette règle. Si en effet, sur le plan strictement militaire, la conquête normande est un événement mémorable en ce qu’elle constitue la dernière invasion réussie de l’Angleterre, le sens politico-juridique à lui attribuer est par contre beaucoup moins clair. La conquête pose d’emblée un problème d’interprétation singulièrement épineux. Ce problème, c’est celui du titre de Guillaume de Normandie à régner sur l’Angleterre : à quel titre, en vertu de quel droit règne-t-il ? De deux choses l’une : soit il règne en vertu d’un droit de conquête, et alors il ne tire sa légitimité que de la force des armes ; soit au contraire il est l’héritier légitime du trône d’Angleterre, dûment désigné par le roi saxon Édouard le Confesseur, et alors il tire sa légitimité des lois immémoriales du royaume, dont il devient le garant. Ce sont bien sûr deux thèses inconciliables, mais dont on voit bien qu’elles reflètent des présupposés différents sur la nature du pouvoir royal, sur ses origines, et sur ses limites. On sait que c’est la deuxième thèse, la plus favorable aux Normands, qui est admirablement illustrée par la Tapisserie de Bayeux. Or, cette interrogation sur le pouvoir royal prend un tour particulièrement aigu dans l’Angleterre du XVIIe siècle. En ce moment de crise où l’autorité monarchique est mise en cause1, où l’on s’interroge sur ce qui fonde le pouvoir des rois et sur l’étendue respective des prérogatives royales et des prérogatives parlementaires, il devient urgent de réfléchir à nouveau sur la conquête normande, et sur sa signification politico-juridique. Différents modèles interprétatifs se mettent alors en place, pour répondre à la question du statut de la conquête normande dans l’histoire du pays. Faut-il y reconnaître une véritable coupure, une authentique solution de continuité dans l’histoire anglaise, ou bien faut-il n’y voir qu’un épiphénomène sans incidence réelle sur le cours de cette histoire ? C’est en fonction de la réponse à cette question que l’on peut classer les différents types possibles d’interprétation de la conquête normande. En première approximation, et de manière encore très schématique, il est possible d’en distinguer trois.
5Première interprétation : la conquête normande n’a en rien changé les lois immémoriales qui de tout temps, et singulièrement depuis les Anglo-Saxons, ont régi l’Angleterre. Les Normands, à commencer par Guillaume lui-même, ont confirmé ces lois, et ils s’y sont soumis. La conquête n’a donc rien changé de fondamental au cours de l’histoire anglaise, puisque les Normands se sont, en somme, coulés dans le moule préexistant. Tel est en substance le point de vue des juristes de la common law, qui sera repris par les whigs. On en trouve par exemple une formulation classique chez Nathaniel Bacon (Historical Discourse of the Unity of the Government of England, 1647-1651).
6Deuxième interprétation : la conquête normande marque une véritable rupture, puisque c’est à cette date que le système féodal fut imposé à l’Angleterre. Il y a donc bien solution de continuité, puisque c’est l’ensemble du système politico-juridique anglais qui est remodelé par Guillaume et ses successeurs. Tel est le point de vue que défendent les historiens de métier. Le pionnier de cette école d’interprétation fut Henry Spelman, dont l’Archaelogus fut publié dès 1626.
7Troisième interprétation : la conquête normande marque le début de l’oppression du peuple anglais par ses maîtres et seigneurs normands. L’histoire de l’Angleterre depuis cette époque est donc caractérisée par la lutte que mène le peuple pour reconquérir son antique liberté, et il semble que cette lutte soit tout près d’aboutir dans les années 1640. Telle est la lecture de la conquête que font les niveleurs, c’est-à-dire les éléments les plus radicaux de la première révolution anglaise. C’est parmi eux, et notamment sous la plume de leur chef Gerrard Winstanley, que s’impose et s’affirme le thème polémique du « joug normand », repris plus d’un siècle plus tard par l’historienne républicaine Catharine Macaulay.
8Mais, écrivais-je plus haut, il ne s’agit là que d’une première approximation, et d’une typologie qui, sans être fausse, demeure toutefois assez sommaire. L’intérêt du colloque de mai 2000 fut précisément de contribuer à formuler une vision plus nuancée de la question, et de restituer la complexité de débats que l’on ne peut résumer en opposant simplement les tenants de la continuité historique à ceux de la discontinuité. De même, il n’est pas possible de considérer que les tenants de la thèse du joug normand aient pour autant considéré le passé saxon comme un idéal auquel il faudrait revenir.
9Fondamentalement, le thème de la conquête normande a moins donné lieu à l’élaboration de thèses univoques et structurées, ou de mythes stables, qu’à la diffusion d’un langage et d’une rhétorique politiques, ce que Glenn Burgess nomme dans sa contribution « le langage de l’anti-normanisme » (« the language of anti-Normanism »). On élargira ce propos en relevant que le langage en question n’est pas seulement un discours « anti-normand » – ce n’est évidemment pas le cas des tenants de la thèse continuiste – mais qu’il est plus globalement un « discours de la conquête », qui permet de thématiser des problèmes aussi importants pour la pensée politique que ceux du rapport entre conquête militaire et légitimité politique, ou entre la guerre et la paix.
10Comme le note Franck Lessay au terme de la communication qu’il consacre à Christopher Hill, « le travail de mémoire ne peut pas être idéologiquement neutre ». Dans le présent recueil, chaque contribution s’attache à montrer comment la conquête normande prend sens, et des sens très variables, au sein d’ensembles discursifs eux-mêmes régis par des présupposés idéologiques différents. Quoi de commun, en effet, entre les interprétations de Milton, Harrington, et Winstanley, qui sont toutes trois liées au contexte de la première révolution, et qui sont pourtant dues à des auteurs que l’on peut qualifier de républicains ? Loin d’idéaliser le passé d’avant la conquête, comme on aurait pu s’y attendre, le puritain Milton voit au contraire en Guillaume le fléau de Dieu venu châtier les vices et les turpitudes des Anglo-Saxons : comme le montre Louis Roux, l’histoire profane n’est que la répétition de la seule histoire qui vaille, l’Histoire sainte. Analysant l’œuvre de Harrington, Luc Borot souligne pour sa part que la conquête normande y joue paradoxalement un rôle simultanément décisif et subalterne : décisif, car c’est aux Normands qu’on doit l’instauration de la « balance aristocratique » qui caractérisa l’Angleterre jusqu’à l’époque Tudor ; subalterne pourtant, car le seul changement qui importe vraiment à ses yeux est justement la destruction de la « balance aristocratique » par les Tudors. Dieu n’est certes pas absent de la pensée de Harrington ; mais son attention va d’abord aux modifications des rapports de force entre ce que nous appellerions aujourd’hui les classes sociales, et c’est dans le cadre de cette approche – dont on comprend qu’elle ait pu séduire des commentateurs marxistes – que s’inscrit son interprétation de l’épisode normand. C’est à Winstanley, qu’étudie ici Colin Davis, que l’on doit la formulation pour ainsi dire canonique de la thèse du joug normand. S’il parle de joug, et non simplement de conquête, c’est précisément parce que la conquête n’est pas close et que ses effets oppressifs se font toujours sentir avec une égale violence six siècles plus tard. Serait-ce à dire que le passé saxon est valorisé ? Aucunement, car il s’avère que pour Winstanley, le joug normand a au fond pour fonction essentielle de figurer métaphoriquement toute oppression possible, passée, présente et à venir. Un demi-siècle plus tard, le juriste whig James Tyrrell voit dans la conquête de 1066 un précédent juridique, à valeur normative, lui permettant de justifier la Glorieuse Révolution de 1688, et de démontrer que la légitimité du roi Guillaume III est fondée sur les mêmes titres que celle du roi Guillaume Ier. Écrivant dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’historienne républicaine Catharine Macaulay, dont traite ici Ann Thomson, reprend à son compte, d’une certaine façon, l’équivalence que postulait le whig Tyrrell entre les deux Guillaume, mais c’est pour reconnaître en chacun d’eux le fossoyeur des libertés du peuple, qu’il s’agisse des libertés anglaises ou des libertés saxonnes. Retrouvant les intuitions de Winstanley, Macaulay refuse cependant d’idéaliser la constitution saxonne, et juge en fin de compte que les seules normes qui vaillent sont les droits de l’homme fondés en raison, et conformes à la volonté divine. De ce nécessaire recours à la raison et à Dieu, Glenn Burgess montre les prémisses dans sa pénétrante analyse des limites auxquelles se heurtaient les penseurs radicaux de la première révolution anglaise : thème rhétorique plus que thèse, la critique du joug normand dut céder la place à des justifications théoriques moins directement sujettes à caution. C’est à la singulière fortune historiographique du mythe du joug normand, dans les années 1950 à 1970, que s’intéresse Franck Lessay dans l’étude qu’il consacre à Christopher Hill. Dans ce travail que l’on peut qualifier de méta-interprétation, puisqu’il s’agit d’un commentaire de l’interprétation faite par Hill, dans les années 1950, des interprétations faites de la conquête normande au XVIIe siècle, Franck Lessay conduit une double démonstration : d’une part, il est problématique d’établir une typologie politique des penseurs du XVIIe siècle en prenant pour critère pertinent leur attitude à l’égard de la conquête normande ; d’autre part, la relecture et la réactivation du « mythe normand » au XXe siècle se produit dans le contexte de la guerre froide, et d’une lecture téléologique de l’histoire qui amène à considérer les théoriciens du joug normand comme les ancêtres des modernes socialistes.
11Dans les pages qui suivent, l’ordre des communications n’est pas tout à fait celui dans lequel j’ai jugé utile de les présenter ici. Il m’a paru préférable de donner d’abord, en quelque sorte, la parole aux deux intervenants (Glenn Burgess, Franck Lessay) dont les contributions, en embrassant une pluralité d’auteurs et de points de vue, permettent d’emblée de poser la question de l’interprétation de la conquête normande dans toute sa complexité ; puis viennent, dans l’ordre chronologique, les études monographiques, dont chacune permet de mesurer le sens singulier que revêtit, pour chaque auteur en son temps, cet événement qui n’en finit pas de donner à penser qu’est la conquête de l’Angleterre par les Normands.
Notes de bas de page
1Le XVIIe siècle est tout de même celui des deux révolutions d’Angleterre, celle des années 1640 – le roi est décapité en 1649 – et celle de 1688.
Auteur
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Pierre Lurbe
Université de Provence, Aix-Marseille I
IdRef : 031557694
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