« Bel esprit » et spécificité du littéraire au XVIIIe siècle
p. 45-57
Texte intégral
1Poser la question de la définition du littéraire et non de la littérature, c’est opter, par l’emploi de l’adjectif substantivé, pour la recherche des propriétés ou des aspects qui permettent de qualifier des textes et des œuvres, et non pour la définition d’un corpus, d’une institution ou d’une activité sociale. On admettra donc provisoirement, ce que présuppose la question posée, qu’il y a du littéraire avant l’institution de la littérature au sens moderne du terme, généralement située vers 1830 ou 18501. Tout le problème est de savoir comment qualifier des pratiques linguistiques, non définies à leur époque comme littéraires au sens moderne, par un adjectif dont la signification est précisément l’objet de la recherche. Le littéraire serait-il, selon la formule de Roger Chartier, « ce point aveugle d’une démarche qui pourtant l’intègre »2 ? La question est encore plus redoutable quand on tente de saisir l’émergence d’une spécificité des pratiques linguistiques à l’époque précisément où s’est constitué ce qu’Alain Viala a appelé le champ littéraire,
[comme] espace social cohérent et relativement autonome à l’intérieur duquel s’élaborent les œuvres, se trament les carrières, et se discute « ce que c’est que d’être écrivain »3.
Le caractère constitutif du littéraire ne serait alors qu’une illusion masquant une valeur et une qualification sociales historiquement identifiables et, partant, relatives. La difficulté est d’éviter de donner une définition a priori ou implicite de ce qui est à définir.
2L’objet de cette étude, qui porte sur la notion de bel esprit au XVIIIe siècle, est d’étudier les enjeux et les tensions décelables derrière la critique ou la défense de cette expression qui qualifie à la fois les pratiques et les praticiens d’un usage particulier de la langue.
L’expression bel esprit au XVIIe siècle
3L’expression bel esprit désigne un idéal qui, comme l’a montré Alain Viala, s’est constitué dans la période 1635-16754. Un premier emploi du composé est attesté en 16085, et en 1624 le jésuite François Garasse publie la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps6. Le bel esprit désigne une certaine culture linguistique raffinée, la politesse verbale de l’élite de la noblesse de cour, désignées par exemple dans les œuvres de Sorel, Le Berger extravagant et le Francion7. Dans Le Roman comique de Scarron, le personnage de La Garouffière est présenté comme prétendant « au bel esprit ». L’idée est illustrée par le fait qu’il se fait apporter des vers et une historiette qu’il lit à l’assistance8. Le bel esprit qualifie une prétention, celle au talent de bien écrire des ouvrages d’agrément et de bien parler le langage des honnêtes gens. La prétention suppose que le bel esprit est perçu comme un talent d’autant plus suspect d’usurpation et de fausseté qu’il est considéré comme supérieur et qu’il est convoité. Cette idée de prétention a excité la verve des railleurs et des auteurs comiques au XVIIe siècle. Dans le théâtre de Molière, l’expression est utilisée pour se moquer des précieux, des femmes savantes et des poètes ridicules comme l’Oronte du Misanthrope9. La première édition du Dictionnaire de l’Académie10 définit les beaux esprits comme « ceux qui se distinguent du commun par la politesse de leurs discours et de leurs ouvrages ». L’édition de 1740, reprenant cette définition, ajoutera la mention suivante : « On dit quelquefois par ironie, les beaux esprits. Messieurs les beaux esprits »11. Au siècle suivant, dans l’article de l’Encyclopédie qu’il consacre au terme « esprit », Voltaire expliquera les raisons de cet emploi ironique :
Le bel esprit est une affiche ; c’est un art qui demande de la culture, c’est une espèce de profession, et qui par là expose à l’envie et au ridicule.
4Dominique Bouhours, dans ses Entretiens d’Ariste et d’Eugène, publiés en 1671, donne une définition prescriptive de la notion, pour tenter d’éviter les menaces qui pèsent sur cette valeur : le bel esprit n’est pas un imitateur servile des anciens, voire un plagiaire. Il doit surpasser les Anciens en les imitant. On voit ici comment se dessine déjà, Alain Viala l’a souligné, la Querelle des Anciens et des Modernes12. Le bel esprit sera moderne. Mais le danger de l’afféterie guette la notion. Style colifichet et « faiseurs de jolis vers »13 déprécie l’idéal. Réduit à l’ornement et à l’artifice, le bel esprit risque d’être destitué au profit du bon esprit et de la droite raison. On verra que, même parmi les modernes, l’esthétique des géomètres menace le bel esprit, relégué, avec la poésie et l’éloquence, du côté de l’ornement. Enfin le charme du bel esprit consistant aussi en sa subtilité et sa délicatesse, le risque de l’obscurité par le souci de l’énigmatique et de l’effet de surprise est aussi souligné par le père Bouhours qui prescrit la clarté du discours.
5Cet idéal du moderne, aux talents variés, capable de jolis vers et de solides raisonnements, semble s’être incarné dans le chef de file des modernes et des géomètres, Fontenelle. On s’accorde à voir dans le Cydias de La Bruyère une critique de cette prétention de Fontenelle au bel esprit. Mais il s’agit peut-être plus d’une attaque ad hominem par un partisan des anciens que d’une dévalorisation du bel esprit en général : dans la réflexion sur Eurypyle, en effet, le moraliste défend la valeur du bel esprit et s’insurge contre l’emploi ironique du mot composé. Cet usage moqueur serait le fait des sots qui se vengent de leur manque d’esprit, et des ignorants qui font ainsi oublier leur manque de connaissances14.
Le bel esprit et la nouvelle préciosité
6On pourrait croire que l’emploi ironique de l’expression et les assauts de la verve comique de certains auteurs allaient contribuer à dévaluer définitivement dans le courant du XVIIIe siècle cette notion. Or l’étude des discours relatifs au bel esprit montre que la valeur résiste plus longtemps qu’on ne pourrait le penser.
7Sans doute, le Rica des Lettres persanes fait-il à son correspondant un portrait chargé des deux beaux esprits dont il surprend la conversation15. C’est une certaine forme de conversation mondaine qui est ici stigmatisée. Le désir d’acquérir du prestige par la vivacité de ses réparties, ses saillies, la singularité de son discours, le souci d’être spirituel en jouant sur la surprise et en conservant l’apparence de la spontanéité apparaissent comme dévoiement de l’idéal défini par Bouhours. Le faux bel esprit veut faire croire qu’il possède un talent inné pour le trait d’esprit. On rejoint ici la valeur aristocratique formulée par Castiglione en un néologisme, la sprezzatura, élégante désinvolture, noble nonchalance, qualité essentielle du Corteggiano16. La conversation est une joute. Selon la formule de Marc Fumaroli, qui fait de l’art de la conversation une « institution littéraire »17, ce combat verbal exige des champions et risque toujours de s’éloigner du naturel, indispensable pour ne pas tomber dans l’obscurité et l’afféterie, propres aux médiocres18.
8Dans la première moitié du XVIIIe siècle, l’expression bon ton, dont on précise qu’il est celui de la bonne compagnie, fait fureur mais suscite aussi les sarcasmes des romanciers et des moralistes. Crébillon, Moncrif, Le Maître de Claville, Duclos désignent les ridicules de ce ton de la bonne compagnie, de cette recherche de la singularité à tout prix qui favorisent les fats et les esprits caustiques19. La sprezzatura risque de basculer dans « l’aisance des ridicules », un mélange paradoxal de négligence et d’affectation.
9Mais le bel esprit continue à trouver des défenseurs, surtout chez ceux qui sont précisément attaqués pour en avoir la prétention. Il faut en effet en revenir aux modernes. L’esprit comme valeur nouvelle vient remplacer la nature et la raison20. On ne peut qu’être frappé par l’importance que revêt la définition du mot esprit chez ceux qui tentent de préciser, comme Voltaire, Duclos ou Trublet21, la qualité de certaines pratiques linguistiques et des ouvrages appelés justement ouvrages de l’esprit. Cette substitution de valeurs est liée au combat des modernes. Dans la doctrine classique et selon le point de vue des anciens, la recherche du point de perfection, la stabilité de la langue qui met les chefs-d’œuvre à l’abri de la désuétude, la fixité et la hiérarchie des tons conduisent à résister farouchement au goût pour l’esprit. C’est justement cette valeur qui fonde la supériorité des modernes, selon eux, parce qu’elle est liée à l’idée d’un progrès de la pensée.
10Il y a sans doute beaucoup à apprendre sur les présupposés de la doctrine des modernes en lisant l’un de leurs plus virulents adversaires, Desfontaines, l’auteur du Dictionnaire néologique. Stigmatisant ces nouveaux précieux qui « courent après l’esprit », il met en évidence et en quelque sorte, malgré lui, la tentative indissociablement intellectuelle et linguistique à l’œuvre derrière cette recherche de l’esprit :
La création des pensées est devenue désormais impossible, et notre esprit a beau penser, il ne travaille plus qu’en vieux. Mais ce vieux sera du neuf, si nous savons le revêtir d’expressions rares, de mots heureusement hasardés, et de tours d’élocution affranchis d’une certaine trivialité insipide, qui confond l’esprit sublime avec le rampant vulgaire22.
11Faisant parler ceux qu’ils attaquent, Desfontaines souligne que la recherche verbale des nouveaux précieux n’est pas dissociable d’une volonté de création et de renouvellement de la pensée. C’est précisément sur ce terrain que l’une de ses cibles favorites, Marivaux, avait entrepris de défendre les beaux esprits.
Marivaux et la défense des beaux esprits
12Ceux-ci ont à combattre sur deux fronts. D’un côté ils sont attaqués par les partisans des anciens et de la doctrine classique, comme on vient de le voir. De l’autre, à l’intérieur même du parti moderne, le radicalisme intransigeant des géomètres, la supériorité affirmée de la « philosophie » conduisent à reléguer la poésie et l’éloquence du côté de l’ornement et de l’addition aux idées, en particulier chez Fontenelle. Son neveu, l’abbé Trublet, oppose le « philosophe qui pense » au « poète qui peint »23 et précise que les idées du poète peuvent être assez communes. La clarté et le système deviennent des critères d’une pensée juste et conforme à la raison et il ne reste plus beaucoup d’arguments alors pour fonder solidement l’art du bien dire et du bien écrire, distingués du bien penser.
13Dans l’une de ses Lettres aux habitants de Paris, parue en mai 1718, Marivaux va au contraire soutenir la supériorité de la recherche formelle et des beaux esprits24. De façon significative, dans cet article, le terme sert à distinguer une catégorie d’auteurs qui se distinguent des géomètres et des philosophes. Marivaux enregistre la dépréciation du bel esprit parmi ces deux dernières catégories25. Or, pour Marivaux, le géomètre est l’artisan besogneux qui suit pas à pas un raisonnement dont il n’aperçoit pas toujours les conséquences inattendues, comme le fait le bel esprit :
Le bel esprit […] n’est point géomètre ouvrier, c’est un architecte né, qui, méditant un édifice, le voit s’élever à ses yeux dans toutes ses parties différentes ; il en imagine et en voit l’effet total par un raisonnement imperceptible et comme sans progrès, lequel raisonnement pour le géomètre contiendrait la valeur de mille raisonnements qui se succéderaient avec lenteur. Le bel esprit, en un mot, est doué d’une heureuse conformation d’organes, à qui il doit un sentiment fin et exact de toutes les choses qu’il voit et qu’il imagine ; il est entre ses organes et son esprit d’heureux accords qui lui forment une manière de penser, dont l’étendue, l’évidence et la chaleur ne font qu’un corps26.
14Le bel esprit a une faculté de conception définie par la simultanéité et l’immédiateté des représentations, rassemblées en une unité synthétique qui constitue une compréhension totale. L’intuition pénétrante et éclairante du bel esprit fait de la recherche formelle et du renouvellement de l’expression des voies d’accès privilégiées à une forme d’intelligibilité supérieure. Puisque, selon Marivaux, la pensée trouve toujours sa traduction verbale adéquate, « l’expression est forcément ce qu’elle doit être », comme le souligne Annie Becq27, à propos de ce passage. Ce ne sont que la pensée ou la liaison des pensées qui peuvent être fausses.
15On perçoit ici la défense de toutes les caractéristiques qui ont distingué le style néologique et déchaîné la verve de son plus virulent pourfendeur, Desfontaines. La recherche formelle y apparaît comme celle de la délicatesse, de la subtilité et de la force de la pensée, ce dont Marivaux s’explique quand il critique les conceptions restrictives de la clarté du discours28, ou définit sa conception du style29. La création de termes, de locutions, de constructions, d’images, le renouvellement de certains emplois, la confusion des tons, les archaïsmes, un choix inhabituel dans le rapport entre le sens et la nature grammaticale du mot, autant de caractéristiques du style néologique, justifiées par la volonté d’exprimer ce qui n’était pas jusqu’alors perçu. Un usage banalisé de la langue renvoie à une pensée banale. Les vieux flacons contiennent de vieilles liqueurs. La défense du bel esprit et du style néologique participent du même coup à la dévaluation de l’éloquence comme art de dire fondé sur les règles et les conventions. Rien d’étonnant à ce qu’un défenseur de la grande prose oratoire et de la conception classique de la vérité et du beau, Vauvenargues, n’ait pas de termes assez sévères pour désigner ces beaux esprits modernes, dont l’esthétique est confondue avec l’éloquence corrompue et déliquescente d’Isocrate30.
16Le philosophe, lui, développe, comme le bel esprit, la science de l’homme, mais par système et d’une façon qui n’est pas plaisante. Voilà pourquoi, selon le rédacteur de la Lettre sur les habitants de Paris, le public estime plus ce qu’il comprend moins et qui a le prestige du sérieux et du difficile. Marivaux reviendra beaucoup plus tard sur cette question dans ses Réflexions sur l’esprit humain à l’occasion de Corneille et de Racine, rédigées en 174931. On y voit clairement que la question de la légitimité sociale d’une certaine catégorie d’auteurs y est en jeu, ce qui était déjà évoqué en 1718, mais beaucoup moins nettement. Les géomètres, désignation à la mode dans la première moitié du siècle, qui devait son existence même dans les querelles du temps à l’influence des modernes32, a disparu du discours de Marivaux, au profit des seuls philosophes. Conformément à un usage du temps, ce terme de philosophes absorbe à lui seul la classe des savants qui s’occupent des sciences exactes, comme Newton, et celle des philosophes, au sens que le mot a encore aujourd’hui, comme Descartes et Locke. Marivaux parle, non sans amertume, de l’extrême admiration qu’on voue à ces grands hommes, au détriment des beaux esprits. Il explique ce qu’il considère comme une injustice par l’ignorance dans laquelle est le public pour les sciences, qui lui fait admirer ce qu’il ne comprend pas et dédaigner ce qu’il comprend trop facilement, tandis qu’on croit déjà connaître ce qu’ont découvert les écrivains. Marivaux appelle ces derniers beaux esprits en expliquant qu’on leur donne ce nom parfois moqueur, de leur vivant, en attendant de les appeler génies après leur mort33. Or de ce qu’une science est plus difficile à acquérir, il ne s’ensuit pas, d’après lui, qu’elle soit plus nécessaire ni supérieure à celle du « cœur humain » dont s’occupent les beaux esprits. Sans doute les succès de librairie des ouvrages de Réaumur et de Buffon, la figure de Maupertuis, devenu la coqueluche des souverains de l’Europe34, la vieillesse assombrie de Marivaux lui-même, qui survit à sa réputation, selon le méchant mot du Neveu de Rameau35, viennent justifier le constat de cette domination symbolique des philosophes sur les beaux esprits.
L’hégémonie des philosophes et les compromis de Charles Duclos
17L’éloge funèbre de Marivaux par Grimm, dans la Correspondance littéraire, confirme cette perte d’influence du bel esprit :
Le souffle vigoureux de la philosophie a renversé depuis une quinzaine d’années toutes ces réputations étayées sur des roseaux36.
18Écrite en 1763, cette remarque situe vers 1750 un changement dans le monde des lettres. Sentant sans doute le vent tourner, Charles Duclos, auteur de romans et de mémoires académiques, qu’un rédacteur de périodique appelle en 1751 « le bel esprit de la Ville et de la Cour »37, allait s’empresser, dans l’ouvrage qu’il fait paraître cette année-là, les Considérations sur les mœurs de ce siècle, d’adopter une position de compromis. Sans doute souhaite-t-il ne s’aliéner ni un public mondain à qui il doit une fulgurante ascension à la Cour et dans les institutions littéraires, ni les philosophes dont il deviendra un partisan modéré à l’Académie française. Aussi va-t-il distinguer les beaux esprits, qui font partie de la classe des gens de lettres, comme les érudits et les savants, de la manie du bel esprit. Dans un chapitre consacré aux gens de lettres, Duclos reprend un lieu commun de la querelle entre mondains et pédants, renouvelé au milieu du XVIIIe siècle. Le conflit oppose alors différentes catégories à l’intérieur de la classe des gens de lettres. Les propos de d’Alembert contre faux bel esprit et manie du bel esprit38, du Discours préliminaire de l’Encyclopédie, et l’article « Littérature » rédigé par Jaucourt reprennent la même antienne : l’érudition est méprisée et la faute en incombe aux mondains ignorants. La défense de l’érudition par les philosophes est l’occasion de s’en prendre au bel esprit, apanage des gens de Cour.
19Duclos ménage quant à lui les différentes forces en présence en déplorant la baisse de l’érudition, en se réjouissant de la montée en puissance des savants, mais en vantant abondamment les avantages des beaux esprits qu’il désigne, dans une confusion terminologique tout à fait significative, tantôt beaux esprits, tantôt gens d’esprit. Cette dernière expression était plus nettement valorisante, plus extensive aussi et permettait d’effacer toutes les raisons de dénigrer les beaux esprits. La faculté de répandre les agréments de sa conversation et de son esprit en société, l’éclectisme de ses productions explique, selon Duclos, le succès du bel esprit. Contre l’opinion de Marivaux qui enregistre le déclin du bel esprit et l’hégémonie intellectuelle des philosophes, Duclos, qui fréquente la Cour et des sociétés composites, déclare :
Les gens de lettres les plus recherchés sont ceux qu’on appelle communément les beaux esprits39.
Néanmoins, l’ambiguïté foncière de l’expression, qui désigne à la fois une valeur mondaine, un talent indépendant de la condition et une catégorie d’hommes de lettres, est délibérément levée par Duclos. Le danger de l’amateurisme éclairé du bel esprit, qui avait servi, au XVIIe siècle, à ennoblir l’écrivain, distingué du clerc et du pédant, menace une élite nouvelle en train d’asseoir efficacement sa domination symbolique dans le monde des lettres. Il importe donc au plus haut point, pour que les gens de lettres ne soient pas confondus avec les aristocrates faiseurs de vers, de distinguer la catégorie des gens de lettres de ceux qui ne font que manifester un travers mondain :
Lorsque la partie de la Littérature40 que l’on comprend d’ordinaire sous le nom de bel esprit, devient une mode, une espèce de manie publique, les gens de lettres n’y gagnent pas, & les autres professions y perdent. Cette foule de prétendants au bel esprit fait qu’on distingue moins ceux qui ont des droits, d’avec ceux qui n’ont que des prétentions41.
20Le vrai bel esprit est un métier. Ce qui avait fait le succès de l’idéal, à la fin du XVIIe siècle, le dilettantisme, devient une menace, du point de vue des gens de lettres qui ne veulent pas laisser aux protecteurs des écrivains le soin d’imiter et de juger leur talent.
21C’est pourquoi Duclos consacre un chapitre à la « manie du bel esprit ». Il tente d’expliquer ce qui fait que les hommes apprécient tant les productions qui appartiennent à cette sorte d’esprit. Il y voit d’abord l’illusion qu’il s’agit d’un talent inné qui ne nécessite ni travail ni lecture. Cette critique implicite de l’amateurisme mondain a pour corollaire une défense de la professionnalisation du bel esprit, et d’une spécialisation des domaines intellectuels. Le bel esprit ne peut avoir la prétention de se prononcer sur tout et dans tous les domaines : c’est une certaine forme de conversation mondaine qui est ici visée. L’effort d’un Duclos est de dégager le bel esprit du modèle mondain qui avait d’abord assuré sa réussite. Il atteste d’autre part de la survivance de ce modèle en s’insurgeant contre la prétention qui en découle : l’universalité des talents. À cette idée, Duclos oppose la compétence particulière acquise par l’apprentissage et les lectures : science du droit, éloquence, art de la critique, sciences exactes, élaboration de systèmes et de méthodes. La supériorité qu’on accorde aux beaux esprits, c’est-à-dire aux auteurs d’ouvrages de goût et d’agrément, n’est pas justifiée, selon lui. Elle s’explique parce que la plupart des hommes capables de concevoir les idées présentées dans les ouvrages de goût et d’agrément
se sentent incapables de les produire sous la forme où elles leur sont présentées ; de là naît leur admiration. Au lieu que les Philosophes ne sont sentis que par des Philosophes, ils ne peuvent prétendre qu’à l’estime de leurs pairs42.
Duclos souligne le poids persistant de la reconnaissance mondaine pour juger des ouvrages de l’esprit parce qu’il veut se situer aussi du côté des Philosophes.
22Ses efforts ne seront pas absolument couronnés, si l’on en juge par la critique que Grimm fera des Considérations. Cette critique sévère illustre les enjeux de domination intellectuelle sous-jacents derrière la question du bel esprit :
Son livre [les Considérations sur les mœurs] est l’ouvrage d’un homme de beaucoup d’esprit, mais de ce petit esprit de commerce qui a ses petites tournures et ses petites finesses dont on était autrefois si engoué en France, et que la philosophie a depuis ruiné de fond en comble43.
23Derrière les jugements sur le bel esprit, une certaine façon de définir la spécificité de pratiques linguistiques s’exprime, selon la place qu’on accorde à la pensée spéculative et méthodique ou à une pensée qui se nourrit du renouvellement de la forme. Ces définitions sont évidemment liées aux pratiques et à la position des différentes catégories de gens de lettres. D’Alembert, dans son Essai sur la société des gens de lettres, définit la catégorie des beaux esprits comme celle des auteurs d’ouvrages d’imagination. Ils doivent fréquenter le monde qui fournit la matière de leurs livres mais se garder d’une trop grande compromission avec l’univers mondain, que d’Alembert compare significativement à Néron, qu’Apollonius de Thyane ne voulait observer qu’à bonne distance, comme on observe un animal féroce44. D’Alembert critique chez cette catégorie d’auteurs le « langage entortillé, impropre et barbare » de la « bonne compagnie ». Se trouvent ici discréditées les audaces du style néologique, défendues par Marivaux et confondues par d’Alembert avec les ridicules d’un jargon mondain. Dans le Discours préliminaire, il voyait déjà comme une conséquence funeste du mariage contre nature entre philosophie et belles-lettres cette « métaphysique du cœur, qui s’est emparée de nos théâtres »45, formule qui semble viser particulièrement les comédies de Marivaux.
Conclusion
24Le bel esprit comme valeur semble disparaître avec la sociabilité mondaine d’Ancien Régime. L’édition de 1771 du Dictionnaire de Trévoux consacre encore au bel esprit un assez long article, tandis que de Dictionnaire critique de Féraud n’en fait plus mention46. Chamfort emploie deux fois le terme dans ses Maximes, parues à titre posthume en 1795, pour désigner une catégorie de gens de lettres, en particulier les Académiciens et ceux qui fréquentent l’aristocratie47.
25Le bel esprit se définit à l’intérieur d’une série d’oppositions concernant les œuvres, les auteurs et beaucoup plus largement les différentes élites dans leurs rapports avec l’usage de la langue. La notion sert à défendre une spécification à dominante esthétique de pratiques linguistiques contre des tentatives visant à les absorber. Cette volonté de spécification s’exprime dans un contexte historique défini qui voit s’affronter les prétentions aristocratiques et mondaines, les revendications d’une nouvelle élite, les « gens de lettres » et la montée en puissance des sciences exactes, sous la bannière des « Philosophes ».
26D’autre part, bien parler et bien écrire ne se distinguent que progressivement. La conversation mondaine et l’éloquence sont les creusets dans lesquels s’élaborent nombre d’œuvres écrites. Les auteurs créateurs ne sont pas radicalement distingués des amateurs cultivés qui parlent des œuvres et qui les jugent, qui font valoir leurs talents de causeurs spirituels et de lecteurs avisés. Autrement dit le bel esprit n’est pas le littéraire mais on peut suggérer que ce qu’on entend par littéraire est une façon de spécifier, par l’accent mis sur le renouvellement de la pensée par la forme, des usages linguistiques et que cette façon de spécifier est variable selon les contextes.
27Les débats ouverts par l’opposition entre beaux esprits et philosophes resurgiront sous d’autres formes. La philosophie des Lumières secrète son propre antidote à l’hégémonie des sciences exactes et du système, dans la mise en littérature des combats des Lumières, dans la pratique intentionnelle du désordre littéraire, la revendication du style contre la méthode chez Diderot en particulier, comme l’a montré une étude d’Éric-Emmanuel Schmitt48. Dans les Lettres à Sophie Volland, Diderot, à qui je laisserai le dernier mot, raconte la fable du coucou et du rossignol, qui plaident leur cause devant un âne49. Le coucou dit peu de choses mais elles ont du poids et il suit la méthode. Le rossignol enchante par la variété et l’expressivité de son chant. Leur juge rend son verdict et se prononce en faveur du coucou méthodique. On se gardera d’oublier que c’est un âne qui juge.
Notes de bas de page
1Alain Viala, Naissance de l’écrivain, Paris, Minuit, 1985, p. 7.
2Roger Chartier, « Pratiques historiennes des textes », in L’Interprétation des textes, Paris, Minuit, 1989, p. 71.
3Ibid., p. 70 ; voir aussi Alain Viala, Naissance de l’écrivain, première partie, p. 15-176.
4Alain Viala, Naissance de l’écrivain, p. 147-151.
5Dictionnaire historique de la langue française [1608], Alain Rey (éd.), Paris, Le Robert, 1992.
6François Garasse, Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, Paris, Sébastien Chappelet, 1624.
7Voir Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française, Paris, Armand Colin, 1966, t. III, première partie, p. 216, pour les références à l’ouvrage de Garasse et au Berger extravagant ; voir aussi l’Histoire comique de Francion, in Romanciers du XVIIe siècle, Antoine Adam (éd.), Paris, Gallimard (Pléiade), 1958, livre III, p. 139.
8Paul Scarron, Le Roman comique, Marcel Simon (éd.), Paris, Garnier frères, 1973, t. II, chapitre XIII, p. 221.
9Voir Les Précieuses ridicules, scènes 7 et 9 ; Les Femmes savantes, vers 822, 912, 939 ; Le Misanthrope, vers 414.
10Dictionnaire de l’Académie, Paris, Coignard, 1694.
11Dictionnaire de l’Académie, Paris, Coignard, 1740 (3e édition après celles de 1694 et de 1695) ; voir aussi l’édition de 1732 (reprise de 1728) du Dictionnaire de Richelet (Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie) : « Le titre de bel esprit est présentement fort décrié. »
12Voir Alain Viala, Naissance de l’écrivain, p. 149.
13Dominique Bouhours, Entretiens d’Ariste et d’Eugène, cité d’après Écrire au XVIIe siècle, Éric Méchoulan et Emmanuelle Morgat (éd.), Paris, Presses Pocket, 1992, p. 142.
14La Bruyère, Les Caractères, Paris, Garnier frères, 1962, p. 355-356.
15Montesquieu, Lettres persanes, Paris, Garnier frères, 1960, lettre LIV.
16Baldassar Castiglione, Le Livre du Courtisan, Alain Pons (trad. et éd.), Paris, Gérard Lebovici, 1987, « Introduction », p. XXIII.
17Marc Fumaroli, Trois institutions littéraires, Paris, Gallimard, 1992, « La conversation », p. 113-210.
18Ibid., p. 147.
19Voir Duclos, Considérations sur les mœurs de ce siècle, Carole Dornier (éd.), Paris, Honoré Champion, 2000, « Introduction », p. 25-28 et p. 173 notes 91 et 92.
20Vauvenargues écrit une Introduction à la connaissance de l’esprit humain (1746), Helvétius fera paraître, en 1758, De l’Esprit. Faculté de l’homme indépendante de toute transcendance, l’esprit est associé aux notions de progrès et d’histoire (Jean Dagen, L’Histoire de l’esprit humain dans la pensée française de Fontenelle à Condorcet, thèse, Université de Paris IV, 1972). Désignant « les facultés de l’homme raisonnable » (« ingenium »), l’esprit peut renvoyer à l’imagination, à la conception, au jugement. On lui adjoint des adjectifs qui préciseront la faculté en question : « C’est un mot générique qui a toujours besoin d’un autre mot qui le détermine » (article « Esprit » de l’Encyclopédie raisonnée des arts, des sciences et des techniques, parue de 1751 à 1772). L’esprit peut être « fin... solide... vif... confus... brillant... stérile... fécond... ouvert... etc. » (Dictionnaire de l’Académie, 1740 ; Dictionnaire de Richelet, 1732). Voir aussi Frédéric Deloffre, Une préciosité nouvelle. Marivaux et le marivaudage, Paris, Armand Colin, 1967, p. 34-35.
21De Voltaire, l’article « Esprit » de l’Encyclopédie et du Dictionnaire philosophique ; de Duclos, les chapitres XI à XIII de l’ouvrage déjà cité ; de Trublet, Essais sur divers sujets de morale et de politique, Paris, Briasson, 1754, t. II De l’Esprit.
22Pierre-François Desfontaines, Dictionnaire néologique [1726], cité par Frédéric Deloffre, Une préciosité nouvelle..., p. 35.
23Voir Annie Becq, Genèse de l’esthétique moderne, Paris, Albin Michel, 1994, p. 355.
24Marivaux, Journaux et œuvres diverses, Frédéric Deloffre et Michel Gilot (éd.), Paris, Garnier frères, 1969, p. 32-36.
25Voir ibid., p. 34 : « Ils tiendraient à injure de se voir au rang de ceux qu’on appelle beaux esprits. »
26Ibid. ; pour le commentaire de cette « lettre » et la place qu’elle occupe dans les théories esthétiques du temps, voir Annie Becq, Genèse de l’esthétique moderne, p. 323-325.
27Annie Becq, Genèse de l’esthétique moderne, p. 323.
28Marivaux, Journaux…, « Pensées sur divers sujets », « Sur la clarté du discours », p. 52-56.
29Ibid., « Le Cabinet du Philosophe », sixième feuille, « Du Style », p. 380-388.
30Vauvenargues, Introduction à la connaissance de l’esprit humain, Jean Dagen (éd.), Paris, Garnier-Flammarion, 1981, « Caractères », « Isocrate, ou le bel esprit moderne », p. 397-399.
31Voir Marivaux, Journaux…, notice, p. 465-466.
32Annie Becq, Genèse de l’esthétique moderne, p. 355.
33Marivaux, Journaux…, p. 473.
34Ibid., notice p. 468.
35Diderot, Le Neveu de Rameau, Jacques et Anne-Marie Chouillet (éd.), Paris, Le Livre de Poche, 1984, p. 18.
36Correspondance littéraire, Maurice Tourneux (éd.), Paris, Garnier frères, 1877, année 1763.
37Lettres de M. Clément sur les ouvrages de littérature, réunies dans une réimpression rétrospective, les Cinq années littéraires, La Haye, 1754, numéro d’avril 1751.
38Voir l’édition de l’Encyclopédie par Alain Pons, Paris, Garnier-Flammarion, 1986, t. I, p. 152, 161, 163.
39Duclos, Considérations…, p. 186.
40Au sens de l’époque : culture acquise par les lectures.
41Duclos, Considérations…, p. 195.
42Ibid., p. 200.
43Correspondance littéraire, t. VI, p. 325.
44D’Alembert, Essai sur la société des gens de lettres et des grands, sur la réputation, sur les mécènes, et sur les récompenses littéraires [1re édition Amsterdam, 1753], in Œuvres complètes, Paris, Belin, 1822, t. IV, p. 361.
45Encyclopédie, Alain Pons (éd.), p. 157.
46Marseille, Jean Mossy père et fils, 1788-1789.
47Chamfort, Maximes, pensées, caractères et anecdotes, Jean Dagen (éd.), Paris, Garnier-Flammarion, 1968, maximes 334, p. 126 ; 429, p. 148.
48Éric-Emmanuel Schmitt, Diderot ou la philosophie de la séduction, Paris, Albin Michel, 1997, p. 248-293.
49Diderot, Œuvres complètes, J. Assézat et M. Tourneux (éd.), Paris, Garnier, 1875-1877, t. III, p. 167-169.
Auteur
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Carole Dornier
Université de Caen Basse-Normandie
IdRef : 051636557
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