Guerre de sécession et construction de l’identité irlando-américaine
p. 31-52
Texte intégral
E Pluribis Unum. Erin go Bragh
Ye boys of the sod, to Columbia true,
Come up, lads, and fight for the Red, White and Blue !
Two countries we love, and two mottoes we’ll share,
And we’ll join them in one on the banner we bear :
Erin, mavourneen ! Columbia, agra !
E Pluribis Unum. Erin go Bragh.James De Mille, Song of the Irish Legion.
Introduction
1Le repli identitaire, l’hégémonisme de toutes sortes et l’exclusion, réelle ou imaginaire, provoquent souvent des tensions et des hostilités dont la forme la plus extrême et incontrôlée est la guerre. Sans négliger les raisons économiques, politiques et sociales, la guerre de Sécession qui a ravagé les États-Unis de 1861 à 1865 s’inscrit aussi dans cette logique. Peu d’études ont mis l’accent sur la dimension identitaire et ethnique de cette guerre. Pourtant, derrière cette guerre fratricide qui a coûté la vie à 617 528 soldats, dont 258 000 Sudistes, au nom de l’Union ou de l’esclavage, se livrait une guerre « identitaire ». Dans les deux armées (l’armée de l’Union et l’armée des Confédérés du Sud) se sont formés des régiments ethniquement homogènes.
2Bien que la participation de ces célèbres régiments ait été importante et parfois décisive, il n’en demeure pas moins que l’objectif des soldats et des officiers qui y étaient assimilés n’était pas identique à celui affiché par les hommes politiques américains du Sud ou du Nord.
3La participation des Irlandais et des Irlando-Américains à la guerre est à la fois la plus symbolique, la plus importante et aussi la plus difficile à évaluer. Plus que les autres minorités ethniques des États-Unis, les Irlandais ont donné à la guerre de Sécession une « coloration communautaire ». Très organisés et politisés avant la guerre, ayant une élite politique et religieuse active et influente, les Irlandais-Américains ont essayé d’utiliser le conflit entre le Nord et le Sud des États-Unis pour servir la cause irlandaise. D’une part, la colonisation britannique et la Grande Famine des années 1840 ont créé chez les immigrants irlandais aux États-Unis un sentiment profond d’injustice et d’humiliation et une envie de vengeance à l’égard des Britanniques ; d’autre part, la montée du mouvement xénophobe Know Nothing et la prolifération des affiches « No Irish Need Apply » ont incité les Irlandais-Américains à redéfinir leur stratégie identitaire. En effet, l’hostilité des Anglo-Américains à l’égard des Catholiques irlandais n’a fait que renforcer la méfiance de ceux-ci vis-à-vis des institutions politiques et leur attachement à l’Irlande. La guerre, déclenchée en 1861, était donc l’occasion d’assurer l’« américanité » des Irlandais, qui, par le sacrifice de milliers de victimes, ont prouvé leur attachement à l’identité américaine. Elle était également l’occasion d’acquérir la formation militaire nécessaire qui serait, une fois la guerre de Sécession terminée, utilisée contre les Britanniques pour libérer l’Irlande.
4Cependant, loin des tergiversations politiques et des considérations idéologiques liées à la guerre de Sécession, beaucoup de soldats irlando-américains voyaient surtout dans cette guerre une occasion inespérée pour s’enrichir individuellement. Pour beaucoup, la libération de l’Irlande fut reléguée au second plan.
Les Irlandais et la question esclavagiste
5La question des esclaves afro-américains a suscité beaucoup de controverses quant aux raisons de l’hostilité des Irlandais-Américains envers cette population réduite à un état de sous-hommes. Dans leur opposition farouche à l’émancipation des Noirs, les Irlandais-Américains manifestaient également leur opposition à toute altération des relations sociales et économiques sous l’égide et le contrôle des Anglo-Protestants. Il est vrai que l’Irlandais, par la nature de la culture et de l’enseignement que lui avaient inculquées l’Église et les institutions politiques, avait appris à s’accommoder des milieux hostiles et même à rejeter toute idée de réforme et de changement. La continuité de l’esclavage correspondait donc aux souhaits et aux intérêts de la communauté irlandaise aux États-Unis.
6Dès l’apparition des mouvements abolitionnistes, les élites irlando-américaines s’étaient affichées comme défenseurs de l’esclavagisme et en faveur du maintien du statut dégradant des Noirs. Ainsi, dès 1839, le journal irlando-américain le plus influent, le Boston Pilot, a appelé à faire barrage au mouvement antiesclavagiste :
That we should simply caution our fellow Catholics to stand aloof from these insidious and bloody minded sectarians is not enough. We charge them with treason to the country – as conspirators against the peace of society – and as a class of tyrants of the most dangerous and treacherous character1.
7Quant à l’Église, sans doute l’institution la plus influente au sein de la communauté irlandaise, elle a été discrète, sinon ambiguë, vis-à-vis de l’esclavage. Dans un environnement hostile au catholicisme, l’Église a préféré la voie de la prudence pour préserver l’unité des Catholiques présents aussi bien dans le Nord que dans le Sud. Contrairement aux Protestants majoritaires, les Catholiques ne pouvaient pas se permettre une division fatale sur une question qui ne touchait pas directement leur statut.
8Manque de volontarisme ou souci excessif de préserver les intérêts des Catholiques notamment irlandais, l’Église a choisi de s’attaquer aux Abolitionnistes et de passer sous silence la question embarrassante de la moralité ou de l’immoralité de l’esclavage. Aucun évêque ou archevêque catholique dans l’Amérique d’avant 1861 ne s’est opposé explicitement à l’esclavage. L’évêque respecté et influent de Charleston (Caroline du Sud), John England, considérait l’esclavage comme un mal inévitable, tout comme la pauvreté, la maladie et la guerre. Contrairement à beaucoup de Protestants, l’Irlando-Américain Mgr England ne considérait pas l’esclavage comme un péché en soi2. Il s’agissait pour lui d’un problème social à résoudre par les législateurs dans le respect des institutions. Il demandait aux Noirs catholiques qui assistaient à ses messes d’attendre des jours meilleurs au paradis3. L’esclave avait le devoir, selon l’Église, d’obéir et d’accepter son sort. L’obligation des maîtres était de les traiter avec humanisme et de se préoccuper d’eux selon les vertus chrétiennes4.
9Attaquer les antiesclavagistes et garder une neutralité de façade à l’égard de l’esclavagisme était une tactique politiquement et socialement habile. Cela permettait aux Catholiques de maintenir une certaine homogénéité idéologique et de paraître comme les défenseurs de l’Amérique et de ses institutions.
10Cette ambiguïté avait une portée à la fois significative et complexe. Ainsi, malgré le souci certain de la hiérarchie catholique du bien-être matériel de ses coreligionnaires, l’explication attribuant l’hostilité des Irlandais-Américains aux Noirs à des considérations économiques paraît simpliste. La compétition entre Irlandais et Africains-Américains dans les emplois les plus marginaux et mal considérés de l’économie du Nord, ainsi que le spectre d’une concurrence rude des Noirs du Sud, n’a été qu’un facteur parmi d’autres dans le positionnement politique des Irlandais aux États-Unis.
11Dès leur arrivée et jusqu’au déclenchement de la guerre de Sécession, les Irlandais constituaient la frange la plus défavorisée et marginalisée parmi les minorités ethniques euro-américaines. Leurs concurrents directs sur le marché de l’emploi étaient les esclaves noirs dans le Sud et les Noirs libres dans le Nord. Les témoignages recueillis dans les États esclavagistes du Sud montrent le statut dégradant de l’Irlandais. En effet, celui-ci était astreint aux travaux les plus dangereux et les moins gratifiants. La vie de l’esclave était considérée dans le Sud comme ayant plus de valeur que celle de l’Irlandais. Frederick L. Olmsted, en visite dans le Sud des années 1850, rapporte qu’en demandant à un planteur virginien pourquoi il attribuait les tâches les plus dangereuses aux Irlandais et non pas aux esclaves, il a obtenu la réponse suivante :
It’s dangerous work [unhealthy ?], and a negro’s life is too valuable to be risked at it. If a negro dies, it is a considerable loss, you know5.
12Dans les États du Nord, les Noirs ont été utilisés occasionnellement pour briser les grèves organisées par les Irlandais-Américains fortement présents dans la construction des canaux, des chemins de fer et des bâtiments publics. La volonté d’envenimer la relation entre les Noirs et les Irlandais-Américains et de détourner l’attention des ouvriers des employeurs avides de profits est souvent avancée pour expliquer l’utilisation des briseurs de grève noirs.
13En conformité avec ce statut avilissant, la culture populaire américaine, aussi bien dans le Nord que dans le Sud, a développé des images négatives et des clichés sur les immigrants irlandais prêts à supporter la xénophobie et l’humiliation du racisme aux États-Unis, plutôt que la souffrance de la famine. Si la perception négative des Irlandais de la part des Protestants américains pouvait être le prolongement de l’identité négative construite à travers les siècles par les Anglo-Protestants, l’image négative de l’Irlandais développée par les Afro-Américains6 reflétait surtout un constat sur son statut social et économique.
14La divergence entre les intérêts économiques des Noirs et ceux des Irlandais-Américains n’explique pas, à elle seule, l’hostilité entre ces deux communautés. L’aspect économique des relations interethniques ou interraciales cache le caractère psychologique de la réaction hostile des Irlando-Américains à l’égard des Afro-Américains. Cette hostilité dépasse, par sa nature et sa portée, celle affichée par les autres groupes ethniques.
15Inexistante dans la culture et l’histoire irlandaises, la « question noire » s’est développée surtout aux États-Unis pour les Irlandais-Américains. Prenant conscience que leur couleur blanche et leur maîtrise de l’anglais ne les mettaient pas à l’abri du racisme et de la marginalisation, les Irlandais avaient essayé de défendre et de maintenir la position subalterne des Noirs. Ils trouvaient même du réconfort dans l’esclavage. Ce statut, réservé aux « sous-hommes », épargnait aux Irlandais d’être en bas de l’échelle sociale et économique. La libération éventuelle des Noirs mettrait les Irlandais sur un pied d’égalité avec les anciens esclaves : une perspective humiliante et insupportable pour les Irlandais-Américains. De surcroît, l’affirmation identitaire des Irlandais passait par l’écrasement de l’identité noire. Le consul britannique aux États-Unis, Thomas Grattan, résume parfaitement l’état d’esprit des Irlandais :
A galling sense of inferiority to the dominant Anglo-Saxon population makes Irishmen too happy in finding another position over which they can in turn domineer; and they would, if possible, place the negro lower than he is, that they might on his degradation rise above the level assigned to themselves7.
16Cette attitude des Irlandais s’est développée non seulement par rapport aux Noirs eux-mêmes mais aussi contre les institutions et les partis politiques anglo-américains. En effet, le caractère protestant des Abolitionnistes et la campagne antipapiste organisée par le parti républicain de Lincoln ont rendu les idées sudistes très populaires parmi les Catholiques irlando-américains. Comme le précise le journal Democrat (Gallena, Illinois) dès 1839 :
The same party who would make the negro freeman, would make the Irishman a slave8.
17L’alliance scellée dès la présidence d’Andrew Jackson entre les Irlandais-Américains et le parti démocrate – le parti esclavagiste dans le Sud – a contribué à maintenir ces Irlandais dans le camp des antiabolitionnistes.
18Le sentiment nationaliste a aussi détourné l’attention des Irlandais de la question noire. L’élite politique et les journaux irlando-américains avaient commencé dès les années 1840 à appeler leur communauté à se mobiliser pour la libération de l’Irlande avant de se préoccuper du sort d’une « autre race ». D’ailleurs, derrière la prolifération des idées abolitionnistes, les Irlandais-Américains voyaient les mains manipulatrices des Anglais. Ces derniers ont été accusés d’avoir eu l’intention de détruire l’Union et de nuire à sa constitution.
19En d’autres termes, les Irlandais-Américains accusaient les Abolitionnistes de ne pas réagir contre la colonisation de l’Irlande. Les Abolitionnistes, à leur tour, accusaient les Irlandais de demeurer indifférents à l’égard de l’esclavage.
20Le rapport entre Africains et Irlandais-Américains dépendait donc de facteurs politiques et sociaux internes aux États-Unis et aussi de facteurs externes, à savoir l’Irlande, encore sous le joug de la colonisation.
21Dans le processus de la construction identitaire des Irlandais aux États-Unis, le pays d’origine a toujours eu une place importante. Cet attachement va jouer un rôle important dans les choix des Irlandais-Américains pendant la guerre de Sécession.
La guerre de Sécession et les Irlandais-Américains
22Avec l’élection d’Abraham Lincoln en 1860 la guerre entre les Sécessionnistes du Sud et les Unionistes du Nord était devenue inévitable. Pour les Irlandais, c’était le dilemme. En effet, ils étaient tiraillés entre le soutien du Nord plutôt abolitionniste ou la défense du Sud esclavagiste dominé par le parti démocrate.
23D’emblée, l’élite irlando-américaine, et notamment l’hebdomadaire Boston Pilot, a privilégié la prudence et a appelé à ne pas participer au conflit inter-Protestants.
24Avec le déclenchement de la guerre de Sécession par l’attaque sudiste sur la garnison de Fort Sumter, le 12 avril 1861, l’engagement des groupes ethniques d’un côté ou d’un autre était inéluctable. L’appel à la mobilisation s’est vite répandu et des tracts, rédigés en plusieurs langues, ont été distribués. L’identité culturelle des groupes ethniques a été au cœur des discours mobilisateurs pour influencer la population. Souvent, les hommes politiques et les officiers – même dans le camp unioniste – s’adressaient aux masses par référence à leur pays d’origine : « Allemands ! », « Irlandais ! », « Suédois ! »…
25Il y avait donc un glissement sémantique et « identitaire » dans la définition des Américains. Le pays d’origine était devenu un référent identitaire important. Ce glissement s’est effectué au détriment de l’américanité des minorités. Ainsi, un Scandinave haranguant la foule s’est écrié :
Swedes ! […] have you forgotten that in the course of mankind’s progress, enlightenment, and freedom the Swedish people were always found among the most zealous defenders9 ?
26Quant aux chefs irlando-américains, ils n’ont pas hésité à qualifier leur communauté comme la plus combattante et la plus valeureuse. Ils s’attribuaient les meilleurs superlatifs guerriers avec une telle fréquence et un tel enthousiasme que Irlandais et non Irlandais avaient cru aux slogans vantant les mérites et le courage « héréditaires » des Irlandais.
27Après les quelques hésitations avant la Guerre, les Irlando-Américains, surtout dans les grandes villes du Nord, se sont ralliés à la cause nordiste. Pour justifier cet engagement, l’élite irlandaise s’est gardée de faire allusion aux esclaves. Elle a mis en avant le devoir de protéger l’Union et ses institutions démocratiques. Après tout, c’était l’Union qui avait garanti aux Irlandais un refuge et une liberté religieuse fortement compromise en Irlande. Ainsi, faire la guerre à côté des Nordistes était pour les Irlandais de New York, Philadelphie, Boston et bien d’autres villes une forme de reconnaissance envers le pays d’accueil.
28Par ailleurs, avec la campagne de recrutement, les différentes minorités se sont engagées dans une course pour recruter le plus grand nombre de soldats. Plus le nombre de soldats ou de régiments appartenant à une communauté était grand, plus cette communauté pouvait prétendre à un statut privilégié dans la société. Autrement dit, le nombre de soldats et de régiments « communautaires » était devenu un indicateur important de patriotisme. L’amour et la défense de la patrie se mesuraient ainsi par l’engagement des élites de chaque communauté. Conscients de cet enjeu, les journaux irlando-américains, notamment le Irish American de New York et le Boston Pilot, ont abandonné leur rhétorique antiabolitionniste des années 1850 pour appeler à la défense de l’Union : « Stand by the Union; fight for the Union; die by the Union », a lancé le Boston Pilot dès 1861.
29Ainsi, la participation massive des Irlandais à la guerre de Sécession pouvait exprimer à la fois la reconnaissance à l’Amérique et l’espoir de retrouver un statut social plus favorable que celui d’avant-guerre.
30La reconnaissance par la Grande-Bretagne des États confédérés d’Amérique a été exploitée singulièrement par l’élite politique irlandaise pour justifier le soutien aux forces nordistes. Pour ces mêmes Irlandais du Nord, les Britanniques qui, avant la guerre, étaient soupçonnés d’être les manipulateurs des Abolitionnistes, étaient devenus les conspirateurs contre l’Union.
31Le soutien, bien que limité et implicite, des Britanniques à la Confédération a été exagéré et amplifié par les Irlandais, qui accusaient l’empire britannique de vouloir détruire son ancien rival, les États-Unis.
32La population irlando-américaine a été très sensible à ces arguments. En effet, pour elle, la Grande-Bretagne serait difficile à déstabiliser et à « chasser » d’Irlande si elle n’avait pas un rival puissant comme les États-Unis. Pour les Irlandais-Américains qui n’avaient jamais cessé de rêver de libérer l’Irlande par la force, les États-Unis constitueraient une base de repli solide et sûre. Bien que beaucoup de soldats irlando-américains aient choisi de s’engager dans la guerre de Sécession sans conviction idéologique ou considérations identitaires, mais par nécessité économique10, la question irlandaise a été très présente dans la décision des Irlandais-Américains de participer ou non à la guerre. Compte tenu de l’activisme des organisations irlando-américaines, notamment la Fenian Brotherhood, et leur forte concentration urbaine dans le Nord-Est, ce sentiment d’appartenance identitaire (lié à l’Irlande) était plus présent chez les soldats nordistes. Ainsi, une partie de la guerre de Sécession américaine s’est déroulée sous la bannière irlandaise.
Les Irlandais(-Américains) dans la guerre
33Les guerres américaines de 1812 contre les Britanniques et de 1846 contre les Mexicains avaient vu la constitution de compagnies exclusivement irlandaises. L’historiographie de ces guerres montre un dévouement sans faille de ces Irlandais pour les États-Unis. En effet, des officiers comme le général James Shields, natif d’Irlande et promis à un avenir politique exceptionnel aux États-Unis, et le général Stephen Kearney, l’organisateur de la marche sur le Pacifique, se sont distingués par leur combativité et leur sens de l’organisation.
34L’enjeu « identitaire » et la cause irlandaise étaient quasiment absents de ces guerres. Il fallut attendre les vagues massives d’immigration de la fin des années 1840 et 1850 pour que l’« irlandicité » prenne forme dans les discours et les actions des Irlandais-Américains.
35Dès le déclenchement de la guerre de Sécession les Irish Legions et les Irish Brigades se sont formées. Selon le rapport de la United Sates Sanitary Commission de 1969, 144 221 soldats et officiers natifs d’Irlande ont pris part à la guerre de Sécession du côté des Unionistes11. Bien que ce chiffre soit inférieur à d’autres estimations plaçant la participation irlandaise dans une fourchette de 150 000 à 175 000, elle montre un taux de participation largement supérieur à la moyenne des autres minorités. Si 90 672 Irlandais provenant des États de New York, de la Pennsylvanie, de l’Illinois et du Massachusetts ont rallié les forces nordistes12, beaucoup d’autres ont été recrutés dans les ports d’arrivée. En effet, des bureaux de recrutement ont été installés à quelques mètres des ports importants des États-Unis. Les immigrants désireux de s’engager dans les forces armées se voyaient offrir des sommes d’argent, de la nourriture et du whisky. D’ailleurs, une campagne de recrutement en Irlande même avait été organisée par les « agents fédéraux » en utilisant parfois des méthodes détournées. Un bon nombre d’Irlandais avaient cru à une émigration pour un travail salarié dans les chemins de fer. À leur grande surprise, ils découvrirent qu’ils avaient été recrutés pour l’armée de l’Union. Les indignations des nationalistes irlandais et les protestations du gouvernement britannique auprès de Washington n’avaient ni arrêté ni modifié les méthodes de recrutement douteuses de la part des agents unionistes.
36Le maintien d’un niveau élevé d’immigration irlandaise pendant la guerre montre l’importance du facteur économique dans le processus migratoire des Irlandais. Cependant, il ne faut pas voir dans les soldats irlandais se battant dans l’armée de l’Union de simples mercenaires. Le mélange avec les Irlandais-Américains dans des régiments « ethniques » et la mobilisation de la presse, qui mettait l’accent sur l’aspect patriotique et la portée nationaliste de l’engagement, ont persuadé les Irlandais que la guerre se faisait pour sauver l’Amérique démocratique dans l’intérêt de l’Irlande. Le Boston Transcript du 3 octobre 1861 s’adresse aux Irlandais :
You have fought nobly for the Harp and Shamrock, fight now for the Stars and Stripes […] Your adopted Country wants you.
37Ainsi, matérialisme, patriotisme américain et nationalisme irlandais constituaient les composantes essentielles de l’identité du soldat irlando-américain pendant la guerre.
38Le courage de ce soldat – parfois accentué sous l’effet de l’alcool – s’est traduit par un taux de victimes (morts ou blessés) beaucoup plus élevé que parmi les autres groupes ethniques. C’est cette image de courage, de détermination, de loyauté et de jovialité de l’Irlandais qui sortait renforcée de la guerre. Elle remplaçait graduellement l’image de l’Irlandais indiscipliné, ivrogne et irresponsable.
39L’histoire irlandaise, jalonnée par les rebellions et les actes de résistance aux Britanniques, a donné aux Irlandais-Américains le sens de l’organisation politique et militaire. C’est ainsi qu’une partie importante de leurs élites13 pendant les années 1860 dans les grandes villes comme New York, Philadelphie et Boston avait participé activement au soulèvement de 1848 en Irlande. L’art de mettre en place des milices et des brigades n’avait donc pas de mystère pour les Irlandais-Américains. D’ailleurs, la milice la plus célèbre et la mieux organisée des États-Unis avant la guerre de Sécession fut la Sixty-Ninth New York Volunteer Militia créée par les Irlandais-Américains. Le chef de cette milice, le célèbre colonel Michael Corcoran, avait été emprisonné en 1860 pour avoir refusé de défiler avec sa milice en l’honneur du Prince de Galles en visite à New York, acte symbolique qui révèle l’ambiguïté identitaire et la double loyauté des Irlandais-Américains. Corcoran attendait donc de comparaître devant une cour martiale quand la guerre s’est déclenchée14.
40Sous la pression des Irlandais-Américains et pour mobiliser toutes les forces de son État en faveur de l’Union, le gouverneur de New York, Edwin Morgan, avait libéré le Colonel Corcoran. Celui-ci s’est chargé aussitôt de remobiliser la 69e milice et des volontaires pour défendre l’Union après Fort Sumter. Le 23 avril 1861, la fameuse milice commença son embarquement pour Washington, D.C.
41Avant son départ, la 69e avait défilé dans les rues de New York devant une foule irlando-américaine en liesse. Le régiment fut escorté jusqu’au port par les Hibernian Societies, la police « irlandaise » de New York, l’« Exile Club ». Sur une banderole on pouvait lire : « Remember Fontenoy »15. Dans la mêlée,
[s]ome soldiers lost their muskets and parts of their uniforms as they struggled to break through the mob and board the ship. Finally the tumult faded as the last troopers struggled aboard. Tired members of Irish civic organizations, who by the thousands accompanied the regiment to its embarkation, collected their bedraggled and torn banners and returned to their homes16.
42La mobilisation et l’enthousiasme de la population irlandaise – inégalés parmi les autres minorités – traduisaient un sentiment de fierté ethnique et, consciemment ou inconsciemment, une volonté de revanche sur les groupes dominants.
43L’arrivée du 69e régiment à Washington a donné lieu à un accueil triomphal. Des foules arborant des drapeaux verts se sont massées tout au long de l’itinéraire emprunté par les soldats irlando-américains. Le régiment a campé dans l’enceinte de l’Université de Georgetown malgré l’irritation de son président jésuite et les protestations de quelques membres du clergé.
44Plus symbolique encore, au milieu du campement flottait une bannière offerte au régiment et sur laquelle figurait cette inscription : « Presented to the 69th regiment in commemoration of the 11th October 1860. » Cette date rappelait le refus du 69e régiment, sous l’autorité de Corcoran, de défiler devant le Prince de Galles.
45Pendant trois mois, le régiment « irlandais » a attendu le baptême du feu qui n’eut lieu qu’au mois de juillet. Entre-temps, pour éviter l’ennui de l’enfermement et de l’inactivité, les soldats du 69e organisaient des fêtes à l’« irlandaise » lors desquelles « trèfle » et « harpe » occupaient une place de choix : des courses de chevaux, de la danse irlandaise et du théâtre, etc. Dans ces occasions, l’alcool ne manquait jamais à l’appel17.
46La première bataille de Bull Run s’est soldée par des pertes considérables pour le 69e. Son commandant, le colonel Corcoran, a été fait prisonnier par les forces sudistes.
47Cette défaite, qui aurait pu être fatale pour le prestige du 69e régiment et l’image des Irlandais, s’est vite transformée en une campagne médiatique et une mobilisation sans précédent au sein de la communauté irlando-américaine. Prisonnier de la Confédération pendant treize mois, Corcoran était devenu un héros national et son régiment malmené s’est métamorphosé en une légende.
48Les noms du colonel et de sa Gallant Sixty-Ninth ont été systématiquement utilisés par les autres régiments irlando-américains pour recruter des volontaires et par les élites pour afficher haut et fort le patriotisme de la communauté irlando-américaine.
49Par ailleurs, la bataille de Bull Run a créé un dilemme pour les Irlandais-Américains. Les premiers soldats que le 69e avait à affronter n’étaient autres que des Irlandais du Sud – les dockers appartenant aux Louisiana Zouaves18.
50Ce fait avait été redouté par le Boston Pilot, qui, au moment où toute l’élite irlando-américaine du Nord s’était ralliée à la guerre et à l’Union, mettait en garde contre l’affrontement entre Irlandais-Américains du Nord et Irlandais-Américains du Sud. Bien avant Bull Run, l’éditorialiste du Boston Pilot avait affirmé que seuls les « Nativistes » sortiraient vainqueurs d’une telle confrontation :
The first enemies the 69th will encounter will, in all probability, be Irishmen, some of them their own relatives, all of them their friends, all of them owning the same country, the same aspirations, the same dear, fond hope. What a spectacle this is. There they stand in the death grip of one another, thousands of miles from the land which it would be their common pride to defend, and their common honor to die for… Again, many of the promoters of the war, many of those who now “feel good” towards the Irish are the very men with whom “no Irish need apply” was a common faith19.
51Bien qu’influent, le Boston Pilot n’a pas été entendu sur cette question. L’enthousiasme de la population irlando-américaine dans le Nord a pris l’allure d’un nationalisme additionné à un ultrapatriotisme incontrôlé20. De ce fait, la fragmentation de l’identité irlando-américaine ne traduisait pas uniquement une dichotomie entre américanité et irlandicité mais aussi entre les Irlandais du Nord, favorables à l’Union, et ceux du Sud qui, en général, soutenaient la Confédération.
52S’il est difficile de porter un jugement sur l’aspect dominant dans la double allégeance de l’Irlandais – à l’Irlande et à l’Amérique –, il est certain que dans le rapport de forces entre Irlandais du Nord et Irlandais du Sud, l’identité « nordiste » était dominante. Le militantisme acharné et le nombre significatif des Irlandais ainsi que leur emprise sur les institutions politiques du Nord leur ont donné la possibilité de former une identité forte. La guerre de Sécession, propice à la création des mythes, comme la plupart des guerres, a permis un glissement d’une identité irlandaise fortement négative à une identité irlandaise incluant des éléments positifs.
53Les Irlandais-Américains, surtout dans le Nord, maîtrisaient l’art de la propagande et de l’autovénération. Même leurs défaites militaires pendant la guerre de Sécession se transformaient en leçons de bravoure et d’héroïsme. Cela dit, dans l’Amérique multiethnique, où les identités communautaires sont en conflit permanent, ce comportement paraît inévitable.
54Ainsi, libéré dans le cadre d’un échange contre des officiers sudistes, Corcoran s’est vu attribuer le titre de Général de brigade. Il a tout de suite commencé une tournée dans les grandes villes du Nord où il a été accueilli en héros. L’enthousiasme qu’il a suscité lui a permis de mettre en place quatre régiments : le 155e (Wild Irish Regiment), le 164e, le 170e et le 182e (New York Infantry). Ces quatre régiments constituaient la Corcoran’s Irish Legion qui, dès novembre 1862, était sur le front sud, près de Washington.
55Mort en décembre 186321 après une carrière brillante mais sans grandes performances militaires, Corcoran a été remplacé par un orateur nationaliste ambitieux, le Général de brigade Thomas Meagher.
56Meagher a profité de la mort de Corcoran et du désistement du général irlando-américain James Shields, qui devait commander la Irish Brigade, pour accentuer l’irlandicité des régiments irlando-américains. Il a insisté sur le séparatisme irlandais au sein de l’armée de l’Union. Dans la logique des nationalistes comme Meagher, les régiments mixtes, dits américains, parmi lesquels les soldats irlandais se battaient, ne pouvaient pas profiter à la communauté ou à l’identité irlandaises :
The Irish Brigade was specifically created to preserve this special identity and to advertise the important contributions to the Union cause that Irish Catholics made. Its founders wanted to demonstrate to a skeptical America the devotion Irish-Americans felt for their adopted land22.
57Commandant la « brigade irlandaise » avec conviction et soucieux du bien-être de ses soldats23, Meagher a donné un caractère antianglais à l’engagement de sa brigade. Ses discours, très écoutés par ses soldats et par la population irlandaise du Nord, mettaient l’accent sur le caractère loyal, combatif et catholique des Irlandais. Auprès des autorités fédérales, il a surtout défendu et exigé l’existence d’aumôniers catholiques dans les rangs de ses régiments24. Il encourageait ses soldats à assister aux services religieux et allait lui-même régulièrement à la messe. Cependant, cette religiosité ne devrait pas cacher l’expérience militaire limitée des chefs comme Meagher et Corcoran. Leurs qualités furent essentiellement rhétoriques et politiques. Très souvent, l’irlandicité et l’ethnicité de leurs discours ne servaient que leurs ambitions personnelles.
58Le prestige de Meagher et de la Irish Brigade a été d’une telle ampleur que d’autres brigades irlandaises ont été créées dans les autres États du Nord tels que l’Ohio, l’Illinois et l’Indiana. Toutes ont montré du courage et de l’engagement, mais aucune n’a égalé la Irish Brigade de Meagher en termes de prestige et de réputation25. Avec la mobilisation de la communauté irlandaise et de la presse, notamment le Irish American, cette Brigade était devenue, dans l’imaginaire collectif américain, synonyme de l’identité irlando-américaine.
Guerre de Sécession et stratégie identitaire des Fenians
59Il serait difficile de comprendre la forte identité irlandaise dans l’armée de l’Union en particulier sans évoquer l’engagement politique et idéologique des chefs militaires comme Corcoran, Meagher, O’Mahony… Leurs activités avant et pendant la guerre au sein de la Fenian Brotherhood – organisation nationaliste irlandaise26 – a fortement contribué à l’ethnicisation et à l’internationalisation du conflit entre le Sud et le Nord des États-Unis.
60Juste au moment où les Fenians ont commencé à organiser des clubs de Fenians dans différentes villes américaines, la guerre de Sécession a éclaté. La réaction des Fenians, dont la direction se composait surtout d’anciens chefs du soulèvement de 1848 en Irlande, était plutôt contradictoire. À cet égard, la position du colonel Corcoran, Fenian convaincu et l’un de ses principaux fondateurs, était révélatrice.
61Corcoran considérait la guerre de Sécession comme une occasion inespérée pour former militairement les Irlandais-Américains, « futurs libérateurs de l’Irlande ». Pourtant, à la veille de son départ avec son 69e régiment vers Washington, Corcoran avait demandé aux Fenians de rester à l’écart du conflit et de réserver leur énergie à la libération de l’Irlande27. Cette attitude a désorienté les Irlandais de New York. Mais vu l’engagement des chefs historiques de la Fenian Brotherhood, il était difficile d’arrêter l’hémorragie provoquée par l’engagement des masses irlandaises dans l’armée de l’Union. Si au début, les choix de l’engagement furent individuels, plus tard, des « cercles » entiers de Fenians rejoignirent l’armée28. Leur décision fut motivée par les promesses, bien que vagues, du pouvoir fédéral d’appuyer diplomatiquement et même militairement leurs actions contre la colonisation britannique.
62L’armée nordiste, qui recrutait au sein des Fenians, s’est transformée en une terre de prédilection pour les activités de propagande des Fenians. Non seulement les officiers irlando-américains ont fait campagne auprès de leurs régiments pour ranimer le sentiment nationaliste parmi leurs soldats mais les chefs de la Irish Revolutionary Brotherhood (équivalent irlandais de la Fenian Brotherhood), comme Thomas Clarke Luby en 1863 et surtout James Stephens en 1864, ont été invités à s’adresser directement aux régiments irlandais. Stephens, président du mouvement, a été autorisé, sous couvert d’un « laissez-passer » que lui a accordé un officiel de Washington29, à faire une tournée des casernes et des campements de l’armée de l’Union pour recruter des officiers et des soldats pour la libération de l’Irlande. La tournée de Stephens s’est avérée utile pour les Fenians et la cause irlandaise. Elle a également créé un cas unique dans l’histoire de la guerre de Sécession. La guerre pour sauver l’Union américaine s’est transformée pour des milliers de soldats en une guerre « virtuelle » contre la Grande-Bretagne et pour la libération de l’Irlande.
63Selon William d’Arcy, presque tous les officiers de la Irish Brigade de Thomas Meagher et de la Corcoran Legion appartenaient à la Fenian Brotherhood. Dans la Corcoran Legion, à elle seule, vingt-quatre officiers ont été tués ou blessés dans les batailles de 1864. Parmi les morts se trouvait le colonel Matthew Murphy, membre du comité central de la Fenian Brotherhood. Par ailleurs, deux tiers du 9e régiment d’infanterie du Massachusetts étaient des Fenians30. La présence des Fenians dans les autres régiments irlandais fut également remarquable.
64Les Fenians étaient conscients que leur savoir-faire militaire n’était pas suffisant pour battre les Britanniques. Ainsi, aidés par les circonstances et les maladresses diplomatiques de la Grande-Bretagne31, ils étaient convaincus que la fin de la guerre de Sécession allait se transformer en une guerre américano-britannique. Dans l’ombre de cette hypothétique guerre entre l’armée américaine, forte d’une expérience de quatre ans, et l’armée britannique dispersée et affaiblie par la guerre de Crimée (1853-1856), l’armée irlandaise, constituée surtout d’Irlando-Américains, serait capable de libérer l’Irlande. Les Fenians étaient tellement sûrs du soutien du gouvernement américain qu’ils discutaient publiquement de leurs plans d’invasion. Les espions britanniques n’avaient qu’à lire les journaux pour être informés des activités et des intentions des nationalistes irlandais.
65La fin de la guerre de Sécession annonçait donc la mise en œuvre de la stratégie des Fenians, à savoir la remobilisation des dizaines de milliers de vétérans pour la cause irlandaise. Dès septembre 1865, le cercle des Fenians de l’Illinois avait envoyé une longue lettre au secrétaire d’État William Seward, connu pour sa sympathie pour les Irlandais, lui rappelant la contribution des Irlandais à la victoire de l’Union :
When the day of Ireland’s trial came… America would not forget the many brave Irish hearts who marched to death beneath the starry banner32.
66Très vite, les Fenians allaient comprendre que le gouvernement américain n’avait aucunement l’intention d’entrer en conflit avec la Grande-Bretagne.
67Malgré la réticence de l’administration américaine, les Fenians avaient décidé de former un gouvernement irlandais en exil dont les institutions et la constitution avaient été copiées sur celles des États-Unis. Le siège du gouvernement fut installé à Union Square à New York, au cœur de la communauté irlando-américaine. Les dépenses excessives liées au fonctionnement de ce gouvernement et à l’entretien de ce siège somptueux ont mis très vite le « président » John O’Mahony et son gouvernement en difficulté.
68Cependant, le problème essentiel dont souffraient les Fenians fut les différends qui opposèrent leurs chefs. L’organisation s’est scindée en deux factions rivales, l’une menée par le légitimiste O’Mahony, qui soutenait l’idée d’une invasion de l’Irlande à partir de Boston et de New York ; l’autre, dissidente, menée par le riche commerçant de New York William Roberts, voulait occuper le Canada pour l’échanger contre l’Irlande. C’est ce dernier plan qui a été mis en place entre 1866 et 1870. Même O’Mahony s’est enfin rallié à cette stratégie.
69L’invasion de l’Irlande, prévue par le chef irlandais James Stephens pour 1865 et puis 1866, s’est donc transformée en une campagne militaire contre le Canada britannique. La force, l’enthousiasme et la détermination des vétérans irlando-américains peut se lire dans cette chanson populaire de l’après-guerre :
We are the Fenian Brotherhood, skilled in the arts of war,
And we’re going to fight for Ireland, the land that we adore,
Many battles we have won, along with the boys in blue
And we’ll go and capture Canada for we’ve nothing else to do33.
70Entre 1866 et 1870, des vagues successives d’invasion et d’occupation du territoire canadien se sont soldées par des défaites humiliantes pour les Fenians, décidément trop divisés et trop mal organisés pour inquiéter les gouvernements canadien et britannique. Ironie du sort, c’est le gouvernement américain, qui, en 1870, comme en 1866, a mis fin à leurs campagnes d’invasions contre le Canada. Ce fait se résume dans une phrase prononcée par un officier Fenian :
It was the United States and not England that impeded our onward march to freedom34.
Conclusion
71La double allégeance des Irlandais pendant la guerre de Sécession a suscité les critiques et les éloges de beaucoup d’hommes politiques et d’observateurs. Il est certain que la colonisation de l’Irlande, la pauvreté de la population irlando-américaine et la volonté de s’assurer une place dans l’Amérique d’après-guerre ont joué un rôle important dans les prises de position des Irlandais.
72Ce qui a également distingué les Irlandais pendant la guerre de Sécession est l’activisme des nationalistes de la Fenian Brotherhood. De nombreux héros de la guerre étaient des Fenians, à l’instar de Michael Corcoran, Thomas Meagher, James McIvor et Robert Nugent. Ces chefs ont tout fait pour ethniciser les régiments militaires et les transformer en bastions de l’irlandicité. Leur tâche était difficile car il fallait à la fois mettre en valeur leur américanité et leur souci de protéger l’Union tout en œuvrant pour la libération de l’Irlande. Paradoxalement, ils étaient beaucoup plus proches idéologiquement des idées sudistes que l’historiographie ne le laisse entendre.
73Il est vrai que la politisation de l’élite militaire irlando-américaine ne traduisait pas nécessairement l’engagement et les motivations des dizaines de milliers d’Irlandais et d’Irlandais-Américains qui n’étaient que de simples soldats. Comme le précise William Burton :
His [soldat irlandais] concerns were remote from the florid language of the Corcorans and the Meaghers. Most Irish-Americans, after all, enlisted in nonethnic regiments. Most Irish-Americans were committed to America and to themselves, not to historic and Old World quarrels and the furtherance of political careers for professional ethnics35.
74En raison de la capacité rhétorique et parfois manipulatrice des chefs politico-militaires, il était plus fréquent de voir les régiments irlandais se battre sous les drapeaux verts de l’Irlande plutôt que sous le drapeau étoilé des États-Unis. Après tout, cette identité irlandaise, qui a fortement marqué la guerre de Sécession, surtout du côté des Nordistes, traduisait la marginalisation et la ghettoïsation de la communauté irlandaise dans des villes comme Boston, New York, Chicago, Philadelphie ou La Nouvelle-Orléans. Autrement dit, les brigades et les régiments irlandais n’étaient que la version militaire de l’isolement des Irlandais36.
75Malgré tout, avec la fin de la guerre de Sécession les Irlandais-Américains se trouvaient mieux acceptés et valorisés. L’histoire de Mike Scannel, soldat et porte-drapeau du 19e régiment mixte du Massachusetts, est révélatrice. En effet, dans une bataille, Scannel fut arrêté par les forces sudistes qui lui ont crié :
Hand over those colors, Yankee !
76La réponse de Scannel fut :
Yankee is it now […] Faith I’ve been twenty years in this country and nobody ever paid me the compliment before37.
77Les mots de Scannel sont révélateurs. La guerre de Sécession fut pour les Irlandais un parcours identitaire. Considérés avant la guerre comme des papistes, des « paddies », des ivrognes et des inassimilables, ils en sont sortis avec une identité métamorphosée. Ils étaient devenus des patriotes américains. Ainsi, l’Union pour laquelle ils se sont battus les a enfin adoptés ; preuve que l’identité ethnique aux États-Unis n’est pas nécessairement incompatible avec la cohésion sociale et politique.
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Notes de bas de page
1Cité par George Potter, To the Golden Door, Westport, Greenwood Press, 1960, p. 376.
2Pour plus de détails, cf. ibid., p. 384.
3Cf. Carl Wittke, The Irish in America, Baton Rouge, Louisiana University Press, 1956, p. 126.
4Ibid.
5Frederick L. Olmsted, The Cotton Kingdom, New York, Alfred Knopf, 1953, p. 70.
6Parmi les mots les plus utilisés même par les Noirs on trouve : les « Paddies », les « White Niggers », les « White Buckra », et les « Papists ». En 1850, un esclave noir avait résumé le comportement de son maître dans les mots suivants : « My Master is a great tyrant… he treats me badly as if I was a common Irishman. » Cf. Carl Wittke, The Irish in America, p. 125. Cf. également Lawrence Levine, Black Culture and Black Consciousness, Oxford, Oxford University Press, 1977, p. 301-304.
7Cité par George Potter, To the Golden Door, p. 374.
8Ibid., p. 377.
9Cité par William Burton, Melting Pot Soldiers, New York, Fordham University Press, 1998, p. 51.
10La crise économique qui résultait de la guerre touchait essentiellement les ouvriers irlandais-américains.
11Les chiffres pour le Sud parlent de 40 000 Irlandais.
12Cf. Carl Wittke, The Irish in America, p. 138.
13Parmi les chefs irlando-américains qui avaient pris part à des activités politiques et de rébellions on trouve John O’Mahony, Robert Nugent, William Hogan, Thomas Meagher.
14Sur la réaction des Irlandais-Américains à l’arrestation de Corcoran, cf. le Irish American du 20 octobre 1860.
15Référence à la bataille de 1745 quand l’armée austro-anglaise a été battue par les Français avec l’aide de quelques légions irlandaises.
16William Burton, Melting Pot Soldiers, p. 114.
17Au-delà des stéréotypes, l’alcoolisme était un vrai problème parmi les régiments irlandais. Cf. le témoignage du capitaine David Conyngham, The Irish Brigade and its Campaigns, New York, W. Mac Sorley, 1867.
18Des régiments « Zouaves », habillés comme l’armée turque, se trouvaient aussi bien du côté des Sudistes que du côté des Nordistes.
19Boston Pilot, 4 mai 1861.
20Nous utilisons le mot « nationalisme » pour faire référence à l’Irlande et le mot « patriotisme » pour évoquer les États-Unis.
21Selon les témoignages, cette mort, suite à une chute de cheval, était due à l’alcool.
22Lawrence Khol, « The Irish Brigade, Irish America, and David Power Conyngham », in David Conyngham, The Irish Brigade and its Campaigns, New York, Fordham University Press, 1994, p. XII.
23Il faut dire que son comportement sur les champs de bataille (Bull Run, Antietam, Fredericksburg) ne reflétait pas la ténacité, la férocité et le dévouement avec lesquels ses soldats avaient combattu. Son penchant pour l’alcool a terni son image personnelle et limité son efficacité sur les champs de bataille. Sur ce sujet, cf. les témoignages contradictoires dans le Irish American entre 1862 et 1864 ; cf. également William Russell, My Diary, North and South, Londres, Bradbury and Evans, 1863.
24La supplique des soldats irlando-américains catholiques était d’avoir un aumônier protestant. Le gouvernement fédéral utilisait cette menace pour imposer la discipline dans les rangs des régiments irlandais.
25Rappelons qu’il y avait d’autres « Irish Brigades », notamment celle de l’Illinois sous le commandement de James Mulligan.
26Il s’agit d’une organisation secrète créée par l’Irlando-Américain John O’Mahony au début de 1859. C’était aussi la version américaine de la Irish Revolutionary Brotherhood, organisation créée en Irlande en mars 1858. Nationaliste et anticléricale, la Fenian Brotherhood a eu une influence considérable parmi les Irlandais et les Irlandais-Américains.
27William Burton, Melting Pot Soldiers, p. 113.
28Cf. John Rutherford, The Secret History of the Fenian Conspiracy, Londres, C. K. Paul, 1877, 2 vol., vol. I, p. 231.
29Cf. également Joseph Denieffe, A Personal Narrative of the Irish Revolutionary Brotherhood, New York, Gael Publishing, 1906, p. 183-186.
30William d’Arcy, The Fenian Movement in the United States: 1858-1886, Washington, D.C., The Catholic University of America Press, 1947, p. 61.
31Parmi ces maladresses on peut citer la reconnaissance de la Confédération et la construction de bateaux de guerre au bénéfice des forces sudistes. Le célèbre Alabama, construit en Angleterre, a coulé de nombreux bateaux de marchandises appartenant à l’Union.
32Lettre de la Fenian Brotherhood de l’État de l’Illinois à William Seward, datée du 21 septembre 1865. Citée par Wilfried S. Neidhardt, Fenianism in North America, University Park, The Pennsylvania State University, 1975, p. 30.
33Citée dans l’ouvrage du vétéran de 1866 et 1870 John Macdonald, Troublous Times in Canada, Toronto, W. S. Johnston, 1910, p. 16.
34Lettre du général Burns, datée du 14 juin 1866, citée in ibid., p. 93.
35William Burton, Melting Pot Soldiers, p. 154.
36Ibid.
37Cf. Leonard Wibberley, The Coming of the Green, New York, Henry Holt, 1958, p. 78-79.
Auteur
-
Taoufik Djebali
Université de Caen Basse-Normandie
IdRef : 071497749
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