Le discours de la guerre dans Oceana de James Harrington
La guerre et la destruction de l’identité de la république
p. 15-29
Texte intégral
1Avant d’expliciter le problème que je souhaite poser au cours de cette contribution, je poserai un certain nombre de jalons préalables, concernant tant l’auteur de l’œuvre dont je vais traiter, que cette œuvre elle-même.
2La notoriété de James Harrington (1611-1677) est avant tout liée à celle du livre qu’il écrivit en 1656, The Commonwealth of Oceana, ouvrage sur lequel je reviendrai dans un instant. De sa vie, nous savons relativement peu de choses, et il suffit pour notre propos de retenir les quelques points suivants. Issu d’une bonne famille1 du Northamptonshire, Harrington ne joua aucun rôle public marquant jusqu’en mai 1647, date à laquelle il entra au service de Charles Ier, alors prisonnier du Parlement, en qualité de gentilhomme de la Chambre du Roi. Il semblerait qu’une relation de confiance réciproque se soit nouée entre le roi et Harrington, au point qu’une tradition apocryphe prétend que ce dernier aurait été présent sur l’échafaud lors de l’exécution du roi, et qu’il aurait ensuite sombré dans une dépression mélancolique dont il lui fallut de longs mois pour se remettre2. Cette histoire n’a en elle-même qu’un intérêt anecdotique, mais elle acquiert un relief saisissant quand on sait que sept ans plus tard, l’Oceana de Harrington révéla en lui l’un des théoriciens les plus accomplis de l’idée républicaine. Il serait tout à fait faux de conclure à une pure et simple conversion opportuniste et tactique de Harrington aux idées du moment : même en laissant de côté comme douteux un autre récit apocryphe selon lequel le roi et Harrington auraient eu des conversations animées à propos des différents régimes politiques possibles, conversations au cours desquelles le roi entrait en rage quand son interlocuteur évoquait la république3, il reste qu’Oceana n’a rien d’un pamphlet de circonstance ; c’est au contraire un ouvrage d’une grande densité qui propose à son lecteur un modèle complet, et directement applicable à l’Angleterre, de constitution républicaine, ainsi qu’une réflexion sur les conditions historiques qui ont rendu inéluctable, aux yeux de l’auteur, le passage d’un régime monarchique à un régime républicain. Car le grand intérêt d’Oceana, comme le note le grand spécialiste de l’œuvre de Harrington qu’est J. G. A. Pocock, est qu’il s’agit moins pour Harrington de démontrer a priori que la république est le meilleur des régimes (même s’il pense également que tel est bien le cas) que de mettre en évidence le mécanisme historique qui en rend l’institution inévitable :
He wrote Oceana less to justify the fall of English monarchy than to explain it, and this is why the work is important4.
3Je passe sur la suite de la vie de Harrington, non sans relever qu’il continua à travailler, même après la Restauration, à des ouvrages républicains, comme le System of Politics de 1661, ce qui confirme encore, s’il en était besoin, que Harrington n’était en effet pas un républicain de circonstance.
4Il est temps maintenant d’en revenir à Oceana, et de donner de l’ouvrage une présentation plus complète. Publié à l’automne 1656, Oceana est un livre composite, qui participe de quatre genres différents : il relève d’abord du récit historique, dans la mesure où les Preliminaries par lesquels il commence relatent l’histoire de l’Europe de l’époque romaine jusqu’au XVIIe siècle, en montrant que cette histoire doit être interprétée en termes d’opposition entre le temps révolu de la prudence antique, et celui de la prudence moderne ; il relève ensuite de l’utopie, dans la mesure où le corps de l’ouvrage décrit la république idéale instituée dans l’île d’Oceana par le législateur suprême, le Lord Archon Olphaus Megaletor ; il relève encore du traité philosophique, puisque c’est une conception proprement philosophique de la république qui y est développée, la république étant présentée comme le meilleur des régimes possibles5 ; il relève enfin du traité programmatique, puisqu’il s’agit bel et bien de proposer au chef de l’État de l’époque, le Lord Protector Oliver Cromwell, un véritable modèle de gouvernement pour l’Angleterre, dont l’île d’Oceana n’est que la transposition imaginaire : rappelons que la troisième partie de l’ouvrage, et la plus longue, s’intitule en effet The Model of the Commonwealth of Oceana. Le livre est d’ailleurs explicitement dédié à Cromwell :
Dedicated to his Highness The Lord Protector of The Commonwealth of England, Scotland and Ireland by James Harrington6.
5Traité philosophique, Oceana s’inscrit dans la longue tradition de ces livres – comme La République de Platon – dont le propos est de s’interroger sur la meilleure forme possible de gouvernement. Harrington juge donc que le meilleur gouvernement possible est le gouvernement républicain, et l’argumentation qu’il utilise pour le démontrer vaut la peine d’être décrite, car nous aurons à y revenir lorsque se posera, dans un instant, la question de la république en guerre.
6Pour traiter la question du meilleur régime possible, Harrington part de la définition de ce qu’est la raison. Pour lui, la raison n’est pas autre chose que l’intérêt :
For be it so that reason is nothing but interest, there be divers interests, and so divers reasons7.
7On peut donc distinguer trois formes d’intérêts et de raisons, soit par ordre d’excellence croissante : la raison privée, qui n’est autre que celle de l’homme privé qui veille à ses propres intérêts (« As first, there is private reason, which is the interest of a private man »8) ; la raison d’État, qui est celle de l’homme ou du groupe d’hommes qui a le pouvoir dans l’État (« Secondly, there is reason of state, which is the interest (or error, as was said by Solomon) of the ruler or rulers, that is to say of the prince, of the nobility, or of the people »9) ; et enfin, cette forme supérieure de la raison qui prend en compte l’intérêt du tout, c’est-à-dire de l’humanité entière (« Thirdly, there is that reason which is the interest of mankind or of the whole »10). Dans la mesure où cette dernière forme de la raison a en vue le bien du tout, elle en est bien la forme la plus éminente, puisque l’intérêt du tout est préférable à celui des parties :
There is a common right, law of nature, or interest of the whole, which is more excellent, and so acknowleged to be by the agents themselves, than the right or interest of the parts only11.
8Transposé dans l’ordre politique, ce principe permet de répondre à la question du meilleur régime possible : il ne peut s’agir que de la république. C’est en effet la seule forme de gouvernement qui corresponde par approximation à la troisième forme de la raison dans la mesure où elle tend à réaliser le bien de l’humanité en ayant pour objet celui du plus grand nombre :
Now compute well, for if the interest of popular government come the nearest unto the interest of mankind, then the reason of popular government must come the nearest unto right reason12.
9Mais il ne s’agit pas seulement pour Harrington de définir idéalement ce qu’est le meilleur régime possible ; encore faut-il donner corps à cette république idéale : Oceana a aussi valeur programmatique, et c’est sur le Lord Protector lui-même que compte Harrington pour réaliser, au sens plein du terme, cette république qu’il appelle de ses vœux.
10Dans Oceana, Cromwell est représenté, de manière transparente, par un personnage fictif du nom d’Olphaus Megaletor, le législateur suprême qui, dans sa grande sagesse, institue dans l’île d’Oceana (qui symbolise l’Angleterre) une république parfaite et immortelle. Faut-il pour autant conclure que Harrington se conduit en flagorneur, qui fait sa cour au puissant en place pour en obtenir des faveurs ? Ce serait assurément une lecture erronée. Pour Harrington, il s’agit d’autre chose ; il fait appel au chef de l’État qu’est le Lord Protector dans l’espoir que celui-ci sera suffisamment sage pour comprendre sa mission historique, qui est d’asseoir une fois pour toutes le gouvernement républicain en remodelant de fond en comble la constitution anglaise. Selon Harrington, il y a là une occasion (au sens fort de l’occasione de Machiavel), un moment propice qu’il faut absolument mettre à profit avant que la roue de la fortune ne se remette à tourner et n’emporte la république vers l’anarchie. Pour bien comprendre le point de vue de Harrington, il importe de situer sa réflexion dans le cadre de la théorie du cycle des constitutions, développée par Polybe, selon laquelle les régimes politiques se succèdent les uns aux autres en raison même de leur caractère mortel et corruptible ; aux yeux de Harrington, on en serait donc en ce point précis du cycle où une république est déjà instituée en Angleterre, mais de manière si imparfaite qu’elle menace de sombrer dans l’anarchie, situation dont le pays ne sortira qu’au prix d’un retour à la monarchie : il est frappant de constater que les craintes de Harrington se sont de fait réalisées. Le projet de Polybe, que notre auteur reprend à son compte, est de parvenir à arrêter une bonne fois la roue de la fortune en instituant un régime politique si parfait qu’il en sera immortel et incorruptible13. Pour ce faire, il faut qu’existe, au sein des institutions, un équilibre entre l’élément populaire et l’élément aristocratique ; or cet équilibre institutionnel n’est possible, selon Harrington, que s’il existe préalablement une répartition de la propriété telle que le peuple en détienne les deux tiers, et l’aristocratie un tiers : la tâche du législateur est donc de faire concorder la « superstructure » politique (et Harrington lui-même utilise le terme), avec son soubassement économique, et de mettre en place des institutions et des lois qui garantissent la pérennité de cette concordance. Au prix d’évaluations et de calculs dont je ne discuterai pas ici le bien-fondé (c’est une tâche qui est de la compétence des historiens de l’économie), Harrington estime qu’au moment même où il écrit Oceana, le peuple détient effectivement les deux tiers des biens fonciers du pays, le tiers restant étant aux mains de l’aristocratie. Il est donc grand temps à ses yeux de stabiliser cette balance de la propriété par des lois appropriées, et d’ajuster le système politique en conséquence : aussi est-ce à cette fin qu’il s’adresse à Cromwell, en espérant qu’à l’image du roi philosophe platonicien, il saura être ce législateur suprême dont l’Angleterre a besoin.
11Sans entrer dans le détail de la législation océane, on comprend maintenant pourquoi les deux lois fondamentales d’Oceana sont d’une part une loi agraire, qui vise à perpétuer en l’état la répartition de la propriété entre les aristocrates et le peuple, d’autre part une loi qui porte sur la rotation des offices : cette dernière vise à garantir la pleine participation civique de l’ensemble des citoyens au gouvernement de la cité en leur permettant tour à tour d’exercer les magistratures, et à empêcher ainsi qu’aucune faction ne s’accapare l’État. Ainsi :
An equal agrarian is a perpetual law establishing and preserving the balance of dominion, by such a distribution that no one man or number of men within the compass of the few or aristocracy can come to overpower the whole people by their possessions in lands14.
Equal rotation is equal vicissitude in government, or succession unto magistracy conferred for such convenient terms, enjoying equal vacations, as take in the whole body by parts, succeeding others through the free election or suffrage of the people15.
12De même, pour éviter tout phénomène de concentration du pouvoir, il est prévu par la constitution océane que le pouvoir de débattre le contenu des lois et celui de les voter est partagé entre deux assemblées distinctes : au sénat, composé d’élus issus de la noblesse, revient la fonction de débattre, à la tribu prérogative, composée d’élus du peuple, revient celle de voter, ou le cas échéant de rejeter, les propositions de loi émanant du sénat. Inversement, la tribu prérogative ne peut pas davantage débattre des lois qui lui sont soumises, que les sénateurs ne peuvent prendre part au vote concernant leurs propres propositions de loi.
13La constitution d’Oceana, dont je n’ai fait ici qu’esquisser les traits les plus marquants, a donc pour fin d’assurer l’immortalité de la république, fin qui n’a rien d’irréalisable pour peu que l’on lui donne une forme adéquate, sa matière elle-même – le peuple tout entier – étant pour sa part indéfiniment renouvelée :
For neither by reason nor experience is it impossible that a commonwealth should be immortal, seeing the people, being the materials, never dies, and the form, which is motion, must without opposition be endless16.
14L’exposé de la constitution d’Oceana forme le plus long chapitre du livre (The Model) ; elle comprend trente articles ou « ordres » (Orders), qui forment un ensemble clos auquel il est impossible de rien ajouter ni de rien retrancher : la république parfaite ne peut naître que d’une constitution elle-même parfaite, qui définit exhaustivement l’ensemble des rapports réglés entre les citoyens qui constituent l’essence même de la république « the being of a commonwealth consists in her orders »17. La perfection de la république océane est exprimée tant par des métaphores architecturales – la république a la perfection d’un bâtiment aux solides fondations et aux proportions harmonieuses –, que par des métaphores astronomiques – la rotation des offices et la succession régulière des élections n’évoque rien tant que les mouvements réglés des sphères célestes. De la contemplation de cet ordre parfait et immuable naît irrésistiblement le sentiment de la beauté et de l’harmonie : c’est ce sentiment même qu’éprouve Lycurgue, le fondateur de la république de Sparte, lorsqu’il considère du regard l’œuvre qu’il vient d’achever ; il exprime son ravissement en recourant aux métaphores astronomiques et architecturales que nous signalions plus haut :
When he saw that his government had taken root and was in the very plantation strong enough to stand by itself, he conceived such a delight within him, as God is described by Plato to have done, when he had finished the creation of the world, and saw his own orbs move below him. For in the art of man, being the imitation of nature which is the art of God, there is nothing so like the first call of beautiful order out of chaos and confusion as the architecture of a well-ordered commonwealth18.
15C’est le même ravissement qu’éprouve le Lord Archon – c’est-à-dire, au sens propre, le démiurge – quand il contemple la république océane qu’il vient littéralement de mettre sur orbite :
My Lord Archon, when he beheld not only the rapture of motion, but of joy and harmony, into which his spheres without any manner of obstruction or interfering, but as it were naturally, were cast, conceived not less of exultation in his spirit [que Lycurgue s’entend]19.
Ordre, harmonie, et régularité : telles sont les caractéristiques d’une république définitivement soustraite au jeu de la fortune, qui est définie par Harrington comme une république égale (« equal commonwealth »20) non pas en raison d’une égalité civique entre les citoyens, mais en raison de son identité à elle-même à travers le temps.
16Pourtant, cette description de la république océane doit être nuancée. Lorsqu’il affirme qu’il est possible de rendre immortelle une république, Harrington fait pourtant une réserve lourde de sens : une république n’est immortelle que si elle ne rencontre aucun obstacle qui vienne fausser ou biaiser le jeu régulier de ses institutions (« the form […] must without opposition be endless »21). Or, l’obstacle peut prendre la forme de la guerre, c’est-à-dire d’une situation de crise où peut se jouer la survie même de la république. Aussi la constitution d’Oceana doit-elle prendre en compte la possibilité que surgisse un état d’urgence nécessitant que soient prises, à titre transitoire, des mesures exceptionnelles, dérogeant au fonctionnement régulier des institutions républicaines. Selon l’adage romain, « Necessitas legem non habet » : la nécessité ne connaît point de loi ; il s’agit pourtant, même quand l’urgence commande, de faire en sorte que le recours à une forme extraordinaire, au sens propre, du pouvoir, soit borné et limité pour que, une fois la crise passée, la république retrouve son régime normal de fonctionnement. Le propos de la dernière clause du dix-neuvième ordre d’Oceana est, au sens strict, de définir le pouvoir dictatorial, c’est-à-dire de poser les bornes que ce pouvoir ne doit pas outrepasser. En cas de crise, la totalité du pouvoir en Oceana est confiée au conseil de guerre de la république, organisme permanent de neuf membres, auxquels le sénat ajoute une « junte » (le mot est dans Harrington) de neuf membres également, l’ensemble formant un conseil élargi de dix-huit membres qui reçoit le titre de Dictateur d’Oceana (Dictator Oceanae). Émanation des institutions régulières de la république, ce dictateur collectif reçoit certes tous les pouvoirs, mais ce n’est que pour une durée de trois mois, éventuellement renouvelable, et sous l’expresse réserve que son action soit subordonnée à la préservation de la république, et non de la sienne propre :
And the whole administration of the commonwealth for the term of the said three months shall be in the dictator ; provided that the dictator shall have no power to do anything that tendeth unto his proper end and institution, but all unto the preservation of the commonwealth as it is established and for the sudden restitution of the same unto the natural channel and common course of government22.
17Parenthèse déplaisante, mais nécessaire, la dictature est ainsi paradoxalement à la fois ce qui nie l’essence même de la république – les ordres qui régissent la participation réglée des citoyens à la vie publique sont suspendus –, et fait donc courir le risque mortel d’un retour à la monarchie, et ce qui permet pourtant sa préservation :
So it is that without this power, which is so dangerous and subject to introduce monarchy, a commonwealth cannot be safe from falling into the like dissolution23.
18On mesure ici toute l’acuité du problème : pour survivre, une république en guerre doit suspendre son mode normal de fonctionnement ; mais ce faisant, elle nie ce qui constitue son être même, ce qui n’est tolérable que pour de très courtes durées. Or, Harrington envisage explicitement l’hypothèse selon laquelle l’état de guerre, pour une république nouvellement instituée – ce qui est le cas de l’Angleterre ou celui d’Oceana –, ne serait pas temporaire, mais de longue durée, nécessitant ainsi le recours prolongé à la dictature :
And first, in a commonwealth that is not wrought up nor perfected, this power will be of very frequent, if not continual, use24.
19Mais la conséquence inéluctable de cette reconduction indéfinie du pouvoir dictatorial est qu’il devient de fait impossible d’en revenir à un fonctionnement régulier des institutions ; ce qui faisait le ressort de la république se détend, et son âme étant brisée, elle se dissout :
And when she [a commonwealth] comes to make a common practice of taking nearer ways than her orders, she is dissolved ; for the being of a commonwealth consists in her orders25.
20Harrington postule certes qu’il ne s’agit là que d’un danger, que la délimitation du pouvoir dictatorial que décrit le dix-neuvième ordre est censée conjurer ; mais il est tout de même difficile de se rassurer à si bon compte : dès l’instant que la totalité du pouvoir est transférée au dictateur, il ne dépend plus que de sa seule bonne volonté, et de la pureté de son sens républicain et civique, qu’il le restitue aux autorités régulières qui le lui ont conféré ; or, en restant fidèle aux métaphores issues de la science du mouvement qu’affectionnait Harrington, on voit mal quel obstacle extérieur pourrait empêcher la pérennisation d’une dictature qui contrôle de fait tous les pouvoirs, y compris l’armée. L’optimisme de Harrington sur cette question relève davantage de la pétition de principe que d’une démonstration argumentée.
21Mais le problème que nous avons soulevé est plus grave encore que nous ne l’avons suggéré. Loin en effet que l’état de crise, la guerre, soit une circonstance exceptionnelle qui influe ponctuellement sur la vie de la république, elle est la situation en vue de quoi la république est instituée : le souci de la guerre est ce qui informe la constitution océane, jusque dans le détail de ses ordres. Comment ne pas remarquer, par exemple, que le trentième et dernier ordre, qui clôt la constitution d’Oceana, est intégralement consacré aux règles à suivre en matière de partage des prises de guerre ? Mais c’est dès le début d’Oceana qu’est posée la relation qui unit la citoyenneté au port des armes, relation si fondamentale qu’il n’est pas abusif de dire qu’il s’agit d’une relation de réversibilité : si tout citoyen est par définition soldat, de même tout soldat est par définition citoyen. Le troisième ordre précise ainsi comment s’effectue la répartition des citoyens entre la cavalerie et l’infanterie, selon le cens dont ils s’acquittent :
The third order distributeth the citizens into horse and foot by the cense or valuation of their estates ; they who have above one hundred pounds a year in lands, goods or monies, being obliged to be of the horse, and they who have under to be of the foot26.
22Les cérémonies civiques d’Oceana sont en même temps des cérémonies militaires, et ce rapport de complète réciprocité entre le statut de citoyen et la fonction de soldat est exprimé par une métaphore nuptiale dans le commentaire qui suit la promulgation du douzième ordre de la république :
We have this day solemnised the happy nuptials of the two greatest princes that are upon the earth or in nature : arms and councils, in the mutual embraces whereof consisteth your whole commonwealth ; whose councils upon their perpetual wheelings, marches and countermarches, create her armies, and whose armies with the golden volleys of the ballot at once create and salute her councils27.
23Plus encore qu’une institution parmi d’autres, l’armée est celle entre toutes qui semble donner forme à la république : dans sa parfaite adéquation à la fin qu’elle poursuit, l’armée est l’apogée de la pure fonctionnalité que vise la république en tant que telle. Il n’est pas jusqu’à l’ordonnancement de ses défilés qui ne soit en quelque sorte l’image de la rotation des corps célestes, que la république cherche à reproduire dans son ordre propre. Aussi n’est-il pas surprenant que Harrington pose une relation analogique entre les rapports hiérarchiques au sein de l’armée, et les relations entre les citoyens dans la république :
In truth an army may as well consist of soldiers without officers, or of officers without soldiers, as a commonwealth (especially such an one as is capable of greatness) of a people without a gentry, or of a gentry without a people28.
24Cette phrase contient une analogie de proportionnalité que l’on peut formuler en disant que, selon Harrington, la noblesse est au peuple ce que les officiers sont aux soldats. Si l’on réfléchit aux implications logiques de cette formule, nous aboutissons à formuler cette autre analogie : le peuple est dans le même rapport d’obéissance à la noblesse que les soldats à leurs officiers ; ou réciproquement : la noblesse est dans le même rapport de commandement envers le peuple que les officiers envers les soldats. Mais on se trouve alors exactement à l’opposé de ce que doit être, selon Harrington, le fonctionnement réglé de la république, où il revient à la noblesse, représentée par le sénat, d’obéir aux décisions qu’arrête le peuple réuni en tribu prérogative, et qui dispose donc, en tant que souverain, du commandement : comme le dit l’adage romain que Harrington se plaît à citer, « censuere patres, jussit populus »29. Ainsi l’analogie entre armée et république donne-t-elle à penser que la république fonctionnerait comme une armée : on pourrait certes arguer que cela n’est vrai qu’en ces moments de crise où tous les pouvoirs sont remis au Dictator Oceanae, mais dans la mesure où, comme on l’a vu, Harrington lui-même n’écarte pas l’hypothèse selon laquelle la république à ses débuts pourrait se trouver dans un état de guerre quasi permanent, on ne peut non plus écarter l’idée que, dans ces conditions, la logique de l’état de guerre transformerait de fait la république, pour une durée indéfinie, en une immense armée en marche.
25C’est très exactement en ce point que se noue le problème précis qui nous occupe, qui est celui du statut exact de l’état de guerre par rapport à la république. Soit en effet la guerre lui est imposée de l’extérieur (peut-être par des monarchies qui en souhaitent l’étouffement, bien que Harrington n’en fasse pas explicitement l’hypothèse), auquel cas la république mène à son corps défendant une guerre défensive où elle joue son destin empirique et temporel – sa survie parmi les nations –, mais cependant pas directement son essence : en ce sens, la guerre lui est étrangère, et si elle est amenée à nier temporairement son identité même de république, fût-ce au risque de la perdre tout à fait, c’est à cause de la pression de la nécessité qui la soumet à nouveau à l’empire de la fortune. Mais si à l’inverse c’est la république elle-même qui porte la guerre hors de ses frontières, si c’est elle qui impose la guerre à ses voisins, alors la perspective change du tout au tout : c’est l’essence même de la république qui est mise en jeu dans une guerre d’expansion offensive.
26C’est seulement à la fin d’Oceana, ou presque, que Harrington précise quelle est la nature de cette guerre dans laquelle la république océane va se trouver engagée. Au moment où s’achève l’exposé des ordres d’Oceana, et juste avant qu’ils soient finalement résumés et promulgués, le Lord Archon, Olphaus Megaletor, prononce une harangue devant son armée rassemblée, qui constitue un véritable discours de la guerre, dont il précise les finalités.
27Il s’agit d’abord d’une guerre préventive, cette variante ambiguë de la guerre défensive ; dans le contexte de la rivalité entre États qui marque l’Europe du temps, Oceana / l’Angleterre doit frapper la première, de crainte d’être vassalisée par la France :
The first of these nations (which, if you stay her leisure, will in my mind be France) that recovers the health of ancient prudence shall assuredly govern the world, for what did Italy when she had it ? And as you were in that, so shall you in like case be reduced unto a province ; I do not speak at random30.
28Il s’agit ensuite, et même surtout, d’une guerre offensive, car, nous dit le Lord Archon :
A commonwealth, I say, of this make is a minister of God upon earth, to the end that the world may be governed with righteousness31.
29Il revient à la république océane de propager hors de ses frontières la liberté civile et la liberté de conscience :
Now if you add unto the propagation of civil liberty, what is so natural unto this commonwealth that it cannot be omitted, the propagation of the liberty of conscience, this empire, this patronage of the world, is the kingdom of Christ. For as the kingdom of God the Father was a commonwealth, so shall be the kingdom of God the Son ; the people shall be willing in the day of his power32.
30On ne peut évidemment manquer d’être frappé par le ton d’exaltation millénariste qui caractérise ces passages : ce n’est pourtant pas cet aspect des choses qui est le plus intéressant, mais bien plutôt, comme on le verra, le caractère logique d’une démarche qui aboutit à faire de la guerre d’expansion une suite nécessaire de l’idée de république telle qu’elle est développée dans Oceana.
31Mais commençons par remettre en perspective la tonalité millénariste que nous évoquions à l’instant, pour en minimiser la signification et la portée. Il ne faut en effet pas oublier que, d’une part, ces accents millénaristes apparaissent dans le cadre d’une harangue du Lord Archon à ses troupes, et qu’ils relèvent en cela d’un effet rhétorique ; il faut en outre tenir compte du fait que le Lord Archon n’est autre qu’une transposition de la figure de Cromwell, et qu’en composant ce passage, Harrington a voulu lui donner quelque chose du style et du ton des discours de Cromwell lui-même ; il faut enfin noter que ce millénarisme disparaît complètement des textes politiques postérieurs de Harrington, comme le System of Politics de 1661.
32Il est par contre beaucoup plus pertinent de remarquer que, loin de pouvoir se réduire – si l’on peut dire ! – à une mission divine, le devoir qu’a la république de propager la liberté et la justice et d’obtenir l’empire du monde est étroitement lié à ce qui constitue sa raison d’être même, c’est-à-dire à la troisième forme de la raison que nous évoquions plus haut. C’est parce que la raison du gouvernement populaire est, comme on l’a vu, la plus proche de l’intérêt de l’humanité tout entière que la république a une mission universelle à laquelle elle ne peut se dérober sous peine de renoncer à la fin pour laquelle elle est instituée, et qui dépasse le seul souci de sa propre conservation :
This is a commonwealth of the fabric that hath an open ear and a public concernment ; she is not made for herself only, but given as a magistrate of God unto mankind, for the vindication of common right and the law of nature33.
Il lui revient donc, par définition et indépendamment de tout cadre théologique, de répandre ses bienfaits sur la surface de la terre :
To ask whether it be lawful for a commonwealth to aspire unto the empire of the world is to ask whether it be lawful for her to do her duty, or to put the world into a better condition than it was before34.
33Nous atteignons ici le comble du paradoxe : la république océane n’accomplit sa fin – la propagation universelle de la liberté civile – qu’en se niant elle-même en tant que république : c’est seulement en suspendant le fonctionnement régulier de ses institutions, qui pourtant constituent son être même, qu’elle peut mener cette guerre à bien. Ce paradoxe peut également être énoncé en empruntant les catégories d’Aristote, que Harrington connaissait bien35 : la république n’accomplit sa cause finale – la propagation de la liberté civile – qu’en se niant elle-même en tant que cause formelle, qu’en niant sa quiddité. À ce stade, on n’est plus dans le paradoxe, mais dans la contradiction pure et simple, car il est contradictoire logiquement que la république ne puisse accomplir sa fin qu’au prix de sa propre dissolution.
34Peut-être Harrington aurait-il évité cette aporie en s’en tenant, en toute rigueur, à la définition même qu’il propose des différents types de raison. Après tout, au sens strict, le gouvernement républicain relève non du troisième type de raison – la raison ou l’intérêt de l’humanité –, dont il n’est qu’une approximation, mais du second type de raison, ou raison d’État : ce qu’il a en vue directement ne peut donc pas être le bien de l’humanité en général, mais seulement le bien du peuple particulier qui en constitue la matière. En d’autres termes, la raison ou l’intérêt de l’humanité a une valeur régulatrice : il s’agit de l’horizon idéal vers lequel doit tendre toute action politique, sans pourtant que cet idéal puisse jamais être pleinement atteint, pas plus que l’asymptote ne rejoint la courbe. En postulant qu’il revient à la république de prendre en charge l’intérêt de l’humanité entière, le Lord Archon transforme ainsi en un simple but spécifique ce qui est de l’ordre des fins36. Mais ce faisant, la république n’est plus la république.
35Le dernier mot reviendra à Maximilien de Robespierre. En décembre 1791 et janvier 1792, Robespierre fut amené à préciser, dans trois discours restés célèbres, les raisons de son hostilité à la guerre contre les puissances étrangères que voulaient déclencher les Girondins. Dans la netteté et la vigueur de l’argumentation, et bien que ce ne soit évidemment en rien leur propos, ils sonnent comme une réponse à la harangue fictive tenue par le Lord Archon d’Oceana près d’un siècle et demi avant :
C’est pendant la guerre que le pouvoir exécutif déploie la plus redoutable énergie, et qu’il exerce une espèce de dictature qui ne peut qu’effrayer la liberté naissante ; c’est pendant la guerre que le peuple oublie les délibérations qui intéressent essentiellement ses droits civils et politiques pour ne s’occuper que des événements extérieurs, qu’il détourne son attention de ses législateurs et de ses magistrats pour attacher tout son intérêt et toutes ses espérances à ses généraux et à ses ministres, ou plutôt aux généraux et aux ministres du pouvoir exécutif […] C’est pendant la guerre que l’habitude d’une obéissance passive, et l’enthousiasme trop naturel pour les chefs heureux fait des soldats de la patrie les soldats du monarque ou de ses généraux. Dans les temps de troubles et de factions, les chefs des armées deviennent les arbitres du sort de leur pays, et font pencher la balance en faveur du parti qu’ils ont embrassé. Si ce sont des Césars ou des Cromwells, ils s’emparent eux-mêmes de l’autorité […] « Vous n’êtes plus que les soldats de Pompée, et non ceux de Rome », disait Caton aux Romains qui avaient combattu, sous Pompée, pour la cause de la république. La guerre perdit la liberté de Sparte, dès qu’elle porta ses armes loin de ses frontières. La guerre, habilement provoquée et dirigée par un gouvernement perfide, fut l’écueil le plus ordinaire de tous les peuples libres37.
Notes de bas de page
1Harrington était un gentilhomme au sens précis du terme : il appartenait à la gentry.
2Sur sa vie, cf. James Harrington, The Commonwealth of Oceana et A System of Politics, J. G. A. Pocock (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. VII-XI. Toutes les citations renverront à cette édition (désormais citée Oceana, suivi de la pagination).
3Oceana, p. VIII.
4Ibid., p. IX.
5Cette tripartition se trouve dans Luc Borot, Le Rôle de l’écriture de l’histoire dans les théories politiques de Thomas Hobbes et James Harrington, Lille, Atelier national de reproduction des thèses, 1988, p. 6.
6Oceana, p. 1.
7Ibid., p. 21.
8Ibid.
9Ibid.
10Ibid.
11Ibid.
12Ibid., p. 22.
13Sur ce thème, cf. Zera S. Fink, The Classical Republicans. An Essay in the Recovery of a Pattern of Thought in Seventeenth Century England, Evanston, Northwestern University Press, 1945 (Northwestern Studies in the Humanities, 9), p. 1-20.
14Oceana, p. 33.
15Ibid.
16Ibid., p. 99.
17Ibid., p. 132.
18Ibid., p. 244.
19Ibid., p. 245.
20Ibid., p. 33.
21Ibid., p. 99. C’est moi qui souligne.
22Ibid., p. 129.
23Ibid., p. 131.
24Ibid.
25Ibid., p. 132.
26Ibid., p. 76.
27Ibid., p. 97.
28Ibid., p. 36.
29Ibid., p. 14.
30Ibid., p. 233.
31Ibid., p. 221.
32Ibid., p. 231-232.
33Ibid., p. 220-221.
34Ibid., p. 227.
35Harrington emploie la notion de forme en un sens typiquement aristotélicien tout au long du System of Politics.
36Sur cette distinction, cf. Julien Freund, Qu’est-ce que la politique ?, Paris, Seuil, 1967, p. 37.
37Maximilien de Robespierre, discours du 18 décembre 1791, in Textes choisis, Jean Poperen (éd.), Paris, Éditions sociales, 1974, t. I, p. 98-100.
Auteur
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Pierre Lurbe
Université de Provence, Aix-Marseille I
IdRef : 031557694
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