Avant-propos
p. 9-11
Texte intégral
1En ces temps de bilan, force est de constater que la guerre est omniprésente, raising its ugly head aux quatre coins du monde : le Kosovo, la Tchétchénie, le Timor, à la frontière de l’Inde et du Pakistan pour ne citer que quelques endroits où des affrontements se déroulent. La guerre est vraiment un léviathan envahissant aux formes multiples ; serait-elle une dimension inévitable de l’humanité, une facette de son identité ? Avons-nous accompli quelques progrès en plus de deux mille ans ? Dans le domaine scientifique sans doute, mais sommes-nous plus civilisés que les premiers hommes sédentaires qui déjà s’entretuaient pour défendre leur territoire ?
2Nos auteurs, d’horizons divers, ne répondront pas à la question, mais les trois premières études, élaborées par des spécialistes de civilisation, nous permettront de découvrir, dans une perspective diachronique, à quel point l’idéal démocratique s’accommode de l’idée de guerre ; ce point de vue se vérifie aussi bien dans l’Angleterre du XVIIe siècle qu’en Amérique durant la guerre de Sécession. En effet, dans le plaidoyer en faveur de la république qu’est The Commonwealth of Oceana, rédigé en 1656 par James Harrington, on relève un paradoxe pour le moins étrange : ce ne serait qu’en menant la guerre que la république océane accomplirait sa fin – la propagation de la république – mais en niant son identité même dans le processus. Cette même nécessité de faire la guerre pour défendre un idéal politique justifie la participation des Irlandais, en quête d’une meilleure identité collective, à la guerre de Sécession aux côtés des forces de l’Union ; les soldats irlandais enrôlés « étaient persuadés que la guerre se faisait pour sauver l’Amérique démocratique ».
3Autre défenseur de la démocratie, le professeur Carr, très en vogue en Grande-Bretagne dans les années quarante, n’hésite pas à écrire que la guerre est « the most powerful instrument of social solidarity ». Dans l’article où il est cité, on se rend compte que la guerre peut aussi être propice à la diffusion et à l’exploitation de thèses toutes personnelles. Ce fut le cas pour Von Hayek, qui établit une sorte d’amalgame douteux entre socialisme et nazisme, repris à son compte en Grande-Bretagne par le parti conservateur.
4Dans les quatre études qui suivent, on perçoit l’imbrication des destins individuels et collectifs en temps de guerre. L’article sur les deux fins de The African Queen de C. S. Forester nous fait même découvrir que la forme et le destin d’une œuvre littéraire peuvent dépendre des caractéristiques d’une identité nationale à un certain moment de l’histoire, la fin la plus patriotique, la plus exaltante étant réservée au public britannique de l’entre-deux-guerres.
5Les écrivains, que ce soit Forester, Elizabeth Bowen, Paul Auster, ou les poètes comme Aragon, tout comme les êtres de papier qu’ils animent dans leurs œuvres, sont au cœur de l’histoire, « which one both participates in and is a witness to, is a part of and apart from », comme l’écrit Paul Auster. Ce poids de l’histoire sur les récits, les consciences et les existences, que Salman Rushdie a si brillamment illustré dans Midnight’s Children, est encore plus flagrant en période de guerre ; il affecte même les traducteurs. En ce qui concerne la poésie d’Aragon, on apprend que l’essentiel de son œuvre poétique traduite en anglais l’a été pendant la Seconde Guerre mondiale, et de façon à la fois partielle et partiale.
6The Heat of the Day, roman au titre évocateur, est le fruit de l’expérience personnelle d’Elizabeth Bowen pendant la Seconde Guerre mondiale. La guerre y est représentée comme une période où la nature humaine se révèle davantage qu’à l’ordinaire, où « tout fait histoire et se fond dans l’histoire de la guerre ». Dans l’étude consacrée à The Heat of the Day, on décèle des interprétations qui s’appliquent aux deux romans de Paul Auster qui font également l’objet d’un article, Moon Palace et Leviathan. Là aussi la guerre est perçue comme un catalyseur, même à retardement, de réactions individuelles ; là aussi la guerre devient un symptôme des échecs parfois cachés d’une civilisation ; là aussi s’alourdit en temps de guerre le poids de l’histoire collective sur l’histoire individuelle.
7Parangon de démocratie, les États-Unis ont continué à faire la guerre au-delà du raisonnable comme le signale paradoxalement l’un des personnages inventés par Paul Auster dans Moon Palace, un ancien soldat que l’emploi de l’arme atomique a rendu fou : « destruction on that scale is God’s business. Men don’t have the right to meddle in it », dit-il. Ce personnage illustre bien le fait que si un être humain se charge de la responsabilité collective de la guerre, il risque de sombrer dans la folie. Dans le même ordre d’idées, l’étude sur le roman de Forester indique avec pertinence que « toute individualisation de l’ennemi est potentiellement dangereuse pour la poursuite de la guerre ». Est-ce cette nécessité d’étouffer l’humain pour garantir le destin collectif qui produit l’effet signalé en ces termes dans l’article sur The Heat of the Day : « La guerre en déréalisant le réel le transforme en fiction ? »
8La fiction, la création littéraire ou artistique, voilà d’ailleurs peut-être la voie à suivre. On sait depuis des décennies que les pulsions sexuelles peuvent être sublimées grâce à la création artistique, les pulsions guerrières ne pourraient-elles pas trouver à s’épanouir en œuvres d’art ?
Auteur
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Dominique Delasalle
IUFM de Caen Basse-Normandie
IdRef : 030975778
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