L’autre en soi, ou comment Sylvie Germain sait toucher son lecteur
The Other in Oneself, or Sylvie Germain’s Ability to Get Through to Her Reader
p. 137-146
Résumés
Sylvie Germain a la faculté dans son écriture de toucher le lecteur au sujet des préoccupations et des vécus essentiels par rapport à soi et à la famille. Hors champ est pris pour exemple de la manière dont l’écrivain effectue une analyse du « rapport à l’autre ». La relation d’amour du héros est à sens unique. Si l’autre, son amie, fait intrusion dans sa vie psychique c’est par son absence, devenant pesante, négative, désagréable. Le héros se sent effacé par celle qu’il aime. Un passage, une sorte de lettre ouverte à l’adresse du lecteur, reprend ce trouble avec l’autre en s’adressant à un lecteur qui devient l’intrus pour l’écrivain, celui-ci ne sachant plus si le lecteur ne va pas le trahir et fermer le livre précisément à cet instant. La méfiance et le doute s’installent à propos de l’emprise d’une œuvre sur l’imaginaire du lecteur et, inversement, du lecteur sur l’écrivain. On se demande si la personne imaginaire n’influencerait pas plus la réalité qu’on ne le croit. Se pose la question de ce qui est apparence ou réalité, la vérité de soi-même et le rôle de l’autre pour soi. À l’aide d’une réflexion phénoménologique et psychanalytique, on voit comment l’interrogation porte sur l’autre – qui est inévitable en soi –, comment on peut être soi avec cet autre, et heureux.
Sylvie Germain knows how to get through to her readers through writing about essential preoccupations and experiences in relation to oneself and to the family. Hors champ illustrates how a writer achieves an analysis of the “relation to the other”. The love relation of the hero is one-sided. If the other, his girl friend, makes an intrusion into his psyche, it is because of her absence which has become burdensome, negative and unpleasant. He feels upstaged by the person he loves. A passage in the text, a kind of open letter to the reader, picks up this trouble in the relation to the other by addressing a reader who is becoming an intruder for the writer, the latter not knowing whether or not the reader is going to betray him and close the book, precisely at that moment. Distrust and doubt set in concerning the influence of a work on the reader’s imagination, and conversely, of the imaginary reader on the writer. We may wonder whether the imaginary person might not influence reality more than we think. So this leads to our questioning what is appearance or reality, what is the truth in us and the role of the other for us. Using a phenomenological and psychoanalytical approach helps to understand the reasons for questioning the other – the latter being inevitably part of oneself –, and how one can be oneself with that other, and happy.
Texte intégral
1Je me propose de poursuivre mon propos amorcé lors du colloque de Cerisy-la-Salle1, à savoir l’étude de l’impact psychique de la lecture de Sylvie Germain sur son lecteur, voire la vertu psychothérapique induite par certains de ses écrits. C’est ainsi que j’avais montré combien L’Enfant Méduse sait toucher l’intime dans le vécu de l’abus sexuel, alors même que l’auteure a expliqué que cette histoire lui a été proposée et qu’elle estime s’être surtout inscrite dans la tradition des conteurs. Et depuis, j’ai recommandé la lecture de ce roman à mes étudiants-chercheurs en psychologie pour qu’ils comprennent mieux le vécu d’une personne violée ; car il s’agit évidemment d’une connaissance que les étudiants en formation peuvent difficilement acquérir en situation de stage, et les livres savants ne parlent pas de l’intimité du vécu.
2Sylvie Germain possède donc la faculté de toucher par son écriture à des préoccupations et des vécus essentiels, ce qui explique son succès. Elle sait notamment « peindre » en écriture le tableau familial, thème essentiel en psychanalyse puisque Freud lui-même a écrit sur le « roman familial ». Cependant, chez lui, il s’agissait du besoin de chacun de se raconter sa propre histoire de façon romancée2.
3Cependant j’ai ici renoncé à traiter du roman familial, champ excessivement vaste, pour porter un autre regard sur les romans de Sylvie Germain et mettre en valeur son originalité. J’ai choisi Hors champ, pensant apporter un autre éclairage sur ce roman que ceux de mes collègues littéraires. Pour ma part, je m’en tiendrai à une observation psychanalytique et phénoménologique.
4Dans Hors champ, nous rencontrons la situation que Freud décrit comme caractéristique de l’inconscient : celle d’être atemporel et de méconnaître le temps. Cela signifie que tous les temps peuvent coexister et qu’il y a une mémoire suffisamment importante pour pouvoir les contenir tous – d’où l’analogie avec un disque dur d’ordinateur. Freud a précisément avancé que le symptôme est un « excès de mémoire » : la patiente souffrirait d’une réminiscence, c’est-à-dire d’un souvenir mal assimilé qui s’obstine à faire surface. Ainsi s’opère un « retour du refoulé ». On pourrait dire que la mémoire « se présente » à la rencontre d’une incompréhension.
5J’ai évoqué également la phénoménologie, car ma spécialité établit des ponts entre la psychanalyse et la phénoménologie. Cette dernière s’intéresse notamment au temps vécu3, qu’on appelle aussi la temporalisation. Celle-ci est étroitement liée avec la spatialisation (espace vécu), car le temps et l’espace sont liés dans la représentation (parcourir un espace, la durée comme transformation d’un espace, etc.). L’atmosphérisation est une autre notion importante de la phénoménologie. Nos patients psychotiques, mais aussi tout autre patient, illustrent particulièrement bien ce besoin de planter un décor de vécu psychique dans la rencontre avec l’autre et de le faire participer. Ils souhaitent manifestement faire partager cette ambiance du monde dans lequel ils vivent. C’est la raison pour laquelle on parle également d’« ambianciation ». Atmosphérisation et ambianciation sont des traductions du terme Stimmung, qui évoque aussi la voix (Stimme), ce que Pierre Fédida a traduit d’une manière plus nuancée par « tonalité affective » en parlant des dépressions4.
6Au cours de sa consultation, le patient cherche à plonger son psychothérapeute dans le monde qui est le sien. Il est tout à fait essentiel pour lui qu’il puisse partager son vécu ; c’est la condition de sa guérison. Le processus psychothérapeutique se fonde sur la capacité de pouvoir partager et participer. C’est au psychothérapeute / psychanalyste de faire le nécessaire pour ne pas compromettre ce processus naturel et, si possible, de le favoriser. C’est un processus semblable que nous retrouvons chez Sylvie Germain conteuse.
7Elle sait « attraper » son lecteur et le faire participer, vivre avec son héros ou avec tout son environnement. Elle déploie ses dons d’écrivain pour créer cette atmosphérisation, et son lecteur est obligé d’y plonger – voire de se « faire soigner » (se régaler par sa lecture et déployer son empathie [Einfühlung], se mettre à la place de l’autre pour sentir comme lui, sans pour autant se confondre avec lui).
8Jacques Lacan5 mentionne le problème du défaut de la symbolisation qui a été beaucoup travaillé en psychanalyse par la suite. En effet, de grandes souffrances psychiques sont liées à l’inaccessibilité d’un élément symbolique qui serait important dans la représentation de soi-même et de sa place au sein de la famille et de la filiation. Si une personne n’y arrive pas, cela n’est pas toujours de son fait, mais peut résulter d’une suite de non-dits qui se transmettent au fil des générations. Ces omissions qui concernent les secrets de famille sont aussi appelées « cryptes », car ceux-ci sont enfouis, enterrés, et sont liés à des éléments morbides de l’histoire familiale (la crypte et « le » crypte). La question qui se pose justement sur le plan clinique, en psychothérapie, c’est de savoir comment et avec quoi se transmet le non-dit. Puisque celui-ci revient sous forme de symptôme, comme nous l’avons évoqué plus haut, une mémoire surgit sans qu’on sache de quoi il s’agit. Donc la question reste entière : comment transmet-on le non-dit, ce qu’on veut taire ?
9Sylvie Germain en donne un aperçu dans L’Enfant Méduse où la complicité entre la mère et son fils repose sur l’histoire familiale de la mère, histoire tue qui conduit le fils à abuser impunément de sa sœur. Car en faisant de son fils l’incarnation de l’absent idéalisé, la mère rend le crime du viol impensable, et l’excluant du champ du pensable, elle en fait un crime impossible. De cette manière, elle le rend également impensable pour la victime, et rend impossible toute communication avec elle sur ce sujet, et toute élaboration en elle. Son bourreau se sentant conforté dans son sentiment de posséder tous les droits sur elle, la victime subit une censure de sa pensée parce qu’il lui manque le maillon lui permettant de faire le lien entre ce qui lui arrive et l’histoire familiale. Elle ramène tout à sa propre souffrance et se culpabilise. Elle se trouve aliénée par la censure de la pensée transmise par le crypte.
10En dehors de cette description littéraire, on trouve des témoignages cliniques dans Viol et Identité, un livre scientifique6 qui ne ménage pas son lecteur, car ce n’est pas son rôle. Son rôle, c’est de faire le point et d’informer. Au contraire, l’écrivain avance pas à pas avec la capacité de faire accepter le contenu par son lecteur en lui offrant le bénéfice d’une compréhension plus large de choses essentielles de la vie. C’est également dans la perspective de cette promesse qu’une personne s’engage dans une psychothérapie. Au fur et à mesure qu’elle avance dans le récit d’elle-même, elle en sait davantage sur elle-même et sur la vie en général.
11Se raconter ainsi ou accepter de suivre l’histoire de quelqu’un d’autre auquel on s’identifie et qui devient ainsi l’autre en soi, c’est, à mon avis, toute la problématique de Hors champ : il y est question de la manière dont on agit sur un support qui répond à ce qu’on cherche, et finalement à ce qu’on est. Le lecteur existe-t-il à travers sa lecture ? Est-ce que ce qu’il lit est vrai et écrit selon l’intention de l’auteur ? Sa lecture n’aurait-elle pas transformé le sens de l’écrit ? Le lecteur commence à douter de sa lecture et de l’autre en soi. L’autre, qui est aussi Moi parce qu’il fait partie de Moi, est constitutif de l’établissement de mon Moi et agit sur ma propre histoire. Cela pose la question de savoir comment on est fait de l’autre et à partir de l’autre.
12Cette dialectique, ce va-et-vient entre les sens, se trouvent bien décrits à travers l’œuvre de Sylvie Germain – particulièrement dans Hors champ. Notre auteur y crée une incertitude intellectuelle chez son lecteur qui commence à douter sur l’identité de l’écrivain ayant rédigé ce qu’il lit : lui, lecteur qui crée l’œuvre en lisant, ou un écrivain influencé par son lecteur imaginaire ? Qu’est le lecteur au fond ? Qu’est-ce qui est propre à lui, ou n’est-il pas plutôt en train de disparaître face à sa lecture ?
13C’est tout un passage en italique, assez long, que je cite pour montrer comment Sylvie Germain fait plonger son lecteur dans une expérience qui l’amène à opérer un transfert :
Le lecteur, si vraiment il s’engage dans sa lecture, devient un personnage lié au roman qu’il lit puisqu’il entre à son tour dans l’histoire et refait, à sa façon, tout le parcours du texte. Mais ce personnage échappe totalement au pouvoir, à la volonté, à l’imagination de l’auteur du livre dont il n’est pas une « création », mais un invité. Un drôle d’invité, anonyme, venu on ne sait d’où, qui arrive à l’improviste et sort quand ça lui chante de l’espace du livre, sans souci de ponctualité, de la moindre convenance, qui s’y attarde ou le traverse à toute allure, riant, bâillant d’ennui, râlant, applaudissant ou se moquant, selon son humeur, sa sensibilité, ses intérêts. Les grands romans grouillent ainsi d’hôtes anonymes qui fouillent dans les coins, dérobent par-ci par-là une poignée de mots, une ou deux idées, quelques images qu’ils utilisent ensuite dans leur vie. Les romans ont, très concrètement, et puissamment, « leur mot à dire » dans la réalité, quand, de celle-ci, ils savent écouter au plus près les pulsations du cœur. (HC, 25)
14Ce passage nous fait comprendre comment nous sommes faits de nos lectures et comment elles influencent notre vie. C’est comme dans la vie commune, avec l’autre : on ne peut pas dire après longtemps ce qu’on serait devenu sans lui, ni où est le vrai soi-même. Dans les choix de vie qui ont été communs, qui a eu raison et qui a eu tort ? En progressant dans sa lecture, le lecteur ne sait plus s’il a tort de refermer le livre sur lui-même ou de le reprendre. En quelque sorte, le livre devient également un personnage qui peut avoir tort, lui aussi, car il peut influencer le lecteur dans sa vie et lui donner des idées (ou parfois, il vaudrait mieux qu’il se contente de ne pas en avoir). Ce passage va évidemment accélérer l’identification avec notre héros. Car l’action de la lecture et la manière de s’y engager participent à l’histoire.
15Il semblerait que Hors champ n’ait reçu qu’un accueil mitigé de ses lecteurs à cause du sentiment désagréable qu’il peut procurer. On comprend que l’engagement et l’incertitude qu’il procure peuvent être ressentis comme angoissants – ce qui est un indicateur et définira aussi, en quelque sorte, le lecteur. C’est comme un test psychologique : on n’échappe pas à l’interprétation !
16Là encore, je dois rappeler ma position de professeur de psychologie pour signaler que, si je recommande cet ouvrage à mes étudiants-chercheurs, c’est parce qu’il illustre particulièrement bien un profil que nous connaissons dans la clinique – plutôt psychiatrique – et qui est difficile à observer : l’émoussement affectif. Il s’agit de personnes qui se sentent effacées, n’éprouvant plus rien. Cela peut faire partie d’un tableau clinique d’une dépression grave, ou aller encore plus loin. Souvent, ces personnes concernées n’ont plus de demande de psychothérapie. Plus rien ne les intéresse et elles ne savent pas parler de ce qui leur arrive, puisque tout s’efface. Leur Moi s’efface et se retire de la relation. Cela va jusqu’à la forme dite « pauciforme »7 en psychiatrie, c’est-à-dire une schizophrénie qui passe inaperçue tant les symptômes font peu de bruit et, par conséquent, ne se font pas connaître. Ce sont des malades « si gentils » – passifs, ne se faisant pas remarquer –, que l’entourage ne comprend pas quand une personne affectée par cette maladie se suicide ; parce qu’on n’a pas compris que cette personne était malade. La disparition physique est la suite logique de leur disparition psychique, comme dans Hors champ. Des personnes qui ne réclament rien pour elles-mêmes, cela arrange plutôt leur entourage en général.
17C’est une expérience avec les malades qu’il est difficile d’enseigner, car elle est quasiment impossible à observer, difficile à rencontrer dans un lieu de stage, et – une fois de plus – Sylvie Germain possède le don littéraire de faire vivre cette expérience d’effacement, de telle sorte qu’on la voit mieux dans son conte que dans la réalité. Cette « perte de l’évidence naturelle » dont parle la patiente de Blankenburg désigne bien son vécu. Mais elle n’est pas pour autant mieux comprise. Son malaise et son manque de goût à vivre sont difficiles à partager.
18Or, Sylvie Germain sait merveilleusement illustrer des moments de la clinique. Il y a bien d’autres exemples, comme Opéra muet illustrant à merveille le mécanisme de la projection en psychanalyse. Une psychanalyste trouve toujours dans l’œuvre de Sylvie Germain une recherche en psychopathologie. C’est assez saisissant. Quand on pense qu’elle est également docteur en philosophie, un rapprochement avec la philosophie transcendantale s’impose aussi. Il s’agit de la subjectivité intra- et interpersonnelle, c’est-à-dire de l’élaboration de pensées relatives à l’intérieur de soi-même (intra : comment je me sens, qu’est-ce que j’ai envie de faire, comment je me représente) et relatives à ce qui se passe entre deux personnes (inter : qu’est-ce que je pense de telle ou telle personne, des amis, de l’autre par rapport à moi). Tout cela, bien sûr, joue un rôle important dans notre propos sur « l’autre en soi ». Quand tout va bien, on est bien avec le monde. Mais dans la maladie psychique, c’est justement cet équilibre entre l’intra- et l’intersubjectivité qui fait défaut. Car les deux sont étroitement liées. La façon dont une personne se perçoit dépend aussi de sa façon de percevoir l’autre et vice versa. L’une structure l’autre. Quand on a une mauvaise image de soi-même, il est difficile d’être détendu avec une autre personne.
19Pour réfléchir sur soi, il faut se mettre dans une position d’auto-observation et faire comme si on était quelqu’un d’autre pour pouvoir s’observer soi-même. De même, pour comprendre l’autre, il faut être capable de se mettre à sa place et de pouvoir faire comme si on était l’autre. Le terme « empathie » (Einfühlung) désigne notamment en philosophie (Max Scheler)8 cette capacité de sentir avec l’autre sans pour autant se confondre avec lui. Cette auto-observation et le mouvement empathique sont constamment en activité quand les relations vont bien.
20Dans la maladie psychique, ces mouvements sont « coincés » et cela intéresse la psychologie et la psychothérapie. C’est pour cette raison-là que la relation à deux, dans une psychothérapie, permet d’effectuer ce travail essentiel d’ordre intra- et intersubjectif pour l’expérimenter dans la situation même afin de l’améliorer.
21Deux autres termes viennent enrichir la compréhension de ces processus intra- et interpsychiques dans la littérature philosophique et psychanalytique : Nebenmensch (l’homme d’à-côté) et Mitmensch (l’homme-avec). Le premier signifie qu’il s’agit d’un congénère : on sait qu’il existe, mais c’est un étranger. On n’est pas sûr de pouvoir se fier à lui et qu’il ne soit pas hostile. C’est l’inconnu. En revanche, le second, c’est celui sur qui on peut compter : familier, il est fiable, de confiance et solidaire. L’image de « l’homme-avec », ce serait comme se promener avec un petit enfant à la main en lui expliquant le monde. Puis on est soi-même le petit enfant qu’on prend par la main.
22Cette dernière relation fait cruellement défaut dans la souffrance psychique où la personne a perdu tout appui. Elle ne se comprend plus elle-même, se croit folle et se sent étrangère à elle-même. Cette personne se trouve par rapport à elle-même comme Nebenmensch, l’homme d’à-côté, ayant du mal à s’intégrer à elle-même. Il y a des expressions comme « être à côté de la plaque », « à côté de ses pompes », pour dire que cela ne va pas bien, qu’on ne se comprend plus. Le projet d’une psychothérapie, d’un point de vue phénoménologique, consiste à opérer ce passage entre le Nebenmensch et le Mitmensch pour ne plus être à côté de soi, mais se sentir bien avec soi, avoir confiance en soi et ainsi, avoir confiance dans les relations avec les autres. Les autres ne sont pas aussi hostiles qu’on a pu le croire, et cela change sa propre place par rapport à soi.
23On voit dans cette évolution de la pensée qu’une partie du travail psychique repose aussi sur le fait d’accepter que l’autre fait partie de notre construction psychique. Dans le travail psychothérapique, il est possible de faire migrer la position et la compréhension du patient, à savoir qu’on met du sien, mais il y a aussi l’autre en soi. L’autre est constitutif de soi, on a besoin de l’autre. Il faut de la confiance pour pouvoir supporter cela. C’est la base de l’échange d’amour.
24Dans Hors champ, la déstabilisation d’Aurélien se produit par la disparition de l’autre qui est constitutif de lui. Il disparaît pour l’autre et l’autre pour lui. S’effaçant par l’extérieur, il s’efface intérieurement. Il perd tout « lien » qu’évoque son prénom Aurélien. Il s’agit là d’une violence absolue, d’une cruauté de vécus qui sont intéressants d’un point de vue clinique.
25Un autre terme de la phénoménologie nous aidera à une meilleure compréhension : l’atmosphérisation. L’ambiance, l’atmosphère déployée dans les descriptions des vécus d’Aurélien évoque le monde onirique. L’inconscient ne connaît pas le temps et c’est ce qui lui arrivera. Il perdra ses repères par rapport à ces connaissances. Cela devient aussi traumatique qu’un rêve qu’on devrait vivre pour de vrai. Dans la Traumdeutung, l’interprétation des rêves, Freud explique le sens caché derrière le récit. Celui-ci couvre des traumas (Traum = rêve, Trauma = trauma). Freud montre le rapport étroit entre le rêve et le trauma. Dans Hors champ, le héros vit un trauma. Contrairement à Lucie qui subit un trauma par l’acte du viol, chez Aurélien, le trauma s’est introduit dans sa façon de percevoir. Il ne sait plus faire la distinction entre ce qui vient de lui et sa perception des choses, ou de sa confrontation aux manifestations hostiles de l’extérieur. Comme cela lui procure la même sensation désagréable, cela revient au même, il n’arrive plus à faire la part des choses et à s’imposer dans le réel.
26Ce monde onirique est aussi important pour notre vie psychique où le rêveur s’identifie avec les objets de son rêve, qui obéissent à ses fins, à la satisfaction de son désir. Mais il existe notamment des troubles du sommeil dans des pathologies dans lesquelles on ne peut pas supporter d’être soumis au monde onirique. Dans la psychanalyse, l’outil méthodologique repose sur l’interprétation, d’où le suffixe « analyse ». Il est question de transferts, et il est impossible d’avoir un accès direct à l’inconscient. Dans la phénoménologie, on fait confiance au logos (doctrine, discours, logique) et on pense pouvoir observer un phénomène, raccroché au vécu à travers le corps vécu. La psychanalyse et la phénoménologie livrent des outils de compréhension complémentaires que je peux adapter à la lecture de Hors champ.
27Venons-en aux mots de « compréhension » et de « comprendre ». Considérons les deux parties du mot « comprendre » : « prendre avec ». Comprendre quelqu’un, c’est être preneur de ses dires, et peu importe si on les prend pour vrais : on les partage. Il s’agit d’une préhension dans le sens du corps vécu, de prendre avec la main, de la maniabilité dans le sens heideggérien qui permet de saisir le concept analogue au développement du tout petit enfant qui apprend à trois mois à prendre et à saisir. Le pédiatre conseille alors de lui apprendre aussi à donner pour faire évoluer sa psychomotricité dans le sens où prendre et donner sont liés. Il se peut ainsi qu’on se trouve à quarante ans à considérer dans sa psychothérapie une situation non acquise qui n’a pas été bien élaborée et qui date de cette époque !
28Qui dit « prendre » dit aussi « prise », c’est-à-dire ce qui résulte de cette action. Prise par qui et comment ? Quelque chose est pris, mais parfois aussi imposé. C’est-à-dire que quelqu’un d’autre oblige à prendre par des manipulations, et il s’agit de l’emprise. C’est là encore un terme tout à fait essentiel pour la psychopathologie et le travail sur les pathologies de l’addiction. Les chercheurs et cliniciens se sont rendu compte que le crypte et l’emprise sont responsables de l’enfermement d’une personne dans un symptôme dont elle ignore la signification. Sous emprise, elle avance « dans le brouillard » pour s’adonner à une addiction (drogue, alcool, excès ou ascèse) qui produit également un vécu brouillé. C’est exactement ce qui se passe dans Hors champ et dans les autres romans de Sylvie Germain : on a affaire au brouillard, au lointain, aux pays de l’Est dans l’imaginaire – métaphores littéraires pour nous parler de la violence de l’autre, faite par l’autre et qu’on a du mal à situer. Il y a une présence qu’on a du mal à déterminer, c’est flou.
29Freud dit que les plaintes sont des accusations (Klagen sind Anklagen). Effectivement, la plupart du temps quand on se plaint, c’est pour se plaindre de quelqu’un. Souvent, il est difficile de dire ce qu’il a fait exactement, mais la seule chose dont on est sûr, c’est qu’il m’a fait du mal, donc qu’il a mal fait. Sur le plan psychique, il ne faudra pas entendre le mot « faire » comme sur le plan juridique. Car justement, ne rien faire est extrêmement grave d’un point de vue psychique. La chose la plus violente, c’est de signifier, comme le fait Clotilde : « tu n’existes plus ». Cela crée l’incertitude : Aurélien n’existe-t-il plus pour elle, Clotilde, ou pour personne, en général ? Dans le chagrin d’amour, cela revient au même. Le fait de ne pas être aimé en retour par l’être aimé, c’est disparaître. On n’existe plus.
30Le conte commence par nous raconter combien Clotilde manque à Aurélien. De retour d’un voyage, il veut fêter en amoureux leurs retrouvailles en apportant une bonne bouteille de champagne. Mais à sa surprise, il y a déjà plein de gens dans son appartement. La bouteille de champagne millésimé offerte à Clotilde va servir à régaler ses amis complètement ivres en fin de soirée. Et quand la fête est terminée, Clotilde décide d’héberger une amie.
31Le lecteur commence à douter qu’Aurélien ait vraiment existé pour elle ; si elle a jamais été là pour lui. La seule fois où Clotilde existe vraiment pour le lecteur dans l’histoire, c’est au début : Aurélien mange sa soupe lorsque le téléphone sonne. Il se précipite pour répondre et se brûle la langue. Le coup de fil s’avère une erreur de numéro. Alors Aurélien sent si cruellement l’absence de Clotilde qu’il l’appelle, mais il n’arrive pas à articuler à cause de sa langue brûlée. Sa déclaration d’amour est déformée et le ridiculise. Il a mal à sa bouche et mal à l’absence de l’autre.
32Du coup, cette question de la présence renvoie aussi à celle de l’amour : l’amour, c’est quand l’un existe pour l’autre et le lui témoigne. Aurélien commence son effacement avec cette absence de manifestations qui lui signifient qu’il existe, qu’il est là. À la fin, pendant la discussion en famille dans le salon, c’est même sa propre mère qui a oublié qu’elle l’a eu.
33Ce qui peut paraître comme un trouble de la perception devient l’exclusion du champ de perception – le « hors champ » précisément. Aurélien fait l’expérience de la mort, puis du revenant. Si les absents peuvent être présents dans le discours, lui fait l’expérience de la façon dont on rend quelqu’un de présent absent.
34De façon tout à fait existentielle, Hors champ fait se poser la question : quand est-ce que l’autre existe pour nous et d’où vient l’autre ? D’où surgit-il en nous ? Que signifie-t-il pour nous ? Ce sont des interrogations de la psychanalyse et de la phénoménologie. Par exemple, Être et Temps de Heidegger9 devient, avec Sylvie Germain, « être et disparaître ».
35Disparaître et réapparaître sont des termes importants en psychanalyse dans l’élaboration de l’absence10 et la maîtrise de symboliser l’objet d’amour. Freud a donné l’exemple du jeu « fort-da » du petit enfant11. Celui-ci jette une bobine sous le lit en émettant le mot « loin » (fort), puis, en tirant sur la ficelle de la bobine, il la fait apparaître en émettant « là » (da) avec satisfaction. Il symbolise l’absence de sa mère et sa maîtrise à la rendre présente mentalement.
36La question de la présence est un concept tout aussi important dans la psychanalyse et dans la phénoménologie. La présence est, en général, difficilement supportée, hormis dans les pathologies où c’est l’inverse, où l’on a besoin de la présence constante de l’autre pour ne pas avoir à être. Jacques Lacan a émis une observation sous forme de boutade en disant qu’au début d’une psychanalyse, l’analyste n’existe pas : le patient parle et parle sans se soucier de lui. Puis, dans un second temps, l’analyste devient omniprésent et l’empêche de parler. C’est là que le patient est envahi par le transfert et cherche à le fuir. Puis, tout à fait vers la fin de l’analyse, la parole trouve sa juste place où chacun existe, et c’est alors que l’analyse est finie.
37Dans Hors champ, il existe quelques bons souvenirs avec Clotilde, mais pour le reste, il s’agit de l’intrusion de l’autre par son absence, et cela devient pesant, négatif et désagréable. Il en est de même pour le lecteur, l’intrus pour l’écrivain qui ne sait pas s’il va le trahir et fermer le livre à ce passage précisément, de sorte qu’on ne sait pas qui est de quel bord : est-il l’homme d’à-côté ou l’homme-avec ? C’est extrêmement troublant. Qu’est-ce qui est apparence, qu’est-ce qui est essentiel ? Se pose la question : où est la vérité pour soi-même ? Où est l’autre pour soi ? Est-ce l’autre en soi et peut-on être soi avec l’autre ?
38Le terme de « soi-même » est déjà trompeur, comme si la mêmeté était une garantie pour être soi, voire sa condition ; cela implique aussi le préjugé qu’on soit égal dans son vécu. Il s’agit d’une angoisse existentielle bannie à l’intérieur de la langue française qui se rassure en suggérant le double, et qui fait rapporter au même, comme Narcisse qui a besoin d’interroger son reflet dans l’eau. Moi-même, toi-même, soi-même… quelle angoisse s’il en était autrement ! La langue anglaise a besoin de se rassurer par rapport au soi : myself, yourself, himself, etc.12.
39Négocier la présence de l’autre et sa présence chez l’autre est en quelque sorte une question de vie et de mort. Pour soi et pour l’autre signifie surtout cette angoisse que l’autre puisse disparaître pour soi. Par exemple, dans le deuil, l’endeuillé se vit comme un survivant. Il a survécu à l’autre. Par un temps de Toussaint, on dit « veiller sur les morts ». Mais le deuil rend le disparu toujours présent pour soi et il exerce une emprise sur soi par son absence. Cet autre mort aura une emprise sur le Moi dans la mesure où le Moi aura besoin de lui pour exister.
40Revenons à Aurélien qui est né de « père inconnu ». Sa mère a eu un rapport éphémère dans un parc avec quelqu’un qu’elle n’a pas connu : ils se sont seulement sentis. Cette histoire fait penser à celle de Merlin l’enchanteur, que j’ai commentée par ailleurs13. Le couple parental ne s’est rencontré que la nuit, la mère a gardé le secret qu’il s’agissait du diable, agréable au toucher. Aurélien semble avoir un destin psychique tout tracé : devenir aussi inconnu que son père. Il s’identifie au désir de sa mère pour l’homme qui disparaît comme père idéal pour son futur enfant.
41Aurélien se sent proche de son demi-frère, Joël, qui est un mort-vivant à cause de son lourd handicap. Il n’émerge pas, plongé dans un monde onirique à cause de son trauma par sa mutilation. Prendre une autre identité pour devenir quelqu’un qui est effacé fait évidemment penser à la schizophrénie, et j’ai déjà parlé de « l’émoussement affectif ».
42Cette histoire, dont j’ai évoqué le destin psychique, on peut aussi la lire sous l’angle : comment, chez notre héros, ou plutôt anti-héros, se règle le conflit ou ne se règle-t-il pas ? La psychanalyse considère chaque expression psychopathologique sous l’angle du complexe d’Œdipe. Ici, on se demande si le complexe d’Œdipe ne s’exprimerait pas justement par cette manière de prendre la place du père en retournant dans l’inconnu. Les secrets de famille et le crypte auront eu gain de cause. Nous savons que les enfants de parents inconnus revendiquent à juste titre le droit de lever l’anonymat afin de pouvoir exister et se construire. Quant à la rivalité dans la fratrie, elle est difficile avec un frère handicapé. Il est difficile d’engager un conflit et de s’en sortir quand l’adversaire est trop faible. Aurélien prend la même voie que dans la rivalité avec le père absent. Il est effacé par la culpabilité du handicap du frère et procède à son identification avec celui-ci. L’un est présent-absent dans l’enfermement du handicap, et l’autre absent-présent en étant sorti du champ de perception des siens.
43Enfin, je propose encore un autre angle de vue : celui du vieillissement. Car dans ce conte, tout le monde vieillit. Cela pourrait être agréable de vieillir, mais la plupart du temps, cela ne l’est plutôt pas, à cause des maladies et des deuils. La mère qui perd la mémoire peut faire penser à la maladie d’Alzheimer. L’omniprésence de la disparition fait que la mort reste un élément qui plane partout.
44Cette préoccupation de l’absence fait également penser à son contraire d’un point de vue clinique : l’hyperprésence, le besoin de faire appel à la présence, de faire son poids pour exister14. Ce conflit psychique s’exprime dans les pathologies de l’alimentation. Dans la boulimie ou dans l’anorexie, les patients ont les mêmes arguments : c’est pour mieux se sentir exister. Les uns doivent manger pour faire le poids et pouvoir affronter un monde hostile. Et les autres se privent de manger pour se sentir exister et y puiser leur force. S’il y a une commande à faire à Sylvie Germain pour un nouveau récit, ce pourrait être celle d’un conte sur l’existence autour de l’alimentation…
45Pour terminer, je voudrais louer le grand professionnalisme de notre écrivaine qui n’a rien laissé au hasard. Cela rejoint également la conception de l’intentionnalité en philosophie et psychopathologie : il y a une logique à chaque symptôme, une intelligence d’expression qui se révèle à qui sait le décrypter. Sylvie Germain sait merveilleusement faire œuvrer cette intentionnalité dans son écriture. Dans Hors champ, Aurélien commence comme éclairagiste, et à la fin, ce qui reste de lui, c’est une photo, une main.
Notes de bas de page
1En août 2007. Voir L’Univers de Sylvie Germain, Alain Goulet (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2008.
2Sigmund Freud, Névrose, psychose et perversion, Jean Laplanche (trad.), Paris, PUF, 1973.
3Eugène Minkowski, Le Temps vécu, Paris, PUF (Quadrige), 1995. Ludwig Binswanger, Disours, parcours et Freud, Roger Lewinter (trad.), Paris, Gallimard, 1970 ; Id., Introduction à l’analyse existentielle, Jacqueline Verdeaux et Roland Kuhn (trad.), Paris, Minuit, 1971.
4Pierre Fédida, Corps du vide, espace de séance, Paris, MJW Fédition, 2012.
5Jacques Lacan, Écrits, Paris, Seuil (Le champ freudien), 1966.
6Philippe Bessoles, Viol et Identité, Paris, MJW Fédition (Criminologie et anthropologie), 2009.
7Wolfgang Blankenburg, La Perte de l’évidence naturelle, Jean-Michel Azorin et Yves Totoyan (trad.), Paris, PUF (Psychiatrie ouverte), 1991.
8Max Scheler, Nature et Formes de la sympathie, Maurice Lefebvre (trad.), Paris, Payot & Rivages (Petite Bibliothèque Payot no 459), 2003.
9Martin Heidegger, Être et Temps, François Vézin (trad.), Paris, Gallimard, 1986.
10Pierre Fédida, L’Absence, Paris, Gallimard (Connaissance de l’inconscient), 1978.
11Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis (trad.), Paris, Payot & Rivages (Petite Bibliothèque Payot no 761), 2010.
12Bilinguisme et Psychopathologie, Mareike Wolf-Fédida (dir.), Paris, MJW Fédition (Culture et Langage), 2010.
13Mareike Wolf-Fédida, Amour, identité et changement, Paris, MJW Fédition, 2005.
14Jeannette Abou Nasr Daccache, Manger pour deux, maigrir pour l’autre : les secrets des troubles alimentaires, Paris, MJW Fédition, 2012.
Auteur
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Mareike Wolf-Fédida
Université Denis Diderot – Paris 7
Mareike Wolf-Fédida, psychanalyste, professeur des universités (université Diderot – Paris 7), membre du Centre de recherche en psychanalyse, médecine et société, et fondatrice des groupes de recherche « Phénoménologie, psychanalyse et psychopathologie fondamentale » et « Bilinguisme vécu, plurilinguisme et phénoménologie du langage », est l’auteur de nombreux ouvrages dont Amour, identité et changement et Théorie de l’action psychothérapique (Paris, MJW Fédition, respectivement 2005 et 2008). Elle est également membre de l’académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen.
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