L’esprit incarnat ou le transit générationnel
The Spirit Incarnate or Generational Transiting
p. 45-54
Résumés
« Et le verbe s’est fait chair » : on examine, dans cet article, comment cette antienne traverse l’œuvre de Sylvie Germain, comment l’esprit transite de génération en génération et imprime sa marque dans les chairs successives. On explore le concept d’incarnation, et la façon dont il se distingue de la carnation ou s’oppose à « l’excarnation ». On se penche sur la place du verbe dans la dynamique de l’incarnation et le mouvement de la présence à soi et au monde.
“And the Word was made flesh” – we examine here how this leitmotiv permeates Sylvie Germain’s work: how the spirit transits from one generation to another, leaving its mark on a succession of fleshy forms. We explore the concept of “incarnation”, how it is different from “carnation” or how it can be opposed to “excarnation”. We also consider the status of the Word within the dynamics of “incarnation” as well as in the movement of our presence in relation to ourselves and the world.
Texte intégral
1« Tous les dieux sont nomades » (CI, 23), « la vraie vie est nomade » (Ec, 52 et – comme c’est étrange – ST, 52 aussi), « [t]out est nomadisme » (MS, 35) et bien sûr, Rendez-vous nomades.
2Donc, nous aussi lecteurs, nous sommes nomades, que Sylvie Germain accueille dans une humanité « debout, comme un point d’exclamation vibrant dans l’éclat gris du vide » (CI, 11). Lisant, nous cheminons le long des lignes et des pages, nous nous laissons guider, principalement en marche, et la plupart du temps (quand, combien de fois, relisons-nous un livre que nous avons déjà lu ? Le plus souvent, lecteurs, nous découvrons les traces par lesquelles nous nous laissons guider, et puis, si d’aventure nous relisons, notre mémoire a fait long feu, nous explorons notre capacité d’éclipse de la vigilance, d’ellipse de l’attention, notre oubli conditionnel ; le monde qui environne notre relecture a changé, et nous avec lui ; notre présence a des accents différents) nous allons, en marche vers l’inconnu, ne sachant où le texte va nous entraîner, nous livrant à cet élan mystérieux de l’auteur, qui, dans le cas qui nous réunit, n’est pas un auteur programmatique ; nous avançons, mus par un double geste de confiance, dans l’inconnu puissance deux, pour ainsi dire : l’inconnu du texte qui se présente sous nos yeux et l’inconnu du texte qui s’est présenté dans le champ d’attention de l’auteur. Sans cesse, à la lecture, sont titillés les points d’interrogation entés dans notre chair de lecteurs. Comment savoir ce qui s’agite en nous, quand nous lisons, et les questions majeures qui nous hantent, même à notre insu, que nous portons, comme un génome interrogatif, peut-être, comme notre potentiel d’enquête sur cette terre ? Toute cette œuvre, autour de laquelle la lecture nous rassemble, est une invitation à assumer nos questions insistantes, à oser les porter en ouverture, comme une boussole de faim – qu’il faudrait se garder de la tentation de rassasier, une boussole de faim qui indiquerait, en creux, la voie, un diapason secret par lequel ajuster la voix, celle qui pousse à fréquenter le mystère, à le laisser, sinon se manifester en nous, au moins nous traverser, et – qui sait ? – se chanter à travers nous… ; et si l’on peut lire, ici ou là, que c’est la timidité qui aurait dissuadé Sylvie Germain d’enseigner, pourrait-on hasarder plutôt que son rapport au langage n’est pas de ceux qui renvoient au connu, qui convoquent l’enchaînement des raisons, leur classement, qui expliquent, ou explicitent, mais de ceux qui appellent l’inconnu, le frôlent, ou le saluent, et nous orientent à en tolérer le vertige ? Le cheminement, la marche, semblent des récurrences majeures de cette œuvre ; il faut se déséquilibrer pour marcher, perdre ses appuis, en changer, comme on le constate dans Le Livre des Nuits :
Le monde, s’il n’était plus à l’aplomb de Dieu, avait cependant retrouvé une assise, – Ruth en était le point d’appui et d’équilibre. (LN, 263)
3Cette œuvre explorerait-elle la déstabilisation nécessaire au mouvement ? Et ce mouvement s’enracinerait-il aussi dans le mystère du verbe ? Puisque ce colloque nous convie autour du mystère, ce refrain nous taraudant en sourdine, encore et encore, à la lecture de Sylvie Germain, ce refrain issu du prologue de l’Évangile de Jean (1, 14) : « Et le verbe s’est fait chair », pouvait-il nous guider ? Comme l’explique Sylvie Germain au début de Mourir un peu, mah zeh signifie « qu’est-ce que c’est ? » en hébreu (MP, 15). Comment se laisser guider par ce refrain – « et le verbe s’est fait chair » – pour interroger cette œuvre ? En voilà une belle brochette de flous conceptuels : le verbe ? la chair ? Mah zeh ? Ça suffirait pour toute une vie, n’est-ce pas ? Et quelques étagères de pavés de désincarnation ! Alors puisqu’il s’avérait possible d’évoquer la « couleur de l’invisible », d’évidence, la couleur serait incarnat ! Et ainsi, en jouant avec la présence ou non d’un accent circonflexe (incarnat / incarnât), ce questionnement autour du verbe et de la chair dans l’œuvre de Sylvie Germain pourrait s’articuler entre la couleur d’une chair, dont il est rarement bon signe qu’elle devienne visible, et le souhait – pieux ? – qu’Il se soit incarné et que l’Esprit puisse avec chaque existence être reconsidéré, c’est-à-dire choir sous les astres de nouveau, petit pan de « mémoire cosmique » (CI, 10), en transit à travers l’espace et le temps, transit de con-naissance.
4L’une des façons de décliner la question est de la poser directement et sans ambages : « sommes-nous nés ? » (CI, 13). Nés ? Incarnés ? Un peu nés ? Bien vivants ? Ou à moitié morts, comme hurlait – chez Albert Camus – celui qui était appelé à ne pas mourir sot, celui qui s’exclamait : « quand il m’arrive quelque chose, je préfère être là ! »1. Penchons-nous pour cette même préférence ? Sommes-nous là ? Y étions-nous ? Y serons-nous ? Nés ? Intégralement poreux ? Par essence circulatoires ? Foncièrement traversiers ? Pleins de vi(d)e, comme on pourrait comprendre que le proposait Henry Bauchau, notamment par le titre de son recueil Nous ne sommes pas séparés2, pleins d’un vide ouvrant : « Le regard du Vide […] dématérialisant le visible, infusant dans la chair un éclair d’infini » (CI, 18). Nous sommes aussi vides et ainsi disposés à l’infini, c’est notre condition circulatoire qui nous prédispose à l’indivisible, qui fait de notre chair un réceptacle transitoire, diversement relié à l’univers, accueillant l’infini avec plus ou moins de résistance, d’abandon, ou de bienveillance. « Tout circule et s’irrigue par ondoiements et discrets jeux de réverbération » (QA, 44), notre chair est par essence ouverte, alors méfions-nous des conclusions, gardons-nous de « l’enfer d’une auto-incarcération » (QA, 22). Gare au recel cellulaire ! En nous transite le monde qui pourrait se faire chair dans chacune de nos cellules, en nous se filtre l’alentour : l’air, l’eau, la lumière, la matière, les sons, l’esprit, l’énergie, les présences, le silence, la vibration, le verbe… Nous appartenons à ce monde et, comme un bigorneau, mais depuis notre humaine condition sculptée par la gravitation, agrégats provisoires de cellules réverbérantes, filtrantes, nous bigornons l’univers, et dès que nous traversons l’espace et le temps, nous en sommes autant traversés ; c’est pourquoi il m’est si précieux de lire ce verbe dans une forme inhabituelle – transitive – « Il marche l’espace, arpente la taciturne éloquence des lieux, foule le socle des chants tus » (CI, 27).
5Suffit-il de naître pour naître ? Encore un prélèvement dans Couleurs de l’Invisible : « Et leurs réveils sont des naissances ratées » (CI, 78)… « Je ne vois pas le jour », s’agitait ma voisine ; à quoi donc peinait-elle à naître, dans ce temps saturé, oblitéré ? À quelle absence consentons-nous ainsi ? « Est-ce qu’on ne passe pas très souvent à côté de la vie ? » demandait, pensif, le rôtisseur du marché, en glissant son parasol dans son véhicule. Où que nous ait déposés le mouvement de la vie, nous sentons confusément s’il nous est accordé de renaître au matin, ou si nous allons avorter encore et encore de notre présence au monde. Il ne suffit pas de naître pour être :
Être, sans aucun recours ni secours du côté du verbe avoir. Être, dans l’absolu du dénuement, du non-pouvoir, du non-savoir. Être aussi léger qu’un frêle épi de blé, qu’une fine bruine, aussi immense que le ciel, l’océan. Être : verbe à conjuguer au point de tangence du présent et de l’éternité. (EH, 63)
Nous sommes né(e)s, mais alors sommes-nous là ?
6Qu’est-ce que c’est que cette chair par laquelle tout commence et recommence ? Dans les premiers romans, on suit le fil des générations. On suit le surgissement d’un être, dont le trajet s’inscrit dans la nuit des temps. L’histoire commence avant lui, nous guettons ce destin en amont de son surgissement, comme si chaque naissance était filtrée par un long passé de la chair, comme si la chair qui voit un jour nouveau était secrétée par les incarnations en amont de cette chair nouvelle, comme si le legs de la vie s’annonçait dans les étapes précédentes et que la dernière chair venue en était le dernier avatar. Comme l’humanité, le personnage clef de voûte du livre s’affranchit de l’eau, prend femme et s’enracine dans la terre en un même mouvement. Celui qui avait appris « à parler comme on apprend à chanter » (LN, 21), celui auprès duquel nous étions exhortés à chercher, dans le regard des chevaux, « la face cachée du monde, la part de mystère de la vie confluant dans la mort, et le séjour de Dieu » (23), celui qui fait alliance avec la terre, avec la nature, alliance qui lui vaut d’être nommé Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup, n’en finit pas de s’incarner encore et encore : « Et ses enfants étaient pour lui autant de balanciers greffés sur son propre corps pour lui permettre d’assurer toujours d’avantage son assise sur la terre » (99). Nuit-d’Or, alors qu’il est « dorénavant, et pour toujours, trop tard » (43 et 257), cultive la terre, traverse les épreuves, survit à toutes ces morts qui frappent ses unions, et se tourne encore vers la vie, l’organise, et en l’organisant, finit par l’accueillir ; il continue à transmettre la vie, et même quand son amour est fauché une nouvelle fois et qu’il est tenté de s’en détourner, la vie le choisit encore, quand lui-même n’a plus la force d’y acquiescer. Oui, c’est ainsi que peut s’entendre alors la question résonnant, page après page : la vie nous incarne, allons-nous l’incarner ?
7Nous assistons, comme des veilleurs, au destin de cette force de la nature. Nous sommes les témoins de ces naissances, venues au monde physique dans sa diversité, à la nature, à la société des hommes, aux mondes métaphysiques aussi, que laisse miroiter la poésie de cette langue-berceau, où notre conscience peut éclore dans sa complexité ; nous sommes témoins de ces multiples incarnations, et aussi de ces destins décimés qui déclinent les différentes facettes de l’absurdité – accident, maladie, crime, guerre ? Carnages profilés par des institutions, où des humains ont dû manquer terriblement de l’imagination de leurs décisions, des humains en terrible absence, des humains qui avaient forcément raté leur naissance, ces matins-là… des carnages décidés par des hommes aveugles à leur imaginaire, perpétrés par des hommes en absence, évacués de leur sensation, de leurs émotions, et aussi de leur imagination. « Une présence folle saturée d’absence » (LN, 323) ? Nous sommes assignés à considérer cette Histoire où s’inscrit nécessairement l’histoire de nos familles, le déroulé de ces catastrophes stigmatisant nos arbres généalogiques, perclus d’absence ; nous sommes convoqués dans la contemplation de ces absences sur-agissantes. Sous nos yeux effarés de lecteurs nauséeux se perpétuent ces absences dévastatrices qui font écho aux massacres maculant le mouvement qui nous a générés, ou dé-générés.
8Dans Le Livre des Nuits, la communauté humaine s’articule autour d’un homme qui a seulement cherché à vivre, qui a transmis la vie, et l’a protégée comme il a pu, peu parfois. Le désastre est partout, il fauche l’intimité, il blesse intimement, mais paradoxalement, il reste périphérique, parce que celui que nous déléguons dans l’univers, Nuit-d’Or, aime, aime, aime, aide les femmes les plus diverses et jusqu’aux plus bizarres, et leurs enfants – ceux qu’il a engendrés, ou ceux qu’elles avaient déjà. C’est une arche de la bio-diversité humaine que cette ferme de Nuit-d’Or. La chair s’est faite à travers cet être, une chair démultipliée, enracinée dans cette terre-là, une chair intégrante, qui penche radicalement pour la vie – cette chair initialement mutilée par le père dans un geste de dé-solidarisation de la folie sociétale, un geste d’effroyable protection, un geste qui rappelle ceux de la nuit des Tranchées, un geste d’amour contradictoire – d’impuissance devant la folie organisée et justifiée des hommes accrochés à leur pseudo-réalité et autant un geste d’élection fondamentale du vivant.
9Digression : tout au long de l’œuvre ressurgit la question de la désincarnation partielle – castration des doigts de l’enfant dans Le Livre des Nuits, bras pétrifié du jumeau revenu de guerre, pied sectionné par l’accident de Marie dans L’Inaperçu, vie mutilée du demi-frère dans Hors champ… Ce sont des manières très concrètes autant que romanesques de poser la question des contours de l’incarnation, de l’essence, de l’enveloppe, de l’instance du vivant.
10Revenons à Nuit-d’Ambre où la catastrophe s’intériorise ; elle gravite alentour, elle bat son plein dans le pouls du monde, mais elle s’insinue, et par celui qui est « détourné de sa filiation, frappé de solitude » (NA, 19), le mal s’explore du dedans : celui que nous déléguons dans notre champ d’attention n’est plus une simple victime, mais celui par lequel le fruit peut se vicier, celui par qui l’orange se mécanise – ou devrait-on dire le citron ? – celui qui « roul[e] hors du temps » (62) – ici les mères sont dérobées. Nuit-d’Ambre est celui à qui il incombera, dans l’accompagnement de ce fils imprévu, inespéré, de reprendre cette « mutation inachevée » (203) – cet avènement de l’amour humain : il lui incombe, comme à chacun de nous, de laisser « la chair se rêv[er] en lui » (206).
11Déjà la bascule s’opère : s’incarner, ce serait procéder de ce qui a précédé ? Mais alors affleure la suggestion : nous sommes générés par ce que nous générons, tout ce que nous générons. Une fausse couche ? Mais quelle arrogance d’insinuer que la vie pourrait se tromper !!! Ainsi, dans la Chanson des mal-aimants, il y a cette demi-douzaine de pages – que ne les lit-on dans toutes les formations de sages-femmes ou de gynécologues, que ne les laisse-t-on à disposition dans tous les centres d’accueil des femmes – cette demi-douzaine de pages autour de cette « naissance mortelle » (CM, 120) – on dit « donner la vie », mais qui ne sait pas que la mort est donnée en surcroît de chaque conception ? « En cette heure de sa naissance inadvenue sur la terre, Pergame était-il en train de recevoir son nom secret, là-bas, dans l’invisible ? » (124). Une « naissance mortelle », une « naissance inadvenue », une naissance qui ne s’inscrit pas dans le temps, mais qui augure, dans l’espace d’incarnation de la mère, une expérience transcendantale majeure : « Et je me suis alors demandé si ce n’était pas plutôt moi qui venais d’être réenfantée, appelée hors de moi-même, convoquée à l’horizon du monde, du temps, pour un sempiternel cheminement dans l’inconnu » (124). Comment ne pas ressentir la plus vive gratitude pour le renversement conceptuel proposé dans ces pages, où la différenciation s’opère entre l’incarnation et la carnation ?
Il est fort ce Courbet, poursuit-il, en quelques savants coups de pinceau il tord le cou à la transcendance : hop, à la trappe le divin ! Foin de l’Incarnation ! La carnation suffit ! Honneur à la seule chair mûrie dans l’humus où elle retournera et pourrira. Gloire de la chair, puis dégringolade de la chair en carne, et de là en charogne, laquelle fertilise l’humus, et la ronde continue. Gloire éphémère et perpétuelle, en millions, en milliards d’éclats. Il n’y a pas d’autre révélation, pas d’autre vérité que celle-là. Courbet a peint là une Apocalypse tranquille, tragique et voluptueuse […]. (HC, 73)
12Si la méditation sur la chair s’opérait au début de l’œuvre par le biais d’une saga – « on trouve un peu de tout sur un arbre généalogique » (In, 98) – qu’à la faveur de cette traversée transgénéalogique pouvait se penser quelque chose de l’incarnation de notre histoire collective et de ses malédictions, comme elles ont été répercutées dans nos devenirs humains, cette remise en perspective de nos catastrophes familiales dans nos désastres républicains, peu à peu, au fil des fictions, ou des ouvrages différemment méditatifs, semble déposer les questions de ces héritages transgénéalogiques, renoncer à la question des origines de la chair : « Telle est la nativité : une invitation à prendre en charge l’Enfant à la généalogie mystérieuse et stupéfiante » (ST, 23). Si le mal perd, de livre en livre, de son abstraction, s’il s’incarne dans ces chairs spécifiques, il est ainsi rendu au tamis de notre responsabilité de vivant unique ; certains personnages, peu à peu, intègrent, presque, comme un écho de l’immaculée conception : c’est-à-dire qu’on ignore, qu’eux-mêmes ignorent, d’où ils viennent et que cette question des origines est peu à peu suspendue, lâchée, au profit d’une tentative de penser la chair dans sa promesse. « J’ai longtemps voulu devenir un arbre […], mais maintenant, c’est un livre que j’aimerais devenir », annonce l’un des protagonistes de L’Inaperçu (In, 101).
13Peu à peu, de livre en livre, l’enquête identitaire s’efface devant l’enquête sur le sens de la vie. Magnus – voir ce livre en tête de gondole dans l’Intermarché d’une bourgade de Bretagne, n’en aurait-on pleuré de rire ? Quelle merveille que ce livre ait pénétré dans toutes ces maisons, sur toutes ces plages, dans tous ces trains et tous ces métros ! Voilà que l’enfant qui allait nous guider dans les pages, on croyait qu’il était ceci, et puis cela, et puis quoi d’autre encore ? À chaque étape des conclusions apparentes sur sa parenté, nous pouvons nous représenter quelque chose de la communauté dont il serait issu, de l’héritage des représentations collectives qui arriverait comme un bonus dans son berceau identitaire… Avec lui, nous endossons les mues successives de ces filiations envisagées, et toute l’Europe y passe, et d’autres univers d’outre bien des mers… Nous essayons le « texte de rechange » (M, 101), nous accompagnons celui qui parfois ne sait plus comment il s’appelle, pourtant « [c]haque nom a sa carnation » (247). Jusqu’à ce qu’un ermite – c’est le comble ! – lui ouvre la porte d’une fraternité possible et que nous croisions avec lui l’Ange du Verbe (255), et Notre-Dame du Vide (273). Nous sommes vivants ? Entendons-nous ce qui nous appelle ? Ne ratons pas nos réveils et soyons les bienvenus ! Même dans notre culture, il est des gens qui changent de nom (des religieux, des légionnaires). Où sommes-nous nés, de qui ? Qu’est-ce qui nous a été donné par la naissance ? Nous avons omis certaines possibilités, nous avons raté certains matins, ou certains rendez-vous… Le par-don s’articule et la question s’envisage de ce qu’il nous sera possible de donner, de ce que nous nous apprêtons à incarner. Comment nous nous appelons, ce serait alors comment nous nous invitons et comment nous pouvons, là, autour, nous convier. Nous avons besoin de l’appel des vivants, pour prendre notre part du visible, et si, comme dans Hors champ, nous disparaissons du champ de conscience environnant, si nous ne sommes plus l’autre nécessaire de quiconque (nobody, dit-on en anglais, pour personne : aucun corps), l’absence de regard nous excommunie, nous repousse hors la communauté des vivants : « N’importe quoi dorénavant peut l’éclipser dans l’espace du visible » (HC, 186).
14Au fil des fictions, nous explorons la génération, mais aussi nous expérimentons par procuration que nous procédons de ceux qui nous ont accueillis, recueillis : nous venons de ce qui nous a permis de vivre, nous procédons de la fécondité de nos rencontres et de la communauté qui nous intègre, « nous sommes faits de la chair des autres » (PP, 89), nous sommes « consubstantiels » (PP, 89). Nous nous incarnons grâce à ceux que nous croisons, et la fertilité n’est pas toujours là où l’on pourrait la souligner officiellement :
Je pensais à la baronne, et plus encore à sa fille Agdé que je n’avais pourtant jamais rencontrée. Mais il y a des rencontres qui se font en temps décalé, dans un espace parallèle du cœur. Agdé a été mon amie, la plus proche et la plus secrète qu’il m’ait jamais été donné d’avoir. (CM, 99)
Puisque nous sommes une entéléchie, ou encore, une promesse – voire, si le mot est impossible dans un lexique anti-clérical –, puisque nous sommes une possibilité, qu’est-ce qui nous rend possible ? « On ne devrait jamais sortir indemne d’une rencontre, quelle qu’elle soit, ou du moins en sortir inchangé ; fût-ce d’un atome, on devrait chaque fois se trouver altéré » (ES, 127).
15Expansion et complexification du vital par l’altérité, par la rencontre :
dès que deux personnes se rencontrent leurs lumières font de même ; de ce contact jaillit une nouvelle lueur, qui se nomme ange. Mais cet ange né du face-à-face de deux vivants est éphémère, sa durée d’existence est de douze mois, aussi disparaît-il si au terme d’un an les deux êtres qui avaient provoqué sa naissance ne se sont plus revus. Tout ange engendré par une rencontre meurt au fil d’une trop longue absence, il a besoin pour luire que les deux sources de son éclat restent en relation sur la terre. (ES, 127-128)
Hum… « trop longue absence » ? Et pourtant certaines lueurs non réactivées ont la vie durante… Il est des rencontres révolues qui miroitent dans notre mémoire morte, et d’autres qui insistent, par-delà l’espace et le temps, dans un espace intérieur distinct de la mémoire, même la plus vive, il est des liens que la vie ne semble pas rejouer dans l’espace du visible et qui pourtant ne s’estompent pas, couvent leur étincelle vivace, perdurent plus que ne saurait le souligner cette légende angélique et drolatique… Mais voilà, en croisant l’autre, nous excédons ce qui s’incarne ; la lumière du vivant engendre de l’invisible.
16Nous sommes conviés dans la dialectique de l’incarnation et « l’excarnation », vie et mort et vie : « Nuit de l’Incarnation où le Verbe s’est fait chair dans un berceau de paille, nuit de l’Excarnation où la chair se consume, se défait et fulgure en Verbe étincelant du fond d’un tombeau de pierre » (ST, 42). « Se peut-il que la mort soit une autre façon d’explorer la vie, d’avoir accès à sa source ? Y est-on plus réel ? Y est-on plus vivant ? » (MS, 51). On peut s’incarner en absence, on peut « s’excarner » en présence paradoxale : « Elle n’était pas née d’une femme, mais de la douleur de tous et de toutes » (PP, 34)… Qu’est-ce qui naît de nos douleurs ? Qu’est-ce qui s’enfante dans la traversée de nos souffrances ? Plus loin : « Un être sans fin sur le point d’accéder à la vie, et sans fin sur le point de mourir » (35). Incessant processus de vie et de mort, d’absence et de présence, d’inspiration et d’expiration :
Entre les vivants et les morts, des liens insoupçonnés, inespérés, parviennent parfois à se tisser. Qu’importe qu’ils soient d’une ténuité et d’une volatilité extrêmes, ils n’en recèlent pas moins une énergie ; un rai de lumière, aussi impondérable et fugace soit-il, lorsqu’il fuse à travers la pénombre, fait danser la poussière et vibrer le silence. (MS, 20)
Nous sommes un espace-temps, où transite le monde, un vivre susceptible avant la mort, une vigilance possible à la croisée des seuils. Nous sommes :
Poussières d’étoiles – cendre de lumière, de splendeur et de violence mêlées, tombées du fond des temps ainsi qu’un alphabet archaïque qui se remet en écriture à chaque naissance d’homme pour composer un récit nouveau, singulier […]. (MS, 91)
Nous sommes les fils et les filles de la chair, toute la chair du monde, des mondes passés, présents et à venir, mais aussi nous sommes les enfants de l’inconnu, les doués « du sourire, et des larmes » (LN, 321), les enfants du Verbe, les enfants d’un récit non encore écrit, les enfants d’un renouveau par la parole, par l’écriture. Nous sommes des enfants consignés du mystère. Quoi ? Notre « essence est la “quoibilité” » (MP, 15). Nous sommes traversées de langage – « cette lymphe sonore où nous baignons en permanence » (P, 19). « Tout nouveau né […] est un fablier de chair » (P, 64). Nous renaissons chaque matin et notre récit naît à la nouveauté avec la nouveauté du jour. Les mots ne sont pas là pour éradiquer le mystère, pour prétendre au savoir, à la compréhension, et encore moins pour sermonner, mais pour « une interpellation constante des autres, un appel à l’attention, à la lucidité et la bonté » (NA, 195). Si, au début de Nuit-d’Ambre, les mots sont des « concrétions magiques » (50), dans la diagonale de la matière3, si l’on peut croiser plus loin dans l’œuvre, une fois ou l’autre, des métaphores de dévoration ou des perspectives digestives, relatives au langage – une prise en compte, donc, de la matière verbale, des constituants charnels du verbe –, le plus souvent, c’est de souffle qu’il s’agit, d’évocation, de tentatives interrogatives à partager, de chant du monde.
17Par exemple :
et je capte des voix. Il y en a de belles, qui parlent en finesse, avec sagacité, avec rigueur – celles qui savent s’étonner devant un fruit, un clou, la trace d’un pas dans la poussière, le retour des saisons, un rai de soleil vibrant sur un mur, et qui en font un poème, une chanson, ou même toute une histoire, ou un objet de méditation. Celles qui décèlent des merveilles dans les moindres choses, qui caressent le grain du temps, qui ne prennent rien pour une évidence, rien pour un acquis. Celles qui flânent avec attention dans les arcanes du langage et qui savent bien que le mot juste reste sur le bout de la langue ; […]. (CM, 238)
Les « arcanes du langage », mystère donc ; le Verbe se garde de la prétention à dominer, le Verbe accueille le mystère, recueille l’étonnement, les partage, les questionne : « Humilité d’un non-savoir assumé, donc, mais qui, loin de conduire à un renoncement de l’exercice de pensée, en appelle à un questionnement constant, à un étonnement vigilant » (MS, 127). Dans Songes du temps, les mots sont des « mages ». Dans Les Personnages, « on se livre à une expérimentation “en existence humaine” dans les cornues du langage » (P, 78-79), le langage est fait pour dénuder, pour nous enfanter, pour nous rendre au démuni. On « s’adonne à l’alchimie du verbe » (79)… Donc, magie, mages, arcanes, cornues, alchimie… On est loin de la prétention au savoir, loin de l’acquis ou de l’acquisition, on est dans la fréquentation du mystère :
transmutant la chair en mots, le sang en encre, exprimant de l’insoupçonné du fond de ses entrailles, de l’impensé du fond de son esprit, de l’inouï à partir de ses rêves, pour les couler dans des vocables, les infuser d’un brin de sens. On s’ex-carne pour mieux embrasser notre incarnation. La chair se décline, se conjugue, se fait verbe. (P, 79)
Une chair à verbe sur une terre émanant du Verbe, telle serait notre complexion, dont le projet s’énoncerait ainsi :
L’histoire de tous, de chacun, toujours recommencée : marcher, marcher jour après jour sur la terre, défier la pesanteur et l’immobilité, arpenter les chemins du temps, du réel et du rêve, scruter la nuit et la lumière, prêter l’oreille aux dits du vent, aux paroles des autres, au sourd chant de la terre, aux clameurs de l’Histoire, au bruit confus de son propre sang charriant tant de mystères, d’échos et de questions. (ES, 160-161)
18Les mots sont transhumance. Tout est Verbe, « tout est écriture » (CI, 55) : « Terre écrite, ciel et mer narratifs », « Vents-palimpsestes » (CI, 26). Écrire revient à transcrire, à traduire ce qu’on aurait patiemment déchiffré alentour ; « [c]es deux actions, déchiffrer et transcrire, ne sont en réalité pas si distinctes ni successives » (P, 36) ; peut-être est-ce en laissant sourdre, par la voix ou par les mains qui tapotent le clavier, ce chant du monde qui nous traverse en nous émerveillant, que nous nous laissons surprendre par ce qui nous a enchantés, car cette lecture du monde est amour : « Ce rapt lié à la lecture est de l’ordre (ou plutôt du grand désordre) de l’amour » (MP, 80). Déjà, dans Le Livre des Nuits, c’est une nouvelle union qui libère Nuit-d’Or du mutisme, qui rend le verbe fluide : « Alors tous les mots étaient devenus de chair » (LN, 247). L’incarnation du Verbe rend la vie contagieuse, tout peut s’animer dans une présence fertile : « Mais cette enfant connaissait si intimement le monde des choses, vivait si familièrement dans leur mystère, qu’elle faisait sourdre de chacune comme une respiration, se lever dans l’espace une sorte d’écriture » (NA, 137).
19L’écriture arrive avec la personne qui va diffuser l’incarnation, ou bien elle est déjà là, parce que le Verbe a précédé (au commencement était le verbe, bon, mais quoi qu’il en soit, chacun de nous naît bercé – et trop souvent secoué, dans un flot langagier), et donc l’incarné va entrer en résonance avec ce Verbe ; en tout cas, « [o]n n’écrirait rien si on ne procédait pas à une lecture continue du monde […] lecture plurielle, zigzagante, radicante et proliférante. Lecture vivace » (P, 36) et : « Inversement, lire, c’est déjà écrire » (P, 37). Qu’est-ce qui se materne et se paterne dans nos tentatives d’énonciation, comment sommes-nous là des creusets pour la naissance, la renaissance, la connaissance du monde ? Le personnage est « [p]rêt à tenter alors, auprès de chaque lecteur qui ouvrira le livre où il figure, l’aventure d’une nouvelle petite incarnation » (P, 30). Ces personnages « n’aspirent qu’à s’en aller déambuler en tous sens, à transhumer d’un imaginaire à un autre, à visiter beaucoup de pays mentaux. Ils n’appartiennent pas à leur seul auteur, mais à une communauté » (P, 31). Nous sommes des « incarnation[s] cheminante[s] » (ST, 63) où sonne le Verbe, et le but d’une personne est de « produire de la liberté » (ST, 59), une liberté aimante, une liberté vivace, une liberté de constante exaltation du vivant. Auberge espagnole de la chair, hébergement mutuel dans et par le langage, le verbe se fait chair en nous, à travers nous et entre nous, con-naissance donc et « hospitalité réciproque »4, comme disait Derrida. « En fait, c’est lorsque nous avons fini de lire que l’aventure commence » (ST, 64). Alors ? « en marche, les lecteurs » ! (EH, 195).
Notes de bas de page
1Albert Camus, L’Étranger, Paris, Librairie générale française (Le livre de poche), 1963, p. 67.
2Henry Bauchau, Nous ne sommes pas séparés, Arles, Actes Sud, 2006.
3Voir les pages autour de l’apprentissage de l’écriture, cette diagonale qui expulse la matière par le rectum et vise ainsi la terre, traverse le vivant sur son trône dérisoire, où s’exercent les balbutiements du verbe, la diagonale se poursuivant vers le ciel changeant par le petit cœur emblématique de la porte – on aura reconnu le refuge des « jolies chiottes délicates » (NA, 48).
4« L’hospitalité est infinie ou n’est pas ; elle est accordée à l’accueil de l’idée de l’infini » (Jacques Derrida, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p. 91). Voir aussi : De l’hospitalité (avec Anne Dufourmantelle), Paris, Calmann-Lévy, 1997.
Auteur
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Maryk Le Hène
Caen
Maryk Le Hène a étudié la littérature et le cinéma à la Sorbonne nouvelle. À Bruxelles, Daniel Le Bon (traducteur de Carl Rogers, notamment Liberté pour apprendre) l’a formée à la Présence à Soi. Membre de l’unité 69 de l’INSERM (dirigée par Michel Schiff), elle a co-créé le Soutien réciproque fonctionnel, avant de fonder à Paris son cabinet autour de la pertinence des récits de vie. Puis journaliste et assistante d’édition à Montréal, elle a participé à la formation professionnelle à la méthode Feldenkrais. Elle a co-animé la Maison Louis Guilloux de Saint-Brieuc : invitations d’écrivains, organisation de résidences d’auteurs, supervision d’expositions artistiques, de dispositifs interactifs, de happenings, suivi de compagnonnage culturel, dynamisation de l’écriture chez les professionnels comme les amateurs. Fil conducteur de ce chemin de vie ? L’écriture, la sienne et celle des autres.
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