Stavanger : du hareng au pétrole
p. 57-67
Résumés
Tout au long de l’histoire, l’océan et ses ressources ont été d’une haute importance pour la ville de Stavanger. Tout d’abord le hareng, puis les transports maritimes, et finalement la pêche et l’industrie du sprat. Lorsque l’industrie des conserveries s’est effondrée au début des années 1960, le pétrole de la mer du Nord est devenu la clé de voûte de l’économie de Stavanger. Symbole des ambitions françaises, la compagnie d’État BRP (Bureau de recherche de pétrole), plus tard connue sous le nom d’Elf, est un pionnier sur le socle continental norvégien. À l’automne 1961, le BRP a mis en place une filiale appelée « Opération mer du Nord », afin d’effectuer des explorations dans la mer du Nord. Malgré le scepticisme norvégien, le BRP s’est établi à Stavanger en 1965 et allait constituer un pont important entre les intérêts français et norvégiens.
Throughout history, the ocean and its resources have been of outmost importance to the city of Stavanger. At first there was the herring, then the shipping industries, and finally the fishing of brisling. When the tin industry broke down in the early 1960s, petrol from the North Sea took over and became the cornerstone of the Stavanger economy. A pioneer on the Norwegian continental shelf, created by French super power ambitions, was the state-owned company BRP, later known as Elf. In the fall of 1961, BRP established a subdivision called “Opération mer du Nord” in order to conduct explorations in the North Sea. Despite Norwegian scepticism, BRP was established in Stavanger in 1965, and was to become an important intermediary between Norwegian and French interests.
Note de l’éditeur
Traduit du norvégien par Éric Eydoux, Sophie Bentot, Håvard Astrup Bakke et Élodie Cunégo.
Texte intégral
1Dans l’après-midi du dimanche 7 mai 1967, un taxi quitta l’aéroport de Stavanger sous une pluie battante en direction du centre-ville. Derrière les vitres embuées, des yeux curieux scrutaient ce pays qui leur était inconnu. L’homme, qui avait fait escale à Paris avant d’atterrir à Stavanger, venait d’être muté du Surinam lointain. Pourtant, il se sentait ici chez lui. Le climat ainsi que la terre lui rappelaient son enfance en Bretagne1.
2Paul le Rest avait atterri.
3Cet homme qui apportait dans sa valise la toute jeune marque Elf était arrivé dans ces contrées lointaines pour hisser le pavillon Elf sur la terre norvégienne, le logo Elf, fraîchement conçu lui aussi. On peut s’étonner qu’il soit venu dans cette petite ville qui n’avait pas encore atteint les 100 000 habitants, où les gens se retournaient encore quand ils voyaient des étrangers dans la rue. Pourquoi n’avait-il pas plutôt préféré la capitale, Oslo, ou encore une ville plus connue et plus grande comme Bergen ?
4C’est ici qu’il se rendait, tout comme son compatriote et géologue Jacques Suau, dans cette ville vieille de 843 ans qui semblait avoir été laissée à l’abandon par son vieil ami, l’océan.
5On peut donc se demander :
- qu’est venu faire ici ce Français ?
- pourquoi avoir choisi Stavanger ?
- qu’est-ce qui a influencé son choix ?
6Dotée d’un bon port naturel, située à la charnière de deux régions riches, la ville est devenue évêché en 1125. Pendant des siècles, le transport maritime international et la pêche furent des activités importantes, aussi bien pour cléricaux que laïcs. Pourtant, en 1815, on n’y recensait à peine 2 500 habitants. En effet, distante d’à peine 200 kilomètres de Bergen, la plus grande ville de la région, Stavanger grandissait dans l’ombre.
7Telle était la situation jusqu’en 1807, lorsque l’océan a amené son trésor, le hareng, en quantités abondantes au large de Stavanger. Quelques années après, les guerres napoléoniennes prirent fin et le blocus commercial fut levé. Les citoyens de Stavanger virent tout de suite comment profiter de cette aubaine. Et ce fut le début d’une croissance ininterrompue jusqu’en 1850, lorsque l’exportation du hareng fut alors 23 fois plus importante qu’en 1815. En 1839, Stavanger dépassa Bergen en tant que première ville d’exportation, et aux alentours de 1850, presque la moitié de l’exportation du hareng norvégien partait du port de Stavanger2.
8Le hareng a attiré les habitants. Car, de 2 500 âmes en 1815, la population passa à 6 600 habitants en 1845, et Stavanger prit alors la place de quatrième plus grande ville du pays. En 1865, la ville comptait 16 600 habitants et s’approcha même des 30 000 en 1900.
9Ce commerce florissant, en pleine expansion, imposa alors de grands investissements pour l’exportation. La guerre ayant beaucoup affaibli la flotte de Stavanger, ce fut en majeure partie des navires suédois et hollandais qui se chargèrent de transporter le hareng de Stavanger vers les marchés.
10Devenue fructueuse, l’exportation du hareng a commencé à rapporter des capitaux qui furent en premier lieu investis dans des instruments de pêche plus perfectionnés, de meilleurs bateaux de pêche, dans les ateliers et bien sûr dans le commerce même du hareng. Peu à peu se dégagea un excédent qui put être affecté à des activités qui n’avaient pas forcément de liens directs avec le hareng. On investit alors dans les expéditions dont le but était initialement d’échanger le hareng dans le monde entier contre du sel et des céréales. À partir des années 1840, la ville « surfa » sur ce secteur jusqu’à devenir une ville maritime. De 1855 à 1875, sa flotte fut multipliée par trois et Stavanger se hissa au deuxième rang des plus grandes villes maritimes du pays. Cet essor soudain l’obligea à se tourner vers le marché du fret international. La libéralisation générale du commerce européen au milieu du XIXe siècle donna un coup de pouce supplémentaire à cette expansion. La mer Baltique, la mer Noire, l’Italie, la France et le Portugal devinrent des marchés importants. En 1875, 5 % de l’importation norvégienne provenait du port de Stavanger, et l’on pouvait seulement compter trois villes qui importaient à une plus grande échelle.
11Jusqu’en 1871, le moteur du développement de la ville était la pêche au hareng. Grâce à une flotte requinquée, elle obtint une toute nouvelle stabilité économique. Mais après 1871, le poisson disparut. La croissance du transport maritime continua pourtant quelques années encore, mais avec la disparition du poisson, le capital s’assécha.
12À la fin des années 1870, Stavanger dut choisir entre la voile et la vapeur. Ce fut le mauvais choix, ce qui précipita la ville à partir de 1882 dans une profonde crise qui dura plusieurs années. Bien qu’une large flotte de bateaux à vapeur fût construite dès 1890, la ville de Stavanger ne sera plus jamais considérée comme l’une des plus grandes villes maritimes du pays3.
13Mais l’océan avait de nouveaux trésors à offrir à Stavanger : le sprat – appelé « sardine » – en boîte. La première usine de conserves lança la production en 1873, mais cette industrie ne connut son premier véritable essor qu’à partir de 1889 sous la houlette de Christian Bjelland. Pouvant être transformée en engrais en période de vaches maigres, la sardine était jadis considérée comme une matière première très précieuse. Alliée à la technologie de la conserve, la sardine allait valoir de l’or. De plus, le capital disponible avait trouvé dans le nouveau marché de la conserve une valeur plus sûre et plus profitable que le transport maritime. À partir de 1920, cette industrie connut une croissance ininterrompue avec une multiplication par huit du volume des exportations entre 1900 et 1919. Les sardines norvégiennes se transformèrent petit à petit en produit de qualité. Pendant la Première Guerre mondiale, 43 usines de conserves avaient vu le jour dans l’agglomération de Stavanger, avec 6 600 employés, soit deux tiers de la main-d’œuvre, contre 800 employés dans ce secteur en 1890. Et c’est la petite sardine qui fit de Stavanger la troisième plus grande ville industrielle de Norvège en 1910.
14Mais la conserve de poisson se révéla être plus vulnérable qu’on ne le croyait aux fluctuations du marché mondial. Il fallait engager d’importants capitaux alors que les prix commençaient à baisser. Une forte déflation de la couronne norvégienne amena une importante réduction des prêts, trop onéreux, ce qui entraîna un effondrement progressif de la production de la sardine. En parallèle, la compétition entre les différentes villes de Norvège ne fit qu’accroître. Heureusement, la régulation de la concurrence à partir de 1933 empêcha l’arrêt total de l’industrie de la conserve.
15Durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands « aidèrent » les Norvégiens à maintenir à flot l’industrie de la conserve. Mais après la guerre, on préféra miser sur les nouvelles technologies de la congélation plutôt que sur les conserves si bien qu’au début des années 1960, c’en était fini de l’industrie. Stavanger chuta jusqu’à rejoindre les rangs des villes les plus pauvres de Norvège. L’avenir s’assombrissait sur le vieux port de la mer du Nord4.
16Mais quand tout semblait perdu, l’océan apporta encore une fois un magnifique trésor, absolument inattendu : le pétrole ! Ce fut l’occasion pour la France et Stavanger de se retrouver une nouvelle fois pour faire du commerce du pétrole une ressource accessible au monde entier.
17Les traditions pétrolières françaises remontaient à Pechelbronn, ville située un peu au nord de Strasbourg. Elle commença sa production en 1498 et la poursuivit jusqu’en 1964 après avoir produit plus de 8 millions de tonnes de pétrole. À cette époque, le pétrole était utilisé pour alimenter les lampes et comme médicament5.
18Les États-Unis lancèrent officiellement la production de pétrole en 1859. La Russie s’y installa dès 1870, suivie des Pays-Bas avec Shell dès 1890, de la Grande-Bretagne avec BP en 1903 et enfin, de l’Allemagne dès 1912 avec des actions dans des compagnies turques. En ce qui concerne la France, c’est seulement pendant la Première Guerre mondiale qu’elle réalisa que les plus grandes ambitions devaient désormais se réaliser avec le pétrole : « Les alliés naviguaient vers la victoire sur la vague du pétrole », conclut Lord Curzon après la guerre.
19Après l’armistice, la France, ayant confisqué les actions pétrolières de l’Allemagne, put fonder la société Total. Puis, avec la reconquête de l’Alsace, la France reprit son contrôle sur Pechelbronn, une des racines d’Elf. Mais ce n’était toujours pas assez pour répondre à la demande française. Dès 1930, on commença alors à rechercher du pétrole dans les colonies françaises.
20Après la libération française de 1944, le général de Gaulle était convaincu que la France ne pouvait devenir une grande puissance sans maîtriser le pétrole. Sur ordre du général, on fonda ainsi la compagnie pétrolière BRP (Bureau de recherche de pétrole) le 12 octobre 1945. Cette compagnie fut pour le général et pour la France le tout premier outil qui permit de promouvoir et de coordonner l’activité pétrolière française6.
21De 1946 à 1965, la compagnie perçut l’équivalent de 12 milliards d’euros sur l’activité pétrolière au Sahara. Mais un problème politique de taille freina l’expansion galopante : les mouvements de libération en Afrique du Nord. Ces événements forcèrent les Français à chercher le pétrole et le gaz à proximité de leurs propres frontières. Cependant, l’activité pétrolière dans les colonies avait créé un fonds économique et professionnel important, qui permit à la France de prospecter ailleurs, dans le Sud notamment et en mer du Nord.
22Pour renforcer les positions françaises, on resserra les liens entre les acteurs de l’activité pétrolière en France, dont Total. Et en 1957, le BRP décida de créer une filière, Petropar, ayant pour but de contrôler les activités offshore dans le monde entier7.
23Dès 1956, on commença à s’intéresser à la mer du Nord après que la compagnie allemande PRAKLA entreprit pendant cinq années consécutives des fouilles sismiques dans la mer, près du Dogger Bank. Lors d’une conférence géologique, il fut affirmé qu’un gisement de pétrole pourrait se trouver sous le Dogger Bank, dans la mer du Nord. Les géologues norvégiens réfutèrent cette hypothèse et, au cours des années qui suivirent, la Norvège n’accorda que peu de crédit à cette région, de même que l’importante découverte de gaz au nord de Groningen par les Néerlandais en 1959 ne réussit pas à réveiller les Norvégiens. Ce n’est finalement qu’après l’été 1962 que l’industrie pétrolière anglo-américaine se rendit compte que ce premier gisement de Groningen donnait un avant-goût des ressources finalement considérables de gaz dans la mer du Nord8.
24Mais les Français étaient déjà avancés sur ce point. Leur attention s’était aiguisée en 1961 quand les Hollandais annoncèrent de nouvelles réserves de gaz à Groningen. Le même automne, le BRP décida d’établir une nouvelle division, l’« Opération mer du Nord », dont le but était de chercher du pétrole et du gaz en mer du Nord9. Dès le mois de juin de l’année suivante, des recherches aéromagnétiques commencèrent dans ce secteur et une filiale britannique de recherche fut fondée pour se livrer à une exploration dans la région de York10. À partir de juillet, des recherches commencèrent également dans le secteur norvégien, à 62° de latitude Nord et sur plus de 1 620 kilomètres carrés11. Les deux premières années, le BRP utilisa une somme correspondant à 20 millions d’euros uniquement pour entreprendre des recherches dans le secteur norvégien, mais, la première année, sans prendre contact avec le gouvernement. On en conclut que les structures pétrolifères pouvaient s’étendre à la zone norvégienne12.
25La compagnie américaine Phillips n’avait pas entrepris ses propres recherches. La société possédait des sièges à Paris et entretenait de bonnes relations avec le milieu pétrolier français. Le 27 octobre 1962, cette société fut la première à recevoir des indications par une compagnie allemande à propos d’éventuelles traces de pétrole en mer du Nord ; elle entra immédiatement en contact avec les autorités norvégiennes, dans le but d’obtenir une concession pour tout le socle norvégien13.
26Ce fut une surprise de taille pour les Norvégiens qui n’imaginaient pas une seule seconde trouver du pétrole ou du gaz dans leur pays. Mais ils réagirent très vite et, habitués à coopérer avec d’autres sociétés, répondirent qu’ils autorisaient la poursuite des études sismiques. La compagnie Phillips eut le grand avantage d’avoir été la première à prendre contact avec le gouvernement norvégien mais les Français avaient, eux aussi, une petite longueur d’avance car ils avaient pris connaissance des premiers résultats du projet sismique sur le socle norvégien.
27Ces initiatives furent connues aussitôt des médias et bien évidemment du domaine pétrolier, et cela fit boule de neige. D’après les Français, ce fut « une véritable ruée » vers la mer du Nord et le socle norvégien. Devant s’assurer des sources d’approvisionnement non loin de leurs frontières, les Français comprirent donc au printemps 1963 qu’ils devaient se positionner sur le socle norvégien. Ils furent cependant confrontés à un défi : les Norvégiens préféraient les entreprises anglo-américaines. Les plus importants concurrents comme BP, Shell et Esso avaient depuis longtemps établi des raffineries et des organismes de distribution en Norvège. De plus, ces sociétés avaient mis en place une communication efficace avec les autorités norvégiennes. Même 17 ans après, bon nombre de leaders politiques norvégiens se souvenaient qu’ils avaient pu se réfugier dans les pays anglophones pendant la guerre, ce qui renforçait des relations déjà très étroites entre ces pays.
28La mer du Nord présentait également des défis technologiques et économiques très différents de ceux auxquels étaient confrontées les petites compagnies françaises en Afrique du Nord. On douta même de la capacité de ces compagnies à réaliser ce travail important, même si elles coopéraient totalement. Mais ne pas participer à l’exploitation pétrolière par ses propres moyens signifiait, pour le général de Gaulle, abandonner les ambitions de grande puissance de la France. Et il n’en était pas question. Les compagnies d’État (le BRP et la RAP [Régie autonome des pétroles]) reçurent l’ordre de s’assurer d’une participation française en Norvège14.
29Il fallait que la France s’engageât le plus possible en mer du Nord. Pour atteindre une pression maximale, on divisa la mer du Nord en trois zones. Bien que le BRP ait dirigé les recherches, Total obtint la responsabilité de la partie la plus prometteuse du secteur, les côtes britanniques. La RAP obtint les côtes hollandaises alors que le BRP opérait sur les secteurs allemands, danois et norvégiens15.
30En tant que compagnie gouvernementale, il était naturel d’utiliser les canaux officiels pour communiquer avec les autorités norvégiennes. C’est pourquoi, par le biais de l’ambassade française, le 23 mars 1963, des représentants du BRP, son directeur ainsi qu’un géologue, rencontrèrent des représentants du département norvégien de l’Industrie16. À cette occasion, les Français tentèrent de convaincre les Norvégiens en leur vantant leurs projets relatifs à l’exploitation des ressources sous-marines en mer du Nord. La rencontre fut positive et, en mai de la même année, le BRP fut informé que la Norvège n’était pas opposée à des études préparatoires pour l’exploitation du socle norvégien17.
31La prochaine étape fut de trouver une entreprise norvégienne qui pouvait commencer le travail. Le choix se porta naturellement sur Norsk Hydro, le plus grand groupe industriel de Norvège. L’État possédait 48 % des actions, mais 37 % d’entre elles appartenaient aux Français. De plus, le directeur adjoint de la banque Paribas fut élu vice-président de la compagnie. Norsk Hydro avait, ainsi, établi des liens entre les intérêts français et norvégiens. Après une analyse approfondie de Norsk Hydro comme partenaire de la coopération, le directeur général de la compagnie, Rolf Østbye, fut invité le 18 juin 1963 pour des discussions avec le BRP18. Les villes d’Oslo et Kristiansand furent présentées comme possibles villes d’accueil et Petronord, entreprise commune, fut lancée en Norvège.
32Norsk Hydro décida alors de créer sa propre branche pétrolière qui poursuivit les négociations. En août 1963, le BRP, la RAP et Norsk Hydro signèrent un accord commun sur la recherche de pétrole et de gaz sur le socle norvégien. Et dans ce contrat, on peut dire que Norsk Hydro ne perdit pas au change19 : le principal avantage était le carried interest ; cela voulait dire que Petropar financerait et s’occuperait du forage, mais que Norsk Hydro aurait tout de même 20 % des intérêts. Par ailleurs, Petropar fut obligé d’ouvrir son organisation aux ingénieurs et techniciens norvégiens. Quant à la compagnie Norsk Hydro, elle obtint un droit de préemption. Les industries norvégiennes furent prioritaires également pour les livraisons et la distribution20.
33Cet accord no cure, no pay était si intéressant pour les Norvégiens que les compagnies anglo-américaines commencèrent à s’inquiéter et à se demander comment établir des contacts en Norvège pour proposer des avantages similaires.
34Une peur sans fondement. On se méfiait des Français et le gouvernement norvégien rejeta l’offre. Jens Evensen, responsable de la recherche pétrolière sur le socle norvégien, nourrissait une méfiance globale envers les sociétés françaises. Le « non » du général de Gaulle à l’éventuelle entrée des Britanniques dans l’Union européenne n’avait pas arrangé les choses pour les Français. Shell et Phillips avaient établi une stratégie pour attirer les partenaires norvégiens, mais la mauvaise réputation du modèle français les poussa à geler leurs relations et Esso sut en prendre bonne note.
35La société Norsk Hydro, pour sa part, avait été invitée à prendre contact avec Esso pour essayer d’établir un accord similaire. Norsk Hydro ayant déjà rencontré un accueil plutôt froid de la part des Américains pour ce type de coopération, le groupe préféra alors signer l’accord de Petronord en janvier 1964. Petropar reçut 120 actions dans la compagnie d’exploitation franco-norvégienne, Norsk Hydro 59 et l’État norvégien une seule. Le groupe Norsk Hydro s’était loyalement comporté avec la nouvelle société et avait défendu tant bien que mal les intérêts français devant les politiciens, l’administration et les représentants du monde économique21.
36Lorsqu’on délivra les autorisations le 18 août 1965, le BRP n’avait encore aucune organisation et aucun employé en Norvège. Comme on avait attribué à Petronord douze blocs de forage d’exploration pour l’exploitation pétrolière, en fait un sixième de l’ensemble des blocs, il était temps d’envisager la création d’une organisation en Norvège, mais où ?
37En octobre 1965, le BRP envoya son premier employé en Norvège, le géologue Jean-Claude Vauchez qui s’installa dans les bureaux que Petronord et Petropar occupaient à Oslo22. En même temps, une coopération fut établie avec Phillips afin de diviser la plate-forme Ocean Viking et de la remplacer par des parties de blocs de forage pour diminuer les risques. Cela signifiait, entre autres choses, que le BRP était à 8 % propriétaire du gisement Ekofisk. L’accord impliquait la coopération et la coordination de la recherche pour l’établissement d’une base à terre23.
38Désormais, il allait falloir mettre les mains dans le cambouis et procéder aux grands investissements. On avait dorénavant besoin de bien plus qu’un simple géologue à Oslo. Le temps était venu pour les ingénieurs de prendre des décisions au bon moment. Le temps était venu pour Paul le Rest d’entrer en scène.
39À Paris, on envisagea d’abord d’installer des bases à Oslo et à Bergen. Mais Norsk Hydro conseilla à Paul le Rest de visiter Stavanger, car Phillips et Odeco y avaient établi leurs bases en 1965 ; la plate-forme Ocean Traveller y était exploitée, on y trouvait l’administration des cartes marines ainsi qu’un aéroport relativement grand24.
40Mais le plus important de tout était la proximité entre la ville et les régions où l’on recherchait le pétrole. En juin 1965, Petronord décida que Stavanger constituerait une base naturelle pour l’exploitation du pétrole.
41De surcroît les Français étaient connus dans la ville depuis longtemps. On s’était servi de Stavanger comme base pour les recherches sismiques pendant l’été 1963. La ville était grande, assez, en tout cas, pour trouver du matériel, des explosifs et de quoi faire réparer les navires. L’effondrement de l’industrie de la conserve avait laissé derrière lui un surplus de personnel et de bâtiments. Tous les éléments étaient réunis pour que l’industrie pétrolière puisse s’établir dans la ville de manière optimale et y créer ainsi une véritable mobilisation.
42Dès le printemps 1965, Petropar avait établi des contacts avec l’armateur Torolf Smedvig à Stavanger car celui-ci avait fait tout son possible pour convaincre les Français de venir s’installer dans la ville. De plus, le même printemps, il avait vendu un terrain comme base à la compagnie Esso. Le maire Arne Rettedal, le leader de l’opposition Kjølv Egeland et le directeur financier de la commune Konrad Birger Knudsen, s’engagèrent fortement. Ils avaient facilité l’implantation des industries pétrolières à Dusavik au nord de la ville et à Forus au sud. Une école américaine fut ouverte spécialement pour les familles étrangères et on construisit 126 résidences pour les étrangers affectés en Norvège, dont douze réservées au personnel d’Elf (le BRP fut rebaptisé Elf au printemps 1967). Localement, on montrait ainsi un fort intérêt pour l’exploration du pétrole. Cela contrastait avec Bergen, où les Français ne rencontraient qu’un intérêt très faible pour cette industrie. La ville de Farsund s’était également montrée intéressée. Et Oslo était de toute façon trop éloigné des gisements de pétrole.
43Voici les raisons qui ont poussé Paul le Rest à venir à Stavanger ce jour de mai 1967 :
- le trafic aérien de Stavanger est beaucoup plus dense que celui de Bergen et comprend des connexions avec l’étranger plus importantes ;
- Stavanger a sa propre compagnie d’hélicoptères ;
- Stavanger est la seule ville qui propose plusieurs alternatives pour la construction des bases ;
- autant dans l’industrie que parmi les politiciens, il y a un intérêt croissant pour la branche pétrolière et une volonté d’en favoriser le développement ;
- le groupe Phillips est en train d’établir des bases à Dusavik, ce qui profite naturellement à Elf.
Après seulement quelques semaines dans cette ville, la conclusion s’imposa d’elle-même : cela ne pouvait être que Stavanger. En juillet 1967, Paul le Rest se loua un bureau et le forage de l’Ocean Viking débuta. En automne, sept employés vinrent de France en renfort et s’ajoutèrent aux trois d’Oslo. Progressivement, l’activité augmenta et Elf, en 1969, avait dépensé l’équivalent de 75 millions d’euros pour entreprendre ses recherches dans le secteur norvégien25. Elf avait foré 21 puits à sec jusqu’en 1969, mais dès 1966, l’entreprise était déjà sur les traces du gisement de Frigg. Au bout de deux ans d’analyse, on conclut qu’il était très probable de trouver un gisement de pétrole et de gaz. On l’appela « Papillon » par rapport à sa forme26.
44La découverte par Phillips du gisement Ekofisk en 1969 fut un autre grand encouragement. En janvier 1971, les Français, propriétaires de 8 % du gisement, pouvaient enfin récupérer leurs investissements, car il fut vite commercialisé. Le 28 avril 1971, Papillon, devenu Frigg, tint enfin ses promesses. L’année suivante, ce gisement fut déclaré prêt pour la production27. Petronord et Elf passèrent alors du stade de l’exploration à celui de l’exploitation, ce qui signifiait passer à la vitesse supérieure en termes d’organisation. Elf dut alors faire feu de tout bois. Le site notamment fut déplacé d’Oslo à Stavanger (il était en effet plus logique d’avoir le secteur administratif et le secteur technique dans la même ville)28.
45Il allait falloir embaucher des centaines, voire des milliers de nouveaux employés. Mais où trouver tout ce personnel et ces qualifications ? Et, sur place, le personnel pour l’accueil ? La coopération avec la société Smedvig s’était poursuivie depuis 1965, et l’été 1972, Elf loua le bâtiment à Dusavik, à 5 kilomètres au nord du centre de Stavanger. En 1985, Elf faisait travailler près de 1 500 employés à Stavanger, ce qui représentait à peine 10 % de tous ceux qui travaillaient dans le pétrole à Stavanger29.
46La question de la répartition entre les Français et les Norvégiens n’avait pas encore été tranchée. Jusqu’au mois d’avril 1972, le personnel d’Elf à Stavanger était presque exclusivement composé de Français. Entre 1974 et 1978, on prévoyait d’engager 800 nouveaux employés, mais on ne tarda pas à s’apercevoir qu’il serait quasi impossible de recruter autant de Français : la Norvège était un pays inconnu avec une langue bizarre, un climat rude et des coutumes surprenantes. En plus de cela, la Norvège exigeait depuis 1972 que la proportion soit de un étranger pour quatre Norvégiens. Et accueillir des centaines d’employés dans un marché du travail toujours plus en proie à la concurrence avec les autres compagnies pétrolières, fut un défi majeur. Par ailleurs, il fallait un autre type de direction que celui de Paul le Rest, le populaire fondateur. Dès la fin de 1976, il fut donc remplacé par l’administrateur Frédéric Isoard30.
47Pour former un personnel compétent, on s’adressa d’abord à l’école polytechnique de Trondheim, puis au collège universitaire de Stavanger sur lequel Elf fit pression pour créer une section du pétrole. De plus, on se tourna vers la flotte de commerce norvégienne en cours de démantèlement. Au fur et à mesure que les Norvégiens étaient engagés dans l’organisation, ils entraînaient d’autres autochtones dans leur sillon. La transformation d’Elf en une société norvégienne fut un succès, car si l’on considérait qu’un sixième des employés à Stavanger étaient français aux alentours de 1980, ils n’étaient plus qu’un quatorzième en 1990, mais à des postes clés dans l’entreprise31.
48La coopération entre Français et Norvégiens représentait des défis. Les Français et les habitants du Rogaland ont des traditions différentes : alors qu’on avait inculqué aux Français pendant des siècles la tradition de la hiérarchie, les Norvégiens, eux, étaient les tenants d’une société égalitaire. Et le contraste culturel et les difficultés à se faire comprendre conduisirent les Français à rester entre eux et les Norvégiens également. Afin d’améliorer la situation, on décida d’offrir des cours de langue et de culture assez complets pour permettre d’établir des ponts entre autochtones et Français. Beaucoup de Norvégiens se sont également expatriés dans des pays où Elf est représenté32.
49C’est pourquoi la compagnie Elf fonctionnait comme un véritable pont reliant Stavanger et Paris. Les compétences françaises ont été transmises à la Norvège et vice versa. De plus, la compagnie a transmis une impulsion culturelle qui permit aux deux groupes de trouver une entente mutuelle.
50Pour Stavanger, le pétrole et le gaz sont pour ainsi dire venus à temps. Entièrement basée sur l’industrie de la conserve, la ville était économiquement vulnérable. Et que ce soient les politiciens, les administrations ou les petites affaires locales, tous ne voyaient de salut que dans cette industrie. La ville dut faire un virage à 180° avec la découverte du pétrole et se lancer dans une nouvelle ère. À Oslo également, on réalisa très tardivement la position idéale de Stavanger pour devenir la capitale pétrolière de la Norvège. Alors qu’en 1980, on comptait seulement 500 employés dans l’industrie de la conserve dans le Rogaland, l’activité pétrolière en faisait travailler 19 000. En 2008, quand on mit fin à l’industrie de la conserve, on comptait 31 000 employés dans le milieu pétrolier33.
51Mais comme le hareng, le pétrole et le gaz ne sont pas éternels et disparaîtront un jour des côtes norvégiennes…
Notes de bas de page
1 D’après un entretien avec Paul le Rest, 1990.
2 Stavanger byleksikon, Anne Tove Austbø et al. (dir.), Stavanger, Wigestrand Forlag, 2008, passim.
3 Stavanger på 1800-tallet, Rolf Danielsen (dir.), Stavanger, Stabenfeldt, 1975, passim.
4 Rolf Danielsen, Stavanger mellom sild og olje. Hermetikkbyen 1900-1940, Stavanger, Dreyer bok, 1988, passim.
5 Chronologie du groupe Elf Aquitaine, Paris, Elf Aquitaine, 1990, t. I, p. 2. Antar, qui a fusionné avec Elf en 1976, était la société commerciale de Pechelbronn SAEM. Ibid., p. 12.
6 Il s’agissait là d’un service de contrôle d’État au ministère des Finances qui devait assurer le contrôle financier des organisations soumises à l’État et des sociétés dont l’État était copropriétaire. Voir Petroliumsindustrien i Frankrike, Oslo, Ministère norvégien du Pétrole et de l’Énergie, s. d., t. I, p. 11 (document interne).
7 « The Spread of French Oil Interests », Petroleum Press Service, vol. 29, no 2, février 1962, p. 51.
8 Joseph Kornfeld, « How Good Are North Sea Offshore Prospects ? », Petroleum Press Service, vol. 30, no 2, février 1963, World Oil, p. 47 sqq.
9 D’après le document intitulé « Situation de l’exploration dans la zone norvégienne en mer du Nord », daté du 1er octobre 1964, conservé dans les archives du cabinet d’avocats Poulsson, Sibbern & Trosdahl, à Oslo ; et le texte « Petronordgruppa generelt » émanant des archives du ministère norvégien de l’Industrie, document no 450 P-0.
10 Joseph Kornfeld, « How Good Are North Sea Offshore Prospects ? », p. 47.
11 Chronologie du groupe Elf Aquitaine, t. I, p. 65.
12 « Situation de l’exploration, 1/10 1964 », d’après les archives du cabinet d’avocats Poulsson, Sibbern & Trosdahl.
13 Stig Stabben Kvendseth, Funn ! Historien om Ekofisks første 20 år, Tananger, Phillips Petroleum Company Norway, 1988, chap. « Bundesanstalt für Bodenforschung », p. 11 sqq.
14 Chronologie du groupe Elf Aquitaine, t. I, p. 53.
15 D’après un entretien avec Gilbert Portal – qui était, au printemps 1966, responsable des négociations chez Elf – daté du 19 octobre 1990.
16 Archives du ministère norvégien de l’Industrie, document no 450 Pe-0, réunion au 2e bureau, 27 mars 1963.
17 D’après une lettre de Jens Evensen – diplomate et homme politique travailliste, ministre des Droits maritimes de 1974 à 1978 – au BRP, datée du 29 mai 1963 (archives du cabinet d’avocats Poulsson, Sibbern & Trosdahl).
18 Ces points sont proposés par J. Allier dans son rapport, daté de juin 1963. Ce rapport affirme que le BRP devrait coopérer avec Norsk Hydro (d’après les archives du cabinet d’avocats Poulsson, Sibbern & Trosdahl, Petropar, 1963).
19 Lettre d’Erik Poulsson, datée du 22 juillet 1963 (d’après les archives du cabinet d’avocats Poulsson, Sibbern & Trosdahl).
20 Selon un protocole d’accord entre Norsk Hydro, le BRP et la RAP, daté du 14 août 1963 (d’après les archives du cabinet d’avocats Poulsson, Sibbern & Trosdahl).
21 D’après une note datée du 27 avril 1965, archives du ministère norvégien de l’Industrie, boîte 79, document no 450 Pe-2 ; voir également Tore Jørgen Hanisch et Gunnar Nerheim, Norsk oljehistorie, Oslo, Leseselskapet, 1992, t. I, Fra vantro til overmot ?, p. 12-38.
22 D’après le document intitulé « Problèmes fiscaux, comptables et financiers en Norvège », daté du 17 décembre 1965 (archives du cabinet d’avocats Poulsson, Sibbern & Trosdahl).
23 Entretien avec Gilbert Portal, 19 octobre 1990.
24 Selon un rapport de l’agent public chargé de la pêche, O. C. Jensen, daté du 22 juin 1964 (d’après les archives de la Commission du socle continental, département du Pétrole et de l’Énergie) ; et Gilbert Portal (entretien du 19 octobre 1990).
25 D’après le document intitulé « Petronords søknad til 2. Runde », daté du 4 septembre 1968 (archives du service des licences d’Elf).
26 D’après l’ébauche d’un rapport de presse, datée du 29 avril 1971 (archives du cabinet d’avocats Poulsson, Sibbern & Trosdahl).
27 D’après le document intitulé « History of Discovery », daté de juillet 1989, conservé dans les archives d’Elf Norvège.
28 D’après un entretien avec Bernard Moysset daté du 22 octobre 1990.
29 D’après un texte non publié de Dag R. Nielsen – employé, dans les années 1980, au service d’information d’Elf Norvège – daté de 1989 (archives d’Elf Norvège).
30 Voir les bilans annuels d’Elf de 1975 et 1976.
31 D’après un entretien avec Arild Volden – ancien chef de gisement chez Elf Norvège – daté du 1er décembre 1990.
32 D’après un entretien avec Tor Kaada – ancien président-directeur général adjoint d’Elf Norvège – daté du 13 août 1990.
33 D’après le bilan économique annuel de 2008 établi par le SSB (Statistisk sentralbyrå / Bureau central des statistiques de Norvège). En 2012, le nombre était d’environ 35 000 personnes (selon les informations de Kirstin Øye Gjerde, du musée norvégien du Pétrole).
Auteur
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Birger Lindanger
Historien
Né en 1947, Birger Lindanger est historien diplômé de l’université de Bergen en 1975 et auteur de nombreux ouvrages d’histoire sur la région de Stavanger. Il a également travaillé comme professeur à l’université de Stavanger de 2006 à 2010.
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