Gérer au mieux les ressources existantes : le défi norvégien, hier et aujourd’hui
p. 45-55
Résumés
Soumis aux aléas d’un climat rude, les Norvégiens ont dû de tout temps faire preuve de créativité pour tirer le meilleur parti des ressources naturelles. Longtemps pays pauvre, la Norvège, qui a connu une industrialisation tardive, figure aujourd’hui parmi les nations les plus riches du monde. Cette métamorphose n’a pas manqué de frapper les esprits. Faut-il exclusivement l’attribuer à la surabondance de ressources énergétiques dont l’exploitation a commencé il y a une quarantaine d’années ? Sans minimiser cet apport essentiel, il convient de nuancer. Avant même la découverte de pétrole en mer du Nord, la Norvège s’était hissée dans le peloton de tête des pays développés et avait construit une société de bien-être de facture typiquement scandinave. Plus que les dons d’ailleurs très variables de la nature, c’est l’aptitude des hommes à les exploiter qui mérite d’être soulignée.
Due to rough climate conditions, the Norwegians have always had to be creative to get the best out of their natural resources. For a long time, Norway was a poor country, and it was industrialised as late as the beginning of the 20th century. Today however, it is among the richest countries in the world. This metamorphosis has not failed to impress observers. Is it only because of the abundance of oil and gas which began to be exploited about forty years ago? Upon further investigation, and without minimising the essential role of these resources, this proves to be only partly true. Even before oil was found in the North Sea, Norway was considered one of the world’s most developed countries and had built a typical Scandinavian welfare state. One needs to consider man’s ability to deal with heterogeneous conditions given by nature.
Texte intégral
1Les conséquences culturelles de la manne pétrolière constituent le thème, ô combien actuel, de plusieurs contributions de ce colloque consacré à l’or de la mer. L’exploitation effective de ces richesses a vraiment commencé dans les années 1980, les premières découvertes en mer du Nord datant de 1969. En cette année 1969 précisément, la Norvège occupait déjà la neuvième place mondiale en ce qui concerne le PNB (produit national brut) par habitant. Autrement dit, il serait réducteur d’attribuer la prospérité actuelle de ce royaume nordique aux seuls hydrocarbures, quel que soit leur poids dans l’économie actuelle. Les dons de la nature n’expliquent pas tout, le travail des hommes doit aussi être pris en compte et replacé dans la durée (voir également l’article d’Éric Eydoux dans le présent volume). Comme le disait en 1867 le conteur finlandais Zacharias Topelius dans une conférence à l’adresse des étudiants d’Helsinki, le destin des peuples dépend de trois facteurs : la position géographique, les conditions naturelles et (surtout peut-être) l’aptitude des hommes à les exploiter.
2Destination touristique exceptionnelle, la Norvège offre au regard toute une palette de paysages grandioses, généralement âpres et tourmentés, soumis à des conditions climatiques variées en fonction des latitudes. Il suffit d’ouvrir les yeux pour mesurer ce qu’a dû être le labeur des hommes en des temps pas si anciens pour survivre dans une économie de subsistance plus ou moins autarcique. Et point besoin de franchir le cercle polaire ou de cheminer en haute montagne. Sur les flancs abrupts du plus emblématique des fjords, celui de Geiranger, l’on peut voir par exemple les vestiges de fermes d’accès malaisé, encore exploitées il n’y a pas très longtemps, qui témoignent de manière saisissante de conditions de vie aussi rudes qu’improbables.
3Quelles ont été pendant des siècles les ressources traditionnelles ? Dans ce pays peu propice à l’agriculture, le véritable or de la mer a été de tout temps le poisson. Le produit de la pêche a longtemps représenté de 40 à 70 % des exportations du pays. À la fois mets national et source de revenus, la morue se décline de bien des manières : stokkfisk (vidée, nettoyée, séchée sur des râteliers en bois), klippfisk (séchée puis salée), lutefisk (plongée dans une solution alcaline, la masse gélatineuse obtenue étant ensuite bouillie), sans parler des langues de morue si appréciées des gourmets. De nos jours, une bonne partie des prises est surgelée pour l’exportation.
4Une variété venue de la mer de Barents pour frayer dans les parages des îles Lofoten, le skrei, joue un rôle économique important depuis plus d’un millénaire. En saison, de janvier à avril, c’est une véritable pêche miraculeuse à laquelle on se livre jour et nuit. Au Moyen Âge, l’Église catholique avait exceptionnellement autorisé qu’on la pratique même le dimanche, tant il eût été dommage de ne pas exploiter au maximum cette précieuse ressource, vendue à bon prix en Europe du Sud. Sous d’autres latitudes, la sardine aussi a joué un rôle important, comme à Stavanger, haut lieu de conserveries de poisson avant que la fièvre pétrolière ne s’empare de la cité (voir l’article de Birger Lindanger dans le présent volume).
5Aujourd’hui, c’est le saumon qui a conquis les marchés mondiaux. Présent dans 240 rivières ou fleuves (surtout dans les provinces de Møre og Romsdal et Trøndelag), ce poisson qui, à l’état sauvage, naît en eau douce au début du printemps puis entreprend une première migration en mer à l’âge de deux ans et n’atteint sa croissance maximale que vers trois ans, est à présent produit en masse grâce à l’aquaculture, en expansion constante depuis quelques décennies. Le saumon vendu dans le monde provient à 85 % des élevages norvégiens ! Depuis 1969, date à laquelle Sivert Groentredt, pionnier en la matière, lança le premier élevage de ce type, les fermes aquatiques se sont multipliées le long des côtes, beaucoup à l’abri des fjords, certaines en mer où les courants assurent un meilleur renouvellement de l’eau. On en compte aujourd’hui plus de 1 400. Placés dans des cages flottantes, pourvus de nourriture depuis le silo à l’aide de tuyaux, les alevins prennent rapidement plus de poids que leurs congénères sauvages. Analyse à tous les stades de leur croissance, surveillance vétérinaire et suivi génétique sont censés garantir la qualité du produit, mais ces méthodes ultramodernes suscitent néanmoins des critiques, et le fait que le producteur tende à remplacer le pêcheur n’est pas sans conséquences.
6La chasse aux mammifères marins, phoques et surtout baleines, a eu jadis un poids réel dans l’économie norvégienne. Pour un village côtier vivant replié sur lui-même, la capture d’un cétacé était une aubaine, viande et produits dérivés contribuant puissamment à assurer la subsistance de toute une communauté. Ce type de chasse participait plus du combat singulier que de la technique. À bord de baleiniers d’environ 9 mètres de long, 6 hommes armés d’un simple harpon risquaient leur vie en se lançant à la poursuite de leurs proies. Les choses avaient changé avec l’invention en 1864 du canon-harpon à charge explosive par Svend Foyn, natif de Tønsberg. L’on entrait dans l’ère de l’abattage industriel. Les baleiniers pouvaient mesurer jusqu’à 60 mètres de long et le repérage s’effectuait parfois par hélicoptère. Le tir, réalisé à quelques mètres, provoquait une explosion à l’intérieur du corps. On insufflait au cadavre de l’air comprimé pour le faire flotter et on y fixait une balise radio, après quoi le navire-usine dépêché sur place procédait au dépeçage et récupérait la viande et l’huile. Autrefois, de telles pratiques pouvaient se justifier au nom d’impératifs économiques ou mieux, comme stratégies de survie pour des populations luttant contre la pauvreté. Un monument dédié aux baleiniers à Sandefjord, grand centre d’armement, en porte témoignage. Aujourd’hui, ces activités n’ont pas totalement disparu (il reste une quarantaine de bateaux spécialisés de taille modeste avec 5 ou 6 membres d’équipage). Les justifications d’antan ne tiennent plus, et ces vestiges d’une culture ancestrale ont quelque peu terni l’image de la Norvège. Il faut cependant noter que la seule chasse autorisée est celle du petit rorqual ou baleine de Minke, une espèce à fanons particulièrement abondante dans les eaux territoriales, dont la population a été reconstituée. La viande ne peut être exportée et des quotas de pêche sont fixés chaque année par les autorités (710 en 2003, sur une population de plus de 100 000 individus). Des échantillons d’ADN sont prélevés sur chaque baleine abattue et enregistrés. Par ailleurs, la Norvège respecte scrupuleusement les espèces protégées telles que baleine bleue, baleine à bosse ou mégaptère.
7En 1914, 50 000 Norvégiens vivaient de la pêche et 90 % des prises étaient exportées. Aujourd’hui, l’on compte moins de 20 000 pêcheurs professionnels, mais la Norvège demeure le plus grand exportateur européen de poisson et de produits dérivés. Elle le doit à ses eaux poissonneuses – les îles Lofoten constituent une des plus grandes bases de pêche du monde – mais aussi à des modèles d’organisation qui n’ont cessé de se perfectionner : collaboration entre bateaux de pêche restant sur place et navires collecteurs acheminant les cargaisons vers les conserveries, techniques poussées de congélation, sans compter les acquis scientifiques appliqués à la pisciculture (saumon et truite).
8La mer, omniprésente en Norvège, est aussi source de revenus grâce à une puissante marine marchande, une des premières du monde, qui jadis a pu acheminer les marchandises pondérales dont disposait le pays, bois et produits miniers, et qui aujourd’hui assure une partie importante du fret international dans toutes les mers du monde. Les Vikings avaient déjà donné le ton : pillards certes, mais également commerçants. Grâce à l’invention de la scie hydraulique au XVIe siècle, les Norvégiens s’étaient procuré un avantage concurrentiel en utilisant l’énergie des chutes d’eau dans les régions côtières pour débiter les troncs d’arbre en bois de charpente et madriers, produits semi-finis très demandés en Grande-Bretagne et dans les Provinces-Unies. Au rang des ressources traditionnelles du pays, le bois mérite une mention particulière. De tout temps, l’artisanat local a su en tirer parti avec une inventivité rare : goudron extrait des racines du pin ; paniers fabriqués avec les racines, longues et fines, du bouleau des marais ; récupération de l’écorce de bouleau, imperméable, pour des usages multiples : couverture des toits, fabrication d’objets (sacoche, pantoufles, boîtes, et même jambières servant de chausses au petit peuple…). Admirables constructeurs de bateaux, les Vikings avaient élaboré des techniques qui allaient être reprises et améliorées par les bâtisseurs d’« églises en bois debout » (stavkirker). L’archéologie révèle qu’au début du deuxième millénaire, il y en avait un peu partout en Europe du Nord, mais elles ont succombé aux outrages du temps sauf en Norvège où les architectes, utilisant des techniques de plus en plus savantes, avaient mieux assuré les fondations à l’aide d’un cadre de bois isolé du sol par une infrastructure de pierre. Après quoi avaient été réalisées des stavkirker à colonnes recouvertes de toits multiples correspondant aux différentes sections de l’édifice. Avec leurs charpentes en palier ornées de pièces de bois aux allures d’écailles de poisson, ces églises ressemblent quelque peu à des pagodes orientales, mais elles sont le fruit d’un art typiquement nordique dont l’évolution est liée à la résolution successive de divers problèmes techniques. La Norvège est le seul pays au monde à en compter aujourd’hui une trentaine qui témoignent d’un accomplissement inconnu ailleurs. Dans un autre registre, le ski fait également figure de spécialité nationale, ce qui ne peut surprendre dans un pays montagneux et fortement enneigé pendant de longs mois. On le voit représenté sur des gravures rupestres de plus de 4 000 ans (île de Rødøy). C’est chaussé de skis que Fridtjof Nansen réalisa en 1888 son premier exploit, la traversée du Groenland d’est en ouest, et les pratiquants de ce sport sont familiarisés avec des concepts tels que « Christiania » (technique de virage à skis parallèles et serrés) ou « Telemark » (deux innovations dues à Sondre Norheim : la forme légèrement courbée du ski en son milieu pour le rendre plus maniable, et la fixation qui maintient le talon sur le ski).
9Cette brève évocation de la Norvège traditionnelle, même parcellaire, révèle donc un mélange indissociable de pauvreté liée aux conditions imposées par la nature (avec tout de même quelques atouts indéniables en compensation) et d’inventivité pour tirer le meilleur parti possible des ressources existantes. Aux trois facteurs déterminants invoqués par Zacharias Topelius, il faudrait dans le cas de la Norvège, pays à l’histoire tumultueuse, ajouter le poids de contingences extérieures qui, à diverses époques, ont pesé sur la vie économique. L’exemple le plus saisissant est celui de la Hanse qui pendant plusieurs siècles s’est arrogé une position dominante dans le commerce, au détriment d’une bourgeoisie autochtone qui a tardé à naître. Inversement, lorsqu’il est apparu que la Norvège possédait des ressources exceptionnelles pour fournir de l’énergie bon marché à l’industrie, il a fallu protéger chutes d’eau et torrents de l’appétit des sociétés étrangères à l’affût ; l’une des premières mesures de la Norvège redevenue indépendante en 1905 a été de promulguer de rigoureuses lois sur les concessions pour protéger ce patrimoine national.
10La Norvège moderne est née au XIXe siècle. Au moment des guerres napoléoniennes, elle présente encore bien des traits archaïques. Outre la pêche et la sylviculture, le travail de la terre, soumis aux aléas du climat, garde toute sa place dans une société fondamentalement agraire. Le passage du statique au dynamique va s’effectuer progressivement à mesure que les avancées techniques vont permettre aux hommes une utilisation optimale de ressources naturelles qui n’avaient été que partiellement exploitées jusqu’alors. Mais il faudra tout le siècle pour que s’estompent certains aspects typiques d’un pays sous-développé : disparités de revenus et niveau moyen médiocre, peu de spécialisation, agriculture encore importante mais de faible rapport, autarcie dans les campagnes, manque de capitaux propres, forte natalité et forte mortalité. À l’inverse, les traits caractéristiques d’un pays développé – villes en extension, bon niveau culturel à l’aune européenne, développement du commerce international, création d’un réseau de communications, système administratif et judiciaire performant, haut niveau d’instruction – vont peu à peu s’imposer. Cette grande mutation va aussi être favorisée par la dimension modeste de la Norvège, l’avantage du petit format étant en l’occurrence de faciliter l’écoulement de la production autochtone sur le marché européen, notamment en Grande-Bretagne ; les bénéfices restaient dans le pays et étaient répartis sur le plus grand nombre, ce qui garantissait une croissance stable.
11Entraînée bon gré mal gré dans les guerres napoléoniennes (1807-1814), c’est une Norvège exsangue qui fut confrontée au déclin économique, une fois la paix retrouvée : baisse de la demande internationale, manque de capital, instabilité monétaire, le seul secteur prospère étant la pêche. Dérogeant à sa politique traditionnelle, la Grande-Bretagne adoptait alors une attitude protectionniste en faveur de son dominion, le Canada, grand producteur de bois, ce qui pénalisa la sylviculture norvégienne et partant, la marine marchande. Par ailleurs, la fin de l’union avec le Danemark en 1814 priva la Norvège d’un marché qui auparavant était garanti, celui des produits miniers. Pour remédier au désordre financier fut fondée en 1815 la Banque de Norvège (Norges Bank), mais la politique monétaire appliquée, quelque peu hésitante, ne put empêcher la crise. Désordre et inflation entraînèrent de nombreuses faillites. Emprunter n’était pas une mince affaire, car la Norvège, nouvelle venue au rang des nations autonomes, paraissait peu fiable aux yeux de l’étranger. En 1832 encore, les taux imposés par la finance internationale pouvaient atteindre 18, voire 20 %. Grâce à une politique de rigueur draconienne, la parité-argent fut atteinte en 1842, en attendant la parité-or quelque trois décennies plus tard. En 1850, l’État norvégien n’avait plus de dettes. Cette exemplarité, qui ne s’est jamais démentie par la suite, allait valoir au royaume nordique un capital de confiance particulièrement précieux.
12La reprise qui s’amorça en Europe après 1830 porta ses fruits avec quelque retard en Norvège, mais celle-ci connut un essor économique ininterrompu depuis les années 1840 jusqu’à la fin des années 1870. Commença alors le processus de modernisation avec les premiers signes d’une industrialisation fondée sur les produits d’exportation. L’accroissement de la production dans les secteurs traditionnels permit de dégager des revenus utilisés pour miser sur de nouvelles branches. L’exportation du bois fut le moteur de la relance économique, la Grande-Bretagne ayant à nouveau ouvert ses frontières, tandis que la pêche restait un des piliers de l’économie. De 1841 à 1866, les exportations de bois et de poisson doublèrent. À la même époque, le tonnage de la marine marchande augmenta de 250 %, et, si l’on considère la période allant de 1850 à 1890, le tonnage fut multiplié par 6 ! Au début, les voiliers dominaient – « Les voiles blanches nous ont conféré honneur et puissance », s’enthousiasmait Bjørnstjerne Bjørnson1 –, puis vint le temps des vapeurs à partir des années 1880. Cette restructuration provoqua certes faillites et chômage, mais les armateurs qui avaient su s’adapter à temps se montrèrent particulièrement compétitifs – la marine marchande norvégienne allait se hisser au troisième rang mondial en 1914. Source de richesse, le commerce extérieur prospérait, mais de manière non linéaire ; dans les dernières décennies du siècle, l’alternance entre une conjoncture favorable et des périodes de crise provoqua le flux et le reflux de l’or étranger. Un grand roman d’Alexander Kielland, Fortuna (1884), reflète bien cette période fiévreuse.
13C’est aussi l’époque où de grands travaux d’infrastructure modifièrent profondément la physionomie de la Norvège. Ils nécessitaient de tels investissements que les capitaux présents en Norvège ne pouvaient y suffire. Ce fut le cas pour la construction de chemins de fer, la première ligne reliant Christiania à Eidsvoll étant inaugurée en 1856. Il fallut donc recourir à la « force gigantesque du crédit », pour reprendre une expression typique du temps, en s’assurant le concours de grandes banques internationales. À ce stade, la Norvège était un partenaire reconnu et respecté. Elle bénéficia aussi de la clairvoyance d’une élite dirigeante ayant foi dans le progrès. Les hommes qui marquèrent cette époque encore autoritaire, les Stang, Schweigaard, Broch, furent les architectes de la modernisation. Libéraux, ils ne cédèrent jamais à la tentation du laisser-faire, attitude tout à fait inadaptée dans un petit pays disposant de capitaux limités. En fait, seul l’État était en mesure de prendre l’avenir en compte, qu’il s’agisse de création d’infrastructures ou d’éducation des citoyens. Pour ces tenants du « libéralisme de l’harmonie », il n’y avait aucune tension mais bien adéquation entre l’État et le Marché. Et l’accroissement des richesses, loin d’être une fin en soi, devait servir de levier pour le progrès social, moral et spirituel. Cet « élitisme démocratique » qui marqua la transition entre un pouvoir royal fort et l’avènement du parlementarisme eut des retombées concrètes dans ce qu’on appelle la construction de la nation. Dans ce domaine, on insiste souvent – et à juste titre – sur le magnifique renouveau culturel qui se manifesta après 1814, avec l’émergence d’un romantisme national et la quasi-sacralisation de la « norvégianité ». Mais les progrès techniques ont, à leur manière, contribué tout autant à cimenter la nation. L’essor des communications a permis de désenclaver des régions longtemps condamnées à l’isolement. Inaugurant le tronçon ferroviaire Trondheim-Hamar en 1877, le roi Oscar II avait souligné dans son discours que les chemins de fer constituaient non seulement une voie royale pour l’industrie mais qu’ils contribuaient puissamment aussi à l’unité du royaume – vérité qui vaut sans doute pour tous les pays, mais un peu plus pour la Norvège, compte tenu de sa topographie exceptionnellement tourmentée ! Poser des rails, construire des ponts, percer des tunnels, planter des poteaux télégraphiques, c’est manifester la présence de l’État jusque dans les régions les plus reculées – et répondre à une exigence démocratique. La création en 1893 du Hurtigruten (l’express côtier), cette route maritime parfois qualifiée de « Nationale 1 », participa de la même logique à la fois économique et sociale.
14Dans la seconde moitié du XIXe siècle, à l’aube de la révolution industrielle, les conditions de vie s’étaient nettement améliorées. L’on vivait en paix, la mortalité avait reculé grâce à la vaccination, et la pomme de terre, dont la culture se généralisait, constituait un apport essentiel. Pourtant, le compte n’y était pas. L’essor démographique entraînait la prolifération d’un prolétariat sans terre particulièrement vulnérable. Pour beaucoup, il n’y avait guère d’autre choix que d’émigrer ou mourir. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la Norvège connut une véritable saignée, avec des pointes lors des années de crise, notamment 1867-1869. Au total, un tiers de la population quitta la mère patrie pour le Nouveau Monde – en Europe, seule l’Irlande connut une plus forte émigration. De nombreux patriotes norvégiens s’inquiétèrent alors de cette fuite massive. Avec le recul, on peut penser qu’elle contribua à relâcher la pression à une époque de restructuration où l’ancien faisait progressivement place au nouveau. Aussi tard qu’en 1870, les trois quarts de la population travaillaient encore dans le secteur primaire, 15 % dans l’industrie encore à ses débuts, et la population urbaine ne dépassait pas 7,5 %.
15Le nouveau, c’était bien sûr l’industrialisation qui initialement s’était heurtée au scepticisme. « L’activité manufacturière qui n’a jamais été importante dans ce pays n’a pas fait non plus de progrès significatifs au cours de ces cinq dernières années. Ce type d’activité ne pourra jamais être largement développé » : tel était le constat résigné du ministère des Finances en 18352 ! La révolution industrielle fut tardive mais vigoureuse. En un sens, le retard est autant un atout qu’un handicap. D’autres ont déjà essuyé les plâtres, et l’on peut ainsi, à la lumière des expériences passées, introduire d’emblée des techniques de pointe. Forte de ressources énergétiques surabondantes, la Norvège développa à partir du milieu du XIXe siècle l’industrie de la pâte à papier en utilisant des scies à vapeur, après quoi, dans les années 1890, les industriels surent tirer un parti optimal de la houille blanche. À défaut de charbon, l’hydroélectricité offrait en abondance de l’énergie bon marché. Vers 1900, onze centrales fonctionnaient à plein, la houille blanche fournissait trois fois plus d’énergie que la vapeur et le pays se situait au premier rang mondial en proportion du nombre d’habitants. Les investissements nécessaires étaient financés grâce aux revenus de deux secteurs traditionnels, la marine marchande et la pêche.
16Les Norvégiens disposaient à présent des moyens nécessaires pour se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » (pour reprendre le mot de Descartes), mais ils le firent tout en respectant soigneusement l’environnement. Les grandes industries qui s’établirent dès la fin du XIXe siècle surent se faire sinon invisibles, du moins discrètes. Les nombreux sites établis à proximité des chutes d’eau constituèrent des poches de peuplement industriel au sein de paysages ruraux qui gardèrent le plus souvent leur caractère idyllique. L’électrométallurgie (aluminium, zinc, magnésium) connut alors un bel essor, de même que l’électrochimie. Fondée en 1905, la société Norsk Hydro s’imposa dans une nouvelle branche, celle des engrais artificiels, grâce à la conjonction de plusieurs facteurs. Le grand astrophysicien Christian Birkeland, spécialiste mondialement connu de la géophysique des couches élevées de l’atmosphère (et le premier à avoir expliqué scientifiquement le phénomène des aurores boréales) élabora une toute nouvelle méthode pour prélever directement l’azote de l’air à l’aide de l’énergie hydroélectrique. Il trouva en Samuel Eide un entrepreneur disposé à mettre à sa disposition son savoir-faire industriel, et en Gunnar Knudsen un politicien soucieux d’épauler le projet. La société ainsi créée put donc fabriquer en masse ce qu’on appela le « salpêtre norvégien » et s’imposer comme le premier producteur mondial de fertilisants minéraux. Dans les années 1920, le procédé Birkeland-Eide fut supplanté par la méthode Haber-Bosch à base d’ammoniaque (commercialisée par IG Farben), mais Norsk Hydro montra sa capacité à rebondir en se reconvertissant dans divers domaines dont le pétrole (qui sert aussi à fabriquer des engrais), l’aluminium (premier producteur en Europe, troisième rang mondial), le magnésium – et même l’élevage du saumon, non seulement en Norvège mais aussi en Écosse et en Irlande. La société emploie aujourd’hui quelque 30 000 salariés répartis sur tous les continents.
17Au début du XXe siècle, la Norvège était donc partie d’un bon pied pour devenir une nation industrielle prospère, même si le niveau de vie moyen demeurait modeste. Elle allait cependant connaître de redoutables épreuves. Bien que neutre lors de la Première Guerre mondiale, elle perdit la moitié de sa marine marchande au cours des années 1914-1918. À la crise qui suivit succéda une reprise vers 1925, puis une crise à nouveau en 1931, contrecoup du krach mondial de 1929. Les effets en furent néanmoins atténués grâce à une industrie et une marine modernisées. De 1933 à 1940, le pays reprit sa marche en avant : extension de l’agriculture, doublement des prises en mer, modernisation poussée de la flotte marchande qui, en 1939, occupait le quatrième rang mondial. Hélas, Hitler viola sa neutralité en avril 1940 et la Norvège eut à souffrir d’une occupation particulièrement brutale. Quand les Allemands capitulèrent, ils laissaient derrière eux une dette de quelque 10 milliards de couronnes et des dévastations considérables, notamment dans le Nord du pays où ils avaient pratiqué la politique de la terre brûlée. La marine marchande qui s’était mise au service des alliés avait également payé un lourd tribut. Un programme sévère de reconstruction fut mis en œuvre. Avec succès, puisque dès 1946, le PNB était supérieur à celui de 1938. Une conjoncture favorable et l’aide du plan Marshall permirent de surmonter une crise monétaire à la fin des années 1940. Dès lors, la Norvège poursuivait sa marche en avant et se hissait à un bon niveau européen – avant même que l’aventure pétrolière ne vienne modifier la donne.
18L’irruption du pétrole et du gaz dans l’économie norvégienne est donc un phénomène tout récent. Après une phase de prospection de quelque dix ans, l’exploitation effective des énormes gisements découverts remonte à 1981. Inutile d’insister sur l’importance des hydrocarbures qui, bon an, mal an, représentent un bon tiers des exportations totales. Cependant, cette manne inespérée pose aussi des problèmes, notamment du fait que le secteur pétrolier est particulièrement soumis à des fluctuations ; ainsi, l’effondrement des cours du pétrole en 1986 entraîna une dégradation de la balance du commerce extérieur. Et de graves déséquilibres risquaient de se produire si l’État n’intervenait pas vigoureusement pour gérer les flux, réguler les salaires, protéger les entreprises vivant du marché intérieur. Il ne suffisait pas d’exploiter un filon, il fallait aussi prendre en compte les nombreuses incidences économiques et sociales de cette nouvelle situation. Il fallait également se préoccuper de construire l’avenir, étant donné que les richesses disponibles n’étaient pas inépuisables, même si de nouvelles techniques, elles-mêmes nécessitant de coûteux investissements, pouvaient laisser espérer un prolongement de l’aventure au-delà de l’horizon actuellement envisagé par les experts. Le gaz, notamment, aurait encore un bel avenir devant lui. Dans ce secteur, la Norvège est en passe de devenir le deuxième exportateur mondial après la Russie, mais avant le Canada, et les réserves estimées ne sont pas près d’être épuisées. Bref, il n’y a pas péril en la demeure, mais cela ne dispense pas de se préoccuper dès maintenant du sort des générations futures.
19Oublions donc le cliché trop répandu d’une Norvège qui serait passée de la pauvreté à la richesse par la seule grâce de cet afflux d’hydrocarbures – un plus, certes, mais nullement un coup de baguette magique ! Il faut se garder de méconnaître le poids de la culture et du savoir-faire développés au cours des siècles. L’aventure pétrolière doit être replacée dans un contexte plus général, celui de l’histoire économique et sociale du pays.
20Les obstacles naturels ont stimulé le génie inventif des innovateurs et entrepreneurs qui disposaient de moyens plus ou moins limités selon les époques. Cette culture d’ingénieur, au sens large, était une nécessité dans une société de pénurie. Même à une époque récente, on constate que scientifiques et philosophes se sont rarement abandonnés à la spéculation pure. La théorie doit se monnayer en pratique et si possible trouver des applications utiles à la société. L’exemple de Christian Birkeland (1867-1917), cité précédemment, est assez révélateur. Ce physicien a accompli des travaux essentiels (confirmés expérimentalement dans les années 1960 grâce à des observations satellitaires) sur les tempêtes géomagnétiques et les courants le long du champ magnétique de la terre (appelés « courants B »), mais on lui doit aussi beaucoup d’innovations techniques – à sa mort, il possédait 59 brevets d’invention, dont celui qui avait assuré la fortune de Norsk Hydro. Cette orientation empiriste et pragmatique a eu pour corollaire une grande capacité d’adaptation et une flexibilité qui a facilité les restructurations nécessaires. Si les nouvelles technologies ont d’abord été importées du continent et de Grande-Bretagne, elles n’ont cessé d’être perfectionnées en Norvège même. Fondée en 1910, la première école polytechnique du pays, celle de Trondheim, est aujourd’hui un pôle d’excellence qui dispose notamment du laboratoire d’hydraulique le plus réputé au monde.
21Dans le secteur pétrolier également, les Norvégiens, d’abord apprentis, sont devenus des maîtres. Au début, ils étaient entièrement dépendants des grandes compagnies internationales, mais en quelques décennies, les entreprises norvégiennes publiques et privées se sont imposées parmi les meilleures de leurs secteurs (sismique, ingénierie, exploitation offshore). Compte tenu des conditions souvent extrêmes, il a fallu innover, et des progrès techniques ont été réalisés en proportion des investissements. Il en fut ainsi pour la précision des forages horizontaux qui a permis l’exploitation du pétrole du gisement Troll (simple couche de quelques mètres flottant sur un immense réservoir de gaz), ou encore pour l’extraction par grands fonds (plus de 300 mètres) sans intervention humaine grâce à des têtes de puits automatisées. Acquis sur le tard, ce savoir-faire norvégien s’exporte aujourd’hui.
22L’un des atouts majeurs de la Norvège réside dans le haut niveau d’instruction de sa population. Là encore, l’importance accordée à l’éducation remonte à loin. Dans un pays peu peuplé, il importe de gérer au mieux les ressources humaines et si possible de ne laisser personne au bord de la route. Historiquement, l’Église a joué un rôle important, fût-ce sur le mode autoritaire. Dans la perspective du luthéranisme, le peuple devait avoir un accès direct aux Écritures saintes, d’où un nécessaire travail d’alphabétisation. Sous l’influence des Lumières, le clergé s’illustra aussi dans le domaine de la vulgarisation des connaissances (on parlait de potetprester, littéralement « prêtres-pomme-de-terre », car, entre autres choses, ils entendaient convertir les ruraux aux bienfaits de ce tubercule !). Puis l’État prit progressivement le contrôle de l’instruction publique, manifestant ainsi sa présence jusque dans les régions les plus périphériques. Ce qui est plus remarquable – et spécifique des pays nordiques – c’est l’importance de la société civile en matière d’éducation. Vers 1800, la Norvège comptait plus de 40 associations locales organisant des conférences. Créée en 1809 en pleine tourmente napoléonienne, la Société pour la prospérité de la Norvège (Selskab for Norges vel) se donnait pour mission essentielle vingt ans plus tard de développer l’éducation populaire. À la même époque, le grand poète et patriote Henrik Wergeland, dans For almuen (Pour le peuple, 1830), lançait un appel vibrant en faveur de la création de bibliothèques populaires3. Premier leader travailliste à l’aube de l’industrialisation, Marcus Thrane, avant d’être persécuté pour ses idées jugées subversives, avait créé au milieu du XIXe siècle une association ouvrière (Drammen Arbeiderforening) destinée à renforcer les connaissances de base. Quelques décennies plus tard, de puissants mouvements populaires, véritables laboratoires de démocratie, défendirent des causes diverses mais eurent tous en commun de miser sur l’éducation du peuple, notamment sous l’influence du Danois Grundtvig, éloquemment relayé en Norvège par Bjørnstierne Bjørnson. Ce souci du capital humain, toutes classes sociales confondues, explique sans doute que connaissances et compétences n’aient pas été l’apanage que d’une élite restreinte. Les autodidactes ont joué un rôle non négligeable dans l’évolution du pays, notamment au sein de petites et moyennes entreprises souvent très flexibles qui se sont montrées productives à leur échelle.
23Parmi les constantes de l’histoire norvégienne que l’on retrouve de nos jours, il y a aussi la gestion rigoureuse d’un État soucieux de garantir la souveraineté nationale en matière d’hydrocarbures, comme il l’avait fait pour la houille blanche au début du XXe siècle. Avant même de commencer l’exploitation effective, il avait décrété une participation publique minimale de 50 % à tous les gisements découverts. C’est encore l’État qui décide de l’ouverture progressive de blocs. Société nationale créée en 1972, Statoil avait pour mission de mettre en œuvre un vaste programme de formation technique. L’absorption des compétences techniques et industrielles et la création d’un réseau national de sous-traitants avec des compétences internationales de pointe pour les forages en profondeur, faisaient partie des objectifs nationaux. Quand les revenus ont commencé à affluer, il s’est agi de les injecter prudemment dans l’économie pour juguler les tendances inflationnistes et éviter que les autres secteurs exportateurs soient étouffés, de même que les entreprises travaillant pour le marché intérieur. La Norvège est devenue un acteur global et compétitif sur le marché mondial des hydrocarbures sans que l’État se soit départi de sa gestion sage et prudente. Il y a eu un large consensus politique pour canaliser la rente pétrolière vers un fonds financier bloqué qui compte actuellement – mai 2012 – environ 3 450 milliards de couronnes norvégiennes4. Ce souci de construire l’avenir et notamment d’assurer le financement des pensions n’est évidemment pas du goût de tout le monde. D’aucuns s’étonnent que le prix de l’essence à la pompe soit plus élevé en Norvège que dans la plupart des autres pays d’Europe, et un assez fort courant populiste se nourrit d’une certaine frustration à ne pas tirer plus d’avantages concrets et immédiats de la manne pétrolière. Mais l’État tient bon le cap.
24Dans un brillant écrit de 1838, l’écrivain Carl Jonas Love Almqvist avait souligné « l’importance de la pauvreté suédoise » (Svenska fattigdomens betydelse). Ce qu’il disait de la Suède valait tout autant, voire plus, du royaume voisin, la Norvège. Être pauvre, selon lui, c’était ne pouvoir compter que sur ses propres forces5. Sous ces latitudes, on n’a jamais eu droit au gaspillage, pas plus aujourd’hui qu’à l’époque préindustrielle, même si la donne a changé. D’où une gestion au plus près des ressources matérielles et humaines. Ainsi qu’il ressort des travaux des historiens norvégiens de l’économie, la Norvège a souvent progressé dans les crises. Les périodes de dépression ou de stagnation ont fait naître des besoins d’optimisation ou de transformation qui ont abouti à des adaptations réussies et à des innovations technologiques. Il en a été ainsi à la suite de la grande dépression des années 1880, après la crise financière de 1931, après la crise pétrolière de 1986. Au total, la Norvège s’est bien gardée d’adopter le comportement d’un nouveau riche, malgré son insolente prospérité. Les leçons de la pauvreté d’antan n’ont pas été oubliées, et c’est peut-être le meilleur gage pour l’avenir.
Notes de bas de page
1 Bjørnstjerne Bjørnson, « Norsk Sjømannsang » [1868], in Samlede værken, Moltke Moe et Carl Nærup (éd.), Christiania – Copenhague, Gyldendalska boghandel, 1910, t. I, p. 84 (nous traduisons).
2 Voir Ragnhild Rein Bore, « Industrien har begyndt at rodfæste sig i landet », in Fra håndkraft til højteknologi – norsk industri siden 1829, Ragnhild Rein Bore et Tor Skoglund (dir.), Oslo – Kongsvinger, SSB (Statistisk sentralbyrå / Bureau central des statistiques de Norvège), 2008, p. 26 (nous traduisons).
3 Henrik Wergeland, Avhandlinger, opplysningsskrifter, in Samlede Skrifter, Hartvig Lassen (éd.), Christiania / Oslo, Steenske Forlag, 1918-1940, vol. IV, t. I : 1829-1834, 1923, p. 47-49.
4 On peut suivre l’évolution du fonds sur le site de la Banque de Norvège : http://www.nbim.no/en/Investments/Market-Value/.
5 Carl Jonas Love Almqvist, Svenska fattigdomens betydelse, in Samlade verk, Bertil Romberg (éd.), Stockholm, Svenska Vitterhetssamfundet, 1996, t. VIII, p. 277-313.
Auteur
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Jean-François Battail
Université de Paris-Sorbonne – Paris IV
Né en 1939, Jean-François Battail est professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV) et l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur les pays nordiques, dont Les destinées de la Norvège moderne, 1814-2005 (Paris, M. de Maule, 2005).
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