L’énergie, vecteur de retour de la Norvège sur la scène internationale
p. 31-42
Résumés
Les mutations géoénergétiques actuelles font de la Norvège un nouvel eldorado en plaçant la mer de Barents face à un enjeu géostratégique important, notamment depuis la découverte, dès 1980, de gisements de gaz et de pétrole. Oslo se repositionne sur la scène internationale comme un acteur de premier plan de la « diplomatie énergétique » en construction : grâce à la détention d’environ 1 % des réserves mondiales prouvées de pétrole et à l’exportation de 90 % de la production pétrolière. La Norvège, de par son positionnement énergétique, peut-elle s’imposer comme un acteur majeur sur la scène internationale ?
Current developments in geo-energetics make Norway a new Eldorado by conferring to the Barents Sea a major geostrategic role. This is particularly the case since the discovery in the eighties of important deposits of oil and gas. Oslo is trying to reposition itself internationally as a leading player in the “energy diplomacy” under construction: the country is in possession of about 1% of proven world oil reserves and exports 90% of its oil production. With its energy position, may Norway emerge as a significant player on the international scene?
Note de l’éditeur
Voir également Viviane du Castel, Le Grand Nord : un nouvel enjeu très courtisé – L’exemple de la mer de Barents, Norvège, Paris, L’Harmattan (Mare Balticum), 2010.
Texte intégral
1L’énergie s’inscrit dans une problématique géoéconomique fondamentale, en constante évolution. Dans ce contexte, la Norvège se repositionne sur la scène internationale comme un acteur de premier plan. En effet, Oslo recèle environ 1 % des réserves mondiales prouvées de pétrole et exporte 90 % de sa production pétrolière. La Norvège est le huitième plus grand producteur de pétrole au monde et le troisième plus grand exportateur de pétrole et de gaz (voir aussi l’article d’Antoine Jacob dans le présent volume). Ainsi, les mutations géoénergétiques actuelles font de la Norvège un nouvel eldorado en plaçant la mer de Barents face à un enjeu géostratégique important, notamment depuis la découverte, dès 1980, de gisements de gaz et de pétrole.
2Au regard de la nouvelle donne géopolitique, la Norvège s’inscrit dans la période de « l’après hydrocarbures », et ce, en dépit de l’inconnue que représentent les ambitions géostratégiques de la Russie. Dès lors, le pays, grâce à son positionnement énergétique, peut-il s’imposer comme un acteur majeur sur la scène internationale ? La mer de Barents pourra-t-elle être le vecteur privilégié de cette nouvelle géopolitique ? Quel sera le rôle des différents acteurs internationaux ? L’étude ci-après va se focaliser sur trois axes essentiels : la géostratégie est-elle transposable à l’énergie ? La Russie et la Norvège sont-ils les deux acteurs prédominants d’une nouvelle coopération géoéconomique ? Se dirige-t-on vers un repositionnement énergétique de la Norvège face aux États-Unis et à l’Union européenne ?
Des enjeux énergétiques vecteurs d’un positionnement géostratégique sur la scène internationale ?
3La Norvège conduit sa politique étrangère dans une optique pragmatique internationale où l’avenir de la consommation énergétique pour 2015-2020 s’oriente sur deux axes2 : d’une part, les facteurs géopolitiques ainsi que les mouvements spéculatifs et d’autre part, les nouvelles politiques énergétiques américaine et européenne prenant davantage en compte d’autres facteurs comme l’Asie et sa décroissance ou encore l’évolution du cours du dollar. Dans le même temps, au moment où l’Union européenne remet à plat sa politique énergétique, la Norvège tente d’imposer ses orientations3 : sauvegarder les intérêts du pays, maintenir la stabilité politique et résoudre les problèmes transfrontaliers, notamment avec la Russie4.
Une géoénergie convoitée
4Actuellement, la production de pétrole en Norvège est encore considérable, quoique en baisse depuis les dix dernières années. Une part importante est laissée aux partenaires commerciaux et aux services, favorisant un équilibre favorable entre l’économie de marché et l’économie de règlement, dans un système d’État-providence et de coopération avec tous les partenaires sociaux5. Cette situation favorise, à terme, le contrôle démocratique, à condition toutefois que les citoyens s’impliquent dans une dynamique de société civile face au débat public, à tous les niveaux, y compris dans le cadre d’instituts de recherche et / ou de formation6. Cependant, si l’on n’y prête pas suffisamment attention, certains groupes peuvent échapper à tout contrôle avec des méthodes peu éthiques, en ayant recours à des moyens politiques illégaux pour aboutir à leurs fins. Avec l’ouverture de nouvelles routes d’approvisionnement, certains de ces mouvements (mafia, terrorisme, piraterie maritime…) pourraient détourner des supertankers ou des méthaniers, afin de les utiliser comme des bombes dirigées sur des objectifs stratégiques. Dès lors, une nécessaire coopération entre les États et les compagnies énergétiques doit s’instaurer et ce, même si les entreprises sont actuellement indépendantes des pouvoirs publics. De nos jours, 25 % des ressources mondiales en hydrocarbures estimées se situeraient en mer de Barents7.
5La nouvelle donne géopolitique modifie en profondeur les problématiques internationales qui, gérées de façon pragmatique, avantageraient la Norvège, en raison de la fonte des glaces qui raccourcit les routes maritimes8 et diversifie les voies d’approvisionnement9.
Une géostratégie porteuse d’avenir
6La géostratégie inscrit la Norvège dans un cadre plus large, la plaçant au cœur de nombreuses préoccupations internationales. Dans ce contexte, le Grand Nord représente un triple enjeu diplomatique : pour la sécurité des approvisionnements, pour la gestion durable des ressources et pour la protection de l’environnement. Depuis l’effondrement de l’URSS (1989-1991), la Norvège coopère activement avec ses voisins de la Baltique dans un grand nombre de secteurs couvrant l’essentiel des domaines de politique étrangère (énergie, pêche, industrie, infrastructures, climat, recherche, éducation, tourisme, immigration…), tout en demeurant réactive aux défis de demain grâce au dialogue, basé sur la force et la fermeté10. Ainsi, la politique étrangère norvégienne du Grand Nord est fondée sur les axes suivants11 :
- sécurité et souveraineté à long terme ;
- énergie et perspective de parvenir à un partage des intérêts communs ;
- forces intérieures et souverainisme russe, ainsi que les intérêts communs de coopération pour la Norvège et la Russie ;
- intensification et élargissement des relations avec la Russie dans le Grand Nord ;
- création d’une meilleure compréhension de l’Occident sur l’instabilité des questions de souveraineté.
Ici, l’énergie pourrait devenir un instrument des politiques norvégiennes traitant de la sécurité et des relations du pays avec ses voisins.
7Oslo a recensé ses intérêts stratégiques primordiaux dans le cadre du projet Refleks12, mettant ainsi en relief le Grand Nord qui devient par là un domaine d’action prioritaire pour la Norvège, dont la stratégie est axée sur la présence, l’activité et les connaissances. Ainsi, le Grand Nord entend assurer ses obligations et ses responsabilités en s’inscrivant dans le cadre juridique existant, reconnu par la communauté internationale, afin que la Norvège puisse exercer son autorité d’une manière cohérente et prévisible, aisément lisible par les autres pays13.
Une maîtrise des enjeux, outil indispensable
8Les nouveaux enjeux sont évalués de façon pragmatique. Ainsi, la Norvège dispose de trois atouts stratégiques fondamentaux que sont sa présence dans le Nord (implantation des compagnies dans les régions dont la responsabilité revient à la Norvège), sa prédominance dans les principaux secteurs d’activité (pêche, industrie, tourisme, bioprospection…) et sa connaissance dans tous les domaines qui y sont attachés et qui en découlent directement ou non14.
9Plus globalement, la réinsertion de la Norvège sur la scène internationale l’amène à mettre en place une « diplomatie active » applicable aux dossiers actuels, en pleine mutation. En effet, au moment où la piraterie maritime et les tensions géopolitiques s’étendent à de nouvelles zones géostratégiques, c’est toute la sécurité des approvisionnements énergétiques européens qui doit être révisée. Dans la perspective de l’établissement d’une nouvelle politique énergétique européenne, la mer de Barents, permettant d’accéder à de nouvelles ressources potentielles en hydrocarbures et de créer de nouvelles routes des hydrocarbures, notamment en raison de la fonte accélérée des glaces en Arctique, apparaît alors comme une alternative sérieuse. La sécurité énergétique de l’Union européenne passera-t-elle par la mer de Barents ?
La Russie et la Norvège, une coopération énergétique comme levier géoéconomique ?
10L’acuité de l’équation visant à concilier l’exploitation croissante des réserves pétrolières et gazières du Grand Nord avec la préservation du milieu marin est actuellement déterminante et non contradictoire avec le maintien de bonnes relations avec les pays voisins. Ainsi certains secteurs, comme celui de la sécurité nucléaire en mer de Barents, apparaissent comme cruciaux, en raison de la proximité avec la Russie, même si la Norvège de son côté n’a pas de centrales nucléaires. Cinq axes sont ici essentiels : les centrales nucléaires russes (centrale de Kola, mécanismes communs d’alerte avancée et de préparatifs d’urgence en cas d’éventuel incident nucléaire), le stockage des déchets nucléaires (baie d’Andreayeva, risques de fuites et de radioactivité), la réutilisation des sous-marins nucléaires russes (la Norvège finance le recyclage de deux à trois sous-marins par an), la sécurisation des générateurs thermoélectriques radio-isotopiques (la production d’énergie dans les zones reculées et le problème des bombes sales), et enfin les projets de transport des déchets nucléaires en Europe occidentale, vers l’usine de retraitement de combustibles nucléaires de Mayak dans l’Oural15. Dès lors, il est intéressant d’envisager la géoénergie dans ses évolutions sécuritaires.
Le Kremlin, un acteur ambigu
11La Russie, et tout particulièrement la politique menée par le Kremlin, via son bras armé Gazprom, vise à contrôler les compagnies énergétiques européennes et au-delà sans doute, la politique énergétique européenne en construction. Dans le même temps, à la suite des élargissements de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord) à l’Est, la Russie se perçoit à nouveau comme « encerclée ». Elle juge la sécurité européenne juridiquement contraignante16. Le nationalisme, en Russie, est consubstantiel au système et est le moteur de son expansion. Pour Moscou, le risque de déstabilisation de l’équilibre international se joue également en matière énergétique, ce qui pourrait alors apparaître comme un levier de puissance euro-américain17.
12Le secteur énergétique est ici exemplaire en ce qui concerne la coopération entre la Norvège et la Russie. Ainsi, Oslo oriente sa politique étrangère selon trois axes bien définis : le changement climatique où l’Arctique apparaît comme un laboratoire des évolutions ; l’ouverture de nouvelles routes maritimes, tout en tenant compte de la protection de l’environnement et de la sécurité à instaurer ; ainsi que l’énergie et le tourisme. Il est clair que, dans le Grand Nord, les tensions sont faibles18. Globalement, la Russie et la Norvège ont fondé leur coopération sur des préoccupations mutuelles, telles que la sécurité nucléaire, l’écologie, la pêche, les ressources naturelles ainsi que sur une collaboration étroite et active19.
13Par ailleurs, la coopération énergétique entre la Russie et l’Occident repose sur deux paradoxes. D’une part, l’énergie est une opportunité d’indépendance par rapport à la Russie et d’autre part, Moscou pourrait tourner le dos à sa propre reconstruction et à son insertion dans le monde globalisé. La Norvège ne pourrait-elle pas en ce domaine imposer sa nouvelle diplomatie comme modèle pour l’Union européenne ?
La Norvège, des solutions pragmatiques
14Oslo, dans ces relations de coopération avec la Russie, est toujours à la recherche de solutions pragmatiques et équitables pour les parties en présence. Le trait dominant de cette politique repose sur l’esprit de valeur ajoutée mutuelle fondée sur des intérêts communs dans tous les domaines et qui ont permis des avancées concrètes importantes. À titre d’exemple, il convient de citer la réduction de 60 % des prises illégales de poissons, la flexibilité de la coopération transfrontalière20… Partant de ce constat, ne pourrait-on pas décliner ce modèle de diplomatie énergétique afin d’aboutir à un modèle plus global ?
15Le Kremlin, de son côté, s’est focalisé sur le « Concept 2020 » qui est un plan global russe visant « la transformation de l’économie de la Russie, soutenue principalement par des ressources modernes et remplie d’innovation et de concurrence dans tous les secteurs »21. Cette stratégie repose sur la théorie des « cinq I » : institutions, infrastructures, investissements, innovation et intellect. La Russie reconnaît que les entreprises norvégiennes possèdent une expérience et une expertise uniques et indispensables en matière de mise en valeur des gisements offshore22.
16Le Kremlin n’a toutefois pas réussi à prendre le tournant européen de la modernité, ce qui obère de fait, son intégration à long terme à l’Europe. En effet, si la Russie a connu un fort développement économique, son absence de démocratie compromet son développement à plus longue échéance23. Dès lors, le Kremlin a-t-il les moyens réels de ses ambitions ?
Une sécurité énergétique dans un monde en évolution
17La sécurité énergétique s’est peu à peu imposée comme un des enjeux majeurs du XXIe siècle. En effet, les récents événements ont permis à l’Union européenne de prendre davantage en compte les défis auxquels elle était confrontée et la nécessité de trouver des solutions pragmatiques et équitables pour tous. Ainsi, il convient de citer quelques exemples de ces bouleversements : la guerre économique entre la Russie et la Biélorussie ou avec l’Ukraine et l’interruption des livraisons de pétrole destinées à l’Europe, les enjeux climatiques, la nécessité de développer les énergies renouvelables, la sécurisation des approvisionnements énergétiques mondiaux, le marché de l’énergie, les solutions de substitution, la raréfaction de l’eau…
18Dans ce contexte, la sécurité des approvisionnements est un enjeu primordial pour l’Union européenne. Or, il est de plus en plus évident que les modes de régulation sont directement concernés et que, de façon pragmatique, les États devraient ainsi privilégier les contrats à long terme, notamment avec la Russie. Dès lors, de nombreux acteurs (distributeurs locaux, producteurs et consommateurs, traders, institutions financières, hedge funds…) se positionnent favorablement sur le marché de l’énergie24. Le modèle norvégien est ici intéressant. En effet, les moyens utilisés sont la coopération et le dialogue et ce, sans équivoque sur les principes généraux. Concrètement, ce système est fondé sur des mesures facilitant le passage des frontières, des initiatives dans le cadre de la coopération de Barents, des projets de collaboration (recherche, éducation, énergie [ex. : gisements de Snøhvit et de Chtokman]) et des contacts entre les pays25.
L’Union européenne et les États-Unis, un tandem indispensable au repositionnement énergétique de la Norvège sur la scène internationale ?
19La Norvège se positionne comme un acteur international important. La stratégie ainsi déployée par Oslo s’appuie sur une tactique incluant les États-Unis et l’Union européenne, pays clés de sa politique étrangère et de son rayonnement international. Ainsi, trois évolutions peuvent être envisagées26. Premièrement, la nouvelle carte énergétique permettra sans doute à la Norvège de consolider ses positions internationales. Deuxièmement, beaucoup de chercheurs en Norvège s’interrogent sur le développement de la nouvelle diplomatie et sur l’opportunité de sa mise en œuvre par les compagnies pétrolières et gazières norvégiennes, en fonction de considérations plus économiques que politiques. Enfin, une réorientation stratégique de la Norvège pourrait aboutir au renforcement de la dimension arctique et de la dimension septentrionale. Le couronnement de cette géostratégie pourrait être l’adhésion de la Norvège à l’Union européenne au terme d’une longue préparation de l’opinion publique. L’adhésion de la Norvège à l’Union européenne renforcerait indubitablement les capacités énergétiques de celle-ci. La diplomatie énergétique norvégienne pourra-t-elle s’imposer comme un modèle transférable à d’autres acteurs majeurs sur la scène internationale ?
20Grâce à une coopération régionale intense, l’Union européenne et les États-Unis, alliés et partenaires de longue date de la Norvège, forment un tandem politique de premier ordre (voir également l’article de Helge Hveem dans le présent volume).
La Norvège et l’Union européenne : des relations à définir
21La Norvège se trouve dans une position délicate car si ses dirigeants sont favorables à une adhésion à l’Union européenne, sa population est de plus en plus eurosceptique, ne percevant que les freins (taux de chômage élevé, difficultés rencontrées par l’euro) et ce, alors même que l’EEE (Espace économique européen) – dont la Norvège est membre – a ouvert le marché unique à Oslo, favorisant ainsi son expression économique27. En effet, originalité norvégienne, le référendum n’est pas prévu par la Constitution mais, dans la pratique, il bénéficie d’une valeur politique incontournable. Déjà en 1972, la Norvège a refusé (à 53,6 %) d’adhérer à la CEE (Communauté économique européenne). Puis, le « non » norvégien de 1994 (à 52,2 %) a renforcé la position de l’opinion publique. Cependant, Oslo a adhéré à l’EEE, en 1994, puis à l’espace Schengen, en 2001. Toutefois, il est de plus en plus évident que la classe politique est très partagée, au point que la question d’une adhésion a été de nouveau évoquée lors de la campagne électorale pour les élections législatives du 12 septembre 200528, mais rejetée après analyses approfondies. Les élections législatives du 14 septembre 2009 ont été symptomatiques dans la mesure où la question de l’adhésion de la Norvège à l’Union européenne n’a pas réellement été abordée par l’un ou l’autre des partis politiques, pas même par les partis proeuropéens.
22La crise des subprimes (2007) entraîna une véritable crise de l’euro qui obligea, en décembre 2011, la BCE (Banque centrale européenne) à autoriser les banques à emprunter des montants illimités pour une durée de trois ans29. Si en 2012, la croissance de la zone euro devait être nulle (alors que la croissance mondiale serait de 3,4 %), en 2013, elle devrait atteindre un taux d’expansion de 0,9 % (contre 4,2 % au niveau mondial)30. Dans le même temps, alors même que la Norvège redoute que la crise qui affecte les banques européennes ait une incidence directe sur les banques norvégiennes (possible manque de fonds propres), Oslo, le 21 décembre 2011, a proposé de prêter au FMI (Fonds monétaire international) sept milliards d’euros afin de circonscrire la dette de la zone euro31. Toutefois, le SSB (Statistisk sentralbyrå / Bureau central des statistiques de Norvège) considère que les pressions sont très favorables pour l’économie norvégienne jusqu’à 2014, à condition que la crise de la zone euro soit réglée. Mais si les difficultés venaient à s’aggraver, la situation deviendrait quasi impossible à prévoir32.
23Concernant les problématiques de sécurité et de défense, la Norvège est très attachée à son appartenance à l’OTAN. Parallèlement, Oslo veut participer activement à l’élaboration de la PESD (politique européenne de sécurité et de défense)33. La Norvège, au travers de l’EEE, contribue aux quatre libertés de circulation34 du marché unique ainsi qu’à l’évolution des politiques européennes, mais uniquement sur la base du volontariat. Cependant, dans la mesure où la Norvège collabore à de nombreux forums et processus européens, Oslo s’impose peu à peu comme un quasi-membre de l’Union européenne, sans y avoir pourtant adhéré. Or, cette situation est difficilement tenable sur le long terme car la Norvège se trouve en porte-à-faux sur de nombreux points, pourtant fondamentaux pour sa politique intérieure et internationale35.
24La Norvège est, paradoxalement, un membre très actif de l’EEE et de fait, de l’Union européenne. Ainsi, en décembre 1997, l’Union européenne lance le concept de « dimension septentrionale » de la politique européenne. Cette initiative a abouti à l’adoption par le Conseil des ministres de l’Union européenne d’un plan d’action fondamental et évolutif pour répondre aux enjeux et aux défis du XXIe siècle36. Il s’agit là d’un moyen de coopérer concrètement et d’établir des relations localisées avec la Russie qui, d’un point de vue financier, ne participe que très faiblement. La « dimension nordique »37 est un cadre visant à favoriser le dialogue et la coopération politiques dans le Nord de l’Europe.
Les États-Unis, un acteur de premier plan
25Les États-Unis ont opéré un retour en mer de Barents à la suite des attentats du 11 septembre 2001, moment où la géopolitique s’est modifiée en profondeur. La politique énergétique américaine doit s’adapter à ses besoins énergivores et ce, même si les récentes découvertes de gaz de schiste sur le territoire américain ont encore modifié la donne. En effet, actuellement, pour Washington, les considérations géostratégiques sont moins déterminantes, alors même que les variations dans l’évolution du cours du baril de pétrole ont des conséquences géopolitiques de premier plan. Le gouvernement et les compagnies pétrogazières américaines mènent des politiques de renforcement de leur propre sécurité de façon d’autant plus pragmatique que les investissements dans le secteur énergétique sont à la fois coûteux, risqués et ne peuvent s’effectuer que sur le long terme. Ainsi, en décembre 2006, la Norvège et les États-Unis ont instauré un « dialogue sur le Grand Nord », orienté sur trois défis majeurs38 : coopérer en protégeant l’environnement ; traiter le problème de la non-prolifération et du nettoyage nucléaires ; développer le secteur de l’énergie.
26Le contexte géopolitique amène la Norvège à se repositionner davantage vers une vision maîtrisée de ses capacités, en pleine transparence vis-à-vis de ses partenaires. Ainsi, le pays met en place des programmes destinés à ses principaux alliés – les États-Unis et l’Union européenne. Oslo développe en effet des politiques d’information et de coopération dans différents domaines (culture, politique, santé, éducation, environnement, nucléaire…). Toutes ses actions stratégiques visent à réinsérer de façon plus visible la Norvège sur la scène internationale. Une adhésion à l’Union européenne apparaît ainsi comme incontournable pour beaucoup de dirigeants norvégiens, reste à convaincre l’opinion publique. Dans cette nouvelle donne géopolitique, la Norvège a un rôle géostratégique à jouer, notamment en raison de ses multiples atouts et spécificités.
La coopération régionale, un biais géopolitique ?
27Les politiques pragmatiques entreprises par la Norvège ont permis à Oslo de développer de fortes coopérations régionales, transparentes et équitables pour chacune des parties. Ainsi, cette collaboration régionale qui se développe est associée à une politique d’interdépendance économique répondant aux besoins communs des régions. L’identité régionale est un processus long qui s’appuie, à l’image de l’Arctique, sur des organisations régionales.
28Un aspect est à prendre en compte, tant il a modifié la donne géopolitique. En effet, à la suite des adhésions du Danemark, de la Suède et de la Finlande à l’Union européenne, la coopération nordique a beaucoup évolué39. Cette dimension régionale est très importante car elle permet de répondre à des défis et à des attentes en renforçant les coopérations au-delà des frontières mais également au sein de chaque pays, grâce notamment à un « recensement concerté entre l’Union européenne et les structures régionales »40. Dès lors, trois scénarios se présentent à la Norvège41 :
- la poursuite de l’inclusion progressive de la Norvège dans les différentes structures européennes (le plus probable, sans doute) ;
- le gel de l’intégration aux structures européennes ;
- le retrait de l’EEE, ce qui reviendrait à dissoudre cette organisation qui ne compterait plus alors que le Liechtenstein, la Suisse et l’Islande (le temps que les procédures d’adhésion à l’Union européenne, entamées en juillet 2009, aboutissent).
29La coopération régionale est actuellement en cours d’évolution, mais demeure un élément majeur de la politique étrangère norvégienne.
30Avec la mondialisation, un war game énergétique s’est instauré dans le Grand Nord, qui remet cette région du globe sur le devant de la scène pour de nombreux pays et acteurs non étatiques (compagnies pétrolières, ONG [organisations non gouvernementales], institutions multinationales…). De son côté, Oslo émet quelques doutes sur l’infaillibilité de ses liens avec les États-Unis. En effet, la Norvège redoute un retournement subit de la politique américaine42. La politique menée par le Président américain Barack Obama imposera sans doute de nouvelles relations. Par conséquent, Oslo se trouve face à un défi énergétique d’ampleur diplomatique, l’obligeant à être le plus transparent possible sur ses positions vis-à-vis des États-Unis et de l’Union européenne. Surtout depuis le récent accord sur le tracé d’une frontière maritime avec la Russie dans la zone arctique, le 27 avril 2010, la géopolitique s’insère dans une vision stratégique de grande ampleur43. Désormais, trois scénarios d’occurrence sont envisageables :
- la Norvège devient un interlocuteur et un acteur de premier plan sur la scène internationale, sans pour autant remplacer la Russie en matière énergétique, en raison des déséquilibres intrinsèques entre les deux pays ;
- la Norvège joue un rôle décisif dans la géopolitique énergétique en raison de sa politique de transparence et de sa stabilité tout en s’imposant comme un acteur de la nouvelle diplomatie énergétique avec l’Union européenne ;
- à plus long terme, la Norvège parvient à amener la Russie à devenir un partenaire crédible, au risque, pour Oslo, de passer au second plan de la nouvelle donne internationale.
Notes de bas de page
2 Banque centrale de Norvège [Norges Bank], Monetary Policy Report, Svein Gjedrem (éd.), Oslo, 29 octobre 2008. En ligne à l’adresse suivante : http://www.norges-bank.no/Upload/72324/EN/MPR308.pdf [désormais inaccessible].
3 Rolf Einar Fife, « Svalbard and the Surrounding Maritime Areas – Background and Legal Issues », Ministère norvégien des Affaires étrangères, Oslo, 26 novembre 2008, en ligne à l’adresse suivante : http://www.regjeringen.no/en/dep/ud/selected-topics/civil--rights/spesiell-folkerett/folkerettslige-sporsmal-i-tilknytning-ti.html?id=537481.
4 À titre d’exemple, on peut citer les travaux effectués en ce sens par le BEAC (Barents Euro-Arctic Council / Conseil euro-arctique de Barents).
5 Voir le discours de Kristin Halvorsen, ministre des Finances, tenu à l’ambassade de Norvège à Berlin le 5 février 2007, disponible en ligne sur le site du gouvernement norvégien sous le titre « The Norwegian Economic Model – Prosperous and Sustainable ? » : http://www.regjeringen.no/en/dep/fin/news/Speeches-and-articles/minister-2/finansminister_kristin_halvorsen/2007/the-norwegian-economic-model-prosperous-.html?id=449023.
6 À titre d’exemple, il convient de citer les principaux centres de recherche norvégiens sur la mer de Barents : les universités norvégiennes de Tromsø, Trondheim, Oslo et Bergen ; l’Institut de recherche marine ; le Centre universitaire d’études du Svalbard (UNIS) ; le Centre de l’environnement polaire qui regroupe plusieurs instituts : l’Institut norvégien de la recherche polaire, Akvaplan-Niva A/S (recherche aquatique), une section de la Fondation pour la recherche en sciences naturelles et ethnologie (NINA-NIKU), une section de l’Institut national sur la recherche de la qualité de l’air (NILU), une section du Centre national de recherche géologique (NGU), le Conseil du patrimoine culturel samé, une section de l’Institut national de cartographie, une section de l’Institut national de lutte contre les pollutions (SFT).
7 Le GNL (gaz naturel liquéfié) occupe ici une part importante. Dans l’Arctique, les réserves estimées s’élèveraient à 13 % pour le pétrole et à 30 % pour le gaz naturel (d’après l’USGS [United States Geological Survey / Institut d’études géologiques des États-Unis], septembre 2010).
8 Notamment dans le Svalbard où la Russie n’accepte pas le contrôle de la Norvège et ne signe pas les documents d’inspection.
9 Dans le cadre de cette diversification des voies d’approvisionnement, les États-Unis ont renforcé la sécurisation en adoptant, en 2004, un système stratégique comportant des radars et des missiles, proportionné aux menaces. Le but recherché est de détecter et de détruire les missiles balistiques ennemis dirigés vers les États-Unis et leurs alliés. Voir le site : http://www.mda.mil (Missile Defense Agency – USA Department of Defense).
10 Voir le discours de Jonas Gahr Støre, ministre des Affaires étrangères, tenu à la London School of Economics le 26 octobre 2005, disponible en ligne sur le site du gouvernement norvégien sous le titre « Norwegian Foreign Policy Priorities » : http://www.regjeringen.no/en/dep/ud/whats-new/Speeches-and-articles/speeches_foreign/2005/norwegian-foreign-policy-priorities.html?id=420708.
11 Ibid.
12 Pour plus de précisions sur ce projet, voir, sur le site de l’ambassade royale de Norvège à Paris, la page intitulée « Le projet Refleks – les intérêts norvégiens dans la mondialisation » : http://www.norvege.no/News_and_events/policy/refleks/.
13 Voir le rapport intitulé « The Norwegian Government’s High North Strategy » établi par le ministère norvégien des Affaires étrangères et reprenant notamment, dans l’avant-propos (p. 5-6), la présentation de la stratégie du gouvernement pour le Grand Nord faite le 1er décembre 2006 à Tromsø. Ce rapport est en ligne sur le site du gouvernement norvégien à l’adresse suivante : http://www.regjeringen.no/upload/UD/Vedlegg/strategien.pdf. Voir également le communiqué de presse daté du 1er décembre 2006, disponible en ligne sur le site du gouvernement norvégien sous le titre « – In Just One Year, the High North Has Become a New Dimension of Norway’s Foreign Policy, Said Norway’s Foreign Minister » : http://www.regjeringen.no/psi/odindockey/032191-070033.
14 Ibid.
15 Jonas Gahr Støre, « Norwegian Foreign Policy Priorities ».
16 Notamment en raison des précédents américains : lorsque les États-Unis ont effectué des opérations militaires sans l’aval des institutions internationales compétentes : OTAN, ONU (Organisation des Nations Unies)…
17 Isabelle Facon, « Les relations Russie-OTAN vues de Moscou : l’impossible conciliation ? », Défense, no 138, mars-avril 2009, p. 27-29, en ligne à l’adresse suivante : http://www.frstrategie.org/barreCompetences/approchesRegionales/doc/138_defense.pdf.
18 Entretien de l’auteur avec Otto Mamlund, Solveig Rossebo et Bord Ivar Svendsen, au ministère norvégien des Affaires étrangères à Oslo, le 27 août 2009.
19 Thomas Gomart, « Russie : Obama à l’épreuve de l’héritage Bush », Russie.Nei.Visions, no 39, avril 2009, p. 21 (et éléments de contexte), en ligne à l’adresse suivante : http://www.ifri.org/downloads/defifrirussianamericainrelationsgomartfravril09.pdf.
20 Entretien de l’auteur avec Otto Mamlund, Solveig Rossebo et Bord Ivar Svendsen.
21 Andrew C. Kuchins, Amy Beavin et Anna Bryndza, Russia’s 2020 Strategic Economic Goals and the Role of International Integration, Paris – Washington, IFRI (Institut français des relations internationales) – CSIS (Center for Strategic and International Studies), juillet 2008, p. 6 (nous traduisons en adaptant le cas échéant).
22 Propos tenus par Iouri Troutnev, ministre russe des Ressources naturelles, lors d’une rencontre à Moscou avec le ministre norvégien du Pétrole et de l’Énergie, Terje Riis-Johansen, le 23 avril 2009, selon un communiqué officiel du ministère (voir le site du gouvernement russe : http://www.gov.ru).
23 Entretien de l’auteur avec Alexandre Melnik (ICN Business School) à l’occasion du colloque « Business Practice in Norway – 2009 : Focus on the High North Logistics » (Kirkenes, Norvège, 26 août 2009), au cours duquel ce dernier a présenté sa communication intitulée « Russia in the Globalization of the 21st Century ».
24 Voir : http://www.worldbank.org.
25 Jonas Gahr Støre, « Norwegian Foreign Policy Priorities ». Notons qu’en août 2012, la Russie a décidé de reporter sine die le projet Chtokman.
26 Viviane du Castel, La mer de Barents : vers un nouveau « grand jeu » ?, Paris, IFRI, octobre 2005, p. 22, en ligne à l’adresse suivante : http://www.ifri.org/files/ducastel.pdf.
27 Interview de Jonas Gahr Støre dans le quotidien Le Temps, datée du 18 août 2010 et intitulée : « Pour la Norvège, la voie bilatérale n’est pas une option réaliste ».
28 L’opposition de gauche (le parti travailliste de Jens Stoltenberg et ses deux alliés, la gauche socialiste [opposée notamment à la prospection pétrolière en mer de Barents] et le parti centriste) a remporté ces législatives face à la coalition de centre droit du premier ministre Kjell Magne Bondevik. Cette formation regroupe les démocrates-chrétiens, les conservateurs et les libéraux.
29 Source : http://www.imf.org.
30 Voir : http://www.ocde.org.
31 Déclaration de Jens Stoltenberg, le 21 décembre 2011. Voir le communiqué de presse daté du 21 décembre 2011, disponible en ligne sur le site du gouvernement norvégien sous le titre « Norway Contributes to Safeguarding European Economy » : http://www.regjeringen.no/en/dep/smk/press-center/Press-releases/2011/norway-contributes-to-safeguarding-europ.html?id=667610.
32 Source : http://www.ssb.no.
33 La Norvège a notamment pris part à l’opération Concordia en Macédoine.
34 Liberté de circulation des marchandises, des services, des capitaux et des hommes.
35 Viviane du Castel, La mer de Barents…, p. 21.
36 La collaboration en Arctique est essentiellement représentée par le Conseil arctique (1996). Voir : http://www.baltinfo.org/eu [désormais inaccessible].
37 La « dimension nordique » s’étend aux régions de la Baltique, de l’Arctique et de la Russie occidentale. Son but est de trouver des solutions aux défis spécifiques à ces régions et d’augmenter la collaboration des États européens. Les secteurs de coopération sont essentiellement l’environnement, la sécurité nucléaire, l’énergie, l’oblast de Kaliningrad (Russie), les infrastructures, l’économie, le développement social, etc.
38 Viviane du Castel, La mer de Barents…, p. 22.
39 Jérôme Vanachter, « Finland and the “Nordic Dimension Initiative” », in Annuaire français de relations internationales, Bruxelles, Bruylant, 2002, vol. III, p. 490.
40 Ibid. (nous traduisons).
41 Viviane du Castel, La mer de Barents…, p. 22.
42 Du type de celui qu’a connu l’Arabie Saoudite. Ibid.
43 Accord entériné par la signature, par la Norvège et la Russie, le 15 septembre 2010, du traité de Délimitation maritime et de Coopération en mer de Barents et dans l’océan Arctique. Voir à ce sujet, sur le site de l’ambassade royale de Norvège à Paris, la page intitulée « Signature du traité de Délimitation maritime et de Coopération en mer de Barents et dans l’océan Arctique » : http://www.norvege.no/News_and_events/policy/Signature-dun-traite-entre-la-Norvege-et-la-Russie/.
Auteur
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Viviane du Castel
Institut supérieur européen de gestion
Née en 1965, Viviane du Castel est docteur en sciences politiques et analyste géopolitique, directrice pédagogique, enseignante-chercheuse à l’ISEG (Institut supérieur européen de gestion) et directrice de collections aux éditions L’Harmattan. Ses principaux travaux récents sont : « Groenland, vers une indépendance géostratégique ? », Cahier de recherche ISERAM, mars 2012 (en ligne à l’adresse suivante : http://www.iseg.fr/documents/working-papers/groenland-vers-une-independance-geostratégique-viviane-du-castel-2012.pdf [désormais inaccessible]) ; L’intelligence économique et stratégique : cinq scenarii à l’horizon 2015, Paris, ACFCI, novembre 2011 ; Le gaz, enjeu géoéconomique du XXIe siècle, Paris, L’Harmattan, 2011 ; Le Grand Nord : un nouvel enjeu très courtisé – L’exemple de la mer de Barents, Paris, L’Harmattan, 2010.
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