La Norvège d’avant le pétrole
p. 13-19
Résumés
Exploités depuis la fin des années 1960, les hydrocarbures ont assurément profité à la Norvège. Pour autant, ils ne constituent pas le fondement de sa prospérité, ce que permet de comprendre une rapide évocation du passé. Défavorisés par la géographie et malmenés par l’histoire, les Norvégiens ont fait front. Après de longs siècles de servitude, ils ont su se libérer des hégémonies étrangères et, accédant à l’indépendance (1905), se doter d’un régime démocratique exemplaire. Dans le même temps, s’ajoutant aux ressources de la mer, pêche et fret maritime, l’hydroélectricité leur a permis de développer une puissante industrie chimique puis métallurgique. Et c’est ainsi qu’en 1970, la Norvège figurait déjà parmi les dix premiers pays du monde pour le PIB (produit intérieur brut) par habitant. La manne pétrolière a encore amélioré cette situation, et en créant un fonds souverain, interdit de surcroît aux entreprises irrespectueuses des Droits de l’homme, le royaume de Norvège montre bien qu’il entend rester maître de sa gestion et ne pas déroger à ses principes.
Norway has benefited from its hydrocarbon resources since the end of the 1960s. A rapid glimpse on Norwegian history proves that this is however not the basis of its prosperity. Disadvantaged by its geography and, for a long time, given a rough ride by history, Norway has known how to resist. After centuries of subjection, the Norwegians managed to free themselves from foreign domination in 1905, and thereafter developed a model democracy. During the same period, and in addition to resources of the sea–fisheries and maritime freight–, Norway’s hydroelectric resources made possible an important chemical and metal industry. These factors contributed to Norway being among the ten richest countries in the world in terms of GNP per capita already by 1970. The oil bonanza has improved this situation even further, and by establishing a sovereign fund that furthermore bans companies which do not respect human rights, the Kingdom of Norway shows that it intends to stay in charge of its own resources and follow its own principles.
Texte intégral
1En préambule à ce colloque voué par nature aux récentes décennies pétrolières, peut-être n’est-il pas inutile d’évoquer quelques traits marquants d’un pays dont la France n’a trop souvent qu’une connaissance parcellaire et entachée d’idées préconçues.
2À considérer l’état présent de la Norvège, sans doute remarquera-t-on d’abord que ni l’histoire ni la géographie ne permettaient de penser que le royaume se développerait sous des auspices spécialement favorables. Situé à l’ingrate périphérie septentrionale de l’Europe, le territoire est vaste (les deux tiers de la France avec l’archipel du Svalbard), le climat plutôt rude en dépit du Gulf Stream et la population faible (moins de cinq millions d’habitants). Pour l’essentiel, le paysage se compose de reliefs élevés et si la forêt prospère, seules 3 % des terres ont pu être dévolues à l’agriculture. De ce fait, au gré des espaces disponibles, essentiellement les vallées, le peuplement est discontinu à l’intérieur du pays et ne se densifie que dans les régions côtières. Il est vrai que la nature norvégienne, c’est également la mer, une mer qui, sachant offrir des compensations, a une influence bénéfique, en premier lieu sur les températures. De plus, grâce aux fjords, qui permettent de pénétrer au cœur de régions longtemps inaccessibles par la route, grâce aussi au chenal naturel qui longe la côte ouest jusqu’au nord, elle est un irremplaçable moyen de communication. Enfin, ouvrant le pays sur l’extérieur, la mer s’est avérée d’une importance fondamentale pour l’économie nationale. Inaugurée par les Vikings, la vocation maritime s’est affirmée plus tard avec la création d’une flotte de commerce devenue peu à peu une des premières du monde, tandis que la pêche remplissait sa traditionnelle fonction nourricière tout en se permettant très tôt d’exporter et que, beaucoup plus récemment, les plates-formes pétrolières s’arrimaient au socle continental.
3Pour autant, la Norvège est longtemps restée l’un des pays les plus pauvres d’Europe et, par surcroît de malheur, a vécu de longs siècles dans la sujétion politique et culturelle. Car si, christianisé au XIe siècle, le royaume tint ensuite une place tout à fait honorable dans l’Occident chrétien, son déclin s’amorça dès le XIVe siècle pour le plus grand profit de son voisin du sud. À telle enseigne qu’au début du XVIe, le pays fut ravalé au rang de province danoise, une situation qui se prolongea jusqu’en 1814. Et c’est ainsi que, dirigée depuis Copenhague, la Norvège officielle fut complètement « danisée » pendant plus de quatre siècles jusqu’à perdre sa langue qui ne devait plus subsister que dans les campagnes sous des formes dialectales.
4Là-dessus, en 1814, à l’issue des guerres napoléoniennes, la Norvège fut enlevée au Danemark pour être cédée à la Suède de Bernadotte. Néanmoins, le pays réussit entre-temps à se doter d’une constitution et, à défaut d’être indépendant, c’est en nation autonome que le pays aborda le XIXe siècle. Cependant, nombreux furent ceux, paysans et intellectuels libéraux, qui, en même temps qu’ils réclamaient l’instauration d’un véritable régime parlementaire, combattirent une « union personnelle » trop favorable à la Suède, deux revendications qui furent finalement satisfaites en 1884 et 1905. Parallèlement, c’est tout le problème de l’identité norvégienne qui fut soulevé. Dès la fin des années 1830, le mouvement dit du « romantisme national » s’efforça de puiser dans le passé et les traditions paysannes pour jeter les bases d’une véritable « norvégianité » qui se traduisit notamment par la création d’un idiome nouveau issu des dialectes restés proches de la langue primitive. Maintenant appelé néo-norvégien, il est devenu deuxième langue officielle et est utilisé au même titre que son rival d’origine danoise.
5Il faut néanmoins souligner qu’à la fin du XIXe siècle, la Norvège renaissante n’était encore entrée qu’à pas comptés dans l’ère industrielle et que, le pays ne pouvant nourrir tous ses habitants, il en résulta une émigration massive, principalement à destination des États-Unis. En fait, s’il fallait fixer une date au basculement de la Norvège dans la modernité, c’est l’année 1905 qu’il conviendrait de retenir, d’abord parce qu’à l’issue d’un référendum le pays décida alors de se séparer de la Suède pour devenir totalement indépendant. Ensuite, c’est à cette même époque que la mise en valeur des chutes d’eau – elles abondent dans ce pays – permit la production d’une hydroélectricité bon marché qui devait donner naissance à une industrie chimique et électrométallurgique dont la Norvège allait tirer ultérieurement une bonne partie de sa prospérité. Cette nouvelle donne économique n’alla pas sans modifier les structures de la société et notamment entraîner la naissance d’un important mouvement ouvrier à la fois syndical et politique qui, après quelques velléités révolutionnaires, se rallia à la social-démocratie dans les années 1930. Pour ce qui est de la politique internationale, la Norvège, très tôt convertie au principe de neutralité, parvint à rester à l’écart de la Première Guerre mondiale mais, envahie en avril 1940 et occupée jusqu’en 1945, fut entraînée dans la Seconde. Ainsi s’explique que, le principe de sécurité l’emportant, elle ait ensuite choisi d’adhérer à l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord). Pour autant, elle refusa dès le début de rejoindre l’Europe institutionnelle, ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas d’évoluer en phase avec celle-ci.
6À l’issue des Trente Glorieuses, avant même que ne commence l’ère du pétrole, la Norvège avait atteint un niveau de vie élevé. Car il serait faux de croire, comme on l’imagine parfois, que les hydrocarbures, ce cadeau tombé du ciel et jailli des profondeurs, avaient soudainement enrichi un pays qui végétait jusqu’alors dans les brumes boréales. En fait, à la fin des années 1960, l’économie norvégienne était florissante. Alors qu’en 1920 la Norvège était toujours à la traîne de l’Europe occidentale, elle figurait en 1970 parmi les dix premiers pays du monde pour le PNB (produit national brut) par habitant et, en 1976, alors que le pétrole ne jouait encore qu’un rôle restreint, elle avait rejoint le peloton de tête derrière la Suède et la Suisse (voir aussi l’article de Jean-François Battail dans le présent volume).
7Ces résultats n’avaient pas été obtenus sans mal et les Norvégiens éprouvent un légitime sentiment de fierté d’avoir réussi à surmonter au fil des siècles les obstacles que dresse une nature rétive et inhospitalière. Mais, dans le même temps, cette nature, les Norvégiens y sont viscéralement attachés. De l’époque où ils devaient l’affronter quasi à mains nues, ils ont conservé une incomparable familiarité avec les éléments, l’amour des grands espaces, le culte de l’effort physique ainsi que le goût de la robinsonnade matérialisé par ces chalets où, le temps d’un week-end, le citadin se plaît à mener une existence primitive avant de retrouver le confort de sa demeure principale (voir également l’article de Nathalie Blanc-Noël dans le présent volume).
8Considérant la nature comme un bien précieux entre tous, les habitants du royaume y veillent jalousement et la perspective de se voir envahis par des étrangers ou, pis encore, par des multinationales qui viendraient polluer leur air et souiller leurs fjords, a sans doute dissuadé bon nombre d’électeurs de vouloir rejoindre l’Union européenne. Au demeurant, on ne peut manquer de remarquer que l’industrialisation du début du siècle s’est faite sans entraîner la création de zones urbaines tentaculaires à l’image de celles que l’on a pu voir en France ou en Angleterre. Les usines comme celle d’Aardal, au fond du Sognefjord, sont installées en pleine nature, au plus près des chutes d’eau, leurs sources d’énergie. C’est ainsi qu’on a pu qualifier la société norvégienne de « société industrialisée dans un paysage non industrialisé »1. De tout ceci il ressort – on l’aura compris – que les Norvégiens portent à l’écologie un intérêt de tous les instants, et les problèmes de fond posés dans ce domaine par le développement de l’industrie pétrolière seront naturellement évoqués au cours des interventions à venir (voir notamment les articles d’Antoine Jacob et de Hans Christian Bugge).
9Cet amour de la nature s’accompagne d’un patriotisme qui s’affiche avec un enthousiasme décomplexé en Norvège aussi bien qu’à l’étranger. Dans toutes les villes du royaume, et spécialement à Oslo devant la famille royale, le 17 mai, jour de la fête nationale, voit les enfants des écoles et représentants d’associations diverses défiler avec une exubérance très méridionale. À quoi s’ajoute qu’il n’est pas de maison ou de chalet qui n’ait son mât et son drapeau, sans compter les touristes qui, jusque dans les plus lointaines contrées, ne manquent jamais d’arborer tout signe distinctif susceptible de faire reconnaître leur spécificité.
10Si les Norvégiens affirment ainsi leur attachement à la mère patrie, c’est assurément parce qu’ils gardent le souvenir de ces temps encore assez proches où, dans la dépendance de leurs voisins scandinaves, ils n’étaient pas maîtres de leur destinée. Sans compter le traumatisme qu’ont ensuite représenté l’invasion puis l’occupation allemandes. La germanophobie est restée très longtemps vivace et a incontestablement joué son rôle dans le rejet de l’Europe lors des référendums de 1970 et 1994.
11Avec quelques inévitables ajustements, le modèle de société est celui qui, à peu près en même temps que les modèles danois et suédois, a vu le jour en 1935, lorsque le parti travailliste a accédé pour la première fois au pouvoir. C’est ce fameux « socialisme scandinave » vers lequel la France d’après 1968 tournait ses regards dans l’espoir d’y trouver une solution à ses problèmes. Le principe de base est de laisser les entreprises travailler librement sous réserve que le profit puisse être régulièrement redistribué et les conditions de travail définies avec soin lors de négociations biennales ou triennales entre la confédération syndicale et le patronat. L’État, lui, n’intervient que dans un deuxième temps, essentiellement par le biais des impôts, pour mettre en place cette « société du bien-être » parfois résumée par la formule « Du berceau à la tombe ». Et il est vrai qu’au fil des ans, les gouvernants, qu’ils soient d’ailleurs travaillistes ou conservateurs, ont su préserver un type de société apaisée et enviable à plus d’un titre. Cependant, si le système fait bénéficier chacun de sa sollicitude, il est moins généreux qu’on ne le pense habituellement et, notamment pour ce qui est du remboursement des frais médicaux ou des prêts d’études, il exige une participation individuelle qui, dans d’autres pays, en effraierait plus d’un.
12Politiquement, la Norvège est une monarchie constitutionnelle. Le roi, d’ailleurs très populaire, n’ayant d’autre fonction que d’en être le symbole et le garant, c’est le parlement, le Storting, et son émanation, le gouvernement, qui exercent la réalité du pouvoir. Dans cette « démocratie au millimètre », les députés sont toujours élus à la proportionnelle la plus rigoureuse, un système qui n’a jamais eu l’heur d’enthousiasmer nos dirigeants. Au demeurant, il apparaît de toute évidence que les pratiques politiques française et norvégienne plongent leurs racines dans une histoire et des traditions bien différentes. Les Norvégiens ont une longue habitude de la démocratie de proximité. Certes, jusqu’en 1814, le pays connut le régime de la monarchie absolue danoise, mais la très grande majorité de la population vivait dans des bygd, des « villages » plus ou moins isolés où l’autorité de Copenhague ne se faisait que modérément sentir. Or, contrairement à son homologue danois, le paysan norvégien n’a jamais connu la condition serve, il est toujours resté propriétaire et maître chez lui. Déjà, au XVIIIe siècle, Ludvig Holberg, le célèbre dramaturge, pouvait écrire : « Le paysan norvégien de franc-alleu est un noble en miniature »2. On y ajoutera volontiers le dicton bien connu : « Le Norvégien aime la loi qu’il a faite lui-même » et – pourquoi pas ? – l’instruction no 2 des troupes allemandes d’occupation : « Le Norvégien refuse toute forme de contrainte et de soumission, alors évite de commander et ne crie pas »3.
13Ici, il y a lieu d’ouvrir une parenthèse pour souligner que plusieurs récits de voyageurs français en Norvège soulignent cette caractéristique en l’assortissant aussi de commentaires sur le rôle de la femme, l’égalité des sexes dans l’exécution des tâches et, partant, l’absence de tout rapport de séduction. Ainsi Paul Bureau écrit-il en 1905, dans Le paysan des fjords de Norvège :
La femme a la même aptitude à remplir des emplois ou se livrer à des exercices réservés ailleurs aux hommes, le tout accentué par le mépris souverain de tout ce qui, dans la toilette ou l’attitude, pourrait être considéré comme un moyen de plaire à un jeune homme4.
À cet égard, on est tenté d’évoquer le plaisant roman de Maurice Bedel, Jérôme, 60° latitude Nord, Prix Goncourt 1927, où le héros, recourant aux codes de la galanterie française, échoue dans sa conquête amoureuse. Mais, au-delà, sans doute cette vision de la femme n’a-t-elle pas été sans favoriser sa promotion, une cause dont la Norvège a très tôt été à l’avant-garde. Il suffit de rappeler que dès 1913, elle a accordé le droit de vote aux femmes et que, depuis, la parité a trouvé en elle la plus résolue des championnes.
14Quoi qu’il en soit, lorsque la Constitution libérale de 1814 leur permit de s’exprimer politiquement et qu’en 1830 ils obtinrent la majorité au parlement, les paysans traduisirent dans les textes cette liberté dont ils avaient joui traditionnellement. Dès 1837 fut votée la loi sur l’autonomie communale dont les grands principes sont toujours en vigueur. De nos jours encore, l’observateur français ne laisse pas d’être étonné par l’ampleur des compétences assignées à la commune, laquelle, en contrepartie, touche une part non négligeable de l’impôt sur le revenu. Cette forme de pouvoir décentralisé a donné d’excellents résultats. C’est un des creusets de la démocratie norvégienne où le citoyen n’est jamais très éloigné des centres de décision. Ainsi s’explique que les Norvégiens refusent la hiérarchie fondée sur le seul principe d’autorité. Ils n’ont aucune déférence particulière pour ceux qui les dirigent et combattent toute forme d’opacité et d’arbitraire, ce qu’attestent notamment la multiplication des médiateurs, le libre accès à tous les documents administratifs ou la publication annuelle d’un livre communal où, avec leurs revenus déclarés et l’état de leur patrimoine, sont recensés tous les contribuables. Au total, le gouvernant n’est pas d’une essence supérieure, il se doit tout simplement de remplir la tâche pour laquelle on l’a élu en fonction de ses compétences supposées et, qu’il soit ministre, maire ou tout autre hiérarque, la liberté de ton est de rigueur.
15Du reste, s’il est un mot que la société norvégienne récuse, c’est bien celui d’élite. Et le système scolaire en est une parfaite illustration, un système qui proclame haut et fort sa volonté de bannir toute forme de concurrence et de sélection. L’École doit avant tout permettre à l’individu d’assurer les fonctions qu’il lui reviendra d’exercer, suivant des aptitudes qui ne sont en aucun cas supérieures ou inférieures à celles des autres, mais différentes. Néanmoins, on ne saurait nier que l’admission dans les universités ou les grandes écoles peut, suivant les disciplines, faire l’objet de filtrages très rigoureux. Cette école égalisatrice a été largement façonnée par le parti travailliste, mais elle se rattache aussi à une tradition plus ancienne d’enseignement populaire dont l’origine est à chercher soit dans les réseaux de l’Église basse, souvent proches des milieux piétistes, soit dans les hautes écoles populaires (Folkehøyskoler) fondées par le Danois Grundtvig, qui prônait les vertus d’un christianisme ancré sur terre et vantait les mérites de la démocratie. Quoi qu’il en soit, la mystique de l’enseignement est omniprésente et demeure l’un des piliers du système.
16Toutefois, dans cette démocratie de proximité, tout n’est pas nécessairement idéal. Le regard de l’autre peut se faire très contraignant et empêcher l’individu de se singulariser, de se distinguer de la masse. En quel cas, l’égalitarisme est bien là, mais il devient synonyme de nivellement. C’est ce qu’illustre talentueusement le célèbre roman d’Aksel Sandemose daté de 1933, En flyktning krysser sitt spor [Un fugitif retrouve sa trace]. L’auteur nous y décrit une société repliée sur elle-même qui ne ménage aucun effort pour empêcher les siens de sortir du troupeau et qui a décrété les dix commandements de la loi de Jante parmi lesquels on peut retenir : « Tu ne croiras être plus que nous » et « Tu ne t’imagineras pas être meilleur que nous »5.
17Ces contraintes exercées par le groupe peuvent s’imposer un peu partout, notamment dans les régions de l’Ouest fortement marquées par le piétisme. Mais d’aucuns ont parfois été tentés d’aller au-delà en affirmant que la Norvège tout entière, ce pays de grande liberté, veillait un peu trop scrupuleusement à ce que ses habitants ne s’égarent pas sur des chemins de traverse. Le Français qui arrivait dans la Norvège des années 1950-1960 ne tardait pas à se rendre compte qu’à vouloir reprendre ses petites habitudes ou se livrer à quelque menu excès, il risquait la ruine ou l’ennui. Mieux valait alors ni boire ni fumer ni acquérir de voiture, ni même vouloir se livrer à quelque achat après 17 heures. Et ni la télévision, plus pédagogique que distrayante, ni le cinéma, soumis à une censure vétilleuse, n’étaient vraiment à même de le distraire. Dès lors, il ne lui restait plus qu’à rejoindre dans les grands espaces, enneigés ou pas, les théories de Norvégiens d’une insolente santé qui sacrifiaient aux divinités du sport partout célébrées. De nos jours, les Français étant sans doute moins exclusivement portés sur la Gauloise et le vin rouge, et les Norvégiens s’étant engagés sur la voie de l’émancipation, les différences se sont estompées sans pour autant disparaître.
18Quoi qu’il en soit, il faut savoir gré aux Norvégiens d’être constants dans leur volonté de faire prévaloir une certaine forme d’éthique aussi bien dans leur propre pays que dans leurs rapports avec l’étranger. L’exemple le plus récent, maintes fois souligné à l’extérieur, est leur souci de ne sélectionner pour leur fonds souverain que des entreprises irréprochables dans leur fonctionnement et respectueuses des Droits de l’homme (voir l’article d’Antoine Jacob dans le présent volume). De même, ayant elle-même été colonisée, la Norvège se veut un peu la mauvaise conscience des pays riches et ne manque pas de rappeler qu’elle consacre plus de 1 % de son PNB à l’aide aux pays en voie de développement, une aide d’ailleurs assortie de contrôles rigoureux et de clauses anticorruption.
19En vérité, ce souci de moraliser les rapports internationaux s’inscrit dans une longue tradition. Ainsi faut-il souligner que, depuis le XVIIIe siècle, les pays scandinaves ont tout fait pour rester en dehors des grands conflits armés puis se sont attachés à prôner le règlement des différends par voie diplomatique. À cet égard, la Norvège a été en pointe et si c’est non pas à la Suède mais à la Norvège qu’Alfred Nobel a confié le soin de décerner chaque année le Prix Nobel de la paix, c’est parce que le parlement norvégien, le Storting, a été le premier à voter une résolution préconisant le recours à un arbitrage forcé en cas de conflit. Une résolution dont la mise en application continue naturellement de poser de sérieux problèmes.
20Pour autant, la Norvège n’en suscite pas moins le respect pour son action en faveur d’un monde plus juste et moins tourmenté. Et, à défaut de revendiquer un statut de grande puissance, elle exerce incontestablement une forme de magistère moral que légitime le Prix Nobel. Conscient de cette situation d’exception et, plus généralement, de la réussite du royaume, le citoyen norvégien sait s’en prévaloir et s’il arrive à l’étranger de parfois déceler un léger complexe de supériorité, son interlocuteur saura lui répondre. Il lui expliquera que son pays a su accéder à l’indépendance sans effusion de sang, se doter d’une exemplaire démocratie, assurer la justice sociale, s’enrichir malgré un environnement ingrat, préserver un cadre de vie exceptionnel et se faire le champion d’un ordre international moins injuste. À quoi, mauvais esprit, il pourra ajouter une question : « Et vous, la grande puissance, où en êtes-vous ? ».
Notes de bas de page
1 Éric Eydoux, « De la Norvège et des Norvégiens, culture et traditions », in Passions Boréales : regards français sur la Norvège, Éric Eydoux (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2000, p. 101.
2 Éric Eydoux, Histoire de la littérature norvégienne, Caen, Presses universitaires de Caen, 2007, p. 113.
3 Archives personnelles de l’auteur.
4 Paul Bureau, Le paysan des fjords de Norvège : étude de science sociale, Paris, Bureaux de la Science sociale, 1905, p. 76.
5 Aksel Sandemose, Un fugitif retrouve sa trace, in Écrivains de Norvège, Bente Christensen et Éric Eydoux (éd.), Thaon, Amiot-Lenganey, 1991, p. 225.
Auteur
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Éric Eydoux
Université de Caen Basse-Normandie
Né en 1940, Éric Eydoux est maître de conférences honoraire au Département d’études nordiques de l’université de Caen Basse-Normandie. Conseiller culturel à Oslo (1976-1980), cofondateur et directeur (1983-2004) de l’OFNEC (Office franco-norvégien d’échanges et de coopération) puis du festival « Les Boréales » de Normandie (1992-1999), il s’est principalement intéressé aux littératures et civilisations danoise et norvégienne auxquelles il a consacré de nombreux articles et d’exhaustifs ouvrages dont Les grandes heures du Danemark (Paris, Perrin, 1975) et Histoire de la littérature norvégienne (Caen, Presses universitaires de Caen, 2007). On lui doit aussi une trentaine de traductions, parmi lesquelles des œuvres d’Ibsen, Bjørnson, Borgen, Faldbakken, Stangerup et Wassmo.
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