Préface
p. 7-10
Texte intégral
1Dans ses mémoires politiques Det handler om mennesker [Il s’agit d’êtres humains], publiés en 2001, l’ancien diplomate et ministre norvégien Thorvald Stoltenberg signale une manière de percevoir le monde qui est, selon lui, caractéristique de la singularité de son pays :
Nous sommes un peuple de missionnaires, pour le meilleur et pour le pire. La mentalité de missionnaire est au cœur de notre identité : « La Norvège sauve le monde. Donc la Norvège existe »1.
Certes, la référence implicite à l’énoncé cartésien cogito, ergo sum, « je pense, donc je suis », est humoristique. Toutefois, l’observation de Stoltenberg au sujet de la nature missionnaire de l’identité norvégienne prête à réflexion. L’ambition humanitaire, pacifiste et écologiste de la Norvège se trouve, chez Stoltenberg, symboliquement liée à la question de l’existence, voire de la survie, de cette même nation : pour garantir sa propre existence, la Norvège doit, semble-t-il, sauver le monde.
2Le poids de ce devoir est considérable, surtout pour un petit pays scandinave qui, sous sa forme actuelle, n’existe que depuis un bon siècle. En effet, d’un point de vue géopolitique global, la Norvège n’entre en jeu qu’en 1905, l’année de la dissolution de son union avec la Suède. Il y a sans doute un lien entre cette jeunesse historique de la Norvège, c’est-à-dire son statut assez récent d’État-nation indépendant, et l’obligation qu’elle s’impose d’assumer le rôle de missionnaire politique mondial.
3Dans les ouvrages historiques norvégiens, on parle de gammelnorsk storhetstid, « l’ancienne ère de gloire norvégienne », pour désigner l’époque comprise environ entre 1217 et 1319. Cent ans de grandeur, donc – et ensuite une déroute historique longue de cinq siècles : très affaiblie, d’un côté, par les ravages de la peste au milieu du XIVe siècle, et, de l’autre, par la mainmise de la Ligue hanséatique sur sa vie économique, la Norvège tombe sous tutelle danoise en 1380 et restera un territoire dominé par ce voisin scandinave jusqu’en 1814 où, à la suite des guerres napoléoniennes, le pays entre dans une union politique avec la Suède, union finalement dissoute en 19052.
4Dans ce contexte, l’expression gammelnorsk storhetstid est remarquable : le passé national est ainsi glorifié, en même temps que l’aspect profondément révolu de cette gloire passée est accentué. Norsk storhetstid, « l’ère de gloire norvégienne », aurait, par exemple, suffi comme dénomination. Mais il est visiblement nécessaire de souligner l’ancienneté de cette fabuleuse époque historique. Quand, aujourd’hui, la Norvège exalte ses propres valeurs – des valeurs démocratiques et humanitaires indéniablement honorables –, c’est peut-être aussi parce qu’elle est un pays qui a failli ne pas exister en tant que nation indépendante. De nos jours, l’ambition politique norvégienne en matière d’affaires étrangères est de constituer une forme de corps diplomatique du droit international même, et ainsi de représenter, au niveau mondial, les peuples et les causes qui peinent à faire entendre leurs voix dans le vacarme du « jeu » géopolitique et économique des grandes puissances. Cette ambition – assortie, bien sûr, d’un refus catégorique de céder au « droit » du plus fort – est évidemment liée à la douloureuse expérience historique de la nation norvégienne en tant que telle, nation pendant si longtemps colonisée par ses « frères » scandinaves.
5À part le rôle de missionnaire politique international, les Norvégiens jouent, ces jours-ci, un autre rôle encore, rôle qui n’est pas vraiment fait pour eux, à savoir celui du jeune premier sur le théâtre de l’hédonisme matérialiste, grâce aux énormes richesses que procurent au pays, depuis quarante ans, les gisements de pétrole et de gaz dans la mer du Nord. En tant que protestants historiques assidus, ils ne peuvent pas assumer complètement ce rôle et aller jusqu’au bout de la volupté économique. Les ressources pétrolières et gazières ont certes fait de la Norvège l’un des pays les plus riches au monde. À vrai dire, cette richesse est si grande que la puissance financière norvégienne frôle l’indécence d’un point de vue spirituel. Mais la mauvaise conscience – trait distinctif du « surmoi » luthérien – surgit toujours pour surveiller la bonne gestion de cette gigantesque fortune venue des bas-fonds3.
6En ce sens, la fonction étatique de médiateur international que la Norvège s’octroie, et la politique d’investissements « éthiques » prônée par le fonds pétrolier norvégien – sous le contrôle de l’État –, ainsi que l’aide considérable aux pays en développement, la pensée environnementaliste, et le poids symbolique du Prix Nobel de la paix, bref, toutes ces activités et pratiques caritatives, qui contribuent à l’image de la Norvège en tant que grande puissance humanitaire européenne, tiennent également lieu de rempart contre la vague matérialiste qui va et vient dans le pays depuis quelques décennies. D’un autre côté, ce rempart est bien loin d’être une simple construction idéologique complaisante : tant sur le plan national qu’au niveau international, les ambitions et les œuvres politiques de l’État norvégien sont en effet démocratiquement exemplaires. Pour ces raisons, la Norvège est finalement aussi inimitable qu’indispensable.
7Les actes du colloque international pluridisciplinaire sur « La Norvège et l’or de la mer » – tenu à l’université de Caen Basse-Normandie les 19 et 20 novembre 2010, et organisé par le Département d’études nordiques et l’équipe ERLIS (EA 4254 – Équipe de recherche sur les littératures, les imaginaires et les sociétés) de l’université de Caen, en partenariat avec l’OFNEC (Office franco-norvégien d’échanges et de coopération) et le festival « Les Boréales » – s’interrogent sur les multiples facettes de la Norvège moderne. Ainsi ces actes analysent-ils la société norvégienne des quarante dernières années, depuis les premiers forages dans la mer du Nord au milieu des années 1960 jusqu’à nos jours, et ce, en envisageant aussi bien les aspects politiques et économiques que les perspectives environnementales, sociologiques et culturelles, à la lumière de l’histoire complexe du pays.
8La première partie de l’ouvrage, « Le renouveau norvégien », examine à la fois l’arrière-fond historique sur lequel émerge la puissance économique de la Norvège contemporaine et les possibles effets de cette puissance sur les préoccupations politiques de l’État norvégien : d’abord, Éric Eydoux revisite l’histoire du pays dans son article « La Norvège d’avant le pétrole », afin de faire ressortir les bases de la « société de bien-être » norvégienne actuelle, tout en analysant les caractéristiques culturelles de cette dernière. Ensuite, l’article d’Antoine Jacob, « Norvège. Émergence d’une puissance pétroéthique », se penche sur la question de la gestion « éthique » des ressources financières de la Norvège, et sur ses efforts dans le domaine de l’aide au développement. Dans son texte intitulé « L’énergie, vecteur de retour de la Norvège sur la scène internationale », Viviane du Castel considère finalement les défis géopolitiques et géoéconomiques que devra affronter la Norvège dans les années à venir, notamment dans la relation avec son voisin russe.
9Dans la deuxième partie de l’ouvrage, « L’or de la mer : histoire et impacts environnementaux », seront abordées l’histoire de l’évolution des ressources naturelles en Norvège et la problématique écologique. Dans sa contribution « Gérer au mieux les ressources existantes : le défi norvégien, hier et aujourd’hui », Jean-François Battail retrace l’histoire du combat des Norvégiens avec la rude nature de leur pays et souligne l’importance des différentes prouesses techniques qui ont ouvert la voie à l’exploitation respectueuse des ressources que recèle cette nature. Dans son article intitulé « Stavanger : du hareng au pétrole », Birger Lindanger analyse pour sa part le rôle exemplaire que joue dans la société norvégienne, ancienne et moderne, cette ville portuaire du Sud-Ouest, de la pêche industrielle à l’âge du pétrole. Hans Christian Bugge aborde ensuite, dans « Le pétrole et l’environnement », l’épineux dilemme de la Norvège pétrolière : comment réconcilier la nécessité de l’exploitation des hydrocarbures avec le souci du développement durable ? La dernière contribution de cette partie, « Arne Næss, quelle écologie politique ? » de Nathalie Blanc-Noël, étudie la question de l’environnement à travers l’exemple controversé du plus grand philosophe norvégien du XXe siècle, Arne Næss.
10La section finale du livre, « Conséquences sociales, politiques et culturelles », est ouverte par « L’influence de la manne pétrolière sur la politique scolaire norvégienne », où Sindre Stenersen Hovdenak considère les effets positifs et négatifs de l’immense richesse de la Norvège sur le système éducatif du pays. À la suite de cela, l’article « Hydrocarbures norvégiens, dynamique géopolitique globale et politique européenne » de Helge Hveem analyse l’histoire de la politique pétrolière norvégienne dans le contexte de l’actuelle globalisation. Dans « Chaleur locale, réchauffement global », Kjartan Fløgstad offre finalement une réflexion sur la vie culturelle norvégienne, sur sa littérature « postcoloniale », sur sa position vis-à-vis de l’Europe contemporaine, et sur l’opposition entre le « centre » et la « périphérie » qui traverse son histoire.
11Nous publions en annexe une contribution de dernière minute, « Le Groenland, nouvelle Norvège de l’espace nordique ? » de Damien Degeorges. Celle-ci pose la question de l’éventuelle utilité des expériences norvégiennes – entre autres en ce qui concerne la protection de l’environnement – pour le Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark et potentiel futur producteur important de pétrole et de gaz.
12Nous remercions tous les participants au colloque pour leurs contributions, à la fois variées et concises. Nous sommes particulièrement redevables à Éric Eydoux, pour son aide dans l’organisation de la conférence, et pour son travail de traduction sur la publication du présent volume.
13Pour leur soutien financier au colloque nous exprimons notre vive gratitude à l’ambassade royale de Norvège à Paris, l’OFNEC, le SIU (Senter for Internasjonalisering af høgre Utdanning / Centre pour l’internationalisation de l’enseignement supérieur), l’équipe ERLIS, l’université de Caen Basse-Normandie et l’UFR LVE (Unité de formation et de recherche des langues vivantes étrangères), la ville de Caen et le conseil régional de Basse-Normandie. Nous remercions également le SIU pour son généreux soutien financier à la publication de ces actes du colloque.
Caen, septembre 2012
Notes de bas de page
1 Thorvald Stoltenberg, Det handler om mennesker, Oslo, Gyldendal, 2001, cité d’après Trond Berg Eriksen, Andreas Hompland et Eivind Tjønneland, Et lite land i verden. 1950-2000, Trond Berg Eriksen et Øystein Sørensen (éd.), Oslo, Aschehoug (Norsk idéhistorie ; 6), 2003, chap. « Annerledeslandet », p. 479 (nous traduisons). Sur la Norvège pétrolière et la mauvaise conscience protestante, voir, dans cet ouvrage, la totalité du chapitre évoqué, p. 435-482.
2 Pour une excellente introduction à l’histoire norvégienne, voir Jean-François Battail, Les destinées de la Norvège moderne, 1814-2005, Paris, M. de Maule, 2005.
3 Voir Carsten Jensen, « Nordmannen før og etter oljeboomen », Aftenposten, 5 décembre 1999, p. 14, en ligne à l’adresse suivante : http://eavis.aftenposten.no/aftenposten/78091/archive/demo/?page=14&query=Carsten+Jensen [désormais inaccessible].
Auteur
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Christian Bank Pedersen
Université de Caen Basse-Normandie
Né en 1969, Christian Bank Pedersen est docteur en littérature de l’université d’Aarhus et maître de conférences au Département d’études nordiques de l’université de Caen Basse-Normandie (EA 4254 – Équipe de recherche sur les littératures, les imaginaires et les sociétés). Ses travaux portent principalement sur la littérature de langue allemande de la première moitié du XXe siècle et sur la littérature danoise, de 1800 à nos jours. Il a publié Formens erindringer. Om Thomas Manns “Der Tod in Venedig” (Aarhus, Éditions Klim, 2001), Le suicide de Don Quichotte. Récits de Franz Kafka (Berne, P. Lang, 2009) et des articles sur, entre autres, Denis Diderot, Steen Steensen Blicher, Herman Bang, Jens Christian Grøndahl et Georg Brandes.
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