Les Français en Normandie après 1204
The French in Normandy after 1204
p. 245-261
Résumés
Dès le moment de la fondation du duché de Normandie, les Normands ont eu une relation ambivalente avec la Francia et les Français. On remarque que les Normands qui s’installèrent en Angleterre après 1066 et en Méditerranée ne sont souvent pas différenciés des autres « Français ». De nombreux lignages aristocratiques ont possédé des terres des deux côtés de la frontière franco-normande, alors que des seigneurs français ont obtenu des terres en Normandie pendant toute la période ducale. Or, à bien des égards, l’identité normande se réalise et s’exprime en opposition avec les Français. Cet article examine comment la société normande a réagi à l’arrivée en Normandie après 1204 de plusieurs courtisans, administrateurs et chevaliers français. Il se fonde principalement sur l’étude des chartes données par les Français au sujet de leurs possessions normandes. Il cherche à donner une vision globale des activités, des réseaux et des pouvoirs des émigrés français en Normandie au début du XIIIe siècle, et à établir si l’annaliste de Jumièges avait raison de dire qu’après 1204 « le pays fut dépouillé d’honneurs et de biens, car d’innombrables présents furent donnés aux Français ».
From the foundation of the duchy of Normandy onwards, the Normans had an ambivalent relationship with Francia and the French or Franks. Both in England after 1066 and in the Mediterranean the Normans were often not distinguished from other ‘French’. Many aristocratic lineages held lands on both sides of the Franco-Norman frontier, and throughout the ducal period French lords were granted lands in Normandy. Yet in many ways Norman identity was formed and expressed in opposition to the French. This article examines how Norman society responded to the influx of numerous French courtiers, administrators and warriors into the duchy after 1204, ranging from magnates to humble knights and sergeants. It draws in particular upon the charters issued by the French newcomers concerning their Norman acquisitions. It offers a global view of the activities, networks and powers of French immigrants to Normandy in the opening decades of Capetian rule, and assesses whether the Jumièges annalist was correct to claim that after 1204 ‘the land was despoiled of honours and riches, for many gifts were bestowed upon the French’.
Remerciements
Je remercie Anne Davies et Pierre Bauduin pour leurs corrections attentives de mon pauvre français.
Texte intégral
Les monastères donnèrent la tenserie au roi des Français, de sorte que chacun paya autant que pouvait être extorqué de lui, et le pays fut dépouillé d’honneurs et de biens, car d’innombrables cadeaux furent donnés aux Français2.
1Ainsi l’annaliste de l’abbaye de Jumièges déplora-t-il le pillage de la Normandie par Philippe Auguste et ses partisans en 1204. Sa remarque ressemble de façon saisissante aux plaintes des chroniqueurs anglais contre les conquérants normands qui envahirent l’Angleterre en 10663. Pourtant ces deux conquêtes – celle par les Normands en 1066 et celle des Normands en 1204 – sont apparemment très différentes l’une de l’autre. En Angleterre après la conquête normande, presque toute la haute aristocratie du pays et le clergé supérieur furent remplacés, ainsi qu’une grande partie des propriétaires plus humbles. Il y eut plusieurs révoltes importantes, et les envahisseurs laissèrent leur empreinte profonde sur la loi, la langue, les institutions temporelles et ecclésiastiques, le paysage, et l’architecture4. Par contraste, l’assujettissement de la Normandie par les Français eut beaucoup moins de conséquences. Le roi de France permit aux propriétaires de garder leurs biens en Normandie, à condition qu’ils renoncent à leurs possessions outre-Manche. Les actes de révolte de la part des Normands furent très rares. Il est vrai que Philippe Auguste réorganisa les bailliages normands, changea la monnaie, abolit l’office de sénéchal ducal et modifia souvent l’architecture des châteaux, qu’il annexa au domaine royal en y ajoutant des tours rondes nommées également « tours philippiennes ». En revanche, la coutume, la langue, et maintes institutions de Normandie subirent très peu de changements à partir de 12045.
2Néanmoins, à la suite de l’annexion capétienne de la Normandie, de nombreux courtisans, administrateurs, guerriers et ecclésiastiques franchirent la frontière pour s’établir en Normandie. Quel fut l’impact de cette immigration sur la société et la culture du duché ? Plusieurs historiens, dont Léopold Delisle, Joseph Strayer, Lucien Musset et John Baldwin6, ont examiné le rôle de certains puissants Français dans le gouvernement normand au XIIIe siècle. Cet article développe ces recherches antérieures. Il examine l’introduction des Français dans l’aristocratie du duché, en utilisant les chartes de ces immigrés concernant leurs acquisitions normandes, aussi bien que les documents de l’administration capétienne.
3Cette contribution considère d’abord le rôle des Franci en Normandie avant 1204. Ensuite, elle établit la nature de l’immigration à laquelle le duché dut faire face, à partir de 1204, et évoque les motifs, les activités et les acquisitions des immigrants français pendant les premières décennies du régime capétien. Elle offre une esquisse des activités, des réseaux et des pouvoirs dont jouissaient les Français au cours des premières années de la domination capétienne en Normandie. Elle tente ainsi d’estimer si le réquisitoire dressé par l’annaliste de Jumièges à l’encontre des Français était justifié.
Les Français dans la Normandie ducale
4Pendant l’époque ducale, les Normands avaient eu des rapports équivoques avec les Français et la France. À bien des égards, l’identité normande fut formée, renforcée et exprimée en opposition aux Francs et à la Francia, surtout au cours des guerres innombrables qui opposèrent les chefs et les nobles normands aux rois de France et aux guerriers dits « français », entre les invasions scandinaves de la Neustrie et les triomphes de Philippe Auguste. La dichotomie entre Franci et Normanni devint une banalité dans les descriptions de l’histoire normande à partir de Dudon de Saint-Quentin, et ce contraste ne cessa de s’accroître : le troubadour Guillaume IX d’Aquitaine chanta qu’il n’avait jamais laissé entrer « ni Normands ni Français » (Norman ni Frances) dans sa maison7. Selon Wace, « Les Français veulent toujours déshériter les Normands »8.
5Cependant, pendant la première phase de l’histoire normande, la distinction entre les Normands et leurs voisins francs ne fut pas toujours très nette9. Dans un conte célèbre de Dudon, Rollon rêva de voir les oiseaux de maintes espèces tremper leurs ailes dans la même fontaine, symbole de l’unification de ses sujets par le baptême. Chose rare pour une histoire médiévale de l’origine d’un peuple, le récit de Dudon reconnaît l’hétérogénéité des habitants de la Normandie, qui descendaient de Scandinaves, de Francs, de Bretons, etc10. Pour les Byzantins, les Normands établis dans le sud de l’Italie furent quelquefois des Phrangoi (Φραγγοι)11. Pour les chroniqueurs anglo-saxons ou les créateurs de la Tapisserie de Bayeux, les envahisseurs de l’Angleterre en 1066 furent « français » (Frencyscan, Franci)12. Pour les chroniqueurs gallois du XIIe siècle, les seigneurs de la Marche de Galles furent des Ffrainc ou des Saesson, jamais des Normands13. De plus, maints lignages aristocratiques acquirent des terres des deux côtés de la frontière franco-normande, de sorte que leurs membres appartenaient à la fois aux communautés politiques de la Normandie et de la « France »14. Jusqu’au milieu du XIIe siècle, il y avait beaucoup de mariages entre les Normands et leurs voisins français15. En somme, la distinction entre les Normands et les Français n’était pas si claire que les sources normandes voulaient le prétendre. Certains Franci, que l’annaliste de Jumièges dénonça en 1204, auraient eu des liens bien établis avec le duché.
6Avant 1204, la Normandie avait reçu beaucoup d’immigrés français. Selon les Gestes des archevêques de Rouen, pendant le règne du duc Richard Ier, l’archevêque Hugues (942-989), un ancien moine de Saint-Denis, aliéna le manoir de Tosny du domaine de son Église à son frère Raoul de Cavalcamp. De ce fait, il installa en Normandie le célèbre lignage de Tosny ou de Conches16. Comme l’a remarqué David Bates, ce n’est que bien plus tard que les Tosny ont été considérés comme un lignage d’origine scandinave17. L’origine de certaines propriétés des Français en Normandie a été perdue dans la nuit des temps. On peut citer, par exemple, Ailly près de Gaillon, tenu durant les premières années du XIe siècle par Roger, évêque de Beauvais, ou Hacqueville dans le Vexin normand, qui fut aux mains d’Évrard, seigneur de Breteuil-en-Beauvaisis, cent ans plus tard, sans que l’on sache comment18. Quelquefois, pourtant, on sait comment certains Français ont acquis des terres en Normandie. En effet, selon Wace et Robert de Torigni, le duc Richard II donna Chambois (près d’Argentan) et Elbeuf-sur-Seine au comte du Vexin, en récompense à son aide apportée dans les luttes au sein du royaume de France vers 102419. Il est sûr que ces domaines passèrent par héritage des comtes du Vexin à deux autres familles comtales françaises. Ainsi, les comtes de Meulan retinrent Elbeuf parmi leurs nombreux biens normands jusqu’au début du XIIIe siècle, alors que les comtes de Vermandois reçurent Chambois, que l’héritière, la comtesse Aliénor de Saint-Quentin, échangea avec Jean sans Terre en 120020. Même si nous ne connaissons qu’un petit nombre d’immigrés français, il est probable que les ducs et les barons franco-normands octroyèrent certains de leurs biens à leurs alliés ou à des aventuriers tout au long de l’époque ducale. D’autres obtinrent des biens normands par mariage : par exemple, la famille de Garlande jouait un rôle important à la cour capétienne à partir du règne de Louis le Gros, mais elle entra aussi en possession de la moitié de Marbeuf à titre de dot pour son mariage avec un membre de la famille franco-normande de Trie21.
7Même à l’époque Plantagenêt, quelques Français devinrent seigneurs en Normandie. Henri II octroya la forteresse ducale de Lillebonne à Renaud, futur comte de Dammartin-en-France et de Boulogne, et il accorda à Robert de Poissy des terres en Vexin normand et en Northamptonshire22. Un chevalier du Beauvaisis, Girard de Fournival, fit fortune en Angleterre en servant les fils d’Henri II, et au début du règne de Jean sans Terre il obtint pour son fils Girard la main de l’héritière de Louvetot, dans le pays de Caux23. Pendant la guerre qui faisait rage contre Philippe Auguste en 1203, Jean sans Terre donna une terre confisquée dans le pays de Caux à Simon de Camprémy, neveu de Girard de Fournival et lui aussi du Beauvaisis24. Girard le Jeune et Simon furent sans doute parmi les derniers arrivants français sur les terres normandes avant la victoire capétienne. Par la suite, le roi de France reprit à Girard le Jeune l’héritage cauchois de sa femme et il confisqua aussi les acquisitions normandes de Simon de Camprémy.
Les Français dans la Normandie capétienne
L’acquisition des biens en Normandie par les Français
8Bien avant que ne débute l’annexion du territoire normand par Philippe Auguste, en 1193, l’immigration française dans le duché était déjà traditionnelle. Pourtant, les immigrés qui conservaient leurs terres en France devaient faire face à une incertitude permanente : en effet, pendant les guerres franco-normandes, les ducs saisissaient fréquemment les terres qui appartenaient aux Français dans le royaume anglo-normand. La conquête capétienne établit un contexte vraiment différent. Les Français désormais s’installaient dans le duché en dépit de la dynastie des ducs de Normandie, pour le maîtriser pour le compte du roi de France, l’ennemi héréditaire des ducs.
9Qu’est-ce que les Français purent acquérir en Normandie après 1204 ? En Angleterre après 1066, presque toute la haute aristocratie anglo-danoise ainsi qu’une grande partie des propriétaires plus humbles avaient été spoliées de leurs biens. En revanche, quelques familles continentales (parmi lesquelles on compte les Bigod et les Reviers) profitèrent de cette situation en s’élevant de façon spectaculaire. Certaines autres, notamment les Clare, les Varenne, les Montgommery et les Beaumont, qui étaient déjà puissantes en Normandie, virent leur fortune augmenter de façon substantielle. En revanche, de nombreux aristocrates, qui avaient participé à la conquête de l’Angleterre, ne gagnèrent que de modestes biens. Peut-on comparer le sort des Français en Normandie après 1204 avec celui des Normands en Angleterre sous les rois anglo-normands ?
10Premièrement, il n’y eut aucune expropriation générale des Normands après 1204. Il est vrai que la plupart des principaux lignages du royaume anglo-normand durent abandonner leurs terres normandes, afin de pouvoir conserver leurs biens outre-Manche. Parmi eux, on compte au moins dix familles comtales et des barons puissants tels que les seigneurs de Gournay, de Montbray et de Briouze. Néanmoins, la communauté politique du duché resta en grande partie normande25. Et même si le roi de France ne dédommageait que rarement les Normands qui avaient perdu leurs possessions anglaises, il commença son règne dans le duché en favorisant ses partisans normands. On retrouve parmi ceux-ci des anciens officiers ducaux, comme Richard d’Argences et Guérin de Glapion, ainsi que d’autres rebelles qui s’opposaient aux ducs, tels que Jean de Rouvray et les comtes d’Eu et d’Alençon26. Les Normands restaient donc beaucoup plus puissants en Normandie, après 1204, que les Anglais ne l’étaient en Angleterre, après 1066.
11Joseph Strayer a affirmé que Philippe Auguste et ses successeurs ne distribuèrent qu’à contrecœur leurs gains normands, pour assurer la loyauté de leurs alliés, et qu’ils firent tout ce qui était en leur pouvoir pour récupérer les terres distribuées27. Il est certain que Philippe conserva une grande partie des terres et des droits qui lui échurent : les enquêtes enregistrèrent très souvent les mots « rex habet » à côté des listes d’héritages normands28. Le roi mit aussi du temps à récompenser ses partisans français. Ceux-ci ne reçurent que très peu de dons héréditaires en Normandie avant 1204, et cela malgré l’appropriation capétienne de terres situées au long de la frontière normande avant cette date29. Le roi de France confia la forteresse ducale de Nonancourt à titre provisoire à son cousin le comte de Dreux en 1193 ; ensuite il la transmit à un chevalier chartrain, Nicolas d’Orphin, qui la livra traîtreusement à Richard Cœur de Lion en 1196. Philippe Auguste la récupéra peu après et la rendit momentanément au comte de Dreux30. Il inféoda ensuite Nonancourt à un chevalier du Mantois, Pierre Mauvoisin31. Néanmoins, en 1205, ayant enfin conquis la Normandie, Philippe conféra la même forteresse en fief et hommage lige à un autre de ses cousins, Robert de Courtenay, qui lui-même la transmit à ses héritiers32. On voit que le roi n’accepta de céder à titre permanent cette importante forteresse qu’après l’annexion de tout le duché. Un peu plus vers le nord, le capitaine royal Lambert Cadoc qui aurait défendu le château de Gaillon contre Richard Cœur de Lion en 1196, n’en fut le seigneur à titre viager qu’à partir de 1205, et le roi le lui accorda à titre héréditaire seulement vers 121733. Pendant sa marche victorieuse à travers la basse Normandie au printemps 1204, Philippe Auguste distribua les terres qu’il avait confisquées principalement à l’aristocratie locale34, car s’il avait fait preuve d’une trop grande générosité à l’égard des Français, il aurait pris le risque d’attiser la résistance normande. C’est surtout à partir du siège de Rouen que le roi de France commença à démontrer sa reconnaissance aux Français qui avaient rendu possible sa victoire35.
12Au lendemain de ses victoires, Philippe Auguste ne pouvait ignorer certaines revendications pressantes concernant ses confiscations. Ainsi, en récompense pour son important soutien pendant la conquête de la Normandie, Renaud de Dammartin reçut le riche comté de Mortain, sur lequel son épouse avait des prétentions en tant que petite-fille du roi Étienne de Blois, ainsi que l’honor de Bellencombre36. Le roi de France accéda aussi à quelques autres revendications. En 1177, dans un acte de cupidité éhontée, Henri II avait pris le château d’Ivry au baron franco-normand Galeran d’Ivry ; Philippe Auguste le restitua au fils de Galeran37. Il permit également au jeune comte du Perche de conserver les châteaux de Moulins-la-Marche et de Bonsmoulins, alors que paradoxalement Richard Cœur de Lion avait offert ces châteaux au père du comte afin de solliciter son appui contre Philippe Auguste38. Ce ne fut qu’à la mort inattendue du comte du Perche à la bataille de Lincoln, en 1217, que le roi put finalement récupérer ces deux châteaux stratégiques. En 1203, Guy de la Roche-Guyon revendiqua le château de Beaumont-le-Roger, comme petit-fils du comte de Meulan, mais il dut le rendre peu après à cause de son infidélité39. La plupart des dons royaux ne tinrent néanmoins pas compte de l’histoire antérieure des biens. Lucien Musset a démontré que la baronnie des Tosny formait un seul héritage depuis deux cents ans, mais en 1205 et 1206, elle fut partagée entre plusieurs Français, sans égard pour son histoire antérieure40. De nombreux châteaux et fiefs, qui faisaient partie auparavant du domaine ducal, passèrent entre des mains seigneuriales. Le maréchal royal Henri Clément devint seigneur d’Argentan et Juhel de Mayenne, qui avait hérité de propriétés modestes en Normandie, en comparaison de ses vastes seigneuries dans le Maine et en Bretagne, obtint l’importante forteresse de Pontorson, à la frontière britanno-normande41. Les dons royaux bousculèrent donc la structure féodale traditionnelle de la Normandie42.
L’identité des immigrés français
13Qui étaient ces nouveaux arrivants ? Une liste complète des Français et d’autres non-Normands, qui arrivèrent en Normandie dans le sillage du roi de France, reste à dresser, ainsi qu’un inventaire complet de leurs acquisitions. Cet article discutera donc d’une sélection des dons que les adhérents à la cause de Philippe Auguste et leurs partisans auraient perçus.
14Il va sans dire que la plupart des « immigrés » furent étroitement associés à la cour et aux campagnes militaires du roi de France. Lors de la capitulation de Rouen, Philippe Auguste était accompagné par ses chambellans, Barthelémy de Roye et les deux Gautier (de Nemours), par son grand maréchal, Henri Clément, et par des chevaliers royaux tels que Guillaume de Garlande, Jean de Rouvray et Aubert de Hangest, ainsi que par plusieurs de ses cousins, à savoir Gaucher de Châtillon, Robert de Courtenay et les comtes de Nevers, Auxerre et Joigny. Tous ces personnages, à l’exception des trois derniers, reçurent ensuite des mains du roi des dons généreux en Normandie. Tous également, en dehors du renégat normand Jean de Rouvray, étaient originaires de l’Île-de-France ou des régions avoisinantes, telles que le Vermandois ou le Gâtinais43. Les plus petits bénéficiaires avaient aussi, en général, des liens étroits avec la cour et la familia royale, et venaient presque tous des mêmes régions. Parmi les Français qui arrivèrent en Normandie après 1204, il y avait des courtisans, des hauts barons, des chevaliers royaux et des soldats, des administrateurs, et des ecclésiastiques. Bien sûr, ces groupes se chevauchaient. De plus, le rapport entre leur statut social ou leurs fonctions curiales et l’importance, l’étendue et le site géographique de leurs acquisitions, n’est pas toujours clairement établi. Il faut pourtant faire exception pour les baillis, puisque leurs acquisitions étaient d’habitude situées dans leurs bailliages44, et également pour les châtelains, qui acquéraient souvent des biens à côté des châteaux qu’ils gardaient pour le compte du roi.
15Les administrateurs principaux, c’est-à-dire les baillis, font partie du groupe qui a été le mieux étudié. Ils gouvernaient les nouveaux bailliages constitués par le roi de France pour remplacer les bailliages plus compacts de la Normandie Plantagenêt. À l’exception de Jean de Rouvray, né en pays de Bray, les premiers baillis provenaient tous du domaine capétien ou des régions voisines, en Champagne ou en Picardie45. La plupart d’entre eux s’étaient déjà fait les dents en participant à l’administration du domaine royal, mais leurs nominations aux bailliages normands marquèrent le sommet de leurs carrières. Pourtant, beaucoup de baillis n’établirent pas leurs lignages en Normandie.
16Les courtisans sont également bien connus, grâce à la grande étude de John Baldwin, qui a montré comment le roi comptait fortement sur eux : leurs contemporains croyaient que le roi de France devait ses succès à ces hommes46. La plupart d’entre eux provenaient de la petite aristocratie du domaine royal ou des premières acquisitions de Philippe Auguste : par exemple, Barthelémy de Roye était originaire du Vermandois. Ces deux groupes, c’est-à-dire les baillis et les courtisans, remplissaient une autre fonction, car ils présidaient les assises normandes et l’Échiquier ressuscité, en tant que juges.
17Les châtelains royaux constituent un groupe beaucoup moins étudié, parmi les Français en Normandie. Il faut faire attention, car le mot « castellanus » n’était pas très précis. Le routier Cadoc devint « châtelain de Gaillon », mais il était en réalité le seigneur de ce château, avec toutes les appartenances de la seigneurie ; il ne jouissait pas des mêmes droits dans son autre fonction, celle de bailli de Pont-Audemer47. Jean de Rouvray et Guillaume Poucin, en revanche, s’intitulaient respectivement les « châtelains » d’Arques et de Rouen, mais de fait ils y servaient comme baillis de Caux et du Roumois48. La majorité des autres châtelains ne furent que les connétables des forteresses royales. Ils n’avaient qu’un statut modeste, car ils ne possédaient souvent pas de nom de famille toponymique, ou même tout simplement de nom de famille. Par conséquent, il est souvent difficile d’identifier leurs origines. Toutefois, ceux qu’on peut identifier, sont, eux aussi, originaires de la Francia ou des autres régions qui étaient dans l’orbite capétienne. Parmi eux figurait Hugues de Boutigny, châtelain de Gavray en 1218-1219, dont le nom se réfère à l’un des trois villages de l’Île-de-France du même nom49. Son successeur, Eustache de Cousances, qui en fut châtelain à son tour en 1231, portait apparemment le nom d’un village champenois50. Une charte pour l’abbaye de Foucarmont en 1210 montre que Garsire, châtelain de Mortemer-sur-Eaulne, n’était pas chevalier, et il est fort probable que beaucoup d’autres châtelains n’avaient encore pas atteint ce rang avant leur nomination dans les châteaux royaux51. Cependant, leurs descendants établis en Normandie appartenaient généralement à la classe chevaleresque52.
18En dépit de leurs origines obscures, les châtelains auraient dû être d’une importance primordiale pour la maîtrise du duché. Pendant toute une génération après la prise de Rouen, le nouveau régime devait avoir un fort impératif militaire. À titre d’exemple, même en 1230, alors que le roi Henri III d’Angleterre se trouvait à la frontière britanno-normande, prêt à envahir la Normandie, le chevalier normand Thomas de Gorges appartenait à la garnison d’un château dans le duché, mais livra la forteresse aux soi-disant « ennemis du roi » de France53. Malheureusement, à l’inverse des rémunérations des châtelains sous les Plantagenêts, il y a très peu de mentions de récompenses octroyées aux châtelains des rois de France en Normandie. Le budget capétien de 1202-1203, dressé en pleine guerre, pendant l’assujettissement de la Normandie, fournit quelques preuves des avantages perçus par les châtelains capétiens dans le duché54. Par contraste, après la chute de Rouen, on ne trouve que des mentions aléatoires des récompenses versées aux châtelains. Quelquefois, ils recevaient un petit fief héréditaire en Normandie. Pendant la guerre de 1230, Simon le Cornu, châtelain de Falaise, reçut les terres confisquées à un chevalier normand, Enguerrand de Saint-Philbert, qu’on soupçonnait de collaboration avec les ennemis du roi. La veuve d’Enguerrand évalua plus tard ces terres à 31 livres 8 sous tournois par an55. Un certain Garcie, qui tenait un fief dans la châtellenie de Pacy-sur-Eure vers 1220, fut vraisemblablement le châtelain de cette forteresse qui reçut un versement modeste sur les recettes royales en 123456. Il faut peut-être l’identifier avec « Garsilius », un combattant de l’armée capétienne dans l’Évrecin en 1202, avec « Pierre Garcie », auquel Philippe Auguste octroya deux fiefs près de Gournay, et avec « Garsirius », châtelain de Mortemer-sur-Eaulne en 1210, dont on a déjà fait mention57. Peut-être voit-on ici un sergent loyal, d’origine méridionale ou ibérique, qui accumula petit à petit un ensemble de fiefs, grâce à sa position en tant que connétable royal de deux forteresses situées en Normandie orientale.
19Les baillis et les châtelains maintenaient ensemble le régime capétien, alors que la plupart des officiers secondaires en Normandie, tels que les vicomtes et les sergents, étaient des hommes de la région. Les autres Français qui contribuaient à ce maintien étaient les magnats et les chevaliers royaux. Les dons que le roi versait aux hauts barons étaient sans doute modestes en comparaison des domaines qu’ils avaient en dehors de la Normandie, mais ces dons étaient malgré tout non négligeables. Voici quelques exemples. Gaucher de Châtillon, qui hérita du comté de Saint-Pol en 1205, devint seigneur de la ville de Torigni-sur-Vire, une ancienne possession des comtes de Gloucester58. Mathieu, seigneur de Montmorency, acquit la sergenterie du Houlme. Ses cousins, Mathieu et Bouchard de Marly, acquirent respectivement Picauville et Saint-Hilaire-Petitville, près de Carentan, et la seigneurie de Tosny (après la disgrâce de Cadoc)59. Dreux de Mouy, baron du Beauvaisis, fut nommé seigneur de Cressy, un fief qui avait été arraché à Hugues de Cressy, qui avait choisi de demeurer en Angleterre60. Parmi les chevaliers royaux, Guillaume (II) des Barres, héros des guerres contre les Plantagenêts, reçut les manoirs ducaux de Saint-Marcouf et Sainte-Mère-Église, dans le Cotentin, avec un fief à Picauville61. Louis VIII octroya à un autre chevalier illustre, Simon (Ternel) de Poissy, le fief de Normanville, près d’Évreux62.
20Le processus et le but des cessions royales aux barons et chevaliers français ne sont pas très clairs. Leur objet principal ne pouvait être stratégique : Philippe Auguste n’inféoda que peu de forteresses à ses partisans et, en dehors du sud-est du duché, les premiers dons qu’il fit étaient trop éparpillés pour que cela lui permît de dominer la province ou d’établir une position importante des seigneurs français au sein de l’aristocratie normande. Le pouvoir capétien s’appuyait sur les châteaux et les villes qui restaient aux mains du roi, ainsi que sur les officiers qui gardaient ces forteresses, plutôt que sur les barons français, qui devaient être souvent absents. Le contraste avec la conquête d’Angleterre est net. Après 1066, les Normands construisirent systématiquement un réseau de fortifications, avec un château à chaque chef-lieu du comté, et peu après, une ligne solide de forteresses le long des marches de Galles. En Normandie après 1204, en revanche, le but principal des dons royaux était avant tout de récompenser les fidèles plutôt que d’opérer des choix stratégiques et militaires. C’est seulement dans l’Évrecin que l’on trouve un nombre assez considérable de lignages d’origine française, comme les Branchard à Reuilly, les Bourguignon à Claville, les Poucin à Glisolles, et les Poissy (ou Ternel) à Normanville.
21Finalement, des clercs français arrivèrent également en Normandie après 1204. On ne remarque pourtant pas un renouvellement de l’épiscopat normand, comparable à celui qui se produisit en Angleterre après 1066. On trouve plutôt une prise de possession progressive des évêchés normands par des clercs français. Ce processus s’accéléra sous Louis IX, comme l’a bien démontré Wendy Stevenson63. Cependant, on voit bien que les clercs français ont reçu très peu de fiefs laïcs des mains du roi, par rapport aux postes ecclésiastiques qui furent distribués, du moins avant l’avènement de saint Louis. Paradoxalement, l’emprise capétienne sur l’Église normande se resserra sous Louis IX, alors que celui-ci se montra plus généreux que ses prédécesseurs à l’égard des prélats, mais ceux-ci étaient devenus plus français.
Les actions des Français en Normandie
22Que firent les Français une fois qu’ils s’étaient établis dans le duché ? Ils étaient notamment occupés à consolider leurs biens, à récompenser leurs propres entourages et leurs parents, et à établir des rapports avec leurs voisins normands. Un tel programme impliquait les dons, les achats, les mariages, et le patronage en faveur des autochtones et des institutions religieuses.
23La consolidation de leurs biens pouvait prendre diverses formes : par exemple, le renforcement de sites fortifiés ou la fondation des maisons religieuses, comme ce fut le cas pour l’église collégiale que Lambert Cadoc établit à Gaillon. À Argentan, Henri Clément et ses descendants essayèrent de s’approprier les impôts ducaux de la région voisine, tels que la graverie et le festagium, ainsi que la forêt ducale de Gouffern ; ils tentèrent également de détourner la haute justice (les « plaids de l’épée »)64. Les baillis exploitèrent souvent leurs offices pour s’approprier de nouveaux biens. Les acquisitions les mieux documentées sont celles de Pierre du Thillay : un registre conservé nous révèle l’étendue impressionnante de ses acquêts en Normandie65. En 1219 Gilbert, le jeune seigneur de Tillières et de Creully, inféoda Pierre d’une collection de terres et de rentes situées à Mathieu, près de Caen ; il est probable que le bailli profita d’une succession contestée à l’héritage de Tillières, ainsi que de la jeunesse de Gilbert, qui était encore mineur deux ans auparavant66. Le même bailli reçut aussi une terre de Renaud de Saint-Valéry, peut-être un pot-de-vin de ce seigneur, qui se démenait dans les années 1220 pour garder son héritage des deux côtés de la Manche67. Le bailli de Verneuil, Barthelémy Droon, obtint un fief-rente du dernier comte du Perche, le vieil évêque de Châlons. Henri Clément, le maréchal royal, augmenta sa baronnie d’Argentan en obtenant les fiefs voisins de Sai et de Pommainville du comte d’Alençon et de Guérin de Glapion68. Mathilde, la vieille dame du Sap, inféoda Cadoc d’un tiers de ses fiefs69.
24Il y eut aussi des mariages qui s’avérèrent profitables. Par exemple, Lambert Cadoc, routier et bailli de Pont-Audemer, épousa l’héritière de Montreuil-l’Argillé, qui représentait une branche du lignage vénérable de Giroie70. Les filles ou belles-filles de Renard de Ville-Thierry, bailli de Bayeux et d’Avranches, se marièrent avec les seigneurs de Villers-Bocage et de Pirou, deux seigneurs importants en basse Normandie71. Les dons royaux en Normandie permirent souvent aux petits officiers de marier leurs enfants dans de meilleures conditions. Prenons d’abord l’exemple des châtelains. Hugues de Boutigny, châtelain de Gavray, fournit en dot à sa fille une terre que Philippe Auguste lui avait accordée à Belval72. De même, quand la fille d’Amaury Poucin – qui était lui-même le fils du premier châtelain capétien de Rouen – se maria à un Français nommé Guillaume d’Aubergenville, Saint Louis et Blanche de Castille accordèrent au couple une dot, à savoir le manoir de Pinterville, ainsi que la moitié des ses revenus. Car l’époux n’était autre que le neveu du clerc royal Jean de la Cour d’Aubergenville, doyen de Saint-Martin de Tours et futur évêque d’Évreux (1244-1256)73. Les magnats et les courtisans profitèrent également de nombreux mariages, qui s’avérèrent avantageux pour eux en Normandie : sans doute pouvaient-ils ainsi servir d’intermédiaires entre l’aristocratie normande et le roi de France. Ainsi Barthelémy de Roye maria ses filles au fils du comte d’Alençon et à Guillaume Crespin ; le fils du chambellan royal Gautier le Jeune épousa la fille du seigneur de Tancarville, le chambellan de Normandie ; Robert de Courtenay maria sa fille illégitime à un des chevaliers de sa seigneurie de Conches, Guillaume du Fresne74.
25Beaucoup d’autres bénéficièrent de la largesse royale en faveur de leurs maîtres. Parmi eux, on trouve de nombreux parents. Ainsi le clerc Girard Droon, un frère du bailli de Verneuil, Barthelémy Droon, profita de l’office de son frère pour acquérir des terres dans son bailliage. Un autre clerc, Barthelémy des Noës, neveu de Lambert Cadoc, obtint une prébende à la cathédrale d’Évreux75. Cadoc, quant à lui, aurait puni un chevalier de son bailliage, qui refusait de se marier avec sa nièce76. Le testament d’Henri le Concierge de Blois (1242) fournit une illustration rare de la dynamique familiale qui permettait à un Français de statut modeste de s’établir en Normandie, grâce à l’aide de ses parents plus favorisés. Après la mort du père d’Henri, le douaire de sa mère fut criblé de dettes, de sorte qu’Henri et ses frères lui remirent leur héritage à Blois et « s’enfuirent » (selon le testament) chez des parents en « France ». Là, leur oncle Renaud, l’un des chambellans de Philippe Auguste, accueillit les fils puînés dans son foyer et il obtint une prébende à la collégiale de Vernon pour Henri, qui par la suite, en devint le chantre77. D’autres parasites avaient sans doute une fonction dans l’entourage des grands, comme un certain Raoul de Montpellier, à qui Mathieu de Montmorency accorda la sergenterie des plaids de l’épée au Houlme, peu après 120478. Mentionnons pour finir le cas d’Eustache de Cousances, châtelain de Gavray, qui donna sa neptis aux religieuses de Notre-Dame de Mortain79.
26Il apparaît que les Français s’intégrèrent dans la société normande. S’ils sont souvent visibles dans des postes prépondérants comme ceux des juges, on les trouve aussi dans des rôles de médiateurs. En 1210, Garsire, châtelain de Mortemer-sur-Eaulne, fut l’un des médiateurs dans un litige entre l’abbé de Foucarmont et un propriétaire du pays de Bray : il était le seul Français dans une équipe de négociateurs normands80. Lorsque Lambert Cadoc fut libéré de la prison royale en 1227, ses garants représentaient les chefs de la société des marches franco-normandes et de la Normandie du sud. Cela porterait à croire que Cadoc avait été accepté par l’aristocratie locale81. Quelques immigrés firent de la Normandie leur résidence principale. Cette situation a notamment été démontrée par l’adoption du titre de seigneurs d’Argentan et de Sai par les Clément. Leurs femmes jouissaient également de leurs titres (par exemple Catherine, femme d’Henri le Maréchal, petit-fils et successeur d’Henri Clément, s’appelait « la Maréchale de France et dame de Sai »82. Des branches de la famille des Mauvoisin à Serquigny, près de Bernay, et à Saint-André-en-la-Marche, près d’Ivry, élurent également domicile en Normandie83. Les plus puissants auraient vu leurs acquisitions normandes comme des sources de revenu et de patronage. Mais il ne faut pas sous-estimer l’importance des acquisitions obtenues par les hauts barons français, même de ceux qui disposaient de vastes seigneuries ailleurs. Les Courtenay furent très actifs en tant que seigneurs de Conches et de Nonancourt. Ils firent rédiger de nombreux actes pour leurs terres normandes, tout au long du XIIIe siècle, et ils continuèrent d’y accroître leurs biens, par exemple avec l’acquisition de la maison forte d’Illiers-l’Évêque, vers 1220. Enfin, ils dotèrent richement leurs cadets de ces seigneuries84.
27L’impact des immigrés français sur la Normandie n’est pas donc négligeable. Il est pourtant instructif de le comparer à l’autre conquête française du début du XIIIe siècle : la croisade albigeoise. Dans le Languedoc, en 1212, le statut de Pamiers remplaça les coutumes locales dans les fiefs par « les coutumes de la France autour de Paris ». En Normandie, au contraire, les Français acceptèrent de tenir leurs fiefs « selon les usages et les coutumes de Normandie ». Il semblerait qu’ils aient respecté ces coutumes, en général – sauf, peut-être, en ce qui concerne la haute justice. On ne trouve pas de preuves flagrantes qu’ils aient tenté de remplacer les coutumes normandes par celles de leurs pays85. Cette modération est encore plus significative quand on sait que beaucoup de Français qui avaient acquis des terres en Normandie se joignirent aussi à la croisade albigeoise. Parmi eux, certains gagnèrent des biens dans le Languedoc, d’autres appartenaient aux familles de croisés qui étaient implantées dans le Midi. En 1217, les moines de Corbie louèrent à bail leurs biens près de Dieppe au chevalier picard Robert de Boves, dont le frère Enguerrand devint seigneur du château de Saverdun pendant la croisade albigeoise86. Mathieu de Marly devint seigneur de Picauville, près de Carentan, alors que son frère aîné, Bouchard, fut un des croisés les plus acharnés contre les hérétiques87. Le contraste entre l’attitude des participants à ces deux invasions françaises est très net.
28En somme, l’impact des Français en tant que propriétaires en Normandie fut beaucoup moins important que celui des officiers qui exerçaient le pouvoir royal, et les nouveaux arrivants s’intégrèrent bientôt dans la société aristocratique de la Normandie. Les connétables des châteaux royaux, presque toujours de naissance humble, s’intégrèrent dans les communautés locales. Les Français furent peu nombreux et les assemblées réunies en Normandie, telles que les assises, se composaient principalement des membres de l’aristocratie indigène. Philippe Auguste n’avait ni le besoin ni les moyens d’orchestrer une expropriation générale en Normandie, comme l’avait fait Guillaume le Conquérant en Angleterre. À l’inverse, Philippe dut établir quelques fidèles tirés des domaines capétiens de manière assez systématique dans le sud-est de la Normandie et le long des routes principales qui affluaient vers la France, mais ailleurs dans le duché ils furent beaucoup plus dispersés. Une fois la Normandie conquise, les rois de France pouvaient se servir des domaines confisqués comme une nouvelle source de récompenses pour les fidèles de leurs autres domaines. En revanche, mis à part le cas de Renaud de Boulogne entre 1204 et 1211, c’est seulement sous saint Louis et ses successeurs que de très grandes seigneuries ont été octroyées aux Français, à savoir les cadets royaux qui devinrent comtes d’Alençon et d’Évreux. Rétrospectivement, le verdict des Annales de Jumièges nous apparaît comme trop sévère. Bien que Philippe Auguste ait vraiment imposé des prélèvements sur les églises du duché, ses partisans se servirent des dons royaux pour doter ces mêmes églises. En réalité, les « cadeaux innombrables » furent beaucoup plus modestes que l’annaliste ne le croyait et, plus généralement, il en est de même pour l’impact français en Normandie.
Notes de bas de page
2 Les annales de l’abbaye Saint-Pierre de Jumièges, chronique universelle des origines au XIIIe siècle, J. Laporte (éd.), Rouen, Lecerf, 1954, p. 87 : Monasteria tenseriam dederunt regi Francorum, unumquodque quantum ab eo extorqueri potuit, et expoliata est terra honoribus et diuitiis, quia munera multa data sunt Francis. L’abbé de Fécamp dut payer un tensamentum de 500 marcs en 1205 : voir Recueil des actes de Philippe Auguste, roi de France, H.-F. Delaborde et al. (éd.), Paris, Imprimerie nationale et al., 6 vol., 1916-2006 [désormais Actes de Philippe Auguste], vol. II, nº 883.
3 Par ex., The Anglo-Saxon Chronicle. A Colloborative Edition. VI (ms. D), G. P. Cubbin (éd.), Cambridge, D. S. Brewer, 1996, p. 81.
4 Voir surtout R. Fleming, Kings and Lords in Conquest England, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
5 Pour ces changements, voir J. W. Baldwin, The Government of Philip Augustus. Foundations of French Royal Power in the Middle Ages, Berkeley, University of California Press, 1986, p. 220-258. Pour l’ordonnance sur la monnaie en Normandie, voir Actes de Philippe Auguste, II, nº 844 ; pour les « tours philippiennes » ajoutées aux châteaux annexés au domaine royal, voir A. Châtelain, « Recherches sur les châteaux de Philippe Auguste », Archéologie médiévale, t. XXI, 1991, p. 115-161.
6 L. Delisle, « Préface », in Recueil des historiens des Gaules et de la France, D. Bouquet et al. (éd.), 24 t. en 25 vol., Paris, 1738-1904 [ci-après RHF], XXIV, I, p. 97*-147* ; J. Strayer, The Administration of Normandy under Saint Louis, Cambridge (MA), Medieval Academy of America, 1932 ; L. Musset, « Quelques problèmes de l’annexion de la Normandie au domaine royal français », La France de Philippe Auguste. Le temps des mutations, R.-H. Bautier (dir.), Paris, Éd. du CNRS, 1982, p. 291-307 ; J. W. Baldwin, The Government of Philip Augustus…, p. 106-136, 220-230. Voir aussi ma brève évocation des immigrants français : D. Power, « L’établissement du régime capétien en Normandie », in 1204. La Normandie entre Plantagenêts et Capétiens, A.-M. Flambard Héricher et V. Gazeau (dir.), Caen, Publications du CRAHM, 2007, p. 319-343 (p. 323-326).
7 L. Lawner, « Norman ni Frances », Cultura Neolatina, t. XXX, 1970, p. 223-232.
8 Le « roman de Rou » de Wace, A. J. Holden (éd.), Paris, Picard, 1970, t. I, p. 4 (« Chronique Ascendante », l. 46) : « Tout tens voudrent Franchoiz Normanz desheriter ».
9 Voir, parmi d’autres travaux, L. Musset, « Naissance de la Normandie (Ve-XIe siècles) », in Histoire de la Normandie, M. de Boüard (dir.), Toulouse, Privat, 1970, p. 75-130 ; R. H. C. Davis, The Normans and their Myth, Londres, Thames and Hudson, 1976 ; D. Bates, Normandy before 1066, Londres – New York, Longman, 1982 ; E. Searle, Predatory Kinship and the Creation of Norman Power, 840-1066, Berkeley – Los Angeles – Londres, University of California Press, 1988 ; P. Bauduin, La première Normandie (Xe-XIe siècle). Sur les frontières de la haute Normandie : identité et construction d’une principauté, Caen, Presses universitaires de Caen, 2004 ; N. Webber, The Evolution of Norman identity, 911-1154, Woodbridge, The Boydell Press, 2005.
10 Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum, J. Lair (éd.), Caen, F. Le Blanc-Hardel (MSAN, XXIII), 1865, p. 146-147 ; voir C. Potts, « Atque unum ex diversis gentibus populum effecit. Historical Tradition and the Norman Identity », ANS, XVIII, 1995, p. 139-152.
11 L. Mulazzo, « The Normans through their Languages », ANS, XV, M. Chibnall (dir.), Woodbridge, The Boydell Press, 1993, p. 243-250 ; mais voir aussi G. A. Loud, « The “Gens Normannorum” – Myth or Reality ? », ANS, IV, 1982, p. 104-116.
12 Par ex. Anglo-Saxon Chronicle VI (ms. D), p. 80 (où « Normen » indique les Norvégiens) ; The Bayeux Tapestry, D. M. Wilson (éd.), Londres, Thames and Hudson, 1985, pl. 66, 68 (mais il faut noter que les planches 14-15 appellent Guillaume « duc des Normands »).
13 Brut y Tywysogyon or the Chronicle of the Princes. Red Book of Hergest Version, T. Jones (éd. et trad.), 2e éd., Cardiff, Wales University Press, 1973. Cette chronique en gallois ne fut écrite qu’à la fin du XIIIe siècle, mais il est fort probable qu’elle fut adaptée de textes latins plus contemporains.
14 D. Power, The Norman Frontier in the Twelfth and Early Thirteenth Centuries, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.
15 D. Power, The Norman Frontier…, p. 232-234.
16 R. Allen, « The Acta archiepiscoporum Rotomagensium : Study and Edition », Tabularia « Documents », nº 9, 2009, p. 1-66, ici p. 38, 52.
17 D. Bates, Normandy before 1066, p. 31, 35, 108-109 ; Complete Peerage of England, Scotland, Ireland, Great Britain and the United Kingdom, V. Gibbs et al. (éd.), 13 t. en 14 vol., Londres, St Catherine Press, 1910-1959, XII (I), p. 753-754 ; L. Musset, « Aux origines d’une classe dirigeante : Les Tosny, grands barons normands du Xe au XIIIe siècle », Francia, t. V, 1977, p. 45-80, ici p. 48-50.
18 A. Le Prévost, Mémoires et notes pour servir à l’histoire du département de l’Eure, 3 vol., Évreux, Hérissey, 1862-1869, t. I, p. 90-91 (Ailly, Eure, cant. de Gaillon) ; Le Grand Cartulaire de Conches et sa copie. Transcription et analyse, C. de Haas (éd.), Conches, Musée de Conches, 2005, nº 339, p. 445-447 (Hacqueville-en-Vexin, Eure, cant. d’Étrépagny).
19 Chronique de Robert de Torigni, L. Delisle (éd.), 2 vol., Rouen, Société de l’histoire de Normandie, 1872-1873, t. I, p. 33 ; Le « Roman de Rou » de Wace, t. III, l. 2167. Le comte du Vexin aidait alors les parents bourguignons du duc, en Bourgogne.
20 D. Power, The Norman Frontier…, p. 111, 209, 213, 285. Le comte Robert II de Meulan céda Elbeuf à son fidèle normand Richard de Harcourt avant mai 1203 : Rotuli Chartarum in Turri Londinensi Asservati (1199-1216), T. D. Hardy (éd.), Londres, Record Commission, 1837, p. 104, 105.
21 D. Power, The Norman Frontier…, p. 243-244. Marbeuf, Eure, cant. du Neubourg. Pour les Garlande, voir É. Bournazel, Le gouvernement capétien au XIIe siècle 1108-1180, structures sociales et mutations institutionnelles, Paris, Presses universitaires de France, 1975 ; J. W. Baldwin, The Government of Philip Augustus…, p. 102-103, 114-115.
22 D. Power, « Henry, Duke of the Normans (1149/50-1189) », in Henry II. New Interpretations, C. Harper-Bill et N. Vincent (éd.), Woodbridge, The Boydell Press, 2007, p. 92, 115-116. Les terres de Robert de Poissy incluaient Hacqueville dans le Vexin normand (voir ci-dessus, note 18).
23 J. A. Everard, Brittany and the Angevins. Province and Empire 1158-1203, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 101-102, 140 ; F. M. Powicke, The Loss of Normandy 1189-1204. Studies in the History of the Angevin Empire, 2e éd., Manchester, Manchester University Press, 1961, p. 221-222, 245-246. En 1186, Gérard était chevalier du roi de France, et il est probablement le Girard de Fourniuaut qui témoigna un acte du comte de Dreux en 1187 : Historical Works of Ralph de Diceto, W. Stubbs (éd.), 2 vol., Londres, Rolls Series, 1876, vol. II, p. 43 ; Chartres, arch. dép. Eure-et-Loir, G 1071. Fournival, Oise, cant. de Saint-Just-en-Chaussée. Mathilde, épouse de Girard le Jeune, fut aussi héritière de la riche seigneurie d’Hallamshire dans le Yorkshire. Pour ses terres en Normandie, voir aussi J. R. Strayer, The Royal Domain in the « Bailliage » of Rouen, Londres, Variorum, 1976 [Princeton University Press, 1936], p. 118.
24 Carville (Seine-Maritime, identification incertaine), arrachée à Hélie de Bouelles : Rotuli Normanniæ in Turri Londinensi asservati, T. D. Hardy (éd.), Londres, Record Commission, 1835, p. 94 ; F. M. Powicke, The Loss of Normandy…, p. 175. Pour Simon et son frère Eustache dans l’entourage des Fournival en Angleterre, voir Early Yorkshire Charters, vol. I-III, W. Farrer (éd.), Édimbourg, Ballantyne Hanson & Co, 1914-1916, et vol. IV-XII, C. T. Clay (éd.), Leeds, Yorks. Archaeo. Soc., 1935-1965, III, nº 1279. Camprémy, Oise, cant. de Froissy.
25 Voir F. M. Powicke, The Loss of Normandy…, p. 328-358 ; D. Power, « L’établissement du régime capétien… », p. 321-323.
26 D. Power, « L’établissement du régime capétien… », p. 328-331 ; D. Power, The Norman Frontier…, p. 442-445.
27 J. Strayer, The Royal Domain…, p. 17-19.
28 Les registres de Philippe Auguste, vol. I, Texte, J. W. Baldwin (éd.), Paris, Imprimerie nationale, 1992, p. 270-299.
29 Pour quelques dons des terres normandes aux partisans français de Philippe en 1202-1203, voir Actes de Philippe Auguste, II, nº 735, 767, et probablement 779 ; notons aussi des dons aux barons franco-normands pendant la même période (nº 761, 766, 770), ainsi qu’aux renégats normands (nº 754-757, 778).
30 D. Power, The Norman Frontier…, p. 349, 414-415.
31 Actes de Philippe Auguste, II, nº 548.
32 Actes de Philippe Auguste, II, nº 875.
33 Œuvres de Rigord et de Guillaume le Breton, H.-F. Delaborde (éd.), 2 vol., Paris, Société de l’histoire de France, 1882-1885, II, p. 135 ; Actes de Philippe Auguste, II, nº 887 ; IV, nº 1509.
34 Actes de Philippe Auguste, II, nº 792-798.
35 Actes de Philippe Auguste, II, nº 807-808.
36 Actes de Philippe Auguste, II, nº 885 (voir nº 770) ; Layettes du Trésor des Chartes, A. Teulet, H.-F. Delaborde et E. Berger (éd.), 5 vol., Paris, 1863-1909, nº 733-734.
37 Chronique de Robert de Torigni, II, p. 68 ; Gesta Regis Henrici Secundi et Ricardi Primi, rééd. W. Stubbs, Rolls Series, 2 vol., Londres, 1867, I, p. 91. Ivry revint aux mains de Robert d’Ivry vraisemblablement en 1193-1194, après la prise de cette forteresse par le roi de France.
38 K. Thompson, Power and Border Lordship in Medieval France. The County of the Perche, 1000-1226, Woodbridge, The Boydell Press, 2002, p. 120, 160.
39 Actes de Philippe Auguste, II, nº 766 ; Layettes, I, nº 799 ; Querimoniæ Normannorum, 1247, L. Delisle (éd.), in RHF, XXIV, I, p. 1-74 [ci-après QN], nº 286.
40 L. Musset, « Aux origines d’une classe dirigeante… », p. 65.
41 Actes de Philippe Auguste, II, nº 807, 915 ; III, nº 986.
42 Voir ci-dessous, p. 255-257 et 260-261.
43 Actes de Philippe Auguste, II, nº 803 ; Layettes, I, nº 716. Pour Jean de Rouvray, voir D. J. Power, « Between the Angevin and Capetian Courts : John de Rouvray and the Knights of the Pays de Bray, 1180-1225 », Family Trees and the Roots of Politics. The Prosopography of Britain and France from the Tenth to the Twelfth Century, K. S. B. Keats-Rohan (éd.), Woodbridge, The Boydell Press, 1997, p. 361-384. Parmi les compagnons du roi au siège de Rouen, on trouve aussi le connétable Dreux de Mello, dont le fils reçut le château de Loches en Touraine, Gaucher, frère du comte de Joigny, Milon, comte de Bar-sur-Seine, Gui de Dampierre, et le baron anglo-flamand Hugues de Malannoy.
44 Il faut mettre à part le cas de Guillaume Poucin, châtelain (et de fait bailli) de Rouen à partir de 1204, à qui Philippe Auguste avait octroyé avant 1203 Grossœuvre dans l’Évrecin quand Guillaume fut bailli de Gisors, qui relevait alors de l’Évrecin : Actes de Philippe Auguste, II, nº 549 ; RHF, XXIV, I, « Préface », p. 98*-99*, 116*.
45 L’étude définitive des baillis normands est toujours celle de Léopold Delisle : RHF, XXIV, I, « Préface », p. 97*-157*.
46 J. W. Baldwin, The Government of Philip Augustus…, p. 106-125 ; voir les observations attribuées à deux officiers capétiens à Caen vers 1227 concernant les conseils que Barthélemy de Roye et le frère Guérin avaient donnés à Philippe Auguste : Diplomatic Documents, I [1101-1272], P. Chaplais (éd.), Londres, HMSO, 1964, nº 206.
47 Évreux, arch. dép. Eure, G 184 (acte de fondation de la collégiale de Gaillon) ; RHF, XXIV, I, « Préface », p. 130*-133*.
48 RHF, XXIV, I, « Préface », p. 98-99*, 109-110*. Voir p. 281* (« Preuves », nº 43), où une charte appelle Milon de Lévis, bailli du Cotentin, « connétable de Coutances ».
49 Ibid., « Préface », p. 147*, 285* (« Preuves », nº 58), et Actes de Philippe Auguste, IV, nº 1533 : peut-être le même qu’un Hugues de Boutigny qui dota l’abbaye de Jumièges avec sa femme Emeline de la Motte en 1227 (Rouen, arch. dép. Seine-Maritime, 9 H 1574). Les trois Boutigny se trouvent dans les départements de l’Essonne, de la Seine-et-Marne et de l’Eure-et-Loir.
50 Paris, Arch. nat., L 979, nº 30 : acte de « Eustachius de Cosanciis miles tunc temporis castellanus dominus regis de Gauereio » (13 mars 1231, n. s.). Peut-être de Cousances-les-Forges (Meuse, cant. d’Ancerville). Pour Eustache, voir Recueil des jugements de l’Échiquier de Normandie au XIIIe siècle (1207-70), L. Delisle (éd.), Paris, Imprimerie impériale, 1864 [ci-après Recueil des jugements], nº 415, concernant la « moute » des hommes du Virois, que Philippe Auguste lui avait octroyée (1226). Vers 1220, il tenait un fief en Caux du chambellan de Tancarville, dont il avait acheté un quart (RHF, XXIII, « Scripta de feodis ad regem spectantibus », p. 644e).
51 Rouen, bibl. mun., Y 13, fol. 85v (acte de Raoul Malherbe) : Garsirius, châtelain de Mortemer, fut le premier témoin après les chevaliers. Voir ci-dessous, p. 255, 260.
52 Par ex. Guillaume Bourguigneau, sergent royal, à qui Philippe Auguste accorda l’ancien manoir des comtes d’Évreux à Claville (Eure, cant. d’Évreux-ouest) en 1211 (Actes de Philippe Auguste, III, nº 1224), et qui fut châtelain d’Évreux en 1216, quand il résolut un litige concernant Claville avec les Templiers de Renneville (Paris, Arch. nat., S 4997A). Son successeur, Guillaume Bourguigneau, seigneur de Claville, fut chevalier (S 4497A, quatre actes, 1252-1271 ; voir Cartulaire normand de Philippe Auguste, Louis VIII, Saint Louis et Philippe-le-Hardi, L. Delisle (éd.), Caen, A. Hardel, 1852 [ci-après Cartulaire normand], nº 708, corrigé par Actes de Philippe Auguste, V, p. 364-365.
53 Recueil des jugements, nº 623.
54 F. Lot, R. Fawtier, Le premier budget de la monarchie française, Paris, H. Champion, 1932, par ex. p. CLXXIV (13 livres angevins pour le châtelain de Normanville), CLXXXVI (robes pour le châtelain d’Évreux), CCVII (25 livres pour le cheval du châtelain de la Ferté-en-Bray), CCIX (60 livres pour le châtelain de Vernon pour 6 mois).
55 QN, nº 408, 439. Saint-Philbert-sur-Orne, Orne, cant. de Putanges.
56 RHF, XXIII, p. 622k (Garsias) ; RHF, XXI, p. 229bc (« Guarsias, castellanus Paciaci », 1234).
57 Garsilius : F. Lot, R. Fawtier, Le premier budget…, p. CLXVII. Pierre Garcie : RHF, XXIII, p. 638a : Philippe Auguste avait donné un fief à Songeons et à Saint-Clair-sur-Gournay à Garcias Petrus, mais le récupéra ensuite. Ibid., p. 639a : Perre Garsias tient le fief de Thibault de Hodeng à plusieurs lieux autour de Gournay-sur-Epte, où il doit l’estagium. « Garsirius » à Mortemer : voir ci-dessus, note 51.
58 RHF, XXIII, p. 611j ; Recueil des jugements, nº 285-286 ; Caen, arch. dép. Calvados, H 1188.
59 Houlme : QN, nº 467. Picauville et Petitville (avec d’autres terres en Cotentin et peut-être ailleurs) : Cartulaire normand, nº 473 ; RHF, XXIII, p. 611cd, 637h ; Layettes, III, nº 3682. Tosny : Évreux, arch. dép. Eure, H 650 (Pierre de Marly, fils de Bouchard, vers 1240). Pour la généalogie des Montmorency et les Marly, voir N. Civel, La fleur de France. Les seigneurs d’Île-de-France au XIIe siècle, Turnhout, Brepols, 2006, p. 456.
60 Actes de Philippe Auguste, IV, nº 1410 (Cressy et Saint-Hellier, cant. de Bellencombre, et Baudribosc, comm. de Saint-Hellier) ; RHF, XXIII, p. 640c ; Rouen, arch. dép. Seine-Maritime, 26 HP 18 (cartulaire de Saint-Lô de Rouen), fol. 12r (Dreux de Mouy, seigneur de Cressy, 1236, n. s. ; ce manuscrit contient maints autres actes des Mouy à Cressy).
61 Recueil des jugements, nº 439, 740 (Guillaume II ou son fils Guillaume III) ; Inventaire sommaire des archives départementales de la Manche, F. Dubosc et al. (éd.), 4 vol., Saint-Lô, A. Jacqueline, 1862-1942, t. I, p. 117-118 (H 734 – H 738 : Guillaume III et ses descendants). Pour Guillaume II des Barres, voir E. Grésy, « Notice généalogique sur Jean de Barres », Mémoires de la Société des antiquaires de France, t. XX, 1850, p. 227-283 (p. 227-242).
62 Cartulaire normand, nº 352; Évreux, arch. dép. Eure, H-dépôt Évreux, G 7, p. 33, nº 69 (Simon de Poissy, chevalier, et seigneur de Normanville, janvier 1240, n. s.).
63 W. B. Stevenson, England and Normandy 1204-1259, thèse de doctorat, Université de Leeds, 1974, 2 vol., t. I, p. 113-136. Voir aussi J. Peltzer, Canon Law, Careers and Conquest. Episcopal Elections in Normandy and Greater Anjou, c. 1140-c. 1230, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, p. 238-252.
64 D. Power, « L’établissement du régime capétien », p. 341 ; QN, nº 514, 518, 545 ; Recueil des jugements, nº 667, 675a, 737-738 ; voir Actes de Philippe Auguste, V, p. 458 (nº 986).
65 Le livre de terres et de revenus de Pierre du Thillay, fondateur de l’Hôtel-Dieu de Gonesse, bailli de Caen de 1205 à 1224, J. W. Baldwin (éd.), Cahiers Léopold Delisle, t. LI, fasc. 1-2, 2002 ; J. W. Baldwin, « La fortune foncière de Pierre du Thillay, bailli de Philippe Auguste », in 1204. La Normandie entre Plantagenêts et Capétiens, p. 357-366.
66 Antiquus Cartularius Ecclesiæ Baiocensis (Livre Noir), Abbé V. Bourrienne (éd.), 2 vol., Rouen – Paris, Société de l’histoire de Normandie, 1902-1903, t. I, nº 217-218. Pour la minorité et la succession de Gilbert de Creully ou Tillières, voir Recueil des jugements, nº 196 ; D. Power, The Norman Frontier…, p. 523-524.
67 Le livre de terres et de revenus de Pierre du Thillay, p. 79 (Cheux et Saint-Manvieu-Norrey, Calvados, cant. de Tilly-sur-Seulles) ; D. Power, « The Treaty of Paris (1259) and the Aristocracy of England and Normandy », Thirteenth Century England XIII, J. Burton et al. (dir.), Woodbridge, The Boydell Press, 2011, p. 141-157 (p. 145-146).
68 Actes de Philippe Auguste, III, nº 986. Pommainville (Orne, cant. d’Argentan, comm. d’Occagnes). Pour le conflit entre Jean Malet, l’un des héritiers des comtes d’Alençon, et le petit-fils d’Henri Clément sur le fief de Sai (Orne, cant. d’Argentan), en 1265, voir Les Olim, ou registres des arrêts rendus par la cour du roi, comte de Beugnot (éd.), 3 vol., Paris, Imprimerie royale, 1839-1848, t. I, p. 613-614 (voir p. 676-677).
69 RHF, XXIII, p. 617e. Il est possible que Cadoc ait tenu ces biens en tant que seigneur de Montreuil-l’Argilléiure uxoris.
70 D. Power, The Norman Frontier…, p. 172-173, 515.
71 Caen, arch. dép. Calvados, H 6389, fol. 42v, nº 134 : acte de Nicolas de Villers, chevalier, pour l’âme de la dame Agnès sa belle-mère, « socrus mee quondam uxoris domini Ragnardi de Villa Tyerii » (28 avril 1227). Ibid., fol. 43v no. 137 : acte similaire de Guillaume de Pirou en Cotentin, chevalier, pour sa belle-mère, la même Agnès, veuve du sire Renard de Ville-Thierry (1238). Nicolas (mort avant 1238) était le fils de Gilbert de Villers (Caen, arch. dép. Calvados, H 941, H 1246). Une des filles d’Agnès (et donc de Renard ?) fut peut-être Marie, dame de Sainte-Croix-Grand-Tonne et veuve de Nicolas de Villers en 1262 (H 6389, fol. 128v, no. 415).
72 Actes de Philippe Auguste, IV, nº 1533. Belval, Manche, cant. Cerisy-la-Salle.
73 Cartulaire normand, nº 469, p. 324 (1248) ; voir aussi nº 510.
74 Actes de Philippe Auguste, II, nº 888, 905 (voir aussi RHF, XXIII, p. 618jk) ; III, nº 1376 ; IV, nº 1536, et QN, nº 251.
75 Cartulaire de l’abbaye de Notre-Dame de la Trappe, comte de Charencey (éd.), Alençon, Typographie Renaut-De Broise, 1889, p. 280-281, 290-291 ; BnF, ms. lat. 5464, nº 102 (Sceaux de l’abbaye de la Noë conservées à la Bibliothèque nationale XIIe-XIIIe siècles. Inventaire, M. Dalas (éd.), Paris, Archives nationales, 1993, nº 63), qui montre que la mère de Barthélemy – sans doute la sœur de Cadoc – aussi bien que son père, avaient acquis des rentes dans l’Évrecin.
76 QN, nº 72.
77 BnF, ms. lat. 5482, p. 171-174 : Quia uero mater nostra honerata erat a maximo debito, omnia ista reliquimus eidem et recessimus ab ea et juvenes eramus et confugimus ad parentes nostros in Francia. Reginaldus Cambellanus domini Regis Ph(ilipp)i avunculus meus fecit michi conferri prebendam de Vernone quia primogenitus eram. Pour Renaud le Chambellan et sa sœur Richeude de Melun, une tante d’Henri de Blois, voir Actes de Philippe Auguste, II, nº 933 (corrigé par vol. V, p. 444, nº 933) ; J. W. Baldwin, The Government of Philip Augustus…, p. 484, note 60, p. 538, note 76.
78 QN, nº 467.
79 Paris, Arch. nat., L 979, nº 30.
80 Rouen, bibl. mun., Y 13, fol. 85v : les autres furent des seigneurs locaux, par. ex. Guillaume Torel et Hugues de Marques. Pour Garsire, voir ci-dessus, p. 254-255.
81 Registres de Philippe Auguste, p. 437 ; D. Power, The Norman Frontier…, p. 452-453.
82 Caen, arch. dép. Calvados, H 5705, fol. 2r : « Caterina Marescalla Franciæ et Domina Saii » (1260). Il est probable qu’elle venait de la famille normande des Bertrand : Cartulaires de Saint-Ymer et de Bricquebec, C. Bréard (éd.), Rouen – Paris, Société de l’histoire de Normandie, p. 227, nº 37.
83 D. Power, The Norman Frontier…, p. 447, 453, 507 ; J. Mesqui, Les seigneurs d’Ivry, Bréval et Anet aux XIe et XIIIe siècles. Châteaux et familles à la frontière normande, Caen, Société des antiquaires de Normandie, 2011, p. 258.
84 Voir la partition de l’héritage de Robert de Courtenay (1236) : Rouen, bibl. mun., Y 102, p. 17-22. Le premier cartulaire d’Artois (Lille, arch. dép. Nord, B 1593) renferme une grande collection des actes des Courtenay pour ces seigneuries. Pour Illiers, voir Évreux, arch. dép. Eure, G 6, p. 182-188, 191-192, nº 244-245, 248-251, 255-256 (actes des Courtenay comme seigneurs d’Illiers, 1230-1279) ; D. Power, The Norman Frontier…, p. 172, 211, 218-19, 279-281, 443 ; J. Mesqui, Les seigneurs d’Ivry…, p. 212-213, 290-291, 299-300, 355-356.
85 C. Devic et J. Vaissète, Histoire générale du Languedoc, E. Dulautier (dir.), 10 vol. [nouv. éd.], Toulouse, Privat, 1872-1904, t. VIII, « Preuves », col. 633-634 ; D. Power, The Norman Frontier…, p. 176-178.
86 BnF, ms. lat. 17759, fol. 78v, nº 96 (Dampierre-Saint-Nicolas, Seine-Maritime, cant. d’Envermeu) ; Petri Vallium Sarnaii Monachi Hystoria Albigensis, P. Guébin et E. Lyon (éd.), 3 vol., Paris, H. Champion, 1926-1939, t. II, p. 26, 51 (Saverdun).
87 Ci-dessus, note 59 (Picauville) ; Petri Vallium Sarnaii Monachi Hystoria Albigensis, passim (pour Bouchard).
Auteur
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Daniel Power
Université de Swansea
Daniel Power est professeur d’histoire médiévale à l’université de Swansea. Il a publié The Norman Frontier in the Twelfth and Early Thirteenth Centuries (Cambridge, 2004) ainsi que de nombreux articles qui concernent le royaume anglo-normand, l’empire Plantagenêt, la France capétienne (y compris la croisade albigeoise), ou les frontières médiévales. Il prépare actuellement une étude de l’aristocratie anglo-française entre l’annexion capétienne de la Normandie en 1204 et le traité de Paris en 1259, avec une édition des chartes des Du Hommet, connétables de Normandie.
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