Les Hydropathes épatent. Communication littéraire et autogestion
p. 155-173
Résumés
Parmi les groupes littéraires post-parnassiens, le cercle des Hydropathes a connu une étonnante réception qui a été la résultante d’une sorte de plan de communication avant la lettre. S’offrant sous un nom atypique (les Hydropathes) ainsi que sous la forme d’un logo comico-allégorique, ce Cercle a bénéficié de l’expérience des médias de ses animateurs pour s’imposer dans la mémoire littéraire et artistique par de nombreux articles, portraits et romans à clés. Les vecteurs qu’ils ont utilisés sont divers. Outre les petits journaux dédiés à leur Cercle, ils se sont mis en scène dans les cafés et à juste titre ils revendiqueront d’avoir été les réels précurseurs du premier Chat noir dont ils ont contribué, dès sa fondation, à modeler l’esprit. Mais c’est surtout par leur rire subversif qui s’accompagnait de la volonté de vivre une authentique démocratie des lettres et des arts qu’ils ont retenu l’attention du public et de l’histoire littéraire. Les Hydropathes sont devenus un point focal dans l’étude des groupuscules fin-de-siècle, trouvant paradoxalement leur légitimité par deux commémorations très officielles dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne.
Among the post-parnassian literary groups, “le cercle des Hydropathes” received a remarkable reception which was the result of a sort of communication plan before the term existed. Presented under an atypical name (the Hydropaths) as well as in the form of a comico-allegorical logo, this circle benefited from the media experience of its animators to impose itself in the literary and artistic memory by numerous articles, portraits and key novels. The vectors they used are various. Besides the small print media dedicated to their circle, they staged in bars, and later they will claim rightly to be the precursors of the first “Chat noir”, of which they contributed, from its foundation, to form mind. But it is mostly by their subversive laughter – which was accompanied by the desire to live an authentic democracy of literature and arts – that they deserved public’s attention and a place in literary history. The Hydropaths became a focal point in the study of Fin-de-Siècle literature, paradoxically finding their legitimacy by two very official commemorations in the Great Amphitheater of the Sorbonne.
Texte intégral
Fais du bruit, tape, tape, tape
Sur le ventre de ton talent :
Plan ra ta plan, boum, zing et v’lan !
Gonfle la voix et crie et frappe !
Ne va pas te dire : Il suffit
D’être un rêveur pour que l’on m’aime !
Oh ! non ! Proclame-toi toi-même,
Le front haut, le masque bouffi.
Georges Lorin, « La Réclame », in L’Âme folle, Paris, Ollendorff, 1893, p. 171-172
1Le cercle des Hydropathes a connu un destin particulier. Moins célèbre que la bohème du Doyenné ou que celle de Murger, sa notoriété est néanmoins plus forte que celle de nombre de communautés littéraires de cette époque, les Vivants par exemple qui, en 1872, rassemblaient Jean Richepin, Raoul Ponchon et Maurice Bouchor, sans parler d’autres sociabilités sporadiques qui existaient parallèlement et n’ont laissé que peu de traces : celle des Gringoires autour de Théodore de Banville, les réunions liées aux petites revues qui précédent le moment symboliste, les soirées de La Jeune France d’Albert Allenet, par exemple. Ces communautés moléculaires s’insèrent et interagissent avec un large réseau de sociabilités parisiennes, littéraires bien sûr mais aussi académiques, artistiques, mondaines, gastronomiques, régionales, politiques, médiatiques, etc., qui répondent à des fonctions d’insertion, de socialisation et de relais. Si les Hydropathes intéressent la thématique de la publicité littéraire, c’est parce que l’une des raisons de leur création a été de rassembler pour communiquer afin de rendre visible une génération de jeunes, convaincue de vivre en un moment de « struggle for life »1 et pleinement consciente que sans la publicité des médias, il n’est point de salut littéraire2.
2De 1878, année de la création des Hydropathes, jusqu’aux années trente, l’historiographie de ce mouvement compte de nombreux articles et plusieurs monographies. Cependant, en son temps, l’existence du Cercle est demeurée un événement circonscrit au Quartier latin et même si le nom était devenu familier aux lecteurs de journaux, sa nature en revanche est restée si méconnue que dès 1884, L’Intermédiaire des chercheurs et curieux pouvait lancer la question : « Qu’est-ce que les Hydropathes ? »3 Pour y répondre, Émile Goudeau – cofondateur et président du Cercle – publia en 1885 dans La Presse une longue étude d’histoire littéraire intitulée « La Jeune littérature ». Ce sont les premiers chapitres de ce qui deviendra trois ans plus tard une monographie pleine d’acuité4. Sous le titre plus commercial de Dix ans de bohème, Goudeau, tablant sur la curiosité bourgeoise pour le bohémianisme, donnait des preuves de son habileté communicationnelle tout en décrivant le revival bohème qui, dans cette décennie, avait animé le Quartier latin.
Situation
3Le Cercle a rassemblé des jeunes, nés entre 1850 et 1860, qui aspiraient à la vie littéraire et artistique ; il a réuni des provinciaux, des Parisiens, des individualités en situation précaire comme d’autres à l’abri du besoin. Les témoignages d’Émile Goudeau et de ses camarades illustrent leur difficulté à trouver place dans un champ littéraire que les récents événements ont dérégulé : obstacles à l’édition, à la représentation, désespérance par manque de médiations, et depuis longtemps déjà, marginalisation d’une poésie et d’une littérature incompatibles avec le marché réel de la librairie. Le moment est globalement partagé entre deux mouvances : le Parnasse et le Naturalisme, « les uns gardant la poésie, les autres tenant la prose »5. Un Parnasse dispersé en perte d’influence qu’Émile Blémont puis Catulle Mendès soutiennent dans deux revues : La Renaissance littéraire et artistique puis La République des Lettres ; un Naturalisme qui se confond avec la personne d’Émile Zola, puis en 1880 avec le groupe signataire des Soirées de Médan6. Manquent à ce rapide état des lieux les écrivains communards qui ont pu échapper à la répression sanglante et sont alors déportés ou exilés.
4Les Hydropathes sont la réponse d’une communauté de jeunes à une situation figée et inhospitalière aux générations montantes. En 1878, Harry Alis lance un éphémère journal dont la profession de foi est un résumé des tensions présentes :
Il existe, dans la jeunesse estudiantine, un certain nombre de jeunes hommes, et nous en avons connu, qui, en dehors de leurs études spéciales, se livrent à des essais littéraires, doués souvent d’un mérite véritable. Pour eux, les débouchés n’existent pas. La plupart du temps, ils viennent à Paris, sans connaissances, sans recommandations ; la presse quotidienne leur est fermée, et comme peu ou point n’ont les moyens de se faire éditer à leurs frais, il arrive un moment où ils jettent de lassitude leurs manuscrits au fond d’une armoire. Pourtant, s’ils avaient été soutenus, encouragés, il est possible que leurs tentatives se fussent renouvelées, et qu’un nom de plus ait été écrit sur le palmarès de la littérature contemporaine7.
5Cette génération a le sentiment de vivre une bohème, et se réappropriant la mythologie murgérienne, milite pour que la Rive gauche renoue avec l’esprit d’un Pays latin à la fois critique, frondeur et créateur :
Aujourd’hui, une sorte de renouveau littéraire a empoigné la rive gauche. On y travaille avec activité ; on y discute avec ardeur ; tout ce qui est jeune sent en lui quelque secret désir littéraire se remuer ; et alors, en avant, vers et prose ! Le courant est donné, chacun le suit de son mieux : il n’est pas de sujets, fût-ce même les plus ardus, que l’on n’ose entreprendre. Toute cette virulente jeunesse semble mue par quelque invisible ressort… et chacun d’applaudir à ses généreux efforts…
Des cercles se fondent, permettant aux nouveaux auteurs d’y réciter leurs œuvres. Des journaux se créent, des livres paraissent… et le flot, montant toujours, permet à toutes ces conceptions nouvelles de vivre et de grandir8…
6Contrairement à la plupart des sociabilités littéraires classiques, les Hydropathes ne gravitent pas autour d’une position esthétique. Goudeau précise dans un texte tardif : « Dans la pensée de ses promoteurs, cette réunion bariolée ne fut point une école, mais la négation même des écoles, la porte ouverte au lieu du huis-clos. »9 Cette communauté ne requiert pas même une autorité pivotale, mais des médiateurs. Goudeau n’a été élu président du club qu’au titre de meilleur animateur de ces séances d’hydrothérapie parfois bien arrosées et le seul programme des Hydropathes se résume à celui de leurs soirées. Le rassemblement s’est effectué sur un commun sentiment d’exclusion et d’une radicale différence avec l’immobilisme du champ littéraire. Le rapport qu’ils entretiennent avec les autorités est souvent conflictuel, il traduit leur méfiance devant des élites qui non seulement ont été vaincues par la Prusse mais dont l’unanimité à condamner la Commune les a rendus suspectes voire complices de la semaine sanglante qui a endeuillé particulièrement le cœur même du Quartier latin : le Jardin du Luxembourg10. Les débuts difficiles de la IIIe République, le poids de l’ordre moral, les palinodies autour de la question de l’amnistie contribuent au rejet de cette société verrouillée et opportuniste. Les Hydropathes se perçoivent comme une génération perdue vouée au pessimisme (Schopenhauer, Hartmann) et leur réponse est une ironie radicale – le fumisme – et / ou un cynisme arriviste plus ou moins décomplexé. La question qu’elle se pose constamment est « comment peut-on arriver ? » :
Or, j’avais un plan, un plan superbe, longuement élaboré en province. Sur les bords du fleuve sacré, de ce Gange qu’on appelle la Garonne, dans ce pays du soleil où dans une buée d’ail les syllabes sonnent comme des clairons, M. Francisque Sarcey nous apparaissait comme un dieu, un Sardanapale debout sur un piédestal de cent coudées, tenant en main, comme un étendard, un numéro du Temps. Au-dessous, les actrices comme des esclaves, et les acteurs en eunuques terrifiés. Plus loin, une garde-noble de journalistes prenant des notes et portant aux quatre coins de Babylone l’auguste parole.
Aussi, trois ou quatre jours après mon arrivée, je me dirigeai vers le temple de la rue de Douai.
Tout vêtu de noir, avec une allure province, la redingote mal coupée, les cheveux trop longs, la cravate trop raide, le pantalon trop collant. Une tenue d’huissier.
Le dieu, enveloppé d’une robe de chambre, et simple, me reçut dans son atelier-salon-bibliothèque.
Une jeune femme, jolie-jolie, est assise à deux pas. Je réclame un tête-à-tête à Sardanapale. La jolie-jolie va jouer du piano dans une chambre voisine, d’où nous arrivent des accords étouffés.
— Monsieur, dis-je alors, je ne suis point venu vous porter un manuscrit de vers, de drame ou de roman. Ne craignez rien. Je viens simplement vous demander comment un jeune homme isolé peut arriver à se faire connaître ici. Une consultation sur les moyens de parvenir, quoi.
Après un silence, M. Sarcey me fit, pour moi tout seul, une conférence humouristique, où il m’expliqua le mécanisme compliqué du Paris littéraire et artistique.
L’égoïsme des arrivés, l’indifférence des directeurs et des éditeurs, l’impossibilité de s’occuper des autres. Le temps est pris par l’intérêt ou le plaisir.
Il faut être le fils de la maîtresse de V…, le neveu du concierge de Y…, le cousin du principal créancier du directeur de X… Si l’on n’est pas tout cela, il faut le devenir ; un homme fort crée son occasion. Et voilà.
Quand je me retrouvai dans la rue, avec une poignée de main de M. Sarcey dans ma poche, j’avais la formule : pour se faire connaître, il faut être déjà connu, c’est bien simple11.
7Si Goudeau a titré sa monographie Dix ans de bohème, c’est en liaison avec son éternel corrélat : la vache enragée12 mais aussi avec l’obsession du « ratage » qui taraude les consciences13. Le salut individuel apparaissant problématique, c’est sous la forme d’un collectif qu’ils ont fait entendre leurs voix en tirant parti des médias.
Brassage et brasseries
8Le cercle des Hydropathes est créé le 5 octobre 1878, dans un cabinet particulier, au premier étage du Café de la Rive gauche, au coin de la rue Cujas et du boulevard Saint-Michel. Les fondateurs sont trois poètes, Émile Goudeau, Georges Lorin, Maurice Rollinat, et deux étudiants : Paul Abram et Rives. Goudeau a offert une lecture pragmatique de sa création : « Ce but consistait à mettre en rapport le producteur de vers ou de musique et le consommateur ; à fournir aux génies inconnus l’occasion de se faire connaître ; à procurer au public bénévole un spectacle intéressant pour le prix d’un bock ou d’un moka supérieur. »14 Le Cercle a donc pour fonction première d’organiser des réunions régulières rassemblant des « Jeunes » qui pourront se produire devant une salle. À la première séance, ils sont soixante-quinze, puis rapidement plus d’une centaine. Le groupe augmentant à chaque soirée, ils seront amenés à changer plusieurs fois de local avant de se fixer au Café du Soleil d’or, place Saint-Michel.
9Le Cercle a débuté sous la forme d’un rendez-vous au café. Beaucoup de participants ne se connaissaient pas auparavant et cette première itération peut s’apparenter à l’effet éclair d’une mobilisation expresse. L’invitation lancée, lieu et date précisés, les futurs Hydropathes s’y sont rendus en nombre, ils ne se sépareront que quelques années plus tard. Spontané, ce mouvement a été contraint de s’organiser afin que les réunions soient tolérées par une Préfecture de police toujours méfiante devant toute manifestation publique. Goudeau a fait jouer ses relations républicaines et périgourdines et obtenu gain de cause, des statuts ont été déposés, une cotisation demandée et une carte délivrée. L’interdiction de traiter de politique et l’exclusion des femmes étaient des prérequis ; la seconde n’étant, bien sûr, que de pure forme. Les Hydropathes parodieront la lourdeur administrative avec un règlement délicieusement fumiste se limitant à deux articles :
Art. I. — L’assemblée des hydropathes se compose de la sonnette du président Émile Goudeau.
Art. II. — La susdite sonnette est chargée de faire observer le présent décret15.
Réseaux
10La composition sociale du Cercle est décisive dans sa médiatisation qui se poursuivra bien au-delà de sa période d’activité. Les participants sont issus d’une diversité de réseaux préexistants : salons (Nina de Villard16, François Coppée, Victor Hugo, Anaïs Ségalas, etc.), groupes plus au moins cénaculaires (Paul Bourget, Barbey d’Aurevilly, etc.), amitiés littéraires, camaraderies de cafés, fraternités régionales, rédaction de petits journaux (André Gill, Émile Cohl), ateliers de peinture, conservatoires de musique et d’art dramatique, sociétés chantantes, enfin les Écoles, c’est-à-dire les facultés de médecine et de droit, celles-ci en lien – puisque l’oralité est capitale chez les Hydropathes – avec les conférences d’avocats. Cette expansion réticulaire contribue à embrasser l’ensemble du spectre social avec bien évidemment une forte proportion d’individualités provenant des champs littéraires et artistiques. Les Hydropathes feront partie de l’histoire personnelle de futurs hommes politiques, avocats, patrons de presse, comédiens, académiciens qui évoqueront rétrospectivement cette expérience comme moment mémorable de leur jeunesse et la doteront d’une légitimité supplémentaire. Notons enfin une forte concentration d’écrivains-journalistes et de dessinateurs de presse qui vont œuvrer à faire connaître les Hydropathes.
11La nature du Cercle est un hybride de plusieurs modes de sociabilités. Lorin a évoqué le modèle d’une expérience tentée dans un café à destination de militaires oisifs, adaptée ensuite au cadre du salon bourgeois17. Goudeau ne l’a pas démenti, mais insiste davantage sur la sociabilité de café : celle notamment du Sherry-Cobbler qui, sur le boulevard Saint-Michel, fonctionnait comme un échangeur :
C’est en cet endroit paradoxal que les poètes s’assemblaient, et que je vins moi-même, enfin délivré de ma timidité, m’asseoir à mon tour. Je n’osais pourtant point élever la voix en ce cénacle, j’écoutais, ainsi qu’il sied à un bon néophyte, j’ouïssais les hardis propos, les rudes réparties, les merveilleuses dissertations, qui scintillaient lorsque Coppée, Mendès, Mérat, Paul Arène, Stéphane Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam, Valade, mort depuis, ce poète qui signait Silvius d’adorables chroniques rimées et dont Monselet a dit :
Et je vois un jeune Valade
Un jeune Valade à pas lent,
lorsque tant de poètes parnassiens ou non, baudelairiens ou poësques, se rencontraient avec leurs cadets, Richepin, Bouchor, Bourget, Rollinat, A. Froger, Ponchon, le peintre Tanzi, Michel de l’Hay, Guillaume Livet, l’avocat Adrien Lefort, Alexandre Hepp, qui publiait ses premiers vers, Vautrey, Edmond Deschaumes, frais émoulu du collège18 […].
12Les Hydropathes ont fusionné le café et le salon littéraire où l’on se consacre aux loisirs lettrés et ludiques traditionnels : récitations de poèmes, chansons, concerts, mais aussi saynètes car la pratique théâtrale y a le poids d’un véritable théâtre à côté19. Le café offre sa topographie ouverte et son public mêlé. Au sein de la Grand’Ville c’est le « café de lettres » tel que le décrit Verlaine20. Espace de rencontres, d’échanges et de représentation où s’élaborent et s’affinent en partie les scénarios auctoriaux21, de commensalité étudiante, littéraire et artistique, les établissements du Quartier latin, plus libres que ceux du Boulevard, sont liés à la discussion politique et esthétique et donnent lieu parfois à des chahuts qui sont proches de l’émeute. C’est pour le républicain Goudeau, le lieu démocratique par excellence. Paul Belon parle d’un espace
formant un véritable cercle sans règlement ni statuts, où toutes les opinions littéraires, artistiques et politiques, avaient leurs entrées et des droits égaux dans le coudoiement forcé du café moderne, terrain neutre, carrefour banal où les idées les plus disparates, les plus opposées peuvent se croiser et se saluer sans se compromettre22.
13Il est enfin deux types de sociabilités capitales qu’il ne faut pas omettre, celle populaire et chansonnière des « goguettes » auxquelles certains Hydropathes, comme Jules Jouy, appartenaient et qui sont profondément inscrites dans les pratiques sociales, et la culture d’atelier des Beaux-Arts.
14Les mondes du théâtre et de la musique très représentés dans la composition du Cercle ont favorisé cette fusion des arts dans la performance et le live. Car par leur présence physique, poètes et artistes nouent un contact direct avec les spectateurs et la nouveauté du Cercle est d’avoir imaginé cet espace d’interaction qui parasite les procédures traditionnelles et fait d’un large public, rassemblant curieux mais aussi gens du métier, le souverain juge s’exprimant bruyamment par des sifflets ou des applaudissements. « Struggle for stage » pourrait être la devise du Cercle, qui s’offre comme un critérium joyeux entre artistes à la manière des concours lyriques et donne ainsi leur chance aux nouveaux venus – pratique du casting, du théâtre de poche, du théâtre d’application23. La séparation entre acteurs et public est estompée car tout spectateur est un acteur en puissance pour peu qu’il ait la volonté de prendre la parole. Pour beaucoup d’amateurs, reprenant Hugo ou Leconte de Lisle, ce fut souvent une sorte de karaoké poétique involontairement comique.
Espace de médiation : tous en scène
15Ce dispositif court-circuite formes communautaires et publicité. L’ensemble est décloisonné, remixé à l’horizon d’une communication littéraire en autogestion, visant une consommation culturelle. Aussi l’essence du Cercle est-elle, tout en posant l’art comme un absolu, d’être en lui-même un espace de médiation, une vitrine pour de nouvelles marchandises littéraires et artistiques, un journal parlé offrant de nouveaux sommaires. C’est une inscription délibérée dans une économie culturelle alternative et dans la société des ou du spectacle(s) qui se constitue fortement depuis la fin de la monarchie de Juillet et le Second Empire24.
16Mais l’élément important est le caractère improvisé de ce spectacle : personne ne savait ce qui allait s’y dérouler. De là une ouverture à tous les possibles, qui, à chaque séance, offrait un ordre du jour et une distribution de hasard. La présence ou l’absence des agitateurs (clan des fumistes) et des vedettes locales (Cros, Sapeck, Allais, Coquelin), l’atmosphère de la salle, le programme s’écrivant à la manière de bouts-rimés jetés du public25 ou dépendant de l’humeur des « présidents » faisaient des séances du Cercle un happening qui se devait d’être néanmoins un espace d’accueil et ne favoriser aucune position. Alors que l’Exposition universelle de 1878 s’achève sur le Champ-de-Mars, les Hydropathes exposent les « Jeunes » dans un œcuménisme marchand où Parnasse, néoromantisme, naturalisme, fantaisie, baudelairianisme, poésie et chanson prolétariennes, etc., voisinent en rayon. C’est en quelque sorte un salon des refusés où il reste à chacun à trouver son public, cela dans une ambiance électrique, pleine d’émotions et de rires. Une génération s’objective ainsi, se constitue en tant que sujet littéraire en prenant acte de son existence et conscience de ses talents. C’est cette caractéristique qui a fait du Cercle la préfiguration du cabaret artistique où l’artiste dit son œuvre et se frotte au public. En 1882, les Hydropathes constitueront la première « troupe » du Chat noir de Rodolphe Salis qui, les déterritorialisant à Montmartre26, s’emparera de la gestion du lieu dont les bénéfices allaient jusque-là aux propriétaires des cafés qui accueillaient les séances. Si boulevard Rochechouart les rendez-vous littéraires du vendredi reprirent le principe, Salis n’a pas su comme Goudeau trouver l’équilibre entre l’art et l’exhibition et le second cabaret, malgré la présence d’individualités exceptionnelles, s’est orienté vers une bohème-spectacle qu’ont refusée beaucoup des premiers chanoiresques.
Logo, storytelling et médiatisation
17La médiatisation de cet espace de « publicité » artistique a été rapide, elle est l’œuvre au début des relations d’Émile Goudeau. Poète et romancier, ce Périgourdin est aussi journaliste. Après avoir travaillé dans de très nombreuses rédactions, il lancera en 1894 L’Actualité. Journal politique quotidien illustré27, un journal de dépêches. Le journalisme n’est pas pour lui un compromis alimentaire. Il aime le journal, sa vitesse, sa fièvre, ses contraintes qui s’accordent avec son esprit éminemment paradoxal et son mode de vie nocturne : c’est un familier des cafés et des tables de jeux. Au Concert Besselièvre, Goudeau avait été frappé par l’Hydropathen Valz, une composition musicale du violoniste et chef d’orchestre viennois Josef Gung’l. Noctambule et fêtard, il y a entendu une folle symphonie de coupes de champagne en même temps qu’un clin d’œil à son patronyme. Mais Goudeau étant plus connu pour son endurance à l’absinthe et aux bocks que pour son amour de l’eau, il lui a conféré l’intonation qui lui était la plus naturelle : « celui qui a horreur de l’eau ». Surnommé lui-même « l’Hydropathe » à la suite des innombrables questions qu’il posait sur le sens du titre de cette valse, il en a partagé le nom avec toute sa communauté. Il n’apprendra que plus tard que ce morceau musical était… une valse-réclame pour un célèbre établissement de bains de Vienne.
18Habile communicant, Goudeau a baptisé les deux cercles successifs les Hydropathes et les Hirsutes. Choisis pour créer la surprise, ces noms rompaient radicalement avec ceux des autres communautés littéraires. Le nom signe l’être28 et constitue un élément fort de l’ethos de toute entité, que ce soit un individu, une collectivité, ou un média. Reste que le mot « Hydropathe »29 a été choisi comme concept parce qu’il ne connote rien, sinon une forme d’intempestivité joyeuse – à la façon d’une blague. Cette spécificité va jouer fortement dans la fascination que le Cercle va exercer.
19Les Scènes de la vie de bohème faisant partie de la mythologie du Pays latin, « Hydropathe » pouvait offrir une référence moderniste aux Buveurs d’eau, Goudeau a cependant prudemment contourné cette surdétermination littéraire. Lui et Lorin se sont, en revanche, livrés à du storytelling en adossant ce nom à une mystification zoologique (une fiction de comptoir) qui allégorisait le rire fumiste qu’ils revendiquaient :
Keqcekça ; dirait Gavroche, les Hydropathes ?
Ne cherchez d’étymologie ni chez les Grecs ni chez les Latins. S’il vous faut absolument une explication, prenez celle-ci :
L’hydropathe est un animal canadien, qu’on trouve sur les bords du fleuve Saint-Laurent, dont il contemple éternellement les eaux, sans jamais y mettre le bec. L’hydropathe ne boit pas. Sa tête est en silex, ses yeux en coryndon vert. Ses pieds, en forme de spatules arrondies, sont en cristal et laissent sur la neige des empreintes analogues à celles qu’y laisseraient des culs-de-bouteille d’un relief effacé. Les chasseurs recherchent beaucoup cet animal, dont ils tirent un grand profit.
Ils lui coupent les pattes et les vendent à des fabricants de cristalleries qui les adaptent aux flûtes à champagne en guise de soutien.
De là la forme générale des pieds de nos verres à boire (se méfier de la contrefaçon). Comme vous voyez, vous touchez plus souvent que vous ne le pensiez des pieds d’hydropathes.
Le seul hydropathe importé en France appartient à M. Rothschild. Il est d’une espèce rare. Ses yeux sont en améthyste. Il est apprivoisé30.
20Ce petit Hydropathe aux pieds de flûtes à champagne ornera quelque temps la vignette du journal (fig. 1). Nous sommes devant une mystification qui évoque une « chasse au Dahu » et qui débouche sur une forme de logo commercial. Georges Lorin reprit son texte dans Malgré l’âme désolé, en l’assortissant du commentaire suivant dont la conclusion est explicite :
André Gill m’ayant demandé quelques explications sur le mot Hydropathe, je lui envoyai – les ayant aggravées un peu – celles ci-dessus, que m’avait données Goudeau.
Il avait vu ce mot sur une couverture de musique.
Un soir qu’il jouait avec son ami de Puyjalon (chez Mme H…), il y eut soudain dispute, Goudeau accusa son ami, qui se prétendait chasseur d’ours au Canada (ce qui était vrai), de n’être qu’un chasseur d’Hydropattes. Stupéfaction ! on lui demanda ce qu’il voulait dire. Il inventa, séance tenante, la réponse. Depuis, comme il est dit plus haut dans ce livre, on latinisa la première orthographe pour intriguer les journalistes31.
Fig. 1 – « L’Hydropathe aux pieds de cristal », élément de la vignette de titre du journal éponyme, 22 janvier 1879.

21Cette dépression du signifié introduit une différence radicale, égalise les positions, déterritorialise le banal d’une réunion littéraire dans un monde de fantaisie32, ne pouvant que provoquer la curiosité du spectateur qui devient ainsi un propagateur de ce puff. Avant DADA, Hydropathe ne veut rien dire en soi. Zutique, Zutisme signifiaient quelque chose, Hydropathe incarne l’incohérence, le fumisme, le nonsense sans positivité ni rédemption. De plus le pluriel l’associe à un collectif, un cortège bachique et joyeux qui renvoie au bal masqué, au cirque ou au théâtre, voire à un numéro de music-hall (tels les Hanlon-Lees). C’est une troupe ouverte au public qui, ayant, grâce à la Préfecture de police, sa carte d’Hydropathe en poche, appartient légitimement au spectacle.
Autogestion de la communication : couplage avec les médias
22Le petit média est un vecteur de communication pour les milieux de la « jeune littérature » au moins depuis la monarchie de Juillet. Il est ontologique, assure la cohésion d’un groupe et sert à contourner le déficit des instances de médiation et de légitimation par une communication autonome.
23Il faut insister sur un point généralement oublié : le cercle des Hydropathes entretient des liaisons importantes avec la sphère étudiante, à laquelle appartiennent les jeunes Hydropathes les plus actifs. La Voix des écoles d’Alis, citée précédemment, n’est pas la seule publication à destination du Pays latin, Les Écoles, journal des étudiants (1877-1878) et L’Étudiant, gazette du Quartier latin (1879) militent pour la création d’associations de type universitaire33 ; ils réclament d’être entendus eux aussi, de disposer de protections sociales et de pouvoir accéder économiquement à la vie culturelle34. Des Hydropathes aussi représentatifs que Félicien Champsaur ou Sapeck collaborent à ces feuilles ; l’hebdomadaire Les Écoles fut même animé dans ses ultimes numéros par Paul Vivien et Alphonse Allais, qui seront bientôt en charge de L’Hydropathe, organe du cercle35. Enfin, Le Quartier latin (dans ses deux itérations de 1879 et de 1882) préfigure même matériellement La Nouvelle Rive gauche et Lutèce : faut-il préciser qu’on y trouve Pierre Infernal et Karl Mohr, c’est-à-dire les Hydropathes Charles Morice et Léo Trézenik, futur historiographe des Hirsutes, en compagnie de camarades venus du Tam Tam, du Tintamarre, de La Lune rousse ou du Titi.
24La demande de publication adressée à la Préfecture pour L’Hydropathe a été faite par un étudiant, Louis Ernest Alcétalis Piquemal-Grenier. Le rapport de police précise cependant qu’« il prend la qualité d’étudiant, mais [que] depuis son arrivée à Paris, il ne paraît s’être fait inscrire à aucune école et il ne [suit] pas davantage de cours particuliers »36. Comme sa conduite et sa moralité ne donnent lieu à aucune remarque particulière, l’autorisation est accordée le 3 février 1879. La publication prendra place parmi les mille cent quatre-vingt-dix périodiques parisiens disponibles alors.
25Le premier rédacteur en chef de L’Hydropathe fut Paul Vivien et le gérant Louis Piquemal qui assura aussi sous le pseudonyme d’Alcé d’Alis la fonction d’administrateur. Émile Goudeau n’en prit la direction éditoriale qu’au numéro 4 (5 mars 1879), le secrétaire de rédaction était Jules Jouy, remplacé ensuite par Paul Allais, le frère d’Alphonse, puis par Émile Cohl. Après avoir été titré un temps Les Hydropathes avant de retrouver son titre original, le 23 mai 1880, le journal prit celui de Tout-Paris ; il cessa de paraître en juin avec la première dissolution des Hydropathes.
26L’Hydropathe remplit une fonction d’affichage du Cercle avec la spécificité37 que nous avons relevée : globalement, les petits médias littéraires assemblent toujours des esthétiques compatibles. L’Hydropathe reflétera la diversité de sa population38. Comme le Cercle il est ouvert à des collaborations provenant du public. L’Hydropathe est à l’écoute des talents et s’offre comme support d’enregistrement au moment où Cros conçoit sa machine. C’est donc un journal de club entièrement au service de l’entité qu’il promeut et de ses membres qu’il met en montre. Diffusé en kiosque, il participe aussi du programme de théâtre et est vendu dans la salle à chaque séance.
27La physionomie du journal témoigne d’une recherche d’originalité face à la petite presse d’alors – les petits médias étant souvent conçus à partir de maquettes proposées dans les catalogues des imprimeurs. Pas de « une » éclatante comme les journaux de Gill, mais un style étrusque avec des caricatures brique de Georges Lorin39. Chaque numéro met en vedette un « Hydropathe du jour », sujet du portrait-charge suivi d’une biographie tintamarresque et d’un sonnet-portrait40. Quelques mois auparavant, Champsaur avait lancé Les Hommes d’aujourd’hui chez Cinqualbre avec la complicité d’André Gill, L’Hydropathe adapte ce principe éditorial à l’usage du Cercle : la biographie humoristique qui fait ses preuves depuis la monarchie de Juillet41. La sélection des portraiturés sera stratégique, juxtaposant Goudeau, Lorin ou Rollinat avec des notoriétés comme Charles Monselet ou Auguste Vacquerie. Mais la véritable vedette du club reste Sarah Bernhardt, dont la présence aux séances était exploitée comme un argument publicitaire.
28Le rédactionnel gravite autour des séances du Cercle dont les comptes rendus sont signés par Paul Allais. Les poèmes ou monologues publiés sont offerts en situation, suivis de la mention « dit aux Hydropathes ». Les annonces illustrent le mode de vie des jeunes, bien évidemment les brasseries où les membres bénéficient d’une salle réservée, mais aussi le sport ou le hammam. Mélandri y fait de la réclame pour son studio de photographie, Raoul Fauvel pour son théâtre de marionnettes et la plupart des Hydropathes pour leurs parutions. Une série de portraits consacrée aux journalistes de la petite presse accompagne la réclame pour les journaux amis (Le Bas bleu, La Banlieue, La Censure, etc.) et les articles de soutien pour les périodiques censurés (Le Carillon). Chaque spectateur / lecteur se sent ainsi être contemporain d’une modernité qui s’écrit sous ses yeux. Il peut dire – comme l’ont fait ensuite de nombreux mémorialistes – « je suis venu, j’ai vu et j’ai entendu » : Rollinat interpréter Baudelaire au piano, Allais raconter ses histoires fumistes, Cros et Coquelin réciter des monologues…
Dossier de presse
29Le lancement des Hydropathes a été soutenu par deux articles dus à des journalistes alors célèbres mais vieillissants et qui ont ainsi rajeuni leur image. Le premier est publié dès le 28 novembre 1878 dans Le XIXe siècle42 par Francisque Sarcey, il y affirme que s’il avait vingt et un ans, il demanderait à être admis aux Hydropathes. Le second est de Jules Claretie dans L’Indépendance belge43 ; l’article a paru au moment du lancement du journal L’Hydropathe. Mais la réception du Cercle s’est appuyée sur un large réseau de publications (aussi bien parisiennes que régionales) et a profité du fait que les membres du Cercle ont infiltré de nombreux médias en divers genres. Ce cumul de positions et leur maîtrise de la presse contribuent à assurer une large diffusion. D’abord dans le champ de la jeune littérature par une publication qui paraît simultanément, La Revue moderne et naturaliste dirigée par Alis et Goudeau avec une forte implication de Félicien Champsaur. Le 27 décembre 1878, Diego Malevue [Goudeau] publie « Connaissez-vous les Hydropathes ? » et sa première phrase est bien évidemment : « Peut-être, puisque notre éminent confrère, Francisque Sarcey, en a parlé dans le XIXe Siècle. » La camaraderie médiatique joue son rôle : La Lune rousse dirigée par André Gill44 publie l’article de Lorin déjà cité. Le Tintamarre45 est un relais important avec la présence dans la rédaction d’Allais et Leroy qui diffusent des brèves sur les farces de Sapeck tandis que Jules Jouy y présente le Cercle en usant à nouveau de l’argument d’autorité :
Les Hydropathes ont grandi rapidement, comme une boule de neige. Le dessus du panier littéraire et artistique y est venu. Monselet, Paul Arène, François Coppée, Maurice Rollinat – ce ciseleur exquis – Coquelin cadet, Villain (de la Comédie française), André Gill, s’y font entendre ; et, dernièrement, Francisque Sarcey – l’Aristarque aux grandes oreilles – célébrait pesamment, dans le XIXe Siècle, le Cercle des Hydropathes46.
30Le 11 octobre 1879, c’est le tour d’Émile Cohl qui, dans Le Gavroche, conclut ainsi son article :
[…] il faut, nous touchant les coudes, marcher ensemble vers l’Avenir, forts de nos vingt-cinq ans, et riches de notre ardeur juvénile et de notre insouciance ; il faut aller droit devant nous, sans nous retourner devant les défaillances et les abattements ; à force de volonté et de travail, nous faire, par nous-mêmes, une place au grand jour, après avoir enfoncé cette porte qui obstrue le chemin des Élus, et qu’on appelle l’Indifférence47.
31La Cravache de Montpellier publie des textes de Lorin et d’Allais et reprend la biographie que L’Hydropathe lui consacre. Enfin, Edmond Deschaumes, très présent dans La Revue littéraire et artistique (dite Revue verte), tient le feuilleton dans La Chronique parisienne où l’on trouve aussi Sapeck, Mélandri, Taboureux, etc. Dans la grande presse, les mentions sur les Hydropathes et les Hirsutes dépassent toutes les sociabilités comparables. Leurs tournées en banlieue et en province, leurs conférences à la salle des Capucines font l’objet de nombreux échos. Reste que la médiation la plus spectaculaire a été due à Félicien Champsaur qui publie au Figaro le 8 octobre 1879 un long article : « Le Quartier latin ». Cela est évidemment considéré par les jeunes républicains comme une double trahison – la première idéologique, la seconde déontologique en s’emparant de la naissante notoriété du Cercle à des fins personnelles. Après une peinture du Pays latin, terre des jeunes et de l’art, Champsaur poursuit avec une évocation des Hydropathes dans le style constamment pratiqué. C’est celui de l’histoire littéraire anecdotique qui fait basculer son sujet dans une quasi-fiction. La description de la salle est l’occasion d’un name-dropping hystérique. Il se coule dans les schèmes rhétoriques habituels dont l’ouvrage de Firmin Maillard Les Derniers Bohèmes, Henri Murger et son temps reste le modèle : il a paru quelques années auparavant, réactivant la mythologie bohème en cette fin de siècle.
32Fin juin 1880, les Hydropathes, prisonniers d’une certaine routine, s’achèvent dans des explosions de pétards allumés par les fumistes de la bande. Les Hirsutes leur succèdent. Ce cercle créé par d’anciens Hydropathes nostalgiques et dont Maurice Petit assura une présidence difficile trouve alors dans La Nouvelle Rive gauche puis Lutèce de Léo Trézenik et Georges Rall un support pour sa médiatisation. Rall publiera aussi des articles dans le journal alimentaire auquel il collabore : Paris-Nord. Paul Vivien n’hésite pas à reprendre des anciens numéros de L’Hydropathe dans La Presse parisienne pour en recycler caricatures et biographies. Sarcey est bien évidemment dans les premiers à écrire sur le Cercle, s’interrogeant à nouveau sur ce que peut bien signifier « les Hirsutes »48. Champsaur prend la plume dans Le Clairon du 23 décembre 1881 pour un long article qui, en substance, développe l’idée que les Hirsutes n’arriveront pas à se hausser à ce qu’ont été les Hydropathes. Dès 1882, Goudeau rédacteur en chef du Chat noir projette de reconstituer les Hydropathes, il diffuse des annonces dans son journal, se rend aux Hirsutes et est élu président. Dès lors, la médiatisation est plus forte et touche la province avec La Bavarde à Lyon ou Les Étudiants à Besançon. En 1884, Trézenik reprend chez Vanier sa série d’articles sobrement intitulée : Les Hirsutes. Leur histoire, depuis Pharamond-Maurice Petit jusqu’à nos jours49.
Être ou ne pas être « un arrivé »
33La reconnaissance obsède cette génération à proportion de l’indifférence qu’elle rencontre, mais les trajectoires seront différentes entre un Félicien Champsaur qui affirme une ambition dévorante et un Maurice Rollinat qui, propulsé à la une des journaux du Tout-Paris, choisit de se mettre à l’écart de cette célébrité de papier50. Ernest Raynaud, précieux commentateur de cette fin de siècle, a parfaitement analysé la dialectique à laquelle ils sont tous confrontés :
Les auteurs pressés d’arriver se disputent le public innombrable. Il n’y a plus comme jadis, une petite élite à conquérir, c’est une foule qu’il s’agit d’intéresser. Il faut accrocher l’attention, tirer l’œil, et le poète accepte de monter sur les tréteaux. De là, ces cabarets de Montmartre, de là, ces assises publiques des Hydropathes, des Hirsutes, des Zutistes, où les poètes font appel au public et « déballent leur marchandise ». Il faut crier fort parce qu’on parle à des sourds. De là, encore, cette surenchère d’excentricités, de titres racoleurs et suggestifs. De là, cette école brutaliste, où chacun rit, crie, jure, blasphème. On songe au geste désespéré du nageur qui veut sortir de l’engloutissement et parvenir à l’air du jour51.
34Outre la presse, le recours à la fiction et notamment à des romans à clés s’accorde avec l’idée d’aventure qu’ont partagée les Hydropathes. La publicité se poursuit, avec au moins trois romans : Dinah Samuel de Champsaur52, Hara Kiri d’Harry Alis53 et La Vache enragée d’Émile Goudeau. Publiés en préoriginales dans la grande presse pour certains, ces romans contribuent à faire connaître cette génération par des chapitres évoquant rétrospectivement le mouvement. L’aventure littéraire offre un arrière-monde à une intrigue réflexive et comiquement cryptée. C’est l’accomplissement de la dimension potentiellement fictionnelle du biographisme bohème dans une jouissance identitaire générationnelle.
Apothéoses académiques
35Les Hydropathes ont constitué une expérience qui ne fut pas sans effet : on peut citer les sociabilités de Lutèce ; Léon Deschamps s’en est aussi inspiré non seulement en organisant les Soirées de La Plume au Soleil d’or54 mais en ouvrant sa publication à toutes les tendances artistiques. Dans les années 1890, une initiative plus populaire, due à Alphonse Coutard en liaison avec des sociétés de lecture et des associations philotechniques, entretient la mémoire du Cercle par des conférences et des soirées. Tout au long de ces années, on assiste à des évocations nostalgiques dans la presse et cela se poursuivra jusqu’au premier tiers du XXe siècle. Les nécrologies successives des fondateurs du club et de ses membres les plus connus, les articles sur le Quartier latin et Montmartre évoquent constamment le Cercle. Les anciens Hydropathes qui tournent aux anciens combattants du Boul’ Mich’, rappellent constamment leur rôle dans la naissance et l’autonomisation de Montmartre55. Ce que fait vite Félicien Champsaur pour le dixième anniversaire des Hydropathes en signant à nouveau un long article dans Le Figaro56. Puis, plus tard Georges Lorin dédiant à l’académicien Maurice Donnay57 – historiographe du Chat noir – son témoignage sur les Hydropathes. En filigrane se lit un conflit entre deux mondes, le Pays latin et Montmartre où s’est déplacée en 1882 une partie de la vie littéraire de la capitale, avant que Montparnasse ne s’impose, abandonnant la butte sacrée au tourisme de masse.
36En 1899, à l’initiative de Jules Lévy et d’Émile Goudeau, un banquet rassemble au Café Voltaire cent soixante-treize Hydropathes. À cette occasion, Jacques Ferny donne une conférence : « La Société des Hydropathes et les précurseurs du Chat noir » et un numéro spécial de L’Hydropathe commémore l’événement. Mais c’est le 28 décembre 1919 que le Cercle connaît une première consécration académique avec une couverture quasi générale de la presse quotidienne. À l’occasion du quarante-et-unième anniversaire de leur création, les Hydropathes entrent en Sorbonne où, sous la présidence de Léon Bérard, ministre de l’Instruction publique, et de Sarah Bernhardt, les quatre-vingt-onze survivants offrent une séance dans le Grand Amphithéâtre58. En 1924, Jean Émile-Bayard publie Le Quartier latin, hier et aujourd’hui avec les souvenirs de ses écrivains les plus célèbres, puis l’année suivante Montmartre hier et aujourd’hui, deux recueils de témoignages, avant que Jules Lévy ne donne en 1928 sa monographie consacrée au Cercle59. Le 17 octobre de cette même année, le créateur des Arts incohérents invite le Tout-Paris à une fête : le cinquantenaire du Cercle, toujours en Sorbonne, mais sous la présidence alors d’Édouard Herriot et le concours des artistes de la Comédie-Française, de l’Opéra-Comique et de l’Odéon.
Commémoration et fétichisme
37Toutes ces célébrations s’accordent à souligner les mêmes aspects du club de Goudeau. D’abord le caractère bizarre du nom, ensuite l’exemple d’une sociabilité atypique, démocratique, et généalogiquement son implication dans la naissance du cabaret artistique et, avec les Arts incohérents, dans ce que l’on a nommé « L’École du Chat noir »60.
38La communication se construit dans le légendaire et l’imagier. Ces récits sont teintés de nostalgie et de clichés ressassés à l’envi produisant une vulgate hydropathesque, un récit qui comme toute publicité est fantasmagorique. On en retient l’histoire d’une « phalange artistique », d’un « tréteau » exemplaire, une suite de scènes pittoresques pathétiques et / ou comiques. Petits faits, petites phrases, biographèmes ou biographies express, épisodes édifiants, l’ensemble pris dans un effet « coin de table » à la Fantin-Latour. Certains Hydropathes sont héroïsés, notamment Cros, Allais, Goudeau et Sapeck qui a été une sorte de Jacques Vaché doublé d’un Noël Godin et qui a essaimé chez les symbolistes, Fénéon, Jarry et chez les pataphysiciens.
39La publicité dont a bénéficié le Cercle a reposé sur sa gaieté et le rire moderne61 qu’il a introduit dans la communication artistique. Les Hydropathes ont vidé la réunion littéraire de l’atmosphère compassée que postule généralement le public quand on lui parle de poésie. Les séances alternaient le chaud et le froid, l’auguste et le clown blanc, la vieille gaieté française qui est celle d’Émile Goudeau et l’impassibilité à l’anglaise du fumisme. Le répertoire des Hydropathes mêlant tous les registres mais faisant du rire ou du sourire l’élément fort des soirées et la tonalité générale du journal, a facilité leur publicité mais sur un malentendu.
40Le premier a été d’occulter la part d’ombre de ce rire. Paul Bourget l’a parfaitement saisi : « Cette gaieté spasmodique et qui tient de la névropathie », écrit-il, est « celle d’une jeunesse qui a eu ses vingt ans à une heure très troublée de l’histoire, et dans un pays déjà vieux »62. La seconde est qu’en son temps la communication des Hydropathes n’a pas complètement atteint son objectif, c’est-à-dire donner à lire, à entendre ou à voir de nouveaux talents. « Que d’Hydropathes ! Trop d’Hydropathes ! », a conclu le bourgeois n’accordant son attention qu’à une illusion, une construction idéologique : celle, consumériste, d’une bohème sur laquelle Salis a construit son spectacle. Recroisant historiquement les problématiques de la bohème classique – la constante tension entre art, argent et réclame –, les Hydropathes sont en effet la preuve de l’inévitable bohémianisation des lettres en régime capitaliste par leur confrontation à la loi de l’offre et de la demande. Le registre qui leur est naturellement accolé dans la presse est celui de la déploration. Ils apparaissent ainsi comme une étape de plus dans la constitution d’un imaginaire pathétique de l’écrivain sur lequel la communication médiatique poursuit toujours sa chronique de la vie littéraire. En un mot l’effet groupe l’a emporté sur les individualités. Il a fallu du temps pour qu’Alphonse Allais soit reconnu comme un écrivain à part entière et non comme un amuseur (cela grâce au Collège de Pataphysique) et que l’on voie en Cros un grand poète, mais la plupart relève encore de la population des petits auteurs offerts à la curiosité bibliophile et aux recueils d’ana.
41Toutefois, leurs manipulations du langage, des formes, des représentations et de la doxa classiques les constituent aujourd’hui en parentèle des avant-gardes. La multiplication des travaux récents, tout en soulignant l’énergie de ce collectif, rend compte de leurs interventions dans des domaines aussi divers que le monologue, le vers-librisme, la chanson moderne qui de la scène va irradier l’écriture médiatique et la publicité, les arts du spectacle, la presse, l’illustration et le dessin animé, sans oublier les exercices de style (pastiches, parodies) auxquels ils se sont livrés, faisant par certains aspects des Hydropathes une sorte d’ouvroir de littérature potentielle autant qu’un précurseur des collectifs artistiques actuels utilisant les possibilités du numérique pour assurer, eux-mêmes, leur médiatisation63.
Notes de bas de page
1 C’est en 1880 que É. Gautier publie Le Darwinisme social (Paris, Derveaux). Les traductions des œuvres de E. Haeckel : Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles : conférences scientifiques sur la doctrine de l’évolution en général et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier (Paris, C. Reinwald, 1874) et Anthropogénie, ou Histoire de l’évolution humaine (Paris, C. Reinwald, 1877) sont aussi lues dans ce milieu.
2 Si cela est loin d’être une caractéristique de cette seule IIIe République, les articles sur la réclame littéraire sont moins nombreux que dans la période 1840-1860 et bien souvent des marronniers. Signalons néanmoins celui de O. Uzanne, « Les écrivains, le public et la réclame », Le Livre, 10 mai 1887, p. 225-231.
3 Nous nous permettrons de renvoyer à notre édition annotée de Dix ans de bohème réalisée avec la collaboration de M. Golfier et de P. Ramseyer (Seyssel, Champ Vallon, 2000), désormais : DAB. Elle contient un important dossier sur ce Cercle, sur les Hirsutes et les débuts du Chat noir (DAB, p. 302 et suiv.). On se reportera aussi à la monumentale biographie d’Alphonse Allais par François Caradec (Paris, Fayard, 1997).
4 Paul Bourget décrivant les milieux bohèmes de Boston souligne non seulement la modernité du Cercle de Goudeau mais aussi l’intelligence de son analyse : « Un des plus représentatifs est le Tavern Club de Boston. Ce club compte trois étages dans une petite maison dont on a fait sauter les cloisons intérieures, de manière à obtenir de vastes pièces. L’étage du rez-de-chaussée sert de fumoir et d’antichambre, celui du premier de salle à manger. En haut une espèce de hall sert à la musique et aux représentations. Ce club correspond assez bien à ce que furent chez nous certaines sociétés du quartier Latin, telles que les Hydropathes, dont le fondateur, le poète Émile Goudeau, a écrit l’histoire avec beaucoup de justesse et de verve dans un petit volume intitulé : Dix ans de bohème. — Entre parenthèses, ce livre, qui a passé un peu inaperçu, demeure, à mon avis, le document le plus exact sur les mœurs et les idées de notre jeunesse littéraire, entre 1870 et 1880 » (P. Bourget, Outre-Mer. Notes sur l’Amérique, Paris, Plon, 1906, t. II, p. 187).
5 É. Goudeau, « L’Individualisme », Les Entretiens politiques et littéraires, 1er août 1890, p. 137.
6 Voir A. Pagès, Zola et le Groupe de Médan. Histoire d’un cercle littéraire, Paris, Perrin, 2014.
7 H. Alis, « Aux étudiants », La Voix des écoles, 4 avril 1878, p. 1.
8 P. Affuzy, « Chroniquette », Le Quartier latin, 13 avril 1879, p. 2.
9 É. Goudeau, « L’Individualisme », p. 138.
10 Voir M. Vuillaume, Mes Cahiers rouges au temps de la Commune, Arles, Babel, 1998, notamment la première partie, « Une journée à la cour martiale du Luxembourg », où Vuillaume décrit « l’abattoir du Luxembourg », p. 17 et suiv.
11 É. Goudeau, « Comment on peut arriver », Gil Blas, 16 février 1880, p. 1 ; ce texte est bien sûr autobiographique et Sarcey sera le premier à saluer la création des Hydropathes ; voir aussi : Trick-Horn, « Comment on arrive », Le Quartier latin, 27 avril 1879, p. 4.
12 Titre de son roman autobiographique sur cette génération (Paris, Ollendorff, 1885).
13 On se souvient qu’un des premiers projets de Jules Laforgue (qui a assisté brièvement aux Hydropathes) avait pour titre « Un Raté ».
14 P. Dubois, « Les Hydropathes. Chez Émile Goudeau », L’Aurore, 11 décembre 1899, p. 2.
15 J. Jouy, « Blagues hydropathesques : décret », L’Hydropathe, 5 février 1879, p. 4.
16 Le salon de Nina par sa liberté et sa fantaisie est un jalon important dans l’inexorable bohémianisation des mœurs littéraires entre le Second Empire et la IIIe République. Voir les travaux de M. Pakenham, notamment son édition de La Vérité sur le salon de Nina de Villard de Charles Baude de Maurceley (Paris, Librairie la Vouivre, 2000).
17 G. Lorin, « Aux origines du Chat noir. Les Hydropathes », Le Figaro. Supplément littéraire, 6 novembre 1926,p. 1.
18 DAB, p. 101-102.
19 Voir A. Aderer, Le Théâtre à côté, préface par F. Sarcey, Paris, Librairies-imprimeries réunies, 1894. Les salles successives qu’a occupées le Cercle devaient pouvoir être rapidement aménagées en théâtricule, avec scène et piano.
20 Publié dans Lutèce, 20-27 juillet 1884, p. 2, il décrit aux frontières de l’utopie le café parnassien, ce que pouvait s’approprier pleinement la jeune génération.
21 Sur ce point : J.-L. Diaz, L’Écrivain imaginaire : scénographies auctoriales à l’époque romantique, Paris, H. Champion, 2007. En toute logique symbolique, c’est au café que le cinématographe a fait ses débuts.
22 P. Belon, Gendelettre, Paris, E. Dentu, 1891, passim. On croit entendre Goudeau qui apparaît par ailleurs dans ce roman sous le cryptonyme de Fronsac.
23 Ibid., chap. V, p. 68.
24 Notamment avec la forte mise en scène médiatique de l’homme de lettres et de l’artiste.
25 Voir le témoignage de Paul Bilhaud, in J. Émile-Bayard, Le Quartier latin, hier et aujourd’hui avec les souvenirs de ses écrivains les plus célèbres, Paris, Jouve, 1924, p. 185. Cros et Goudeau improvisaient des sonnets à la demande, ce que faisaient souvent des poètes désargentés dans les cafés-concerts, ainsi Glatigny.
26 Ce passage Rive droite sera aussi celui d’une perte d’influence du Quartier latin contre laquelle lutteront les Hirsutes, en particulier Léo Trézenik et son journal Lutèce.
27 Lancé le 27 avril, il s’arrêta le 19 août 1894 après quatre-vingt-quatre livraisons. Ce quotidien est composé essentiellement de revues de presse étrangères et de brèves. Il paraît pendant les attentats anarchistes et couvre l’assassinat du président Carnot.
28 Sur ce point : G. Agamben, Signatura rerum : sur la méthode, traduit de l’italien par J. Gayraud, Paris, J. Vrin, 2008. Entre 1883 et 1885, Léo Trézenik a ensuite baptisé les groupes liés à son journal Lutèce de noms aussi inattendus que les Jemenfoutistes, les Zizanes, les Têtes de Pipes, etc.
29 On rencontre beaucoup de textes sur le thermalisme et les buveurs d’eau dans la petite presse du Second Empire. Sujet d’étonnement et de blagues dans une société du vin et de la bière, l’eau a toujours quelque chose de provocateur. Voir la série publiée dans Le Charivari en mars 1843 et l’article de Jules Lovy annonçant la sortie d’un journal dédié à l’hydrothérapie, prétexte pour le journaliste à un feu d’artifice de jeux de mots : « L’Hydropathe », Le Journal pour rire, 8 juillet 1854, p. 2.
30 G. Lorin, « Les Hydropathes », La Lune rousse, 12 janvier 1879, p. 1. Cette créature peut être perçue comme un plagiat par anticipation du célèbre ourson imaginé par le confiseur Hans Riegel, vedette de la société Haribo.
31 G. Lorin, Malgré l’âme désolé, Paris, J. Dilly, 1925, p. 141-142. Cette motivation médiatique a été réaffirmée à nouveau dans son article sur Rollinat (voir plus loin).
32 Georges Lorin était comme Goudeau un poète fantaisiste mais surtout un dessinateur halluciné, ses collaborations comme celles de Sapeck et Luigi Loir sont remarquables dans le livre illustré.
33 Notamment le Cercle des Écoles autorisé par la Préfecture en date du 31 mai 1878 (le projet avait été invalidé par le ministère du 16 mai). Il a eu un temps ses habitudes au Café de la Rive-Gauche où ont été fondés les Hydropathes. Ce cercle républicain et anticlérical avait reçu le patronage de professeurs : Littré, Wurtz, Robin, Paul Bert, Léveillé, etc., ainsi que le soutien de Victor Hugo, Adolphe Crémieux et Léon Gambetta. Paul Belon et Georges Price rapportent quelques anecdotes sur son élaboration (Paris qui passe, Paris, A. Savine, 1888, p. 132).
34 Notamment par des représentations théâtrales qui leur soient financièrement accessibles.
35 Si les étudiants ont constitué une part des membres du Cercle, ses animateurs ont été progressivement déçus par le bourgeoisisme de plusieurs et, plus tard, Léo Trézenik lançant La Nouvelle Rive gauche, précisera plus d’une fois que ce journal n’est en aucune manière une publication étudiante.
36 DAB, p. 432 et suiv.
37 Spécificité que l’on rencontre souvent dans les journaux dits de « jeunes ».
38 On trouve cette même diversité dans un type de publication qui connaît depuis plusieurs années déjà une véritable fortune, celle des revues littéraires à insertions payantes, usant souvent de concours patronnés par des jurys toujours prestigieux. Voir : Le Parnasse, organe des concours littéraires de Paris (1877).
39 On trouve deux tirages, un en noir et blanc, et un autre colorié.
40 Voici la liste des « Hydropathes du jour » : L’Hydropathe : no 1, 22 janvier 1879 : Émile Goudeau ; no 2, 5 février 1879 : André Gill ; no 3, 19 février 1879 : Félicien Champsaur ; no 4, 5 mars 1879 : Coquelin cadet. Les Hydropathes : no 5, 20 mars 1879 : Charles Cros ; no 6, 5 avril 1879 : Sarah Bernhardt ; no 7, 20 avril 1879 : Charles Lomon ; no 8, 5 mai 1879 : Maurice Rollinat ; no 9, 15 mai 1879 : Alfred Le Petit ; no 10, 1er juin 1879 : Auguste Vacquerie ; no 11, 12 juin 1879 : Luigi Loir ; no 12, 25 juin 1879 : Mélandri. L’Hydropathe : no 13, 10 juillet 1879 : Raoul Fauvel ; no 14, 25 juillet 1879 : Charles Frémine ; no 15, 5 août 1879 : Charles Leroy ; no 16, 20 août 1879 : Grenet-Dancourt ; no 17, 7 septembre 1879 : Talien ; no 18, 25 septembre 1879 : Alphonse Lafitte ; no 19, 15 octobre 1879 : Tolbecque ; no 20, 28 octobre 1879 : Émile Taboureux ; no 21, 10 novembre 1879 : Georges Moynet ; no 22, 25 novembre 1879 : Guy Tomel ; no 23, 10 décembre 1879 : Eugène Le Mouël ; no 24, 31 décembre 1879 : Villain. No 1, 15 janvier 1880 : Gustave Rivet ; no 2, 28 janvier 1880 : Alphonse Allais ; no 3, 8 février 1880 : Félix Galipaux ; no 4, 26 février 1880 : Léon Valade ; no 5, 15 mars 1880 : Sapeck ; no 6, 5 avril 1880 : Émile Cohl ; no 7, 25 avril 1880 : Renot ; no 8, 12 mai 1880 : Maurice Petit.
41 De Benjamin Roubaud à Commerson, de Nadar à Touchatout sans oublier les journaux biographiques comme Le Diogène ou Le Boulevard.
42 Le Gaulois (19 novembre 1878) avait publié un écho avant Sarcey.
43 Jules Claretie, « Le Mouvement parisien », L’Indépendance belge, 2 février 1878, p. 1.
44 Parmi bien d’autres, les Hydropathes Émile Taboureux, Clément Privé, Félicien Champsaur y écrivent.
45 J. Jouy, « Les Hydropathes », Le Tintamarre, 2 février 1879, p. 4.
46 Ibid.
47 É. Cohl, « Les Jeunes », Le Gavroche, 11 octobre 1879, p. 1.
48 F. Sarcey, « Çà et là », Le XIXe siècle, 25 octobre 1881, p. 1 : « Mais pourquoi ces noms étranges ? Hydropathes, cela ne voulait rien dire du tout. Hirsutes, le mot semblerait indiquer que ces jeunes gens viendront au club avec une barbe ébouriffée et des cheveux en broussailles. / Ne peut-on aimer les lettres et cultiver les arts en portant la barbe et les cheveux comme tout le monde ? / La bizarrerie voulue de ces dénominations ne va pas sans un léger soupçon d’affectation. »
49 Voir DAB, p. 372 et suiv.
50 Sur ce point, le témoignage de G. Lorin, « Souvenirs sur Rollinat », SIM. Mercure musical, no 4, 1913, p. 15-29.
51 E. Raynaud, La Bohême sous le Second Empire. Charles Cros et Nina. Les Cahiers de la Quinzaine, Paris, L’Artisan du livre (Cahier de la dix-neuvième série ; 15), 1930, p. 52 (nous soulignons).
52 Dinah Samuel est un cryptonyme qui dissimule (mal) Sarah Bernhardt. Le roman est hélas plein de relents antisémites. Des fragments (très nombreux) ont été disséminés dans tous les petits journaux.
53 Dans Hara Kiri, Harry Alis corrige la vision des Hydropathes en les baptisant « Tristapattes ». Il fut publié en feuilleton dans le Gil Blas, précédé d’un avertissement : « Bien des gens ne manqueront pas de reconnaître leur portrait exactement tracé, dans les personnages de ce roman, qui n’a d’imaginaire que le nom » (14 mai 1881, p. 1).
54 En 1886, ce café accueillit aussi les soirées du Scapin.
55 Voir Coquelin cadet, Le Rire, illustrations de Sapeck (Paris, Ollendorff, 1887). Il s’adorne d’une Mona Lisa fumant la pipe qui a eu un impact fort dans la perception de ce moment comme anticipant les avant-gardes du XXe siècle.
56 F. Champsaur, « Dix ans après », Le Figaro. Supplément littéraire, 26 octobre 1889, p. 170-171. L’article fait signe à Dix ans de bohème de Goudeau qui, lui-même, avait publié, le 6 juillet 1888, « Au bout de dix ans » dans le premier numéro du Pierrot de Willette.
57 Il est reçu en décembre 1907 et débute son discours en rappelant que les garçons du Chat noir étaient costumés en académiciens (Le Temps, supplément du 20 décembre 1907, p. 1). Il publie en 1926 Autour du Chat noir chez Grasset, après avoir donné plusieurs articles sur le même thème en revues.
58 L’année suivante, le Cercle entre dans le deuxième supplément du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse et peu après Dix ans de bohème est repris en livraisons dans la revue La Lecture (10 mars-10 juin 1891).
59 J. Lévy, Les Hydropathes : prose et vers d’Alphonse Allais, Paul Bilhaud, Maurice Bouchor…, Paris, A. Delpeuch, 1928.
60 Expression très souvent utilisée notamment : R. Martin, « L’École du Chat noir », Le Figaro, 15 janvier 1887, p. 2, et 19 janvier 1887, p. 2 ; Grip, « L’École du Chat noir », Le Rappel, 30 décembre 1889, p. 1-2 ; H. de Weindel, « La Capitale du rire. Le Chat noir et son école », Le Rire, 19 janvier 1895, p. 5-7.
61 Voir D. Grojnowski et B. Sarrazin, L’Esprit fumiste et les Rires fin de siècle, Paris, J. Corti, 1990, et D. Grojnowski, Aux commencements du rire moderne : l’esprit fumiste, Paris, J. Corti, 1997 ; A. Vaillant et R. de Villeneuve, Le Rire moderne, Nanterre, Presses universitaires de Paris-Ouest, 2013 ; A. Vaillant, La Civilisation du rire, Paris, CNRS Éditions, 2016, notamment la troisième partie : « Le Rire moderne ».
62 Discours de réception de Maurice Donnay à l’Académie française, Le Temps, supplément du 20 décembre 1907, p. 2.
63 L’un d’eux a choisi le nom… d’Hydropathes (https://www.timeout.fr/paris/clubbing/hors-pistes-festival-hydropathes ; consulté le 06/10/2018).
Auteur
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Jean-Didier Wagneur
Bibliothèque nationale de France
Jean-Didier Wagneur est responsable scientifique de Gallica à la Bibliothèque nationale de France. Il travaille sur les sociabilités littéraires, la petite presse littéraire et satirique à laquelle il a consacré plusieurs articles, et sur les Goncourt. Il a publié l’édition critique de Dix ans de bohème d’Émile Goudeau (Seyssel, Champ Vallon, 2000) et, en collaboration avec Françoise Cestor, Les Bohèmes 1840-1870 (Seyssel, Champ Vallon, 2012). Ils préparent tous deux les Œuvres complètes de Murger pour Garnier, le second tome des Bohèmes 1870-1900 (Seyssel, Champ Vallon), une étude et une anthologie sur le petit journalisme de la monarchie de Juillet aux débuts de la IIIe République (Nanterre, Presses universitaires de Paris-Ouest) et l’édition critique de La Légende du Parnasse contemporain de Catulle Mendès (Paris, Garnier).
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