Inventaire entomologique dans des territoires littéraires
p. 35-49
Texte intégral
1Avez-vous déjà croisé un entomologiste ? Tenue confortable, filet ou piège à la main, carnet et crayon dans la poche, loupe portative en pendentif et nez au ras des herbes, les entomologistes arpentent milieux dunaires et montagnes, forêts et zones humides et souvent aussi leur jardin, à la recherche de « petites bêtes ». Leur but premier : inventorier les différents taxons1 présents. Parfois ceux-ci appartiennent à une même famille (comme les coccinelles), parfois à plusieurs familles (par exemple les bousiers), parfois ils constituent un ordre à part entière (exemple : les libellules). Ensuite, si leur méthode le leur permet, les entomologistes pourront dénombrer les individus trouvés. En posant un piège attractif, les spécialistes des bousiers caractérisent ainsi ce qu’ils appellent des communautés en notant dans leur carnet la liste des espèces vues et, pour chacune, le nombre de spécimens capturés. Dans d’autres cas, le spécialiste n’aura pu que constater la présence de tel ou tel taxon. « Ah, dira-t-il satisfait, cette forêt contient assez de vieux bois pour abriter Lucanus cervus ! » …
2Mais avez-vous déjà croisé une entomologiste déployant ses méthodes dans une bibliothèque, notamment au rayon jeunesse2 ? Abandonnant sa loupe pour fouiller les pages d’ouvrages et d’albums en compagnie d’une acolyte versée dans l’histoire de l’art et dans la philosophie ? Improbable. Que pourraient-elles bien chercher dans ces territoires anthropiques et culturels ? Pour comprendre, évoquons l’histoire de la préservation de la biodiversité et, plus particulièrement, des insectes.
Insectes et conservation
3Apparus voici plus de 400 millions d’années3 les insectes (classe : Insecta) représentent deux tiers de la diversité spécifique estimée à l’échelle de la planète. Aujourd’hui on compte un million d’espèces décrites4, réparties en 24 ordres. Les plus diversifiés sont les Coléoptères (scarabées, charançons…), puis viennent les Lépidoptères (papillons, zygènes…), les Diptères (moustiques, syrphes…) et les Hyménoptères (bourdons, fourmis…).
4Les insectes occupent presque tous les types d’habitats terrestres et participent donc à de nombreuses fonctions écologiques5. De fait, un large panel de ces fonctions se retrouve dans des services écosystémiques, donc services rendus à l’humain (pollinisation, recyclage de la matière organique, contrôle biologique…). Protéger les insectes pour leur lien étroit avec les écosystèmes dont nous sommes tributaires semblerait donc évident. Et pourtant, les insectes ont été délaissés dès les premières actions de préservation de la biodiversité.
5Pourquoi un groupe d’insectes est-il inscrit dans un schéma de préservation ? Grâce aux connaissances dont on dispose à son sujet ? Du fait de sa particulière vulnérabilité ? Sans doute. Néanmoins, plus qu’on ne le penserait, la façon dont ce groupe taxonomique est perçu par la société joue un rôle majeur. C’est ce que les chercheurs en conservation de l’entomofaune appellent le « verrou sociétal6 » : un manque d’empathie et d’engagement pour des êtres « trop » différents de nous. L’intérêt, donc la connaissance et la protection des insectes s’en trouvent fortement affectés7. Ce biais se retrouve au sein même des insectes, car certains ont un capital charismatique8 ou au contraire, un pouvoir de nuisance plus fort que d’autres9. Ce biais peut découler d’une appréhension évolutive (peur, dégoût comme stratégies d’évitement d’un danger potentiel) ou bien du fait que certains taxons sont plus attractifs ou « humanisables » que d’autres et sont donc considérés comme charismatiques. Quoi qu’il en soit, en Occident, l’image dominante des insectes est négative dans l’imaginaire collectif. Une image qui trouve ses racines dans les écrits des religions aujourd’hui dominantes10 et qui est amplifiée dans la culture populaire contemporaine11.
6Face au déclin de la biodiversité et à la nécessité de lever le « verrou sociétal », des travaux innovants sur la sensibilisation du « grand public », avec des approches pluridisciplinaires, se développent. Chez écologues, psychologues et éducateurs, un levier souvent évoqué est celui de l’expérience de nature. Elle peut se définir comme tout type d’interaction, volontaire ou non, entre humain et nature, qui est incorporée et qui crée une connaissance du vivant consécutive aux rencontres (rencontres qui peuvent être fugaces ou régulières12,13). Ces expériences permettent la mise en relation avec des non-humains et favorisent des relations positives avec des formes de vie différentes14 ; elles peuvent être naturelles ou culturelles et l’on observe que la volonté d’un individu de préserver la nature est corrélée à son capital d’expérience de nature15,16.
7La littérature permet au lecteur d’éprouver des sentiments envers les personnages fictionnels, humains ou non-humains17. Les ouvrages où les animaux sont de la partie, y compris ceux adressés à la jeunesse, sont nombreux et peuvent être ainsi considérés comme une entrée vers l’expérience de nature18,19, invitant le lectorat (enfants, parents, enseignants…) à se familiariser avec le vivant au travers d’expériences multiples qui redessinent les limites entre le fabuleux et l’existant20 et interrogent notre relation au monde21. Des expériences qui permettent parfois de s’identifier à l’autre22, et qui, de manière générale, promeuvent l’empathie et diminuent le risque d’écophobie23 car elles mobilisent le sensible24 et des codes culturels25, facteurs nécessaires à un changement de regard.
8Mais dans quelle mesure cette expérience de nature « fictionnelle », nécessairement différente de celles que peut nous offrir la « réalité », est-elle représentative de l’entomofaune ? Quels insectes sont mis en lumière et sous quel angle ? La littérature pour la jeunesse renforce-t-elle des représentations ou des croyances négatives ou bien au contraire les contrecarre-t-elle ? Véhicule-t-elle des messages sur l’interdépendance des taxons, incluant l’humain ? C’est en explorant les territoires de la Bibliothèque nationale de France (BnF) et des médiathèques de la métropole montpelliéraine que nous, entomologiste œuvrant pour la préservation des insectes, avons essayé de répondre à ces questions.
Une certaine diversité reflétée dans les catalogues
9Dans un premier temps, nous avons souhaité réaliser un inventaire des insectes présents dans la littérature de jeunesse, et plus particulièrement dans les albums publiés à partir de 1960, période à partir de laquelle ce type d’ouvrage s’est fortement développé26. La question était : « quels insectes constituent les personnages principaux ou secondaires dans cette littérature et dans quelles proportions à travers le temps ? ». Pour cela, nous avons entamé nos recherches au sein du catalogue de la BnF en nous limitant aux ouvrages imprimés et numériques édités en français entre 1960 et 2020. Le titre ou le sujet des ouvrages étudiés devait faire allusion à un taxon d’insecte (ordre, famille ou genre, au singulier ou au pluriel). Les références extraites du catalogue de la BnF ont fait l’objet d’un « nettoyage » afin de s’assurer que le terme étudié ne relevait pas d’une autre signification que celle du taxon recherché27.
10Cette analyse montre qu’entre 1960 et 2020 l’occurrence du mot-clé insecte ne cesse de croître au sein des notices de l’univers jeunesse, tous genres confondus (album, roman, conte, documentaire…). Un accroissement que nous avions déjà détecté dans une étude portant sur la représentation des insectes dans le journal Le Monde28. Nous pouvons imaginer que cette augmentation est liée à la diversification des albums pour jeune public29, mais peut-être également à l’accroissement de l’intérêt du public français pour les problématiques environnementales30,31. Les recherches ont porté sur les 24 ordres d’insectes et sur les familles qui les composent, mais également sur les noms vernaculaires correspondants. Tous les taxons ne disposent pas d’un nom vernaculaire, et certains taxons en ont plusieurs. La liste de ces noms a été établie à partir des propositions présentes dans Wikipédia32 et dans des encyclopédies publiées au début de notre période d’étude33.
11Peu de noms d’ordres sont apparus et uniquement avec leur écriture francisée (dix mentions pour Lépidoptère, quatre pour Coléoptère et une pour Diptère) ; aucune mention pour les familles. Nous nous sommes donc rabattues sur les noms vernaculaires rattachés aux ordres, familles ou taxons en leur sein, sachant que certains noms vernaculaires peuvent désigner différents niveaux taxonomiques (ainsi, Mantes correspond à l’ordre des Mantodea, famille des Mantidae ou le genre Mantis). Nous avons constaté que seuls 13 ordres sur les 24 ont été représentés dans les albums. Par ailleurs, ces ordres sont représentés par un nombre limité de taxons (fig. 1). En définitive, l’entomofaune présentée dans les albums ne représente qu’une très faible part de la diversité connue et les Hyménoptères y sont largement surreprésentés, au détriment des Coléoptères.
Fig. 1 : Ordre de grandeur des ordres taxonomiques Représentativité des ordres taxonomiques selon ce qui a été estimé par les taxonomistes (travail synthétisé par N. Stork en 2018 sur le nombre d’insectes sur terre et leur classification) et ce qui a été rencontré dans le catalogue de la BnF depuis 1960. Pour ce second, par ordre décroissant, il s’agit des Hyménoptères (successivement Fourmi, Abeille, Bourdon et Guêpe), des Lépidoptères (majoritairement des papillons de jour (rhopalocères)), des Coléoptères (Coccinelle, Luciole, Scarabée et Hanneton), les Diptères (dont Mouche, Moustique et Moucheron), les Orthoptères (avec Sauterelle, Criquet et Grillon), les Hémiptères (Cigale, Pucerons, Punaise), les Phthiraptera (Pou), les Odonates (Libellule et demoiselle), les Blattodea (Cafard, Blatte et Termite), Ephéméroptère (Ephémère), Mantes (Mante religieuse) et Phasmes (Phasme). Icônes issues de freepik.com.

12Nous avons étudié les taxons les plus communs, c’est-à-dire ceux représentés dans plus de 30 albums. Au total ils sont neuf et, par ordre décroissant d’abondance, les 5 principaux sont Fourmi, Papillon, Abeille, Coccinelle et Mouche. Ces taxons sont largement présents dans l’imaginaire francophone34 et les discours médiatiques35. La figure 2 nous montre leur apparition au fil du temps dans l’écosystème littéraire. Nous pouvons distinguer quatre périodes : les balbutiements (1960-1980), les débuts de leur présence (1980-1997, où Abeille et Papillon font figure de taxons pionniers), l’âge d’or (1998-2015, avec les valeurs maximales pour l’ensemble des taxons et une grande diversification) et le déclin (2015-2020, à relativiser toutefois pour Fourmi). Pourrait-il y avoir un lien entre cette périodicité et l’histoire de la gestion de l’entomofaune ?
13En France la protection de la nature prend corps dans les années 1970 (fig. 2), dans le sillage de puissants mouvements sociaux et politiques36. À partir de cette période, non seulement le trio Fourmi-Abeille-Papillon s’affirme, mais d’autres taxons vont émerger : Coccinelle, Mouche, Libellule, Sauterelle, Pou, Bourdon, Grillon puis, à partir des années 1990, Moustique, Scarabées et Cigale. Alors que les années 1990 marquent un renforcement des politiques de protection avec en particulier en Europe la mise en place du réseau Natura 2000, la prévalence des insectes dans la littérature pour la jeunesse n’augmente pas significativement. Il faut attendre le début des années 2000 pour voir apparaître une deuxième vague qui renouvelle les représentations (Papillon et Coccinelle devancent parfois les Hyménoptères), permet l’affirmation de taxons « mineurs » (Mouche, Pou) et l’entrée de nouvelles espèces dans l’imagier (Luciole, Cafard, Criquet, Pucerons, Termites, Phasme, Mante Religieuse, Moucheron). La diversité et l’abondance des insectes dans les albums entrent ainsi dans un âge d’or, qui s’estompera à partir de 2015. Cet âge d’or survient après une décennie d’appels pour un développement durable et le début de la controverse sur l’impact des néonicotinoïdes (et autres pesticides), notamment sur les populations d’abeilles37. Depuis 2015, la mise en cause des néonicotinoïdes a pris un deuxième souffle38 et les actions de promotion de connaissance et de préservation des insectes (guides d’identification accessibles, Plans nationaux d’actions39, listes rouges, programmes de sciences participatives) ont attiré un nombre toujours croissant de participants et de nouveaux partenaires40.
Fig. 2 : Nombre d’albums trouvés par taxon et par décennie.

14En définitive, si la place des insectes dans la littérature de jeunesse a augmenté fortement au cours des soixante dernières années, cette augmentation ne semble pas concomitante de l’histoire de la conservation et des enjeux relatifs à la biodiversité. Nous pourrions imaginer que le décalage, d’une dizaine d’années, entre la forte prise de conscience environnementale des années 199041 et l’âge d’or mis en évidence ici traduit une certaine inertie, mais la réduction de la place offerte aux insectes à partir de 2015 n’est pas du tout conforme avec l’intérêt que ceux-ci continuent de susciter dans la société. Quoi qu’il en soit, si la forte exposition médiatique des problématiques du déclin de la biodiversité a pu avoir été une source d’inspiration pour les auteurs-illustrateurs, rien ne dit que la courte période propice aux insectes dans la littérature de jeunesse permettra à celle-ci d’exercer une influence notable sur l’expérience de nature du jeune public.
Des représentations taxon dépendantes
15Notre intérêt était également de voir comment différents insectes sont représentés dans la littérature de jeunesse et si cette littérature peut contribuer à favoriser des expériences de nature positives auprès du jeune public et de ses parents. Au-delà donc de leur diversité ou abondance, quelles représentations véhiculent les albums jeunesse traitant des insectes ? Quelles histoires racontent-ils à propos des insectes ? Ceux-ci sont-ils présentés comme adjuvants ou opposants42 face aux humains ?
16Nous avons opté pour une analyse qualitative d’une série d’ouvrages présentant cinq taxons issus des Ordres les plus diversifiés dans la littérature de jeunesse. Ces taxons ont été choisis, car ils sont largement représentés dans les catalogues (nationaux et locaux) et que leur sont attachées de fortes représentations socio-culturelles en France : Abeille, Coccinelle et Papillon sont perçus plutôt positivement, alors que Mouche et Moustique le sont négativement43,44. Il s’agit de voir si les albums sont des outils de transmission de construits pyschologiques hérités et normalisés ou au contraire des espaces de rupture et d’illustration de visions divergentes par rapport à la norme. Afin de faciliter le travail d’inventaire et d’analyse, nous l’avons restreint au réseau public de bibliothèques et médiathèques de la métropole montpelliéraine. Durant l’année 2020 nous avons parcouru les catalogues et les étagères à la recherche d’ouvrages traitant de nos cinq taxons, en tant que personnage principal, secondaire ou élément perturbateur.
17Pour analyser la façon dont les taxons étaient représentés, nous avons construit une grille d’analyse. Les indicateurs mobilisés figurent dans le tableau 1.
| Critères | Indicateurs |
| Registre du regard sur des non-humains dans l’histoire | Valeurs et perceptions dominantes (d’après Kellert 1993a) : Scientifique [connaissances autour du taxon], Écologique [descriptions d’interactions et interdépendances], Utilitariste [valeurs directes pour l’humain], Naturaliste [intérêt pour le contact avec la nature], Négative [appréhension ou refus], Humaniste [mobilisation de valeurs et émotions positives], Symbolique [attrait esthétique ou symbolique] ou Moraliste [apprendre à partir d’une situation réelle ou imagée (critère modifié)]. |
| Inventaire et description des personnages insectes | Taxon : appartenance taxonomique ; Archétype : similitude avec une espèce existante dans la nature ; Degré d’anthropomorphisation : morphologie, comportement et soumission aux normes humaines. Ensuite nous avons calculé un « pourcentage de ressemblance à l’humain » |
| Description du personnage | Rôle : personnage principal (héros ou anti-héros) ou secondaire ; Position face à l’humain : schéma actanciel de Greimas (adjuvant ou opposant (axe du pouvoir), et si opposant victime ou bourreau (axe du vouloir) |
| a. Stephen R. Kellert, « Values and perceptions of invertebrates », Conservation biology, vol. 7, no 4, 1993, p. 845-855. | |
18Au total nous avons analysé 100 albums destinés à des enfants de 3 à 10 ans et édités pour la plupart après les années 199045.
| Nombre d’albums traitant du taxon | Proportion héros/anti-héros (si personnage principal) | Archétype | Degré d’anthropomorphisation | Lien aux humains prédominant | Univers de représentation | Vision générale dominante | |
| Abeille | 30 | 14/0 | Abeille mellifère | 37 % | Adjuvant | Écologique-Humaniste | 92 % ![]() |
| Coccinelle | 24 | 10/1 | Coccinelle à sept points | 46 % | Adjuvant | Humaniste | 82 % ![]() |
| Mouche | 30 | 11/3 | Mouche domestique | 37 % | Opposant (Bourreau) | Moraliste | 51 % ![]() |
| Moustique | 16 | 5/6 | Aedes sp. | 53 % | Opposant (Bourreau) | Moraliste | 50 % ![]() |
| Papillon | 35 | 15/0 | Monarque, Azuré, Belle-dame | 32 % | Adjuvant | Humaniste | 93 % ![]() |
19La synthèse des résultats principaux (tableau 2) montre que les taxons jugés culturellement comme charismatiques sont très largement présentés positivement dans les albums analysés : Papillon, Abeille et Coccinelle non seulement sont toujours héros de leur histoire mais leur représentation est très positive et, en présence des humains, ils leur sont souvent adjuvants dans un univers de représentation humaniste. La différence de Jeanne Willis et Tony Ross (Gallimard jeunesse, 2010), fait largement appel au thème de l’amitié entre deux chenilles, qui sont amenées à s’accepter dans leur différence après leur métamorphose. Ce même thème se trouve au sein de La sorcière du parc Monceau de Marlène Jobert et Sophie Toussaint (Nathan, 1988) ou encore dans Un arbre pour ami de Victor Coutard et Pooya Abbasian (Gallimard jeunesse, 2016), qui célèbrent des amitiés entre humains et non-humains.
20Parmi ces taxons, deux sont très stéréotypés : Coccinelle fait largement appel à une représentation de la coccinelle à sept points (Coccinella septapunctata Linnaeus, 1758) et Abeille à l’abeille domestique (Apis mellifera Linnaeus, 1758). Papillon couvre une plus grande diversité, mais les Monarques (Danaus sp.) sont particulièrement fréquents. À noter qu’en France métropolitaine, le nombre d’espèces connues de coccinelles dépasse la centaine, 260 espèces de papillons de jour sont recensées et les abeilles sauvages représentent plus de 900 espèces. Un phénomène analogue est observé pour Mouche et Moustique qui sont souvent représentés respectivement par une mouche domestique (Musca domestica Linnaeus, 1758) et des individus du genre Aedes (tel que le moustique tigre ou Aedes albopictus, Skuse, 1894). Ces deux derniers taxons ont des représentations ambivalentes dans les albums étudiés : ils sont autant héros qu’anti-héros (notamment pour Moustique), représentés de façon beaucoup moins positive que le trio charismatique cité précédemment et, face aux humains, plus souvent bourreaux qu’adjuvants. Par ailleurs, le registre moraliste (apprendre quelque chose de ou à partir d’une situation dans laquelle un personnage a été impliqué) est dominant. Citons par exemple La mouche qui pète de Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo (L’École des loisirs, 2011), qui déclenche une 3e guerre mondiale, car elle a pété près d’un papillon, ou encore l’histoire de Bzzz ! de Francesco Pittau et Bernadette Gervais (Seuil Jeunesse, 1999), un moustique menteur qui apporte le malheur dans la jungle jusqu’à ce qu’il soit tué par un humain.
Des albums qui ne sont pas piqués des Hannetons !
21Mais en rester là reviendrait à ignorer des auteurs-illustrateurs qui embrassent la question de l’altérité des formes insectoïdes pour en faire des expériences de nature et mettent le récit et l’illustration au service de taxons sur lesquels pèse un regard méprisant et qui ont à subir une volonté de destruction. Citons par exemple le cas de La mouche ou « comment un jour parfait peut se transformer en cauchemar » de Gutsi (Circonflexe, 2011) ou encore Qu’est-ce que tu as, la mouche ? d’Évelyne Brisou-Pellen et Fabrice Turrier (Nathan, 2000) : ces deux ouvrages nous placent du point de vue de deux mouches qui ne souhaitent que vivre leur vie de mouche en paix… Leur vie change à la rencontre d’humains qui sont perçus comme opposants ou comme spectateurs. L’expérience de nature nous mène alors avec délicatesse et justesse à un décentrement du regard. Par ailleurs, dans Les ailes les plus bleues de Gaëtan Doremus (Seuil Jeunesse, 2006) ou dans Frédéric le Moustique d’Antoon Krings (Gallimard Jeunesse, 1996), les moustiques (et autres « sales bêtes » comme les moucherons) deviennent des héros. Relativement aux autres taxons, les moustiques sont d’ailleurs plus souvent anthropomorphisés, ce qui, en principe, permet de susciter plus facilement l’empathie46,47.
22D’autres auteurs mobilisent la problématique de la préservation des insectes, que ce soit pour notre propre survie, à travers la relation d’interdépendance qui nous lie (Le secret le plus fort du monde de Gaël Aymon et Pauline Comis chez Ricochet, 2014 ; Abeille et Epeire d’Emilie Vast chez Mémo, 2017) ou par simple respect et bienveillance envers des êtres vivants (Néné et la chenille de Ousmane Diarra chez Édicef, 1999 ; La princesse et les insectes de Jennifer Dalrymple à l’École des loisirs, 2000). Dans notre échantillon, et peut-être plus largement, la thématique de la préservation des animaux comme sujet explicite semble rare dans la littérature pour la jeunesse48. Mais, malgré la paucité relative de ce message, apprécions la présence du thème du soin ou du souci que l’on peut témoigner pour des formes de vie autres.
23Que ce soin de l’autre serve comme fable moralisatrice à l’usage des enfants ou véritablement comme une description d’un lien, voire d’une amitié, entre espèces nous semble finalement importer peu, à partir du moment où le récit, ou l’illustration, peut rendre le soin explicite et ainsi permettre de « réinventer les frontières de l’imaginaire et du réel49 ». Car, dans ces liens inventés et dans ces démonstrations d’interactions, ce sont des manières d’interagir avec notre « communauté de destin50 » d’habiter et de partager la Terre qui sont en jeu.
24Face à la sixième crise de la biodiversité, qui menace de disparition les taxons, leurs habitats, leurs fonctions écologiques et leurs interactions, dont l’expérience de nature entre humains et non-humains fait partie, nous ne pouvons qu’espérer que l’album jeunesse puisse être un moyen de sensibilisation et de mobilisation pour la préservation du vivant, voire un moyen de modifier le regard. Par ailleurs, nous devons espérer que les insectes pourront continuer à habiter les pages de ces récits et que la raréfaction, que nous avons constatée, de leur présence dans ces médiums d’évasion, d’apprentissage et d’éveil au monde ne sera pas à la mesure de celle qu’ils subissent aujourd’hui en maints écosystèmes de notre planète.
Notes de bas de page
1 En taxonomie, un taxon est une entité regroupant tous les organismes vivants possédant en commun certaines caractéristiques bien définies. Une unité taxinomique peut être donc un règne (animal, végétal…), une classe, un ordre, une famille, un genre ou encore une espèce. Nous préférerons ce terme à celui d’espèce car ce dernier a un sens très précis du point de vue de la taxinomie, or quand on parle d’abeille on pourrait aussi bien désigner l’abeille domestique que les plus de 900 espèces d’abeilles sauvages présentes en France. Ainsi, le taxon « abeille » désignera l’ensemble de ces espèces – abeille domestique ou abeilles sauvages.
2 Nous tenons à remercier l’ensemble des bibliothécaires qui nous ont accueillies et aidées dans notre quête d’insectes ; merci à Pierre Jay-Robert de sa contribution et de ses relectures.
3 Andy Purvis, Andy Hector, « Getting the measure of biodiversity », Nature, vol. 405, no 6783, 2000, p. 212-219.
4 Nigel Stork, « How many species of insects and other terrestrial arthropods are there on Earth? », Annual review of entomology, vol. 63, 2018, p. 31-45.
5 Arnold van Huis, The global impact of insects, Wageningen, Wageningen University, 2014, 32 p.
6 Pedro Cardoso et al., « The seven impediments in invertebrate conservation and how to overcome them », Biological Conservation, vol. 144, no 11, 2011, p. 2647-2655.
7 Julien Troudet et al., « Taxonomic bias in biodiversity data and societal preferences », Scientific reports, vol. 7, no 1, 2017, p. 1-14.
8 Camila Leandro, Pierre Jay-Robert, Alan Vergnes, « Bias and perspectives in insect conservation: a European scale analysis », Biological Conservation, vol. 215, 2017, p. 213-224.
9 Arnold van Huis, The global impact of insects, op. cit.
10 De nombreux taxons d’insectes sont évoqués dans l’ancien testament comme malfaisants ; quelques exemples sont les Moustiques (ou les Poux) (Exode 8 :16-19), les Mouches (ou les Taons) (Exode 8 : 20-32 ; Psaumes 78 : 45 ; Ecclésiaste 10-1) et les Sauterelles (Exode 10 :13-14,19 ; Proverbes 30,27 ; Juges 6,1-5).
11 Valérie Chansigaud, Usages sociaux et représentations artistiques dans Des facteurs sociaux et culturels influençant la biologie de la conservation : l’exemple des invertébrés (thèse de doctorat), Université d’Orléans, 2001, p. 323-368.
12 Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales
13 Masashi Soga, Kevin Gaston, « Extinction of experience: The loss of human-nature interactions », Frontiers in Ecology and the Environment, 14, 2016, p. 94–101.
14 Anne-Caroline Prévot et Cynthia Fleury, « De nouvelles expériences de nature pour une nouvelle société » dans C. Fleury et A.C. Prévot-Julliard (dir.), Le souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverner, Paris, CNRS Éditions, 2017, p. 9-22.
15 Masashi Soga et al., « Both direct and vicarious experiences of nature affect children’s willingness to conserve biodiversity », International journal of environmental research and public health, vol. 13, no 6, 2016, p. 529.
16 Robert Pyle, « Nature matrix: reconnecting people and nature », Oryx, vol. 37, no 2, 2003, p. 206-214.
17 Anne Simon, « Du peuplement animal au naufrage de l’Arche : la littérature entre zoopoétique et zoopoéthique » dans D.A. Finch Race et J. Weber (dir.), L’Écocritique française/French Ecocriticism, L’Esprit créateur, vol. 57.1, 2017, p. 83-98
18 Fabienne Cavaillé, « De l’arbre au paysage d’arbres. Une proposition de sensibilisation des enfants à partir d’albums de jeunesse », Projets de paysage. Revue scientifique sur la conception et l’aménagement de l’espace, no 16, 2017, [en ligne] https://doi.org/10.4000/paysage.5346.
19 Siegmar Otto, Pamela Pensini, « Nature-based environmental education of children: Environmental knowledge and connectedness to nature, together, are related to ecological behavior », Global Environmental Change, vol. 47, 2017, p. 88-94.
20 Jocelyne Beguery, Une esthétique contemporaine de l’album de jeunesse ; de grands et petits livres, Paris, L’Harmatan, 2002, 256 p.
21 Alan Reid, Phillip Payne, Amy Cutter-Mackenzie, « Openings for researching environment and place in children’s literature: ecologies, potentials, realities and challenges », Environmental Education Research, vol. 16, no 3, p. 429-461.
22 Françoise Armengaud, « Enfants et animaux dans la littérature jeunesse » dans L’enfant, l’animal : une relation pleine de ressources, Toulouse, Éditions Érès, « L’école des parents », 2017, p. 187-208.
23 Diane McKnight, « Overcoming “ecophobia”: fostering environmental empathy through narrative in children’s science literature », Frontiers in Ecology and the Environment, vol. 8, no 6, 2010, p. 10-15.
24 Marie-Claire Martin et Serge Martin, « Les documentaires sont-ils les seuls à faire découvrir le monde à leurs lecteurs ? » dans Quelle littérature pour la jeunesse ?, Paris, Klincksiek, « 50 questions », 2009, p. 109-113.
25 Nigel Hopper et al., « Species’ cultural heritage inspires a conservation ethos: The evidence in black and white », Conservation Letters, vol. 12, no3, 2019, p. 1-11.
26 Christian Chelebourg et Francis Marcoin, La littérature de jeunesse, Paris, Armand Colin, « 128 » 2007, 126 p.
27 Par exemple la série d’albums sur Petite abeille de T. Danblon et P. Mandelbaum (1969-1984, éditions Dupuis) ne relève pas d’un taxon d’insecte.
28 Sascha Diwersy et al., « Entre contrôle et protection – L’évolution de la représentation des insectes dans le discours médiatique en France », Actes du colloque Journées internationales d’Analyse statistique des Données Textuelles, 2020, 14p.
29 Jocelyne Beguery, Une esthétique contemporaine de l’album de jeunesse, op.cit.
30 Valérie Lacroix, Edwin Zaccaï, « Quarante ans de politique environnementale en France : évolutions, avancées, constante », Revue française d’administration publique, vol. 2, 2010, p. 205-232.
31 Valérie Chansigaud, Les Français et la nature : pourquoi si peu d’amour ?, Arles, Actes Sud, « Mondes sauvages », 2017, 144 p.
32 Pages web consultées en janvier 2021.
33 Nous avons utilisé les listes de l’Encyclopédie du livre d’or pour garçons et filles de B. Parker chez les Deux Coqs d’Or (2e édition, 1960) et de l’ouvrage Les plus beaux insectes de A. Villiers, Larousse, « Nature et Beauté »,1958.
34 Camila Leandro, Pierre Jay-Robert, « Perceptions and representations of animal diversity: Where did the insects go? », Biological Conservation, vol. 237, 2019, p. 400-408.
35 Diwersy et al., Entre contrôle et protection…, op.cit.
36 Valérie Chansigaud, Les combats pour la nature : De la protection de la nature au progrès social, Paris, Buchet/Chastel, 2018, 256 p.
37 Stéphane Foucart, Et le monde devint silencieux, Paris, Édition du Seuil-Le Monde, 2019, 338 p.
38 David Latour, « Le goût amer du miel : penser un avenir commun pour l’abeille, l’homme et la planète », Sociétés, no 148, 2020, p. 115-128.
39 Les plans nationaux d’action (PNA) sont des outils stratégiques opérationnels inscrits au L.411-3 du Code de l’Environnement.
40 Florian Charvolin, Les sciences participatives au secours de la biodiversité. Une approche sociologique, Paris, Rue d’Ulm, « Sciences durables », 2019, 76 p.
41 Le sommet de la Terre de Rio s’est tenu en 1992 et a marqué un tournant dans les politiques environnementales.
42 Algirdas Julien Greimas, Sémantique structurale, Paris, Presses universitaires de France, 1986 [1966], 262 p.
43 Camila Leandro, Pierre Jay-Robert, Perceptions and representations of animal diversity, op. cit.
44 Karen Oberhauser, Margaret Guiney, « Insects as flagship conservation species », Terrestrial Arthropod Reviews, 1(2), 2009, p. 111-123.
45 D’après les bibliothécaires rencontrées, les fonds documentaires sont renouvelés régulièrement et les ouvrages anciens sont donnés. Une étude diachronique à partir des périodes observées n’était donc pas envisageable.
46 Jamie Lorimer, « Nonhuman charisma », Environment and Planning D: Society and Space, vol. 25, no 5, 2007, p. 911-932.
47 Michael Manfredo, Esmeralda Urquiza-Haas, Andrew Carlos, « How anthropomorphism is changing the social context of modern wildlife conservation », Biological Conservation, vol. 241, 2020, p. 1-9.
48 Françoise Armengaud, Enfants et animaux dans la littérature jeunesse, 2017, op. cit
49 Jocelyne Beguery, Une esthétique contemporaine de l’album de jeunesse, op. cit, p. 11.
50 La « communauté de destin » est un concept du sociologue et philosophe Edgar Morin (voir Terre-patrie co-écrit avec Anne-Brigitte Kern en 1993 chez Seuil) ; il utilise ce terme pour parler d’une cohabitation entre tous les individus humains de cette planète, « cette Terre-patrie », et que nous élargissons volontiers aux formes non-humaines, avec lesquelles nous partageons le même destin face aux changements globaux actuels.
Auteurs
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’Atlantique littéraire au féminin
Approches comparatistes (xxe-xxie siècles)
Chloé Chaudet, Stefania Cubbedu-Proux et Jean-Marc Moura (dir.)
2020
Emily Dickinson du côté de Shakespeare
Modalités théâtrales du lyrisme
Adeline Chevrier-Bosseau
2020
Voyages illustrés aux pays froids (xvie-xixe siècle)
De l’invention de l’imprimerie à celle de la photographie
Gilles Bertrand, Daniel Chartier, Alain Guyot et al. (dir.)
2020
Terrains vagues
Les friches urbaines dans la littérature, la photographie et le cinéma français
Jacqueline Maria Broich, Wolfram Nitsch et Daniel Ritter (dir.)
2020
Temporalités amérindiennes
Représentations de l'Autre et rachat du passé
Saulo Neiva et Soraya Lani (dir.)
2021
Vivre et travailler au même endroit
Personnages, écrivains et peintres confinés
Thierry Poyet (dir.)
2022


