Les villes neuves du Portugal médiéval comme instrument politique : processus de fondation et plans d’aménagement
New towns in medieval Portugal as a political instrument: the foundational process and layout
p. 339-354
Résumés
Ce texte aborde le processus de fondation des villes neuves au Portugal pendant les règnes de Afonso III (1248-1279) et de D. Dinis (1279-1325). Nous cherchons à expliquer le rôle de la ville en tant qu’instrument de la politique royale, fondamental dans la poursuite de deux objectifs indissociables : la consolidation du territoire et la centralisation du pouvoir. En même temps, nous analysons le processus de décision et d’exécution : de la chaîne de commandement et des différents protagonistes aux pratiques de terrain, mais aussi du programme implicite dans l’acte de « faire la ville », jusqu’au paysage urbain qui, dans de nombreux cas, existe encore aujourd’hui. En somme, il s’agit de décoder la morphogenèse des villes neuves du Portugal médiéval en les intégrant dans un phénomène européen.
This paper focuses on the foundation process of new towns in Portugal. With a time span corresponding to the reigns of Afonso III (r.1248-1279) and Dinis (r.1279-1325), the aim is to explain the role of the city as an instrument of royal policy, essential in the pursuit of two inseparable goals: the consolidation of the territory and the centralization of power. At the same time, the decision and execution process are examined: from the chain of command and the different protagonists to the practices carried out on the territory, but also from the programme implicit in the act of “making a city” to the resulting materiality, in many cases still persisting today. In short, to decode the morphogenesis of the Portuguese medieval new towns, integrating them in the parallel European movement, at all levels similar and contemporary.
Entrées d’index
Mots-clés : Portugal, Moyen Âge, villes neuves, urbanisme, morphologie urbaine
Keywords : Portugal, Middle Ages, new towns, town planning, urban morphology
Texte intégral
1On s’attachera ici au processus de fondation des villes neuves au Portugal entre 1250 et 13251. La période correspond aux règnes de D. Afonso III et de son fils D. Dinis, deux souverains considérés comme les « premiers artisans de l’État Portugais2 ». L’époque voit l’achèvement de la (Re)conquête chrétienne en 1249 avec la chute des dernières villes du sud encore sous domination islamique (Faro et Silves). Or la Reconquête militaire s’est poursuivie par une autre conquête, interne cette fois, permettant d’administrer un territoire asymétrique et désorganisé, comprenant des zones de faible peuplement à côté d’espaces où les communautés jouissaient encore d’une forte autonomie ou bien étaient soumises à des pouvoirs concurrents.
2Connaître, délimiter, peupler et développer économiquement le territoire furent alors les principaux axes de la politique de la monarchie. L’intensité des initiatives, leur caractère systématique et leur articulation révèlent les desseins de la couronne portugaise. La conception césarienne de l’État (soutenue par le droit romain) et la construction d’un appareil administratif de plus en plus complexe, indissociable de la création d’une nouvelle noblesse de cour fidèle au roi, assurèrent un contrôle accru du territoire. Il s’agissait, en effet, de faire en sorte que la domination royale atteigne tout le royaume, mettant « les yeux, les oreilles et les mains d’un roi, partout3 ». Avec D. Dinis, le roi n’était plus seulement le plus puissant de tous les seigneurs, mais « le seigneur unique4 » d’un territoire dont il fallait à la fois connaître les contours et fixer ces derniers de façon définitive. L’itinérance de la cour et la présence physique du monarque dans tout le royaume – particulièrement évidente pendant les quarante-cinq ans de règne de D. Dinis –, la multiplication des enquêtes lancées par la couronne dans le but de récupérer des territoires usurpés et l’action de fonctionnaires royaux maîtrisant l’écriture ont contribué à une connaissance de plus en plus précise du royaume. Simultanément, la formalisation des frontières à l’est et au nord a contribué à la définition d’une identité par opposition à l’autre, processus qui n’est pas étranger à la substitution du latin par la langue vulgaire. Les limites définies par les négociations diplomatiques, terminées en 1297 par la signature du traité d’Alcanizes, se concrétisèrent matériellement sur le terrain, soit par le placement de bornes, soit par la rénovation ou la construction de dizaines de forteresses qui assuraient l’intégrité du royaume. À l’ouest et au sud, la création d’une marine libérait la côte de la piraterie sarrasine, en laissant le champ libre aux activités commerciales. Alors que diverses mesures permettaient de développer le commerce extérieur, un espace commercial intérieur se consolidait, favorisant les échanges de marchandises, soit par l’amélioration intense des communications, soit par la mise en place d’un dense réseau de foires.
3Mais la possession effective du territoire passait avant tout par l’établissement de communautés organisées qui reconnaissaient leur seigneur en la personne du roi et assimilaient l’espace habité à une partie du royaume. Directement placées sous l’autorité du monarque, les villes constituaient un réseau de pôles ordonnés et contribuaient ainsi à renforcer l’encadrement politique, juridique, économique, social et culturel des populations5. C’est à partir de ces pôles qu’a progressé l’uniformisation de la langue, de l’écriture, des normes et, enfin, des symboles de la domination royale.
4Réorganisée et développée là où elle existait déjà, créée ou recréée là où elle avait (presque) disparu ou n’avait simplement jamais existé, la ville est devenue un instrument politique fondamental6. Le volume des chartes alors accordées, les nombreux toponymes en « Vila Nova », « Real », « Franca », « Boa » et « Segura » et, surtout, les matrices régulières encore imprimées dans la topographie actuelle, témoignent du rythme sans précédent de ce phénomène. La morphologie urbaine, plus que tout document écrit, contient les indices susceptibles de clarifier ce qu’était le processus de fondation : une pratique routinière organisée et consolidée. Ce n’est que de la sorte que ce groupe de pôles urbains a pu se construire en un temps aussi court.
Le processus de fondation
5Indépendamment du temps et de l’espace, un processus de fondation urbaine apparaît, en règle générale, associé à un ensemble de vecteurs essentiels et interconnectés : un pouvoir fort et actif (pour le Moyen Âge un monarque, un noble, un ordre religieux ou militaire, un conseil municipal, etc.) qui est propriétaire du territoire à peupler et qui prend l’initiative de recruter la population, de distribuer des parcelles urbaines et des terres arables aux colons, tout en imposant un temps court d’installation, en partageant les obligations et en instituant des droits et des devoirs entre les parties. L’association de tous ces facteurs permet à un schéma directeur défini par le promoteur de se superposer à la somme des volontés individuelles, selon un processus normalement appelé « top-down7 ».
6Dans le cas du Portugal et dans le cadre de la chronologie définie, le processus de fondation de Vila Real de Panoias peut servir de profil type, en fonction de la convergence de ces différents facteurs, tels qu’ils apparaissent dans les trois chartes octroyées en 1272, 1289 et 12938. Au sommet de la chaîne se trouve le monarque. À Vila Real, la décision de fonder un nouveau centre urbain revient à D. Afonso III. Mais face à l’échec de cette première décision, D. Dinis fera une nouvelle tentative. Reposant « sur l’avis des prélats et des hommes bons de [ses] royaumes et de [sa] cour », la décision s’explique par des raisons militaires car il s’agit « du meilleur endroit pour y construire une forteresse ». C’est au fondateur-promoteur de choisir le nom de la nouvelle ville, un acte lourd de sens. Celui-ci exprime non seulement la possession royale, mais il s’intègre également dans une démarche de propagande qui façonne si souvent ce type d’action. Pour les colons potentiels, les noms de lieux tels que Vila Real, Vila de Rei, Vila Segura, Salvaterra, Vila Franca, Montalegre, Vila Boa ou Vila Formosa, sonnent comme un bon augure car ils promettent la protection royale, la sécurité, une charge fiscale réduite et annoncent le dynamisme commercial. Pour le monarque, le nouveau toponyme stimule l’attractivité et donc la prospérité du nouveau noyau de peuplement, ce qui permet de contrebalancer les autres pouvoirs établis dans la région et dans le royaume.
7Sur le terrain, l’intermédiaire entre le promoteur et les colons est assuré par les « povoadores del rei », figures qui ont laissé peu d’indices dans la documentation malgré leur rôle essentiel9. Ce sont des agents de profil très varié mais possédant une formation « intermédiaire ». Ils sont assistés par des clercs et des « bons hommes » de la région qui, par leur souscription écrite ou leur témoignage oral, donnent du poids à l’acte fondateur. À Vila Real, Rui Gonçalvez, commandant de Barroso, et Pero Anes, clerc du roi, ont joué ce rôle, en précisant l’emplacement exact du noyau de peuplement, en procédant aux échanges et achats de terres nécessaires à la constitution de la ville, en opérant les bornages nécessaires10, enfin, en attirant des colons parmi les habitants dispersés sur tout le territoire.
8Le nombre idéal prévu par D. Afonso III était d’un millier de colons, un nombre clairement exagéré même selon les normes occidentales. Par conséquent, dans une seconde tentative de fondation de la ville, D. Dinis le réduisit de moitié, ce qui représente tout de même le chiffre le plus élevé connu à ce jour pour le territoire portugais. La difficulté à attirer des colons rallongeait la durée des négociations, obligeant le roi à promettre plus et à exiger moins. D. Dinis entreprit alors de construire une muraille « immédiatement et bonne » et de fonder une église sous le vocable de saint Denis, son saint protecteur, tandis que le revenu annuel était ramené de 1 500 à 1 000 maravédis. Le fondateur mandaté par le roi avait aussi la responsabilité de lotir l’espace : selon la charte royale, les cinq cents parcelles cultivables furent « divisées et délimitées par ma lettre et par mon fondateur11 ». Cette répartition comprenait les terres agricoles en fond de parcelle et les terrains à construire, de préférence à l’intérieur de la muraille ; « et avec ces parcelles, chaque homme, autant que vous pourrez en mettre, construira une maison à l’intérieur du château, et les autres dans la banlieue12 ».
9Le caractère dirigiste de cette distribution, se superposant aux souhaits individuels, explique cette topographie régulière et orthogonale, associée en règle générale aux actions de fondation ou aux processus top-down. C’est d’autant plus le cas lorsque le processus se déroule dans un laps de temps relativement court ou lorsque, sous la pression du promoteur et de ses agents, les normes restent en vigueur, sous peine de sanctions diverses. C’est la raison pour laquelle, à Vila Real, le roi détermine que « chaque colon a, à partir de ce jour, jusqu’à trois ans pour construire sa maison et planter une vigne13… ».
10Cette organisation formelle a été récemment confirmée à Vila Real par une série de campagnes archéologiques qui ont révélé la régularité de la structure urbaine, avec des maisons établies en fonction d’un réseau viaire, encadré au nord par le château et au sud par l’église Saint-Denis. Or, la représentativité du processus décrit pour Vila Real est confirmée par de nombreux autres cas, bien qu’aucun ne soit aussi abondamment documenté. À Vila Boa de Montenegro, par exemple, l’ordre royal arriva sur le terrain en la personne du « povoador » Heitor Miguéis14. Celui-ci choisit le lieu de peuplement : la ville, qu’il nomme Vila Boa, devait prendre place « au sommet de Celeiros ». Le povoador détermina également la construction de la muraille et fixa les limites du territoire, en divisant les parcelles agricoles entre « ceux qui vivent à l’intérieur de ladite ville15 ». Parallèlement à diverses exonérations fiscales, il fixa le loyer à 3 000 livres payées annuellement. L’encadrement judiciaire était envisagé sous la forme de juges élus. Le dynamisme économique devait reposer sur le développement d’une foire mensuelle. Lorsque les conditions étaient négociées entre le fondateur et les futurs habitants, le projet était présenté à la cour et, une fois approuvé par le monarque, il allait constituer le texte de base de la charte accordée en 1302.
Le programme
11Ces exemples comme d’autres corroborent ce qui semble être devenu une routine procédurale. Ils nous permettent d’examiner, parallèlement à l’analyse de plusieurs villes et cités où la matrice médiévale a été plus ou moins conservée, les éléments considérés comme essentiels à la formation d’une ville neuve. Comme tout noyau urbain déjà consolidé, la ville fondatrice répondait à trois fonctions élémentaires : la défense des corps et des biens, l’encadrement religieux et les structures organisant un habitat concentré. Les structures militaires (château et/ou enceinte), l’église et un ensemble de parcelles (urbaines et rurales) sont donc les trois éléments fondamentaux de toute ville neuve. L’étude de plusieurs dizaines de villes neuves révèle que ces trois éléments ont été conçu de façon autonome, puisque chacun répondait à des besoins concrets que le povoador nommé par le roi évaluait sur place.
12Le potentiel défensif utilisait les courbes de niveau et les terrains accidentés pour l’enceinte, le point où la défense était la plus facile définissait l’emplacement du château, l’église était orientée vers l’est, les maisons étaient alignées en fonction de la route préexistante, tandis que jouaient également l’exposition au soleil ou les possibilités de drainage. Tout semble indiquer un processus selon lequel les hommes chargés de fonder la ville se rendaient sur le terrain, non pas munis d’un schéma préconçu, mais avec un programme dont l’exécution reposait sur un ensemble de procédures simples et routinières. Celles-ci reposaient sur la connaissance du territoire afin de savoir comment tracer les rues, sur une répartition équitable des parcelles, tout comme sur le recours à une géométrie élémentaire basée sur des mesures standard. La topographie des villes nouvelles doit essentiellement à ce savoir empirique (Fig. 1).
Fig. 1 : Reconstitution morphologique hypothétique d’un groupe de villes neuves

DAO Luísa Trindade, 2013.
La muraille
13Presque sans exception, les villes neuves sont dotées d’une structure défensive, muraille ou château, parfois les deux, surtout lorsqu’elles sont construites dans des zones de frontière. C’était, on l’a vu, un facteur décisif pour attirer les colons. Des trois éléments qui composaient la ville, la construction de l’enceinte est celui qui a laissé le plus de traces. Dépendant directement du pouvoir central, sa construction suscitait un échange intense d’informations entre le roi et ses agents ou le conseil (concelho) émergeant. Ce dirigisme est clairement visible dans la documentation du roi D. Dinis16. Le tracé de l’enceinte était directement lié à la dimension prévue du noyau de peuplement, qui était calculée par rapport au nombre de colons. C’est pourquoi, dans de nombreux cas, était prescrit un nombre de brasses : 400 pour Viana do Alentejo, 200 pour Arraiolos et Vila Nova de Foz Côa ou 100 pour Vinhais, Castrelo et Lomba. Pour l’efficacité de la défense, la largeur (en général une brasse) et la hauteur de la muraille étaient déterminées, soit par comparaison – celle de Bemposta devait se faire selon la « mesure et la marque de Miranda17 » –, soit en utilisant une hauteur correspondant à « un cavalier sur un cheval avec une lance de onze coudées [de sorte qu’]il ne puisse blesser ou frapper celui qui se trouve entre les créneaux18 ». Les portes, plus vulnérables, faisaient l’objet d’instructions détaillées : l’emplacement exact était choisi – selon la formule « nous devons les faire là où on le désigne19 » – et elles étaient protégées par des tours fortes ou « de bonnes tours carrées » (Bemposta, Arraiolos ou Redondo).
14Un délai était fixé pour la construction (2, 5 ou 10 ans), avec l’assurance que les travaux commenceraient immédiatement et seraient conduits sans interruption, comme cela a été fait à Redondo – qu’ils « commencent immédiatement », « sans délai20 ». Enfin, les moyens financiers nécessaires étaient garantis et la responsabilité de la construction partagée : à Vila Boa de Montenegro et à Torre de D. Chama, l’enceinte devait être construite par la municipalité, et le château par le roi21.
15À l’exception de quelques mentions de la nécessité d’inclure à l’intérieur de l’enceinte les sources d’eau et les puits existants (Viana do Alentejo et Bemposta), la documentation des xiiie et xive siècles ne va pas plus loin et ne nous dit rien sur ce que ces structures défensives ont pu impliquer dans l’organisation du tissu urbain. Bien que composant le premier des éléments et délimitant l’espace fermé, l’enceinte ne semble jamais avoir interagi directement avec le tissu bâti. Entre cette dernière et les maisons, il y avait une bande de terrain non construite, soit pour garantir l’efficacité de la défense (mouvement des troupes, visibilité sur les opérations de sape, etc.), soit comme réserve foncière pour les colons « …qui viendraient22 ».
16En ce qui concerne les rues, la relation entre celles-ci et la muraille s’établit à partir des portes. Lorsque le roi ordonne de les ouvrir à des « endroits favorables23 », il fait certainement référence aux meilleurs accès vers la ville, ceux qui offrent un terrain naturel favorable ou bien à ceux qui se dirigent vers des agglomérations voisines. Ces chemins qui parcourent le territoire, notamment le principal, se prolongent à l’intérieur de l’enceinte. En traversant la ville de bout en bout, ils constituent son « épine dorsale » car ils relient deux portes de l’enceinte ou bien l’une des portes au château (Fig. 2).
Fig. 2 : Caminha, porte principale et Rua Direita (Rue droite)


Cliché Luísa Trindade.
17La configuration de l’espace formé par les maisons découle en grande partie de cette relation indirecte entre la muraille (ou ses portes) et les axes de circulation. En effet, les habitations sont établies de préférence le long de la route principale, vers laquelle sont tournées leurs façades, comme nous le verrons plus loin. La même relation formelle peut être établie entre l’espace résidentiel et la configuration de la muraille : l’habitat forme des taches compactes en blocs parallèles lorsque le périmètre est circulaire (Bragança, Monção ou Viana da Foz do Lima) ou bien en longues rangées, lorsque le périmètre est rectangulaire ou ovale (Chaves, Caminha Valença ; cf. Fig. 1). En fait, la configuration du terrain semble être déterminante en dictant la forme de la zone occupée.
L’église
18Le positionnement de l’église montre une situation d’écart systématique par rapport aux autres éléments du programme. Même lorsque l’édifice ecclésial apparaît proche voire en situation de confront, celui-ci n’interfère pas avec le tissu bâti. Il apparaît invariablement au bord de la trame en position latérale ou supérieure. L’église ne pénètre donc pas dans l’habitat qu’elle dessert et, par conséquent, n’a aucune influence sur la morphologie urbaine. Au-delà de cette position de marge, son emplacement est dicté par la préférence pour une position élevée et par l’orientation canonique du chevet. Il n’y a donc interaction ni avec la trame du bâti ni avec la muraille. À la différence de ce que l’on constate parfois ailleurs en Europe, le territoire portugais ne connaît pas d’exemples d’église incorporée à l’enceinte et participant donc activement à la défense.
Le tissu urbain (rues et maisons)
19Parmi les éléments primaires de la ville médiévale – enceinte, églises et maisons –, la nature plurielle du tissu urbain – constituée par un ensemble de parcelles et de quartiers – a exigé l’établissement de relations formelles et une conception globale de l’urbanisme. Ce processus, comme les précédents, semble avoir été dicté par des pratiques simples et routinières24.
20Dans sa version la plus simple – que l’on peut qualifier d’organisation linéaire –, le tissu urbain est constitué par une rue unique, le long de laquelle sont distribuées les parcelles individuelles, sous forme de rangées plus ou moins étendues. Afin de permettre une circulation transversale, les rangées de parcelles sont interrompues à intervalles réguliers par des traverses, voies étroites formant les îlots. Les exemples les plus illustratifs de ce schéma sont Caminha, Valença, Terena, Portel et Montalvão (Fig. 1).
21Lorsque la dimension de la ville ne se satisfait pas d’une seule rue principale se forment des rues parallèles. Cela ne modifie pas le rapport entre les bâtiments et les rues qui sont toutes structurellement équivalentes et qui donnent toutes accès à l’habitat. Chaves, Miranda do Douro, Torre de Moncorvo, Monsaraz, Sines et Lagos en sont des exemples concrets (Fig. 1). Le deuxième dispositif est dit en en arêtes de poisson. Contrairement au schéma précédent, le chemin primitif est principalement une voie de passage, tandis que les maisons sont construites le long de voies perpendiculaires à celui-ci et équivalentes les unes aux autres. Il peut en résulter des îlots de forme carrée, rectangulaire ou ovale. En fait, la forme dépend uniquement de la distribution des voies perpendiculaires, selon que celles-ci sont limitées à un côté de l’axe principal ou organisées symétriquement, de part et d’autre. Bragança, Tomar, Nisa ou l’élargissement d’Arronches représentent le premier cas et Viana do Alentejo, le second (Fig. 1).
22Dans les deux schémas, le long du ou des différents axes routiers s’agrègent en principe autant de parcelles rectangulaires, longues et étroites, que de nombre de familles prévues. À l’une des plus petites extrémités de la rue, les parcelles s’adossent les unes aux autres sur leur plus grand côté, car les maisons sont conçues pour être construites avec des murs mitoyens. La façade principale est toujours celle qui donne sur la rue où se trouve, outre l’accès à l’intérieur de la propriété, la boutique ou l’atelier, dont l’existence repose sur un contact direct avec le passant. Souvent, l’arrière du terrain est occupé par un espace utilisé comme aire de dépotoir, d’élevage et de culture.
23Lorsque l’option choisie est celle de plusieurs rues parallèles, la première rangée de parcelles s’adosse à une autre et les maisons sont ainsi disposées dos à dos. La densité du bâti visible depuis les rues, où les façades se succèdent sans interruption, contraste avec le noyau non bâti à l’intérieur des parcelles. En l’absence d’arrière-cours, les maisons s’adossent directement les unes aux autres, limitant l’entrée de l’air et de la lumière aux ouvertures de la façade principale.
24La documentation portugaise permet, même si c’est de façon indirecte, de prouver la pratique du morcellement uniforme, comme dans le cas de Montalegre où Pero Anes entreprend « de diviser le domaine de la ville » entre cent colons, chaque homme payant un maravédis25. À Chaves et Vila Real, un loyer unique avait été établi pour toutes les parcelles. Des taux identiques n’ont de sens que lorsqu’ils sont appliqués à des parcelles égales. Cette division régulière de l’espace à construire est visible dans des parties significatives du cadastre actuel de Caminha, Viana da Foz do Lima, Monção ou Nisa (Fig. 3 a-c).
Fig. 3a Caminha, analyse morphologique

DAO Luísa Trindade, 2013.
Fig. 3b : Viana da Foz do Lima, analyse morphologique

DAO Luísa Trindade, 2013.
Fig. 3c : Nisa, analyse morphologique

DAO Luísa Trindade, 2013.
25Les documents écrits n’indiquent pas la taille des parcelles, que seule l’analyse du cadastre actuel permet de vérifier. À partir de plusieurs exemples de villes dont le cadastre subsiste avec un degré raisonnable d’authenticité, les parcelles offrent une taille standard, allant de 15 palmes en façade pour Nisa, à 30 palmes pour Salvaterra de Magos, en passant par 20 pour Monção et 25 pour Caminha26. La parcelle rectangulaire, d’autant plus allongée qu’elle comporte une arrière-cour (Caminha et Viana do Alentejo), résulte de la juxtaposition de deux modules quadrangulaires de 15 et 30 palmes. Cependant, dans certaines situations, le processus de composition des parcelles semble s’étendre aux îlots et au réseau viaire, clarifiant le schéma général sans trop le complexifier. En fait, le module parcellaire semble parfois s’étendre à la configuration des axes viaires : à Salvaterra de Magos, 30 palmes en façade de parcelle correspondent aux mêmes 30 palmes de largeur de rue, de même à Viana do Castelo, avec 20/20, ou à Nisa, avec 15/15. Dans d’autres cas, comme à Arronches et Caminha, bien que la section de la rue soit plus petite que la façade de la parcelle, une proportion directe de 15/30 ou 25/15 palmes est maintenue. Mais il est possible d’aller encore plus loin : à Viana do Castelo ou dans l’extension d’Arronches, l’application d’une règle algébrique-géométrique a dépassé la simple relation parcelle/rue pour s’étendre à l’ensemble du réseau quartiers/rues. Caminha et Nisa nous permettent également d’identifier des pratiques de subdivision, même si celles-ci sont limitées à l’espace résidentiel. Comme le montrent les dessins de la fig. 3, le traitement des différents éléments, à une échelle allant de la parcelle au périmètre de la zone urbanisée, s’inscrit dans un même système proportionnel. Dans le cas de Viana do Castelo, un périmètre carré de 500 palmes de côté (ou 100 vares) est progressivement divisé en 5 parties égales formant des quartiers, lesquels quartiers sont subdivisés à leur tour en 25 lots de 20 palmes chacun.
26Somme toute, il n’y a là rien de bien complexe. Il s’agit de procédures de routine par lesquelles l’établissement de lignes et d’angles droits, les proportions algébriques-géométriques de 1:2 ou le calcul de la diagonale d’un carré (1 x √2) répondaient, en pratique, à la plupart des besoins. À la limite, leur réalisation ne nécessitait qu’une corde et un étalon standard et était donc à la portée de tout fondateur, aussi superficielle que fût sa formation en géométrie.
Conclusion
27Après avoir identifié le programme de base, les différents acteurs, étapes et, enfin, le résultat formel de la fondation des villes neuves, deux idées peuvent finalement être mises en avant :
- L’inclusion du cas portugais dans la culture urbanistique européenne de l’époque, manifeste dans les procédures de fondation et les morphologies urbaines que l’on trouve dans de nombreuses autres régions européennes comme dans le monde péninsulaire.
- La continuité et le perfectionnement des pratiques décrites, qui ont été utilisées au cours des siècles suivants dans les extensions des villes « vieilles27 », mais aussi exportées vers de nouvelles terres récemment découvertes, un phénomène particulièrement évident, dès le xve siècle, dans les îles atlantiques de Madère et des Açores.
Notes de bas de page
1Pour un développement et une contextualisation de ces questions, voir Luísa Trindade, Urbanismo na composição de Portugal, Coimbra, Imprensa da Universidade de Coimbra, 2013.
2Armindo de Sousa, « 1325-1480: Condicionalismos básicos », in José Mattoso (dir.), História de Portugal, vol. II, A monarquia feudal (1096-1480), Lisbonne, Círculo de Leitores, 1993, p. 363.
3Ibid., p. 373.
4José Mattoso, « A sociedade feudal e senhorial », in História de Portugal […], op. cit., p. 195.
5Amélia Aguiar Andrade, A construção medieval do território, Lisbonne, Livros Horizonte, 2001.
6Parmi les 80 chartes accordées par D. Dinis, 33 concernaient le nord intérieur, une des zones les plus dépeuplées du royaume (Maria Rosa Marreiros, Propriedade fundiária e rendas da coroa no reinado de D. Dinis. Guimarães, thèse de doctorat dactyl., Faculté de lettres de l’Université de Coimbra, 1990, p. 109).
7Luísa Trindade, « Ordens urbanas ou Ordens do rei? Urbanismo das Ordens Militares no Portugal dos séculos xii a xiv », in Luís Filipe Oliveira (dir.), Comendas Urbanas das Ordens Militares, Lisbonne, Colibri, 2016, p. 85-86.
8Chartes publiées par João Ayres de Azevedo, « Origens de Villa Real », in O Instituto, Coimbra, Imprensa da Universidade, 1899, vol. VIII, p. 562-564, vol. X, p. 824-827 et vol. XI, p. 943-947.
9Luísa Trindade, Urbanismo […], op. cit., p. 190 et suiv.
10Il existe encore deux de ces bornes en pierre, exposées au Musée de Vila Velha à Vila Real.
11« […] senõ secundo forõ partidas e demarcadas per mha carta e per meu pobrador » (João Ayres de Azevedo, « Origens de Villa Real », art. cit., vol. XI, p. 1005-1006).
12João Ayres de Azevedo, « Origens de Villa Real », art. cit., p. 824.
13Ibid., p. 827.
14Maria Rosa Marreiros, Propriedade fundiária […], op. cit., p. 137-138.
15Ibid., p. 138.
16La majorité des chartes citées ici sont publiées par António Matos Reis, Os concelhos na primeira dinastia à luz dos forais e de outros documentos da chancelaria régia, thèse de doctorat dactyl., Faculté de lettres de l’Université de Porto, 2 vol., 2004.
17Maria Rosa Marreiros, Propriedade fundiária […], op. cit., p. 162.
18« hum cavalleiro em çima de hum cavallo com huma lamça de IX côvados [para que] nom posa ferir nem dar com ella ao que estever amtre as ameyas » (Arquivo Nacional Torre do Tombo, Chancelarias Régias, D. João II, Livro 17, fo 70). Une formulation très similaire à celle de Viana do Alentejo apparaît dans la charte de Vila Nova de Foz Côa (António Matos Reis, Os concelhos […], op. cit., p. 611-612).
19« devemolas a fazer aly hu he deuisado », détermination qui apparaît dans la charte de Arraiolos (Arquivo Nacional Torre do Tombo, Leitura Nova, Livro 2 de Direitos Reais, fo 299vo-300).
20« …comecem logo » ou « …nom aleando del maão… » (António Matos Reis, Os concelhos […], op. cit., p. 533).
21António Matos Reis, Os concelhos […], op. cit., p. 214 et Francisco Manuel Alves, Memórias Arqueológico-Históricas do Distrito de Bragança, Bragança, Tipografia Académica, 2000 (2nde éd.), t. III, p. 289.
22Comme le montrent par exemple les chartes de franchises (cartas de foral) délivrées pour Torre de D. Chama, Vila Boa de Montenegro, Cabeça de Conde ou Sesulfe (José Marques, « Povoamento e defesa na estruturação do Estado medieval português », Revista de História, VIII, 1988, p. 27‐29).
23« luguares comvinhavees » (Arquivo Nacional Torre do Tombo, Chancelarias Régias, D. João II, Livro 17, fo 70).
24Sujet largement développé dans Luísa Trindade, Urbanismo […], op. cit., p. 141-160.
25« …partir os herdamentos da vila » (António Henrique de Oliveira Marques et Teresa Ferreira Rodrigues, Chancelarias portuguesas: D. Afonso IV, vol. II, 1336-1340, Instituto Nacional de Investigação Científica, Lisbonne, 1992, p. 360-363).
26Ces 22 villes nouvelles sont analysées dans Luísa Trindade, Urbanismo […], op. cit., p. 218-511.
27On retrouve ces pratiques dans l’extension de Évora, Elvas, Estremoz, Olivença, Viana do Castelo ou encore Arronches où la toponymie renvoie encore à la « Ville Neuve » (do Outeiro, de Santa Catarina, de Andrade, etc.) ; cf. Luísa Trindade, Urbanismo […], op. cit., p. 161 et suiv.
Auteur
-
Luísa Trindade
Professeur d’histoire de l’art, Université de Coimbra
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De part et d’autre de l’Atlantique (xviiie-xixe siècles)
Philippe Bourdin (dir.)
2026
